BOUVERIE, PUIS MARTHE
BOUVERIE. — Dimanche va me paraître bien long ! Ouel jour stupide que le dimanche ! On devrait bien le supprimer !
VOIX DE MARTHE. — Allcz VOUS promcucr !
BOUVERIE. — Rien que la voix de cette femme me porte sur le système...
MARTHE, entrant. — Crois-tu ? La bonne qui me rend son tablier !
BOUVERiE, à lui-même. — Je n'ai pas le courage de la blâmer...
MARTHE. — C'est d'autant plus ennuyeux qu'après-demain je suis obligée de m'absenter toute la journée : le bureau ne peut rester vide...
BOUVERIE. — Tu ne m'avais pas prévenue !...
MARTHE. — Je déjeune à Puteaux, chez mon amie Léonie... Tu n'y vois pas d'inconvénient?
BOUVERIE. — Nullement... Va chez Léonie, je garderai le bureau... Ah! sapristi, attends un peu... après-demain... non... je sors. {A pari :) C'est lundi... fichtre ! j'oubliais.
MARTHE. — Tu peux bien rester un jour ici... ' BOUVERIE. — Je suis forcé de sortir toute la journée pour affaires... pour affaires graves...
MARTHE. — Remets à mardi...
BOUVERIE. — Impossible... le rendez-vous est ferme ! (// remanie el prend un cigare sur la cheminée.)
MARTHE, à part. — Et Jean qui m'attendra... ce serait le cinquième contre-ordre. Il finirait par la trouver mauvaise. {Haul :) Bpuverie... je t'en supplie... laisse-moi ce lundi-là.
BOUVERIE. — Assez, n'est-ce pas ? J'ai dit...
MARTHE. — Alors, je suis à l'attache, comme un pauvre mouton !
BOUVERIE. — On n'attache pas les moutons.
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MARTHE, s' échauffant. — Toi, tu sais... prends garde...
BOUVERiE. — A quoi ?
MARTHE. — Tu me feras sortir de mon caractère.
BOUVERIE. — Ah ! Dieu ! Tâche de n'y plus jamais entrer !... (// sassied sur le canapé.)
MARTHE. — Tu ricanes? Tu ne te doutes pas de ce qui te pend au bout du nez, mon bonhomme!
BOUVERIE. — Je ne sens aucune lourdeur inac coutumée à cet appendice.
MARTHE. — Plaisante I Ouand tu m'auras poussée à bout, tu verras si je me vengerai !
BOUVERIE. — Comment?
MARTHE. — Gomme les femmes se vengent, tiens !
BOUVERIE. — As-tu lini ! Je suis bien tranquille. Tu es de ces honnêtes femmes que leur sale caractère défend contre toute embûche. ;
MARTHE, furieuse. — Ah ? tu crois ?
BOUVERIE. — 11 faut être aimable pour plaire aux hommes, ma chère.
MARTHE. — Et qui te dit que je ne suis pas aimable avec d'autres ?
BOUVERIE. — Qui me le dit? Ma triste expérience.
. MARTHE. — Erreur ! On m'a beaucoup courtisée... mon cher.
BOUVERiE. — Il faut en rire.
MARTHE. — Je te répète qu'on me serre de près... là !
BOUVERIE, r/a/z/. — Ah! Ah ! Penses-tu!
MARTHE, au comble de la fureur. — Décidément, tu es trop bête ! Oui, on me fait la cour et tu n'en as rien vu ! {B ouverte rit toujours.) Et je te trompe, puisque tu veux le savoir... J'ai un amant, entends-tu?... j'ai-un-a-mant.
BOUVERIE, soudain calmé. — Qu'est-ce que tu dis-là... C'est sérieux?
MARTHE, froide. — Je ne suis pas menteuse. Tôt ou tard, tu l'aurais appris... Et puis j'en ai assez, à la fin ! Tu es prévenu.
BOUVERIE, accablé. — Tu as un amant ! Ah... c'est raide... toi... Marthe?
MARTHE. — Et après? Tu me rendais malheureuse, je me suis consolée...
ROUVERTE, graduellement furieux. — Ah ! tu as un amant, petite mallieureuse ! Certes, je ne t'aimais plus beaucoup... ma vie était devenue un enfer par ta faute... Mais j'avais confiance en toi comme en moi-même, [Un temps :) mieux qu'en moi-même... Je me disais : « Elle a un sale caractère, mais elle est honnête... elle a ça pour
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elle. » Honnête ! Ah ! je t'en moque ! Ça dure depuis combien de temps ? Un an ? deux ans ? trois ans? Ah î tu as un amant? [Lui montrant la porte :) Eh bien, file, va le rejoindre... Que je ne te revoie plus ici! Tu m'as entendu? [Un temps:) Étais-je assez aveugle et bon mari ! Dès que j'avais le dos tourné. Madame profitait de mon absence pour courir le guilledou...
MARTHE. — Chacun prend son plaisir où il le trouve !
BOuvERiE. — Silence ! Ainsi, tel est le salaire de trois ans de fidélité parfaite... Car j'ai eu des occasions splendides que j'ai manquées, des femmes du monde — et du grand monde — qui me faisaient des avances... avances que j'ai repoussées. Pendant ce temps-là, tu me trompais avec des manants, des croquants...
MARTHE, indignée. — Des manants ? des croquants ?... Mes occasions valent bien les vôtres ! Inutile de vous tromper pour prendre un manant : je l'avais sous la main.
BOUVERIE, menaçant. — Toi... tais-toi, ou je te... [Se contenant :) Qui est cet homme ?
MARTHE. — Un homme, un vrai... un gentilhomme... un gaillard solide, va, qui a la tête de plus que toi, et qui te mettrait en morceaux, si tu essayais de t'attaquer à lui.
BOUVERIE. — Tu as été sa maîtresse ?
MARTHE, avec aplomb. — Oui... Ah ! tu me menaces, tu cries, tu me jettes à la porte... parce que je ne suis qu'une femme. Mais tu n'oserais pas parler si haut en sa présence, à lui. [A pari ;) Il a le trac !
BOUVERIE, inquiet. — Oh ! un homme en vaut un autre.
MARTHE. — Ouiche ! Eh bien ! écoute, et croismoi ; tiens-toi tranquille. Cet homme m'adore follement, je suis tout pour lui... Et, si jamais il apprenait que tu m'aies frappée...
BOUVERIE, de même. — D'abord, je ne t'ai pas frappée.
MARTHE, s avançant sur lui. — S'il apprend que tu m'as insultée, chassée, il n'hésitera : pas il viendra te demander des comptes, car il est brave, lui ; il est aussi courageux qu'il est beau. Et avec ça, la première lame de France!
BOUVERIE, //z^w/e/. — Tu t'imagines peut-être que tu m'intimides ?
MARTHE, à part. — 11 cane [Haut :■) Je ne cherche pas à t'intimider ; je te donne un conseil. [Un temps.)
BOUVERIE. — En premier lieu, faudrait voir si c'est un gars aussi résolu...
MARTHE. — Tu as l 'intention de le provoquer ?
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BOUVERiE, vivement. — Non, non... Je désire m'informer, au préalable... Où demeure-t-il ?
MARTHE, à part. — Je me le demande. [Haut :) Ça ne te regarde pas ! C'est son secret.
BOUVERIE. — Son nom, au moins!
MARTHE. — N'insiste pas...
BOUVERIE, violent. — Son nom ! je veux son nom. [Radouci :) J'ai bien le droit de l'avoir...
MARTHE, solennelle. — Il s'appelle le baron Jean (le Kermor...
BOUVERIE, ahuri. — lié? Le baron Jean de... Kermor?... Ah! elle est forte, celle-là !
MARTHE. — Tiens, voici son portrait! [Elle le lui donne.)
BOUVERIE, à pari. — C'est bien ça... le maître d'armes poivrot! Mutin ! que je l'échappe belle ! [Haut ;•) En effet, ce portrait est fort ressemblant.
MARTHE. — Tu as VU M. Kcrmor ?
BOUVERIE. — Cette question... Un des premiers escrimeurs de Paris?... •
MARTHE, à part. — C'est curieux ! Tout le monde le connaît, excepté moi qui suis sa maîtresse! [haut :) Que comptes-tu faire?
BOUVERIE. — Ce que je compte faire ! [A part:) Le diable m'emporte si je le sais. Oh! quelle idée ! [Haut:) En pareil cas, un homme d'honneur
n'est pas embarrassé... l'un de nous deux est de trop : le baron ou moi... je le tuerai ou il me tuera. (Apari :) Il est probable que ce sera moi qui le tuerai.
MARTHE, effnayée. — Malheureux! Il est de première force, et tu n'as, de ta vie, tenu un fleuret.
BOUVERIE. — Quoi! est-ce que je vais chercher les voisins quand je ferraille ? De Kermor est un escrimeur de salle... Je lui montrerai, moi, à ce bretteur, ce que c'est que la leçon de terrain. J'ai des coups que l'on ignore... celui-là: (// s'escrime contre un ennemi imaginaire) pan... pan... pan... je l'étends.
MARTHE, reculant. — Ah ! mon Djeu !
BOUVERIE. — Et ne vous mettez pas dans la tête que je risque ma vie par vengeance ! Cela m'est fort égal. Je désire seulement me mesurer avec ce spadassin et lui apprendre certaines bottes de ma façon.
MARTHE. — Où vas-tu, Bouvcne?...
BOUVERIE. — Cravacher ce drôle ! (A part :) Je me promènerai un peu, ça me fera du bien. Ouf! (// sort à gauche.)
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