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Vives qu'à la suite d'un bon et grand prince, il en viendra dix, ou malheureux, ou méchants, ou imbéciles , et quelquefois tous les trois ensemble '. » L'ordre électif, au contraire , rendrait peut-être à la noblesse ses anciennes prérogatives, et ces prérogatives , selon M. de Boulainvilliers, ce sont : 1° l'exemption de toutes charges, à l'exception du service militaire; 2° le partage de tout ce qui a été conquis en commun, butin ou terres ; 3° le droit de juger ses pareils et de ne pouvoir être jugé que par eux en matière criminelle , avec celui de délibérer sur toutes les causes et matières qui étaient portées à l'assemblée générale du Champ de Mars; 4° enfin, le droit de défendre sa personne, ses biens, ses amis, son intérêt, et de les revendiquer lorsqu'ils étaient attaqués par qui que ce pût être2; en d'autres termes, le duel et la guerre privée dont l'auteur prend énergiquement la défense, au nom de la liberté, de l'honneur et du courage 3.
Tel est, en résumé, le système de M. de Boulainvilliers, apologie sans réserve de la domination aristocratique, et en tête de laquelle il faudrait écrire ces paroles de la grande Mademoiselle : « Il faut que les intentions des
» Histoire de l'ancien gouvernement de la France. Edition in-12, p. 118. Et ailleurs : « Tel est le sort commun des monarchies héréditaires qui fait naître cinquante mauvais princes, ineptes, fous, malintentionnés, à la suite d'un bon esprit et d'un grand courage. » Lettres historiques, treizième lettre, m, p. 156. Edition in-12.
2 Histoire de l'ancien gouvernement de la France. Edition in-fol., p. 19.
5 Histoire de l'ancien gouvernement de la France. Edition in-12, p. 61-66.
grands soient comme les mystères de la foi ; il n'appartient pas aux hommes d'y pénétrer ; on les doit révérer et croire qu'elles ne sont jamais que pour le bien et le salut de la patrie '. » M. de Boulainvilliers pouvait-il sérieusement attendre , du règne de M. le duc de Bourgogne, le retour du régime nobiliaire, tel qu'il l'a conçu dans son ouvrage ? H nous est impossible de croire à une aussi étrange aberration. Il faudrait, pour s'y abandonner, ne tenir aucun compte des faits les plus manifestement accomplis depuis des siècles. Ces vieilles familles au nom desquelles réclame l'écrivain ( et je ne parle pas des conquérants du cinquième siècle, mais des grandes maisons féodales du moyen âge), se sont éteintes en bien grand nombre ; à mesure que les provinces se sont rangées sous la domination centrale , les petites royautés locales , que le système féodal avait multipliées à l'infini, ont successivement disparu ; les seigneurs tenaient encore le roi sous leur dépendance quand ils avaient à lui amener leurs hommes pour combattre avec lui; l'établissement des armées permanentes leur a enlevé la force militaire. Leurs demeures , autrefois inaccessibles et presque imprenables , ne pourraient plus tenir une heure contre l'artillerie du roi ; d'ailleurs ils les ont euxmêmes abandonnées pour venir se fixer à la cour , non qu'ils aient à se mêler d'affaires, ni comme ambassadeurs, ni comme ministres, car le prince les tient soigneusement écartés de ces fonctions ; mais ils participent aux fêtes royales ; le souverain les ruine systématiquement par le
1 Mémoires de mademoiselle de Montpensier, i, 199-200.
ieu, par le luxe, saut à rendre le lendemain aux plus nécessiteux, en leur faisant sentir le bienfait , nous allions dire l'aumône, ce qu'ils ont perdu ou dépensé la veille. Déconsidérés à la cour, ils n'ont plus d'autorité nulle part ; dans l'ordre judiciaire, financier, administratif, militaire, rien ne s'exerce plus désormais que par délégation royale. Il reste aux nobles des privilèges qui leur seront contestés et enlevés bientôt ; quant à la puissance, vouloir la réclamer pour eux, ce serait méconnaître l'œuvre du temps , ce serait leur imposer à eux-mêmes un fardeau qu'ils n'auraient plus la force de porter. Car, encore une fois, les seigneurs du dix-septième siècle , ce ne sont plus , il s'en faut bien , les seigneurs des temps féodaux. Voyez l'auteur même de ces ouvrages que l'on vient d'analyser, de ce système qui se développe avec tant d'âpreté et de hauteur, neluidonneriez-vous point la figure et les manières deGuillaume-bras-de-Fer ou de Montmorency-barbe-Torte? Eh bien! c'était, dit un contemporain qui l'a connu, « un homme simple, doux, humble même par nature , très-éloigné de se targuer de rien, et dont la modestie était rare en tout genre. 11 se tenait fort souvent en sa terre de Saint-Cère, au pays de Caux, fort adonné à l'astrologie où il avait la réputation d'avoir trèsbien réussi lé » Ces nobles récalcitrants ne sont plus à la hauteur de leurs propres prétentions. Si l'on a pu déclarer stérile et inopportune l'opposition de M. le duc de Bourgogne, on devra déclarer bien plus impuissante et bien plus déplacée encore celle de M. de Boulainvilliers ,
1 Saint-Simon, xxn, 245-246.
en tenant compte toutefois de la fierté et de l'indépendance singulières avec lesquelles s'énonce le dernier représentant d'une classe que nous aurions pu croire définitivement abaissée. On dit que M. le duc de Bourgogne désavoua l'auteur de cette protestation aristocratique qu'il avait lui-même indirectement provoquée1. Mais, à coup sûr, le prince n'eût pas désavoué celle qui serait sortie de la plume de Saint-Simon ; voyons donc quels pouvaient être les projets et les espérances de M. le duc de Saint-Simon.
M. de Saint-Simon ne vit point renfermé dans sa terre de la Ferté ; les études astrologiques n'ont pas pour lui le plus mince intérêt ; à moins qu'il ne faille péniblement traverser quelques semaines de disgrâce, la retraite, la méditation silencieuse ne le tentent point; c'est l'action, c'est l'observation qu'il lui faut; jamais homme ne fut plus que lui fait pour vivre avec les hommes, pour les étudier, pour les pénétrer, pour les peindre ; sans la cour, les distinctions de cour, les intrigues de cour, il est permis de douter qu'il eût jamais pu supporter l'existence. 11 n'a pas dix-sept ans 2, que déjà une invincible curiosité le pousse à rechercher, à connaître, et, quand il connaît, une perspicacité inexorable met sous sa plume des jugements sévères et d'autant plus terribles qu'ils
i Vie du Dauphin, père de Louis XV, par M. l'abbé Proyart, i,
2 V. dans ses Mémoires l'histoire du mariage du duc de Chartres, en 1692. Saint-Simon était né en 1675. i, 43 et suiv.
sont tracés en caractères immortels; honnête homme d'ailleurs, plein de délicatesse, de loyauté, de religion; placé par ses liaisons avec les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse, avec les deuxPontchartrain, avec Chamillart, avec les ducs de Bourgogne et d'Orléans, de manière à être toujours exactement informé; sachant tirer, tantôt des conversations féminines de madame de Saint-Simon, tantôt des ténébreuses révélations du P. Tellier \ des renseignements historiques d'une inappréciable importance. Malheur aux familles illégitimes et à leurs représentants jusqu'à la dernière postérité ! Saint-Simon les poursuit d'une haine implacable. Malheur encore à ceux qui, sans être ducs et pairs, auront l'impertinence d'exercer dans l'Etat quelque autorité! La dignité royale ne mettra pas Louis XIV lui-même à l'abri des attaques de l'inflexible annaliste. Ce prince « si plein de son despotisme % si jaloux de son autorité, que, devant elle, justice , droit , raison , évidence , tout disparaissait 3 , * sera l'objet de l'attention, de la malignité particulière de l'auteur des Mémoires. L'impitoyable écrivain le suit dans tous les détails de la vie privée et de la vie publique; en toute circonstance, il épie son maintien, son geste, son regard, ses paroles; lui dont le coup d'œil est si pénétrant, la sagacité si clairvoyante, il s'obstine à ne point faire de distinction entre les petitesses de l'homme
1 V., t. xx, p. 101-117, le récit d'une admirable scène, digne en tous points de trouver place dans les Provinciales
2 Saint-Simon, vu, 166.
* Saint-Simon, vu, 164,
et ia grandeur du roi ; il assiste à la décrépitude, il est de cette époque où le prince, vieilli et circonvenu, « croyait donner aux ministres et aux généraux la capacité avec la patente ' , » et il ne veut point se souvenir des belles et glorieuses années qui ont précédé cette décadence. Comment voulez-vous qu'il pardonne à un souverain qui a attenté contre la dignité de duc et pair, qui a fait de la pleine et parfaite roture la qualité essentielle de ses ministres 2 ? Louis XIV disait de Saint-Simon qu'il passait sa vie à étudier les rangs et à faire des procès de préséance à tout le monde 3 , et , si grande part que Ton doive faire, dans une pareille occupation, aux frivolités de l'étiquette, il faut reconnaître qu'elle avait aussi un côté sérieux : rendre à la pairie, à la noblesse en général, les prérogatives que réclamait pour elles le duc de Saint- Simon, c'était apporter de grandes modifications à la forme même du gouvernement ; en un mot, M. de Saint- Simon était, comme M. de Boulainvilliers, l'interprète de l'opposition aristocratique, mais avec de profondes différences cependant, et dont il importe de se rendre compte.
Boulainvilliers, comme on vient de le voir, tient pour non avenu, pour illégitime et condamnable, tout ce qui s'est accompli de Hugues Capet à Louis XIV, et il redemande à grands cris l'état de choses que la conquête avait créé en Gaule, c'est-à-dire l'anéantissement du
1 Saint-Simon, ix, 66.
2 Saint-Simon, xm, 139.
* Saint-Simon, vit, 158.
pouvoir central , la dispersion de l'autorité publique sur tous les points du territoire, le retour aux dominations locales , à l'indépendance individuelle pour la noblesse, à l'asservissement absolu pour le peuple; à l'appui de ses prétentions, il apporte un système historique contre lequel il ne semble pas croire que la raison et la justice puissent élever aucune réclamation. Saint-Simon a trop d'esprit, trop de tact, trop de véritable science historique, pour venir ainsi faire le procès à la civilisalion moderne tout entière ; il sent et il comprend les avantages de la centralisation ; il ne veut point la détruire ; il n'enfermera pas le roi au château de Péronne, comme le grand feudataire dont il prétend descendre ; il le mettra seulement sous une bonne garde de ducs et pairs, de nobles de toute sorte, qui se feront à eux-mêmes leur part d'autorité, contiendront le monarque, et surtout empêcheront le retour de ce règne de la robe et de la plume S qui cause les éternelles doléances de M. de Saint-Simon. C'est pourtant à l'histoire que ce nouveau défenseur de l'aristocratie demande aussi la confirmation de ses doctrines ; mais il a soin d'exposer les faits de telle façon qu'ils ne lui fassent pas la honte de le contredire. Et d'abord il répudie, en partie du moins, les origines que M. de Boulainvilliers assignait à la monarchie : c'est à la munificence royale, et non point à leur épée, que les Francs ont dû, selon lui, leurs propriétés territoriales ; ces Francs n'ont pas eu entre eux cette égalité républicaine que leur attribue le publiciste précédent ; M. de Saint-
1 Saint-Simon, v, 10 et passim
Simon est intéressé à n'oublier aucun des degrés de ks hiérarchie féodale, car, au sommet de cette hiérarchie, se trouvent ces dignitaires qu'il affectionne et qu'il admire» les ducs et pairs, « tuteurs des rois et de la couronne, grands juges du royaume et de la loi salique, soutiens de l'Etat, portions de la royauté, pierres précieuses et précieux fleurons de la couronne, continuation, extension de la puissance royale, colonnes de l'Etat, administrateurs, modérateurs de l'Etat, protecteurs et gardes de la couronne, le plus grand don et le plus grand effort de la puissance des rois ". » M. de Saint-Simon semble n'avoir interrogé l'histoire que pour y découvrir les origines et les vicissitudes de la pairie. Aussi avec quelle complaisance et quelle prolixité il les retrace ! Les pairs participaient à l'exercice de la puissance royale, ils assistaient, de droit et sans convocation , à toutes les assemblées politiques ; ils y avaient, répète à plusieurs reprises l'écrivain, le pouvoir législatif et constitutif; tout se faisait avec eux, rien sans eux'; la pairie est bien exactement la même dignité au dix-septième siècle qu'au dixième, Saint-Simon s'évertue du moins à le démontrer ; mais quelle différence pour l'étendue du pouvoir, pour les prérogatives politiques! Combien, en conservant le titre, on a usurpé sur les attributions ! Saint-Simon ne met pas la royauté en cause avec la même aigreur que M. de Boulainvilliers ; il tance en peu de mots l'ordre ecclésiastique, qui ne doit son rang et ses honneurs, dit-il, qu'à l'ignorance et à h
i Saint-Simon, xx, 186-187.
2 Saint-Simon, xxr, 170.
stupidité des laïques ■ ; c'est pour les empiétements de la magistrature, des légistes, que le noble duc et pair réserve tout le luxe de ses développements, toute la véhémence de son indignation. Qu'était-ce que ces légistes à l'origine? des gens de rien, de simples roturiers qui, au lieu de cultiver la terre ou le négoce, comme faisaient leurs pareils, se mirent à étudier les lois. Les pairs et les hauts barons se perdaient dans le fatras des coutumes, des édits, des ordonnances ; ils prirent à leur service la science des légistes. Ils les emmenaient avec eux aux assemblées politiques; les seigneurs prenaient place sur les hauts sièges, les légistes s'asseyaient modestement sur des marchepieds au-dessous d'eux ; le moment venu de prononcer, le seigneur se penchait vers le légiste, et celui-ci lui soufflait à l'oreille la décision qu'il fallait rendre. Peu à peu les légistes élèvent leurs marchepieds, ils en font un banc ; « entre leur dos et les pieds du seigneur, ils mettent un dossier 2 ; » enfin, montés sur ce banc, ils escaladent les hauts sièges qui se trouvaient vides, car les lois étaient devenues si compliquées, les procès si nombreux, les discussions si fastidieuses, que pairs et barons avaient déserté ; « il avait fallu opter entre l'écritoire et l'épée 3> » l'épée l'avait emporté ; par malheur le temps de l'écritoire était venu! Voilà les légistes qui se transforment en conseillers, en magistrats inamovibles, héréditaires, qui prétendent vérifier les édits qu'ils enregistrent,
1 Saint-Simon, xxi, 165-166, 178.
2 Saint-Simon, xxi, 202.
s Saint-Simon, xxi, 174.
qui se t'ont médiateurs entre le roi et le peuple, qui interviennent dans les affaires politiques, qui prennent part au gouvernement, qui décernent la régence, et peut-on savoir où ils s'arrêteront x? De là, le règne maudit de la plume et de la robe ; de là, l'exclusion, l'abaissement de la noblesse; voilà ce que M. de Saint-Simon déplore amèrement , ce qu'il voudrait changer à tout prix. Peu lui importe cette puissance locale , cette souveraineté imperceptible dont M. de Boulainvilliers fait tant de cas ; Saint-Simon comprend bien mieux ce qui est important et ce qui est possible : ce n'est pas de détruire la centralisation, c'est d'en faire tourner toutes les forces à l'avantage de l'aristocratie ; ce n'est pas de contester et de combattre l'œuvre des siècles tout entière, c'est d'en accepter une moitié pour anéantir l'autre moitié : que l'unité de la France subsiste, mais que les progrès du tiers état soient arrêtés ! Cette dernière entreprise paraît d'autant plus difficile, que, dans le désordre et la complication des événements, Saint- Simon, comme le duc de Bourgogne, comme le comte de Boulainvilliers, comme bien d'autres, croyait à la nécessité de convoquer les états généraux. Mais l'auteur des Mémoires n'entrevoit pas les périls que peut entraîner, pour la réalisation de ses projets, une pareille réunion : il veut qu'on soumette à l'assemblée d'abord l'affaire la plus urgente, la réforme financière, puis les grandes questions politiques, par exemple, la renonciation de Philippe V à la couronne de France; et, quand on aura
' Saint-Simon, xxn, SO--69.
obtenu sur tout cela la solution que l'on souhaite, alors il faudra empêcher que les états n'aillent plus loin ; il faudra les contenir après les avoir excités, et, pour cela, se renfermer « dans les termes de confiance, de reconnaissance, de modestie, de respect, paraphraser ces choses et les compliments; surtout brusquer l'affaire, couper court, finir, ne manquer pas de bien imposer silence r. » A supposer que les choses se passent aussi pacifiquement que l'auteur le suppose, il restera une autre question encore : il faut restituer à l'aristocratie les fonctions, les ministères, l'influence et l'autorité politiques. Pour cela, deux moyens se présentent à l'écrivain : d'abord la reconstitution du parlement tel que Saint-Simon le conçoit et le veut, à l'avantage des ducs et pairs par conséquent ; puis l'avènement de la noblesse aux affaires en remplacement des hommes de robe ; et comme il s'agit de satisfaire, non pas quelques ambitions individuelles, mais celles d'une caste tout entière, les ministères seront partagés, morcelés ; on en fera ces conseils spéciaux qui furent, comme on le sait, à l'instigation de Saint-Simon lui-même, mis à l'essai sous la régence. Quelques maîtres des requêtes, admis dans ces conseils, y débrouilleront les affaires que des hommes d'épée peuvent bien ne pas connaître ; mais les nobles y conserveront la haute main, et l'aristocratie tout entière sera satisfaite : « Je représentai, dit-il, que cet établissement flatterait extrêmement les seigneurs et toute la noblesse, éloignée des affaires depuis près d'un siècle, et qui ne voyait point d'espérance
1 Saint-Simon, xxm, 155.
dese relever de l'abattement où elle se trouvait plongée; que ee retour inespéré et subit du néant à l'être toucherait également ceux qui en profiteraient par leurs nouveaux emplois, et ceux encore à qui il n'en serait point donné, parce qu'ils en espéreraient dans la suite, par l'ouverture de cette porte , et qu'en attendant ils s'applaudiraient d'un bien commun et de la jouissance de leurs pareils '. »
Tels sont les projets, et, si l'on peut dire, le système politique de M. de Saint-Simon, bien plus intelligents , comme on le voit, bien plus réalisables que ceux de M. de Boulainvilliers. Le crédit personnel de l'auteur, son influence sur M. le duc de Bourgogne , assuraient à ses principes des chances considérables de succès ; mais où en était la légitimité? Assurément Saint-Simon et ses amis se proposaient de faire disparaître le despotisme , de rétablir dans le gouvernement quelques principes de liberté, et c'était là une amélioration précieuse, on ne peut pas le nier; était-ce la plus urgente? en d'autres termes, le peuple avait-il plus à souffrir du despotisme royal que des privilèges aristocratiques? Poser cette question, c'est la résoudre. Il est certain que Saint-Simon n'aurait ni approuvé ni autorisé les abus du régime nobiliaire ; mais de quelles garanties se serait-il armé? Il est possible qu'il eût demandé à la noblesse quelques sacrifices indispensables pour alléger les charges du peuple; mais est-il probable qu'il les eût obtenus? Non ; ce qui est privilège et abus pour la conscience éclairée d'un siècle, cela même
1 Saint-Simon, xxm, 90-08.
est droit et justice pour le préjugé aveugle du siècle antérieur. L'aristocratie paternelle ne semble ni plus désirable ni plus possible que le despotisme paternel. Honnête et vertueuse dans ses vues et dans ses espérances , l'opposition de M. de Saint-Simon n'était ni moins chimérique ni moins contraire aux vœux et aux besoins réels du siècle, que celle de M. le duc de Bourgogne. Ici , d'ailleurs, comme dans le système que l'on a précédemment examiné, les hommes paraissent bien au-dessous des prétentions qu'ils affichent. Ces grands seigneurs , qui parlent d'imposer des limites à l'autocratie royale, ce sont les mêmes qui attachent tant de prix aux distinctions les plus frivoles de la cour, à la présentation de la chemise, de la serviette, du bougeoir, à l'éternelle question de la main et du tabouret; ce sont des hommes qu'un regard du maître anéantit ou fait revivre. L'histoire ne fût-elle pas là pour le prouver, on devinerait aisément que MM. de Saint-Simon, de Beauvilliers, de Chévreuse, etc., ne sont point les héritiers directs des anciens pairs de la couronne ; c'est folie à eux de vouloir jouer le même rôle , d'aspirer aux mêmes prérogatives.
C'est dans le droit historique exclusivement que les deux écrivains dont on vient de s'occuper ont cherché la base de leur système ; ils sont l'un et l'autre, sous des faces diverses, les représentants du passé. Si l'un des deux subit l'influence du présent, c'est à son insu, et l'on pourrait dire par surprise ; ni l'un ni l'autre n'entrevoient l'avenir; ni l'un ni l'autre ne soupçonnent que les fondements mêmes de leurs systèmes pourraient leur être con-
lestés au nom d'un principe supérieur à celui qu'ils invoquent. Chez l'homme dont il reste à parler, le passé et l'avenir, le droit historique et le droit rationnel, se sont rencontrés à peu près dans une égale mesure. Avancez d'un siècle la naissance de Fénelon, et il sera saint François de Sales ou saint Jean de la Croix ; reculez-la d'un siècle, il écrira peut-être le Contrat social. Soit que l'on prenne en lui le mystique du moyen âge ou le publiciste des temps modernes, il n'aime point le gouvernement de Louis XIV, et son opposition , si incomplets que les monuments nous en soient parvenus, est certainement, sinon la plus ardente, au moins la plus audacieuse de celles que nous venons d'examiner. Ce n'est ni au Télémaque, ni aux Dialogues des Morts, que l'on demandera la preuve de ce qui vient d'être dit. Des livres où l'imagination a une si grande part, ne peuvent pas et ne doivent pas être considérés ni discutés comme œuvres doctrinales. Si Fénelon avait réellement rêvé pour la France du dix-septième siècle le gouvernement et les lois de la petite colonie de Salente , il eût mérité les dédaigneuses paroles que prononça Louis XIV au sortir d'un entretien avec lui : « Je viens d'entendre le plus bel esprit de mon royaume et le plus chimérique. » Mais que l'on se rassure : l'auteur lui-même affirme que le Télémaque n'est autre chose qu'une narration fabuleuse ; il proteste aussi, et l'on doit en croire sa loyauté , qu'il n'a eu ni l'ingratitude ni la folie de faire et de publier la satire du roi son bienfaiteur et de ses ministres. Il a voulu néanmoins, c'est lui-même qui l'avoue, * mettre dans ces aventures toutes les vérités nécessaires pour le gouvernement, et tous les défauts
qu'on peut avoir dans la puissance souveraine '. » La leçon pouvait trouver place à côté de la fable , Protésilas pouvait être une critique pour les imitateurs de Louvois, Sésostris pour Louis XIV, sans qu'il faille nécessairement admettre que l'archevêque de Cambrai proposât pour la France, comme pour Salente , le partage égal des terres et le système de la royauté élective \ Encore une fois, on ne veut point juger les doctrines politiques de Fénelon d'après de telles inductions ; on le veut d'autant moins que l'on possède, sur ce point, des témoignages bien autrement sérieux: la fameuse Lettre à Louis XIV, Y Examen de conscience d'un roi , les Plans dressés pour le gouvernement du royaume, enfin, la Correspondance de Fénelon avec les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse.
Qu'on se rappelle, pour un moment, les doctrines politiques de Louis XIV, cette adoration de lui-même, cette ferme croyance à son infaillibilité , qu'il avait érigées en maximes, et qu'on se représente maintenant ce roi absolu, ce demi-dieu, soumis à une critique qui s'exprime dans
1 Lettre au P. Tellier, 1710. OEuvres, m, 631. Edition Firmin Didot, 1843.
2 Les passages qu'il y aurait à citer, dans ce sens, sont infiniment nombreux. Voir particulièrement : liv. h, p. 18, 22, 30 ; livre v, p. 75, 84, 87; tout le livre xi; livre xii, p. 200-207, 212; livre xiv, p. 259. livre xv, p. 263-265 ; livre xvm, p. 327; livre xix, p. 335, 339, 341; livre xxii, p. 390; livre xxm, p. 404; livre xxiv, p. 427. Malgré les protestations de Fénelon, on s'obstina à voir dans cet ouvrage ce qu'il n'avait pas voulu y mettre, et tous les courtisans, madame de Maintenon en tête, répétèrent avec le maréchal de Noailles, qu'il fallait être l'ennemi du roi pour avoir fait le Télémaque. Saint-Simon, xvn, 175 et suiv.
les termes que nous allons transcrire. « Vous êtes né » Sire, avec un cœur droit et équitable ; mais ceux qui vous ont élevé ne vous ont donné pour science de gouverner que la défiance , la jalousie , l'éloignement de la vertu, la crainte de tout mérite éclatant, le goût des hommes souples et rampants, la hauteur et l'attention à votre seul intérêt. Depuis environ trente ans, vos principaux ministres ont ébranlé ou renversé toutes les anciennes maximes de l'Etat, pour faire monter jusqu'au comble votre autorité, qui était devenue la leur, parce qu'elle était dans leurs mains. On n'a plus parlé de l'Etat ni des règles; on n'a parlé que du roi et de son bon plaisir. On a poussé vos revenus et vos dépenses à l'infini. On vous a élevé jusqu'au ciel pour avoir effacé, disait-on, la grandeur de tous vos prédécesseurs ensemble, c'est-à-dire pour avoir appauvri la France entière, afin d'introduire à la cour un luxe monstrueux et incurable. Ils ont voulu vous élever sur les ruines de toutes les conditions de l'Etat , comme si vous pouviez être grand en ruinant tous vos sujets, sur qui votre grandeur est fondée. Il est vrai que vous avez été jaloux de voire autorité, peut-être même trop dans les choses extérieures ; mais pour le fond, chaque ministre a été le maître dans l'étendue de son administration. Vous avez cru gouverner, parce que vous avez réglé les limites entre ceux qui gouvernaient. Ils ont bien montré au public leur puissance, et on ne l'a que trop sentie. Ils ont été durs, hautains, injustes, de mauvaise foi. Ils ne vous ont parlé que pour écarter de vous tout mérite qui pouvait leur faire ombrage; ils vous ont accoutumé à recevoir sans cesse des louanges outrées qui vont jusqu'à
ridolâtrie , et que vous auriez dû , pour votre honneur, rejeter avec indignation. On a rendu votre nom
odieux ' » En vérité, Fénelon avait raison de dire
au début de sa lettre : « Si je vous parle fortement, c'est que la vérité est libre et forte. » Un tel langage adressé à un tel homme est énergique et sévère. Rien n'échappe à cette véhémente critique ; elle frappe sans pitié tout ce qui est répréhensible ou coupable, depuis les erreurs delà conduite politique jusqu'aux scandales de la vie privée a ; à ce prince qui ne connaissait de droits que les siens, qui n'aimait de grandeur que la sienne 3 , elle vient rappeler les droits et la puissance du peuple 4 ; à cet homme qui se croit un modèle de régularité et de dévotion , elle vient dire : « Vous n'aimez point Dieu , vous ne le craignez même que d'une crainte d'esclave ; c'est l'enfer et non pas Dieu que vous craignez ; votre religion ne consiste qu'en superstitions, en petites pratiques superficielles. Vous êtes comme les juifs dont Dieu dit : pendant qu'ils m'honorent des lèvres, leur cœur est loin de moi. Vous êtes scrupuleux sur des bagatelles et endurci sur des maux terribles. Vous n'aimez que votre gloire et votre commodité. Vous rapportez tout à vous, comme si vous étiez le dieu de la terre , et que tout le reste n'eût été créé que pour vous être sacrifié. C'est, au contraire, vous que Dieu n'a mis au monde que pour votre peu-
« Lettre à Louis XIV. Œuvres, m, 426.
* Lettre à Louis XIV , 426-427. Examen de conscience. Œuvres, «il, 335, 337, 338, 343.
3 Saint-Simon, iv, 86.
4 Lettre à Louis XIV, 427 Examen de conscience, 339.
pic '. » Comme toute réaction contre un excès tombe ordinairement dans l'excès opposé , Fénelon en vient à énoncer, sur la guerre et sur l'esprit de conquête, des opinions que désavouerait sans doute une science politique plus avancée; il adopte les reproches faits à Louis XIV par les libellistes étrangers ; il méconnaît l'utilité et la grandeur de certaines entreprises, pour n'y voir que l'œuvre d'une ambition égoïste autant qu'insatiable \
11 est plus facile de critiquer, même avec éloquence, les abus qui frappent nos regards, que d'indiquer avec précision et vérité les remèdes qui conviennent aux maladies sociales et politiques des grands États. Changer la forme d'un gouvernement, l'amener à ce milieu qui n'est ni le despotisme ni l'anarchie, établir le juste équilibre des pouvoirs, le jeu de tous les ressorts politiques, c'est là une gigantesque entreprise , et il ne serait point surprenant qu'avec tout son génie Fénelon y eût échoué. On ne peut, il est vrai, juger ses projets de gouvernement que d'après quelques notes informes et des fragments de correspondance ; mais il semble que, dès qu'il sort de cette critique pleine de verve et de feu où l'on vient de le voir si remarquable, ses idées manquent de netteté, d'enchaînement , peut-être même de justesse. Evidemment, ce n'est point sur le droit historique que se fonde l'écrivain ; il sait, au besoin, tenir compte des antécédents, mais il n'en fait pas l'appui indispensable de ses doctrines.
1 Lettre à Louis XIV, 428. Lettre au duc de Chevreuse , du 4 août 1710. Œuvres, m, 048.
2 Lettres à Louis XIV, 426, 427. Examende conscience; 338, 341.
Est-ce donc qu'il prend pour point de départ les larges principes de la loi naturelle? Arrive-t-il de la notion des droits de l'homme à la conception des droits du citoyen? Cela est possible, probable même; mais cela n'est énoncé nulle part ' ; ce n'est plus un système que nous avons sous les yeux, comme dans les ouvrages de MM. de Boulainvilliers et de Saint-Simon, ce sont des idées isolées auxquelles manquent la base et la liaison : de là, les incertitudes , les tâtonnements, peut-être les contradictions. Ayant sous les yeux toutes les calamités d'une guerre désastreuse, témoin de la lassitude et du découragement des peuples, Fénelon sent bien que, pour qu'il y ait un effort national , il faut qu'il y ait un intérêt national , il faut que nos soldats se battent pour la France et non plus seulement pour Louis XIV. Que demandet-il alors? la convocation d'une assemblée des notables; il préférerait, dit-il, les états généraux, mais « il craint d'émouvoir trop les esprits, et de les faire passer subitement d'une absolue dépendance à un dangereux excès de liberté », » Et voilà tout à coup que , ce qu'il craignait en 1710, il ne le craint plus en 1711, ce qu'il redoutait pour le règne de Louis XIV, il n'hésite pas à le recommander formellement pour le règne futur du duc de Bourgogne, et il déclare que ces états , dont il demande la réunion, seront paisibles et affectionnés 3 ; et ce ne sont
1 A moins qu'on ne regarde comme l'œuvre de Fénelon YEssai philosophique sur le gouvernement civil, rédigé par M. de Ramsai. Nous n'avons point osé le faire.
- Lettre au duc de Chevreuse , du 4 août 1710. Œuvres, m, 647.
s Plans de gouvernement. Œuvres, m, 451.
pas seulement les élats généraux qu'il veut alors , ma'ïs ces élats particuliers de provinces, ces diétines de cantons, dont on croit avoir indiqué déjà tout le danger l. Les états généraux , une fois reconstitués , il proclame qu'ils doivent étendre leurs délibérations sur toutes les matières de justice, de police, de finances, de guerre, d'alliances et négociations de paix , d'agriculture , de commerce1. Mais ces délibérations que seront - elles ? des doléances, de simples conseils ou des décrets obligatoires pour le souverain ? Quelle est la force coercitive qui sera mise à la disposition de la représentation nationale ? Quelle est la part de souveraineté qui lui sera dévolue? Grandes et difficiles questions, qui découlent nécessairement de la convocation d'une assemblée représentative, dont il n'est pas possible d'ajourner la solution , et que l'on s'attendrait d'autant plus à voir traiter par l'auteur, que les mesures de détails abondent dans ses plans, et que, pour d'autres cas beaucoup moins graves, il sent la nécessité des garanties positives qu'il a soin de déterminer. Ces sortes de contradictions, ou du moins ces mesures incomplètes, qui semblent indiquer chez l'écrivain l'incertitude de l'esprit, l'absence de principes rigoureusement établis et fermement acceptés , se reproduisent sur plusieurs points : lorsque Fénelon s'occupe de l'organisation militaire du royaume, il recommande d'avoir égard à l'expérience des officiers, de ne point regarder l'ancienneté comme un titre suffisant par lui-même, de ne
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* Plans de gouvernement, 432.
point confier des commandements ou accorder des grades à la jeunesse inexpérimentée ; on s'attendrait à voir proclamer la prédominance exclusive de la capacité, et l'on est surpris et affligé de trouver seulement une apostille en faveur de la noblesse \ Lorsqu'il traite de l'état des nobles , il leur permet de commercer en gros, d'entrer dans la magistrature sans déroger ; pourquoi ne pas déclarer que le travail honore tous les hommes, quelle que soit leur naissance ? Pourquoi écrire , immédiatement après , ces paroles dédaigneuses dans leur concision : t Mésalliances défendues aux deux sexes2. » Est-ce avec de pareilles mesures que l'on peut avoir l'ambition de prévenir l'œuvre du dix-huitième siècle, et les grands hommes eux-mêmes éprouvent-ils donc tant de difficulté à se mettre au-dessus des préjugés de leur temps!
Tel fut le caractère général de l'opposition qui se groupa autour de M. le duc de Bourgogne : elle eut, avec des intentions droites, un pressentiment remarquable des besoins et des exigences de la société moderne ; mais elle eut aussi de fortes racines dans le passé, si fortes que, même avec l'appui du génie , elle ne sut jamais s'en débarrasser. Elle hésita continuellement entre le péril, l'injustice même de se refuser à toute innovation, et le danger, non moins grand à ses yeux , d'innover autant qu'il le fallait ; croyant échapper à l'un et à l'autre, elle tenta la conciliation impossible du droit et du privilège , du
* Plans de gouvernement, 430-434.
5 Plans de gouvernement, 43i.
despotisme et de la liberté; elle fonda ses spéculations sur la vertu et l'abnégation des hommes, elle oublia leurs intérêts et leurs passions. Si la Providence lui eût permis de tenter la réalisation de ses projets, elle se fût promptement aperçue de son impuissance, nous le croyons du moins, et peut-être eût-elle hâté le terrible ébranlement social qu'elle avait l'espoir de prévenir.
Au début de ce travail, on a constaté historiquement l'existence simultanée et la lutte de deux traditions en France, l'une de liberté, l'autre de servitude; arrivé au terme, on trouve rationnellement la coexistence et l'antagonisme de ces principes hostiles , non plus seulement dans la nation, mais chez certains hommes, qui cherchèrent une transition pacifique entre le monde ancien et le monde moderne, et qui auraient été dignes de la trouver, si cette transition eût été possible , si la raison humaine, dès qu'elle connaît l'étendue de ses droits, pouvait consentir à en sacrifier la moitié. C'est à ce point de vue que M. le duc de Bourgogne, M. de Saint-Simon et l'archevêque de Cambrai ont semblé curieux à étudier. A côté d'eux se placent, d'une part, un homme qui, rejetant leurs essais de transaction , veut ressusciter et maintenir les iniquités les plus manifestes du passé, c'est M. de Boulainvilliers ; de l'autre, une génération qui, dans le passé, va tout renier , tout combattre , tout détruire : c'est le dix-huitième siècle dont l'esprit se révèle, on a essayé de le prouver, du vivant même de Louis XIV. M. de Boulainvilliers et le dix -huitième siècle, voilà les deux termes extrêmes, voilà ce que Fénelon, Saint-Simon, le duc de
Bourgogne auraient voulu eoncilier et faire vivre en paix : louable, mais chimérique entreprise!
Lorsqu'une mort prématurée eut frappé M. le duc de Bourgogne , Louis XIV prit connaissance des papiers que contenait la cassette de son petit-fils, et l'histoire ajoute qu'il les brûla d'une main chagrine. Sans doute la critique de son gouvernement et de lui-même avait dû le blesser vivement, mais peut-être aussi avait-il aperçu d'un coup d'œil tout ce qu'il y avait d'impossible dans ces projets et ces théories; ce qu'ils contenaient de vérité, il ne put pas le voir, aveuglé qu'il était dans les dernières années! Et pourtant la crise était imminente : la voix de M. le duc de Bourgogne, celles de Fénelon, de M. de Saint-Simon, de M. de Boulainvilliers, n'avaient pas été isolées; ces hommes-là n'étaient point des utopistes solitaires mettant au jour leurs rêveries; c'étaient les représentants des libertés anciennes, les précurseurs des libertés nouvelles, qui, avec des vues plus ou moins arrêtées, plus ou moins divergentes, plus ou moins intéressées, s'accordaient tous en un point: condamner le despotisme et rétablir dans le gouvernement des principes de liberté. Cet esprit français que Louis XIV avait cru immobiliser pour toujours, qu'il avait comprimé pendant un demisiècle, reprenait ses franches allures et son libre essor. La tradition libérale et novatrice se représentait aux mémoires infidèles qui l'avaient laissée si longtemps dans l'oubli. Chacun , se mettant en quête du passé, faisait l'inventaire de ses libertés anciennes, et supputait leur accroissement dans l'avenir. L'œuvre des siècles antérieurs, interrompue par le despotisme, allait être reprise, développée, et,
dans l'ardeur de l'innovation, dans l'enivrement de l'espérance, on oubliait déjà les bienfaits du règne qui s'achevait. « Dieu seul est grand, mes frères! » disait l'orateur chrétien sur la tombe à peine fermée de Louis XIV. La philosophie plus équitable devait dire, à quelque temps de là, par l'organe de l'un de ses illustres adeptes: c La voix de la patrie redemande à la postérité, pour ce respectable et infortuné monarque, le nom de grand que son siècle s'est trop pressé de lui offrir, et le nôtre de lui disputer, qu'une éducation digne de son heureux naturel lui aurait fait donner par ses ennemis mêmes, et que, malgré son éducation, il a su mériter encore \ »
« D'Alembert, réponse à l'abbé Millot, reçu a l'Académie française.
Vu et lu à Paris, en Sor bonne, le 26 septembre 1844, par le doyen de la Faculté des Lettres de Paris, J.-Vict. Le Clerc.
Permis d'imprimer,
L'inspecteur général des études , chargé de l'administratior di "Académie de Paris, Rousselle.
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