M. Renan et le Cantique des cantiques
Nous nous proposons d'examiner ici des opinions importées de Tétranger. Le lecteur ne prendra point le change et nommera TAUemagne. C'est en effet en Allemagne que se trouve le principe des attaques dirigées contre le christianisme au nom de la critique biblique. Personne n'ignore qu'il existe chez nous, depuis quelques années, une société de littérateurs et d'érudits formée dans le but de populariser en France les erreurs philosophiques et religieuses de nos voisins d'outre-Rhin. Cette société publieuneR^M^; elle compte des écrivains forts zélés dans leurs rôles 3e traducteurs, d'abrévîateurs, de commentateurs. Ceux-là prati^çnt ouvertj&mjent leur industrie, et ne se piquent pas, si Ton nous p^&net de* ifi.dire, de travailler dans le neuf. Mais il en est d'autres qui prétendent à une action plus haute. Ils ne veulent ni reteindre, ni réparer les habits d'autrui, mais écrire des œuvres originales. En réalité, ces exégètes français ont un rôle fort secondaire. Ils empruntent aux savants d'outre-Rhin les recherches, les idées et les systèmes. Ils aimeraient qu'on les prît pour des émules : ils ne sont en réalité, comme les premiers, que de simples échos.
Quels profils attendent-ils de ce rôle modeste?
Nous ne demanderions pas mieux, certes, que de voir le pubh'c
* Le Cantique des cantiques, traduit de rhébreu, avec une étude sur le plan, rage et le caractère du poëme, par M. Ernest Renan, membre de Tlnstitut. — Auslegu7ig des Hohenliedes von Ewald, 1826. — Dos Hohe Lied von Hitzig, 1855. — Hohe Lied Salomonisvon Hengstenberg. 1853. — Dos Hohe Lied von Delitzsch,
rt LE CANTIQUE DES CANTIQUES.
l'rançais prendre au sérieux la ^|)hilologie, rarchéologie biblique, la théologie. Nous serions heureux d'apprendre que Moïse, Job, Salomon et les prophètes préoccupent davantage les professeurs de rUniversité et les membres de l'Institut. Il serait désirable que la France ne restât pas plus longtemps étrangère à ces fortes et austères études qui, depuis un. siècle, passionnent le monde savant en Allemagne. Mais il est à craindre que ce ne soit point précisément le désir du progrès de la science et du triomphe de la vérité qui inspire certains livres, à en juger du moins par la manière dont on y raisonne et la méthode que l'on y suit. Jusqu'à présent on s'est à peu près contenté de flatter la disposition de ces esprits à la fois curieux et paresseux, disposés à accepter avec d'autant plus de confiance les résultats des études d'autrui, que celles-ci sont plus au-dessus de leurs Jiabitudes dissipées et frivoles. On a offert aux littérateurs des essais légers de traduction et de critique biblique comme des nouveautés piquantes. On a fourni un thème rajeuni et moins banal à Tincrédulité française. On a fait du sentiment, de la poésie, du style, de l'art, des théories philosophiques; on a parlé agréablement, rencontre des tours heureux, raillé malicieusement, flatté avec adresse, en un mot, on a cherché un succès littéraire qu'on a obtenu; mais, en définitive, la science y a médiocrement gagné. On a peu fait pour elle, et nous cherchons encore un livre où les prétendues découvertes de la nouvelle école soient justifiées par des faits bien constatés et par des conséquences rigoureusement déduites. Ce n'est point là un reproche humoriste, c'est l'expression du regret d'un homme affligé de voir le règne de la vérité compromis par le défaut absolu de méthode dans ceux qui la recherchent. On ne raisonne pas à la clarté splendide de l'évidence, mais aux lueurs pâles d'une lumière vacillante qui permet, parce qu'alors les vrais contours des choses s'effacent, de prendre pour des réalités les propres fantaisies de son esprit. Nous savons que dans une science comme l'exégèse il y a place pour les conjec tures; mais pourquoi donner le change sur le caractère des opinions que l'on adopte? Pourquoi affirmer comme certain ce qui est essentiellement conjectural ? Qui nous délivrera de ces formules sous lesquelles certains critiques abritent les opinions les plus contestables : La science a reconnu... Il est absolument certain... Tous les hommes éclairés admettent..,? Si ce n'est pas là un défaut de
sincérité, c'est du moins un manque de goût qui fatigue. Nous avons le regret de dire que le livre dont nous nous proposons Texamen rapide reflète tous ces défauts et a le même caractère que les autres études sur la bible de M. Renan : c'est un travail de seconde main qui n'a d'original que sa rare hardiesse. 11 ne nous coûte pas de dire qu'il est remarquable par ce talent de l'écrivain qui sait fondre dans des proportions harmonieuses l'érudition, l'art, 1^ goût et le sentiment.
11 y a dans la Bible un livre qui est l'objet de la prédilection des âmes élevées et pures, un livre qui exprime le sentiment le plus fort et le plus sublime dans le langage le plus gracieux et le plus aimable, un livre que les saints et les docteurs de l'Église ont commenté avec délices depuis Origène jusqu'à Bossuet, un livré tout embaumé d'encens et humide encore des larmes qu'ont laissé tomber sur ses pages sacrées des solitaires comme saint Bernard, des* vierges comme sainte Thérèse. La mystique chrétienne y a trouvé ses plus belles aspiralions, et la litui^e catholique ses plus poétiques images. Quand rÉglise a voulu prêter un langage à l'idéal de la pureté, à la reine du ciel et de la terre, c'est dans le Cantique des cantiques qu'elle a trouvé ses paroles. On le comprend, puisque saint Denys l'Aréopagite l'appelait le Livre des divines amours.
Un simple sentiment de convenance et de respect pour la foi chrétienne aurait dû, ce semble, protéger un tel livre. L'amour si pur dont tant de siècles ont trouvé dans le Cantique des cantiques la chaste expression n'aurait pas dû être travesti en de folles et sensuelles passions. La foi chrétienne dans les consciences sincères n'at-elle pas droit au respect de ceux-là même qui ne la partagent pas ? Un Anglais protestant visitait, avec quelques-uns de ses compatriotes, l'église du Saint-Sépulcre de Jérusalem. L'un d'eux apportait dans ce lieu consacré les préjugés violents de ses coreligionnaires contre les saints lieux. Chaque fois qu'on lui montrait quelque vestige du drame sanglant de notre rédemption, il s'écriait, levant les épaules : a Supercherie! superstition! scandale! — Taisez-vous, lui dit avec
indignation un ministre anglican, si ces lieux ne sont pas, à vos yeux, consacrés par le sang du tlhrist, qu'ils le soient par la foi dos pèlerins qui nous entourent, d
M. Renan a prévu Timpression douloureuse qu'il allait causer aux âmes chrétiennes, et voici ce qu'il y oppose. Mon livre, dit-il, paraîtra choquant aux personnes a qui n'ont connu le Cantique des cantiques qu'à travers le voile mystique dont la conscience religieuse Ta entouré. Ces dernières sont naturellement celles dont il me coûte le plus de froisser les habitudes. Ce n'est jamais sans crainte que l'on porte la main sur ces types sacrés qui ont fondé ou soutenu les espérances de l'éternité, ni que l'on rectifie, au nom de la science critique, ces contre-sens séculaires qui ont consolé l'humanité, l'ont aidée à traverser tant d'arides déserts et lui ont fait conquérir des vérités fort supérieures à celles de la philologie... Mais c'est la grandeur de l'esprit moderne de ne point sacrifier l'un à l'autre les besoins légitimes de la nature humaine... Le Cantique^ cher à tant d'âmes pieuses, subsistera malgré nos démonstrations. » Cette raillerie, qui est tout à fait dans le genre de M. Renan, égratignant tant qu'il peut à travers un gant de velours, mordant et caressant, blasphémant et priant, inflige à la piété le caractère de l'entêtement et de l'erreur, et laisse subsister, sans en fournir d'excuse, une injure qu'elle aggrave. Nous verrons bientôt ce que sont les démonstrations que produit M. Renan au nom des besoins légitimes de la nature humaine.
Avant de montrer quel est, selon M. Renan, le sujet du Cantique des cantiques^ voyons ce qu'est ce livre aux yeux de l'Église catholique.
« Le Cantique des cantiques^ dit saint Bernard, l'emporte sur tous les chants sacrés par une dignité et une suavité singulières. C'est ce privilège qui lui a mérité son nom, et il est comme le fruit de tous les autres cantiques. Il ne consiste pas dans des paroles bruyantes éclatant sur les lèvres, mais dans un chant du cœur, Jubilus cordis^ dans les émotions intérieures de la joie, dans l'union des âmes et non dans celle des voix. Dieu le chante et Fâme écoute. L'époux et l'épouse en sont les seuls témoins , car le Cantique des cantiques est un épithalame exprimant de chastes et doux embrassements, l'union des esprits, des affections, des volontés, en un mot la charité. « Ce n'est point le chant des novices, mais des parfaits, de ceux qui
sont arrivés à l'âge nubile de la piété, c'est-à-dire à Tâge de l'hymen de rame et de Dieu. Moïse a chanté; Debbora, Judith, la mère de Samuel, les prophètes, ont chanté, ils ont célébré des victoires, exprimé des actions de grâces, exalté des bienfaits. Salomon, unique par sa sagesse, sublime par sa gloire, riche de tous les biens de la terre, tranquille au milieu d une paix profonde, n'a chanté pour aucun de ces motifs : il a tourné ses regards vers une sphère plus élevée ; divinement inspiré, il a dit l'amour de Jésus-Christ pour son Église et les mystères de cette union sublime. Mais, de même que Moïse se couvrait la face en présence de Dieu, Salomon a jeté le voile de rallégoric sur sa parole ^ »Le dix-septième siècle, dont la critique et la doctrine ont jeté tant d'éclat, ne pensait pas sur cette question autrement que le moyen âge.
« L'Écriture, dit Bossuet, établit Fexistence de divines amours, un hymen véritable entre le Verbe de Dieu et l'Église, entre la Sagesse éternelle et les âmes des chrétiens parfaits. Le Verbe, attiré sur la terre par la force de son amour, s est tellement uni à l'humanité qu'il n'a plus été qu'un avec elle. Les âmes d'élite, à leur tour, se sont élancées vers le Christ et n'ont plus eu qu une vie avec lui. Saint Paul disait : « Mihi vivere Christus est. » — Salomon a chanté celte union des âmes et de Dieu dans le Cantique des cantiques^ avec un sentiment, une vivacité, une élégance incomparables. Déjà, dans les Proverbes, il avait dit : « Possède la sagesse, aime-la, et elle te gardera , « attache-toi à elle, et elle te ravira dans des régions sublimes ; tu « seras couvert de gloire dans ses chastes embrassements. — J'ai
« aimé la sagesse, je me suis attaché à ses pas dès ma jeunesse
«j'ai voulu qu'elle fût mon époux, je suis devenu l'amant de sa c( beauté. » Par contre, les infidélités envers Dieu sont appelées dans l'Écriture des adultères, des prostitutions, des infamies. Le Nouveau Testament a adopté ces vives images t Qui habet sponsam spotisus est. — Spiritus et sponsa dicunt : Veni, — Qui adhxret mereirici unum corpus efficitur; qui autem adhxret Domino unus spiritus est.
«r Si donc on prend garde à ce mystère, si on écarte de l'âme humaine toute souillure de concupiscence, on comprendra que Salomon a comparé l'union de l'homme avec Dieu à un hymen. L'époux, très-
* Sancti Bemardi Sermones, I/ii.
beau et très-aimé de l'Église, Jésus-Christ, a été Tobjet de pieux désirs de l'âme humaine pendant de longs siècles. Il est venu à nous, s'est fait chair, a contracté une union intime avec les hommes, mais bientôt a disparu de devant nos yeux, remontant vers le ciel. De nouveau, les âmes, au milieu des ennuis de Fabsence et des peines de Texil, l'appellent de leurs soupirs et de leurs vœux. Il reviendra pour combler leurs désirs. Cette attente, cette union, cette séparation, ces ardents désirs, sont Fobjet du Cantique des cantiques. Que celui donc qui veut comprendre le Cantique des cantiques s'élève aux chastes hauteurs de l'amour divin. Il n'est point d'autre herméneutique convenable; et ce ne serait point un péril léger que de se méprendre aux images empruntées à l'amour humain, et que de tomber des hauteurs du ciel dans les régions basses des choses sensuelles; c'est pour cela que la synagogue et l'Église éloignent les pages du Cantique des ean* tiques des yeux d'une jeunesse portée aux amours terrestres. Arrière ceux qui recherchent les voluptés de la chair 1 arrière les âmes sensuelles, étrangères aux affections spirituelles!
« Chrétiens, touchez légèrement la lyre du Cantique des cantiques , n'en faites vibrer que les cordes de la charité divhie. Soyez des cerfs fuyant les plaines abaissées, et gravissez les sommets de la dilection céleste. Suivez Origène et saint Jérôme, son émule, qui a dit de son devancier : « Origène a surpassé tous les commentateurs dansl'expli- « cation des autres livres de l'Écriture ; mais, dans l'explication de « celui-ci, il s'est surpassé lui-même. » Marchez sur les traces de Thédoret, de Grégoire, d'Aponius, de Béda, de saint Thomas d'Aquin, de saint Bernard.
« Le Cantique de Salomon est plein de délicieuses images; ce n'est partout que fleurs, fruits, arbustes. C'est la douceur du printemps, Téclat des jardins, la fraîcheur des eaux courantes et des fontaines, la profusion des parfums. On y voit les colombes, on y entend les tourterelles, on y goûte le miel, le lait et le vin. On y célèbre et la beauté de l'homme et les grâces de la femme, les chastes baisers, les embrassements, les amours aussi doux que pudiques; et, si vous y trouvez des images austères, des rochers, les antres des lions, ce n'est que pour rendre la poésie plus aimable et plus variée.
« Mais pourquoi toutes ces beautés terrestres, sinon pour nous faire comprendre combien le Créateur est plus aimable encore? Donc, sui-
LE CANTIQUE DES CANTIQUES. il
vanl saint Grégoire, en parlant du corps, sortons hors du corps; de l'amour humain élevons-nous à Tamour divin. L'amour terrestre n'est ici qu'un degré, une échelle pour nous feire monter plus haul. Prenons garde que l'instrument offert à notre faiblesse pour nous élever aux plus hautes régions ne vienne à se renverser sur nous et à opprimer notre âme.
« Fasse que le chant nuptial que nous allons expliquer nous enflamme nous-même! Allumons la lampe de l'amour divin et entrons avec l'époux dans la salle de la noce éternelle ^ »
C'est ainsi que les saints, avant de conduire leurs lecteurs au seuil du Cantique des cantiques^ cherchaient à préparer les cœurs et à élever les esprits jusqu'à des sphères inaccessibles aux sens. M. Renan se propose autre chose. Il fait effort pour amener le chrétien, habitué à considérer le Cantique comme un chant sacré, à n'y voir plus rien que de profane et de sensuel. Nos pères travaillaient à élever les esprits; les tendances modernes d'une certaine critique, malgré les protestations contraires, cherchent à les abaisser. Entre les écrits anciens et les nouveaux, telle est la différence du but. Le Cantique des cantiques est dépouillé par ces derniers de tout caractère divin ; il n'est plus que la glorification d'affections profanes et de plaisirs sensuels, a Israël, dit M. Renan, se laissait quelquefois distraire de sa haute destinée. Devenue la terre sainte pour l'humanité civilisée, la Judée ne nous apparaît maintenant que comme un pays de prêtres et de prophètes; tous les monuments de la littérature hébraïque sont, au premier coup d'œil, des livres saints. Mais c'est là une illusion résultant du préjugé... Grâce à une méprise^ pour laquelle la critique ne saurait se montrer bien sévère... un livre entier, œuvre de ces moments d'oubli oîi le peuple de Dieu se laissait reposer de ses espérances infinies^ est venu jusqu'à nous... D'ailleurs, le Cantique des
* Bossuet. Canlicum canticorumy prœfutio, •
cantiques li est pas les seules pages profanes que renferme la Bible... Une élude attentive de ses écrits, donnés tous pour religieux, nous révèle des traces nombreuses d'une vie profane. »
Bien de plus profane que le Cantique des cantiques, selon M. Renan, et voici ce qu'il prétend y avoir découvert.
Une jeune fille du nord de la Palestine, à la fois bergère et vigneronne, modèle d'innocence et d'amour, aime un jeune berger, modèle à son tour de constance et de courage. Un jour que là jeune paysanne errait seule à la campagne, elle tombe au milieu des gens du roi faisant une promenade militaire. Elle veut fuii'; mais, saisie par les officiers de Salomon, elle est conduite à Jérusalem dans le harem du roi. Épris de sa beauté, celui-ci emploie tous les moyens pour se faire aimer de la Sulamite : flatteries, présents, caresses, tout est inutile. La jeune fille reçoit son amant jusque dans le harem. En présence de l'obstination de la vigneronne, Salomon se désiste. Il se reconnaît vaincu. Car « Tamour est fort comme la mort; la passion est inflexible comme Tenf^î*. Les grandes eaux ne sauraient Téteindre; les fleuves ne sauraient Tétouffer. Quand un homme veut acheter lamour au prix de ses richesses, il ne recueille que la confusion. » Voilà le sujet.
Maintenant, quel est le genre de cette poésie? C'est un mélodrame, dit M. Renan. « Le Jeu de Robin et de Marion, œuvre des bourgeois d'Arras, est, sous le rapport du sujet comme sous le rapport de l'agencement scénique, Y analogue parfait du Cantique. C'est la même donnée londamentale, une bergère préférant le berger son amant au chevalier qui veut la séduire ; ce sont les mêmes changements de lieu et la même disposition des personnages... ; c'est la même façon d'amener des divertissements et des cantilènes ; c'est la même manière d'en tendre l'unité et la marche du poëme. Le poème à!Aucassin et Ni- Colette^ qui a dans les manuscrits la forme d'un roman parsemé d'ariettes, semble avoir aussi eu à l'origine une disposition dramatique analogue à celle du Cantique. »
Le Cantique n'est ni l'œuvre de Salomon ni celle d'un prophète, c'est la composition d'un bourgeois du nord de la Palestine, qui donne carrière à ses sentiments républicains ; c'est un manifeste contre le harem de Salomon et contre la magnificence de ce somptueux monarque. L'auteur est un contemporain d'Osée. Car on sent chez Vun et
chez rautreTimpression de la nature verte et fraîche du Nord, qui apparaît moins accessible au spiritualisme religieux, moins portée à la réaction contre la nature et la vie naturelle que la Palestine du sud.
Ainsi, selon M. Renan, le Cantique des cantiques est un drame ayant pour sujet l'histoire d'un amour tout profane, pour but une réaction contre le règne de Salomon, pour morale celle du jeu de Robin et de Marion. Cette pièce scénique, divisée en cinq actes bien comptés, était représentée aux fêtes des mariages et destinée à faire Tamusement des familles. On peut, à l'aide de ce débris, se faire une idée de ce que fut Tart dramatique chez les Hébreux.
Ce serait une injustice envers M. Renan que de faire peser sur lui seul l'interprétation profanatrice du Cantique des cantiques. Il a eu ses devanciers. Ce fut d'abord, au commencement du cinquième siècle, Théodore de Mopsueste dont les erreurs ont été condamnées au deuxième concile de Constantinople en 555. Cet hérétique fut péremptoirement réfuté par Théodoret. Ce fut en second lieu, au seizième siècle, Castellion ou Châteillon, cet enfant de la France perverti par Calvin, puis chassé de Genève en grande partie à cause de ses opinions sur le Cantique des cantiques, lesquelles faisaient justement horreur à Calvin lui-même. Castellion appelait ce livre : Carmen ob^ scenum et lascimm, quo Salomo impudicos suos amores descripsit. Gro« lius, au dix-septième siècle, prétendit découvrir dans le livre si pur des divines amours les mystères les plus grossiers de l'amour conjugal. Il chercha à atténuer ce que cette opinion avait de repoussant pour toute âme honnête, en maintenant le principe de l'interprétation allégorique ; mais un grand nombre de ses contemporains virent dans cette atténuation du jurisconsulte un moyen de se soustraire à l'indignation publique plutôt qu'une opinion sincère. Enfin Voltaire traita le Cantique des cantiques avec la même impudence que la chaste
Iiéroïne de la France, rimmortelle Jeanne d'Arc; il en fit le sujet d'ignobles bouffonneries.
L'impartialité nous oblige à reconnaître que M. Renan n'accepte que la moitié de l'héritage de ses quatre devanciers. Il admet avec eux l'interprétation littérale et profane, mais il nie c^ qui leur semblait une conséquence nécessaire, à savoir que le Cantique des cantiques ^ entendu à la lettre, soit une offense à la morale. <x La Sulamite, dit>il, fut une sainte en son temps. Elle marque la première apparition de la vertu de l'amour ; le moment où, sensuel encore, l'instinct profond que Dieu a caché au sein de la nature humaine atteint dans la conscience libre et fière d'une jeune Israélite la sphère de la plus haute morale. Ne critiquez pas d'après les règles de nos convenances modernes chacune des paroles de la paysanne ingénue ; ne lui demandez pas les raffinements de sainte Thérèse : c'est une simple fille de la naïve antiquité. Sans que le trait de la flamme du séraphin ait transpercé son cœur, elle sait que r amour est plus fort que la mort^ elle a ressenti la flèche du feude Jéhovah. y>
Les inspirateurs directs de M. Renan ne sont donc ni Théodore, ni Castellion, ni Grotius, ni Voltaire. Ce sont les travaux de Jacobi, d'Umbreit, d'Hitzig, surtout ceux d'Ewald, qui ont fourni à l'écrivain la matière de tout son livre, où il est difficile de voir autre chose qu'un remaniement littéraire. Le philologue français nomme, il est vrai, la plupart de ses patrons; mais il nous a semblé qu'il ne disait pas assez tout ce qu'il leur doit.
La question principale est sans doute, pour l'auteur comme pour nous, la valeur du système d'interprétation et non son origine ; mais enfin les idées ont leur histoire aussi bien que leur critique, et, si nous ne disions nettement que M. Renan n'a eu à chercher ni l'idée de son livre ni les preuves qu'il expose, nous pourrions aider à une méprise. Des phrases comme celles-ci ne prêteraient-elles point à un malentendu? « J'ai proposé au lecteur, dit M. Renan, toute la série des raisonnements çMim'on^ conduis à mon hypothèse sur la nature du poëme.» « Sans ces détails, l'arrangement que j'ai prêté au poème eût semblé une construction artificielle... » Le fait est que M. Renan a été conduit à son hypothèse par les raisonnements d'autrui, et que l'arrangement qu'il prête au poëme avait été déjà prêté au Cantique par d'autres avant lui. « Rarement, dit-il encore, j'ai été amené à proposer, dans
le détail, des interprétations entièrement neuves. » Le fait est que dans presque tous les détails, aussi bien que dans Fensemble, rien n'est neuf dans le livre de M. Renan pour quiconque a déjà lu les commentaires d'Hitziget d'Ewald sur le Cantique des cantiques. M. Renan le sait bien, et il nous saura gré de ne pas trop insister en ne fournissant ici que les preuves générales de notre assertion.
C'est Jacobi qui le premier, en 1771, imagina que l'idée du Cantique des cantiques pouvait bien être Y amour fidèle. Ammon, en 1780, Lévisohn, en 1816, Umbreit, en 1820, adoptèrent cette découverte avec enthousiasme. L'idée que les richesses et la pompe ne pouvaient ni inspirer ni détruire l'affection chez la femme transportait Umbreit. Gœthe, qui jusque-là avait déclaré inutile tout effort pour montrer un plan suivi dans le Cantique des cantiques, convint qu'il s'était trompé.
Dès 1826 Ewald s'exprimait ainsi :
« L'éloge de Tinnocence triomphant de la séduction, voilà l'objet d'une magnifique poésie appelée d'ordinaire le Cantique des cantiques. Son but est la louange de l'amour pur, saint, fidèle, dont la flatterie et le vain éclat ne peuvent triompher. L'idée de ce livre est sortie d'un esprit élevé, et il a dû avoir une action puissante sur tous les cœurs simples et innocents. » En 1840, Bernard Hirzel,HeiUgsted,Boettcher, ne firent que des modifications légères au système d'Ewald, et ils déclarèrent qu'après ce critique il ne restait que bien peu d'épis à glaner.
En 1855, Ewald résumait ainsi, dans son Histoire dupeuple d'Israël, l'idée de son commentaire du Cantique des cantiques :
d On doit regarder aujourd'hui comme prouvé que le Cantique des cantiques est une œuvre d'art dont le sujet est un ; c'est un drame populaire, ou mieux un mélodrame. Les doutes qui s'élèvent contre ce fait proviennent, ou de ce qu'on ne comprend pas le Cantique des cantiques, ou de l'ignorance de l'histoire du drame. Il est insensé de penser que le théâtre ait pu faire complètement défaut chez un peuple tant soît peu civilisé. L'art dramatique naît et se développe au milieu des fêtes populaires. Toute la question est de savoir à quel degré de culture il est parvenu chez chaque nation. La Perse musulmane d'aujourd'hui, et inème l'Ethiopie, ont leurs théâtres publics. (Voyez le Théâtre en Perse, par M. Chodzko.) Le Cantique des cantiques est un témoignage mémorable du degré de développement auquel l'art, dra-
matique était parvenu vers le temps de Salomon, et de sa cons^vation au milieu des agitations politiques qui suivirent son règne. Les jeux riants et sensuels du Cantique des cantiques se rapportent bien à ce moment où les richesses, le luxe et Tart des nations voisines firent invasion dans la vie du peuple d'Israël, et éveillèrent chez lui, au milieu des loisirs de la paix, le vif sentiment du beau et de Tart. Le Cantique des cantiques montre à la fois le goût du plaisir et de la volupté allié à un sentiment moral très-profond, à une grande innocence, à une admirable naïveté. C'est le sentiment populaire qui réagit énergiquement contre le relâchement des mœurs de la cour ; c'est une satire contre l'immoralité des grandes villes et des palais. Il est impossible de trouver un témoignage plus convaincant et plus beau des mœurs saines encore, et de la vigueur des esprits dans le royaume des dix tribus séparées. »
Enfin Hitzig s'exprime ainsi à la première page de son commentaire (1858) : « Le but du Cantique des cantiquss n'est pas seulement de plaire par la fidélité et la beauté des peintures. L'auteur du livre a surtout en vue une leçon de morale ; on en trouve la formule vers la fin du poëme (c. viii, vers. 6 et 7) : « L'amour est un sentiment qui ne « peut être ni comprimé par la violence ni acheté par l'argent. » Cette maxime est placée sur les lèvres d'une jeune fille, enfant de Sulem, emmenée de force dans le harem de Salomon. Elle aimait passionnément un berger, et son amour lui donna la force de résister à toutes les séductions, à toutes les flatteries du roi, et de rester ferme devant les exemples subversifs et les paroles séductrices des dames de la cour. Bref, Salomon vaincu renvoie la fière jeune fille dans son pays. »
Nous voilà bien loin des hauteurs célestes où nous transportaient saint Bernard et Bossuet, tombés que nous sommes au milieu d'un roman oriental. Le chrétien attristé éprouve le besoin de s'interroger. La
synagogue el TÉglise, les rabbins de tous les temps et les saints Pères, se seraient-ils mépris sur la nature et le sens du Cantique des cantiques î Les exégètes allemands, traduits et publiés en français par M. Renan, auraient-ils, comme ils le disent, signalé et réparé un contre-sens vingt fois séculaire ? Le Cantique des cantiques a-t-il pour sujet rhistoire amoureuse qu on suppose? Est-il une pièce scénique qu'on représentait sur de&théâtres de famille au' jour des noces? L'interprétation allégorique est-elle, selon les termes de M. Renan, absolument impossible? Est-il prouvé que Salomon n'est pas l'auteur du Cantique des cantiques'l Voilà une série de questions auxquelles il faut brièvement répondre.
D'abord le Cantique des cantiques a-t-il pour sujet l'amour d'un berger et d'une bergère?
Qu'on nous permette d'exprimer ici nettement notre pensée. Si le sujet du poème est celui qu'on suppose, nous ne pouvons admettre que la pastourelle dans laquelle il est transformé soit aussi chaste, aussi morale qu'on le suppose. L'hypothèse de Théodore, de Castellion et de Grotius, malgré sa grossièreté, était logique. Personne, avant l'époque d'affaiblissement moral que nous traversons, n'avait osé soutenir que le Cantique des cantiques^ pris à la lettre, fût aussi chaste qu'il est poétique. Je pense que deux personnes honnêtes, admettant qu'il n'y soit question que de deux amoureux, ne pourront le lire ensemble sans rougir. On nous dit que la jeune fille était naïve, ingénue. Dieu préserve les jeunes filles ingénues et naïves d'imiter celle qu'on leur présente ici pour modèle ! Je demande s'il est dans les romans de Paul de Kock, d'Eugène Sue ou de George Sand, une peinture plus lascive que celle qu'imagine M. Renan (p . 1 84) . Nous citons textuellement : « La Sulamite. — Je me meurs d'amour... (Elle tombe en pâmoison entre les bras de son amant et dit à mi-voix : ) Sa main gauche soutient ma tête, et sa droite me tient embrassée. » Et cette situation scénique revient plusieurs fois dans le cours du drame. On dira tout ce qu'on voudra sur la simplicité des mœurs antiques, sur les coutumes patriarcales; mais ici la critique n'est-elle pas fondée sur les lois de la morale universelle ? Nulle part, en aucun pays du monde, de pareilles images, et tant d'autres encore du Cantique des cantiques (nous ménageons nos lecteurs), n'ont pu être offertes en spectacle à des familles rassemblées, sans un réel danger pour les
mœurs. Je demande dans quelle pièce du théâtre grec, tout païen qu'il est, se trouvent des scènes aussi choquantes.
Nous ne trouvons rien dans le Cantique des cantiques qui autorise Thypothëse des amours d'un berger et d'une bergère, rien surtout qui indique que Salomon ne soit pas l'objet aimé, et qu'il ne s'agisse pas, depuis le commencement du poëme jusqu'à la fin, des chastes caresses, non d'un amant et d'une amante, mais d'un époux et d'une épouse. Je reconnais que l'époux, en plusieurs endroits, est présenté sous les traits d'un berger. Mais ne sait-on pas que la poésie aime ces sortes de métaphores et d'allégories? Parce que Virgile est peint sous les traits d'un berger de Mantoue, voudra-t-on nier l'identité du berger et du poète? Ni le texte ni son interprétation traditionnelle ne permettent les audacieuses et coupables témérités des exégètes de
TAUemagne : loin de là, le texte et la tradition protestent contre elles.
On sait ce qui a facilité les conjectures et les fausses hypothèses de ceux qui repoussent absolument les lumières qu'apporte la tradition. Les anciens manuscrits sont très-sobres des avertissements et des indications que nos livres modernes prodiguent au lecteur. Les livres n'étaient alors écrits que pour les savants. Le texte hébreu, qui, à l'origine, était complètement dépourvu même de ponctuation, n'indique que par le sens du discours les changements de personnages. On a profité de cette lacune pour introduire dans le Cantique des cantiques des personnages de pure fantaisie.
Les sentiments de démocratie et d'animosité contre les putssantsi prêtés au berger et à la bergère par la nouvelle critiqué, se rapportent infiniment mieux au temps où ont vécu les exégètes suivis par M. Henan qu'à l'époque de Salomon; et, si plus tard on est obligé de chercher à quelle époque a pu naître l'hypothèse invraisemblable que nous combattons, on ne manquera point de signaler la nôtre. C'est de nos jours, et non du temps d'Osée, que l'on a inventé ces drames coupables où, comme dans le théâtre de Beaumarchais, le riche et le puissant sont toujours sacrifiés au pauvre et au plébéien, comme si les uns étaient nécessairement déshérités de la vertu, privilège insépa^ rable des autres*
CANTIQUE DE8 CANTIQUES. iQ
L'invraisemblance, ou plutôt T impossibilité deM'hypothèse du Triomphe de ïamour fidèle apparaît mieux encore quand on voit par quelles violences faites aux textes on est parvenu à rétablir.
M. Renan est obligé d'admettre, pour le besoin de sa cause, que, dans le texte hébreu, Tordre chronologique est renversé, a J*ai longtemps pensé, dit-il, que le seul moyen de porter remède aux troubles que semble offrir le plan du Cantique (rauteur aurait dû dire : aux troubles qu introduit m,on hypothèse dans le plan du Cantique) était de transporter quelques scènes. Il est certain que, dans Tétat actuel du poëme. Tordre chronologique de Taction est tout à fait renversé... Mais, au moment de réaliser Tentreprise hardie de toucher à un t^te aussi anciennement établi, la main m'a tremblé. » Il faut savoir gré à Tauteur même du mal qu'il n'apas fait; mais je m'étonne que, dans la voie de hardiesses inouïes où il s'engage, la main lui ait tremblé. Comment son bon sens n'a-t-il pas également reculé devant les tranchantes invraisemblances de son hypothèse? Ainsi, à peine la Sulamite est-elle renfermée dans le sérail, qu'elle exprime la ferme confiance que son amant va venir s'y reposer auprès d'elle, et que leurs amours vont continuer dans ce lieu d'où les hommes sont écartés avec une si inquiète jalousie. En effet, Tamant arrive et la voit sans la moindre difficulté. M. Renan a appris d'Ewald le moyen de distinguer les personnages. Ainsi, quand Salomon parle à la Sulamite, ilTappelle raîati^ mon amie. Voilà un moyen précieux de reconnaître les discours du roi» Vous concluez que jamais ce mot ne s'offrira dans la bouche du berger. Il n'en est pas ainsi. Le berger l'emploie aussi. M. Renan Tavoue; mais, dit M. Renan, jamais au vocatif! Ainsi le mot n'est la marque distinclive du discours du roi qu'à l'un de ses cas, au vocatif. Quelle critique profonde! — Plus loin, Salomon dit à la Sulamite : « Oui, tu es belle. » La Sulamite répond : « Oui, tu es beau. » N'allez pas penser que celle-ci a Tintention d'adresser cette parole à Salomon. Non, elle
l'applique au berger absent. Cest un jeu double^ dil M. Renan. Iliaul bien qu'il en soit ainsi, car autrement ce serait le roi et non le berger qui deviendrait Tami de la Sulamite, et le système serait renversé. « Quelque étrange que cela paraisse, dit M. Renap, il faut Tac* cepter. » — Mais pourquoi? Parce que l'ingénieux drame d'Ewald serait dérangé. Il faudrait revenir à la donnée traditionnelle de l'amour unique du roi et delà Sulamite. — Au verset 16 du premier chapitre, le dialogue que M. Renan suppose entre le roi et la Sulamite cesse tout à coup d'avoir un sens. Eh bien ! dit M. Renan, si ce verset présente un sens contourné, le lecteur sera libre d'y voir une chanson, une cantilène, que la bergère chantera devant Salomon, à Fiçtention de son amant et en signe de ralliement. Le rendez-vous est donné au milieu du sérail I Le lieu, il faut l'avouer, est étrangement choisi. Mais qu'importe? l'amant arrive dans le sérail. — Tout à coup la scène change, et le berger et la bergère sont transportés, sans qu'on puisse savoir comment, du harem dans le cellier du vigneron. Ne vous effrayez pas de l'invraisemblance : M. Renan vous dira que « la bergère, dont l'imagination n'a pu se détacher un moment de son village, se croit, en retrouvant son berger, réunie dans la ferme à celui qu'elle aime. La scène, dans le Cantique des cantiques^ n'est jamais rigoureusement localisée. » La bergère éprouve une défaillance : ne pensez pas qu'on aille lui porter secours. Non, le berger, au contraire, s^écrie : « Je vous prie, filles de Jérusalem, par les gazelles et les biches, ne la réveillez pas. )>
Nous ne sommes encore qu'à la fin du premier chapitre. Nous bornerons là notre analyse. Le lecteur, nous le croyons, est suffisamment édifié sur ces procédés inouïs, qui continuent jusqu'à la fin du cin^ quième acte de ce prétendu drame.
VU
A r invraisemblance du sujet M. Renan d ajouté une autre invraisemblance, celle du fait de la représentation théâtrale du Cantique
LE CANTIQUE DES CANTIQUES. 'il
des cantiques. Cest encore M. Ewald qui a tracé la route dans laquelle s'est engagé après lui le fidèle disciple.
Avant le professeur de Gôttingue, tout le monde pensait que le théâtre avait été inconnu des Hébreux, ou du moins qu'il avait été banni du milieu dlsraêl. Il est certain que, dansJoute l'histoire juive, avant les Hérodes, il n'y a pas trace de théâtre à Jérusalem, nul souvenir d'un personnel d'acteurs, ni d'institutions quelconques se rapportant à des représentations scéniques. M. Renan le reconnaît luimême. Hérode, dit-il, blessa profondément la conscience juive quand il construisit un théâtre dans sa capitale. « On peut même dire à priori que de telles institutions eussent offert bien vite une apparence de pratiques idolâtriques; nul doute que le peuple n'y eût vu des fêtes de Baal, et que, parmi les déclamations des prophètes, qui souvent poursuivaient des objets beaucoup plus inoffensifs, il n'y en eût de dirigées contre un usage aussi contraire à la simplicité du peuple hébreu. Le grand prêtre Jason encourut la malédiction de ses coreligionnaires pour avoir établi un gymnase à Jérusalem et avoir célébré des fêtes grecques... Le manque de goût pour les grandes fictions est l'un des traits de l'esprit sémitique. Les musulmans do nos jours sont restés Bdèles à cette ancienne antipathie. » On supposerait, d'après ces faits, que M. Renan va conclure contre l'hypothèse de M. Ewald. On se tromperait. M. Renan nie, il est vrai, l'existence d'un théâtre public, mais il admet celle d'un théâtre de famille, comme si toutes les raisons qu'il a alléguées plus haut ne s'appliquaient pas à l'un et l'autre théâtre; comme si le sanctuaire de la famille n'excluait pas aussi ce qui peut être malséant ou antipathique au sentiment national. L'esprit public peut-il donc différer de l'esprit des familles? Celte considération ne paraît pas s'être offerte à M. Renan. R se contente d'établir comme il suit son opinion :
« Comme le Cantique, dit-il, si l'on n'y voit quune composition littéraire destinée seulement à être lue, est inexplicable, la sécheresse et le décousu de certains passages démtant clairement un Kbretio destiné à être complété par le jeu des acteurs et la musique, on est forcément amené à supposer que le poème se représentait dans les jeux privés et en famille ! »
Je ne sais comment expliquer l'erreur de M. Renan, élayant de l'autorité de Bossuet, qui n'en dit rien, et de Lowth, qui ne la discute pas,
n LE CANTIQUE DES CANTIQUES.
sa débile hypothèse. « Une opinion, dil-il, développée d'abord d'une manière fort ingénieuse par Bossuet, puis adoptée par Lowth, se retrouve parfaitement admissible après les découvertes de la critique moderne; c^est que le Cantique se jouait dans les mariages. » Lowth dépose, il est vrai, dans le litige entre M. Renan et nous, mais contre l'hypothèse du drame rêvé par TAUemagne. « Si, dit ce consciencieux écrivain, ceux qui attribuent au Cantique le titre de drame prennent ce mot dans son acception ordinaire, ils veulent dire, sans doute, que dans cepoëme existe une fable ou action unique, complète, d*une étendue convenable, dans laquelle les incidents naissent les uns des autres, et qui, par une suite d'événements variés, parvient à un dénoûment. Or la solennité d'une fête nuptiale, considérée en ellemême, ne peut être regardée comme remplissant toutes ces conditions. Il ne nous reste qu'une connaissance très-imparfaite des cérémonies et des usages observés par les Hébreux dans leurs noces. Mais nous n'y apercevons rien qui nous puisse faire soupçonner qu'ils fussent de nature à engendrer une certaine variété d'événements, et à fournir matière à une action véritable et proprement dite. La joie seule y régnait; ce n'était qu'une chaîne non interrompue de plaisirs. Il pouvait bien sans doute survenir par hasard quelque événement extérieur qui produisît une révolution heureuse ou malheureuse, ou qui donnât naissance à une fable ou action propre et digne de ce nom. C'est le poëme lui-môme qui doit nous apprendre s'il en est ainsi. Or rien de semblable ne se montre ici à nos regards. Il n'y a que les sentiments des personnages qui varient, et cette variation consiste principalement en ce qu'ils languissent s'ils sont éloignés l'un de l'autre, et qu'ils se livrent à une joie réciproque quand ils sont réunis. Il n'est rien en tout cela qui caractérise une véritable action, ni qui se rapproche d'une fable proprement dite. »
Rien n'autorise donc l'hypothèse de M. Renan , ni l'autorité des noms, des traditions, ni la nature du poème. Le Cantique aurait-il par hasard été destiné à une représentation théâtrale parce qu'il est conçu sous la forme du dialogue? Mais alors il faudrait dire que plusieurs psaumes, tels que le xxiii**, le cxx** , étaient destinés aussi à la représentation théâtrale. Plusieurs pages des prophéties d'Isaïe, d'Osée, seraient aussi destinées au théâtre, puisqu'elles se résument dans un dialogue. Qui a imaginé sur un fondement pareil que
les églogues de Virgile et de Théocrile, pastorales qui se rapprochent du Cantique des cantiqueSy aient été écrites pour le théâtre? — En transportant sur le théâtre supposé des familles d'Israël les jeux scéniques des acteurs contemporains , on établit une hypothèse puérile. Il est difficile de retenir le sourire en voyant tout ce que prête M. Renan aux acteurs fictifs du Cantique : jeu double, aparté^ évanouissements. Ici la Sulamite tourne le dos aux femmes du chœur; là elle regarde son amant ; tantôt elle parle, tantôt elle chante, tantôt elle rêve, etc. Les décorations du théâtre sont soigneusement indiquées, les scènes sont partagées, et les cinq actes classiques s*y trouvent exactement comptés. Le Cantique est un libre tto parfait ! Comment M. Renan, avec des goûts classiques et le sentiment vrai des choses antiques dont il a. si souvent fait preuve, est-il tombé dans ces fantaisies qui étonnent dans un membre de llnstitut impérial de France ?
Citons. Jusqu'à ces derniers temps, on avait cru généralement que le premier chapitre du Cantique était un dialogue entre l'époux et l'épouse seulement, et personne n'avait osé localiser strictement la scène. Nous sommes loin de cette réserve.