‹ M. de La Colombière, orateurChapitre 5 sur 12 · EXPEDITION NAVALE DE SIR HOVENDEN WALKER · texte numérisé non relu

EXPEDITION NAVALE DE SIR HOVENDEN WALKER

Hospitalière de l'Hôtel-Dieu de Québec, en religion Jeanne-Françoise de Saint-Ignace.

Histoire de r Hôtel- Dieu de Québec —

Edition de i 751, pages 458 i

Les Anglais firent encore (i) cette année (17 10) de grands préparatifs

(I Dès 1709, Québec était menacé d'une formidable expédition navale. — " Nous avions alors grande guerre avec les Anglais, et tous les jours les partis que l'on envoyait faire coup chez eux en ramenaient des prisonniers qui nous assuraient tous que l'on armait à Boston pour venir nous assiéger et que l'on attendait un bon secours de Londres, avec lequel on ne doutait pas que le Canada ne fut aisément pris." - Page 444.

RELATION DE J.-F. JUCHËREAU DE LA FERTÈ. 227

pour nous assiéger ; ils bâtirent plusieurs forts sur des rivières et des lacs qui devaient les conduire à Montréal ; ils firent construire quantité de canots, se munirent de beaucoup de provisions, n'oublièrent rien pour gagner les Sauvages et nous faisaient dire, avec insulte, qu'avant qu'il fut peu, nous dépendrions d'eux. Les officiers qui devaient être de cet armement promettaient à leurs femmes qu'ils leur amèneraient des nonnes pour les servir.

C'est ainsi qu'ils appelaient les reli gieuses et à quoi ils les destinaient.

Un envoyé de la Nouvelle- Angleterre nommé L'E veston {Livingston), qui était déjà venu ici en cette qualité en

1705 et qui eut une semblable commission en 1710, entra dans notre communauté avec M. le Gouverneur et, se promenant sur notre galerie, il eut l'impudence de dire, en regardant la statue de Saint Michel, qui est au coin de notre maison, que le premier coup de canon qui serait tiré par les Anglais qui devaient venir jetterait ce gaillard-là par terre, (i) Il parlait dune puissante

(i) Ce bravade fit bien rire. après la déconvenue de Walker. Les sarcasmes furent d'autant plus^ acerbes que les rieurs avaient eu plus peur.

On me signale, à ce propos, un couplet de chanson attribuée à M. de la Coiombière :

Maintes troupes parpaillottes

Par l'avis de Neglesson, [Nicholson)

Venaient pointer leur canon

Sur Saint Michel et ses hôtes.

Mais Saint Michel, à deux pieds,

Leur a donné sur les côtes,

Mais Saint Michel, à deux pieds,

Les a tous bien étrillés !

flotte que l'on équipait à Boston, qui se disposait à nous attaquer dans le même temps que l'armée, qu'ils comptaient amener à travers les bois, devait investir le Montréal. Ainsi, en partageant le peu de forces que nous avions, ils ne doutaient pas que le Canada fut à eux ; mais ils n'osèrent entreprendre cette conquête sans le secours que la reine d'Angleterre leur avait promis.

Ils l'attendirent encore en vain cette année (1710) ; la guerre était si allumée en Europe que la reine Anne jugea qu'il serait plus avantageux à ses états de conserver ses troupes, pour soutenir les entreprises où elle était engagée, que d'affaiblir ses armées

pour former un siège dont le succès était incertain. Elle renouvela pourtant aux Anglais de Boston les promesses qu'elle leur avait faites de leur envoyer ce qu'ils souhaitaient. La Providence travaillait ainsi pour nous en arrêtant nos ennemis par des voies qui nous étaient inconnues.

Les Anglais, ne voulant pas perdre le temps, et jugeant que la prise de l'Acadie et du Port-Royal était avantageuse et même nécessaire pour avoir le Canada, s'y transportèrent et s'en rendirent maîtres. Ils renvoyèrent en France Monsieur Subercaze, qui en était gouverneur, et tous les officiers de la garnison ; et, quoiqu'ils promis-

sent toutes sortes de bons traitefnents et un libre exercice de notre religion aux Français qui étaient là, plusieurs se retirèrent ici, et aimèrent mieux abandonner leurs biens et vivre d'aumônes, que de courir le risque de voir apostasier leurs enfants, ou de devenir eux-mêmes de mauvais chrétiens si on obligeait les missionnaires de s'en aller. Ils trouvèrent, à Québec, quantité de gens de bien qui les assistèrent ; et on n'a point vu que ceux qui avaient montré tant d'attachement au christianisme aient jamais manqué du nécessaire. Nous eûmes donc encore, en i/io, un peu de répit, et, malgré les menaces des Anglais, nous nous

flattions qu'ils se dégoûteraient euxmêmes de leur dessein par les difficultés qu'ils y trouvaient

En cette année, 1711, les Anglais, constants dans leur entreprise, se virent enfin à la veille de se rendre maîtres du Canada. Ils avaient levé une puissante armée qui devait venir par en haut, commandée par Neglesson. {Nickolson). Les canots, les vivres, les munitions, rien ne leur manquait. Ils s'étaient associés plusieurs nations sauvages qu'ils avaient chargées de présents et qui devaient les accompagner et les fortifier considérablement. Les gros vaisseaux, qu'ils avaient attendus si longtemps de l'an-

cienne Angleterre, étaient arrivés à Boston avec des troupes aguerries.

Ils avaient, en un mot, fait les derniers efforts pour équiper une flotte capable de nous effrayer ; elle était de cent voiles, ce qui, assurément, était formidable pour Québec. De plus, ils avaient de quoi former un très long siège, tant ils étaient bien munis ! Un Anglais nommé Vetch, qui, avec la permission de nos gouverneurs, était venu en Canada en 1705, dans un petit vaisseau, sous prétexte d'apporter des marchandises, avait bien visité tous les postes de ces quartiers et sondé la rivière en beaucoup d'endroits. Il encourageait ceux de sa

nation à nous venir prendre et travaillait fortement à faire réussir leur projet. Il montra tant d'ardeur pour cette campagne, que la reine Anne lui donna le gouvernement de TAcadie pour récompenser son zèle contre la Nouvelle- France.

M. le marquis de Vaudreuil, notre gouverneur, était informé très fidèlement de tout ce qui se passait à Boston. Il prenait là-dessus ses mesures et ce qu'il assurait de l'armement des Anglais paraissait si incroyable que plusieurs personnes le blâmaient de parler comme il faisait parce que cela pourrait mettre la terreur ici. La suite prouva bien qu'il n'en disait pas trop.

Ce qui aurait dû redoubler nos craintes, si on lavait su, c'est qu'il n'y avait pas dans Québec de quoi se battre plus d'un jour. On était dégarni de tout ; il n'y avait presque point de poudre, les armes étaient en très mauvais état, les vivres en petite quantité, et nous étions menacés d'une famine parce que toutes ces alarmes avaient interrompu les récoltes en beaucoup d'endroits.

Des découvreurs, envoyés par M. le Gouverneur, avaient donné ordre dans toutes les seigneuries, depuis Tadoussac jusqu'ici, de faire des signaux dès que la flotte paraîtrait ; en sorte que par le moyen des feux qu'on devait allumer de côtes en côtes, nous devions

savoir en moins de deux heures à Québec que les ennemis étaient là-bas.

M. de Vaudreuil eut avis que les Anglais étaient partis de Boston et qu'ils devaient nous attaquer en même temps à Québec par leur flotte et à Montréal, par l'armée qu'ils amenaient par les terres ; cela l'obligea de partager son monde.

Comme nos ennemis se croyaient, avec raison, bien plus forts que nous, ils se tenaient si assurés de la victoire que leur fierté avait choqué les dames de Boston, et, avant leur départ, elles leur disaient : — '' Vous ne réussirez pas, vous avez trop d'orgueil." Cela ne rabaissait point leurs fanfaronnades.

Mais, pour montrer qu'ils ne se confiaient pas tout à fait dans leur multitude, ils avaient fait ordonner des jeûnes publics, afin de mettre Dieu de leur côté, (i) On n'oubliait rien ici pour nous le rendre favorable. , Nous continuâmes à le prier, et la très sainte Vierge, de combattre pour nous, puisqu'il y allait de leur gloire. Nous faisions tour à tour des communions, des pénitences et des pratiques de devo-

ir) On connaît la superbe devise de Sir Hovenden Walker : Nil desperandum Christo duce ! Elle mériterait l'honneur de servir d'épigraphe à une histoire des Croisades.

L'expédition puritaine de Sir William Phips avait un caractère beaucoup plus accentué de fanatisme religieux. Le mot typique de Colton Mather est resté dans toutes les mémoires : The loheel of p rayer was kept in continuai motion !

tion pour fléchir sa miséricorde, jugeant bien qu'il était fort irrité contre ce pays où, en effet, les péchés croissaient tous les jours. Tous les gens de bien s'efforçaient d'obtenir, par leurs prières et par leurs larmes, la délivrance de ce fléau, prévoyant que la vraie religion serait bientôt abolie si les Anglais devenaient maîtres. La crainte de tant de malheurs produisit de bons effets pour un temps ; les dames devinrent plus modestes, renoncèrent à leurs ajustements et se rendirent plus exactes aux devoirs de la vie chrétienne; elles firent des neuvaines publiques où elles avaient leur jour marqué pour communier. A Montréal elles enché-

rirent sur Québec, car elles s'obligèrent par vœu à ne point porter de rubans ni de dentelles, à se couvrir la gorge et à plusieurs saintes pratiques qu'elles s'imposèrent pendant un an. Elles firent encore vœu de faire bâtir une chapelle en l'honneur de la très sainte Vierge, sous le titre de Notre-Dame des Victoires, si la Mère de Dieu nous préservait du danger.

Vers le 25 de septembre, un petit bâtiment arriva de la pêche qui dit avoir vu la nombreuse flotte anglaise dans la baie de Gaspé. On commença, pour lors, à serrer ce qu'on avait de meilleur. Chacun transporta tous ses effets, comme on avait fait en 1709,

dans les endroits où on les croyait le plus en sûreté Nos voûtes servirent encore d'asile à tous ceux qui voulurent y loger leurs biens; nous y mîmes nous-mêmes ce que nous avions de plus précieux. On jugea qu'il ne fallait pas laisser venir les Anglais jusqu'à Montréal sans leur dresser des embuscades. On fit un détachement dont on donna le commandement à Monsieur le baron de Longueuil, lieutenant du roi, de Montréal, de qui la valeur et la prudence étaient parfaitement connues, pour aller les attendre proche de Chambly, où ils devaient passer. Ce brave officier qui comptait beaucoup plus sur la protection

du ciel que sur son courage, ne voulut point se mettre en marche qu'il n'eût reçu publiquement dans l'église, des mains de M. de Belmont, grand vicaire^ la bénédiction et le drapeau marqué du nom de Marie, autour duquel.

Mademoiselle Le Ber, une vertueuse recluse de Montréal, avait écrit une prière à la sainte Vierge qu'elle avait composée elle-même pour ce sujet, en ces termes :

' A^os ennemis viettent toute leur confiance dans îeursarmes, mais nous la mettons au nom de la Reine des Anges, que nous invoqjions. Elle est terrible comme une armée rangée en bataille. Sous sa protection nous espérons vaincre nos ennemis.''''

Il partit promptement, plein de confiance avec cette enseigne, ne doutant point que la Mère de Dieu ne l'assistât

et alla, suivi de très peu de monde, audevant de plus de trois mille hommes.

Il ne fut pas longtemps là qu'on apprit que l'armée anglaise, qui venait par terre, avait rebroussé, qu'ils {les Anglais) avaient brûlé leurs forts et leurs munitions dont ils étaient remplis. On ne savait à quoi attribuer cette déroute ; mais comme elle nous était avantageuse elle ranima notre espérance. On fit descendre les troupes et la milice de Montréal au secours de Québec et on ne laissa là-haut que des vieillards, bien assurés qu'il n'y avait plus d'ennemis à craindre. Tout ce monde arriva gaiement, montrant même de l'impatience pour aller au

combat. Le jour, ils étaient occupés à fortifier la ville, et la nuit, ils la passaient à se divertir, jusqu'à empêcher de dormir les citoyens de Québec. De sorte qu'un jeune Anglais qui avait été fait prisonnier par un parti sauvage vers l'Acadie en était tout surpris et disait aux officiers qu'il admirait l'inclination guerrière des Canadiens ; qu'il les voyait danser et sauter en attendant l'ennemi et {au lieu) qu'en Angleterre il fallait battre les habitants pour leur faire prendre les armes, qu'encore ils les portaient et s'en servaient fort mal, mais qu'ici les femmes même montraient du courage et qu'elles étaient des Amazones.

Le temps s'écoulait sans qu'on entendit parler de la flotte ; les vents semblaient lui être favorables et elle n'avançait point. Plusieurs personnes étaient tentées de croire que tout ce qu'on avait débité de cet armement était faux. Cependant, le 1 5 octobre, on vint dire à Québec que l'on avait vu deux gros vaisseaux à quinze lieues d'ici, qu'ils avaient voulu mettre à terre et que les habitants avaient tiré dessus. Cela réveilla toutes les alarmes et on ne douta point que ce ne fût l'avant-garde de la flotte. On finissait ce jour-là une neuvaine à Notre-Dame de Pitié, à la cathédrale, à laquelle on s'était rendu fort assidûment, et, en

sortant de la messe, ce fut une agréable surprise de voir des passagers de France qui assuraient n'avoir rien rencontré dans la rivière {le Saint-Laurent), qu'à la vérité les habitants avaient tiré sur leur chaloupe et qu'ils n'avaient pu mettre à terre, qu'ils avaient jugé qu'on les prenait pour des ennemis, que le vaisseau du roi, le Héros, était proche, qu'il était commandé par M. Beaumont, frère de M.

de Beauharnois, ci-devant Intendant du Canada, qu'il était très richement chargé et fort bien armé et que, si nous attendions les Anglais, il nous aiderait à les battre.

Il serait difficile d'exprimer l'étonné-

ment et la joie que cette nouvelle inspira. On ne pouvait comprendre comment ce vaisseau avait pu échapper des mains des ennemis ; cela paraissait miraculeux et l'était en effet, comme on le reconnut quand on en sut le dénouement. Plusieurs jours se passèrent dans l'attente; mais le 19 octobre, M.

de La Valtrie arriva de Labrador qui assura que les Anglais avaient fait naufrage à rile-aux- Oeufs. Un habitant de Québec qui venait de la pêche confirma la chose ; et, quoique cette nouvelle répandit partout une grande joie, celui-ci fut blâmé de ne s'être pas pressé de l'apporter. Il était demeuré huit jours à tirer plusieurs choses de

ce débris où il y avait une prodigieuse quantité d'effets. Il y avait fait des caches et s'était nanti de tout ce qu'il avait voulu y prendre. On le mit en prison comme coupable d'infidélité à la patrie et il eut assez dç peine à en sortir; enfin, par les instances de quantité de personnes considérables, qui s'intéressaient pour lui, il obtint sa liberté. On ignorait toutes les circonstances de ce naufrage et tout le monde avouait que la main de Dieu avait agi. On était pénétré de reconnaissance et les moins dévots étaient touchés de la grandeur de ce miracle.

Car cette défaite de nos ennemis ne fut point regardée ici autrement que

comme un effet merveilleux de la puissance de Dieu et de son amour pour le Canada, qui, de tous ces cantons, est le seul endroit où la vraie religion soit professée.

Nous apprîmes, dans la suite, que les Anglais avaient pris, à l'entrée de la rivière, le Neptune, qui venait de La Rochelle ; ils trouvèrent dans ce vaisseau le capitaine Paradis, ancien navigateur, qui connaissait parfaitement le fleuve Saint-Laurent. Ils le contraignirent (i ) à servir de pilote, et, quoi-

(i) Cette interprétation généreuse de la conduite du pilote canadien-français ne me satisfait point et je la trouve, au contraire, absolument louche. L'histoire nous a conservé les conditions du marché conclu entre Paradis et Walker. L'amiral lui garantissait une récom-

qu'ils eussent déjà perdu deux vaisseaux, ils prirent une nouvelle confiance sous la conduite de ce marinier. Il les conduisit à petites journées afin qu'on eût ici le temps de se préparer à les recevoir. Les Anglais, s'apercevant qu'il retardait leur route, le mena-

pense de cinq cents pistoles — dont cent pistoles d'arrhes — pour guider la flotte. Puis, une fois rendu à Québec, le prix du Neptune devait lui être payé en entier. On lui assurait de plus le repos de sa vieillesse. mise à labri du besoin.

Plusieurs ont prétendu que Paradis, pour sauver Québec, s'était dévoué ; qu'il avait voulu, comme Samson, périr avec les Philistins ; conséquemment. que c'était lui qui, de propos délibéré, avait jeté la flotte anglaise sur l'Ile-aux-Oeufs Malheureusement pour cette hypothèse et davantage pour Paradis, celui-ci dormait quand le capitaine Goddard, qui se trouvait sur le gaillard d'arrière de V Edgar, aperçut la mer déferler et se briser sous le vent. Le vaisseau amiral était à la veille

çèrent de le punir s'il ne se pressait pas de les faire arriver. Ainsi, quand ils furent au nord de l'Ile-aux-Oeufs, le capitaine Paradis eut beau leur dire que l'endroit était très dangereux, qu'il ne fallait point le passer la nuit, surtout avec un vent du sud qui les pousserait

de talonner. Au cri d'épouvante de l'officier tout le monde à bord perdit la tête. On ne savait plus où diable était allé Paradis et l'on perdait un temps énorme à le chercher. Enfin on le trouve : il dormait l En un clin d"œil Paradis est sur le pont. Il commande de hisser toutes les voiles, car il n'y avait plus d'autre alternative que sortir de là ou chavirer. Sous la main ferme du pilote canadien-français V Edgar se penche sur les brisants, exécute une seconde abatée, plonge fermement ses écubiers sous la lame, et sort !

Cette version, absolument authentique, du salut de l'Edgar est accablante pour Paradis ; et celui-là perdrait ses peines qui chercherait à réhabiliter la mémoire de ce pilote renégat.

sur la terre, ils s'imaginèrent que ce pilote français voulait leur inspirer une terreur panique. Ils l'obligèrent donc à marcher. Le navire où il était passa, assez heureusement, le premier. Tous les autres le voulurent suivre ; mais le vent du sud ayant fraîchi et étant devenu orageux, il souffla avec tant d'impétuosité qu'en moins d'une demiheure huit des plus gros vaisseaux se brisèrent, avec une violence épouvantable sur les rochers et sur la batture. A grand'peine les autres purent-ils se conserver en jetant promptement leurs ancres. Les éclairs et le tonnerre, se mêlant au bruit des flots et des vents et aux cris perçants de tous ces nau-

fragés, augmentaient l'effroi. Ceux qui en furent témoins nous ont dit depuis qu'ils s'étonnaient que nous n'en eussions rien entendu à Québec et que c'était l'image de l'enfer. Il semble que la justice de Dieu les poursuivit et les châtia de toutes manières, car le tonnerre tomba sur un de leurs vaisseaux et le fit sauter si loin que la quille, qui avait plus de cinquante pieds de long, fut trouvée bien avant sur la grève. Tous ces misérables tâchèrent de gagner terre, et environ trois mille moururent dès qu'ils y furent arrivés, sans compter ceux qui furent submergés. Ils se perdirent la nuit du deux

au trois septembre ( i) et le pêcheur qui leur avait échappé et qui nous assura qu'il avait vu leur flotte dans la baie de Gaspé ne les y rencontra qu'après le naufrage, comme ils s'en retournaient.

Il crut qu'ils faisaient la route de Québec, en quoi il se trompa. Car, dès le lendemain de cet accident, quand ils eurent un peu repris leurs esprits, ils tinrent un conseil de guerre pour voir ce qu'ils avaient à faire.

Celui qui devait commander les troupes était d'avis que l'on vint assiéger Québec. Quoiqu'ils eussent fait une

(!) Le 2 septembre, daprès le calendrier grégorien, le 22 août d'après le calendrier julien. C'est ce dernier quantième qui a prévalu dans l'histoire de notre pays.

si grande perte ils se croyaient encore assez forts pour nous prendre. L'amiral fut d'un avis contraire, ne jugeant pas à propos de perdre le reste de sa flotte, et son sentiment l'emporta.

Ils relâchèrent, désolés de leur aventure, et détachèrent une frégate légère, nommée Le Léopard, pour aller porter cette fâcheuse nouvelle en Angleterre.

Elle fit une diligence surprenante et, en très peu de jours, elle arriva à Londres. Cet événement fut mandé promptement au roi de France qui en conçut autant de joie que si le Canada eût été une des plus riches colonies. Cela fut mis dans la Gazette {de France) et on le savait partout en France avant que

nous le sussions à Québec ; ce qui, sans doute, paraîtra incroyable, mais c'est pourtant la vérité. Ils écrivirent aussi, par plusieurs voies, à Neglesson {Nickolso7i) qui venait par en haut, dans les terres, afin de lui apprendre leur naufrage et leur retraite, pour qu'il ne s'engageât pas plus avant. Aussitôt qu'il en fut informé, il fit rebrousser chemin à son armée et ordonna qu'on brûlât les forts qu'il avait bâtis avec tant de peine et qui étaient abondamment remplis de toutes sortes de vivres et de munitions. C'est ce que nous avions appris sans en deviner la cause, car leur naufrage ne fut découvert que plusieurs semaines après. Ainsi la

guerre fut finie, à notre avantage, sans avoir tiré un seul coup de mousquet.

Les Anglais n'en furent pas encore quittes. L'amiral qui s'en retournait droit à Londres avec le peu des vaisseaux qui lui restaient, craignant d'être mal reçu de la Reine, fit sauter en l'air son navire (i) quand il fut sur la

(I) Absolument faux ! — Sir Hovenden Walker était à Londres pour se rapporter à l'Amirauté quand une estafette l'y rejoignit pour lui annoncer que V Edgar venait de faire explosion en rade de Portsmouth. Des 470 marins d'équipage qui montaient cette belle frégate, pas un homme ne fut sauvé ! Tous les documents précieux qu'elle portait furent perdus, entre autres l'original du journal tenu par Sir William Phips lors de son expédition contre Québec en 1690

Charlevoix commet une autre erreur historique quand il dit que V Edgar se perdit sur l'Ile-aux Œufs

Cf : Charlevoix : — Histoire et Description Générale de la Nouvelle- France^ Paris, 1744, tome 4, livre 20 page 88.

Tamise. Tout près du port il y périt et tout son équipage, excepté deux hommes. Les navires arrivèrent à Boston où la consternation était générale et ce jour-là même leur affliction fut redoublée par un incendie qui consuma plus de quatre-vingts maisons.

Il se trouva là un officier français qui demanda aux Anglais, en insultant à leur malheur, si c'était là le feu de joie qu'ils faisaient pour remercier Dieu de leur victoire, (i)

( I) Les Puritains de Boston interprétèrent tout autrement le sens de cette catastrophe Voici ce que je lis, à ce propos, dans Justin Winsor :

**The New England part of it [of t}\e fied) came

*' shaggling back to Boston in October, to find the town

** sufFering under the loss of a great fire which had

*' happened on the night of October 2-3 ; " viost un-

Je ne sais de quelle sorte ils offrirent leurs prières à Dieu, mais ils nous laissèrent le soin de lui rendre grâces.

Nous en avions un très juste sujet. La première fête solennelle que Ton en fit fut celle de Notre-Dame de Victoire <iue l'on nomma Notre-Dame des Victoires, n'attribuant pas moins la seconde que la première à la très sainte Vierge. Ce fut encore M. de la Colombière

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