PREMIER PRÊTRE SÉCULIER DU CANADA
Le P. Le Jeune, supérieur de la Mission du Canada durant les sept ou huit années qui suivirent le traité de Saint-Germain-en- Laye (1632), écrivait en 1635 dans le but d'engager les Français à émigrer au Canada : « Il y a une infinité d'artisans en France qui, faute d'emploi, ou faute de posséder quelque peu de terre, passent leur vie dans une pauvreté et dans une disette pitoyable. Un très grand nombre vont mendier leur pain de porte en porte... » Et l’année suivante : « Il y a tant de forts et robustes paysans en France qui n’ont pas de pain à se mettre sous la dent, ajoutait-il ; est-il possible qu’ils aient si peur de perdre la vue du clocher de leur village, qu’ils aiment mieux languir dans leur misère et pauvreté, que de se mettre un jour à leur aise parmi les habitants de la Nouvelle-France? (1). »
(4) Relations des Jésuites, 1635, p. 12; 1696, p. 52.
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La peinture dessinée par le P. Le Jeune, de notre ancienne mère patrie, était triste et sombre; mais elle était vraie : et l’on ne peut guère douter que la misère qui pesait sur la France, à cette époque, n'ait favorisé le mouvement considérable d’émigration qui s'opéra vers le Canada.
Ce mouvement prit naissance dans les montagnes du Perche, el se propagea de proche en proche dans le Thimerais et dans la Haute et Basse Normandie. Robert Giffard, de Mortagne, et ses censitaires Jean Guyon et Zacharie Cloutier vinrent s'établir à Québec au printemps de 163%, et furent bientôt suivis d’un bon nombre de leurs compatriotes du Perche, les Drouin, les Gagnon, les Turgeon, les Gravelle, les Giguière. Un essaim encore plus considérable de colons partit de la Normandie. M. Ferland, dans un des volumes de son Histoire du Canada (1), donne une liste des colons français qui émigrèrent au Canada de 1615 à 1666 : dans cette liste, presque toutes les provinces de notre ancienne mère patrie sont représentées; mais le Perche et la Normandie, la Normandie surtout, y occupent de beaucoup la plus large part.
Remarquons ce que dit le P. Le Jeune : le Français d'autrefois — c’est bien encore le cas pour le Canadien d'aujourd'hui, malgré l'obligation où il se trouve quelquefois d’émigrer temporairement — ne se résignait pas facilement à « perdre de vue le clocher de son village. » Il était attaché à la terre de ses aïeux, à la petite paroisse qui l'avait vu naître, à son église, à son curé. Nos ancêtres normands, en particulier, professaient un véritable culte pour leur clergé paroissial; et si les circonstances les forçaient à s’expatrier pour aller s'établir au Canada, ne devaient-ils pas se demander : « Mais qui aurons-nous, là-bas, pour avoir soin de nos âmes, de nos intérêts spirituels, pour nous aider à instruire et à bien élever nos enfants, pour bénir nos familles, pour nous assister au moment de la mort? »
On leur disait sans doute : La Compagnie des Cent-Associés, intéressée à la colonisation et aux progrès du Canada, a pourvu à ses besoins religieux (2). Les Jésuites sont là, ayant exclusivement
(2) Un des articles de l’édit de 1627 établissant la Compagnie des Cent- Associés, disait : « En chacune habitation qui sera construite par les dits associés. y aura trois ecclésiastiques au moins, lesquels les dits associés sont
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la charge de cette mission; et ils remplissent leur tâche avec un zèle et un dévouement qui ne peuvent être surpassés (4).
Eh bien, nous ne croyons pas nous tromper en affirmant qu'il devait rester une arrière-pensée dans l'esprit de nos ancêtres. Malgré toute la confiance qu'ils avaient dans les Religier:x de la Compagnie de Jésus, ils ne pouvaient s'empêcher de se dise à euxmêmes, et peut-être les uns aux autres : « Si nous avions, là-bas, de nos curés, qui nous connaissent, qui sont accoutumés à nos mœurs, à nos usages, qui vivent de notre vie, pour ainsi dire, puisque nous leur payons la dime, à qui nous pouvons confier avec abandon nos peines et nos misères! Si nous avions au Canada des paroisses semblables à celles de la France! (2) »
Préoccupations bien naturelles et légitimes : vœux trop raisonnables pour que la Providence ne les entendit point. Chose digne de remarque : durant les vingt-cinq années qui s’écoulèrent à partir de la reddition du Canada à la France (1632), jusqu’à l’arrivée des Sulpiciens (1657), d’abord, puis ensuite de Mgr de Laval (1659), durant ce quart de siècle où l’on peut dire que les Jésuites furent rois e! maîtres de la colonie, au point de vue spiri-
tenus loger, fournir de vivres, ornements, et généralement les entretenir de toutes choses nécessaires, tant pour leur vie que fonctions de leur ministère. si mieux n'aiment les dits associés, pour se décharger de la dite dépense, distribuer aux dits ecclésiastiques des terres défrichées, suffisantes pour leur entretien. » (Edils et Ordonnances, t. 1, p. 7).
(1) « Je ne crois pas que la terre porte des hommes plus dégagés de la créature que les Pères de cette Mission (du Canada). On n’y remarque aucun sentiment de la nature, ils ne cherchent qu'à souffrir pour Jésus-Christ et à lui gagner des âmes. » (Lettres de la Vénérable Mère Marie de l'Incarnalion, premiére supérieure des Ursulines de la Nouvelle-France, divisées en deux parlies. À Paris, chez Louis Billaine, au second Pilier de la grande Salle du Palais, au grand César. 1681. Lettre historique 19e).
{2) Dans un Mémoire, en date du 15 juillet 1705, adressé à la Cour par M. Lopinot, qui avait été député par les Acadiens auprès du Ministre pour lui représenter leurs besoins, il est dit, entre autres choses, que les Acadiens « préfèrent des prêtres séculiers à des religieux. » (Rapport sur les Archives du Canada, p. cexxur.) Mgr de Saint-Vallier, écrivant au Ministre, le 9 octobre 1727, au sujet de la cure de Louisbonne, et exprimant le sentiment de M. de Mésy, ordonnateur de cette ville, disait : « Le plus grand nombre des habitants aimerait mieux avoir des ecclésiastiques pour pasteurs que des religieux. » (Archives de l'archevèché de Québec, Documents de Paris, Eglise du Canada.)
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tuel, il y eut toujours au Canada quelques prêtres séculiers (1). Les uns y vinrent à la demande des Jésuites eux-mêmes, pour desservir les communautés religieuses, suivant les règles canoniques; les autres, très probablement à la demande des colons, ou peut-être de la Compagnie des Cent-Associés. Tous furent accueillis avec la plus grande bienveillance par les Pères de la Compagnie de Jésus, et se rendirent généralement utiles à la colonie.
La plupart de ces prêtres séculiers ne firent qu’un court séjour à Québec, puis retournèrent en France. L’un d’eux, cependant, le premier qui vint au Canada, M. Jean Le Sueur, dont nous avons déjà parlé dans notre étude sur Jean Bourdon (2), ne voulut pas abandonner ses compatriotes, après les avoir suivis dans cette contrée lointaine. Il demeura avec eux plus de trente ans, et voulut mourir au milieu d'eux. Comme Marie de l'Incarnation et Mgr de Laval, il s’attacha au Canada, son pays d'adoption, et devint Canadien de cœur. C’est lui qui ouvre la liste de ce magnifique clergé séculier qui depuis plus de deux siècles et demi régit avec tant de sagesse le peuple canadien. Sa figure douce ei sympathique semble nous sourire au portique de notre histoire, avec tout le charme que donnent au vrai mérite la modestie et l'humilité.
Elle était, en effet, bien humble et effacée, la vie de cet homme de bien : c'était vraiment la mise en pratique de l’ama nesciri et pro nihilo reputari de l'Imitation. M. Le Sueur n'avait ici aucun titre ofliciel; il n'avait de juridiction que celle que les Jésuites voulaient bien lui donner : mais il était l’ami, le conseiller, le protecteur et le père des Français du Canada, et particulièrement de la petite colonie percheronne et normande.
Pour nous, il ne fait aucun doute que nos ancêtres normands le considéraient et le traitaient comme leur curé. A ce point de vue il nous semble que la mémoire de ce digne prêtre mérite d’être tirée de l’oubli.
(4) MM. Jean Le Sueur (1634-68); Gilles Nicolet (1635-47); Antoine Fauls (1641-44); René Chartier, prieur de N.-D, de la Monaie (1643-47); Guillaume Vaillant (1645-59); Guillaume Vignal (1648-61); Albert Delisle (1651-56); Jean 5 Le Bey (1656-76).
É (2) Revue catholique de Normandie, t. 11, p. 24.
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Thury-Harcourt, où M. Le Sueur était curé avant de passer au Canada, est un joli bourg de 1,600 habitants environ, situé au bord de l'Orne, dans une vallée des plus pittoresques du Calvados, sur la ligne de Caen à Flers. Il est coquettement assis au flanc d’un coteau qui domine la rivière : à ses pieds s'étendent de nombreuses tanneries, industrie propre au pays. Sur la rive gauche de l'Orne, en face de Thury, s'élève la colline gracieuse de Saint- Benin, avec sa belle couronne d'arbres verdoyants; et partout à l'horizon se dessinent des montagnes à l'aspect le plus varié. En jetant un coup d'œil sur la carte de l’arrondissement de Falaise, où se trouve Thury, en voyant ce pays si accidenté, si noir de montagnes, si labouré de ravins, on se convainc facilement qu'il mérite bien le surnom de Suisse normande qu’on lui donne.
Le nom de Thury — le seul employé du temps de M. Le Sueur — semble dérivé de Thur où Thor : c’est ainsi que s'appelait une divinité adorée par les Normands et autres peuples du Nord avant leur conversion au christianisme. « Il est probable, dit M. Boscher, que Thury aura conservé le nom de cette divinité, comme souvenir des lieux qui lui avaient été consacrés (1). »
Aujourd'hui, le village s'appelle Thury-Harcourt, ou simplement Harcourt, du nom de l'illustre famille qui acquit cette seigneurie au commencement du xvne siècle (1615), famille aussi ancienne que la Normandie, qui aida puissamment Guillaume-le-Conquérant à s'emparer de la Grande-Bretagne, et dont une branche resta en Angleterre lorsque la Normandie entra définitivement sous la domination de rois de France (2).
La seigneurie de Thury remonte à une antiquité très reculée. Elle date au moins du x siècle, et fut successivement occupée, sous le titre de baronnie, par les Tesson, les Crespin, les Bourbon et les Montmorency.
(4) Essai historique et statistique sur Thury-Harcourt. Caen, 4831. — Nous devons un exemplaire de cette brochure, devenue assez rare, à la grande obligeance de M. de Longuemare, chevalier de l'Ordre de Saint Grégoire le Grand, secrétaire de la rédaction de la Revue catholique de Normandie.
(2) Un descendant de la famille Harcourt fait partie du cabinet de Lord Roseberry.
Sous cette dernière famille, vers la fin du xvie siècle, la baronnie fut érigée en marquisat: puis, au commencement du xvin® siècle (1705), le marquisat lui-même fut érigé en duché en faveur de Henri de Harcourt : et c’est alors que le nom de Harcourt fut ajouté ou substitué à celui de Thury.
Il y avait à Thury, sur une éminence qui commande tout le village, un immense et magnifique château féodal, avec accompagnement obligé de tourelles, fossés, pont-levis, et de toutes les fortifications en usage au moyen-âge. Voici ce que dit M. de Caumont à ce sujet :
« Le chastel de Thury devait encore avoir une certaine importance militaire sur la fin du xive siècle. Des manuscrits de la Bibliothèque du Roi nous apprennent qu'il soutint en 1370-1371 un siège d'environ huit mois, à la suite duquel un chef anglais du nom de Pollehay (plus communément dit Lemoine), qui y commandait pour le roi d'Angleterre, Edouard IIE, le remit et restitua au duc d'Alençon, pour le roi de France, Charles V, au prix d’une somme convenue de quatorze mille livres.
€ Dans un aveu rendu au Roi l’an 1350 par Jacques de Bourbon, il est fait mention de son chef et chastel assis en la ville de Thury, bailliage de Caen, vicomté de Falaise : « Et y avons (dit-il) sei- « gneurie, comme baron, et connaissons par manière de séné- « chaussée et vicomté; et notre vicomte, par nous établi, a « connaissance du cours des eaux, et avons deux foires, et marché « deux fois la semaine, etc. »
« On lit ce qui suit dans les lettres d’érection de la baronnie de Thury en marquisat, données par le roi Henri IT, l'an 1578, en faveur de Pierre de Montmorency : « La baronnie, terre et sei- « gneurie de Thury est l’une des plus anciennes baronnies de « notre pays et duché de Normandie, et de grande étendue, de « bon et gros revenu, en toute justice, haute, moyenne et basse ; « de laquelle sont tenus plusieurs fiefs et arrière-fiefs, s'étendant € jusqu’au nombre de soixante-dix paroisses; les appellations de « laquelle ressortissent nuement en notre cour de parlement de « Rouen : outre qu'elle est accompagnée d’un beau chdteau, et « forte place, qui démontre grand signe et marque d’antiquité, et « auquel nous, les princes du sang, et seigneurs de notre suite, « pouvons loger, quand notre chemin s’y adonne : y ayant aussi ville, et belle forêt, et forge à fer, garennes, rivières, moulins,
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