NEGATION DE L'AUT
siasiMC. La négation exclut l'art, qui est affirmatit par essence. Toute œuvre d'art est un acte de foi. L'empire de la négation est im empire vide, c'est l'empire de la mort. Au moins la négation y devrait régner en silence, car la parole suppose une affirmation.
Mais le silence serait logique , et rien ne le sera dans cette destruction épouvantable. Credidi , propter quod locutus sum : celui-là seul qui croit a le droit de parler. Le nihilisme ne croit ni n'aime. Il ne voudrait pas corriger le monde, parce que les défauts du monde sont amusants Je suis malade , et vous ne voulez pas me guérir, parce que ma maladie est curieuse. Mais pourquoi donc alors me parlez-vous? Vous qui n'avez rien à m'apprendre , et qui ne voulez rien me donner, de quel droit, au milieu de l'humanité qui a besoin et qui espère, élevez-vous votre voix ennemie? Le nihilisme devrait être muet comme la tombe, puisqu'il est froid comme elle, et cependant il parle ! De quel droit? Je vous le demande au nom de l'art. H parle, et il parle de l'art! Cette contradiction suprême, dont l'absence serait une ombre de grandeur, et cacherait sous un manteau de deuil les autres contradictions, cette contradiction suprême ne lui est pas épargnée. Il parle, et pourtant voici sa devise : Vous qui entrez, laissez ici la joie! La joie, don de l'amour, la joie, jeunesse et splendeur de l'âme ! la joie, triomphe de l'art, soulèvement radieux qui
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rend léger 1(; poids de la vie! la joie, qui lait la beauté du matin , le calme de la journée, la clarté des nuits et la solennité des soirs!
Pitié pour ceuK qui ont desséché clie/ eux-mêmes el chez les autres la soiuce sacrée; de la joie! La négation est froide et triste! Ils ont renoncé an ravissement!
Ils ont renoncé à l'arl ! J/art esl la splendeur royale de l'idée. L'amour est si nécessairement la base de l'art, que l'artiste qui est poussé par un autre mobile n'a pas même le triste honneur d'être ini coupable sérieux. I/artisIe ([ui n'ainie pas est ridicule. L'art affirme à la fois la raison et l'amour ; sa grandeur nous est parfaitement incotuuie; nous en avons fait je ne sais quel misérable et mauvais passe-temps. Parmi les hommes vulgaires, les uns croient que l'art est un exercice soumis à certaines règles, et dont on vient à bout au moyen de certaines formules; les autres le prernient pour un fou qui a le désordre même pour condition, pour essence. Or voici la vérité : la poésie et la musique, qui vivent d'amour, ont leurs racines dans les mathématiques , inflexibles et absoliunent exactes, comme si l'amour et l'ordre, qui quelquefois nous semblent ennemis, mettaient je ne sais quelle intention, je ne sais quelle affectation a se proclamer unis dans ces hautes manifestations d'eux-mêmes. Pour les hommes vulgaires, l'art, ou plutôt, pour parler leur langage, les arts sont complètement
séparés de la science, laquelle est elle-inéme séparée (le la vie. Cetlo séparation des choses le plus profondément unies ressemljje à luie sorte de folie et de n)ort universelle. La folie et la mort, n'est-ce pas la pi'rle complète, l'oubli radical de l'unité ?
\ oule7.-vous mesiuer la portée intelK'cluelled un liomine, ne vous demandez pas s'il est doué de tel ou tel talent : les aptitudes spéciales sont souvent dévolues aux hommes médiocres. Demandez-vous quelle est sa conception de l'unité; la réponse donnera sa mesure.
Je ne veux pas faire ici une théorie de l'art, mais je dois dir<' en un seul mot le sens de ce grand mot. L'art est le balbutiement de l'homme (jui. chassé du Paradis terrestre et non arrivé au Païadis céleste , célèbre encore et célèbre déjà la beauté perdue. Il est tombé ; le lieu de la beauté est fermé pour lui; mais l'exilé trace sur la terre étrangère une esquisse de la patrie. Peut-être l'art occupel-ildansl'ordie intellectuel la même place que l'espérance dans l'ordre moral. L'art est une initiation, un essai, un tàtoiniement ; c'est un coup tie main que l'honune tente pour saisir l'idéal . un pressentiment, mi souvenir.
La beauté est la forme (|ue ramcuu- donne aux choses. Dieu est le poète su[)rén»e ; il est aussi l'amour absolu. Il y a un être qui est la contradiction vivante de l'art, c'est le premier négateur du «lieu poète et amour, celui qui ne fait rien, puis-
qu'il fait le mai, celui que l'œil humain fait pour la beauté ne pourrait contempler dans sa forme véritable, celui qui a arraché à la grande extatique cette exclamation extraordinaire : I^e malheureux! il n'aime pas!
Son nom impersonnel est laideur, son nom personnel est Satan.
Écoutons maintenant M. Renan parler de l'art, ici , conime presque toujours , M. Renan parle au nom d'un autre. Il ne dit pas : Voilà ma pensée, il se met à couvert derrière quelqu'un et propose quelques restrictions. Dans un article fort travaillé sur Feuerbach et la nouvelle école hégélienne, M. Renan déclare et expose , au nom de l'Allemagne, la supériorité de l'esthétique païenne sur l'esthétique chrétienne.
« Païen par nature et surtout par système littéraire, Goethe, dit M. Renan, devait peu goûter l'esthétique qui a substitué la gausape de l'esclave à la toge de l'homme libre, la vierge maladive à la Vénus antique, et à la perfection idéale du corps hiunain , représentée par les dieux de la Grèce , la maigre image d'un supplicié tiraillé par quatre clous. Inaccessible à la crainte et aux larmes, Jupiter était vraiment le dieu de ce grand homme , et on n'est pas surpris de le voir placer devant son lit, exposée au soleil levant, afin qu'il puis.'^e le matin lui adresser sa prière , la tête colossale de ce dieu.»
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Il a fallu toute la haine qu'inspire à M. Renan le supplicié tiraillé par quatre clous, pour lui dicter ces lignes indignes de lui. H semble descendre ici jusqu'à prendre l'art pour l'imitation de la beauté matérielle, et lui assigner pour fin la copie d'un buste bien proportionné. Cette pensée est loin de lui : elle conviendrait à Voltaire, elle ne convient pas à M. Renan, et jamais un esprit si distingué n'aurait pu s'y complaire, s'il n'eût été égaré par l'aspect du crucifix.
La question de l'art est la même que la question de la vie. Où est l'ombre, où est la lumière? La vérité première est-elle le visible ou l'invisible ?
Ija Grèce regardait la création, telle qu'elle nous apparaît, comme l'expression suprême de la beauté, aussi ne désirait-elle rien au delà : dès lors l'aspiration était luî non-sens. Dans leurs Champs-Elysées, les héros regrettent cette terre, cette vie, celte lumière. Les héros sont des ombres; la lumière pour eux est en ce monde-ci; l'ombre est là-haut ou plutôt là-bas : voilà le fondement do leur société, de leur art, de leur poésie. Avez-vous jamais entendu Achille désirer et demander un éclat de jour supérieur? Au contraire : vous l'entendez, au séjour des ombres, regretter sa force et sa valeur d'autrefois! Si tel était l'éclat de leur atmosphère que le ciel bleu , aperçu à travers les colonnes du Parthénon, ne leur laissât plus,enfait(lesplendeur, rien à désirer , si la plus haute expression de la
boaulé divine éJait pour eux la beaiilé huinaiiic (Tférodotc raconlc qu'un jciino lioinnie, le prcinitMvenu, fui mis pour sa boauté au rang des dieux), si Jupiter n'était rien de plus <ju'nn b<'iui Grec, si le temj)s et l'esy^ace contenaient la liuniére véritalile, conniieni le monde invisible eùt-il élé jjour eux autre clioso qu'une ombre? Or l'esprit humain a été directement retomné. L'litnn:niilé moderne sait que le monde \isiblc (ombre et figure, //^''w/w mundi) est taillé sur le modèle du monde invisible, suprême et idéale réalité.
Ainsi l'art moderne, logique coujme l'ancien, ne voyant plus dans la nature qu'ini miroir et qu'une énigme {per spéculum et in eniginate), la perce à jour pour découvrir à travers elle ce qu'elle cache. De là le type idéal manifesté par la forme matérielle ; de là la poursuite et le désir.
Possession de la beauté satisfaite et jouissant d'elle-même, tel est le fondement du Parthénon.
Aspiration inunense de l'amour non satisfait, tel est le fondement de la cathédrale de (Pologne.
Voilà la pensée grecque et la pensée ujodernc. .le ne veux pas dire : voilà la pensée chrétieiu)c et la j)ensée païenne. Sous l'action du christianisme, le monde a changé de souverain ; mais ne l'oublions pas, jamais l'homme n'a vécu totalement privé de raison et de limiière. Le paganisme n'a été qu'un accident; au fond du païen vivait l'homme, et la lumière naturelle n'a jan)ais été absente delà
création. J/éclio iioa (raclitions premières a été altéré, mais iioii |)as étonfïé. D'ailleurs la Grèce n'est pas la véiilable antiquité. Les pyramides cl'l'lgypte avaient été construites avant elle; la mythologie grecque est luie mythologie inférieure. Platon a résolu la (piestion dans le sens moderne ; mais Platon est plulùt Chaldéen <pie Grec; il a déclaré le monde visible ligure et image du monde invisibU; K'jouioù les yeux fixés sur l'idéal ([u'il aimait, il aperçut dans l'extase de son génie les piisonniers de la caverne. Si le christianisme a assis surd'au- Ires fondements, sur des fondements surnaturels, le trône de l'invisible, n'oublions pas que l'homme a toujours été pourvu naturellement du don de croire à l'âme, d'aimer l'idéal et d'adorer un seul Dieu !
Nous blesserions Dieu même si nous portions atteinte à notre grandeur, et toute l'économie de la vérité si nous en arrivions, égarés par l'amour du surnaturel, à méconnaître l'oidre natiu'el.
Le caractère" de l'art grec, qui est lart classique, mais qui n'est pas le véritable art antique , est un rapport d'équation entre l'idée et la forme. La beauté est le but, la beauté est l'instrument ; l'idéal de l'artiste est réalisé. Il n'était pas trop haut pour être atteint. L'art exprimeconqilétement une beauté «pie l'artiste trouve dans son à me, mais qu'il peut mettre à la portée de son bras. Le marbre n'est pas brisé ; il est façonné élégamment. L'horizon
ne s'étend pas derrière l'œuvre ; le temple ne s'élève pas. La colonne élégante et régulière détermine le caractère de l'esprit qui a élevé cet édifice sans grandeur. La prière entraîne avec elle vers le ciel tout ce qu'elle louche, parce que l'ascension est de son essence. Mais le temple grec, sans voix, sans désir, trahit, par l'aplatissement de son sommet, la limite de sa pensée. Ix; temple grec ressemble à une habitation humaine, comme le dieu qu'on y adore ressemble lui-même à l'homme.
L'Olympe est une montagne sur laquelle on se promène. Les Grecs risquaient d'y coudoyer Jupiter, Mars et Vénus. Du reste, c'étaient de vieux amis et de vieux ennemis avec lesquels on s'était mesuré au siège de Troie. Les dieux vivaient au milieu des Grecs comme des concitoyens ou des égaux. Il faut insister sur ce fait, particulier à la Grèce, et qui n'est pas le fait de l'antiquité tout entière, pour comprendre le caractère de cet art, né au pied du mont Parnasse, et qui n'imagine rien de plus beau que la vallée de Tempe. Aussi le sublime lui est-il interdit, car si le beau est un rapport adéquat de perfection entre l'idée et la forme, le sublime est une disproportion. Dans le sublime l'idée écrase la forme et l'engloutit en elle. La forme humiliée s'anéantit, afin de ne pas nous troubler dans la contemplation de l'immense. La cathédrale de Cologne, qui respire l'infini, n'est pas
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finie, l^c temple grec est parfaitement fini, dans tous les sens du mot, et le caractère général de tout l'art classique, giec, latin, français, peut se déterminer par un mot : l'absence de l'infini.
L'art moderne, s'il est vraiment moderne, travaille la matière, presque sans la regarder ; il s'en sert comme d'un moyeu : il a pour principe et pour fin l'idée. L'art grec au contiaire, part i\c la matière et vise à elle; s'il frappe l'esprit, s'il éveille en nous l'harmonie, c'est que la forme, par sa perfection propre, s'élève au-dessus d'elle-même, et touche les confins du monde invisible. S'épanouissant dans les splendeurs de la forme, l'art grec atteint la poésie de la ligne. La ligne est le point de contact entre l'idée et la matière. Aussi l'homme seul la comprend et l'admire. Si le lion poursuivant la lionne dans le désert, admirait la beauté de ses lignes, il lui faudrait une âme immortelle; car il aurait aperçu l'ombre de l'infini projetée sur une créature. Mais l'art grec, au moment où, emporté ])ar la beauté, il va toucher resj)rit, s'arrête, vaincu par la forme, dans une espèce de cristallisation de la pensée. Car voici une loi naturelle : toute chose tend H son point de départ, l'art moderne à l'idée, l'art grec à la forme.
D'où vient que l'auréole accordée aux saints pai' la société moderne, l'art antique ne l'avait pas inventée pour ses dieux ? C'est parce que l'auréole est le rayonnement visible d'une vertu invisible. la Ira-
ductioii de l'âmeen lumière. L'auréole suppose une splendeur cachée dont elle devient la parole. C'est la joie qui se fait visible. C'est le caillou qui déclare l'élincelle latente en lui. Mais si la forme dit tout, si elle ne cache rien au fond d'elle, si Jupiter aj)- ])araîl tout entier, si la beauté s'offre aux yeux tout (Mitière, si le souffle invisible ne la pénètre pas, si le mystère n'a pas sa place en elle, l'auréole n'a pas de sens, puisqu'elle n'est le reflet de rien, puisque le feu intérieur est absent. L'art grec a encore pour caractère l'inflexibilité. H y a quelque chose de fatal dans la beauté même de la ligne grecque. Elle ne s'incline pas vers la faiblesse. Elle ne sourit pas. Sa pureté est rigoureuse, sévère. Sa sculpture est sans doucein-, sans pitié. On dirait que le marbre a peur de rien relâcher de ses droits.
La fatalité semble peser sur la Grèce, et il y a quelque chose d'impitoyable au fond de cette majesté sophocléenne. Chez les Grecs, Apollon tue le serpent Python. Il ne respire que la force calme et solennelle. Chez les Égyptiens, Mercure arrache les nerfs de Python, qui s'a|)pelle ici Typhon, pour en faire les cordes de la lyre divine. Quelle immense supériorité !
L'art grec est repi'ésenté par la sculpture qui n'a rien de transparent. La sculpture c'est la matière à son niaxinuun de densité. L'art moderne tend à rapprocher l;i malière de la transparence, pour la
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l'aire entrer dans la liberté de l'esprit. Or la présence intérienre du feu est la condition nécessaire à la matière pour que le don de transparence lui soit conféré. De là l'auréole des saints. Comme toute création de l'art elle est symbolique. L'art a sa raison d'être dans le symbolisme des formes, et sans entrer dans cette question immense, je dois l'indiquer. T^es formes ont avec les idées des relations symboliques. L'art est .symbolique par essence. Toute chose (|ui n'est pas sytnbolique peut appartenir à la science ; elle n'appartiendra jamais à l'art.
Dans l'art moderne, l'idée dérange la forme. Ne pouvant être contenue par elle, elle la brise en éclatant, et la forme brisée laisse apercevoir deirière ses ruines un horizon immense. Quand le sublime apparaît, toute chose aspire autour de lui à une sorte d'anéantissement. Les mots voudraient mourir devant l'idée. L'idéal, parce qu'il a conscience d'être ineffable, se réfugie dans sa hauteur. Placé trop haut pour recourir à la beauté extérieure, il renonce à elle, il s'abstient presque de la forme; il ne lui demande que le signe rigoureuseujent nécessaire à sa manifestation intelligible. H apparaîl seulement : il néglige de resplendir. LUndifférencc est le caractère propre de celte beauté suprême ([ui, abdiquant l'habitude humaine, abdiquant la limite jusqu'à un certain point, s'abdiqm; elle-même jK>ur se retrouver dans les régions su-
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pérk'ures où so retrouvent les })uiss:inces qui ont abdiqué eu bas.
M. Renan seinl>le préférer l'arl grec, l'art classiquc à l'art moderne. Il préfère de beaucoup la beauté placide de Jupiter à la maigre image dun supplicié tiraillé peu- quatre clous.
C'est qu'en effet le crucifix est sur la terre une terrible apparition. C'est le brisement de la lormc! qui éclate sous les coups de l'idée. La puissance terrible qui, plus impondérable que la lumière, plus subtile que le glaive, pénétrant usque ad divisionem animœ et spiritus, a tout détruit, tout bouleversé, tout créé, tout renouvelé, l'art, la science, la vie, celle qui a tout remué de fond en comble, sans paraître toucher à rien, cette puissance n'a pas apporté la paix, mais la guerre !
Cette puissance, voulez-vous savoir avec quelle profondeur M. Renan la déteste? Voulez-vous savoir comment M. Renan hait l'Evangile? Écoutez-le :
« Hegel, dit -il, ne s'est pas prononcé moins dé- « cidément que Gœthe en faveur de l'idéal relief gieux des Hellènes et contre t intrusion des élé- « înents syriens ou galiléens. La légende du Christ « lui semble conçue dans le même système que la « biographie alcxandrine de Pythagore ; elle se « passe, selon lui, dans le domaine de la réalité la a plus vulgaire, et nullement dans un monde poé- « tique. C'est un mélange de mysticité mesquine
" et de cliimères pâles comme on en rencontre (( chez les g«'ns fantasques qui n'ont pas une belle « imagination. L'Ancien et le Nouveau Testament « n'ont à ses yeux aucune valeur esthétique. »
Sous le voile de ces mots : Y intrusion des élé' nients galïléens, le christianisme est à peine reconnaissable.
Quelques lignes plus tard :
« Un temple ancien , dit-il , est incontestablece ment d'une beauté plus pure qu'une église go- « thique, et pourtant nous passons des heures « dans celle-ci sans fatigue, et nous ne pouvons « sans ennui rester cinq minutes dans celui-là. »
L'homme qui se contredit à chaque instant possède dans la discussion un avantage assez bizarre. Si vous l'attaquez par une de ses pages, il vous répondra par une autre page où il dit exactement le contraire.
Dans son article sur Scheffer, M. Renan ne s'attache qu'à la beauté morale. Il renverse directement la théorie qu'il a semblé poser à propos de Gœthe et de Hegel. Mais il renverse malheureusement les notions les plus élémentaires de l'esthétique et de la logique.
« L'art, dit-il, est le plus haut degré de la critique. »
Concevez-vous l'art réduit aux proportions de la critique ? Éclairons ceci par un exemple.
Vous représentez sur la toile sainte Thérèse. ïl
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faudra, pour t-tre fidèle à la critique de M Renan, la discuter, la nier en tant que sainte. La caricature et la satire, voilà les proportions que prendra l'art.
Si Cette proposition que je viens de citer est inint«'lligil)le en elle-même, elle va le devenir bien plus encore si nous la rapprochons (!(• celles qui l'accompagnent.
« Toute philosophie, dit M. Renan , est néces- « sairement imparfaite, puisqu'elle asj)ire à rcii- « fermer l'infini dans un cadre limité. Comment a l'esprit humain saisirait-il, connncnt la parole « rendrait-elle ce dont l'essence est d'être inef- « fable? L'art seul est infini. L'art, allant cherce cher dans l'âme ce qu'il \ a de bon et de pur, « nous fait atteindre rindid)itable. »
Comment l'art est-il une des expressions de la critique, puisqu'il est ainsi opposé à la critique et à toute la philosophie ? Comment est-il infini, tandis que la critique est finie, puisf[u'il n'c'st qu'une; forme de la critique ?
Il semblerait, d'après M. Renan, que la philosophie essaie de nous révéler l'infini par une manifestation infinie elle-même. Cette prétention, la philosophie ne l'a pas. Elle sait que la parole ne peut rendre ce dont l'essence est d'être ineffable. La philosophie est une science qui parle de l'infini; mais cette science, nous ne la possédons pas infiniment.
L'art seul est infini, dit M. Renan. Ou cette phrase n'a pas de sens, ou elle signifie que l'art est intini dans les manifestations qu'il nous offre d(; lui-niènie. La philosophie est finie, parce que la parole ne peut rendre l'ineffable. Mais si l'art est infini, j'en conclus que la peinture, la sculpture, la poésie, rendent l'ineffable, qu'elles sont infinies en elles-mêmes et dans leurs manifestalions.
Ainsi la philosophie est réduite à ne pas atteindre rindubitable, parce qu'elle est finie. Il paraît que la parole n'atteint l'indubitable qu'à la condition d'être infinie. Si j'affirme cette proposition : JJieuest, \v n'atteins donc pas l'indubitable ; il fau~ (Irait, pour l'atlciiidre, vous montrer l'essence même de l'infini. Telle est, à ce qu'il paraît, la doctrine de M. Renan. Mais l'art, puisqu'il atteint l'indubitable, doit, d'après la même doctrine, nous montrer l'infini lui-même dans sa splendeiuabsolue. Je ne .serais pas fâché de contempler les œuvres d'art dont parle ici M. Renan.
Rapprochons cette page de celle où M. Renan semble regardei' Jupiîer comme l'expression sii- |)réme de l'art. Serait-ce dans la beauté plastiqu(> d'un jeune homme grec que M. Renan conlempl(> l'infini? Peut-être.
\jà conclusion de ces choses est jusqu'à un certain point consolante : le doute absolu, qui exclut la religion, la société, la science, exclut aussi l'art
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qui ne pont qu'affirmer. L'art, qui n'est qu'une des formes de la critique, cesse d'être.
De là résulte, ainsi que je l'avais annoncé, la négation radicale de l'art.
Voici, du reste, comment peut se traduire l:i théorie que j'essaie d'exposer
La forme plastique est la fin dernière de l'art.
Or, la forme plastique est le fini par excellence.
Donc l'art est infini.
L'art est une des formes de la critique. Or, la critique est elle-même une des formes de la philosophie, qui est finie et imparfaite. Donc l'art est infini.
L'art est une des formes de la critique. Or, la critique nie toujours. Elle ne peut atteindre l'indubitahle : elle ne peut exprimer l'ineffable.
Donc l'art, qui est une des formesde la critique, est l'affirmation par excellence; il atteint l'indubitable, il exprime l'ineffable.
Telle est l'œuvre de M Renan. Résumons sa pensée :
/..a religion est une belle chose : mais il n'y a pas de Dieu.
I^e Christ ne vivra qu'en tant qu'homme. Jusqu'à ce qu'il soit remplacé par un idéal supérieur, V humanité continuera^ en le contemplant^ de s enivrer de sa propre image. Voilà le Dieu vivant, voilà celui qu'il faut adorer.
Il nous reste donc à adorer l'humanité. Seule-
inenl la société humaine csl fondée sur l'ignorance générale. Si l'abriilissenient universel diminuait, on comprendrait l'égalité de l'être et du néant, et la société serait impossible. Il ne faut pas que les recherches du savant pénètrent dans les régions oh les illusions sont nécessaires . L'humanité n'a donc de valeur qu'en tant qu'elle est représentée parles savants
Il nous reste donc la science à adorer. La science est divine. Elle est le seul but digne de l'homme.
Seidement la philosophie est peut-être condamnée à 11 être jamais quiin vain et éternel effort pour définir t infini. Il n'est accordé à l'homme de posséder qu'une bien faible lueur de science, (il ne peut savoir s'il a luie âme.) La philosophie ne peut atteindre l'indubitable.
Mais l'art est inhni. Il nous reste donc l'art à adorer. Seulement il n'est qu'une des formes de la critique. Il est réduit à la satire, à la caricature, ou, si je lis luie autre page, à la forme plastique, ou, si je lis une autre page, il est l'auxiliaire d'une religion qui n'existe pas.
Que nous reste-t-il donc à adorer ? •
Le néant.
C'est du néant que M. Renan affirme ce que nous affirmons du Verbe : Omniain ipso constant.
Si les contradictions abondent dans M. Renan, nous n'avons pas le droit de nous on étonner. Dans son travail sur Averroès : «Il ne faut pas, dit-il, demander une extrême rigueur à la doctrine d'Ihn- Roschd. Nous nous garderons de lui en faire un reproche. La logique mène aux abîmes. L'inconséquence est un élément essentiel de toutes les choses humaines. »
M. Renan évite la logique : c'est qu'il craint les abîmes. Cette seule parole contient et explique tout à la fois la contradiction universelle de son œuvi-e, à savoir l'amour d'une vérité qui n'est pas, la recherche de ce qui ne peut être trouvé, et les coutradiclions de détail, qui résultent tantôt de son respect, tantôt de son mépris, tantôt de son indifférence vis-à-vis de toutes les doctrines.
M. Proudhon est ïenfant terrible de la famille dont M. Renan est l'avocat et l'académicien. Celuilà dit av«c de gros mots ce que celui-ci voile sous des formes élégantes.
Pris en lui-même, M. Renan serait une énigme sans mot. Que penser d'un savant qui fait autorité dans le monde savant, et qui n'affirme ni ne nie rien, qui n'est ni dogmatique ni sceptique, qui est seulementcontradictoire? A quelle classe appartient M. Renan ? Qui est-il ?
Il est, dit-on, le vulgarisateur de la philosophie allemande. Nous ne le connaîtrons, nous ne saurons
DK L ART.
son secret, nous ne nous expliquerons le mystère fie sa naissance et de sa fortune, que quand nous saurons au juste dans quelle relation il est avec elle, comment il procède d'elle.