‹ M l'abbé François Pilote, curé de Saint-AugustinChapitre 6 sur 6 · LETTRE 1ÈRE · texte numérisé non relu

LETTRE 1ÈRE

Collège de Ste-Anne, 5 janvier 1844.

Mon cher Monsieur,

La dernière malle m'a apporté votre circulaire du 18 décembre dernier. Déjà, depuis plusieurs semaines, une copie de votre Kapport sur l'Education et celle d'un autre document, coté No. 3, C, que vous aviez eu l'obligeance de m'envoyer, étaient parvenues à leur adresse. Malheureusement, j'étais absent du collège. La maladie, ou plutôt un état d'épuisement et de faiblesse générale, m'a forcé de m'éloigner quelque temps des affaires pour reprendre un peu de forces. Aujourd'hui de retour, quoique bien faible encore, j éprouve un grand plaisir à vous écrire pour vous remercier de votre attention, qui me fournit en même temps l'occasion de vous faire part, si vous l'agréez encore, de quelques réflexions sur le sujet important qui fait l'objet de vos louables travaux. Ce n'est pas que j'attache un grand prix à mes propres idées, qui du reste s'accordent assez avec les vôtres, mais c'est plutôt pour obéir au désir que vous m'avez déjà plusieurs fois manifesté. Je le ferai avec d'autant plus de confiance, et avec d'autant moins d'apprêt, que cette correspondance toute amicale n'aura aucun caractère officiel, soit du département que je dirige, soit du corps auquel j'ai l'honneur d'appartenir, et que, d'ailleurs, elle ne verra probablement jamais le grand jour.

Aujourd'hui, je n'ai ni le temps ni les forces de répondre à votre désir comme au mien. Je me contenterai seulement de V0U8 dire, sans flatterie aucune, que je concours pleinement aux louanges que les Mélanges Religieux ont donnée*

à votre Rapport en le publiant par parties. Je n'ai encore eu que le temps de lire ces extraits ; mais cette lecture me suffit pour me convaincre que la charge importante de Surintendant de l'Education ne pouvait tomber en de meil« leures mains que les vôtres. Je m'en r(:ijouis bien sincèrement, dans l'intérêt de l'Education à laquelle d'autres liens m'attachent aussi moi-même.

Lettre 2me au Dr Meilleur.

Collège de Ste-Anne, 5 avril 1844.

Mon cher Monsieur,

Depuis longtemps je veux répondre à votre bonne lettre du 2 mars. Votre correspondance m'honore trop pour que je la néglige. Mais l'état d'épuisement où je suis tombé tout à coup, l'automne dernier, m'interdit encore toute occupation sérieuse et suivie. Je vais toutefois tâcher de remplir, aujourd'hui, ce que je regarde, avec raison, comme un devoir, tout en me procurant à moi-même une douce satisfaction.

Les réflexions que je vous ai promises sur l'éducation ne s'arrêtaient pas au mécanisme à l'aide duquel on cherche, avec un zèle si louable, à en répandre les bienfaits parmi toutes les classes de la société. Je voulais reprendre les choses de plus loin. La lecture de plusieurs écrivains célèbres tels que De Donald, Laurentie, Lamennais, De Maistre, D'Exauvillez et autres qui, sur l'éducation comme sur bien d'autres sujets, ont écrit des pages immortelles, cette lecture, dis-je, avait fait sur moi une impression profonde que je voulais soumettre à votre méditation. Mais je n'en ai pas la force. Je me permettrai seulement quelques réflexions sur le nouveau projet de loi proposé dans la dernière session. Je regrette beaucoup de n'en avoir lu qu'une assez courte analyse dans les gazettes de l'automne dernier.

n'ayant pas eu l'avantage, comme d'autres, d'en recevoir une copie de la part du représentant de notre comté. C'est pourquoi, s'il y a dans mes paroles quelque chose d'irrégulier, vous voudrez bien vous ressouvenir que je parle de mémoire. D'abord la taxe. Comme vous, je la crois indispensable, sans toutefois me dissimuler ses nombreux inconvénients. Toute la difficulté est de trouver le meilleur principe d'après lecjuel on puisse la prélever. Ce principe ou cette base de la taxe doit être non-seulement juste en théorie, mais encore efficace en pratique. De tous les moyens indiqués dans votre Rapport, page 19, celui de taxer les enfants de 5 ans à 14 me parait préférable, parce qu'ils sont l'objet immédiat de la taxe. La somme de 30 sous par chaque enfant, quoique bien modique sans doute, est peutêtre encore un peu forte. D'après votre calcul, basé sur la population de 1831, le montant de cette taxe, supposée de 30 sous par tête, produirait plus de £69,000. Aujourd'hui, cette même taxe s'élèverait, je pense, à £80,000 au moins, vu l'augmentation considérable de la population. Je ne parle point de la déduction à faire à cause des enfants pauvres, cet inconvénient est commun à presque tous les systèmes de taxation. J'avouerai sans peine que la taxe des revenus nets à laquelle vous donnez la préférence est en réalité la plus équitable en spéculation, parce que celui qui possède davantage doit payer davantage pour l'éducation dont il a plus de besoin à cause de ses biens. Mais, dans la pratique, c'est autre chose. Le riche consentira-t-il à payer pour l'instruction du pauvre ? Cette taxe n'excitera-t-elle pas un mécontentement général, une opposition d'autant plus forte qu'elle sera plus soutenue ? Ne trouvez-vous pas les plus graves inconvénients à forcer ainsi chaque propriétaire à soumettre à un agent de taxe souvent envieux ou mal disposé, un état circonstancié de ses revenus et de ses

dettes ? Que d'infidélités à craindre dans de tels exposés ? Que de précautions à prendre pour les prévenir ? etc., etc.

Le système de la capitation par chaque enfant est bien plus simple. L'étendue d'une lettre ne me permet pas d'en dire plus sur ce sujet.

Le second point sur lequel je prendrai la liberté de vous dire quelque chose, est cette sorte de fusion de diverses croyances que l'on tâche d'effectuer dans les mêmes écoles. Il faut convenir que tous ces ménagements, ces concessions forcées, ces pis aller auxquels on est forcé d'avoir recours dans ce système, n'ont pas peu contribué à paralyser le bon effet attendu du dernier acte d'éducation, comme de ses devanciers. J'avouerai qu'il y a là un pas glissant, une question très délicate, puisqu'il s'agit de ménager des intérêts opposés, incompatibles : intérêts de conscience auxquels la loi ne peut porter atteinte. Mais, direz vous, que faire dans un pays mixte ? Le voici : Dans un pays comme le nôtre, où la loi est en général si favorable à l'esprit d'association, pourquoi, quand il s'agit d'éducation, ne pourrait-on pas attendre de sa part cette protection qu'elle accorde si libéralement et sous toutes les formes au commerce, à l'agriculture et aux arts en général. Le législateur avec toutes ces combinaisons forcées, cette complication de rouages sans proportion naturelle les uns avec les autres, n'obtiendra jamais l'heureux résultat qu'il attend. Il pourra bien créer un système matériellement uniforme, mais qui ne donnera jamais au peuple l'éducation qui lui convient le mieux, celle dont il a le plus de besoin. Il y aura toujours quelque part excès ou défaut, surabondance ou disette.

Le nouveau projet de loi paraît mettre l'éducation dans chaque comté sous le contrôle trop immédiat de la municipalité, malgré vos suggestions réitérées. Veut-on diriger

l'dducatiou à peu près comme on règle Tes 'travaux publics^ ou bien encore l'administrer, comme on administre les affaires municipales ? Ce n'est pas que je prétende isoler les écoles, ou les rendre indépendantes de tout contrôle raisonnable. A Dieu ne plaise ! Le gouvernement qui fournit une partie de l'argent, a bien le droit de prendre connaissance de la manière dont il est employé. La municipalité de chaque comté peut aussi raisonnablement réclamer une petite part dans l'établissement des écoles, non pour les entraver, mais seulement pour rendre le prélèvement de la taxe plus efficace et plus prompt, avec le droit de prendre une connaissance générale de l'état des écoles de sa juridiction, en ajoutant, si vous voulez, le pouvoir de juger les petites affaires de ménage, en cas d'appel. Mais liberté entière pour tout le reste aux syndics, ou commissaires des écoles de chaque localité. Protection égale de la loi en faveur <ie toute secte religieuse qui voudra avoir une école à part, suivant ses principes, pourvu qu'elle soit en nombre suffisant, ce qui serait facile à déterminer. Cette sage et libérale disposition dans une loi, la rendrait agréable à tous les partis qui y trouveraient une protection assurée. Une telle loi cesserait d'être suspecte. On n'entendrait plus crier à l'intolérance. Le parti, dont un journal anglais de Montréal s'était fait l'organe, l'automne dernier, ne jetterait plus de cris d'alarmes disant que le bill de M. M livre le parti anglais ou protestant à la discrétion des catholiques romains. C'était pourtant le dernier reproche à faire à l'œuvi'e

de M. M , car il était difficile de concilier avec plus

de désintéressement, de ménager avec plus de talent des in- ^iséiêta si opposés. Mais la théorie doit céder le pas à Tekpéîriehce. ïl faut |>rendre notre iétat de société' pour ce qu'il èôt. Ce qu'on aura forcément concédé à un parti le sera t<iujÔurs aux dépens de Tàuti-e. Ainsi il y aura totjbiirH

des mécontents. Et sur ce chapitre, le^ hommes sont trop chatouilleux pour les froisser sans danger. Je sais que le dernier bill reconnaît des écoles de minoritt^ ; mais cette concession faite ad duritiem cordis n'est pas assez étendue,- La loi des écoles devrait même être basée sur un principe qui reconnaîtrait les écoles de chaque religion, en les sou mettant à des règles à peu près uniformes, quant à la manière de rendre compte de l'argent, etc., etc. Nos lois antérieures se sont trop étudiées à exclure des écoles le caractère religieux que porte nécessairement avec soi V éducation. Je sais que la pratique contraire a aussi ses inconvénients. Mais il n'y a rien de parfait dans ce bas monde. Tous les systèmes ont leurs inconvénients. Le meilleur est celui qui en a le moins. Je n'ai pas besoin de dire que, par école de minorité^ je n'entends nullement les subdivisions d'écoles parmi les hommes de même croyance, mais seulement quand il s'agit de sectes différentes. Ainsi donc, je ne demande autre chose que liberté et protection égales pour les écoles de toute secte qui voudra instruire ses enfants suivant se» principes. Ce "n'est pas que je veuille faire de chaque école une assemblée purement religieuse ; ce serait un très grand mal qu'il faudrait prévenir. Mais je trouve injuste et intolérant de forcer des pères de famille à envoyer leurs enfants^ s'instruire dans des écoles dirigées par des maîtres d'une croyance différente. Il est dangereux de froisser ce droitdu père. Vous me direz que l'on prévient cet inconvénient en empêchant l'enseignement du dogme, etc. ; mais on aura beau faire et beau dire, le mal subsistera toujours, tant le caractère religieux est inséparable de l'éducation.

J'ai dit qu'il fallait laisser aux syndics ou commissaires une grande liberté dans la régie des écoles; qu'il fallait les mettre le moins possible en contact avec la municipalité^ Afin que leur action fût plus prompte, etc. J'ajoute maintQ-

nant qn'il ne faut pas les mettre en trop grand nombre. Cinq commissaires ou sept feront moins d'ouvrage que trois. L'expérience le prouve assez. On devrait s'en tenir là. Sur un si grand nombre, il y a toujours des hommes ignorants, indifférents ou mal disposés. Le reste entravé ou gêné, se dégoûte et se contente de gémir sans rien faire, ou ne fait que le quodjustum, comptant pour le surplus sur son voisin, qui lui-même se repose sur un troisième, celui-ci sur un quatrième, etc. Il est à regretter que ces hommes de cabinet, si habiles ailleurs et si dévoués, n'aient pas à mettre euxmêmes à exécution des lois trop sages en théorie. Ils comprendraient sans peine qu'une loi doit être faite pour le peuple, mais qu'on ne fait pas le peuple pour la loi. Pour en revenir aux commissaires d'école, je pense donc que trois pour chaque paroisse suffiraient ; deux étant élus chaque année et le troisième étant de droit le curé ou ministre du culte. L'élection du curé est sujette aux plus graves inconvénients. Humiliation pour lui de se voir ballotté dans une assemblée publique avec un protestant qui aura le dessus, comme à la Pointe-Lévis, ou avec un intrigant qui criera à tue-tête que M. le Curé est trop vieux ou qu'il ne fait pas grand' chose pour l'éducation, pendant qu'il soutient et encourage presque seul plusieurs écoles, comme à St-Jean ; ou bien on le mettra sur les rangs avec son servant de messe, comme à l'Islet. Quoi ! dans un pays (je parle du Bas-Canada seulement pour lequel le dernier projet a été rédigé) où les trois quarts sont catholiques, où tous les sacrifices imaginables en faveur de l'éducation ont été faits par le clergé, où tant d'établissements ont été fondés et même dotés par lui, où à l'heure qu'il est, le peu d'écoles que nous trouvons dans les campagnes, ont été établies et sont journellement encouragées par les curés, malgré l'apathie très prononcée et trop souvent l'opposition

de cette traînée de commissaires que la loi leur a associés ; dans un pays, dis je, comme le Bas Canada où l'on trouve tous ces faits et bien d'autres, s'agit-il d'une loi pour l'éducation, il n'est pas plus question du clergé que s'il n'avait jamais rien fait ou s'il ne pouvait rien faire ! On lui laisse courir sa cliance d'élection tout comme le premier venu, ou bien, si l'on daigne faire mention de lui, c'est seulement pour lui donner, en commun avec un juge à paix ou un colonel de milice qui peut-être refuseront d'envoyer leurs enfants à l'école, un droit de surveillance générale, y compris le droit de faire rapport au Surintendant chaque année ! Comme si le Prêtre n'avait pas déjà ce droit en sa qualité de curé ! Remarquez le principe d'où je suis parti ; je ne voudrais pas forcer la minorité d'une population, supposé qu'elle différât de croyance, à fréquenter les écoles de la majorité. Non.

On avait raison, lors de la passation du bill actuel en 1841, de dire qu'une loi générale pour les deux provinces ne devait pas favoriser exclusivement la majorité d'aucune religion, parce qu'une telle loi, injuste en elle-même, serait contre les catholiques dans les localités où ils seraient en minorité. On avait raison alors, parce qu'il n'était point question des écoles de minorité, auxquelles on n'eut recours que vers la fin de la discussion du projet devenu loi depuis. Je m'en rappelle fort bien, étant sur les lieux mêmes à Kingston. Aujourd'hui, cette raison n'a plus de valeur ; et, dans mon hypothèse, chaque religion ayant droit d'avoir son école, et pouvant compter sur une protection égale, il n'y a plus de difficultés.

Pardonnez-moi toutes ces réflexions confiées à votre amitié seule. Jetées à la hâte sur le papier, elles pourraient vôiis paraître exagérées, incohérentes ou portant à faux. Mais de grâce laissez la forme, pour bien saisir le fond.

Une conviction intime, fruit de longues méditations jointes à un peu d'expérience, m'a fait un devoir de vous communiquer toute ma pensée. Si j'ai été un peu loin, c'est pour avoir trop compté sur votre indulgence. Vos services passés et votre dévouement à toute épreuve me donnaient une sorte de droit de vous parler franchement. Au reste, comme je tiens beaucoup à n'occasionner aucune méprise, aucun malentendu, je donnerais volontiers des explication?. Mais on se passera bien de mes avis ; aussi je n'ai pas la prétention d'en donner.

Je vous remercie de deux documents que vous m'avez adressés, ainsi que deux Minerve reçues ultérieurement, contenant le rapport malheureux des notables de St-Hyacintlie. Je vous aurai beaucoup d'obligation chaque fois que vous aurez la complaisance de me communiquer des papiers qui peuvent intéresser l'éducation. Je ne reçois ni Minerve, ni Aurore^ ni aucun papier du Haut Canada.

MM. les Grands Vicaires Mailloux et Gauvreau vous saluent très affectueusement.

Nous sommes sur le point de commencer une maison pour avoir des Frères à Ste-Anne, non seulement pour une école de paroisse, mais encore pour l'enseignement do notre cours secondaire anglais. Ce sera l'objet d'une autre lettre.

Agréez, mon cher Monsieur, l'assurance de mon sincère dévouenaent et croyez-moi votre très humble serviteur,

F. Pilote.

Lettre 3me au Dr Meilleur.

Collège de Ste Anne, 30 octobre 1844.

Mon cher Monsieur,

Les occupations trop multipliées des commencements d'une année scolaire m'ont privé jusqu'ici du plaisir de répondre à votre boûne lettre du IG septembre dernier.

Autant et plus que vous je regrette que la maladie vous ait empêche, cett3 année, de visiter notre beau quartier. Votre présence et vos paroles eussent, en bien des paroisses, donné une nouvelle vigueur aux écoles élémentaires. Vous auriez vu avec plaisir que, dans plusieurs localités, on avait parfaitement saisi votre plan, celui d'avoir ane bonne école modèle. Déjà plusieurs de ces écoles prospèrent et promettent beaucoup pour l'avenir. Il est beaucoup à désirer que le nouveau bill d'éducation les favorise d'une manière toute spéciale. C'est le meilleur plan, du moins pour l'état actuel de notre société.

Je ne suis pas en état- de juger ex cathedra la nouvelle grammaire anglaise (en français), ni le traité anglais de la prononciation française, n'ayant pas encore eu assez de temps pour les étudier à loisir. Mais je puis vous dire pour le moment que je ne connais pas de meilleur moyen d'initier nos petits campagnards aux premières notions de la grammaire anglaise, que de leur enseigner celle que vous avez composée ; pourvu toutefois que le maître soit lui-même bien préparé, qu'il possède seulement des notions communes de grammaire anglaise, mais qu'il ait des connaissances approfondies sur la grammaire en général. Car les définitions savantes, quoique très correctes de la vôtre, exigent des explications étendues, qu'un maître seul très versé dans cette science pourra donner. Dans cette partie de l'enseignement, comme dans tous les autres, il faut plus attendre du maître que du livre qu'il enseigne. Un professeur habile tire toujours bon parti d'un livre dont les principes sont sûrs, quelles que soient d'ailleurs ses autres imperfections. Le petit traité de prononciation, quoiqrie composé pour des anglais, offre le double avantage de servir d'exercice anglais et de leçon de prononciation française. Je pense donc que

ces deux ouvrages canadiens devraient trouver leur place dans nos écoles modèles.

Notre famille collégiale se compose cette année de 87 pensionnaires, de 37 externes et de 10 professeurs. Notre cours anglais va bien. Il nous faudrait pourtant encore un bon professeur parlant cette langue.

LETTRE 4mE AU Dr MEILLEUR.

Collège de Ste-Annc, 18 février 1845.

Mon cher Monsieur,

La dernière malle m'a apporté le projet du bill d'éducation, ayant à la marge quelques mots bienveillants écrits de votre main. Je vous en remercie. Je n'ai pas encore eu le temps d'en parcourir tous les détails, vu qu'il est très long et compliqué; mais, d'après ce que j'en entends dire, il est fort à craindre qu'il ne remplisse le but pour lequel il a été proposé. On aurait dû, ce semble, s'en tenir au mode de taxation recommandé dans votre rapport de l'année dernière, celui de faire payer seulement les enfants de 5 à 16 ans. Je crois vous en avoir donné des raisons suffisantes dans ma lettre du 5 avril dernier. Mais à quoi bon discuter, aujourd'hui que ce projet est peut-être devenu loi. Laissons-le faire son chemin. Peut-être que de nouveaux tâtonnements inspireront mieux nos législateurs que toutes les observations écrites de leurs amis. Une chose cependant est bien claire au milieu de ce conflit d'opinions opposées, c'est le zèle et l'amour de tous pour l'avancement de l'éducation.

D'après votre circulaire du 16 décembre dernier, la paroisse dé Ste-Anne et ont droit à une somme de

£197 4s. 2d. pour aider à la construction de maisons d'école.

Or il paraît que MM. nos commissaires n'entendent nullement profiter de cet avantage. Cette somme sera donc perdue pour l'objet pour lequel la législature l'a affectée. Voilà le fait.

Maintenant, je prendrai la respectueuse liberté de vous communiquer ce qui suit, toujours dans l'intérêt de la même cause, l'éducation de notre intéressante jeunesse. Notre corporation a acheté, l'année dernière, un emplacement à la porte du collège pour y construire une maison d'école, destinée à recevoir plus tard des Frères des Ecoles Chrétiennes. Elle a fait préparer et transporter sur la place et à ses frais tous les matériaux nécessaires, comptant, pour la main-d'œuvre, sur l'aide seule de la Divine Providence.

D'après cet exposé, s'il n'y a pas indiscrétion de ma part, je me permettrai de vous faire les questions suivantes :

lo. Y a-t il quelque moyen de faire parvenir cette somme de £197 4s 2d. ou partie d'icelle, malgré le refus de MM. les commissaires, à la destination que la législature a eue en vue ?

2o. 8i cela peut se faire ; à quelles conditions ? Le refus de MM. les commissaires ne paraît tenir à rien.

3o. L'assurance que nous pourrions donner que cette maison nouvelle serait exclusivement employée à loger un ou plusieurs maîtres, pour une ou plusieurs écoles, seraitelle une garantie sufiisante de l'emploi des deniers employés à la construire ?

4o. Cette maison devrait-elle, de rigueur, tomber sous le contrôle absolu de MM. les commissaires présents et futurs ?

5o. Notre corporation devrait-elle abandonner le fonds ?

Si la réponse à ces deux dernières questions est affirmative, . l'affaire sera de suite terminée ; nous n'en parlerons

plus, pour des raisons que vous supposez sans peine. Nous eu serons quittes pour chacun une lettre, et moi en particulier pour le plaisir de vous répéter de nouveau combien j'attache de prix à vos services dans le poste éminent que vous occupez.

Vous ne pourrez peu tr être pas me donner une réponse ofiScielle. Je ne prétends gêner en rien votre liberté. Veuillez seulement m'indiquer par quel moyen légal nous pourrions atteindre le but indiqué dans la présente

5me lettre au Dr Meilleur.

Collège de Ste-Anne, 27 mars 1845.

Mon cher Monsieur,

Je voua remercie de votre bonne lettre du 20 courant, ainsi que des documents parlementaires qui l'accompagnent.

Je ne puis résister au désir de vous faire part, quoiqu'à regret et comme en tremblant, de ma façon de penser sur le projet, même amendé du nouveau hill d'éducation, qui saus doute, à cette heure, est devenu loi. Tout en convenant que les amendements ont une haute importance, surtout en ce qui a rapport à la cotisation volontaire, cependant je ne. puis me défendre d'un sentiment pénible en considérant le mode adopté pour la taxation. Je m'exprimerais avec plus de réserve, si moi ou les miens avions quelque chose à payer pour les écoles. L'avocat intéressé a toujours contre lui une,,, présomption défavorable. Mais il n'en est pas ainsi. Puisque?,. les taxes étaient jugées nécessaires, il fallait au moins mé- . nager la susceptibilité du peuple qui n'en a jamais payé. ' Aller de prime abord demander à nos paiivrcs cultivateurs,- ^ui regardent déjil comme une charge pesante de payer leur,^ àXvûfi et leurs rentes, de donner tant pour une cheminéCj^. taqtppur un cheval, tant pour un chien, tant pour un ca-^^j chçuj etc^ voilà de quoi, faire jeter, les hai^ts cris, même^y^

aux moins prévenus contre les taxes. Il était pourtant si facile de parvenir au même but, celui de forcer les gens às'instruire, par des moyens plus doux, et pourtant non moins efficaces. J'entrerais volontiers dans le détail de ces moyens ; mais nos législateurs se passeront bien de mes avis. D'ailleurs la chose étant jugée, ce serait de la moutarde après dîner. Maintenant il nous faut recevoir la loi, telle qu'on nous l'a faite, avec la meilleure volonté du monde. Or voici ce qui arrivera. Partout les commissaires vont être élus à la condition expresse qu'ils ne taxeront pas. Que faire alors dans ce cas où les personnes chargées de mettre la loi à exécution, seront les premières à l'entraver ? Que feront les pauvres curés dans une telle extrémité ? Ils devront donner leur démission, pour s'éviter le reproche de vouloir taxer les paroissiens. Dans un tel état de choses, il n'y aura que les gens de bonne volonté qui, voulant bien se cotiser volontairement, profiteront des libéralités de la législature. Ainsi la nouvelle loi, élaborée depuis si longtemps et avec tant de soins, nous aura ramené précisément au point où nous avons été depuis 1841, sous l'ancienne loi, sans compter le mécontentement universel qu'elle aura causé partout pour en venir à ce résultat.

Depuis que j'ai lu dans les Mélanges les rapports statistiques sur l'éducation dans presque tous les Etats de l'Europe, et en même temps la comparaison qui en a été faite avec le rapport intéressant que vous avez récemment publié sur l'éducation en Canada, je me demande tous les jours s'il est juste de nous reprocher notre ignorance, notre apathie pour l'éducation ? Quoi ! le Canada possède déjà, eu égard à sa population, un plus grand nombre d'écoles que les vieux pays d'Europe ! En Canada, la proportion de ceux qui fréquentent les écoles est de 1 sur 10, tandis qu'en Ecosse, en France et en Autriche, cette proportion.

€St de 1 sur 10, 1 sur llj^, 1 sur 14f ! Et cela sans moyen»

coercitifs qijelconques avec une loi défectueuse. Quoi !

la seule bonne volonté du peuple, secondée par un surintendant habile et zélé, a pu obtenir en si peu d'années un résultat si éclatant ! Et on lui reprochera, du moins dans la pratique, son insouciance pour l'éducation ? Car c'est bien là ce que l'on fait : aujourd'hui, pour le forcer à s'instruire, comme si tout était à commencer dans son éducation, on le soumet au régime d'une loi qui le blesse dans ses habitudes les plus intimes, ou, si vous l'aimez mieux, dans ses préjugés d'ailleurs légitimes; et, pour l'obliger à accepter les bienfaits de l'éducation, l'on adopte de préférence précisément le seul moyen capable de lui rendre l'éducation odieuse.

Il me semble qu'avec ce qu'il y a de fait, le système de la déqualificatiou à certains emplois eût conduit bien plu» sûrement et plus généralement aU résultat désiré pour certaines localités. D'abord parce que ce moyen est indirect et qu'il n'attaque personne en particulier ; ensuite parce qu'il ne coûte rien à la bourse du pauvre cultivateur.

On a cru faire faire un grand pas à l'éducation élémentaire, en faisant adopter la nouvelle loi, mais il est fort à craindre qu'il n'en soit pas ainsi. L'éducation cependant marchera, mais non sous l'influence de cette nouvelle loi, dont malheureusement on cherchera à éluder les principales dispositions. La bonne volonté du peuple fortement appuyée comme par le passé du zèle et de l'expérience du surintendant, surmontera tous les obstacles. Ainsi, mon cher Monsieur, si je ne suis pas un faux prophète (et f plût à Dieu que je le fusse en cette occasion), vous n'êtes pas au plus difficile de votre tache. Ce ne sera pas une petite affaire de mettre en mouvement ce mécanisme compli- ■qué au moyen duquel la nouvelle loi veut répandre bon gr(5

mal gré les bienfaits de l'éducation dans nos campagnes. Mais comme vous avez ddjà surmonté bien des .obstacles, il est à croire que vous vaincrez encore ceux qui se rencontreront sur votre route nouvelle.

Veuillez me pardonner ce que la présente peut renfermer de contraire à vos idées sous certains rapports. Votre indulgence passée m'a inspiré la confiance et donné lé droit de vous dire franchement ma pensée, sur un sujet auquel nous sommes tous deux attachés, quoique d'une manière différente.

MM. les Grand-Vicaires vous remercient de votre bienveillant souvenir, etc., etc.

F. Pilote.

Lettre envoyée X M. Joseph Hudon, ancien élève DIT Collège, Rédacteur de " l'Artisan. "

Collège de Ste-Anne, 24 janvier 1844.

Mon cher Joseph,

Mes forces me permettent enfin de t'écrire en ta qualité de journaliste. En recevant le premier numéro de V Artisan, j'ai été tout émerveillé de me voir sitôt grand-père de journal. J'ai continué depuis ce temps de le recevoir, et je l'ai lu avec attention. Il en sera de même des numéros à venir. En un mot tu peux me compter parmi tes abonnés ; mais à une condition, que ta bonne volonté passée m'engage à te proposer ; la voici en deux mots : je désire que tu me permettes de te dire franchement ma façon de penser, quand j'en trouverai le temps et l'occasion. Il est entendu que cette communication sera toute confidentielle.

Je n'ai pas oublié le ministère que j'ai exercé auprès de toi, en travaillant, à Ste-Anne, à former les premières années de ta jeunesse. Je t'aime encore assez pour te dire de temps à autres, des choses que je te croirais être utiles, dans la nouvelle carrière où tu t'es lancé ; et j'ai assez de confiance dans ton bon vouloir, pour te le proposer. Présumant donc de ton assentiment sur ce point, j'entre en matière. J e te prie en grâce de ne point voir dans mes paroles l'envie de critiquer. J'ai quelque chose de mieux à faire, qu'à passer mon temps à écrire des critiques, ou à faire de la peine à ceux qui veulent faire le bien. Je veux seulement encourager tout ce qui promet de devenir meilleur et utile. D'abord, il faut que tu aies eu de bien fortes raisons de te charger d'une pareille be&ogne, et surtout d'une telle responsabilité. C'est précisément parce que V union fait la

force que tes talents réunis à ceux qui parcourent déjà 1» môme carrière, eussent plus efficacement servi la belle cause à laquelle tu t'es voué. D'ailleurs est-il bien certain qu'il y ait ici assez de lecteurs de journaux en état de les payer? Si les autres journaux peuvent à peine payer leurs dépenses, avec un abonnement double de celui de l'Artisan, il est évident que celui-ci ne pourra se soutenir, sans avoir deux fois autant d'abonnés que les anciens journaux. Or, en supposant qu'il ait ce nombre, ce ne serait pas encore suffisant. Car le propriétaire et le rédacteur ayant besoin de manger pour vivre, doivent tout naturellement retirer de leurs pénibles travaux quelque chose de plus substantiel que le plaisir d'être l'un des organes de l'opinion publique. Donc il faudra une nouvelle augmentation d'abonnés, outre celle dont j'ai parlé plus haut. Mais c'est assez sur ce point, sur lequel pourtant je n'attache pas une grande importance. Car ces observations ne touchent qu'à une question de finances, étrangère au public. Peut-être aussi suis-je dans l'erreur, je n'insisterai pas. Mais il est d'autres questions d'un intérêt général, sur lesquelles j'ai hâte de te dire ma pensée. Ne perds point de vue le motif qui m'engage à t'écrire. Je ne veux ni critiquer, ni décourager ton entreprise, mais seulement la rendre meilleure. Je n'écris que pour toi seul. Des étrangers trouveraient mauvais mon langage tout confidentiel.

^' La première question sur laquelle mon attention a été appelée en lisant V Artisan, a été V éducation en généî'al et plus particulièremerit en Canada. Avant de proclamer que Véducation est la base de la richesse et du bonheur des peujyles, et la mesure de leur élévation dans V échelle sociale j tu aurais dû la définir. Car rien de si commun que de se méprendre sur sa véritable signification. Education et enseignement ou science, ne sont pas synonymes. On peut avoir

beaucoup de sciences ou si tu veux de connaissances, sans avoir pour cela de l'éducation. Qui dit éducation, dit morale, pratique des devoirs, vertus en un mot. Qui dit instruction dit seulement science ou connaissance, mais pas davantage. L'éducation est à l'instruction ce que le cœur est à l'esprit, ce que la pratique de ses devoirs est à la connaissance de ces mêmes devoirs. Or l'homme a besoin de vivre du cœur encore plus que de l'esprit. L'essentiel donc n'est pas qu'il connaisse, mais qu'il pratique. C'est dans ce gens seulement qu'il faut crier partout Education ! Education ! C'est ainsi qu'ont parlé tous les écrivains célèbres de nos jours : de Bonald, Lamenais, Laurentie, de Maistre, etc. Je te conseille fort de puiser à ces sources. Je vois avec peine que tu ne l'as pas entendu de même en écrivant, dès le premier numéro que, " nous voyons la liberté et la puissance des nations marcher en raison de la diffusion des connaissances. " Proposition fausse, démentie par l'expérience journalière et les leçons de l'histoire. Les peuples comme les individus sont heureux et libres, non en raison de leurs connaissances, mais en raison de leur fidélité à pratiquer leurs devoirs. Pour les mêmes raisons, je ne puis admettre ces autres paroles : " les nations végétaient dans

Thumiliatlon quand la lumière bienfaisante des sciences

eût révélé à l'homme sa dignité, et lui eut inspiré la conscience de ses droits et d^ sa force, alors F homme jura qu'il serait libre et il fut libre. "

Je t'assure que j'ai peine à croire que ces paroles soient les tiennes ; néanmoins dussé-je, contre ma volonté, te faire un peu de peine, je te dirai que ce langage de mode au siècle dernier, où l'école voltairienne prépara de longue main, puis donna au monde entier une représentation tragique en mille et un actes de la théorie des droits, de la

dignité et de la force de Vhomme mise en pratique ; je te dirai, que ce langage est aujourd'hui de mauvais goût.

Crois-moi, mon cher Joseph, bien d'autres ont dit et écrit avant moi, que si l'on prêche au peuple sa dignité, ses droits et ssl force ; il faut aussi lui prêcher ses devoirs. Et c'est le plus essentiel. On a fait tant de mal avec cette doctrine, que je m'abstiens de qualifier, que je regrette plus que jamais le mauvais destin qui t'a poussé à rédiger un journal, dix ans avant le temps. Je le regrette d'autant plus que je vois tes propres intérêts compromis ; d'abord en ce que ta profession devra nécessairement en souffrir ; ensuite, parce qu'emporté dansle tourbillon du journalisme, tu ne pourras qu'effleurer les sujets même les plus importants, sans pouvoir jamais rien approfondir, ni mûrir tes connaissances. Il en est des hommes comme des fruits. Ceux qui mûrissent avant le temps, perdent la moitié de leurs bonnes qualités, et surtout ils ne se conservent pas. M'est pas Jésuite qui veut, dit un proverbe, de même n'est pas journaliste qui veut.

Pardonne ce langage au vieux mentor ami. Tu as touché dans le même écrit à plusieurs questions de faits. Je pourrai, si tu le trouves bon, dans une autre lettre te faire à ce sujet quelques remarques. Prends courage ; dans la mauvaise fortune, on profite de la première porte qui s'ouvre pour se mettre en sûreté. Ne laisse pas passer la prochaine bonne occasion qui se présentera. Je t'envoie cinq chelins, car je ne lirai pas V Artisan pour rien. Encore une fois, j'écris pour toi seulement. Adieu.

Crois-moi pour la vie ton ancien directeur et ami

F. PiLOTï, Ptre.

M. F. PILOTE À LA SOCIÉTÉ d' AGRICULTURE DU BAS- CANADA.

Collège de Ste Anne Lapocatière, 24 décembre 1885.

Monsieur,

Je suis heureux de répondre à l'appel de la Société d'Agriculture du Bas-Canada dont vous êtes le Secrétaire. Ce n'est pas que j'attache quelqu'importance au faible concours que je puis donner à l'association proposée ; mais je regarde comme un devoir, imposé à tout homme qui aime sincèrement l'avancement de son pays, de fournir, quand il le peut, à la cause commune, au moins son contingent de bonne volonté et de patriotique sympathie, quand il ne peut ftiire davantage. Aujourd'hui, plus que jamais, tout le monde est d'accord sur l'urgente nécessité d'encourager l'agriculture, et par elle d'exploiter, au profit du plus petit fermier, comme du plus puissant seigneur, le sol si riche de notre jeune pays. Cet encouragement, pour être efficace, ne peut venir que des hautes régions de la société. Aussi, est il bien consolant de voir, inscrits en tête du rapport dernièrement publié, que nos honorables citoyens ont parfaitement compris que leur concours était indispensable. Ils ont fait un appel qui, il faut l'espérer, ne demeurera pas sans réponse.

Parmi les moyens que la Société d'agriculture du Bas- Oanada, se propose de mettre en œuvre, pour atteindre soa but, j'en remarque deux principaux : l'établissement d'écoles d'agriculture avec des ferjoes-modèles, et les sociétés

d'agriculture dans chaque comté. L'un et l'autre sage-^ ment employés opéreront sans aucun doute, dans l'agriculture, une heureuse révolutiou, tout à l'avantage du cultivateur comme du commerçant et de l'industriel. On commencera d'abord par préparer la jeunesse. Car si la génération naissante n'est pas généralement initiée de bonne heure à l'étude de l'agriculture, en vain cherchera-t on plus tard à attirer son attention sur cet important objet. La routine, soutenue des préjugés inhérents à l'ignorance, prévaudra toujours. Uu coup d'œil sur le passé suffit pour démontrer cette vérité.

Donnons à notre jeunesse le genre d'éducation qui lui est le plus nécessaire. Notre peuple essentiellement cultivateur et marchand a besoin de s'instruire dans l'agriculture et le commerce.

Tant que le sol fertile des bords du St-Laurent a rendu sans effort au laboureur le centuple de son travail, il était inutile de demander à la science les secrets d'une production plus abondante. Mais maintenant que les vieilles routines sont impuissantes contre l'action d'une triple calamité : un insecte mystérieux, un certain dérangement des saison» et l'épuisement du sol, à qui l'on demande sans cesse, sana jamais rien lui rendre, il est de la plus urgente nécessité^ sous peine d'une ruine complète de l'agriculture comme du commerce, et de tous les genres d'industrie qui s'alimentent de l'un et de l'autre, d'étudier l'expérience des vieux pays^ et d'étendre partout la connaissance du meilleur mode de culture. Les sociétés d'agriculture, dans chaque comté^ faciliteront merveilleusement l'exécution de cette tache difficile. Ces Fociétés, mises en rapport avec la grande société ou société générale pour tout le Bas-Canada, formerront un trésor commun des connaissances et de l'expérience des membres qui en feront partie ; elles seront un puissant

moyen de propager le goût et l'estime du premier des arts utiles, d'exciter une louable (émulation parmi les cultivateurs, sans laquelle tout essai d'amélioration et de progrès devient inutile.

Les hautes professions sont amplement pourvues d'aspirants, trop même, pourrait-on dire, vu l'état actuel de notre société ; l'éducation dite mercantile ou de commerce a pris depuis quelques années un développement qui donne de flatteuses espérances. Mais qu'a-t on fait pour l'agriculture ? Nous touchons au moment où chacune de nos grandes institutions collégiales, dans les campagnes, devrait avoir sa ferme- medèle, comme sa bibliothèque et son musée.

La corporation du collège de Ste-Anne, pour sa part, convaincue depuis longtemps de ce que je viens de dire, n'hésiterait nullement à mettre sur pied une ferme modèle avec une école spéciale pour l'agriculture, si elle rencontrait un encouragement sujQSsant, soit de la législature, soit de tout autre corps en état de le fournir. Cette ferme modèle, à peu de distance du collège, serait sous sa surveillance immédiate. Je dis qu'il faudrait un encouragement suffisant ; car la corporation est déjà chargée de deux pensionnats nombreux (183 élèves), dont l'un pour les hautes études, ou études classiques proprement dites, et l'autre pour un cours plus approprié au commerce et aux arts mécaniques, ayant chacun leur marche séparée, quoique réunis dans le même établissement. Il lui serait par conséquent impossible par ses seules ressources, d'ailleurs très-limitées, de pourvoir à la fondation d'un établissement de ce genre. Tout ce qu'elle peut faire, dans cette circonstance, est d'offrir son humble mais consciencieuse coopération.

Permettez moi, monsieur, de ne pas laisser échapper 1» présente occasion de féliciter la société d'agriculture du Bas-Canada, de vous avoir choisi pour secrétaire. Vos longs et utiles travaux, votre zèle à promouvoir l'objet qu'elle a en vue, sont un présage heureux du succès que je lui souhaite de tout mon cœur.

Veuillez m'inscrire au nombre des membres de la susdite société, ainsi que quelques amis dont je vous envoie la liste, avec la modique contribution exigée par les règles.

J'ai l'honneur d'être,

Monsieur,

Votre très-humble et obéissant serviteur,

F. Pilote, Ptre., Procureur du Collège Ste-Anne.

W. Evans, écr..

Secrétaire de la Société d'agriculture du Bas-Canada.

Nous n'avons pas voulu faire précéder ces reproductions d'aucune remarque, afin de ne pas préjuger l'opinion que le lecteur impartial a dû se former eu parcourant ces lettres remarquables et par la forme et par le fond. Par la lecture attentive des écrits adressés à M. Meilleur et qui n'étaient point destinés à la publicité, on se convainc facilement de ce qui suit : •

Que M. Pilote a deviné, en 1844 (alors que nos lois d'éducation n'étaient qu'à l'état d'enfance), le résultat que ces lois auraient auprès de la classe agricole de notre pays, fortement préjugée, à cette épopue, contre toute taxe, scolaire, municipale, etc.

Il n'y a pas de doute que M. Meilleur a profité, plus tard, des aperçus que lui fournissait, à titre d'ami de l'éducation, l'humble prêtre du collège de Sainte-Anne, lorsqu'il s^est agi de faire amender nos lois scolaires. L'esprit d'observation de ce prêtre distingué, ses connaissances du peuple de nos campagnes, de ses travers et de ses qualités, avaient fait de l'auteur de ces lettres de 1844 et 1845 un homme précieux qui en savait plus long, au sujet de l'enseignement primaire, que la plupart des législateurs de cette époque reculée. Les amendements nombreux faits, plus tard, à ces premiers ballons d'essai, en matière d'éducation, prouvent surabondamment notre assertion.

Quant à sa lettre au sujet de l'agriculture, elle confirme le titre qu'il a reçu et qu'il mérite à tous égards : " Ami sincère et constamment dévoué de la classe agrricole. " EMPARONS-NOUS DU SOL I fut la dcvisc constante de ce grand patriote. Il ajoutait à cette devise cette autre aussi

"belle, aussi vraie que la première : " Instruisons-nous, ouvrons partout des écoles, si nous voulons conserver l'héritage que nous ont légué nos Pères au prix de tant de sacrifices et de luttes de tous genres ! "

Ces deux titres sont plus que suffisants pour que la mémoire de Messire François Pilote soit vénéré par les générations qui nous suivront.

Page 1