‹ M. Renan et le Cantique des cantiquesChapitre 6 sur 6 · LA SULAMITE · texte numérisé non relu

LA SULAMITE

Comme un pommier au milieu des arbres de la foret, tel est mon bien-aimé au milieu des jeunes hommes. J'ai longtemps désiré m'asseoir à son ombre, et son fruit est doux à mon palais.

Les deux amants se réunissent.

LA SULANHE.

Il m'a introduite dans le cellier; Tétendard qu*il lève sur moi, c'est l'amour. (Au chœur.) Soutcncz-moi avec un peu de raisin, fortifiez-moi

avec des fruits, car je meurs d'amour... (EUe tombe en pâmoison entre les

bras de son amant et dit à demi-voix :) Sa main gauche souticnt ma tète, et sa droite me tient embrassée.

LE BERGER, au chœur.

Je vous en prie, filles de Jérusalem, par les gazelles et les biches des champs, ne réveillez pas, ne réveillez pas la bien-aimée, avant qu'elle le veuille.

Non, dit Hitzig, le Cantique n'a point été écrit pour le théâtre; et, pour s'en convaincre, il suffit de voir les suppositions forcées auxquelles on a recours. Il y a ici une complication qui n'est point dans le génie antique. (Die Sache erseheint alm complieirt um glaublich zu

2G LE CAimOUE DES CANTIQUES.

sein.) Si le Cantique des eantiqties est un drame, ce drame s'accomplit dans rimagination de Fauteur et du lecteur et passe devant l'esprit comme des tableaux apocalyptiques.

Que les partisans de l'interprétation littérale prennent garde à ce que rhypothèse du jeu scénique ajouterait de force à l'accusation d'immoralité portée contre le drame entendu comme ils le comprennent. Les familles d'Israël auraient été convoquées à chaque mariage pour être les témoins des évanouissements d'amants qui s'embrassent. On a osé dire qu'à ce moment la toile tombait. Ne serait-co pas là une immoralité de plus?

Nous arrivons à la question la plus grave du Cantique des cantiques. Est-il vrai que l'interprétation allégorique soit absolument impossible? M. Renan l'affirme. « Nul doute qu'à l'origine le Cantique ne fût un livre profane, dans le sens ordinaire que l'on donne à ce mot. Non-seulement aucune arrière-pensée mystique ne s'y laisse entrevoir, mais la contexture et le plan du poème excluent absolument l'idée d'une allégorie. L'allégorie du Cantique est un travestissement d^une o^vre d'art comparable et à une statue antique que l'art du a moyen âge a habillée en madone. » M. Renan s'est proposé « de la dépouiller un moment de ses voiles pour la montrer aux amateurs de l'art antique dans sa chaste nudité. »

A entendre M. Renan, l'allégorie ne serait que l'expression du raffinement d'un peuple vieilli, ou la protestation prudente d'un peuple opprimé. Les plus anciens exemples de ce genre de littérature dateraient en Perse et dans l'Inde du treizième et du quatorzième siècle de l'ère chrétienne. V effrayante simplicité de V esprit sémitique excluait toute combinaison religieuse^ vivante et variée. Rien ne fut plus éloigné du mysticisme que l'ancien esprit hébreu^ et en général que l'esprit sémitique. « L'idée de mettre en rapport le Créateur avec la

créature, la supposition qu'ils peuvent être amoureux Tun de Tautre, el les mille raffinements de ce genre, où le mysticisme hindou et le mysticisme chrétien se sont donné carrière^ sont aux antipodes de la conception sévère du Dieu sémitique. Il n'est pas douteux que de telles idées n'eussent passé pour des blasphèmes en Israël. » Enfin, l'origine de Tallégorie, « ce singulier genre de poésie, » ne serait pas encore une question éclaircie. M. Renan va si loin, qu'il refuse à Hafiz, poète persan du quatorzième siècle de notre ère, toute intention d'allégorie, pensant sans doute qu'il a vécu à une époque encore trop reculée pour avoir connu les raffinements du mysticisme.

Nous nous étonnons de trouver ici tant d'inexactitudes et d'erreurs. Il serait long de les relever toutes, et nous serions entraîné loin des bornes de notre sujet. M. Renan affirme, par exemple, que Hafiz n'a eu dans ses poésies aucune intention allégorique. N'est-ce pas contredire les commentateurs persans les plus rapprochés du poète par l'époqun où ils ont vécu, et par conséquent les mieux à portée de connaître ses intentions? Ensuite quelle invraisemblance! Hafiz était un ascète, derviche, et chef de derviches ; il est mort en odeur de sainteté parmi les musulmans; les pèlerins visitent encore son tombeau à Chiraz ; et cependant, d'après l'hypothèse de M. Renan, au milieu dune vie vouée à l'abstinence et à la chasteté, Hafiz eût chanté publiquement, dans des vers aussi ardents qu'ils sont gracieux, le vin, Tamour et la volupté! Ce que M. Renan affirme par rapport à rinde n'est pas plus convaincant. H existe un poème hindou, la Cita- Govinda^ qui a [le plus grand rapport avec le Cantique^ et dans lequel la contemplation, sous les traits d'une femme, Râdhâ, est représentée comme la seule digne de l'amour de Govinda. Mais comme ce poème ne remonte pas, selon Weber, au delà du quatorzième siècle, M. Renan en conclut aussitôt comme certain que, dans l'Inde, le genre allégorique n'est pas fort ancien. Il eût fallu prouver qu'avant la GtlaGovinda aucun poème de ce genre n'a pu exister dans l'Inde, supposition invraisemblable et que la perfection et la fermeté de la trame allégorique rendent inadmissible. On ne pourrait rien conclure de l'absence de poèmes allégoriques antérieurs, car combien de monuments de sa riche littérature ne sont point parvenus jusqu'à nous ! Combien de manuscrits en langue sanscrite n'ont encore été ni analysés ni traduits ! Max MuUer en élève le nombre à plusieurs milliers.

28 LE CANTfQVB DES CANTIQUES.

M. Renan bennira-t-il par hasard rallégorie de tous les livres antiques du brahmanisme et du bouddhisme ^ ?

M. Renan nous parait n'avoir point compris la question qu'il agite, et se faire une idée très-fausse de Tallégorie en elle-même et de son usage dans les temps antiques. Cette forme du langage humain lui semble une invention moderne, presque contemporaine de celle de rimprimerie, et trouvée un jour par un heureux hasard. Il raisonne sur les commencements de T allégorie comme on raisonnerait sur l'origine de la boussole. La Perse et l'Inde ne lui fournissant aucun exemple d'allégorie avant le treizième siècle de notre ère, il en conclut qu'aucun poème allégorique n'existait encore; et, par un autre procédé logique tout aussi singulier, il affirme, comme conséquence du fait de l'absence prétendue de l'allégorie dans les littératures indoue et persane, qu'elle a fait défaut partout et surtout en Palestine.

M. Renan ignore-t-il donc que le principe de l'allégorie est essentiel au langage humain? Qu'est-ce, en effet, que l'allégorie, sinon une métaphore développée et continuée ? Elle consiste à se servir d'un être de la création, d'un fait de l'histoire, ou même d'une fiction de l'imagination pour frapper plus vivement l'esprit et pour réveiller ridée d'un objet avec lequel ces choses ont des rapports de similitude et d'affinité. Le procédé fondamental de l'allégorie est contemporain de la raison et du langage chez l'homme. L'art de la peinture, de la sculpture, n'y a jamais été étranger. Les statues de l'Egypte et de la Grèce, aussi bien que les théraphim et les grossières idoles des peuples primitifs, révèlent l'usage de l'allégorie. On sculptait un homme pour représenter un dieu ; on peignait un lion en Egypte , un taureau en Chaldée, pour représenter un roi; on offiait partout un symbole pour représenter une idée. L'allégorie était le langage historique, visible encore sur les débris de Thèbes et de Memphis: et la mythologie grecque le montre partout. M. Renan prétend que Y exégèse allégorique a précédé V allégorie^ c'est-à-dire que les.

« On trouve des traces d'allégorie dans le Mahâbharata (voyez Fragments du Ma-hâhharata, traduct. de M. Pavie, p. 555); dans le S^rtparw (extrait du même poëme, traduit par E.Foucaux; Journal asiat., 1842, n** 1); dans Vicrama et Ourvasi (voyez la traduction de Langlois, Chefs-d'œuvre du théâtre indien). On peut consulter la préfoce du troisième volume du Bhâgavata-P(mrâna, par E. Burnouf.

commentateurs ont supposé l'allégorie avant qu'elle existât. C'est une hypothèse contre nature. Le langage primitif du peuple a été r allégorie par la même raison que le premier langage de Tenfant est toujours un langage figuré. Les termes propres et les noms abstraits sont toujours les plus difficiles à trouver; ils n'apparaissent que dans la langue d'un peuple déjà civilisé.

Les témoignages de l'existence de l'allégorie plus ou moins développée sont fournis par toutes les époques, mais surtout par les époqûes anciennes. On les rencontre en Egypte, dans l'Inde, dans la Perse, dans la Grèce, à Rome, en un mot partout. Comment M. Renan s'est-il donné tant de peine pour aller chercher des faits obscurs d'allégorie chez les soufis de Perse et chez les brahmanes de l'Inde ? La Grèce et Rome lui en offraient des exemples plus anciens sous la main; et, pour n'en citer qu'un seul, est-ce que les comédies d'Aristophane ne contiennent pas une foule d'allégories proprement dites ? La comédie des Oiseaux n'est-elle pas une allégorie continuelle? — Sans doute M. Renan ne traite pas de l'allégorie considérée en elle-même ; et il se borne à nier l'antiquité du poème allégorique. Mais comment ne s'aperçoit-il pas que l'usage universel de l'allégorie dans les arts comme dans le discours, dans le domaine religieux comme dans la vie profane, rendait un poème allégorique possible à toutes les époques? U n'y a ici qu'une question de degré; il ne s'agit que du plus ou du moins. — Mais revenons à notre sujet.

Rien n'est plus ordinaire dans l'Ecriture que cette forme de langage : on peut dire que la Bible est semée d'allégories. Si on les re« cueillait, on en ferait un gros livre, et on pourrait y étudier les modèles des divers genres depuis la parabole et l'apologue, jusqu'à l'allégorie du Cantique des cantiques.

Si l'on veut se rendre compte des raffinements que comportait lallégorie chez les Hébreux, qu'on lise celle où VEedésiaste trace la peinture admirable de la vieillesse (Eedésiaste^ xn). Parmi les allégories, il en est qui ont le plus grand rapport avec le Cantique. Les prophètes comparent souvent Israël à une épouse, à l'épouse de Jéhovah, L'alliance de Dieu et de son peuple, de Jésus-Christ et de son Église, est représentée sous la figure d'un mariage. « Le Seigneur vous a appelé à lui, disait Isaie à Israël (liv, 6), comme une femme... comme une femme qu'on a épousée dès sa jeunesse... » En effet, toute l'his-

toire du peuple de Dieu peut être ramenée à cette figure. Lorsqu'lsraël se détourne des voies de la justice et de la religion, Israël est une épouse infidèle et adultère; lorsqu'au contraire il marche dans le sentier du devoir, Israël est une épouse bien-aimée et comblée des faveurs de son époux. Si l'on osait employer ici un langage vulgaire, mais vrai, on dirait que Thistoire du peuple choisi apparaît dans les prophètes comme un ménage difficile où la vie se passe dans des querellés et des raccommodements continuels. Le plus souvent Israël est Tobjet des plus durs reproches, comme dans Osée (ch. i), dans Je* rémie (ch. ii) . Quelquefois aussi Israël reçoit les louanges et les caresses de son époux (Isaîe, lxu) . <x Je ne me tairai point en faveur de Sion , je n'aurai point de repospourTamour de Jérusalem... Tousserez une couronne de gloire dans la main du Seigneur et un diadème dans la main de votre Dieu. On ne vous appellera plus la répudiée... vous serez appelée la bien-aimée... Le jeune époux demeurera avec la vierge, son épouse; vos enfants demeureront en vous; comme Tépoux trouve la joie dans son épouse, votre Dieu se réjouira en vous. »

Le chapitre xvi d'Ézéchiel contient une allégorie longuement développée, où rhistoire dlsraël est retracée tout entière depuis la servitude d'Egypte jusqu'au temps du prophète. Le peuple de Dieu est représenté sous l'image d'une jeune fille arrachée dès sa naissance aux maux les plus extrêmes, nourrie, élevée par Jéhovah, qui lui prodigue les témoignages de l'amour le plus tendre et en fait sa fiancée.

« Lorsque vous êtes venue au monde, au jour de votre naissance, on vous a regardée d'un œil sans pitié, et on n'a point eu compassion de vous; mais on vous a jetée sUr la terre avec mépris.

a Passant auprès de vous, je vous vis toute souillée de votre sang, et je vous dis : « Vivez, vivez. »

c( Depuis ce tempsi-là, je vous ai fait croître comme l'herbe des champs; vous avez cru, vous êtes devenue grande, vous vous êtes avancée en âge; vous êtes venue au temps où les filles songent à se parer, votre sein s'est formé, vous avez été en état d'être mariée, et vous étiez alors toute nue et pleine de confusion.

« J'ai passé auprès de vous, et je vous ai considérée; j'ai vu que vous étiez nubile; j'ai étendu sur vous mon vêtement, et j'ai couvert votre ignominie. J'ai juré de vous protéger, j'ai fait alliance avec vous, dit le Seigneur votre Dieu, et vous avez été à moi.

« Je VOUS ai lavée dans Teau; je vous ai purifiée du sang qui vous souillait, et j'ai répandu sur vous une huile de parfum.

a Je vous ai donné des robes en broderies et une chaussure magnifique; je vous ai ornée du lin le plus beau, et je vous ai revêtue des habillements les plus fins et les plus riches.

a Je vous ai mis des bracelets aux mains et un collier autour du cou.

« Je vous ai donné un ornement d'or pour vous mettre sur le front, des pendants d'oreilles, et une couronne éclatante sur votre tôle.

« Vous vous êtes nourrie de la farine la plus pure, de miel et d'huile; vous avec acquis une parfaite beauté, et vous êtes devenue une reine.

« Et, après cela, vous avez mis votre confiance en votre beauté; vous vous êtes abandonnée à la fornication dans votre gloire, et vous vous êtes prostituée à tous les passants...

« Vous avez porté le poids de vos crimes et de votre propre ignominie, dit le Seigneur notre Dieu.

« Je vous traiterai comme vous le méritez, ayant méprisé les promesses que je vous ai jurées. Mais, après cela, je me souviendrai de Talliance que j'avais faite au jour de votre jeunesse, et je contracterai avec vous une alliance qui durera éternellement. »

En présence du fait général de la fréquence de l'allégorie dans la Bible, et en particulier de l'habitude où sont les prophètes de représenter Dieu et son peuple sous les traits d'un époux et d'une épouse, n est-ce pas se moquer que de déclarer d'une manière absolue que le Cantique des cantiques exclut nécessairement l'allégorie? Un homme sérieux éprouverait du moins le besoin d'examiner.

Comment expliquer dans la Bible la présence d'une poésie purement erotique? Le caractère profane et dangereux d'une telle composition eât certainement empêché qu'elle fût jamais insérée dans le canon des livres sacrés.

M. Renan ne comprend point le poids de cette raison, lorsque^ af-^ firmant sans motif avec Ëwald que le Cantique ne fut inséré dans le canon juif qu'après les Macchabées, il ajoute que, ce livre ayant été fort longtemps égaré, le fait de sa découverte parut si merveil-^ leux, qu'on le plaça, sans en demander davantage, au nombre des écrits sacrés. (Weil er sich wie durch ein Wundér ùus su aUer Zeit ge^

yi LE CANTIQUE I>£S CANTIQUES.

reiiet haêie.) Pour faire disparaître l'indécence de Tinsertion d'un livre voluptueux dans le corps des saintes Écritures, on supposa, ajoute M. Renan, que le Cantique renfermait une allégorie. — Ce petit romaH n'étonne point de la part de M. Ewald, écrivain qui passe avec raison en Allemagne pour un philologue fort savant, mais en même temps pour le constructeur d'hypothèses le plus résolu et le plus aventureux. Mais pourquoi se mettre aveuglément à la suite d'un tel guide? —La popularité d un drame, qui, d'après M. Renan, était l'accompagnement ordinaire des m)ces, ne s'opposerait-il pas à sa disparition et à son oubli. En second lieu, la découverte d'un livre antique depuis longtemps égaré n'en pouvait changer le caractère et n'amoindrissait pas le danger de ses peintures voluptueuses. Les scribes du temps des Macchabées n'eussent donc point admis, même dans l'hypothèse d'Ewald, le Cantique au rang des livres sacrés.

La tradition talmudique touchant l'interprétation allégorique du Cantique est évidente, et, à quelque époque qu'on invoque ce témoignage, on voit qu'il suppose une croyance juive remontant aux temps les plus reculés. « Le monde entier, dit le Talmud^ ne vaut pas le jour où Israël reçut le Cantique. Tous les livres de la Bible sont saints, mais le Cantique des cantiques est le saint des saints. l' est entre les autres cantiques comme un pain fait de la fleur de la farine des autres. » On s'accordait pour y reconnaître la peinture allégorique des intimes rapports d'Israël et de Jéhovah, sans cependant s'expliquer nettement sur le point de savoir si Salomon représentait Jéhovah ou bien le Messie, ce prince de la paix auquel l'étymologie du nom de Salomon semblait faire allusion. Le Targum du Cantique y découvrait l'histoire d'Israël depuis la captivité jusqu'à la délivrance complète de l'oppression exercée par Babylone et les autres royaumes ennemis du peuple choisi. La Cabale altéra la donnée traditionneUe et inventa une explication allégorique en rapport avec ses rêves gnos^

LE CANTIQUE DES G«TltilJfe.S. 55

liques. Salomon était l'intellect actif; la Sulamite Tintellect passif, intellectus nialerialis.

L'Eglise, dès les premiers siècles, interpréta le Canliqtie des cantiques dans un sens qui n'a pas varié. Salomon représente Jésus-Clwisl; la Sulamite, l'Église; et le poème sacré n'a point cessé d'être considéré comme la prophétie et la glorification de l'amour du Christ pour son épouse mystique. Origène employa douze volumes à l'exposition de cette interprétation. Théodoret pouvait déjà de son temps s'appuyer sur une chaîne de témoignages consacrant l'allégorie développée par Origène. L'opinion de Théodore de Mopsueste fut considérée comme une hérésie. Saint Cyrille alla si loin dans l'interprétation universellement reçue parmi les catholiques, qu'il vit dans la litière de Salomon l'image delà croix de Jésus-Christ; dans la pourpre du carreau, fe manteau d'écarlate; dans la chaussure argentée du roi les trente deniers de Juda; dans la couronne des noces, la couronne d'épines. La tradition de l'Église latine touchant le Cantique est manifeste dans les écrits de saint Cyprien, de saint Ambroise, de saint Jérôme.

Aucun des livres de la Bible n'a exercé sur le moyen âge une influence plus irrésistible. C'est dans ces pages sacrées que la mystique de ce temps trouve sa vie, son expression, ses traits les plus vifs et ses images les plus fortes. Si la scolastiqiie a puisé dans le reste de la Bible ses arguments et comme sa raison, c'est dans les pages entlammées du livre des divines amours qu'elle a trouvé son cœur. Saint Bernard, saint Thomas d'Aquin, Gerson, ont regardé l'explication du Cantique comme la plus haute tâche de la théologie. Quels trésors de doctrine et de piété n'y ont pas découverts les Anselme, les Bonavenlure, les Richard de Saint- Victor, les Rupert? etc. Ces grands docteurs ont élargi le cercle de l'interprétation; et, sans cesser d'y reconnaître avec les Juifs l'amour de Jéhovah pour son peuple, et ayec les Pères l'amour du Christ pour son Église^ ils ont monlré que le Cantique était encore l'expression des chastes et doux rapports de l'âme avec son Dieu, suivant cette parole de saint Bernard : Quod simul enim omnesplene integreque possidemu^y hoc singulisine contra > dictione participamus. Ainsi se résout l'objection que M. Renan fait contre l'interprétation allégorique qu'il appelle une forêt de contradïc^ tions. Les explications produites par la synagogue et pai* l'Église n'ont

rien de contraire, et elles se fondent dans Tidée générale de i'aniour réciproque de Thomme et de Dieu. L'Église, en voyant la figure de Marie dans la Sulamite, a fait une application nouvelle du même principe qu'elle n'altère ni n exagère.

L'altération de la tradition allégorique, chez les chrétiens, a commencé avec Luther, dont Tàme fermée aux di>ines communications, glacée par l'hérésie, abaissée par la flatterie, vit dans la Sulamite le type de l'Etat, la glorification de la bonne police des gouverneniants et de la paix des nations. C'était là une déplorable répétition des flagorneries du poème Theuerdank^ composé au seizième siècle par le courtisan Pfmzing, qui célébrait sous des traits allégoriques l'empereur Maximilien r et l'impératrice Marie de Bourgogne. Mais, nonobstant, la grande tradition de l'allégorie du Cantique est restée pure dans l'Eglise catholique; et cette perpétuité sans altération essentielle en montre Tautorité. C'est en vain qu'on nous opposerait les explications particulières d'Aponius au dix-septième siècle, de Lucas, abbé de Cornelienberg près Leyde, de Nicolas de Lyra et de Corneille Lapierre, elles peuvent être aisément ramenées à l'idée-principe qui inspire toutes les interprétations catholiques, à l'amour réciproque de l'homme et de Dieu, amour figuré dans le Cantique et manifesté diversement dans l'histoire.

L'examen des caractères intrinsèques du Cantique conduit aux mêmes conclusions que le témoignage de la tradition.

Le titre du livre insinue que le Cantique est une allégorie. Car, dit Magnus lui-même, si l'auteur de ce titre avait cru que le poëme fût un chant d'amour profane, comment l'aurait-il appelé le Cantique des cantiques ? « C'eût été une véritable pasquinade dirigée contre les autres livres de la Bible. » Qui donc aurait voulu placer une poésie de ce genre au-dessus du cantique de Moïse, de Débbora, d'Anne et de David, au-dessus des écrits des prophètes? On les appelle quelquefois cantiques {schirim)^ nullement cantique des cantiques.

Le Cantique des cantiques est Fanalogue parfait du psaume prophétique xuY, ou plutôt ce psaume est le compendium du Cantique. Son titre pro dilecto indique aussi un chant d'amour. Le bien-aimé est, selon tous les Pères, le Salomon messianique glorifié dans le poème sacré dont nous défendons Tinterprétation traditionnelle. Dans le psaume, Fépoux est le plus beau des enfants des hommes; dans le Cantique^ il est le préféré entre dix mille (v, 10). Dans Tun et dans l'autre, c'est un roi (melech)^ titre prophétique non accompagné de l'article, c'est-à-dire le roi par excellence, le roi des rois. Dans l'un et 'dan$ l'autre, c'cfet une reine belle entre toutes les autres femmes, la reine par excçllQnce, la bien-aimée entre toutes. Dans le Can^ tique et dans le psaume, l'innocence et la beauté sont représentées sous l'image des lis. La noblesse, la gloire, la majesté du roi, sont dépeintes dans le psauipe (4-6) comme dans le Cantique (v, 11, 14, 15). L'emploi des mêmes mots correspond au retour des mêmes idées. Ici c'est une tour d'ivoire, là un palais d'ivoire; dans l'un et dans l'autre c'est le même cortège et la même pompe nuptiale. Il est donc clair que, si T interprétation allégorique est acceptée pour le psaume, elle doit l'être aussi pour le Cantique. Or non-seulement les catholiques, mais les protestants ont cru le psaume xuv^ un psaume messianique.

On en peut dire autant du psaume lxxi®, qui développe le même thème, expose les mêmes pompes royales, chante les mêmes joies : c'est le même hymen mystique.

Les passages des prophètes qui se rapportent au Cantique des cantiques révèlent tous une allégorie; et il est étonnant combien les images se ressemblent. On voit que le Cantique était pour eux un modèle très-étudié.

Qu'on nous permette de citer ici un parallèle établi par Hengsten* berg entre quelques textes du Cantique et certains traits tirés des prophètes. Le professeur de Berlin croit découvrir des rapports nombreux et quant à l'idée et quant à l'expression. Les prophètes, selon lui, appliquent presque tous à Israël ce que Salomon dit de la Sulamite, et à Jéhovah ce que le Cantique dit de Salomon.

Oiée: XI, 4. « Je les attirerai par les cl larmes des hommes, par les liens de Tamour

Canlinne ; ii, 3. Tei qu un pommier entre ies arbres des forêts, tel mon bienaimé entre les enfants des hommes. Je me suis reposée sous son ombre désirée ; et son fruit est doux à ma bouche.

XIV, 6. Je serai comme les roses, Israël germera conmie un lis. Sa racine se développera comme les plantes du Liban.

XIV, 8. Ils viendront et ils se reposeront sous Tombre du Seigneur.

Ils vivront du plus pur froment.

Ils germeront comme la vigne.

Le nom dlsraêl sera parfumé comme les vins du Liban. JeTaimerai comme un sapin verdoyant.

C'est moi qui vous ferai porter du iruit.

il, 14. Vous habitez, ma colombe, dans le creux des rochers,- dans les enfoncements élevés de la pierre.

j, 16. Oui, tu es beau mon bien-aimél oui, tu es charmant...

1, 6. 0 vous, le bien-aimé de mon âme, apprenez où vous paîtrez votre troupeau, où vous le ferez reposer à midi, au milieu des troupeaux des bergers.

Abdias : Ton orgueil t'a séduit, ô Israël, parce que tu habites dans les creux des rochers et que ta demeure est derrière des murailles élevées.

Joël: xxxm, 17. Vos yeux'contempleront le roi dans Téclat de sa beauté ; ils verront la terre vers laquelle on accourra de loin*

— VI, 2, 3. Je puis comparer Israël à

une prairie agréable et délicieuse.

Viendront des pasteurs avecleurs

• troupeaux; ils dresseront leurs

tentes auprès d'elle.

I, 4. Ëutraine*moi après toi, courons ensemblet..

— ixxiy 3. Fille de Sion (Israêl)i je vous ai aimée d'un amour éternel, et je vous ai attirée à moi par une tendre compassion.

i, 5. Les enfants de ina iiièie se sont élevés contre moi, ils m'ont mis dans [les vignes pour les

garder.

Éx4cliiel : 0 Israël, vous serez couverte de confusion, lorsque vous recevrez avec vous vos sœurs aînées ot vos sœurs puînées.

Comique : iv, i. Votre cou est comme la tour de David, bâtie de murailles où mille boucliers sont suspendus* avec les armes des plus vaillants.

Éx-echiel : xxvii, 10, U . Les Pei'ses, ceux de Lydie et ceux de Libye... ont suspendu dans vous, ô Israël, leurs boucliers et leurs casques...

Les Gamadéens qui étaient sur >us tours ont suspendu leurs car- (iuois le long de vos murs afiji ({ue rien ne manquai à votre beauté.

« N'est-il pas, dit encore Hengstenberg, plus- que probable que, lorsque Isaife (ix, 5) appelle le Messie prince de la paiXj il fait allusion à Salomon, figure de la gloire du Christ, au Salomon du Cantique (m, H)? Dans les deux textes on célèbre le règne de cette paix qui, suivant Isaïe, ne doit phis avoir de fin. — On lit dans Ezéchiel (xvi, H) : « Je te décore de parures, je donne des bracelets à tes mains et un collier à ton cou. » Les commentateurs expliquent cette parole en disant que la loi de Dieu était Tomemènt de Tépouse; et que les bras et le cou étaient particulièrement décorés parce que les mains et la voix doivent surtout concourir aux bonnes œuvres. N'est-ce pas la même interprétation allégorique qui convient à ce passage du Cantique des cantiques (i, 10) : « Votre cou est orné de filets de perles; nous vous ferons des chaînes d'or pointillées d'argent? » Il y a même dans les deux textes des jeux de mots qui mettent sur la voie d'une interprétation tout à fait dans le goût oriental : Thorim omn (suite de perles) rappelle Thora (loi) mn, comme ''Ty (hadi), ornement, rappelle nnv hédouth (loi). Ce rapport est d'autant plus frappant, que partout dans la Bible l'union de Jéhovah et d'Israël est représentée sous l'image d'un hymen. Les prophètes continuaient la métaphore et cherchaient les images qui s'y rapportaient. »

Le Nouveau Testament ne fait-il jamais allusion au Cantiquel II nous semble qu'il serait téméraire de l'affirmer. « Considérez les lis des champs, dit Jésus-Christ, je vous dis en vérité que Salomon dans toute sa gloire n'a pas été vêtu comme l'un d'eux? » « Je suis la fleuï* des champs et le lis des vallées, dit l'époux à la Sulamite. » — Jésus-Christ donne à son Église ce conseil : <c Que votre lampe soit allumée entre vos mains. . . afin que, lorsque reviendra l'époux, la porte lui soit aussitôt ouverte.» «J'étais endormie, mais mon cœur veillait, ditrépouse; j'ai entendu la voix de mon bien-aimé qui frappait, et qui disait : Ouvrez-moi. » {Cant.^y, 2.) « Celui qui possède l'épouse est l'époux, dit saint Jean-Baptiste. L'ami de l'époux... se réjouit à cause de la voix de l'époux. Majoie a été complète. » (Jean, m, 29.) «J'entends la voix de mon bien-aimé, dit l'épouse, le voici... Voilà mon bienaimé qui me parle et me dit, levez-vous Mon bien-aimé esta moi

et je suis à lui. »

Saint Paul, dans l'épître aux Éphésiens(v, 27), fait cette peinture de l'Église :

« Le Christ a aimé son Église et il s'est donné pour elle, pour lu sanctifier et la purifier par Veau et la parole dévie, pour qu'elle fût devant lui pleine de gloire, sans tache, c'est-à-dire sainte et immaculée. » L'époux du Cantique dit à l'épouse : « Vous êtes toute belle, ô mon amie ! et il n'y a point de taches en vous. » « Que vous êtes belle, ô mon amie, que vous êtes belle I »

Il convient d'insister sur ce texte important où saint Paul suppose comme une vérité familière aux chrétiens. de. son temps que l'Église est l'épouse de Jésus-Christ, comme dans le mariage la feiQme est l'épouse de l'homme : a Femmes, soyez soumises à vos maris, comme au Seigneur, parce que le mari est le chef de la femme comme Jésus- Christ est le chef de l'Église; aussi est-il le sauveur de son corps. Mais comme l'Église est soumise à Jésus-Christ, les femmes aussi doivent l'être de même en toutes choses à leurs maris. Et vous, maris, aimez vos femmes comme Jésus-Christ a aimé son Église, et qu'il s'est livré à la mort pour elle... Nul n'a jamais haï sa propre chair, mais chacun la nourrit et l'entretient comme Jésus-Christ l'Église, parce que nous sommes les membres dé son corps, formés de sa chair et de ses os. C'est pourquoi l'homme abandonne son père et sa mère pour s'attacher à sa femme, et, étant deux, ils ne seront qu'une même chair. » La réflexion par laquelle saint Paul termine est digne de remarque : « Le mariage, dit saint Paul, est un grand mystère en Jésus-Christ et en son Église. » En effet, l'union conjugale, qui avait été l'image de l'ancienne alliance, est devenue l'image de la nouvelle. Voilà pourquoi le Cantique des Cantiques, sans cesser d'être la glorification des rapports de Jéhovah et d'Israël, est aussi le chant d'amour de Jésus-Christ et de son Église. Dans l'un et l'autre cas on découvre le but mystique en vue duquel le Saint-Esprit l'a inspiré.

Le Nouveau Testament confirme donc la réalité de l'allégorie dans laquelle Jésus-Chsist est représenté sous les traits de l'époux, et l'Église sous les traits de l'épouse. D'autres textes encore le prouveraient au besoin ; qu'il nous suffise ici d'indiquer saint Matthieu (ix, 15), saint Jean (iir, 29), Y Apocalypse (ix, 7), saint Paul (Il Cor., xi, 2; Eph., V, 25).

Ce n'est donc point sur des fondements légers que les interprètes catholiques ont fondé leur opinion de l'interprétation allégorique du Cantique. Nous savons qu'il ne s'agitpoint ici d'un article de foi im-

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posé au chrétien, et nous considérons la détermination de rallégorie du poème inspiré, comme une question libre; mais n'est-il pas mille fois plus croyable que le Cantique, vu la magnificence et la solennité de son langage, renferme un chant allégorique dont Tobjet est grand comme Dieu et son Église, plutôt que les amours d un berger et d'une bergère, d'Aucassin et de Nicolette? Je demande si le ton du poème est bien en rapport avec le langage des bergers et des vigneronnes ? Sans doute la poésie prête son charme à toute chose ; mais Virgile et Théocrite font-ils donc parler leurs bergers comme le Caintique ferait parler les siens? J'admets la différence entre le langage oriental et celui de nos pays occidentaux. Mais je prends à témoin le lecteur le plus prévenu, et je lui demande si les paroles suivantes sont bien le langage d'un berger : a Quelle est celle-ci qui s'élève du désert comme une colonne de fumée, exhalant l'odeur de la myrrhe, de l'encens et de toutes les poudres du parfumeur? Voici le palanquin de Salomon etc.. (ni, 6 — H). Venez du Liban, mon épouse, vous serez couronnée, etc. Votre cou est comme la tour de David, bâtie pour servir d'arsenal, où sont suspendus mille cuirasses et tous les boucliers des braves Nous vous ferons des

chaînes d'or pointillées d'argent... Votre tète s'élève comme le mont Carmel, vos cheveux sont comme la pourpre des rois teinte deux fois? » etc. Quel insensé aurait mis dans la bouche d'ungardeur de moutons un langage aussi royal? Que M, Renan relise Théocrite ou consulte les poèmes de l'Inde et de la Perse, il ne trouvera nulle part une telle invraisemblance de langage.

Sitôt que l'on sort de l'interprétation allégorique, on se heurte à chaque pas contre des difficultés inextricables, tandis que, lorsqu'on considère le Cantique comme un épithalame sacré, un chant prophétique, analogue au psaume xliv% tout s'explique, tout s'éclaire, tout s'élève, tout s'harmonise. Salomon, qui aimait, dans les choses terrestres, les richesses, la prodigalité, le magnifique, le sublime, a transporté dans le Cantique cette même splendeur, et il a chanté le Roi des siècles dans un langage de roi.

Nous avons toujours supposé jusqu'ici que Salomon était rauleui du Cantique. Personne en eifet n'en avait douté jusqu'à ces derniers temps. Ewald lui-même, et M. Renan après lui, reconnaissent dans le poëme l'empreinte d'une époque très-voisine du règne de Salomon. Ils ne disent ni l'un ni l'autre que ce prince en est l'auteur et ils ne peuvent l'avouer. En effet , le rôle qu'ils font jouer dans le drame à Salomon, rôle évidemment sacrifié et parfois ridicule ^ exclut formellement l'hypothèse que le fils de David en soit l'auteur. « Une foule d'endroits, dit M. Renan, laissent percer une nuance d'opposition et de mauvaise humeur contre le harem de ce prince et contre les mœurs que la royauté somptueuse du fils de David fit prévaloir. Plusieurs versets (viii, 7, H, 12) renferment une amère dérision de sa puissance, n est donc certain que le titre actuel a été ajouté à une époque relativement moderne. » La base de cette argumentation est, on le voit, ^hypothèse déjà réfutée des amours et de la victoire d'un berger et d'une bergère. Le lecteur le sait, cette fiction ne soutient pas l'examen. Tout, dans le Cantique j désigne Salomon comme son auteur. La garde du roi, composée de soixante hommes, son arsenal contenant mille boucliers, son sérail renfermant soixante reines et quatrevingts concubines,voilà des chiflres qu'uri écrivain des règnes qui suivirent Salomon n'aurait point trouvés.

Ces chiffres modestes, comme l'observe lui-même M. Renan, fussent devenus des milliers de milliers dans la bouche d'un poëte traçanl un idéal hyperbolique. On peut même affirmer que Salomon a écrit son poëme au commencement de son règne, à une époque où ce roi n'avait pas encore exagéré le luxe et sacrifié complètement à la volupté, puisque le chiffre de soixante reines et de quatre-vingts concubines est encore loin d'atteindre les sept cents femmes du premier ordre et les trois, cents du second dont le vieillard s'entoura. La description du lit de Salomon , celle de la tour de David , les comparai-

sons tirées de la tour d'ivoire, de la tour du Liban ; la mention de la vigne que Salomon possédait sur le Baal-Hamon; la couronne de noces donnée par Bethsabée, sont des traits qui conviennent parfaitement à la plume de Salomon. Le troisième livre des Rois (v, 12 sqq.) nous apprend que ce prince avait la plénitude de la science des choses naturelles, et qu'il pouvait parler de toutes les plantes, depuis l'hysope jusqu'au cèdre, et de tous les animaux. « Eh bien , dit Delitsch, que Ton se fasse du Cantique des cantiques l'idéeque Ton voudra, toujours est-il que Ton sera forcé d'y reconnaître le témoignage d'une vraie science des choses naturelles , les préoccupations d'un observateur, une imagination de poète exaltée par l'amour des beautés physiques du monde, en un mot les qualités et les défauts qui firent la gloire elle malheur du règne de Salomon. La mention de Pharaon, de ses chevaux et de ses chars, celle des tribus de Cédar ; les connaissances géographiques de la Palestine et de ses environs , de Jérusalem, de Thersa , de Galaad , des eaux d'Hesbon, du Carmel, de la plaine de Saron, d'Engaddi, de Baal-Hamon et de ses vignes, d'Amana, du pic Schenix , se rapportent bien aux connaissances variées d'un prince qui, par goût et par état, n'était étranger à rien de ce qui pouvait intéresser son administration et ses plaisirs. Sa passion pour les chevaux d'Egypte, cet élément de sa magnificence , ne se révélet-elle pasjdans la comparaison hardie qu'il fait de son épouse avec les cavales du Pharaon? L'auteur et le sujet se confondent. Enfin le titre du poëme, que, par une supposition toute gratuite, on attribue à un écrivain d'une époque postérieure , désigne certainement Salomon.

Il est difficile de comprendre comment M. Renan trouve dans la citation de Thersa et de Jérusalem une preuve que le Caiitiqne n'a été composé qu'après le schisme.

« L'auteur du poëme, dit le critique, oppose ici les capitales des deux royaumes d'Israël et de Juda. » Mais où donc M. Renan puise-t-il dans le texte l'idée d'opposition, et qu'est-ce qui indique qu'il s'agisse ici de deux capitales? Était-il donc nécessaire que Thersa fût une capitale pour que son nom fût placé auprès de Jérusalem ? On met tous les jours le nom de Bordeaux auprès de celui de Paris, et on ne veut pas parler de deux capitales. Il y a plus; si le Cantique avait été écrit, ainsi qu'on le suppose, au moment où le schisme excitait l'ani-

mosité la plus vive, Jérusalem aurait-elle obtenu, sous la plume d'un écrivain séparatiste, la place d'honneur qu'on lui assigne ? Thersa, au temps de Salomon, était déjà, par son importance et sa beauté, la seconde ville du royaume, et c'est pour cela que les rois d'Israël en firent leur résidence royale jusqu'à la création de Samarie par le roi Amri. Salomon pouvait donc la vanter; mais un Juif fidèle, le schisme consommé, eût omis Thersa par la même raison qu'un écrivain schismatique eût omis Jérusalem. Nous sommes donc ramenés à un temps antérieur à la révolte de Jéroboam. Noti-seulemcnt il n'y a nulle trace, dans le Cantique, de l'existence de la division si fatale a la fortune du peuple de Dieu, mais nous trouvons des indications suffisantes pour faire conjecturer qu'elle n'était pas encore consommée au moment où le poëme a été écrit.

L'auteur vanterait-il assez magnifiquement la forteresse d'un ennemi pour comparer le cou de la Sulamite à la tour de David bâtie pour servir d'arsenal et où sont suspendus mille cuirasses et tous les boucliers des braves (iv,4)? Lorsque, deux versets plus haut, l'auteur parle de Galaad, n'en doit-on pas conclure que Jérusalem était alors la capitale de ce pays?

Tous les éléments de critique se réunissent donc pour attribuer le Cantique à Salomon. « Le sentiment du livre, dit Kleùker, le ton général, la manière pompeuse, élégante et naturelle, indiquent les beaux temps du royaume de Juda. » « L'esprit vif et enjoué du poète, dit Dôpke, révèle un écrivain à l'esprit duquel ne s'offrent que des images fières et gracieuses. »

Il est invraisemblable que le Cantique ait été composé à l'époque calamiteuse d'Osée. Ce prophète comparait aussi Israël à une femme, mais à une femme coupable, souillée et humiliée. Il ne trouvait dans son imagination que des images sombres en rapport avec l'infortune qui pesait sur son cœur de tout son poids. A cette époque, il convenait de dire avec Jérémie (xxv, 10) : « Il n'y a plus de paroles de bonheur et d'allégresse : la voix de l'époux et de l'épouse ne se fait plus entendre. » Des nuages voilaient les joies, tandis que, dans le Cantique^ la splendide lumière du temps de Salomon rayonne de toutes parts.

Terminons cette longue et ingrate polémique par une citation de Théodoret, ce vengeur éloquent et docte des blasphèmes de Théodore de Mopsuesle. Lui aussi se plaignait qu on mit de son temps en circulation sur le Cantique des cantiques des fables plus dignes d'entretenir le radotage de vieilles femmes que de préoccuper des savants : [i.60ouç 8é Tivaç oûBè '^pcu^ioiq wapaXtjpouaiv àp[ji.6T:ov:a<; u<paiv6vT(ov ; fabulas quasdam ne aniculis quidem delirantibus dignas contexunt,

« Les saints Pères, si supérieurs en doctrine et en sagesse, ont placé, dit Théodoret, le Cantique des cantiques au rang des saintes Écritures, ce qu'ils n'eussent pas fait, certes, s'il fallait l'interpréter littéralement. Dans cette hypothèse, il ne serait qu'un livre de libertinage et d'intempérance ( àxpaafaç !x®'^ ^*^ f tXr^^ovtaç) . Esdras inspiré de Dieu aurait- il mis le Cantique au nombre des livres canoniques? Les fruits de l'Esprit- Saint, dit saint Paul, sont la charité, la joie, la paix, la patience, la longanimité, la douceur, la foi, la modestie, la continence, la chasteté. Beaucoup de Pères ont commenté ce livre sacré ; un plus grand nombre ont orné leurs écrits de ses citations. Eusèbe, Origène, Cyprien, le martyr couronné de Carthage, Basile, les deux Grégoire, dont Tun fut l'ami et l'autre le parent de Basile, le courageux soldat de la foi, Diodore, ont tous constaté dans le Cantique des cantiques un sens spirituel. La chose étant ainsi, conviendrait-il que, dédaignant le sentiment de ces grands hommes, et méprisant le Saint- Esprit lui-même, nous suivissions nos propres pensées, ne prenant pas garde à ces paroles de la Sagesse : Cogitationes mortalium timidse et incertx providentiy.. Et celles-ci de l'Apôtre : Evanuerunt in cogitationibus suis; et obscuratum est insipiens cor eorum. Disons plutôt

4i LE CANTIQUE DES CANTIQUES.

avec Pierre : Il vaut mieux suivre Dieu que les hommes : An justitm est in conspectu Dei vos potins audire quant Deum judicare. Nos enim non possumus qux vidimus per Spiritum sanctum et audivimns non loqni. »

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