Chapitre ffuiTiEME
Vie de m. olier.
Nous voici arrives <\ la vie de M. Olier, l'ouvrage le plus important que nous devons à M. Faillon ; celui qui nécessita le plus de recherche-'qui lui coûta le plus de travail, et auquel il put appliquer toute la force de son esprit développé par l'étude, et des oeuvres déjà remarquées. .
Il était parvenu à la plénitude de son talent par ses premiers travaux ; c^est donc cette œuvre qui est par excellence le fruit de sa maturité ; d'ailleurs n'est-ce pas celle où il a réalisé le plus complètement toute la pensée de sa vie ecclésiastique et religieuse ?
Il voulait glorifier et mettre dans la lumière, le saint, le génie fondateur de la compagnie bien aimée à laquelle il appartenait ; il voulait donner au clergé un modèle de piété et de zèle, applicable surtout dans les circonstances présentes ; enfin il voulait offrir à ses confrères, pour qui il aurait donné son sang et sa vie, autant qu'il était possible dans sa plénitude, l'esprit de cet admirable prêtre, et de ce grand docteur et amant des âmes.
Aussi, a-t-il eu soin de présenter les faits de manière à faire comprendre les exemples qui s'y trouvent renfermés ; mais, outre les exemples, il expose la doctrine, où l'esprit céleste éclate de toutes parts ; afin que les prêtres n'y rencontrent pas seulement des modèles pour des circonstances particulières, mais le génie et l'inspiration sublime et divine qui doivent les diriger en toute leur vie.
Telle était la pensée qui animait M. Faillon dans la composition de ce grand ouvrage, et tous ceux qui l'ont médité, ont proclamé qu'il avait admirablement atteint son but, et même en énumérant tous les ouvrages
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qu'il a compos<^s et qui ont chacun leur genre d'importance et d'intérêt, tous se sont plû à déclarer que la composition de ce seul livre eût assuré à M. Faillon une des premières places parmi les écrivains religieux et les hagiographes les plus célèbres. Nous rapporterons plus loin? quelques-uns de ces témoignages.
Pour arriver à son but, il ne recula devant aucune recherche et aucune peine ; il commença d'abord par réunir avec le plus grand soin tous les ouvrages écrits sur M. Olier ; ensuite ceux où se trouvaient des renseignements sur les événements auxquels furent mêlés la vie et les oeuvres du saint fondateur.
Enfin, pour bien saisir son inspiration intime, la pensée de ses oeuvres? ses sentiments, il analysa tous les écrits de M. Olier qui forment, on le sait' un ensemble considérable, et ainsi il réunit des quantités de traits, de remarques et d'appréciations qui ont si profondément pénétré son ouvrage, que l'on n'en peut lire même quelques lignes, sans être étonné du travail immense qu'il a accompli.
En effet, tandis queM. Faillon a soin de faire marcher ensemble les faits et la doctrine, il ne cite pas un fait qu'il ne l'établisse parles autorités les plus nombreuses et les plus importantes, et enfin il n'expose la doctrine sur aucun point que par une concordance continuelle avec l'ensemble de toutes les œuvres.
Mais ce n'est pas encore là qu'il borne son travail ; en même temps qu'il donnait les autorités les plus nombreuses, il se fesait un devoir de les citer textuellement, et cela avec une telle habileté que quelle que fut la diversité du style et des documents, il parvint à fondre ces éléments de manière à en faire un tout uni et complet, que les plus habiles critiques ne peuvent se lasser d'admirer.
Le succès de la vie de M. de Lantages et de M. Demia, avait été assez grand pour faire penser que peu d'écrivains, dans la compagnie, se trouvaient aussi bien préparés que M. Faillon pour entreprendre une biographie aussi impiortante,mais quelqu'ait été le mérite de ces deux ouvrages, on peut bien
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dire qu'il a été tellement dépassé, que rien ne pouvait y faire prévoir quelle serait l'excellence du nouveau travail de l'auteur.
Quoi qu'il en soit, du reste, de ses dispositions pour entreprendre un si grand travail, et indépendamment de toute indication à cet égard par les supérieurs, il arriva une rencontre qui lui inspira tout-à-coup le plus vif désir de consacrer ses soins à élever un monument à la mémoire du pieux fondateur de St. Sulpice; ce fut lorsqu'une circonstance particulière vint lui révéler rl'esprit et le génie de M. Olier.
D'abord à son entrée dans la compagnie, il avait été frappé de l'élévation des écrits de M. Olier, d'après quelques ouvrages généralement répandus. Il avait écouté avec bonheur ce qui se transmettait à la /Solitude sur l'esprit du saint Fondateur.
Enfin, c'est avec le plus grand attrait qu'il avait lu la vie si édifiante donnée par M. Nagot, et qui a des qualités si réelles et si solides. Mais avec tous ces préliminaires à la connaissance de M. Olier, on peut dire que rien encore ne lui avait fait soupçonner ce qu'il devait lui-même j découvrir plus tard.
Ce fut quelques années après son entrée dans la compagnie et lorsqu'il se trouvait à Lyon. C'est alors qu'il fit une découverte qui lui donna en quelques instants de la grandeur du génie de M. Olier, une idée bien supérieure k tout ce qu'il en avait pu avoir jusque-là.
Il avait déjà beaucoup étudié et parcouru les Pères, il en admirait la richesse et cette profondeur qui ne révèle ses leçons qu'à l'étude et à la méditation la plus assidue. Souvent, dans ses lectures, il avait éprouvé le regret que les grands écrivains religieux modernes, n'aient pas eu recours plus souvent à ce fond si grand de lumière et d'enseignement, et de plus qu'ils n'eussent pas appliqué la force de leur esprit à ces mystérieuses révélations d'en haut, que n'ont fait qu'effleurer morne les génies les plus vantés des derniers siècles. Mais quel fut son étonnement lorsque s'étant mis à lire dans la Bibliothèque du Séminaire, l'un des manuscrits de M. Oher, il y découvrit une si grande intelligence
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et connaissance des Pères, qu'il lai semblait y trouver des lumières jusque-là inaccessibles.
Plus il avançait dans cette lecture et plus son admiration augmentait, découvrant dans une abondance d'expressions et de sentiments inépuisables, l'explication claire et profonde de tout ce qu'il avait trouvé jusque-là de plus profond, de plus secret et de plus caché.
Ainsi la doctrine de M. Olier l'éclairait dans les voies les plus difficiles et les plus ténébreuses, tandis que la connaissance qu'il avait déjà acquise des Pères, avait pu seule lui faire comprendre la grandeur et la profondeur du génie de M. Olier.
Ce fut pour lui comme un trait de lumière qui décida de la pensée et de l'application de tous ses moments ; il continua pendant de longs jours ces lectures si précieuses et si douces à son cœur, et ensuite il redescendait de la Bibliothèque, tout transporté, et l'on voyait sur ce calme et doux visage, un rayonnement de joie qui l'illuminait et ressemblait à cet éclat qui faisait resplendir les prophètes antiques,. au sortir de leurs entretiens avec les esprits célestes.
On comprend que cette satisfaction eut un effet fructueux et durable ; dès lors il se dévoua irrévocablement à l'étude et à la méditation du pieux fondateur, il recueillit à Lyon et bientôt à Paris, tous les documents qui pouvaient lui être utiles.
(^e fait avait eu lieu depuis plusieurs années, lorsque, suivant ses désirs et ses aspirations les plus chères, il lui fut proposé de récrire la vie éditée par jM. Nagot ; en peu de temps il disposa et détermina son plan, se proposant d'écrire un livre qui, outre les faits de piété et d'édification qu'elle devait renfermer, se comploterait par l'exposition de la grande doctrine du pieux fondateur.
Il réunit tous les ouvrages qui se rapportaient à M. Olier, d'abord ses propres mémoires qui comprennent 3 vols, in 4°, puis les six cahiers écrits sur l'injonction du P. Bataille, procureur général des Bénédictins ; enfin, les abrégés faits sur les mémoires par M. Bourbon et M. Lechassier.
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De plus les travaux de M. de Bretonvilliers, de M. Tronson, de M. Baudrand sur la vie de M. Olier, enfin outre les lettres de M. Olier, qui forment un volume in-folio, il réunit les lettres de M. Tronson, de St. Vincent de Paul, du P. de Condren, du P. Amelotte, qui se rapportaient au même sujet.
Il recueillit encore toutes les Biographies des Saints Personnages qui ont illustré l'Eglise au XVIIe siècle, des Evêques, des supérieurs des ordres religieux, des Curés du temps, les grandes biographies de St. Vincent-de- Paul,de M. de Condren, du Cardinal de Berullo,de M.Bourdoiscdu P.Yvan, du P. Bernard, du P. Fourrier ; puis ce qui concernait les laïques, M. de Rentj, M. de Querjolet, Mlle de Melun, etc., et ayant parcouru toutes les bibliothèques de Paris, outre les ouvrages cités plus haut et assez généralement connus, il découvrit encore près de cinquante ouvrages manuscrits non encore édités, et où il trouva bien des renseignements importants.
Ses recherches furent si heureuses, qu'il pût se servir de deux grands ouvrages que l'on croyait perdus pendant la Résolution, c'est-à-dire les mémoires de M. Baudrand, curé de St. Sulpice, et les mémoires si considérables de M. du Ferrier, compagnon des premiers travaux de M. Oher.
M. Baudrand, en 1682, avait écrit la vie de M. Cher sous ce titre : Mêmoires sur la vie de M. Olier et sur le Séminaire de St. Sidpice ; ce mémoire fut égaré pendant la révolution, et l'on en regardait la perte conyne irréparable, lorsqu'en 1835 un chiffonnier présenta à MM. les conservateurs de la bibliothèque royale, divers manuscrits, parmi lesquels était une copie de ce mémoire et une autre copie incomplète du même ouvrage.
Là, suivant la remarque de M. Faillon, se lisent des particularités qu'on ne peut trouver ailleurs, ce qui n'est pas étonnant, puisque l'auteur s'était proposé de remplir bien des lacunes laissées dans la vie composée par M, de Bretonvilliers.
Maintenant, nous allons parler des mémoires de M. Du Ferrier et rapporter comment cet ouvrage, si précieux et perdu depuis longtemps, fut
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retrouvé tout à coup merveilleusement, par M. Faillon, pendant le cours de son travail.
Par toutes ses recherclies, il avait compris qu'il devait exister des mémoires assez étendus de M. Du Ferrier, cet ami dévoué de M. Olier et si attaché à ses œuvres. Ces mém Dires étaient cités dans les deux historiens de M. Bourdoise, dans un manuscrit de l'Oratoire, et enfin dans la vie du P. Condren ; M. Faillon avait même trouvé à la bibliothèque royale un fragment de ces mémoires renfermant 105 pages, et qui ne se rapportait qu'aux relations de M. Du Ferrier avec M. de Condren.
Il en était ainsi et il j avait déjà plusieurs années qu'il poursuivait ses recherches, et plus il travaillait, plus il voyait s'agrandir devant lui la voie qu'il avait à parcourir ; il continuait donc ses courses dans Paris, augmentant chaque jour sa collection de documents, de livres, de notes, d'extraits, au point de remplir sa bibliothèque.
C'est dans ces circonstances, qu'enfin M. Garnier, Supérieur Général, crut devoir lui faire des représentations ; il lui fit observer qu'il fallait mettre enfin un terme*à ces accumulations incessantes, à ces extraits infinis, et aussi à ces pérégrinations qui étaient si peu en rapport avec le régime de la maison ; il ajouta que, d'ailleurs, il devait avoir épuisé toutes les recherches, qu'il ne devait plus retarder l'exécution de son oeuvre, mais songer enfin à mettre en œuvres ses matériaux.
Ces observations affligèrent sensiblement M. Faillon qui se croyait encore bien loin d'avoir fini ses préparatifs et il réclama avec tant de d'insistance, que M, Garnier voulut bien lui laisser encore quelque temps, mais il lui annonça qu'il lui donnait encore quinze jours, après lesquels il serait inflexible.
Ce fut avec la plus vive douleur que M, Faillon vit qu'il devait se soumettre, et alors il redoubla de soins et d'applications. Les journées se passaient ainsi et M. Faillon était arrivé à l'avant dernier jour; il se trouvait à la Bibliothèque Ste. Geneviève et il travaillait avec le regret de penser qu'il fallait mettre un terme à ses recherches.
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Il en (îtait là de ses travaux, lorsqu'en 'remuant des archives et des documents dans des cartons qu'il croyait avoir visité^ plus d'une fois, il fut frappé par cette suscription qui aurait pu lui présager la rencontre bien souvent désirée, Œuvres de M. Du, Février ; il avança avec hâte la main, il examina ces manuscrits et il vit qu'il ne s'y trouvait 'que des ouvrages de droit d'un M. Du Ferrier, ancien jurisconsulte, etfqui n'avait probablement que le nom de commun avec le compagnon'de M. Olier et du premier supérieur de la communauté de St. Sulpice ; il referma donc ces volumes, mais en les remettant à leur place, il vit qu'ils étaient suivis d'autres volumes manuscrits qui portaient cette suscription : Mémoires de M. du Ferrier^ il les ouvrit aussitôt et quelle fut sa surprise, et en même temps son ravissement en voyant qu'ilavait enfin trouvé ces bienheureux mémoires qu'il cherchait en vain depuis tant d'années.
Il a raconté souvent lui-même combien il fut saisi et ému dans cette rencontre, et en faisant ce récit il montrait, sans y prendre f^arde quel intérêt il portait à ces travaux et i\ ces recherches infatigables.
Il resta, dit il, comme stupéfait en voyant ces mémoires, il les avait enfin devant lui, après les avoir si longtemps cherchés ; et il les trouvait complets, sans lacunes, et sans altérations. Il n'en croyait pas ses'^yeux, il lui semblait être dans un rêve et il en était même tellement persuadé, qu'il saisit la table, la frappant à plusieurs reprises avec ses mains, pour se convaincre qu'il n'était pas le jouet d'une illusion.
Il parcourut le carton et il compta 13 cahiers 'vci-i° de diiïérentes mains formant 709 pages, et en ayant pris connaissance, il trouva ce "qu'il avait soupçonné, c'est-à-dire mille détails sur la vie de M. Olier, rapportés par un témoin digne de foi, et qui avait toutes les qualités requises pour bien observer et bien présenter les faits.
M. Du Ferrier, était le fils d'un lieutenant général, et neveu du'ii-rand maître de l'ordre de Malte; vers l'âge de 20 ans il était venu à Paris^pour terminer ses études, et chercher fortune ; le Cardinal de Richeheu, enVran-
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des relations avec le' grand maître de Malte et sollicité depuis longtemps, avait désigné le jeune du Ferrier pour un des principaux évêchés de rrance,lorsque celui-ci fit annoncer au Cardinal qu'il avait renoncé à toutes faveurs, et il se mit dès lors à la disposition de M. Olier, sous la direction du P. de Condren pour toutes les œuvres que ceux-ci avaient en vue.
Voici ce que M. Faillon dit de ces mémoires ; "Ces récits sont pleins de naturel et de vivacité, et l'on s'aperçoit que l'auteur, malgré son grand â'^-e, n'avait rien perdu des souvenirs de sa jeunesse, de la facilité de son esprit, ni même de la gaieté de son humeur. "
En parcourant les deux volumes de la vie de M. Olier, on peutjuger du prix que M. Faillon a attaché à ces récits : il cite M. Da Ferrier plusieurs fois dans chaque chapitre, et il en a msrna extrait souvent des pages entières qui sont du plus haut intérêt : ainsi la conversion d'un régiment de cavaliers suédois, la conversion du Maréchal de Rantzau et de sa femme, etc., etc., les détails sur Françoise Fouquet ; tout ce qui est relatif au couvent de la Regrippière, aux Missions et à leurs commencements, ainsi qu'à M. de Querjolet, etc., etc. ; tous les rapports de M. Olier avec M. de Condren, et enfin les débats du Jansénisme, etc., etc.
Pour terminer ce que nous avons à dire sur les documents employés par M. Faillon, nous parlerons d'une importante découverte qu'il a faite vers 1867, à la grande Bibliothèque de Paris.
Il préparait sa seconde édition de la vie de M. Olier, et il allait souvent à la Bibliothèque pour consulter encore les sources originales, lorsqu'un jour le chef du dépôt des manuscrits, le vénérable M. Claude, lui dit qu'il avait trouvé une réunion de documents qui pourraient l'intéresser, comme se rapportant au XVIIe siècle, et traitant de sujets religieux ; c'était une trentaine de volumes manuscrits, attachés ensemble, et qui avaient été intitulés officieusement par quelque bibliothécaire bénévole : Récits d'une Visionnaire du X File siècle, il lui remit quelques-uns de ces volumes, mais alors quelle fut la surprise de M. Faillon, lorsqu'en parcourant ces documents, il découvrit qu'ils n'étaient autre chose que les écrits mêmes de la
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sainte et admirable Marie Rousseau, qu'il a cit^e tant de fois dans la première édition d'après les diiïerents écrits contemporains, qui attribuent unanimement à cette âme d'élite une si grande influence, sur l'institution des séminaires.
Nous n'avons pas besoin de dire quelle confiance elle inspirait à St. Vincent de Paul, à M. de Condren, au Cardinal de Richelieu, à la Reine Mère, mais pour comprendre l'intérêt que ces écrits pouvaient inspirer à M. Faillon, l'on n'a qu'à consulter la vie de M. Olier, et l'on verra comment il parle de cette sainte personne. Aussi ce jour fut l'un des plus saisissants de toute sa vie et quel ravissement éprouva-t-il lorsqu'en tirant ces cahiers, il vit qu'ils étaient un véritable trésor pour l'œuvre qu'il avait entreprise.
Ces volumes étaient les écrits mêmes de Marie Rousseau, qu'elle avait commencés sur l'injonction formelle de son directeur, et où elle rapportait jour par jour les pensées, les lumières qu'elle avait reçues de Dieu et les œuvres auxquelles elle avait employé son zèle.
M. Faillon en commença l'étude, et il trouva dans cette immense correspondance, rédigée au jour le jour, toute la suite des événements religieux se rapportant précisément aux années où Marie Rousseau avait le plus contribué aux commencements et à la fondation de l'œuvre des séminaires ; œuvre*qu'elle entoura toujours de sa sollicitude et à laquelle elle continua le secours de ses prières et de ses conseils jusqu'à sa mort, arrivée en 1680, 24 ans après celle de M. Olier.
M. Faillon trouva assez de matériaux pour y faire en six mois près de cinq mille extraits, qu'il a fait entrer dans sa nouvelle édition, lesquels ont porté l'ouvrage à trois volumes, et lui ont donné un tel accroissement, que M, Faillon disait que : " il y aurait autant de diS'érence entre la 2e *' et la 1ère édition, qu'il y en avait entre celle-ci et la première vie écrite " par le vénérable M. I^agot."
Mais avant de passer à l'examen de l'œuvre de M. Faillon, nous montrerons l'estime qu'elle inspira à tous les meilleurs esprits.
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Le livre ayant paru en 1841, se répandit aussitôt dans tous les diocèses, fut accueilli avec la plus extrême faveur et fut salué d'un concert universel d'hommage. Nous citerons particulièrement l'avis de l'Ami de la Relit'ion, de M. Rohrbacher, du rédacteur de l'Université Catholique et d'autres publicistes distingués.
Ainsi s'exprime VAmi de la Religion :
" L'auteur de la vie de M. Olier, n'a rien négligé et a puisé dans une multitude d'ouvrages; aussi cette vie est une biographie ecclésiastique de l'époque ; elle est pleine de faits, mais elle est surtout pleine de piété. Il y a tant de renseignements, de précision, de recherches que cela ne ressemble guère à la manière actuelle d'écrire l'histoire : on ne prend pas tant de peine; nos écrivains ne réunissent jamais tant de faits, et ne sont pas si scrupuleux sur l'exactitude ; mais l'auteur a mieux compris ses devoirs d'historien et le travail consciencieux auquel il s'est livré honore à la fois son caractère, son goût, son jugement et sa piété."
Et dans un autre article VAmi de la Religion termine ainsi :
" En tout, l'estimable auteur a fait preuve d'une exactitude, d'un discernement, d'une érudition, et d'une piété qui doivent ] ui 'concilier l'estime et la reconnaissance du public religieux."
M. Rohrbacher, dans son admirable histoire de l'Eglise, a mis l'ouvrage de M. Faillon à contribution ; il en résume la partie principale dans une analyse d'une trentaine de pages, faite avec un grand soin ; il reproduit textuellement les jugements de M. Faillon sur les principaux personnages du temps, et enfin -il consacre une dizaine de pages à reproduire les règlements donnés par M. Olier à la paroisse de St. Sulpice et qui ont une si grande importance puisqu'ils ont écé adoptés dès lors dans un si grand nombre de paroisses et qu'enfin on ne cite nulle part un travail pour l'organisation des paroisses aussi complet, aussi étendu et aussi pratique que celui-ci. Enfin dans l'une de ses préfaces il a (jité avec un grand éloge le nom de M. Faillon.
Un des principaux comptes-rendus est celui qui a été donné dans la
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Hevue c?^ V Université Catlioliqne en 1841, qui comptait pour rédacteurs les hommes les plus éminents ; cette appréciation a été faite avec soin, et montre une connaissance peu commune de la grande époque quo M.'Faillon a si bien et si complètement décrite.
On loue avec intelligence les qualités qui distinguent cette belle œuvre, et l'on répond, avec beaucoup de tact, à des reproches émis par des écrivains peu au courant des exigences de la critique historique.
Ils avaient blâmé M. Faillon d'avoir parlé à propos de M. Olier d'un si grand nombre de personnages de son temps ; il est intéressant de voir comment répond le critique de 1' Université CatJioUque :
" Vie de M. Olier : Voici un livre à la manière Allemande ; à propos d'un seul homme, il parle de tout le siècle oii il a vécu, mais il eu devait être ainsi pour plusieurs raisons.
M. Olier était d'une famille très" nombreuse et ayant un grand nombre de ses membres attachés aux hauts emplois ; lui-même a été en relations avec les grands personnages d'une époque si remarquable ; ses établissements l'ont mis en rapport, avec ce qu'il y avait d'éminent dans lEpiscopat, le Clergé et la Cour.
Enfin il a eu pour auxiliaires, les personnages les plus admirables par la piété, le zèle et les oeuvres.
D'abord, quant à la famille de M. Olier, elle était l'une des principales du Parlement et alliée avec les illustrations de la magistrature et de la noblesse : Mole, Pasquier, Seguier, de Meliand, de BeUièvre, de Mesmes, de Chamillard, de Polignac, et de Chavigny.
Il a été en relation par les circonstances ou par ses œuvres, avec de saints personnages comme St. François de Sales, St. Vincent de Paul, le Père de Condren, M. Bourdoise, le P. Yvan ; il a eu pour protecteurs les Supérieurs Généraux des Bénédictins et des Augustins, enfin le Cardinal de Richelieu et le Cardinal Mazarin.
Il a eu pour auxiliaires M. de Bretonvilliers, M. Tronson, M. de Lanta- ^es, M. Demia, M. de Foy, M. du Ferrier, M. Araelotte, M. Meyster,
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M. Picoté, M. de Poussé, le Prêtre Bernard, le P. Veron, le frère Claude.
Parmi les laïques, M. de Renty, M. de Queryolet, M. de la Dauversière, les MM. de Fénelon, et enfin Clément et Beaumais.
Parmi les femmes : la Mère Agnès, Mal. de Cliantal, Mad. de Marillac, Marie Rousseau, Mlle, de Melun, Mad. de Pollalion, la Princesse de Condé, la Princesse de Conty, la Duchesse d'Orléans, et même la Reine Anne d'Autriche.
M. Paillon ne pouvait donc faire connaître M. Olier sans parler de ceux qui l'entouraient, et qui pour la plupart eurent une inSuence si directe sur ses œuvres ; c'est ainsi que son ouvrage est un tableau très étendu et très complet de l'Eglise de France au XVIIe siècle.
L3 style de roavrii.ge est clair et pur ; et s'il ne vise pas à des formes brillantes, il se fait remarquer par un ton noble, simple qui est vraiment ecclésiastique."
On peut dire que M. Faillon n'était étranger à aucune des ressources du style ; on n'a qu'à lire ses expositions, ses caractères, ses portraits, ses anecdotes principales, ses descriptions, comme celle du Faubourg St. Germain au moment où M. Olier y arriva avec ses disciples, et l'on verra s'il n'a pas eu éminemment les qualités qui recom^nandent les grands historiens.
Enfin le critique remarque, comme l'œuvre grandit " toutes les fois que M. Faillon met en scène son héros, et qu'il reproduit ses propres expressions." C'est ce que dit la Revue : " l'historien s'élève lorsqu'il cite son héros, homme à hautes vues et à grand style.".
Pour en donner une idée, le judicieux critique rapporte en entier le tableau des destinées de l'Eglise que M. Faillon a donne dans sa préface, d'après M. Olier :
" L'Eglise, dit il, figurée par la lune dans les Ecritures," (et c'est ce que nous affirment les granls docteurs. St. Ambroise, St. Augustin, St. Grégoire le Grand, Origène, St. Anastase le Sinaite, etc., etc.,) a comme cet
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astre ses accroissements et ses décroissements, ses temps de perfection et de déclin." D'abord, en ses CDmTi3ncemînt3,elle ne parait pas, elle est dans l'obscurité, cachée dans les cavernes, accomplissant ce que Notre-Seignour a prédit do lui et de ses disciples : " S'i le gra'n de frommt ne tombe en terre et ne meurt, il demmrera seul. " Elle s'accroit ensuite, elle sort du tombeau et elle se répand par une sorte de ré3urrection,brillant partout avec les Pères et les Docteurs ; ensuite elle décroit encore ; et il en sera ainsi de ces alternatives pendant tojte sa dirée. Mus ces décroissemînts ne sont pas dJâaitifs, efcelle seralè/e d'abord ave3 Si. G.-é^Vire le Grani et St. Benoit, ensuite avec St. B:*uio et St. B3rnxrd, plu3 tard avec St. D:>minique et St. François d'Assise, et eaSn la défaillance survenant encore; " des nations se laissa it envahir par l'hérésie, des religieux tombant dans Vapostasie, des prêtres et d'is prélats ignorants et vicieux couvrant V Eglise d'opprobres,''^ Alors Dieu sauve son Eglise, y rétablit la ferveur, suscite les plus grands exemples, mît une digue au mil en assemblant par sa miséricorde, un célèbre Concile qui décide de la Foi, dmne des règles aux monastères, et prescrit des mojenseïïîaces pour la réform3 di Clergé dans l'institution des Séminaires."
Nous citerons encore un jug3m)nt <\Vi l'on doit au Pt-ince des publicistes de notre temps, et qui nous a été rapporté par des témoins dignes de foi.
" Cotte vie de M. Olier, disait M. L Veuillot dans une réunion, est un livre ex^^raordinaire ; c'est assurémînt la biographie la plus admirable que j'aie jamais lue ; elle est composée d'après tous les documents que peut fournir cette grande époque du XVIIe siècle et elle renferne des détails empruntés à des centaines d'ouvrages, mais qui plus est, elle est rédigée avec un si grand soin, que tous ces éléments oftt pu être intercalés dans le texte et fondus dans le récit, de manière à ne jamais en interrompre la suite. C'est donc comme une mosaï<iue admirable tellement unie et reliée ensemble qu'elle forme un tout complet ; il est impossible de saisir la différence de stjle entre les différentes parties dont
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il se compose. Que cela ait pu être opéré pour quelques pages, cela nous paraîtrait un véritable trait de force et d'habileté, mais qu'est-ce donc quand Ton trouve ce procédé appliqué avec tant de suite, à deux volumes énormes ; ceci parait merveilleux."
Après ces différentes appréciations, nous citerons de la vie de M. Olier, ce qu'elle nous off"re de plus actuel, nous réservant d'en donner un examen plus étendu lorsque la nouvelle édition en trois volumes aura paru. Ici nous allons montrer surtout ce que M. Faillon a ajouté aux anciennes biographies, d'après l'immense quantité de documents qu'il avait recueillis.
Il nous fait remarquer d'abord que M. Olier, Jean Jacques, né le 20 Sept. 1Ô03, un Samedi, jour consacré à la très Sainte Vierge, élevé dans l'habitude du recours à la Sainte Vierge, par une mère pieuse qui portait le nom de Marie, témoigna dès son enfance la plus grande dévotion à la Reine du Ciel ; et ainsi nous est expliqué ce sentiment si profond qui a dominé toute sa vie.
Sa bonne mère le faisait prier et le menait à l'Eglise, et l'on voit comme l'enfant montra dès ses premières années, les signes d'une vraie prédestination à la vocation sacerdotale ; tout petit, il manifestait le plus grand contentement à l'Eglise, à ce point que lorsqu'il avait quelque vive peine, il suffisait pour le calmer que sa nourrice le portât à l'Eglise ; un peu plus tard, il avait une si haute idée du Saint Sacrifice de la Messe, qu'il était comme eflfrajé et scandalisé, lorsque pendant la Sainte Messe le Prêtre se dérangeait pour tousser, ou se moucher; en même temps il ne voulait commencer aucune action sans recourir à la très Sainte Vierge, et il avait une si vive horreur de tout ce qui pouvait altérer la pureté de son âme que dès qu'il croyait avoir quelqu'offense à se reprocher, il n'avait pas de repos qu'il ne fut aussitôt trouver son confesseur.
Avec des dispositions si admirables, il était d'une vivacité extraordinaire et d'une humeur pleine d'emportement ; il se précipitait dans les escaliers de manière à s'exposer à mille accidents, il courait sur les toits, il s'en allait seul à de grandes distances se baigner dans les eaux les
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plus profondes et les plus rapides ; le tout à la grande frayeur de sa mère qui craignait autant pour sa vie que pour son âme. Mais combien sa peine fut-elle encore plus vive, lorsqu'elle le vit lanc<î dans le monde, semblant ne rien craindre, ne rien appréhender des épreuves et des dan'^ers au milieu desquels l'impétuosité de son caractère l'emportait.
Cependant il est à remarquer comme au milieu de ces apparences inquiétantes, il avait un fonds de sagesse et de conviction religieuse que l'avenir et sa correspondance à la grâce mirent bientôt en lumières. Il conservait toujours une grande idée des vérités du salut, un profond respect pour les Saints mystères, une tendre dévotion pour la Reine du Ciel, une grande horreur du péché et un mépris profond et raisonné pour les illusions du siècle. Au milieu de ses plus grandes légèretés, et dans l'entraînement des compagnies frivoles, il sentait toujours la vanité des amusements et des recherches du siècle ; 41 a raconté depuis, qu'au temps où il était le plus attaché à ses plaisirs, et qu'il ne pouvait s'en séparer, il y sentait cependant si peu de goût et de satisfaction véritable qu'on s'en apercevait, et qu'on était étonné de le trouver sérieux au milieu du monde, sombre parmi les distractions ; et comme on lui en faisait la remarque, il répondait alors ; " qu'il y avait sans doute quelqu'un qui priait pour lui, qui le détournait de ces emportements et qui le tonait suspendu sur le bord de l'abîme ; " et il ajoutait " que c'était ce secours qui lui montrait le néant du monde, même quand il n'était pas assez fort pour s'en détacher," sa mère en effet, priait avec larmes pour lui mais elle n'était pas la seule, comme il parut plus tard.
M. Olier se trouvait dans ces dispositions, et il y avait un fort combat en cette âme réservée à fie si grands desseins, lorsqu'un jour, revenant de la foire de St. Germain avec de jeunes abbés appartenant aux plus riches et nobles familles de France, ils rencontrèrent une pauvre femme, misérablement vêtue, qui s'arrêtant devant eux, leur adressa cette parole :
" Hélas, messieurs, que vous me donnez de la peine ! il y a longt'.nps
144 Révérend Messire FailJon
" que je prie pour votre conversion, j'espère qu'un jour Dieu m'exau- " cera."
Or, ces prières furent si efficaces, que tous ceux à qui cet avertissement fut donné, quittèrent le monde " pour suivre Jésus-Christ, et faire profession de ses maximes." C'est dès lors que M. Olier décida son voyage à Rome, et c'est dans ce centre de l'unité et de la grâce ecclésiastique que s'effectua son complet retour à Dieu. Tous ces détails sur son retour et la part qu'y prit Marie Rousseau par ses prières, sont très-incomplets dans les autres biographies de M. Nagot, et cependant combien importe-t-il de les connaître pour se rendre compte du retour de M. Olier à toute la ferveur qui fit de lui le modèle des ecclésiastiques de Paris. Il en est de même du récit des peines intérieures que M. Olier ressentit après sa conversion ; M. Faillon en a fait un chapitre de son œuvre, tandis qu'on ne trouve sur ce sujet intéressant que quelques lignes dans les autres biographes.
Cependant M. Faillon ne s'est pas livré à des commentaires personnels, ni à des considérations purement gratuites ; il cite la relation même donnée par M. Olier, dans ces mémoires qu'il rédigeait sur l'injonction de son Directeur, ensuite il discute les faits et montre le rapport qui existe entre ces épreuves et ce que les grands maîtres de la vie spirituelle ont exposé sur les peines intérieures.
Le Démon avait vu avec peine se tourner si résolument contre lui une âme qu'il avait cru pouvoir éloigner de sa vocation, et n'ayant pu la retenir ni l'empêcher de faire les derniers pas qui la séparaient de Dieu, furieux de se voir éloigné d'un cœur qui pourrait plus tard accomplir de si grandes choses, il revint plein de rage pour se venger, et une grande puissance lui fut laissée d'abord, à cause du fruit que Dieu prétendait tirer de l'extrémité des peines auxquelles il abandonnait son serviteur.
En effet, le Seigneur avait ses desseins en laissant accabler d'une manière extraordinaire, celui qui s'était donné si généreusement à lui, et qu'il destinait à une grande mission dans l'Eglise. Ces peines devaient
Vie de M. 01 1er. 145
le purifier et le sanctifier, mais aussi l'instruire et l'éclairer dans les fonctions qu'il devait remplir dans l'Eglise, comme guide et soutien des vocations ecclésiastiques, et la divine Providence a voulu que ces incidents fussent mis en écrit dans les plus grands détails, afin qu'ils servissent d'enseignement à ceux qui devaient succéder à M. Olier dans l'emploi de Directeurs des Séminaires.
Il était nécessaire que M. Faillon tint compte de ces documents et qu'il donnât des détails circonstanciés sur cette période de la vie de M. Olier tandis que les autres biographies n'y avaient consacré que quelques lignes ; il cite de nombreux fragments des mémoires intimes de M. Olier ; il met en scène la victime elle-même ; il fait entendre ses plaintes si touchantes et ses cris de détresse qui pénètrent de sympathie et d'émotion, mais qui sont en môme temps remplis des plus précieuses lumières ; il montre comme le récit de ces épreuves est conforme à ce qu'ont rapporté les grands auteurs spirituels sur les peines intérieures, et il cite St. Jean de la Croix, le P. Surin, dans son CathécJmme spirituel, M. Boudon, en sa Vie du P. Surin, Bossuet dans ses Instructions sur les états d^ oraison; et enfin l'Archevêque de Cambray dans ses Instructions pastorales. Il rapporte les réflexions de ceux qui ont connu particulièrement M. Olier, et ainsi nous avons en ces pages si remplies de documents, une exposition pleine d'intérêt pour ceux qui veulent connaître le St. Fondateur, mais aussi des plus instructives pour ceux qui aspirent à cet art sublime de la direction des âmes : Ars artiwn, regimen animarum.
M. Faillon rapporte ensuite les circonstances de l'établissement des Séminaires, et en passant il rectifie les historiens qui avaient attribué aux Oratoriens et aux Lazaristes la fondation des Séminaires ; il montre, d'après les annales et les histoires mêmes de ces congrégations, que leurs maisons n'étaient que des collèges, et non pas des Séminaires, où l'on n'enseignait que subsidiairement la théologie pour l'utilité des maîtres qui se destinaient à l'état ecclésiastique ; il donne les documents avec cette grando abondance d'érudition qui l'accompagne en ses recherches.
Ii6 Révérend Messire Faillon
► Il cite le Grallia Chrhtiaaa, le joarual des Orato riens, les actes des Fondations, la vie du Cardinal de Berulle, celle du P. de Condren, les Annales de l'Oratoire, la vie de M. Bourdoise, les Mémoires de M. Du Ferrier, la vie de St. Vincent de Paul, etc., etc.
M. Faillon explique ensuite avec une grande clarté comment M. Olier, tout en se chargeant de la granle œ-ivre des Séminaires, n'hésita pas à accepter les fonctions de Caré, bien que ces deux emplois paraissent si incompatibles au premier abord. Or, combien ces détails sont-ils importants de nos jours o\x. l'on a tant à s'occuper des intérêts, et de l'organisation du ministère paroissial. Tout le monde religieux était pénétré à cette époque de la nécessité de réponlre aux injonctions du Concile de Trente et aux prescriptions des Souverains Pontifes sur l'établissement des Séminaires. Enfin, les membres les plus éminents du Clergé à Paris, pensaient que tandis que bien d'autres y avaient échoué dans l'établissement des écoles cléricales, M. Olier, par les qualités de son esprit et l'ardeur de son zèle, était vraiment doué pour réussir dans une mission si difficile.
C'est alors que des ouvertures lui furent faites en ce sens par le P. de Condren et St. Vincent de Paul, et M. Olier, tout en se défiant de luimême, ne put s'empêcher de reconnaître que ces invitations répondaient aux insinuations pressantes de l'esprit saint dans son cœur, tandis qu'elles étaient confirmées par les lumières qui lui avaient été données par les âmes les plus éclairé 3S avec qui il avait été en rapport : St. François de Sales, la mère Agnès, et enfi.i l'admirable Marie Rousseau. Cependant il y avait quelque chose qui pouvait le faire hésiter et qui lui donnait quelque doute, c'est qu'il avait été averti plus d'une fois par des visions surnaturelles, qu'il était destiné à occuper une Cure de paroisse.
Mais toutes ces hésitations furent bientOc tranchées par un incident inattendu : au moment oii M. Olier venait d'établir sa fondation à Vaugirard, M. de Fiesque, curé de St. Sulpice,lui offrit de lui-même, de résigner en sa faveui*.
Vie de M. Olier. 147
Ses incertitudes cessèrent dès lors, car il put aussitôt considérer que non-seulement cette ofifre ne l'erap^icherait de remplir aucun des devoirs delà grande oeuvre qu'il avait entreprise, mais que bien au contraire, il y trouverait les ressources qui lui étaient nécessaires, et la solution des difficultés principales qu'il avait rencontrées dans son établissement à Vaugirard.
* Il voyait qu'avec le titre de curé de St. Sulpice, il pourrait établir sa communauté dans une localité convenable, où il pourrait la soutenir par les ressources de la Paroisse, la faire participer aux avantages du voisinage de la Sorbonne, et aux exercices élémentaires du Saint-Ministère. Nous allons ici entrer dans quelques détails.
Aussi, malgré l'avis de ceux ofui lui faisaient observer qu'on peut difficilement allier le ministère paroissial avec la direction des Séminaires, et qu'il s'agissait d'une Paroisse immense et dépravée, il accepta la proposition de M. deFiesque, et se décida à se fixer à St. Sulpice, où il pourrait installer son Séminaire là où il lui plairait ; de plus, envoyer ses élèves aux cours de la Sorbonne autant que cela serait nécessaire ; enfin initier les séminaristes à la pratique du Saint-Ministère, non-seulement pendant leur noviciat, mais pendant les commencements de leur sacerdoce comme prêtres auxiliaires de la Paroisse. 11 avait enfin un autre dessein, que l'événement justifia d'une manière fructueuse et éclatante.
Il voulait, nous dit Abelly dans sa vie de St. Vincent de Paul, " donner *' dans St. Sulpice l'exemple d'une maison curiale qui servit de modèle à " toutes les Paroisses de France en y établissant la vie commune et toutes " les pratlcjucs curiales suggérées par le Concile de Trente, les Papes et " les Prélats, les plus zélés propagateurs des mesures du Grand Concile." Nous aimons à exposer ici toutes les intentions que M. Olier a eues en établissant l'œuvre des séminaires, et nous allons citer ses propres expressions.
148 Révérend Messire Faillon^
M. Olier nous dit lui-même comme cette oeuvre de St. Sulpice, quittait le seul moyen d'établir sou Séminaire, (1) lui donnait les moyens d'accomplir sa vocation en toute son étendue. (2) D'abord elle accomplissait un songe significatif qu'il avait eu plusieurs années auparavant (3) '■> ensuite elle le mettait à même de compléter et de rendre durable le fruit qu'il avait commencé par les missions (4) ; ce serait un moyen de réforme pour toute la France en donnant à la fois le modèle d'une maison cléricale, et d'une maison paroissiale (5). Ainsi l'on pourrait manifester, par l'établissement de cette œuvre extérieure '•' l'esprit *• intérieur du Séminaire qui autrement demeurerait caché, dit M. Olier, " et ne pourrait donner exemple à l'Eglise, ni mettre en pratique pour " l'édification des fidèles les vertus et les grâces qu'on y aurait reçues "(6). Et, ajoute M. Olier, Dieu me manifeste ma vocation qui est de ranimer par trois moyens la piété chrétienne dans ces quartiers : le premier sera l'instruction et la sanctification du peuple ; le second sera la sanctification des Docteurs et des Prêtres; le troisième, la formation des jeunes clercs (7). Ces intentions ont toujours été si fidèlement conservées dans la co.npagnie que tandis qu'à l'établissement de chaque Séminaire dans les provinces on y adjoignait des paroisses aitant que les circonstances le permettaient, on a toujours tenu à maintenir à Paris l'union entre le Séminaire et la Paroisse, les prêtres du Séminaire faisant toujours partie du cierge de la Paroisse. (8)
M. Faillon rapporte encore qu'après la révolution, M. Emery regardait cette union avec la Paroisse comne si nécessaire au maintien de l'esprit du Séminaire de St. Sulpice, qu'après la démolition du vieux Séminaire en 1802, il acheta à ses frais près do l'Eglise une maison très-incommode
(1) Tome 1er, page 385.
I et 389.
i^i) lome ler, page i»o.
(2) Tome 1er, page 387.
(3) Tome 1er, page 58 e (4; Tome 1er, page 390.
(5) Tome lor, page 393.
(6) M. Olier cité par M. Nagot, livre IIl, page 131. {') Tome 1er, page .391 et suivantea.
(H\ Tl.TTIP lf.r r.nrrp A^a
<8) Tome 1er, page 416,
Vie de M. Olier. 149
plutôt que d'accepter à des offres avantageuses une demeure, éloignée de l'Eglise, parce que cet éloignemcnt eût rompu l'union qu'il jugeait si indispensable. (9) Ce furent aussi les sentiments de M. de Courson qui détermina le Séminaire en 1850 à reprendre l'administration de la Paroisse qu'il a conservée jusqu'à ce jour.
Après cette exposition, M. Faillon nous donne le règlement de la Paroisse et tout le clergé aura une reconnaissance profonde à cet écrivain pour nous avoir conservé ce Directoire de la Paroisse rédigé d'après les prescriptions du Concile de Trente, les recommandations des Souverains Pontifes et les instructions des grands Prélats, St. François de Salles et St. Charles Borromée. Il parut si sage et en môme temps d'une application si pratique qu'il fut dès le commencement, adopté dans un nombre considérable de Paroisses.
Par ces dispositions, M. Olier prenait tous les moyens pour amener les prêtres à l'excellence et la perfection de leur état, et pour subvenir au besoin des âmes. Enfin, pour en montrer l'eflîcacité, il en donna un exemple vivant dans cette paroisse de St. Sulpice, comme dans les différentes paroisses qu'il forma en France et qu'il confia aux Prêtres des Séminaires, au Puy, à Viviers, à Bourges, etc., etc.
On sait combien il aurait été difficile pour St. Sulpice de continuer cette ■œuvre des Paroisses après la Révolution. Il a fallu y renoncer malgré le bien qu'on aurait pu en espérer pour la formation des jeunes prêtres et pour l'exemple des avantages de la vie en commun dans chaque diocèse. Mais puisque le malheur des temps n'a pas permis de continuer ces anciennes institutions'du zèle sacerdotal de M. Olier, combien est-il utile que la lettre et le souvenir en aient été conservés par les travaux infatigables de M. Faillon.
M. Olier avait une paroisse immense qui comprenait plusieurs circonscriptions actuelles : Saint Sulpice, Saint Germain des Prés, Saint Thomas d'Aquin, Notre Dame des Champs, Sainte Clotilde, les Invalilcs et le gros Caillou. Elle réunissait plus de cent mille âmes, près de trente com-
(9) Tome 1er, page -416.
150 Révérend Messire Faiïïon,
munautés religieuses y étaient établies, parmi lesquelles plusieurs pouvaient le seconder, telles que les RR PP. Jésuites, les Dominicains, les xlugustiiis, les Cordeliers, etc., etc., auxiliaires si dévoués du ministère paroissial.
Il divisa sa paroisse en huit quartiers consacrés chacun à la très Sainte Vierge, sous le titre d'une de ses fêtes. Il réunit cinquante prêtres et en préposa plusieurs à chacun de ces quartiers, sous la conduite de l'un d'entre eux ; ensuite, il forma dans chaque division une société de laïques qui devaient visiter les maisons, et faire part aux directeurs ecclésiastiques de quartier, des besoins spirituels ou corporels qu'ils avaient pu connaître.
li était établi qu'on visiterait chaque malade, et tous les jours ceu.x: qu'on savait être en danger de mort.
D'autres prêtres étaient chargés des baptême?, des mariages, des enterrements, et de porter les sacrements.
Chaque prêtre de quartier devait rédiger le titre de Statu animarum, suivant la prescription du Pape Paul V, et d'après le formulaire donné par St Charles Borromée.
Il étabUt des conférences fréquentes des confesseurs, pour se consulter ensemble sur les cas difficiles, et pour les diriger il fit éditer les instructions pour la Pénitence, du grand Cardinal Borromée, qu'il distribua également à tous les ecclésiastiques de son séminaire. A^n de subvenir aux plus pressants intérêts des âmes, il multiplia les catéchismes pour tous les âges et suivant les quartiers, afin d'atteindre tous ceux qui en avaient besoin.
Il y avait d'abord les catéchismes des plus jeunes enfants, les catéchismes de semaine pour la première Communion, catécliismss de Persévérance pour la jeunesse, des adultes, des vieillards, des serviteurs, des pauvres, des hérétiques ; pi;is des catéchismes dégaisés sous forme de conférences pour ceux qui auraient eu de la répugnince à suivre les catéchismes proprement dits ; il établit encore des conférences pour les maîtres et maîtresses d'écoles, pour les sages-fcmmcs, etc., etc.
Daus l'ouvrage de M. Faillon, nous avons à admirer cette grande qualité que nous avons déjà signalée dans la vie de M. de Laata^es, et dans cellei
Vie de M. Olier. 151
de M. Demia, ainsi que dans ses travaux sur l'éducation religieuse que nous avons analysés au chapitre précédent ; c'est l'attention continuelle qu'il avait à ramener ses recherches et ses considérations à un but pratique et actuel ; ainsi il considère les malheurs arrivés dans le temps présent par le défaut de l'instruction religieuse, et il montre ce qu'il faut faire en exposant les moyens que M. Olier prit dans des circonstances semblables. Les désordres venaient en grande partie de ce qu'on ignorait les premiers éléments de la doctrine chrétienne et que les pères et les mères étaient aussi peu éclairés que leurs enfants ; or n'en est-il pas de même de notre temps et n'est-ce pas la principale cause des maux actuels de l'Eglise ! L'auteur nous montre ensuite que M. Olier n'établit pas seulement ces oeuvres, mais qu'il en exerça le ministère si pénible et si assujettissant et il s'en acquittait " avec un amour et une humilité miinirables ;" il établit des confesseurs pour les enfants et lui-même en confessait un grand nombre ; il forma encore une société de dames pour subvenir aux besoins spirituels des jeunes filles qui se trouvaient abandonnées, ou exposées par la négligence ou la mauvaise conduite de leurs parents ; c'est dans ces œuvres que se distingua particulièrement madame de Pollalion ; il avait établi l'œuvre des demoiselles de l'instruction chrétienne dont nous avons parlé à l'occasion de la vie de M. de Lantages, et c'est à cette institution que la pieuse dame Marie Rousseau consacra principalem.ent sa piété et son zèle.
Outre les prêtres employés au ministère des enfants, il y avait pour les aider soixante ecclésiastiques du Séminaire qui déployaient un tel zèle " qu'ils semblaient n'être venus de toutes les provinces de France que pour " travailler à l'édification et au salut des âmes des paroissiens." Enfin il -fonda différents asiles pour les enfants abandonnés, pour les jeunes filles délaissées, et enfin pour les enfants des protestants qu'il pouvait soustraire à l'hérésie.
Pour seconder ces œuvrer, il fit rédiger un grand Catéchisme qui ren. fermait tous les points princ"paax de la foi, exposés et développés avec le
plus grand soin ; ensuite, il en fit faire un abrégé destiné aux enfants,
et qui était une préparation pratique à l'enseignement donné dans la
paroisse.
Ce n'est pas tout; il fit imprimer un grand nombre de feuilles contenant
les prières, les devoirs du Chrétien, les maximes de la vie chrétienne, et il
les fit distribuer dans toutes les familles.
Enfin, il établit à la porte de l'Eglise, une bibliothèque de bons livres que l'on vendait ou que l'on prétait aux familles pour subvenir à leurs besoins spirituels et les détourner d'accepter les livres et traités que les Protestants répandaient partout à profusion.
Il ne se contenta pas de subvenir aux moyens d'instruction, mais il m iltiplia les œuvres de piété do manière à entretenir la dévotion la plus active et la plus fervente dans sa paroisss ; il établit diï^ rentes congrégations pour honorer le très-saint Sacrem)nt, et pour propager la c du fiance et le recours en la très-sainte Vierge.
Ces diflférentes confréries avaient leurs comnuaions du m^is, leurs heures de réunion et d'adoration ; et pour tous les fidèles, il établit les visites au St. Sacrement, les 40 heures, des saluts et des bénédictions, et des exercices en l'honneur de la très-sainte Vierge.
Il ne se contentait pas de recourir au zèle des Congrégations religieuses établies sur sa paroisse ; il fit venir le P. Veron, célèbre contre versiste, pour les Protestants et il lui adjoignit deux laïques qui avaient par excellence le don de réfuter les erreurs propagées par les réformes ; savoir le coutelier Clément et le mercier Beaumais.
Il fonda une société pour la répression des duels, à la tête de laquelle il m-t les principaux S3igii3ur3 de la cour, le maréchal d'Estréos et le maréchal Fabert, ainsi que le marquis de Fénélon ; et qui donna toute]e{ficacité aux efibrts que l'autorité souveraine avait faits pour abolir cette détestable coutume. (1)
(\) Les mcmoiros du temps affirment qu'il y ava't chaîne jour à Pdris plus de vingt
Vie de M. Olier. 153
Il fonda plusieurs sociétés de messieurs et de dames pour la visite et l'assistance des pauvres, et enfin c'est lui qui, le preinier, établit sur sa paroisse les Soeurs de la charité fondées par St. Vincent de Paul, et qui depuis ont pris un accroissement si merveilleux.
En même temps il restaura son église, en débarrassa les alentours de plusieurs établissements profanes, nuisibles à la piété des fidèles, et il fit des règlements pour la sacristie et les ornements de l'Eglise, qui donnèrent au culte la convenance et la magnificence désirables.
Ces règlements, que M. Olier n'avait rédigés qu'après y avoir lon^^temps pensé devant Dieu, et avoir consulté lej homii?s les plus marquants du clergé, parurent si sages et si elfi-ja^es, que dès leur mise en exercice, tous les curés de Paris, pour la plupart docteurs et miîtres en Sorbonne, les adoptèrent unanimement.
Il y avait longtemps qu'ils aspiraient \ une organisation et à une réforme complète de la pratique alors subsistant du saint ministère, et aussitôt ils s'unirent de coeur à M. Olier, pour établir dans leur paroisse les dispositions qu'avait suggérées à l'homme de Dieu son zèle pour le salut des âmes.
M. Faillon termine ce résumé, en nous faisant voir pour l'édification du temps présent, les résultats de cette admirable organisation.
Ces mesures furent suivies du plus merveilleux effet ; six ans après, cette paroisse la plus désordonnée de Paris, devint la plus exemplaire, au point qu'elle offrit comme une image de la société des premiers chrétiens.
Un grand nombre de paroissiens faisaient oraison, donnaient l'exemple de toutes les vertus, et s'approchaient si assidûment des sacrements que chaque année, on comptait à l'Eglise plus de deux cent mille communions, bien qu'il j eut trente autres sanctuaires établis sur la paroisse.
Les duels cessèrent, et les maisons de jeu, d'intempérance, et de désordre furent presqu'entièrement supprimées. Le Pré aux clercs
rencontres, et c'éta't le Pré aux Clercs situé snr la paro'sse St. Sulpic, qui en était ordinaireme it le théâtre.
perdit le sinistre renom qu'il avait eu jusque là, et le Faubourg St. Germain devint encore plus célèbre par sa piété et ses bonnes oeuvres, qu'il ne l'avait été par ses désordres et ses scandales.
D'après ce que nous rapportons ici, l'on voit quel est l'intérêt pratique d'un tel ouvrage, n'est-ce pas comme un vrai manuel du ministère paroissial, et avec quelle intelligence des besoins de notre temps l'auteur a-t-il su sauver de l'oubli les mesures de la sagesse admirable de son héros.
M. Faillon, après avoir exposé dans les deux premières parties de son ouvrage, ce qui se rapporte aux commencements de M. Olier, et ensuite à ses différentes oeuvres comme Curé de Paroisse, consacre la troisième à faire connaître ce que le saint fondateur a accompli dans le Séminaire pour l'éducation des clercs. Ici nous avons à admirer quels principes solides présidèrent à l'établissement de ces précieux foyers d'éducation et d'instruction religieuses ; M. Olier les a exposés avec la plus grande force et la plus grande lumière dans plusieurs de ses ouvrages et principalement dans le Pietas Seminarii, le Traité des saints ordres, et enfin L' explication des cérémonies de la messe. Mais M. Faillon a cité de plus les nombreux écrits* où se trouvaient encore les renseignements les plus importants et les plus circonstanciés, comme les Mémoires authentiques^ V Esprit de M. Olier, etc. Il cite en commençant ces paroles mêmes de M. Olier, qui expose quel doit être l'esprit qui doit animer cette grande œuvre, l'esprit même de N, S., et c'est pour répondre à ce but qu'il établit la dévotion à la vie intérieure de N. S., comme la dévotion principale de la maison, et la pensée fondamentale à laquelle doivent se rapporter les sentiments de tous ceux qui feront partie des Séminaires.
" Dieu, dit le pieux fondateur, pour renouveler maintenant la piété " primitive du christianisme, a résolu d'employer les mêmes moyens " dont il se servit au commencement. Ce fut par Jésus-Christ qu'il se fit *' connaître aux hommes ; et comme le dessein du Père n'était pas de " montrer son fils visiblement à toute la terre, il le multiplia et le répandit
Vie de M. Olier. 155
■*' dans les apôtres qui, remplis de son esprit, de ses vertus et de sa puis- *' sance, le portèrent partout avec eux dans le monde, montrant extérieu- *' rement dans leurs personnes sa patience, son humilité, sa douceur, sa *' charité et toutes ses vertus. Il faut donc pour répondre aux desseins de " Dieu, que nous inspirions à la jeunesse cléricale, les sentiments et les " vertus de Jésus-Christ, et qu'il vive dans chacun aussi réellement que " dans l'apôtre qui disait: je vis, mais non pas moi; c'est Jésus-Christ qui vit *' en moi." Telle est la dévotion essentielle et fondamentale du Séminaire de Saint-Sulpice, dévotion consacrée par l'institution de la fête de la Vie intérieure de Notre Seigneur, que l'on j célèbre solennellement tous les ans, et de plus, chaque semaine pendant une partie de l'année, etc.
Ce fut le principal objet de M. OUer d'établir dans ses disciples cette vie intérieure et il ajoutait qu'ils seraient dignes de leur vocation si l'on pouvait dire d'eux quand ils parlaient, qu'ils agissaient, qu'ils souffraient : c'était ainsi que Jésus-Christ parlait, agissait et souffrait, etc., etc.
En terminant, nous n'avons pas à revenir sur le travail qu'a demandé un ouvrage exécuté avec un si grand soin ; ce que nous avons dit en commençant suffit pour apprécier le mérite de l'auteur ; on n'a pas été habitué de nos jours à tant de recherches et tant d'exactitude ; pour trouver quelque chose de semblable il faut revenir aux grands ouvrages des Bénédictins, c'est ce qu'a proclamé la Bibliographie catholique qui signale avec admiration que la liste des manuscrits cités, occupe à elle seule treize pages. On est presqu'effrayé de cette érudition. On observe le soin que s'est imposé l'auteur d'indiquer en marge de chaque page les ouvrages auxquels il a eu recours ; bien qu'un grand nombre de noms et d'événements soient cités, les personnages qui passent sous les yeux sont tous des hommes importants dans l'histoire de l'Eghse et tous les faits cités jettent le plus grand jour sur les intérêts religieux du X Vile siècle. Enfin, cette histoire est faite de manière à réfuter victorieusement les attaques des Jansénistes contre l'œuvre de M. Cher, et aussi de
156 Révérend Messire FaiUon.
manière à mettre en lumière toute la portée de ce mot de Fénélon : " Je " ne connais rien de plus vénérable et de plus apostolique que Saint Sul- « pice."
Quant à la forme de l'ouvrage, elle mérite, il nous semble, plus d'un éloge; le style est abondant, mais sans excès, simple mais digne et noble, et il se rattache à la grande école historique ; il est varié comme il convient suivant les détails, et les différents personnages mis en scène Bont présentés avec un grand naturel et une remarquable vérité d'expression. Tout ce qui se rapporte à M. de Condren, à St. Vincent de Paul, au cardinal de Berulle, et à ces âmes d'éUte qui, dans le secret de la vie religieuse, accomplissaient de si grandes choses, est exprimé avec un ton de gravité et d'onction, qui inspire les sentiments de la piété la plus douce et la plus pénétrante.
Lorsque le sujet amène des détails de la Cour, de la vie politique, l'auteur les expose avec brièveté et autant qu'ils rentrent dans la narration, mais même quand ils ne sont qu'effleurés, ils sont nets, caractéristiques, pleins de sentiment et conformes à la plus rigoureuse critique historique.
On voit alors quelle juste connaissance de l'époque M. Faillon avait puisée dans l'immense quantité de documents qu'il avait analysés ; on voit de plus quel exact sentiment il avait de l'importance des faits extérieurs, car pour juger des événements religieux d'une époque, il faut savoir aussi donner la connaissance des intérêts du siècle, sur lesquels ils ont pu avoir la plus décisive influence.
H nous parle des Princes de Condé, du Maréchal de Rantzau, du Marquis de Fénelon, etc., etc., avec cette fidélité qui donne aux différentes conditions leur vrai caractère. Enfin les descriptions de Paris, des monastères, des missions, du Faubourg Saint Germain, sont tracées de main de maître, c'est-à-dire avec cette distinction qui peut satisfaire les esprits les plus délicats, et avec cet intérêt, cette vie qui sont si nécessaires, pour soutenir l'attention du grand nombre.
Du reste, tout le soin que M. Faillon a pris pour composer cet ouvrage
Vie de M. Olier. 157
est bien justifié par l'importance du sujet, il s'agit de l'un des plus grands personnages de l'Eglise en France, à cette illustre époque du XVIIe siècle ; bien moins connu il est vrai que Saint François de Sales et Saint Vincent de Paul, mais qui bientôt va être l'objet d'un procès de canonisation et qui a eu tant d'influence sur les événements de son temps ; influence qui se prolonge jusqu'à nous et peut encore prendre plus d'importance par le développement toujours croissant des œuvres,, dont il a conçu la pensée, et auxquelles il a mis la main.
Sa gloire n'est pas seulement de son époque et du souvenir de ses actions, mais de la perpétuité et du développement inouï de ses fondations.
Ainsi l'oeuvre des séminaires en France et en Amérique, qui forme chaque année les membres les plus distingués du clergé, et fournit aux paroisses et aux missions tant de dignes ouvriers évangéliques.
De plus, la paroisse de Saint Sulpice qu'il a réformée, aujourd'hui l'une des plus belles paroisses du monde catholique et qui servira peut-être un jour de digne modèle, suivant les vœux pressants des Evoques, pour la vie en commun dans le ministère paroissial.
La fondation merveilleuse de Ville Marie qui a déjà dépassé cent mille âmes, qui envoie chaque année des colonies de catholiques dans tout le continent, et qui devient en se développant un puissant boulevard de la foi en Amérique.
Ajoutons aussi les écrits dont M. Olier a enrichi l'Eglise et où les Prêtres et les fidèles trouvent une nourriture si solide, si abondante. Mais que sera-ce quand ces écrits seront mis au jour dans toute leur étendue, grâce aux travaux et aux recherches de M. Faillon, quelle gloire nouvelle et inattendue pour ce XVIIe siècle déjà si grand ; et enfin que sera-cs lorsque les institutions de M. Olier auront à s'incliner devant leur fondateur, comme devant un saint nouvellement canonisé par l'épouse de Jésus Christ.
Chapitp^ IX.
M. Faillon, Directeur a la Solitude.
Ce fut à la fin de l'annde 1837, que M. Faillon' fut nommé Directeur à la Solitude. M. MollevaUt, accablé d'infirmités, vint à Paria pour se reposer, M. Caduc, devint le Supérieur et M. Faillon fut envoyé près de lui comme Directeur. Il en a rempli les fonctions pendant près de vingt ans, en comptant môme son séjour en Amérique, pendant ses visites aux Séminaires de Montréal et de Baltimore.
En quittant Paris, il abandonnait l'exposition de la Patrologie, et la direction des Catéchismes, enfin il s'éloignait du voisinage de ces grandes bibliothèques qu'il connaissait si bien, et où il savait trouver tant de trésors ; il lui fallait donc laisser une position pleine de satisfactions pour lui, mais s'il éprouva quelques regrets, nous n'avons pas à en parler car il ne s'est jamais plaint ; et voyant qu'il avait à préparer les novices de la compagnie, il remercia Dieu et ne songea plus qu'à leur faire connaître l'esprit de leur pieux fondateur.
D'ailleurs cette pieuse retraite était favorable à bien des dispositions de son cœur, et pour le comprendre, il est utile de se représenter ce qu'était ce lieu de prière et de recueillement.
Pour le visiter, il faut, en sortant de la barrière de Vaugirard, traverser la longue zone des fortifications qui conduit aux premières maisons du village d'Issy. Après quelques minutes de chemin, on entre dans une enceinte presque toujours vouée au plus complet silence : c'est la maison des étudiants en Philosophie, et déjà en passant cette première porte on est frappé d'un contraste qui saisit Pâme, et lui fait éprouver une pro-
160 Révérend Messire FailloUy
onde émotion ; on vient de quitter les derniers bruits de la grande ville et l'on trouve ici le silence et le désert, on trouve la Thébaïde.
Mais ce n'est que le commencement : on traverse une seconde enceinte, puis on arrive à une troisième dont on voit la porte au haut de plusieurs degrés, avec cette inscription si expressive de St. Bernard :
0 Beata Solitudo, 0 sola Béatitude :
Ici recueillez-vous, c'est là que M. Mollevant a exercé son saint ministère de Directeur des âmes, et c'est da haut de ces degrés que M. de Ravignan fit ses derniers adieux aux amis de sa jeunesse, qui étaient venus lui exprimer leur surprise et leur douleur.
On avance quelques pas en montant vers cette maison si calme et si tranquille, et le contraste paraît encore plus grand, lorsqu'on se retournant on voit se lever devant soi tout Paris dans le lointain, avec ses immenses faubourgs et ses monuments qui se détachent sur Ihorizon, mais Paris, sans une voix, silencieux dans le lointain, Paris qui apparaît comme une image immobile et muette ; et ici, la natare, recueilUe, grave et sans bruit, mais où tout vous parle de Dieu.
C'est là que M. Faillon a consacré pendant l'espace de vingt années au moins, les efforts de son zèle dans la société continuelle de ces jeunes gens qui venaient se préparer aux fonctions sérieuses et dévouées du ministère des séminaires, près du vénérable M. Caduc.
Nous ne pouvon=î rappeler ce nom si estimé, sans lui consacrer un souvenir qui répond aux sentiments les plus tendres, de tous ceux qui ont connu ce pieux Directeur de St. Sulpice.
Lorsque les infirmités de M. Mollevant l'obligèrent de revenir à Paris, on ne vit personne qui put le remplacer plus dignement que M. Caduc, ni mieux continuer les saintes traditions de la Solitude, lui qui avait passé tant d'années dans sa société, et qui d'ailleurs connaissait si bien les obligations des Séminaires. Partout où il avait professé, il avait conquis
Directeur à la Solitude. 161
l'affection par ses qualités admirables. Il Nidifiait les communautés par une piété érainente, il enseignait avec une science sûre et profonde, et il charmait les cœurs par une humilité parfaite et la bonté la plua tenlre. Combien inspirait-il de vénération lorsqu'on le voyait avec un tempérament délicat, épuisé par des études et des occupations accablantes, suivre tous les exercices de la maison, pénibles même pour les plus jeunes, et les suivre avec une assiduité constante et on peut dire héroïque dans son état de santé ; il avait à supporter chaque jour comme un pénible martyre, mais aussi il savait en faire fructifier les épreuves, au profit des jeunes élèves du sanctuaire, priant pour eux, considérant leurs besoins avec une sollicitude tendre et compatissante, s'offrant sans cesse en sacrifice et étant au milieu d'eux comme une image touchante de N. S. sur la croix. Il méditait sans cesse sur les obligations de la vie du Séminaire, il connaissait les devoirs d'un vrai Directeur des élèves ; la vie de recueillement et de prière, l'oubli du monde et de soi-même, le renoncement aux inclinations propres et en môme temps l'obligation du dévouement le plus complet. Il apprenait aux solitaires cet art si grand et si puissant de se faire tout à tous. Il leur montrait à ramener les cœurs à un môme esprit, tout en sachant tenir compte des différences de dispositions et de caractères et de la diversité des vocations.
Ainsi ce que M. Faillon découvrait dans les écrits de M. Olier, il le voyait réalisé dans le bon Supérieur qui, de son côté, attachait tout intérêt à ces pieuses découvertes de chaque jour.
M. Faillon, profitant des grâces do la vie de cette retraite continuelle, s'appliqua désormais avec un zèle nouveau aux saintes obligations de la prière et d,e l'étude. Toute la journée il semblait attentif à la sainte présence de Dieu, auquel il ramenait toutes ses actions. Il paraissait à la prière simple, mais constant en ses témoignages de dévotion, calme, recueiUi et comme vivant dans un monde surnaturel, et il portait avec lui cette impression, tout le reste du jour.
A la sainte messe, on aimait à le voir si complètement séparé de
162 Révérend Messîre Faillon,
toute impression extérieure, s'entretenant avec son Dieu, lisant chaque parole de l'office et du canon comme une révélation immédiate, et remplissant son âme avec une douce satisfaction des trésors de la doctrine divine. Combien il recueillait alors le fruit de ses pieuses études et de ses longues méditations dans la lumière des Pères, comprenant si parfaitement les mystères déposés par l'esprit divin dans l'office de chaque jour, et goûtant si bien ces paroles profondes et mystérieuses du canon et des prières quotidiennes du Missel ; connaissant l'enchaînement et la disposition de ces merveilles de la foi, ayant longtemos étudié le sens et la raison de chaque mot et ayant là-dessus tant de lumières que tout ce qu'il disait dans la conversation, et où il semblait intarissable, n'était que comme un faible rayon, ou quelques gouttes de cet océan de clartés que l'étude et la prière avaient, jour par jour, depuis tant d'années, déposé en lui.
Mais en toutes ses pieuses occupations, il comptait peu sur lui ; il aimait à se rappeler sans cesse qu'il avait tout à attendre de N. S. et après lui de la Très-Ste. Vierge ; de là ses réflexions continuelles sur le sens de ces paroles si grandes qu'il trouvait au canon et qu'il appliquait à toutes choses : per ipsum, cum ipso et in ipso ; et ces autres paroles j)er quem omnia^ etc., etc., et ces formules, ces terminaisons sacramentelles per Dominum Nbstrum Jesum Chrisfum ; et ses commentaires sur' le propter nos et propter nostram Salufem, s'attachant à ces sens avec une affection douce, aisée, mais céleste, profonde, pleine de simplicité mais aussi de grandeur et d'une vraie majesté ; de là aussi ses messes dans l'intention de la Très-Ste. Vierge et tout ce qu'il voyait en ces paroles des saintes Litanies de l'Eglise :
Vas insigne devotionîs, Ora pro nohis.
Ce recours vers la Très-Ste. Vierge, dont il était toujours occupé il cherchait à en répandre la dévotion ; nous avons vu plusieurs personnes auxquelles il en avait parlé avec tant de zèle et de persuasion, qu'elles n'avaient plus d'autre pensée.
Directeur à la Solitude. 163
" Ah î qu'il disait bien la Sainte Messe, " nous ont dit souvent des prêtres vénérables, modèles eux-mêmes de la plus grande dévotion.
" Ab ! qu'il nous inspirait la piété, quand nous le contemplions au Saint Autel, " nous ont dit des âmes d'élite, dans le monde, dans le clergé, dans le cloître, dans la vie religieuse.
Tous ceux qui l'ont connu, l'ont considéré comme un de ces doux saints, que le ciel a donnés à la terre, dans ses jours de bénédiction, ou comme l'un de ces pieux docteurs pleins de lumière et de grâce, du temps passé, et enfin, si nous osions répéter ce que nous avons entendu dire il bien des âmes éclairées, " comme un autre Jésus-Christ, " ce qui ne nous a pas surpris en songeant qu'on l'a dit de prêtres qui ne l'emportaient pas sur lui en piété, en zèle et en oeuvres dans l'Eglise.
Dans ces premiers instants il était occupé des saints exercices de la piété, comme s'il devait y consacrer exclusivement toute la journée ; il n'avait plus d'autre pensée ni d'autre préoccupation que d'honorer N. S. suivant le cours des saints mystères et dans les intentions de l'Eglise Universelle ; et ensuite, il était tellement rempli de ces premières impressions que dans ses occupations, il voyait Dieu en tout ; Dieu dans la suite des siècles, dans la vie et les oeuvres de ses serviteurs, et c'est ce qui paraît, on peut dire surabondamment, dans tous les travaux qu'il a accomplis.
Il se levait assez matin pour que vers sept heures il put commencer à se mettre à l'étude, après trois heures entièrement données aux grands intérêts de la vie spirituelle ; et alors il trouvait à peu près six ou sept heures d'étude jusqu'au soir ; et c'est dans ce laps de temps, distrait de ses autres occupations et continué pendant vingt années qu'il a accompli et préparé des travaux si considérables : Les documents pour la vie de M. Emery, les Monuments inédits sur Ste. Marie Madeleine, presque tous ses ouvrages sur le Canada, de plus la revision et la classification de toutes les œuvres de M. Olier ; enfin une vie de la Très-Ste. Vierge et une vie de St. Joseph, une
164 Révérend Messire Faïllon.
histoire générale de la Religion d'après les écrits de M. Olier. Nous ne devons pas omettre sur les origines des Eglises des Gaules, un travail considérable, presqu'entièrement terminé.
Quand on entrait dans sa chambre, on le trouvait toujours dans la prière ou dans l'étude, plongé sur ses livres avec une attention constante et soutenue, poursuivant avec force la suite de ses recherches, n'oubliant rien de ce qu'il avait envisagé une seule fois, et à mesure de son travail, réunissant continuellement dans son esprit l'ensemble des faits et des vérités qu'il avait déjà rencontrés. Ses tables et les murs de sa chambre étaient garnis de livres qu'il avait à consulter et auxquels il savait d'avance qu'il avait à recourir. Enfin il avait fait fabriquer pour son usage un pupitre gigantesque en forme de lutrin de Cathédrale, qui lui rendait, disait-il, des services inappréciables ; les étrangers qui le visitaient étaient tous frappés des dimensions de cette immense construction dont il se plaisait à expliquer le mécanisme. Un double ou triple pupitre pouvant porter plusieurs infolios, ensuite différents compartiments, des tiroirs, des casiers formant un ensemble qui joignait l'utilité à la plus complète solidité. Ce pupitre avait tellement frappé les visiteurs que l'on nous a dit en exister des reproductions en plusieurs maisons religieuses, et nous en avons même vu dans un presbytère à deux mille lieues de la France. V'c ^ /^^ ^ •■ ^^ '>- c .; ; .. - .•■' ' ■'
Cette vie d'études pieuses et de saintes prières, se complettait ainsi d'elle-même ; l'esprit d'oraison l'animait en toutes ses recherches où il n'avait qu'un but : faire connaître Dieu, ses œuvres, et glorifier son nom et son action continuelle au miUeu du monde, mais si l'esprit de prière le soutenait dans l'étude, celle-ci aussi animait sa prière et son union continuelle, douce et constante à Dieu, elle lui révélait chaque jour ses grandeurs, ses perfections et de nouveaux titres à notre admiration, à notre affection, à notre reconnaissance.
Ses sujets d'oraison, ses sermons, ses oxplications en classe, étaient remplis de cette grande science qu'il augmentait chaque jour avec une
Directeur à la Solitude. 165
application infatigable, qu'il possédait si bien comme en ayant fait la recherche de toute sa vie, l'exposant avec une abondance et une vie, un intérêt qui captivaient ses auditeurs et les gagnait à ses idées et à ses préoccupations incessantes.
Et il savait donner un tel intérêt à ses lectures et à ses découvertes de chaque jour, que le temps même des classes ne suffisait pas à combler l'avidité des nouveaux disciples qu'il avait conquis à M. Olier ; aussi pendant la récréation il se formait chaque jour autour de lui un groupe nombreux d'auditeurs qui l'interrogeaient, avec la plus vive insistance, sur tout ce qu'il avait pu découvrir encor dans ses dernières recherches. " C'était, nous dit un des Solitaires de ce temps, un feu " roulant de questions, d'interrogations sur ce qu'avait encore révélé le " maître vénéré, l'oracle aimé," et on peut comprendre comme cet empressement pouvait plaire à M. Faillon. Enfin, cet intérêt lui rendait le plus grand service et quand il voyait l'impression qu'avait produite telle ou telle vérité, il s'y appliquait avec une nouvelle ardeur, et il n'en fallait pas d'avantage pour lui inspirer un redoublement de zèle pour ses chères études.
Il avait aussi l'occasion de communiquer le fruit de ses recherches lorsque d'éminents prélats et de vénérables prêtres venaient passer quelques jours à la Solitude, et c'était avec plus entière déférence, qu'il s'inspirait de leurs observations,et de l'impression que ces fragments avaient fait sur eux. Souvent aussi la chambre voisine de la sienne était occupée par quelque solitaire qui venait prendre connaissance de ces recueils, si jlaborieusement amassés et qui trouvait près de lui, une bienveillance inépuisable. Voici les paroles que nous avons recueillies des lèvres môme d'un digne Evêque qui, vers cette époque, passa un temps considérable à la Solitude. "Au bout de quelques jours, ayant souvent entendu parler de M. Olier et de sa doctrine, je fus frappé de la grandeuret de l'élévation de ces pensées, et je demandai avec instance à M. Faillon de prendre connaissance de cea écrits admirables. Pendant près d'une année que j'ai passée à la
166 Révè)'eiid Messlre Faillon,
Solitude, je profitais de tous les instants que je pouvais trouver pour m'en aller consulter ce trésor, et c'est là que j'ai puisé l'estime profonde que j'ai toujours gardée pour M. Olier et ses oeuvres, et q\ù m'a donné la plus vive admiration pour cet homme aussi extraordinaire par ses lumières que par ses vertus. Jusque là j'avais lu, parmi les auteurs spirituels, ceux que l'on regarde comme les plus habiles, mais en parcourant M. Olier il me semblait trouver des lumières encore plus vives, et une élévation plus grande. Je me suis souvent demandé si mon admiration ne venait pas de l'opportunité que j'avais de pouvoir ainsi me nourrir de ses oeuvres et d'entendre journellement les lumineuses interprétations de M. Faillon, mais depuis lors, mes occupations m'ont souvent amené à parcourir d'autres auteurs de piété de différentes nationalités ; j'ai lu presque tous les auteurs italiens et allemands dont on a donné la traduction ; j'ai du lire aussi presque tous ces auteurs éminents qui ont répandu un si grand éclat sur l'Eglise Catholique en Angleterre dans les derniers temps, et tout en ayant une profonde estime pour les plus illustres, comme le Cardinal Wiseman,Mgr. Manning, M. Newman et le P. Faber, si je suis vraiment fidèle à mon impression personnelle, je puis dire qu'il y a encore plus dans M. Olier, de cette science mystique qui est en rapport avec la sainte et auguste tradition d'une part, et de l'autre avec les besoins sans cesse nouveaux des âmes de tous les temps. Voilà ce que j'ai dans la plus intime conviction ; quant aux auteurs Français, nul plus que moi n'admire l'élévation de Bossuet, le génie de Fénélon, la richesse et l'exactitude de Bourdaloue, mais je suis persuadé que lorsque les écrits de M. Olier auront été édités suivant le travail préparé par M. Faillon, que l'on partagera le culte qu'il lui a voué, et qu'il savait si admirablement nous communiquer."
" Aussi si nous admirions M. Olier, quelle estime n'avions-nous pas pour l'homme éminent si remph de la doctrine des Pères et qui aurait pu, s'il avait voulu, dire tant de choses de lui-même, mais qui semblait entièrement s'oublier pour porter la lumière dans ces trésors déposés depuis tant d'années, dans les archives de Saint Sulpice."
Directeur à la Solitude. 167
Pendant son séjour à la Solitude, la maison fut considérablement aggrandie et mise en rapport avec les exigences d'une vie de communauté. M. Faillon fut chargé de s'occuper de ces détails et il y mit cet esprit pratique qui accompagnait ses autres qualités. Il disposa les différentes chambres de manière à ce qu'elles ayent la forme de cellules religieuses ; il y ménagea une place convenable pour le prie-Dieu et la table de travail. Enfin il réserva l'endroit le plus en vue dans chaque chambre pour le Crucifix, et la Sainte Vierge qu'il plaça dans un petit Oratoire, o\x il eut grand soin de donner une place d'honneur à la Sainte Bible : afin que chaque Solitaire fut rappelé continuellement aux grandes pensées de respect et de vénération profonde qui doivent occuper sa vie tout entière pour le Verbe de Dieu communiqué par Marie, et sous le voile des Saintes Ecritures.
La maison des Solitaires devint donc assez grande, commode mais sans aucun luxe. Enfin tous les soins furent pris pour que la chapelle fut aussi belle et aussi digne que possible de sa pieuse destination ; c'est alors surtout que M. Faillon révéla des quaUtés éminentes dont il n'avait jamais fait montre, et qui prouvèrent qu'il y avait en lui non seulement un architecte compétent, mais aussi un exécutant des plus habiles.
Comme Archéologue, il n'avait rien oubUé de ce qu'il avait appris à Avignon ; dans ses travaux aux Bibliothèques et ses voyages aux principaux sanctuaires, il avait recueilli une foule de notions ; il avait bien compris l'utilité qu'il y a à saisir le rapport existant entre les événements et les monuments de chaque âge, et de même que pour ses recherches historiques, il s'aidait de la diplomatique qu'il avait étudiée à fond ; il savait aussi donner sa place à cette grande et indispensable science de l'archéologie.
Il savait qu'il y avait en ce moment dans Paris un grand mouvement d'études archéologiques qui avait déjà produit des ouvrages considérables ; il consultait ces travaux et comprenait le parti qu'il pouvait en tirer pour ses recherches ; or il travaillait aux monuments de Ste. Marie
168 Révêreyid Messire Faillon,
Madeleine et il réunissait déjà des matériaux pour les origines des Eglises des Gaules.
Il n'eut pas l'occasion de se mettre en rapport avec les savants qui s'occupaient de ces travaux, mais il savait apprécier leurs efforts et il puisait aux mêmes sources. Plus tard il visita les RR, PP. Cahier et A. Martin lorsqu'ils préparaient la grande Monographie des vitraux de Bourges, et il s'inspira de leurs conseils pour les vitraux de la chapelle de la Solitude, et il se soumit entièrement à leur haute expérience.
Nous l'avons entendu parler des visites qu'il avait faites aux RR. PP. et nous nous souvenons comme il admirait le zèle qu'ils déployaient pour la rénovation de l'art religieux en France, et comme l'on dirait à M. Faillon qu'il aurait pu lui-même contribuer à ce mouvement salutaire, il se récriait très fortement en disant qu'il avait assez de ses obligations de Directeur de la Solitude.
Il reconnaissait donc avec toute conviction la supériorité des RR. PP. et il déclarait n'être près d'eux qu'un élève, mais tandis qu'il n'avait jamais cherché à faire montre de ses connaissances, sa réputation était telle chez les érudits de Paris, que lorsque des éditeurs entreprenants commencèrent à pubUer le grand ouvrage de M. Louis Perret sur les Catacombes de Rome , sous la direction d'une commission composée de MM. Ampère, Ingres, Mérimée et Vitet, on vint proposer à M. Faillon d'en rédiger le texte. Plusieurs personnes influentes avaient lu ses dissertations sur les tombeaux de Ste. Madeleine, Ste. Marthe St. Lazare, St. Maximin et les comparaisons qu'il avait si bien établies avec les sépultures des Catacombes, et elles avaient déclaré qu'ils ne connaissaient personne qui pourrait remplir cette tache comme le modeste et savant sulpicien. M. Faillon se défendit beaucoup d'entreprendre un travail si considérable, et l'éditeur n'ayant pu vaincre ses résistances, se retira bien assuré qu'il n'obtiendrait rien, mais non aussi convaincu qu'il s'était mal adressé.
En effet l'ouvrage fut édité avec le plus grand soin, il fut illustré par
Directeur à la Solitude. 16 9
M. Perret avec des planches remarquables, dont on ne peut trop admirer l'exactitude et l'élégance, mais en le parcourant on ne peut s'empêcher de regretter que M. Faillon n'ait pas voulu consacrer à un si beau travail les ressources de ses talents d'éradit, et d'historien.
Quant à l'Architecture il la connaissait bien ; il avait vu les coustructions romaines du midi de la France, et ensuite les basiliques principales des siècles de foi ; il avait étudié les unes et les autres et il savait les apprécier.
Or de même que l'admiration qu'il avait conçue pour les auteurs de l'Antiquité, ne l'avait pas empêché de découvrir ce qu'il j a de beau dans les Pères et les Docteurs, de même l'estime qu'il avait pour les chef-d'œuvres de l'antiquité monumentale, ne l'avait pas rendu incapable de découvrir ce qu'il y a de vraiment admirable, dans les monuments que la pensée chrétienne a semés avec une telle richesse et une telle profusion.
n avait l'intelligence et le cœur ouverts largement aux beautés de l'art, et son admiration n'était pas épuisée, comme pour certains esprits, par un seul genre de grandeur. A ses hautes facultés d'érudit, il joignait à un degré très élevé le sentiment de l'art. Enfin quant à la sculpture il l'avait pratiquée et même il :jtait un exécutant assez habile. Rien n'était intéressant comme de l'enten Ire exposer le fruit de ses observations ; il s'étonnait qu'au nom de l'Architecture payenne, on réprouvât celle qui a illustré les siècles de foi et ju'on la reléguât à un rang inférieur : " elles ne se ressemblent pas, disait-il, mais elles ont chacune leurs beautés " et il ajoutait : "il en est ainsi des oeuvres de la nature." Il blâmait qu'on attachât peu d'importance à ces belles formes du culte qui viennent toutes, disait-il, de l'Esprit Saint, et il ajoutait " ce n'est pas l'homme qui a inventé ces merveilles, pas plus qu'il n'a inventé son langage." Il n'aimait pas qu'on attribuât absolument aux Grecs le mérite des magnifiques monuments qu'ils ont élevés, il disait " ce que les Grecs ont eu de plus beau ils l'ont emprunté à la Bible et aux rapports qu'ils avaient avec les Juifs." '' Ehquoi ! dit un de ces interlocuteurs en notre présence " même l'Architecture ? " mais sans doute," reprit M. Faillon " ils connaissaient bien le temple de Jérusalem."
170 Révérend Messire Faillon, •**-•'**
Il faisait remarquer en plaisantant doucement, que les nouveaux constructeurs, imitateurs prétendus de l'Architecture Grecque ou Romaine, n'avaient le plus souvent élevé que des monuments empreints d'un caractère de lourdeur et de mauvais goût, qui les rendait bien différents des anciens monuments qui nous frappent par leur grandeur et leur grâce, leur majesté et leur élégance. Il indiquait sans se tromper d'où venait le mal en affirmant que les monuments modernes ont été élevés, d'après les prescriptions fautives de certains théoriciens qui n'étaient pas architectes, qui n'avaient jamais mis la main à l'œuvre, tandis qu'on aurait du recourir à l'étude attentive et intelligente des modèles admirables de l'antiquité.
Il disait aussi que beaucoup de constructeurs d'Eglise depuis les derniers temps avaient attiré le plus grand discrédit sur l'art gothique, parce qu'ils n'avaient pas su reconnaître les grandes époques, et de plus qu'ils n'avaient pas pris la peine d'étudier les modèles qu'ils se proposaient de reproduire : de là il en était résulté qu'ils avaient donné comme types, des œuvres de transition ou de décadence, ensuite qu'ils mêlaient les âges sans discernement, faute d'attention et d'études suffisantes, et que pour la même raison ils n'attachaient pas d'importance à reproduire l'harmonie des différents éléments de la construction, se contentant d'à-peu-près qui pouvaient gâter même les plus beaux modèles, et n'aboutissaient qu'à des traductions tellement infidèles, qu'elles étaient souverainement déplaisantes.
Il faisait encore remarquer comme les grands Architectes des siècles de foi avaient bien compris les exigences de l'optique, de l'acoustique et delà perspective. Quant à l'optique, sachant placer leurs fenêtres au haut des travées de manière à éclairer le sommet des voûtes d'une clarté vive et douce, qui de là se répandait dans tout l'é'difice. Construisant des édifices immenses et en même temps si sonores ; sachant de plus, d'après les lois de la perspective, donner tant de caractère à leurs différents plans dans l'intérieur des nefs ; et tirant un si juste parti du contraste des dimensions, qu'ils observaient si bien, tandis que beaucoup de constructeurs modernes, ont
Directeur à la Solitude. 171
détruit l'effet imposant de la liaulcur et de la profondeur de leurs nefs, en exagérant inconsidérément les dimensions de la largeur.
Quand il en vint à l'exécution de la chapelle, on peut au moins rendre cette justice à M. Faillon, qu'il mit tous ses soins pour ne pas tomber dans ces différents défauts qu'il avait su si bien signaler depuis longtemps. Il choisit d'abord l'époque regardée comme l'apogée de l'art religieux et il ne se mit à l'œuvre qu'après avoir complété avec le plus grand soin les études qu'il avait faites sur les monuments du XIII siècle qu'il avait pu contempler à Paris.
Avec les ressources dont il pouvait disposer, il ne put faire autrement que de prendre ses ouvriers à Issy, or comme ils n'étaient pas des plus capables et qu'ils n'avaient jamais travaillé qu'à des constructions du style le plus simple, il eut à les former, comme à les diriger pendant tout le temps du travail.
Il exécuta donc le plan de tous les détails avec la plus grande exactiFude, ilfit les modèles des bases, des chapiteaux, des nervures, recourant pour cela aux règles les plus exactes.
Ici prend place un trait que nous ne devons pas passer sous silence, cai- il est assez caractéristique.
lies ouvriers éprouvèrent d'abord la plus vive admiration en le voyant •<% l'œuvre, dessinant ses modèles, les moulant lui-même et donnant toutes les instructions nécessaires ; et en travaillant ils lui faisaient souvent cette réflexion :
" Mais, monsieur, comment se fait-il que le bon Dieu donne de tels " talents à des gens comme vous qui n'en avez pas besoin pour vivre, tandis " qu'il les a refusés à nous qui pourrions si bien en tirer profit, et à qui " ils seraient si utiles."
Plus tard ils changèrent de langage, et après plusieurs mois ayant été formés par M. Faillon et commençant à devenir assez habiles, il lui représentaient qu'il serait bien convenable qu'il les augmentât de prix comme des ouvriers de premier ordre.
172 Révérend Messire Faillon,
M. Faillon no voulut pas accéder à ces demandes, et comme pour le contraindre ils lui annoncèrent qu'ils ne voulaient plus travailler : il les congédia et en prit d'autres qu'il rendit suffisamment habiles en peu de temps.
M. Faillon avait choisi l'époque du XIII siècle comme la plus parfaite ; il y avait encore une autre raison, c'est que cette époque nous oSfre plusieurs excellents modèles d'édifices de petite dimension qui sont de vrais chefs d'oeuvres, comme la Chapelle de Paris, la Chapelle du Château de Saint Germain et la Chapelle du Château de Vincennes, etc. On peut dire que la Chapelle de la Solitude est une réduction parfaitement entendue de l'admirable Oratoire de Saint Louis, qui, suivant les artistes les plus compétents, est assurément la plus balle Chapelle Palatine qui existe en France. Cette réduction si ingénieuse a été exécutée avec une habilité parfaite, et a excité l'admiration des plus grands Artistes.
Les dimensions sont à peu près la moitié de la Ste. Chapelle qui a 10 mètres de largeur, 30 mstres de longueur et 20 mètres de hauteurs,du moins en dessus du soubassemant ; la Chapelle de la Solitule a à peu près la moitié de ces dimansions.
Comme à la Ste. Chapelle on entre d'abord dans un porche dont la partie supérieure est occupée par un petit oratoire qui sert aussi de tribune à la chapelle principale. La porche sert de communication avec l'intérieur de la maison. Lorsqu'on pénètre dans la nef, comme dans la Ste. Chapelle, on est frappé de la justesse des proportions et de l'élégance de toute la construction : il y a trois travées jusqu'à l'arc doubleau du sanctuaire et chacune des travées a 3m 50 de largeur sur dix mètres environ de hauteur ; les fenêtres ont 1 mètre 50 de largeur et vontjusqu'ausommet de l'arcade suivant les vrais principes ; elles sont encadrées, comme les arcades avec des nervures, les plus élégantes, les plus variées et les plus justement appropriées à leur objet. Ce détail si important est admirablement exécuté et fait un easimble de lignes qui s'élandent, retombent, s'entrelacent, avec la plus juste proportion. Comme à la Ste. Chapelle, les Statues des douze apôtres portées sur des soubas-
Directeur à la Solitude. 173
sements et surmontées de pinacles sont adossées à chaque pilier. Autour de la nef règne une suite de petites arcades élégantes ornées de statues des principaux Saints, ce détail rappelle l'effet du Triforium dans les anciennes Eglises. A l'extrémité de la Chapelle se trouve placé l'autel et audessus une niche qui renferme une Statue de la Très-Ste. Vierge, portant l'enfant Jésus, d'une assez bonne exécution.
Telle est cette œuvre à laquelle M. Faillon consacra tous ses soins et dont il dut faire lui-même les principaux modèles. On peut admirer la délicatesse des nervures, la variété et la richesse des chapiteaux, les détails dés pendentifs et des culs de lampe, la pureté du style etla délicatesse de l'exécution, et on doit d'autant plus lui en rapporter le mérite, que le tout a été exécuté non-seulement sur ses dessins mais sur des modèles faits par lui. Il dessinait ses ornements, il faisait ensuite les modèles, puis il en tirait les moules.
Xous n'en dirons pas plus sur ce sujet des travaux de M. Faillon à la Solitude, nous compléterons ce que nous avons à faire remarquer sur ses aptitudes pour l'art religieux, lorsque nous, parlerons des travaux qu'il a exécutés lors de ses voyages en Amérique, à Montréal et à T>altim)re.
Chapti^e X.
L'Apostolat de Ste. Marie Madeleine.
La vie de M. Olicr eut tout le succès que Von pouvait désirer ; la presse religieuse en fit le plus grand éloge, les évêques la rcommandèrent, elle fut prise comme sujet de lecture aux retraites ecclésiastiques, les élèves des séminaires y trouvèrent un fond inépuisable de réflexions et d'édification, et les Supérieurs des plus grandes congrégations religieuses témoignèrent leur admiration, quelques uns même exprimèrent le regret de n'avoir rien de comparable dans les biographies de leurs fondateurs.
M. Faillon bénit Dieu, en pensant qu'il avait pu être utile au bien des âmeSj et qu'il avait contribué à répandre l'estime et l'amour des vertus ecclésiastiques, ensuite il se remit à ses chères études avec un nouveau courage.
Nous voyons par son propre témoignage, que c'est vers ce temps qu'il conçut l'idée d'un grand travail sur les premiers Apôtres de la Provence. En effet la vie de M. Olicr avait paru en 184:1, or aux vacances suivantes M. Faillon s'étant rendu en pèlerinage à la St. Baume, ainsi qu'il nous le dit au Tome 1er. page 456 des monuments de Ste, Marie Madeleine, et ayant considéré les tombeaux des St. Apôtres qui se trouvent à St. Maximin, il fut tellement frappé de leurs caractères d'authenticité qu'il conçut aussitôt nous dit-il, l'idée du grand ouvrage auquel il résolut de se donner tout entier.
Il est vrai qu'il s'était déjà occupé de ce sujet et qu'il avait publié quelques pages sur les amis du Sauveur, mais, nous verrons bientôt, comme les circonstances le portèrent à donner à son nouvel ouvrage, les proportions les plus étendues.
170 Révérend Messire FaUlon,
Il commença dès lors ses recherches, il réunit un certain nombre de matériaux, lorsque l'exécution de ses projets vint trouver un grave obstacle dans une décision nouvelle des supérieurs. Ceux-ci lui firent connaitre, qu'ils aimeraient à lui voir entreprendre une biographie aussi complète que possible de M. Emery.
C'est lui qui avait été le restaurateur de la compagnie après la Révolution, et l'on trouvait que l'existence qu'il avait accomplie au milieu de si grandes épreuves, offrirait bien des exemples utiles pour les temps actuels qui se ressentent eiacore si vivement de toutes ces grandes pertubatiens que le digne supérieur a si noblement traversées.
M. Faillon qui pouvait prévoir les difficultés de cette tâche, et qui gémissait de différer indéfiniment ses études sur les premiers Apôtres de la Gaule, se soumit néanmoins avec la plus entière déférence, et prit dès lors tous les moyens que pouvait reclamer une si grande entreprise.
Il commença ses recherches dans les grandes Bibliothèques et chez les libraires, il ne négligea pas les marchands des livres les plus vulgaires, il se mit aussi en devoir de recourir aux membres da clergé comme aux membres de la Compagnie qui avaient pu connaitre M. Emery, il s'adressa aussi à- ceux qui avaient eu l'idée de recueillir déjà d'importants documents sur la Révolution, et sur les persécutions qu'elle avait exercées contre l'Eglise et ses ministres.
On s'empressa de lui donner tous les renseignements possibles et c'est avec la plus vive satisfaction que l'on voyait l'auteur de la vie de M. Olier entreprendre une histoire de ces jours néfastes où le clergé avait joué un rôle si grand et si magnanime, tandis qu'il n'avait trouvé jusque là dans les différents historiens de la Révolution que des narrateurs prévenus, malveillants, et si odieusement infidèles.
La réunion des matériaux demandait un temps considérable. INI. Emery, par la force des circonstances, avait dû prendre la part la plus grande aux événements de son temps, ayant eu à administrer plusieurs diocèses vacants, ensuite ayant du travailler à la reconstitution de différente sémi-
L Ajjostojat de Ste. Mar'i'e Madeleine. 177
naires, enfin ayant eu à s'occuper des négociations du concordat, et ensuite de la direction du clergi?, lors des regrettables entreprises de l'Empereur contre le Chef de l'Eglise.
Mais aucune difficulté n'arrêta le zèle de M. Faillon, et au bout de cinq années environ, il avait réuni une bibliothèque, a-t-on dit, de raille volumes ; déplus il avait rédigé trois volumes in folio de documents, qu'il avait mis en ordre et qui n'avaient plus besoin que d'un dernier travail de rédaction? lorsque se présentèrent, des difficultés qui l'obligèrent à suspendre son oeuvre.
En rédigeant ses documents, il s'apperçut qu'il ne pourrait donner une histoire complète des faits qu'en faisant des citations qui désobligeraient un nombre considérable de personnages encore vivants, ou des familles dont les chefs avaient eu en ces temps une célébrité fâcheuse ; mais, comme il était persuadé qu'on ne .pourrait faire connaître M. Emery sans produire la plupart de ces faits, il résolut d'attendre des temps plus favorables. Il mit bien à profit ce retard, en continuant à s'occuper de l'œuvre de Marie Madeleine, ce qui l'entraîna dans des recherches qui prirent bientôt un développement immense.
Nous avons dit qu'il s'en était déjà occupé; d'abord il avait fait un résumé de tout ce qu'il avait trouvé dans les Bollandistes et dans les traditions de la Provence, et il avait réuni de quoi remplir un volume d'une centaine de pages qu'il avait fait paraître en 1835 ; il lui semblait, nous a t-il dit, avoir donné tout ce que le sujet comportait, et que quclqu'envie qu'il put en avoir, il ne pourrait rien y ajouter, mais dans le voyage qu'il fit à la Ste. Baume en ISll, comme nous l'avons rapporté, il découvrit à l'Eglise de St. Maximin un sarcophage dont il ne soupçonnait pas l'existence et qui le plongea dans l'étonnement îe plus profond. Il avait devant les yeux dans les reliefs qui accompagnent le tombeau, un témoignage incontestable de la mission de St Maximin, et il -e pouvait comprendre comment un pareil document était demeuré, jusque ]\ inaperçu et complètement ignoré. La vue de ce bas relief lui fit conclure
178 Révérend Messire FaiUon,
qu'il existait bien d'autres preuves du même fait, soit en Provence, soit ailleurs, et qu'on pourrait les trouver en se donnant la peine de les chercher» et ce fut à cette occasion et en présence même de ce sarcophage, ajoute-il, qu'il forma le dessein de réunir toutes ces preuves.
Ce qui est tout particulièrement remarquable, c'est qu'à partir de ce moment les documents les plus précieux lui arrivèrent de tous côtés, et même les rencontres les plus inattendues vinrent lui fournir les moyens d'accomplir un travail aussi considérable, enfin les découvertes qu'il fit, furent si nombreuses qu'elles l'obligèrent à donner à son ouvrage, les proportions les plus grandes. En voici quelques exemples :
Ainsi au retour de St Maximin, il se disposait à repartir pour Paris ; il lui fallut se rendre à la Mairie de Marseille pour faire viser son passeport, il était assis dans le bureau, attendant son tour après un certain nombre de voyageurs. Lorsqu'il vit dans l'embrasure d'une fenêtre, un tas de vieux parchemins réunis, pour être détruits ou déposés aux greniers de la municipalité. Or, quel fut son étonnement en prenant quelques-uns de ces papiers, il découvrit qu'il avait sous la main, une suite innombrable de documents qui se rapportaient à la grotte de la Ste. Baume, et au couvent de St. Maximin. C'était en grande partie les pièces des donations, ou des pèlerinages des princes au Sanctuaire de Ste. Madeleine. S'étant levé aussitôt et ayant demandé la permission de sauver de la destruction tous ces papiers abandonnés, le chef du bureau lui accorda tout ce qu'il pouvait désirer, mais de plus l'un des employés, originaire de la ville d'Aix, lui indi(iua en cette ville un fondé de pouvoirs du Marquis d'Albertas qui possédait un nombre considérable de papiers, relatifs à l'abbaye de St. Maximin. En effet, pendant la révolution, ces ' documents étaient tombés entre lesmains de la famille d'Albertas, qui possédait près de St. Maximin de grandes propriétés.
Cet avis lai fut des plus utiles, car il le mit sur la voie de documents, qui avaient échappé! à la révolution, et qui se trouvaient conservés dans les différentes municipalités de la Provence. Les années suivantes
r Ai[.ostolat de Ste. Marie Madeleine. 179
il parcourut les archives des villes principales, et c'est là qu'il découvrit de quoi remplir plusieurs volumes de pièces justificatives, parmi lesquelles il a fait un choix. Ensuite il visita successivement les différents heux de la Provence illustrés par le souvenir des Apôtres, amis du Sauveur, tandis que dans l'intervalle il continuait ses recherches, aux Bibliothèques de Paris, où il fit les plus précieuses découvertes. C'est alors qu'il trouva la première vie de Marie Madeleine du IVe siècle, différentes pièces qui ne sont citées nulle part relativement à St. Marthe, les documents relatifs à la mission des premiers Evêques de la Gaule, et enfin la collection des anciennes Uturgles qui lui ont rendu un si grand service, et oii il a retrouvé en particuUer les actes de St. Lazare, que l'on croyait perdus.
C'est vers ce même temps, c'est-à-dire en 1842, qu'il réussit à ae procurer l'ouvrage si important sur Ste. Marie Madeleine, de Rhaban Maur, dont personne ne soupçonnait l'existence. Il en avait d'abord découvert la trace^dans l'histoire des écrivain^ ecclésiastiquess de Dom. Rémy Cellier. Il y avait vu cette indication assez vague t " Que dans les Bibliothèques d'Angleterre d'après Cave, on trouve une vie de Ste. Marie Madeleine sous le nom de Rhaban Maur " il recourut alors à l'histoire littéraire de Cave à la page indiquée et il vit cette indication :
De vitâ Stœ Mariœ Magdalenœ, liber manuscriptus in Collegio S. Magdalenae, Oxonii, vol. 166. Rabani Mauri, Opéra inedita.
M- Faillon a souvent raconté, et môme consigné dans son ouvrage, les circonstances de cette découverte ; il demanda par écrit au supérieur du Collège de Ste. Madeleine si l'on pouvait trouver dans la bibliothèque l'ouvrage de Rhaban et pria que dans ce cas on lui envoya seulement quelques chapitres. M. Bloxam, supérieur du Collège, lui répondit en ces termes: "J'aime toujours à obliger quelques-uns de nos frères catholiques en France et ailleurs, et c'est avec un double plaisir que je rends un service, à un prêtre du Séminaire de St. Sulpice.
D'après l'envoi qui lui fut fait do quatre chapitres, relatifs à l'aposto-
180 Mêvérend Messlre Faillon
lat et à la mort de Ste. Madeleine, M. Faillon s'étant convaincu que l'ouvraga était véritablement du style et de la manière de Raban Maur, il demanda alors la copie qui arriva, au mois de septembre 1842, c'est-àdire une année après la résolution prise au tombeau de St. Maximin.
Or on peut comprendre combien cette découverte était importante, puis qu'elle donnait le moyen de vérifier la valeur des actes de Ste. Madeleine et des relations les plus anciennes, que les PP. Bollandistes n'avaient pu employer, parce que faute de ce moyen de comparaison, ils n'avaient pu distinguer ce qui était authentique, d'avec ce qui avait été interpolé par certains copistes ignorants.
Aux années suivantes, M. Faillon compléta ses découvertes dans ses visites aux bibliothèques, et dans ses pèlerinages aux sanctuaires de la Provence, dont il tira tant de profit pour son ouvrage, mais encore plus pour son âme, qui trouva tout à gagner dans la précieuse compagnie des Saints.
Enfin il se mit à l'œuvre, il commence d'abord par exposer et par réfuter toutes les erreurs dans lesquelles les adeptes d'une fausse critique, étaient tombés à l'égard de la personne même de Ste. Marie Madeleine, ensuite il réduit à néant les difficultés qui avaient été soulevées contre la venue des amis du Sauveur dans les Gaules, puis il expose toutes les preuves merveilleuses qu'il en a découvertes dans ses nombreuses recherches, et enfin il donne une série considérable de pièces justificatives, discutées et commentées, avec la critique la plus consciencieuse et la plus rigoureuse. Les explications données par M. Faillon, et ses réfutations de toutes les difficultées apportées contre la doctrine de Rome, par les sectaires et les faux critiques du XVIIe siècle, ont paru d'une telle force qu'elles ont été accueillies à Rome avec la plus grande faveur, et que les revues romaines ont proclamé que c'était l'ouvrage qui faisait le plus d'honneur à la science en France depuis nombre d'années. Aussi M. Rohrbacher arrivé à cette partie de son histoire, s'est fait un devoir d'exposer les faits d'après le texte môme de M. Faillon.
VApostalat de Ste. Marie Madeleine. 181
On a toujours tenu et enseigne universellement dans l'Eglise, que le christianisme avait été prêché dans les Gaules dès le premier siècle par
St. Lazare, ses deux soeurs et quelques autres disciples envoyés de Rcme par Pierre lui-même ; c'est-à-dire Trophjme à Arles, Paul à Narbonne? jNIartial à Limoges, Austremoine à Clermont, Gatien à Tours, Valère à Trêves. St. Denys l'Aréopagite converti par St. Paul, vint un peu plus tard sous le Pape Clément. Quelques Pères du IVe siècle admettaient même que les Apôtres les avaient secondés, et ils affirment que les épitres de St. Paul aux Galates étaient adressées aux habitants des Gaules ; c'est ce qui peut expliquer que nous voyons des conciles tenus dans les Gaules au 3e siècle et même au 2e siècle la foi de ces pays invoquée par TortuUien et Justin et donnéo comm3 preuve de l'universaUté de la foi dans le monde entier. Cette croyance fut toujours conservée, et nous en trouvons des témoimiasres dans les litur«;ie3 des différentes nations. Ce n'est qu'au XVle siècle que les nouveaux réformés ayant commencé à critiquer témérairement les traditions des églises primitives, quelques écri" vains catholiques se livrèrent à cet esprit de discussion, et soumirent
es pieusesc royances de ces églises, aux recherches d'une critique indépendante et non suffisamment éclairée.
On cite d'abord Lefevre d'Etaple, et Joseph Clictone au XVIe siècle qui imaginèrent de distinguer plusieurs personnes dans St. Marie Madeleine et ensuite Launoy au XVIIe siècle, qui nia de plus la vérité de l'apostolat des disciples du Sauveur dans les Gaules, affirmant que St. Lazare était mort dans l'ile de Chypre, Ste. Madeleine à Ephèse et Ste. Marthe à Béthanie. L'unité de personne fut aussitôt défen<iue en Angleterre par Fisher, évêque de Rochester ; en Flandre par le célèbre Erasme ; à Paris par l'Université qui condamna les assertions de Lefevre d'Etaple, tandisque Rome maintenait Tancienne tradition. Mais par une prévention inexplicable, quelques années plus tard, ces fausses assertions se répandirent dans les esprits et l'on vit les évoques modifier en ce sens, leurs Bréviaires ; tandisque d'estimables savants, tels que Dom Calmct,
182 Révérend Messire Faillon,
Dom Cellier et Mabillon, sans examiner les faits, embrassèrent l'erreur, se prononcèrent contre l'unité de personne, contre l'apostolat des saints de Provence et aflSrmèrent que les premiers envoyés des Papes ne vinrent qu'au troisième siùcleles, suivant les assertions téméraires de ces*] faux critiques.
Et c'est ainsi que sur l'autorité d'écrivains favorables aux idées protestantes, quelques uns des plus fermes champions de la foi, par une confiance aveugle dans une critique erronnée, prétendirent changer sur ces points, l'enseignement universel et traditionnel de l'Eglise. Alors Ste. Marie Madeleine fut divisée en trois personnes : la femme pécheresse dont parle St. Luc ; Marie soeur de St. Lazare dont parle St. Jean, et Marie Madeleine dont le Sauveur avait chassé sept démons; l'arrivée de Lazare et de ses soeurs en Provence fut déclarée non avenue et la mission des sept premiers évêques, fut retardée de deux siècles.
Après avoir exposé ces attaques, admises ainsi sans examen et sans discussion par les meilleurs esprits ; M. Faillon montre d'abord sur quelles preuves nombreuses, s'appuie l'unité de personne ; il commence par exposer la tradition perpétuelle et générale des Grecs, et des Latins* Chez les Grecs, sauf deux ou trois exceptions, l'unité a toujours été reconnue et enseignée par l'universalité des pères, et il en donne la liste ; l'on voit : Clément d'Alexandrie, Ammonius Saccas maître d'Origène, Eusèbe de Césaré, St. Ephrem, Apollinaire, Théodore de Mopsuetse, Ste. Barbe, l'auteur du centon d'Homère, St. André de Crète, etc. etc. Les seuls qu'on peut citer contre l'unité, sont Origène et St. Jean Chrysostôme, et encore ne sont ils pas constants dans leurs affirmations: Origène parfois ne semble admettre qu'une seule personne, et St. Jean Chrjsostume affirme que les Evangiles ne paraissent parler que d'une personne. Origène d'ailleurs a été souvent pris en défaut dans la doctrine : et l'adhésion de St. Jean Chrjsostume sur ce foint, peut s'expliquer par la désapprobation qu'il avait, à juste titre, pour certains adversaires outrés d'Origène parmi lesquels, se trouvait Théophile d'Antioche, son ennemi personnel.
L Apostolat de Stc. Marie .Madde'ne. 183
Après avoir exposé l'unanimitd presque g(^nérale de l'Eglise Grecque, M. Faillon passe à l'église Latine et il montre qu'elle est absolument unanime ; il donne les textes des plus illustres, parmi lesquels nous remarquons Tcrtullien, St. Ililaire, St. Ambroise, St. Jérôme et St. Augustin ; St. Pierre Clirysologue, St. Grégoire le Grand ; St. Isidore de Séville, en Espagne; en Angleterre, le vénérable Bede, St. Anselme et St. Thomas de Cantcrbury ; Alcuin, Smaragde, Raban Maur, St. Odon de Clunj, Flodoard, l'Abbé Rupert, Hugues de St. Victor, St. Bernard ; puis les grands docteurs du XlIIe et XlVe siècle. St. Bonaventure, St. Thomas d'A(iuin, St. Antoine de Padoue, Ludolphe et Denys le chartreux. Nicolas de Cusa, St. Vincent Ferrier, Pierre de Blois, Gerson et l'auteur de l'imitation, etc, etc.
iM. Faillon cite ainsi plus de cent auteurs, qu'il a pris soin de vérifier.
Ensuite il montre encore l'unanimité de la tradition d'après l'interprétation de la Ste. Ecriture, l'enseignement des Papes, la liturgie, les dévotions établies dans l'Eglise entière.
Enfin M. Faillon ne s'en tient pas là, et avec la profonde intelligence qu'il avait des sons mystiques de la Ste. Ecriture, il confirme la voix unanime de la tradition par l'exposition de la doctrine des Pères sur les figures renfermées dans la conversion de Ste. Marie Madeleine; doctrine qui prouve encore si invinciblement : que les Pères ne voyaicnt]dans la pécheresse, la soeur de Lazare et dans Marie Madeleine qu'une seule et même personne. Et en effet les Pères voient toutes les actions de la pénitente, devenue ensuite repentante, puis amie dévouée du Sauveur, comme figures de ce qui est arrivé à la gentilité, qui d'abord pécheresse, puis repentante, et convertie par le Sauveur, a été enfin son épouse dévouée dans la personne de la Ste. Eglise.
Les Pères et les Docteurs nous disent tous, que Marie Madeleine, la pécheresse dont parle St. Luc et la Sœur de Lazare fut le type de cette gentilité, Sœur égarée de la Nation fidèle, asservie au culte des démons, ■ et aux infidélités les plus monstrueuses.
184 Révérend Mess ire Fa Won
Elle est la Maria in dvitafe jyeccafrix^ c'est-à-dire, la pécheresse vivant dans la cité du monde et livrée à rinfidélité, c'est ce que nous disent Eusèbe et St. Pierre Chrysologue. Et N.-S., qui s'était plu à figurer dans l'ancien Testament son union avec la gentilité infidèle par l'image de Rahab et Tharaar, deux pécheresses ; Ruth la moabite, Bethsabée l'adultère et l'épouse prostituée du prophète Osée a voulu représenter cette même union par Madeleine la péchei'esse, dans le Nouveau Testament, c'est ce que nous disent tous les Pères et voici leur doctrine :
La gentilité d'abord fidèle, fut fiancée à Dieu au commencement des siècles, et lorsqu'elle s'éloigna par l'idolâtrie que l'écriture désigne sous le nom de fornication et d'adultère, alors l'époux abandonné et trompé s'unit à une servante, une mercenaire la Nation juive, c'est ce que nous disent expressément avec Theodoret, Sti Augustin et l'Abbé Rupert.
Mais enfin N.-S. vient dans le monde et il trouve son épouse indifférente et infidèle, ce qui est exprimé par Judas qui reproche le dévouement de Marie, Simon le Pharisien qui se scandalise, et même par Marthe qui ne comprend pas le culte que l'époux reclame, alors il abandonne son épouse, il revient à la fiancée et il la prend pour sa véritable épouse ; de là les paroles du Sauveur à Simon : "Vous ne m'avez pas lavé les pieds ;" '• Vous ne m'avez pas donné le baiser des amis ; " " vous n'avez pas oint ma tête ; " or toutes ces paroles indiquent l'ingratitude et l'indifférence de la Nation juive, suivant St. Grégoire le Grand, St. Pierre Chrysologue, Eusèbe, Evoque de la Gaule, Pede et Rupert. Enfin les Pères montrent encore comme les circonstances des recherches de Marie au Tombeau, figurent les circonstances de la conversion de la gentilité à la foi chrétienne.
M. Faillon, en citant les Pères et en donnant les passages les plus formels montre l'importance qu'ils attachaient au sens mystique de l'Ecriture. Dieu, suivant eux, a toujours voulu montrer son action dans le monde par des figures que lui seul peut réaliser par sa toute puissance, ce sont des témoignages divins qui, d'ailleurs, conviennent si bien au.
L! Apostalat Je Ste. Marie Madeleine. 185
génie de riiommc. Ces figures nous plaisent et nous convainquent plus que des raisonnements et des discours, de plus elles gravent mieux le faits dans notre esprit, parce qu'il suffit de nous rappeler un trait pour nous faire ressouvenir de tout l'évcnement, et de la doctrine qui y cs^ renfermée.
M. Faillon relove en passant plusieurs quiproquos des adversaires de l'unité, et il en trouve aussi un grand nombre dans les affirmations contre l'Apostolat des disciples du Sauveur. Ainsi les deux principaux arguments qu'on invoquait en faveur de la distinction étaient d'abord un passage de St. Théophile d'Antioche qui vivait au deuxième siècle^ Or ce texte est de Théophylacte, écrivain du onzième siècle, ce qui lui ôte donc toute sa valeur ; il parait que les savants critiques n'avaient pu lire son nom. Yoici un second quiproquo, encore plus inexcusable. Les réformateurs du bréviaire s'appuyèrent du martyrologe romain pour établir la distinction, en lisant au dix-neuf janvier la fête de Ste. Marie et de Ste. Marthe qu'ils introduisirent au bréviaire de Paris, mais tel est le texte du martyrologe romain qu'ils avaient falsifié : Fête de St. Marins et de Ste. uVarthe, sa femme, et de leurs enfants nohles persans qui, venus à Rome, sous Claude, cmjjereur, sauf rirent le martyre. Et ces deux erreurs qui formaient la base de la distination, furent admises sans examen par les Evoques d'un grand nombre de diocèses, et avec la même confiance par les grands érudits et savants de ce temps.
Mais il y a bien d'autres méprises énormes à relever ; ainsi les adversaires de l'apostolat des premiers disciples du Sauveur dans les Gaules nièrent la venue de Madeleine en Provence parce qu'ils la confondirent avec Ste. Madeleine, martyre à Ephèse, mais ils ne remarquèrent pas que celle-ci ne vécut qu'au IVe siècle ; ils prirent aussi Lazare moine de Chypre, au IXe siècle pour St. Lazare, et ils affirmèrent qu'on ne pouvait montrer son tombeau en Provence, enfin ils falsifièrent un texte de Flodoard, qui dit que de son temps on voyait la maison de Ste. Marthe à Béthanie, en affirmant qu'il avait parlé de son tombeau, d'autres confondirent Ste. Marthe avec Ste. Marque martyrisée en Afrique, au lYe
186 Révérend Messire Faïllon,
siècle ; enfin quant à Marie, mère de Jacques le Mineur et compagne de Marie Madeleine en Provence, ils la prirent pour Marie, mère de Jacques le Majeur et de St. Jean, morte à Veroli dans le Latium. C'est sur de pareilles m^^prises qu'ils construisirent tout leur système, et qu'ils le firent admettre aveuglament des meilleurs Esprits de leur temps.
Du reste, Launoy, sur lequel les savants critiques et réformateurs de bréviaire prétendaient s'appuyer, n'était ni très ferme ni très constant dans ses affirmations.
M. Faillon rapporte à ce sujet deux anecdotes curieuses qui montrent si bien les idées du temps, que nous devons au moins en dire quelques mots, nies a trouvées au Mercure de France de l'annéo 1725 dans une notice sur le savant P. Pagi, continuateur de Baronius. Le Cardinal de Mazarin ayant rencontré dans sa bibliothèque, M. de Launoy et M. de Suarez, Evoque de Vaison, qui fut plus tard bibliothécaire de la Vaticane et qui avait écrit une réponse assez vive contre les assertions de Launoy, le Cardinal engagea alors Launoy à proposer les arguments les plus forts contre la tradition de la Provence pour voir ce que M. de Suarez pourrait y répondre. Launoy après s'être excusé le fit néanmoins et le Cardinal fut si surpris de la faiblesse de ses raisons et si satisfait de la réponse de M. de Suarez qu'il fit présent à celui-ci d'une fort belle montre, ce qui fut l'occasion pour M. Suarez de remercier vivement M. de Launoy de lui avoir procuré l'honneur d'un tel présent. Plus tard ajoute le P. Pagi, M. de Launoy ayant rencontré encore M. de Suarez et touché de la force de ses raisons, promit d abandonner son opinion,
M. de Launoy, dit l'illustre P. Pagi, n'avait que deux arguments, l'un tirés de la négative (c'est-à-dire de l'absence de tous monuments antérieurs au dixième siècle), l'autre de la préteudue supposition de tous les titres qu'on lui présentait, et il affectait de regarder comme apocryphes toutes les pièces qui contrariaient son système. Un jour dans une bibliothèque de Paris, Launoy ayant objecté au P. Pagi comme preuve de la nouveauté et de la supposition de cette tradition
L'apostolat de Ste. Marie Madelaine. 187
qu'on ne voyait en Provence aucune église dédiée à Ste. Madeleine qui eut plus de trois cents ans d'ancienneté ; ce savant religieux lui répondit à l'infctant même, que Charles le Chauve faisait mention d'une Eglise de Ste. Madeleine d'un monastère de la ville d'Arles. Launoy nia d'abord le fait. Mais le P. Pagi prit aussitôt le volume où l'on trouve les lettres de Charles le Chauve et lui montra le passage, en en prouvant l'authenticité par d'excellentes raisons, et en ajoutant qu'il était persuadé qu'on finirait par découvrir bien d'autres témoignages anciens de cette tradition.
C'est ce que Launoy niait si fortement, et c'était là son plus grand argument, il supposait que les Sarrasins dans leurs incursions avaient détruit toutes les archives et les monuments des Eglises, et il en inférait que l'on ne pouvait apporter aucun témoignage des événements antérieurs, mais suivant toutes les conséquences de son système il avouait que si l'on trouvait des pièces remontant au moins à l'an mil, il serait obligé de laisser son sentiment.
Or c'est à quoi M. Faillon s'est attaché tout particulièrement, et il a été si bien inspiré dans cette idée de faire des recherches, qu'il est parvenu à découvrir dix séries de documents différents se rapportant aux huit premicrG siàclcs de l'Eglise, et justifiant pleinement l'enseignement de l'Eglise de Rome, sa liturgie et les traditions primitives de tous les peuples chrétiens. Nous n'avons pas à énumérer tous les produits de ses recherches et de ses travaux incessants ; qu'il nous suffise de dire qu'ils se rapportent à quatre classes principales
lo D'abord les diiféreuts manuscrits qu il a pu recueillir dans les bibUothèques, et qui comprennent, outre la vie par Raban Maur retrouvée en Angleterre ; l'ancienne vie de Ste. Madeleine écrite au Ve. ou Vie. siècle ; les actes de S. Lazare mtercalés dans le bréviaire d'Autun, les actes du martyre de St. Alexandre de Brescia en Italie du 1er siècle qui parlent de la présence de St. Lazare et de St. Maximin, en Provence au même temps ; ensuite les martyrologes, les bréviaires des différentes Eglises, qui donnent dans leurs offices, et
188 Révérend Messire Faillon.
principalement dans leurs hymnes, toutes les circonstances de l'Apostolat des disciples du Sauveur.
2o Les preuves qu'il a trouvées de ces circonstances dans ses visites aux lieux saints de la Provence, où il a vérifié les traditions, les archives, examiné et soumis aux règles de la critique la plus rigoureuse les documents qui prouvent que bien avant les ravages des Sarrasins le village des Stes. Maries était regardé comme le lieu des débarquement des disciples de N". S. ; Marseille, Aix, Avignon et Tarascon comme le champ de leur apostolat, et la Ste. Baume comme la retraite de Ste. Madeleine.
3o Les différents tombeaux qui existent à Tarascon, à St. Maximin qu'il a examinés et comparés aux anciens tombeaux des Catacombes, de manière à pouvoir leur attribuer une date contemporaine des premiers siècles de l'Eglise.
4o Tout ce qui se rapporte à la soustraction des reliques des Saints Apôtres lors des invasions des Sarrasins, la découverte dn corps de Ste. Madeleine au Xlle siècle, la translation du corps de St. Lazare à Autun, etc., etc., puis les honneurs rendus aux lieux saints témoins de leurs travaux.
Dans une analyse telle que celle que nous avons à faire nous ne pouvons présenter un rcsumé complet des découvertes de M. Faillon, mais pour en donner au moins une idée nous citerons quelques extraits de la vie de Raban Maur, ensuite nous continuerons par les observations sur les sanctuaires de Provence et nous terminerons par l'examen qu'il a fait des tombeaux des St. Apôtres.
Raban dans la vie de Ste. Madeleine^ donne un commentaire de la Sainte Ecriture qui est exact, mais en même temps intéressant et rempli de charmes.
Il est exact, parce qu'il suit l'évangile mot à mot ; il est vrai qu'il est est abondant en considérations, mais il ne s'éloigne jamais du texte et dans ses réfiexions il ne fait que l'expliquer, et aider à en saisir le sens.
Il y montre continuellement une science étendue et profonde et ainsi
L Apostolat de Ste. Marie Madeleine. 189
que le remarquent les auteurs de la France littéraire en parlant de ses autres écrits, l'on voit qu'il était très versé dans la doctrine des pères de l'Eglise, et qu'il connaissait de la science ecclésiastique tout ce qui avait été produit depuis les premier siècles ; dans ses ouvrages il faisait entrer ce qu'il avait trouvé de meilleur dans les pères, et enfin, le texte sacré lui était si familier que la plupart de ses ouvrages n'en sont qu'un tissu, où il semble que les choses coulent comme de source.
De plus ses ouvrages plaisent beaucoup aux lecteurs à cause de l'onction de sa piété, c'est ce qu'on remarque dans la vie de Madeleine, et : " Il en est, dit M. Faillon, de cet ouvrage, comme de ces belles statues du Moyen Age, 011 l'on voit reproduit avec tant de vérité et de naturel, les diverses émotions que la religion fait éprouver aux âmes pures, et qu'elle inspirait aux pieux artistes de ce temps là. Aussi nous sommes persuadés que les âmes chrétiennes nous sauront gré d'avoir retiré de la poussière, un écrit ai propre à augmenter en elles la dévotion. .."
Quant aux qualités littéraires, on reconnaît un auteur nourri de la lecture des génies de l'antiquité. On y voit un très vif sentiment dos beautés du style, qui n'est pas inférieur à ce que l'on a publié de mieux en notre temps. M. Faillon remarque que l'on trouve parfois des vers, dans le cours de la narration.
Nous allons citer quelques uns des passages : et ensuite nous résumerons nos observations.
Le début est noble et a beaucoup d'analogie avec les meilleurs types littéraires, on pourra en juger par soi-même.
Dans le territoire de Jérusalem, sur le mont deg Oliviers, à quinze i?tadeg et à l'Orient de la cité sainte, est située la patrie de Marie Madeleine, de Lazare et de Marthe, la petite rillo de Béthanié, très souvent nommée par les Evangélietes, fort connue par les fréquents 8éjour3 du Sauveur, consacrée par l'hospitalité qu'il j reçut et par les repas qu'il honora de aa ' présence, illustrée parles miracles qu'il y opéra et les larme» qu'il j répandit, immortalisée cntin, par la pompe de son triomphe, l'empreints de ses derniers restigei et l'éclat de 90a aicensioa.
Go fut dans cette petite ville qae naquit la bienheureuse Marthe, hdtesse vénérable et très dévouée servante du Sis de Dieu, Jésus-Christ Notre Seigneur.
190 Révérend Messire Faiîlon,
H continue ensuite par le portrait de Marthe et de Marie : ensuite il expose les faiblesses de celle-ci :
Marthe faisait un noble usage de ses biens. Tivant dans le célibat, 8a réputation fut toujours intacte ; elle était douce et aimable euTers les siens, aflfable et compatissante envers les pauvres, enfin miséricordieuse et libérale envers tous. En un mot elle jouissait du respect et de la vénération universelle pour la noblesse de son extraction, pour ses grandes richesses, sa rare beauté, et l'éclat de sa modestie ; ajoutez encore son hospitalité, sa bonté à l'égard de tous. Tel était le caractère de Marthe.
Quant à Marie, lorsqu'elle eut atteint l'âge nubile, brillant alors de tout l'éclat de la plus rare beauté, elle se faisait admirer pour l'élégance et les proportions de sa personne, les charmes de sa figure, la beauté de sa chevelure, les grâces de son langage et la douceur de son caractère. Enfin elle brillait de tant de grâces, qu'elle était regardée comme un des chefs-d'œuvre du Créateur.
Mais la pureté ne reste pas ordinairement unie à une beauté trop éclatante, et l'affluence des avantages de ce monde est an danger pour la vertu. Cette jeune personne dans l'abondance des délices, commença par se complaire dans les dons de son esprit, et ensuite se laissa entraîner par les inclinations du cœur. La fleur de l'âge, la bonne grâce extérieure et l'abondance des richesses n'ont que trop coutume d'énerver les bonnes dispositions de l'âme ; un corps tiop bien fait, un cœur enclin au plaisir respirent d'eux-mêmes l'amour profane et ses douceurs funestes : l'élévation du rang unie aux richesses et aux dons extérieurs font bientôt perdre la retenue de son cœur. Mais de plus l'emportement de la jeunesse, les aitraits des sens et la faiblesse du sexe achèvent de ruiner sa modestie Hélas ! ô douleur ! le plus précieux des biens de Marie fut terni par l'attrait des choses de la terre. L'éclat qu'elle avait reçu d'une éducation recherchée fut obscurci par des désirs abjects ; emportée par les affecLions les plus coupables, tous les dons qu'elle avait reçus pour le b'-on, elle en fit des moyens de désordre et de ruine. La douceur de son caractère mit son âme en péril, sa Iwauté déshonora son cœur, la fleur de sa jeunesse flétrit la fleur de sa pureté. Ainsi elle perdit son éclat, ses avantages s'évanouirent, déchue de son premier état, elle devint bien difl'èrente d'elle-même, et enfin comme l'enfant prodigue elle finit par dissiper tous les bicus qu'elle tenait de la nature, ou de l'éducation.
Raban Maur ne donne pas d'autres détails sur les désordres de Marie, et l'on peut remarquer avec quelle retenue il sait tracer les traits les plus expressifs. Il en dit assez, pour être d'accord avec les Pères qui pensent que la pécheresse s'était précipitée au fond même de l'abîme du mal, sans toutefois contredire ceux qui étaient d'une autre opinion.
Pendant ce temps N. S. coramsaçait le cours de ses bienfaits, il soulageait les infirm^ités, consolait les douleurs et guérissait les âmes, Marie néanmoins continuait le cours de ses désordres, aussi bientôtle nuade répétait qu'elle était possédée de sept démons.
V Apostolat de Ste. Marie Madeleine. 191
Marie voyant qu'elle a tout perdu, dane son cœur, dans eon âme et dans l'eBtime extérieure dont elle jouissait, rentrôe en elle-même, elle déplore son état, regrette tous lesbiena perdus, et commence enfin à se rappeler celui qu'elle a offensé; Bans retard elle veut rentrer en grâce, elle pleure en voj'ant ses crimes, sa ruine et son ingratitude.
Nous ne ferons pas plus de citations pour donner une idée du charme de ce récit, qui nous montre comme tout en suivant l'évangile pas à pas, Raban sait revêtir le texte des commentaires, de la pi^té la plus tendre et la plus pure. Mais cette légende n'a pas seulement d'intérêt pour les âmes pieuses, et pour les amateurs des richesses littéraires des temps passés, elle a en outre une immense importance au point de vue de la critique, et c'est pour cela que M. Faillon lui a fait une si large place dans ses monuments.
D'abord elle nous montre ce o,ue l'on pensait de l'Apostolat des Saints de la Provence au huitième siècle, elle résume touLe la critique de l'Eglise en ce temps, ensuite elle confirme la valeur des anciennes vies de Marie Madeleine.
En effet, Raban dit lui-même qu'après l'Evangile il a suivi les écrits les plus anciens, ce dont M. Faillon put facilement s'assurer, puisqu'il avait retrouvé les anciens documents et qu'il a constaté qu'ils étaient répétés presque mot pour mot dans l'histoire de Raban Maur, et c'est ainsi que M. Faillon, en comparant ces différents documents, a pu reconnaître tout ce qui avait été altéré dans les anciennes vies de Madeleine,et dans la vie de Marthe attribuée à Ste. Marcelle. Enfin il a même pu distinguer ce que Raban Maur avait ajuste titre rejette comme interpolations et ce qu'il avait exclu inexactement par les procédés d'une critique trop sévère, tels que le séjour prolongé de Marie Madaleine dans le désert sans nourriture, ses ravissements, ses extases, etc., etc.
M. Faillon montre ensuite comment on peut admettre le récit de ces faveurs qui est consacré par les traditions populaires, et qui ne renferme rien de différent de ce qu'on raconte de plusieurs saints qui n'avaient pas eu les mêmes rapports avec le Sauveur et qui n'avaient pu lui donner des preuves
192 Bévérend Messire Faillon,
aussi vives de leur dévouement. Il faut lire ce commentaire au tome II. page 57 et suivantes, pour comprendre l'élévation et la sûreté de doctrine de notre pieux auteur.
M. Faillon donne encore les documents qui sont relatifs à la mission des disciples du Sauveur en Provence ; ces documents sont nombreux et nul pays n'a conservé plus de monuments, de son premier appel à la foi. Or combien ces souvenirs sont précieux pour nous ; des historiens studieux pleins d'érudition et de patriotisme ont fait de notre temps les recherches les plus profondes pour retrouver les souvenirs de nos ancêtres, et des qualités qui les distinguaient. Delà, des ouvrages si remarquables sur le génie et les grandes entreprises des nations Gauloises; delà ces grands récits Mérovingiens, qui ont rendu de nos jours si présents à tous les esprits les commencement de notre patrie ; mais quel gré ne doit-on pas avoir à M. Faillon d'avoir consacré tant de travaux aux commencements chrétiens des fils aînés de l'Eglise, et d'avoir en faisant la part de l'élément chrétien, complété les recherches des grands historiens de notre temps.
C'est là que se trouve la plus excellente origine de notre histoire. Il ne nous suffit pas de connaître tout ce qui concerne les commencements temporels de cette agglomération de peuples qui ont formé la France, mais il nous importe surtout de bien comprendre comme la précieuse semence du christianisme a été déposée profondément en notre patrie, dès les commencements merveilleux de l'Eglise.
Combien ces renseignements sont intéressants, et qu'elle idée ils nous donnent de ces temps.
Les Apôtres se partagent le monde, les uns vont vers l'Asie, d'autre abordent l'Afrique ; la Grèce et l'Espagne ont leurs envoyés ; le chef de l'Eglise va au centre de l'empire, et N.S. donne son cœur, et envoie ses amis préférés à ce pays qui était réservé à une destinée si haute, et si privilégiée dans le monde.
Ce n'était point une terre barbare, et qui devait accepter aveuglement
L Apostolat de Ste. Marie Madeleine. 193
toute doctrine. Les provinces de l'Empire Romain n'étaient pas en arrière de la civilisation de Romo même. C'est ce que nous dit Strabon qui est de la même époque, il ajoute cette particularité que les étudiants tes plus illustres préféraient les écoles de Marseille aux écoles d'A. Ihônes, et cette illustration de Marseille existait depuis longtemps puisque un siècle avant Strabon, Ciceron et César, étaient venus à Marseille pour s'y perfectioner dans les sciences morales et politiques.
Indépendamment des assertions de l'histoire sur l'état de la Provence ^ nous avons d'autres preuves de son degré de civilisation ; les ruines qui couvrent le midi de la France, attestent une grandeur qui n'a pas été dépassée depuis, on y voit les restes de temples, de palais d'une splendeur qu'on ne connait plus, des cirques d'une étendue qui semblent indiquer à Arles, àNimes à Orange des populations supérieures à celles d'aujourd'hui.
C'est donc à ce pays si civilisé et si capable d'examiner la vérité, que les amis du Sauveur sont envoyés.
Les lieux qu'ils ont successivement évangélisés, à Marseille, à Aix, à Tarascon, sont consacrés par des sanctuaires où tout vient vous parler des saintes circonstances de leur mission. C'est d'abord l'endroit où ils ont débarqué (1). Ensuite c'est le souvenir de la petite chapelle ou les pieux envoyés se réfugièrent en face du temple des idoles à Marseille, pour annoncer Jesus-Christ. (2). Ce sont les souterrains où St. Lazare réunit les premiers fidèles (3). C'est l'oratoire bâti par St. Maximin à Aix et où il annonça le Sauveur du monde (4). C'est le sanctuaire de Tarascon où tout vous rappelle les œuvres de l'hôtesse de N.-S. (5). C'est la retraite éloignée et presqu'inaccessible où Marie Madeleine alla se réfugier dans la compagnie de son divin maitre, c'est