‹ M. Pasteur et la rage, Exposé de la méthode Pasteur - fréquence de la rage - insuccès du nouveau traitement - la rage du chien et du loup - statistiques complètes, etcChapitre 2 sur 104 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Il y a un an que M. Pasteur communiquait à l'Académie de médecine un procédé de traitement infaillible de la rage. Ce traitement, pompeusement et bruyamment annoncé, s'appuyait alors sur un seul fait : la guérison (?) du jeune Meister.

A cette môme séance, le président, M. Jules Bergeron, déclarait que « la date du 27 octobre 1885 était la plus mémorable dans l'histoire de la science », puis, inaugurant un système d'intolérance qui s'est prolongé jusqu'à ce jour, il refusait la parole à MM. Jules Guérin et Colin, d'Alfort, qui désiraient présenter quelques observations à M. Pasteur au sujet de son étrange communication.

Tout le monde connaît lasuite des événements: les réclames charlatanesques qui inondèrent la presse politique ; les 3,000 guérisons('?) effectuées à l'Ecole normale et pompeusement annoncées ; les conférences, les banquets, les représentations

théâtrales organisées par MM. Pasteur, Chautemps et Grancher, etc.. etc.

Négligeant la clinique, foulant aux pieds les données les plus élémentaires de la médecine traditionnelle, M. Pasteur, nouvel hercule, s'était contenté de la simple affirmation. Nouveau prophète, il avait posé les fondements d'une nouvelle église dont le dogme principal était : Credo quia ahsurdum.

Tel s'est présenté le célèbre chimiste lorsqu'il a prétendu avoir trouvé un traitement infaillible de la rage, avant même que le temps nécessaire à l'incubation de la maladie ait permis de contrôler cette téméraire affirmation.

Non seulement M. Pasteur affirmait sans preuves, mais il employait pour la divulgation de cette prétendue découverte des procédés que la science, et particulièrement la science médicale, a toujours considérés comme indignes d'elle.

La science nouvelle se présentait en outre au monde savant avec un despotisme inconnu jusqu'à ce jour. Appuyées par l'Académie des sciences et par un jeune professeur de notre première Faculté française, les théories pastoriennes étaient absolument imposées. Quiconque les mettait en doute était honni et conspué. On pouvait être anarchiste, communiste ou nihiliste, mais pas antipastorien. On avait fait d'une simple question scientifique une question patriotique..

C'est alors que nous avons entrepris dans le Journal de médecine cette lutte qui dura plus d'une année. Ceux de nos lecteurs — et ils sont nombreux — qui ont appuyé nos efforts et nous ont aidés de leurs conseils, ont pu seuls comprendre combien il a été difficile de recueillir les documents qui ont permis de démontrer que non seulement M. Pasteur ne guérissait pas la rage, mais que les doctrines qu'il exposait étaient contraires aux données les plus élémentaires de la clinique. 11 nous a fallu des efforts inouïs pour suivre attentivement les maladesque M. Pasteur renvoyait de son laboratoire guéris et qui allaient succomber dans leurs provinces; pour démontrer que l'année 1886 avait compté plus de décès par la rage que les années antérieures.

Aujourd'hui la lumière est faite. M. Colin, à l'Académie, et M. Peter, à la Faculté de médecine, ont parlé et enlevé les quelques illusions qui pouvaient encore rester. Au point de vue expérimental, un savant autrichien, élève et ancien admirateur de M. Pasteur, a publié le résultat d'expériences que nous ferons connaître dans un chapitre de ce livre et qui démontrent a qu'il n'existe pas de base scientifique pour l'institution chez l'homme d'un traitement préventif de la rage après morsure et que le procédé rapide récemment préconisé par M. Pasteur transmettrait probablement la maladie à l'homme ». Ces mêmes expériences répétées à Lisbonne par le professeur Abreu, et à Naples par les

professeurs de Renzi et Amoroso ont donné les mêmes résultats et démontré que rien ne pouvait empêcher l'évolution du virus rabique introduit dans l'économie.

Ainsi nous disions que, non seulement le traitement Pasteur ne pouvait pas guérir la rage^ mais qu'il pouvait la donner.

Les faits ont malheureusement parlé dans le même sens que nous.

Pendant un an, la méthode a été inoffensive et inefficace, elle a succombé sous le ridicule.

AujourcVkui elle est devenue dangereuse.

Pendant les deux derniers mois de l'année 1886 la mortalité à la suite du traitement Pasteur a pris des proportions vraiment inquiétantes. Onze individus sont morts en présentant des symptômes insolites qui ressemblaient d'une manière étrange à la rage de laboratoire.

Une enquête approfondie sur ces onze décès n'a pas permis de garder plus longtemps le silence. M. le professeur Peter est monté à la tribune de l'Académie de médecine et n'a pas hésité à déclarer que la nouvelle méthode Pasteur était dangereuse.

On ne guérissait pas la rage au laboratoire de l'Ecole normale ; on la donnait.

On m'a reproché d'avoir discuté ces questions avec passion et d'avoir souvent attaqué avec violence les pratiques scientifiques de M. Pasteur.

Oui l j'en conviens, j'ai écrit ce livre avec pas-

sion, mais avec la passion que tout médecin doit apporter lorsqu'il recherclie la vérité.

Je le demande aux plus indifférents : était-il permis de rester calme lorsqu'on entendait journellement émettre les hérésies les plus extrcivagantes ?

Etait-il permis de ne pas avertir les malheureux qui se rendaient en foule à l'Ecole normale lorsque nous étions convaincu qu'ils couraient un véritable danger ?

On nous rendra cettejustice que nous avons, dans le courant de cet ouvra[,^e, réfuté avec plus ou moins d'ardeur les doctrines émises par M. Pasteur sur le traitement de la rage, sans nous inquiéter de la personnalité de l'individu.

Nous sommes resté exclusivement sur le terrain médical; et si nous nous sommes parfois laissé entraîner par l'ardeur de nos convictions â de vives polémiques, elles avaient uniquement pour objet la défense de la vérité scientifique si outrageusement offensée par les hommes de l'Ecole normale.

En a-t-il toujours été ainsi chez nos adversaires ?

Dès le début de cette étrange guerre contre le sens commun, les Pastoriens et leurs amis se sont présentés comme des matamores intolérants. Ils ne proposaient pas leurs prétendues découvertes à la discussion du monde médical, ils voulaient Vimposer. On avait bâillonné la presse politique, accaparé l'agence Havas, me-

nacé la Presse médicale et organisé par les soins de M. Vallery-Radot, gendre de M. Pasteur, une agence de publicité qui adressait aux journaux de véritables communiqués qui rappelaient les beaux jours de l'Empire.

Afin d'entretenir et de réchauffer l'enthousiasme, on faisait vibrer la fibre patriotique. Quiconque émettait la plus petite note dubitative sur la valeur de la méthode était un mauvais Français vendu à l'Angleterre ou à la Prusse.

Enfin, comme la découverte étrange de M. Pasteur paraissait violemment offenser le sens clinique et môme le sens commun, le mot d'ordre du camp pastorien était de surenchérir sur la valeur de l'homme et de l'élever à la hauteur d'un demi-dieu. Un de ses panégyristes qui siège au Conseil municipal de Paris, et que nous ne voulons pas nommer par égard pour ce Corps constitué, écrivait la phrase suivante : « La preuve que M. Pasteur guérit la rage, c'cîst que pendant toute sa vie, qui a été remplie d'affirmations hardies, il ne s'est jamais trompe. »

Un autre Pastorien, M. Verneuil, traitait en pleine Académie de médecine d'oBscuRs blasphémateurs les médecins qui se permettaient de critiquer la grande découverte. Ainsi, pour eux, critiquer Pasteur, c'était hlasj^hémer et on sait que le blasphème est une offense qui ne s'applique qu'à Dieu.

Tout cela était du reste comique. Mais il existe d'autres antiennes, d'autres clichés colportés par

les officieux et la presse officielle qui offensaient non seulement le sens commun, maisqui étaient la négation absolue de la vérité.

La défense de la vérité exige donc que nous en disions quelques mots.

Le cliché le plus répandu et qui était comme un mot d'ordre dans le camp pastorien était celui-ci :

« M. Pasteur, le savant désintéressé qui.... que..,, etc.

Afin de mieux répandre cette idée du désintéressement, M. Pasteur avait fait écrire par son gendre, et publier à la librairie Hetzel, un livre intitulé : Histoire d'un savant par un ignorant.

Dans cet ouvrage où le grotesque le dispute à l'absurde, il est dit et répété cent fois que M. Pasteur est l'homme le plus désintéressé des temps modernes, le savant le plus pur, le savant le plus modeste, l'étoile la plus brillante, etc., etc., en un mot les superlatifs les plus laudatifs y sont accumulés à l'envi.

D'un autre côté, les Pastoriens faisaient distribuer dans toute la presse officielle une seconde série de clichés dans lesquels le mot d'ordre consistait à renchérir sur les prétendues découvertes antérieures de cet homme étonnant. C'est ainsi qu'on imprimait en tête de tous les articles dithyrambiques consacrés à l'Idole :

M. Pasteur a rendu a la France des services INCALCULABLES ;

Il a rendu la richesse aux départements du Midi en guérissant la maladie des vers à soie.

Il a rendu la richesse à l'industrie des hières françaises en indiquant un procédé infaillible pour leur fabrication.

' Il a centuplé les richesses vinicotes de la France en indiquant un nouveau procédé pour la conservation et la production du vin.

Il a rendu la richesse aux oviculteurs français, en préservant leur bétail de la terrible maladie charbonneuse.

Il a rendu la richesse aux fermiers français, en guérisant la terrible m,aladie qui sévissait sur leurs volailles {choléra des poules).

Il a rendu à la France ses richesses porcines en guérissant le rouget du porc.

L'énumération des services rendus à la France ne s'arrête pas là : d'après ses panégyristes, il aurait guéri non seulement le choléra des poules, mais le choléra humain. C'est lui qui aurait inventé tous les nouveaux procédés de chirurgie antiseptiques indiqués par Lister^ etc., etc.

La question est du reste sans importance pour la thèse que j'ai soutenue dans ce volume, à

— ,13 — savoir : la méthode proposée par M. Pasteur pour le traitement de la rage est inefficace ou dangereuse.

Il m'importe donc peu de savoir si M. Pasteur est avide ou désintéressé. Je suis convaincu qu'il est bon fils, bon père, bon époux, bon citoyen, etc.. Mais l'insistance apportée par ses dangereux amis à le sacrer demi-dieu, les procédés de réclame qu'il a employés dans la presse politique et le respect que nous devons à la vérité, nous obligent à examiner avec quelque attention les nombreux clichés imprudemment répandus par ses amis.

Il ne faut pas se le dissimuler : M. Pasteur, de même que Mesmer et Cagliostro, appartient à l'histoire scientifique de son siècle. Nous avons la conviction qu'il y a joué un rôle néfaste ; mais ce rôle n'en aura pas moins été considérable. Les générations qui nous suivront auront quelque peine à retrouver la vérité dans le chaos que nous traversons aujourd'hui. Nous croyons donc rendre un véritable service à nos successeurs en rassemblant dans un court appendice placé à la fin de ce volume, un certain nombre de documents de nature à jeter quelque lumière sur la vie et les découvertes de cet homme remarquable.

Il y a exactement un siècle (1787) un savant étrange bouleversait le monde par la prétendue découverte du magnétisme animal, qui passionna à cette époque tous les esprits.

Ce savant e^a^Y Mesmer.

De même que Pasteur l'a fait pour la rage, Mesmer a passionné la France sur la question du magnétisme ; de même que Pasteur, il attirait dans son Institut magnétique des milliers de malades imaginaires auxquels il rendait la santé ; de même que Pasteur, Mesmer recevait les ovations enthousiastes de la foule ; de même aussi il recevait de l'Etat un magnifique domaine et une pension de 20,000 livres (1).

La nation française tout entière et les plus illustres savants de l'Institut ont acclamé Mesmer comme le plus grand génie du monde. Celui qui aurait, à cette époque, émis quelques doutes sur la découverte de ce grand homme aurait probablement été aussi maltraité que nous l'avons été nous-même en discutant la valeur du traitement antirabique.

Jussieu et l'Institut étaient avec Mesmer, en 1787, de même que M. Vulpian et l'Institut déclarent que M. Pasteur est infaillible en 1887. Triste comparaison I Les hommes sont et seront donc toujours les mêmes !

Nous ne pouvons cependant nous défendre d'un profond sentiment de tristesse en comparant ces deux époques. En 1787, Mesmer et le magnétisme animal avaient, en effet, envahi la

(1) On sait que M. Pasteur s'est fait donner par l'Etat la jouissance du magnifique domaine de Villeneuve-l'Etang (dépendance du château de St-Cloud, ancienne résidence impériale) .

France scientifique et jouissaient d'un engouement aussi absurde et irréfléchi que celui avec lequel on a accueilli la méthode pastorienne ; l'Institut, les grands savants, le roi, Marie-Antoinette (1), et les ministres avaient déclaré que le traitement magnétique était infaillible. Mais un corps savant, un seul, avait résisté.

Dans une séance solennelle tenue le 18 septembre 1787, la Faculté de médecine de Paris, composée de la réunion de tous les docteurs régents .avait déclaré (^ que la théorie de Mesmer était contraire aux théories de la saine médecine et s'appuyait sur des observations de cures impossibles et invraisem,blables. »

Il faut, pour être juste, ajouter que cette courageuse protestation fit le plus grand tort à la Faculté auprès des pouvoirs publics, qui étaient prosternés autrefois devant Mesmer comme ils le sont aujourd'hui devant Pasteur.

Mais notre Faculté était indépendante il y a cent ans, et on n'aurait pas alors rencontré des professeurs capables de marcher à la remorque d'un thaumaturge comme MM. Vulpian et Grancher ont le triste courage de le faire.

Qui donc voudrait soutenir aujourd'hui que l'Institut et Mesmer avaient raison contre la Faculté de médecine de Paris en 1787 ?

(1) AujoUrd'liui les femmes joueut également un rôle Important dans la coterie pastorienne ; mais c'est la généreuse Madame Boucicaut qui a remplacé l'altière princesse Marie-Antoiuetie.

Qui donc soutiendra, dans un siècle, que l'Institut et MM. Pasteur, Grancher et Vulpian uA^aient raison contre la clinique et le bon sens médical en 1887?

Le Puissant Mesmer a passé; le Puissant Pasteur passera aussi i

Que ces quelques considérations soutiennent le courage des nombreux médecins indépendants qui ont lutté avec nous pendant cette dernière année contre l'intolérance et la témérité de la puissante école pastorienne. Ils ont combattu pour la vérité. De même que le soleil, celle-ci a pu être éclipsée par les Mesmers, les Pasteurs et les Granchers de toutes les époques, mais elle n'en est réapparue que plus radieuse.

Nous avons la conviction que l'Académie des sciences et l'Académie de médecine ont été l'objet d'une cruelle mystification, et que la prétendue découverte delà guérison de la rage est une des plus grandes erreurs du siècle. Il faut que cette conviction soit bien profonde pour que nous ayons abandonné nos études habituelles, et consacré plus d'une année à remonter un courant qui paraissait alors irrésistible et à combattre des théories qui avaient pour elles l'appui de certains corps savants, qui ne nous pardonneront sans doute jamais d'avoir osé lutter contre l'homme dont ils avaient imprudemment consacré l'infaillibilité.-

Mars 1886.

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