F, PILOTE
LETTRE ENVOYÉE À M. Josepx HUDON, ANCIEN ÉLÈVE DU COoLLÉGE, RÉDACTEUR DE ‘ L'ARTISAN. ”
Collége de Ste-Anne, 24 janvier 1844.
Mon cher Joseph,
Mes forces me permettent enfin de t’écrire en ta qualité de journaliste. En recevant le premier numéro de !’ Artisan, j'ai été tout émerveillé de me voir sitôt grand-père de jourpal. J’ai continué depuis ce temps de le recevoir, et je lai lu avec attention. Il en sera de même des numéros à venir. En un mot tu peux me compter parmi tes abonnés; mais à une condition, que ta bonne volonté passée m'engage à te proposer; la voici en deux mots: je désire que tu me permettes de te dire franchement ma façon de penser, quand j'en trouverai le temps et l’occasion. Il est entendu que cette communication sera toute confidentielle.
Je n’ai pas oublié le ministère que j'ai exercé auprès de toi, en travaillant, à Ste-Anne, à former les premières années de ta jeunesse, Je t'aime encore assez pour te dire de temps à autres, des choses que je te croirais être utiles, dans la nouvelle carrière où tu t’es lancé; et j'ai assez de confiance dans ton bon vouloir, pour te le proposer. Présumant donc de ton assentiment sur ce point, j'entre en matière. Je te prie en grâce de ne point voir dans mes paroles l'envie de critiquer. J'ai quelque chose de mieux à faire, qu’à passer mon temps à écrire des critiques, ou à faire de la peine à ceux qui veulent faire le bien. Je veux seulement encourager tout ce qui promet de devenir meilleur et utile. D'abord, il faut que tu aies eu de bien fortes raisons de te charger d’une pareille besogne, et surtout d’une telle responsabilité. C’est précisément parce que l'union fait la
force que tes talents réunis à ceux qui parcourent déjà la même carrière, .eussent plus efficacement servi.la belle cause à laquelle tu t'es voué. D'ailleurs est-il bien certain qu'il y ait ici assez de lecteurs de journaux en état de les payer? Si les autres journaux peuvent à peine payer leurs dépenses, avec un abonnement double de celui de l’Artisan, il est évident que celui-ci ne pourra se soutenir, sans avoir deux fois autant d'abonnés que les anciens journaux. Or, en supposant qu’il ait ce nombre, ce ne serait pas encore suffisant. Car le propriétaire et le rédacteur ayant besoin de manger pour vivre, doivent tout naturellement retirer de leurs pénibles travaux quelque chose de plus substantiel que le plaisir d’être l’un des organes de l’opinion publique. Done il faudra une nouvelle augmentation d'abonnés, outre celle dont j'ai parlé plus haut. Mais c’est assez sur ce point, sur lequel pourtant je n’attache pas une grande importance. Car ces observations ne touchent qu’à une question de finances, étrangère au public. Peut-être aussi suis-je dans l'erreur, je n’insisterai pas. Mais il est d’autres questions d’un intérêt général, sur lesquelles j'ai hâte de te dire ma pensée. Ne perds point de vue le motif qui m'engage à t’écrire. Je ne veux ni critiquer, ni décourager ton entreprise, mais seulement la rendre meilleure. Je n’écris que pour toi seul. Des étrangers trouveraient mauvais mon langage tout confidentiel.
La première question sur laquelle mon attention a été appelée en lisant l’Artisan, a été l'éducation en général et plus particulièrement en Canada. Avant de proclamer que
l'éducation est la base de la richesse et du bonheur des peuples, et la mesure de leur élévation dans l'échelle sociale, tu aurais dû la définir. Car rien de si commun que de se méprendre sur sa véritable signification. Education et enseignement ou science, ne sont pas synonymes. On peut avoir:
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beaucoup de sciences ou si tu veux de connaissances, sans avoir pour cela de l'éducation. Qui dit éducation, dit morale, pratique des devoirs, vertus en un mot. Qui dit instruction dit seulement science ou connaissance, mais pas davantage. L'éducation est à l’instruction ce que le cœur est. à l'esprit, ce que la pratique de ses devoirs est à la con. naissance de ces mêmes devoirs. Or l’homme a besoin de vivre du cœur encore plus que de l'esprit. L'essentiel done n’est pas qu'il connaisse, maïs qu'il pratique. C’est dans ce sens seulement qu’il faut crier partout Education ! Education ! C’est ainsi qu'ont parlé tous les écrivains célèbres de nos jours: de Bonald, Lamenais, Laurentie, de Maistre, etc. Je te conseille fort de puiser à ces sources. Je vois avec peine que tu ne l’as pas entendu de même en écrivant, dès le premier numéro que, ‘ nous voyons la liberté et la puissance des nations marcher en raison de la diffusion des connaissances. ” Proposition fausse, démentie par l’expérience journalière et les leçons de l’histoire. Les peuples comme les individus sont heureux et libres, non en raison de leurs connaissances, maïs en raison de leur fidélité à pratiquer leurs devoirs. Pour les mêmes raisons, je ne puis admettre ces autres paroles : ‘ les nations végétarent dans l’humiliation…. quand la lumière bienfaisante des sciences eût révélé à l'homme sa dignité, et lui eut inspiré la conscience de ses droits et de sa force, alors l’homme jura qu’il serait libre et il fut libre. ”
Je t'assure que: j'ai peine à croire que ces paroles soient les tiennes ; néanmoins dussé-je, contre ma volonté, te faire un peu de peine, je te dirai que ce langage de mode au siècle dernier, où l’école voltairienne prépara de longue main, puis donna au monde entier une représentation tragique en mille ct un actes de la théorie des droits, de la
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dignité et de la force de l'homme mise en pratique; je te dirai, que ce langage est aujourd’hui de mauvais goût.
Crois-moi, mon cher Joseph, bien d’autres ont dit et écrit avant moi, que si l’on prêche au peuple sa dignité, ses droits et sa force ; il faut aussi lui prêcher ses devoirs. Et c’est le plus essentiel. On a fait tant de mal avec cette doctrine, que je m’abstiens de qualifier, que je regrette plus que jamais le mauvais destin qui t’a poussé à rédiger un journal, dix ans avant le temps. Je le regrette d’autant plus que je vois tes propres intérêts compromis; d’abord en ce que ta profession devra nécessairement en souffrir ; ensuite, parce qu'emporté dans le tourbillon du journalisme, tu ne pourras qu'effleurer les sujets même les plus importants, sans pouvoir jamais rien approfondir, ni mûrir tes connaissances. [l en est des hommes comme des fruits. Ceux qui müûrissent avant le temps, perdent la moitié de leurs bonnes qualités, et surtout ils ne se conservent pas. N'est pas Jésuite qui veut, dit un proverbe, de même n’est pas journaliste qui veut.
Pardonne ce langage au vieux mentor ami. Tu as touché dans le même écrit à plusieurs questions de faits. Je pourrai, si tu le trouves bon, dans une autre lettre te faire à ce sujet quelques remarques. Prends courage ; dans la mauvaise fortune, on profite de la première porte qui s'ouvre pour se mettre en sûreté. Ne laisse pas passer la prochaine bonne occasion qui se présentera. Je t'envoie cinq chelins, car je ne lirai pas l’Artisan pour rien. Encore une fois, j'écris pour toi seulement. Adieu.
Crois-moi pour la vie ton ancien directeur et ami
F. PILOTE, Ptre.