SYMPTOMES DE LA RAGE
Mais arrivons enfin au point essentiel de notre étude.
En reproduisant les faits empruntés aux auteurs les plus compétents, nous avons surtout pour but de montrer la difficulté du diagnostic et l'impossibilité dans laquelle se trouve un vé térinaire qui ne voit un chien qiiune seule fois et qui ne peut le suivre pendant toute V évolution de là maladie, de déclarer avec certitude qu'il est enragé.
Bouley a d'abord fort bien réfuté les idées absolument erronées que le public et même beaucoup de médecins ont encore sur la rage.
« Le mot rage, dit-il, dans notre langue, comme dans toutes les autres, du reste, n'exprime pas autre chose que les passions furieuses, la colère, la haine, la cruauté.
Dans le style élevé, comme dans le langage commun, il a la même signification, et même lorsque ce mot est employé d'une manière figurée ou familière, il exprime quelque chose d'excessif et d'outré. On ne saurait trop se tenir en
garde contre cette idée si fausse que l'on se fait de la rage du chien, sur la foi même du mot qui sert à la qualifier. Cette maladie ne se caracté rise pas, dans les premiers temps de sa manifestation, par des excès de fureur et des actes de férocité. Souvent mème^ c'est le contraire qui a lieu. Un seul jour ne fait pas d'un chien affectueux, cet animal féroce, furieux et cruel à l'excès que tout le monde croit ; c'est par une transition insensible qu'il arrive à la période de la frénésie rabique. Mais quand bien même cette période n'est pas encore déclarée, il faut que l'on sache bien que du moment que les premiers symptômes de la maladie ont apparu, déjà la salive du malade est virulente et que ses lèchements peuvent être tout aussi dangereux que ses morsures. Déjà, dès 1828, un vétérinaire anglais, M. Delabère-Blaine, avait insisté sur cette particularité importante. « On suppose naturellement, disait-il, qu'un chien affecté de la rage doit nécessairement être farouche et furieux, et dans tous les tableaux que l'on en a faits, cette maladie est ainsi décrite. Mais bien loin que ce soit le fait constant, à peine ai-je trouvé un seul chien adulte qui avait une aliénation totale ; tandis qu'au contraire, dans le plus grand nombre, les facultés mentales ont été à peine dérangées. Les malheureuses victimes de cette mala-
die reconnaissent ordinairement la voix de leur maître, et y obéissent, et cela souvent jusqu'au dernier moment. »
LE CniEN ENRAGÉ n'eST PAS TOUJOURS FURIEUX.
« Non seulement le chien enragé est inoffensif au début de son mal, en ce sens qu'il s'abstient de toute attaque, mais il arrive souvent encore que, chez lui, les sentiments affectueux grandissent et s'exagèrent, pour ainsi dire, proportionnellement à l'intensité du malaise qu'il éprouve. Son instinct le pousse, à de certains moments, à se rapprocher de son maître, comme pour lui demander un soulagement à ses souffrances, et, si on le laisse faire, il témoigne volontiers sa reconnaissance pour les soins qu'on lui donne par l'ardeur de ses léchements sur les mains et le visage. Ce sont là de perfides caresses, car, tout aussi sûrement que les morsures, elles peuvent inoculer la rage, si la langue hwnide d'une bave déjà virulente vient à toucher des parties oie la peau est excoriée ou blessée. »
« Mais dans l'un ou l'autre de ces états, il ne montre aucune propension à mordre. Il est docile à la voix de son maître et va vers lui quand il s'entend appeler. Toutefois, ce n'est pas avec le même empressement que par le passé et sur-
tout avec la même expression de physionomie. Si sa queue est agitée, elle est lente dans ses mouvements. Son regard a quelque chose d'étrange ; destitué de son animation habituelle.que la voix du maître n'a réveillée qu'un instant, il n'exprime plus qu'une sombre tristesse, et, dès que l'animal ne se sent plus sous l'excitation de cet appel, il retourne à sa solitude. »
Quand on examine en silence un chien enragé, on le voit qui s'endort ; ses yeux se ferment, sa tête s'affaisse, puis quand elle arrive trop bas et qu'elle rencontre les pattes ou un obstacle, l'animal se réveille subitement, pour se rendormir de suite après, comme fait un homme qui dort debout et dont la tète s'abaisse et se relève automatiquement. « J'ai vu fréquemment, dit M. Dubuc, des petits chiens qui, étant couchés sur des chaises, présentaient ce symptôme. Emportés par la somnolence, ils glissaient de dessus le siège, tombaient sur le plancher, la tête la première, et n'étaient réveillés que par la chute. » {De la rage des chiens^ etc., par Dubuc, Bordeaux. 1873.)
Ainsi, voilà donc un premier point : le chien enragé n'est pas furieux et le plus souvent il n'a pas de tendances à mordre.
UN CHIEN QUI LÈCHE EST AUSSI DANGEREUX QU'uN CHIEN QUI 'mord.
En outre, dit Bouley, les léchements sont
AUSSI DANGEREUX QUE LA MORSURE. Yoilà UTl
point qui me semble bien peu connu des Pastoriens. Parmi les clients de l'Ecole normale, il n'y a que des mordus et non des léchés ; que deviennent donc les malheureux qui ont contracté la rage par léchement ? Ils doivent cependant être nombreux étant donné la fréquente et déplorable habitude qu'ont un grand nombre d'individus de se faire lécher par des chiens.
J'insiste sur ce point qui ouvre une parenthèse nouvelle dans la voie de transmission de la rage canine.
Bouley, continuant sa symptomatologie, s'exprime ainsi : « Au début de la rage, le malaise intérieur que le chien éprouve se traduit par un changement de son humeur. Le plus souvent, il devient triste, sombre et l'on peut dire taciturne, car il n'est plus déterminé à aboyer comme il le faisait en santé, quand sa vigilance était excitée. Il cherche à s'isoler, se comptait dans la solitude et dans l'obscurité et va se cacher dans les coins des appartements, sous les meubles ou dans le fond de sa niche. »
Qui donc n'a vu des chiens dans cet état?
Pourrait-on, après un seul examen constatant ces symptômes, déclarer l'animal enragé ? Nous ne pouvons que très difficilement l'admettre.
Blaine et Bouley attachent une grande importance à l'irritabilité de l'anim.al. « Alors même, disent-ils, que l'animal ne paraît pas avoir de propension à attaquer les personnes qui sont auprès de lui, cependant il se montre disposé à ressentir les offenses, et si on lui présente un bâton, on est sur d'exciter sa colère, même envers ceux qu'il aime le plus, et il le prend et le secoue avec violence. Ainsi fait-il encore quand on l'excite avec le pied. »
Cette épreuve du bâton a, pour Blaine, une telle signification qu'elle lui suffit pour affirmer la rage : « On ne saurait trop fortement persuader, dit-il dans une note, ceux qui y ont intérêt, que quand un chien qui, dans d'autres moments est doux et tranquille, saute après un bâton qu'on lui présente, surtout si c'est quelqu'un qu'il connaît, on peut, sans hésitation, déclarer que ce chien est enragé. »
J'avoue que, si ce symptôme est caractéristique, j'ai rencontré beaucoup de chiens enragés dans mon existence.
LE CHIEN ENRAGÉ n'a PAS HORREUR DE l'EAU.
Nous devons ensuite signaler l'absence de l'hy^ drophobie que la plupart des auteurs considèrent comme le symptôme capital :
a Depuis le premier jusqu'au dernier moment, dit Bouley, jamais on n'observe d'aversion pour l'eau. Dans les premiers moments, l'animal prend les liquides comme à l'ordinaire, et il y en a qui continuent à les prendre pendant toute la maladie. D'autres ne peuvent, à cause de la tuméfaction et de la paralysie des parties de l'arrière-bouche, avaler si facilement lorsque la maladie est avancée ; mais dans ceux-là l'effort ne cause aucun spasme et aucune douleur ou crainte. Au contraire, à cause de la chaleur et de la soif occasionnées par la fièvre, l'animal cherche de l'eau et, dans la plupart des cas, il témoigne en avoir le plus grand désir. »
« Loin que la rage du chien, dit-il, soit caractérisée par l'horreur de l'eau, elle est, au contraire, signalée par une soif qui souvent est tout à fait inextinguible. »