‹ M. RoulandChapitre 1 sur 2 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

E. DENTU, LIBRAIRE-ÈDITEUU

PALAIS-BOTAI4, GALERIE D^OBL^NB, 13

T008 droits réseiTôs.

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05^^-773-V3iQ

M. HOULAND

I Gardez la foi de tos pères ; il n*sr a que les orgoeillenx et les méchants qui se réToltent contre Dieu. > (Discours de M. Rooland aux associations Polytechnique et Philotechnique, le SI Janvier 185S.)

Quand kt fameuse campagne des banquets, qui, depuis deux années, portait "agitation de yille en ville, de bourgade «n bourgade, arriva à sa dernière période, le sentiment de la résistance molit dans les rangs des conservateurs. Soit qu'ils fussent las de soutenir un régime sans grandeur et sans énergie; soit qu'ib »e vissent pas que l'ordre social était

4 M. ROtTIAND

aussi profondément menacé que la monarchie; soit, enfin, que la légitimité du but apparent d'une agitation organisée en vue d'une réforme électorale devenue nécessaire affaiblît en eux le courage de lutter contre l'envahissement des passions populaires, ils manquèrent d'audace et de fermeté.

La plupart des séances de la Chambre étaient absorbées par les discours des chefs de l'opposition. C'était le temps des grandes phrases, des paroles enflammées, des promesses menteuses. Comme les mauvais génies de la boîte de Pandore, ces discours s'échappaient de la tribune française, planaient ensuite sur la France et semaient parmi les multitudes la colère, l'enthousiasme irréfléchi, le délire des folles espérances, le faux héroïsme, la maladie des harangues, la fièvre du désordre, l'aspiration à l'impossible et à l'absolu, la subversion de

tous les principes politiques et sociaux.

MM. de Lamartine, Ledru-Rollin et quelques autres répandaient chaque jour, avec la candeur de la poésie* et de la démagogie ivres d'elles-mêmes , ces semences de la guerre civile. Nous, qui étions alors des jeunes gens, dont 1 ame ouverte à toutes ces émotions ne savait ni choisir entre le vrai et le faux, ni s'arrêter sur la pente des abîmes où nous entraînaient ces maîtres illustres.

Dieu sait à combien de catastrophes nous fumes exposés ! Les moins malheureux perdirent leur carrière, les autres leur santé dans les prisons et les pontons, un grand nombre tombèrent, pour ne plus se relever, la poitrine trouée l'une balle, sur le pavé des rues. Que tout cela soit oublié ! Mais ce que nous l'oublierons pas, ce dont nous leur garlerons ime rancune éternelle, c'est d'aroir touché en nous à la chose sacrée, 4

la raison, et d'avoir fait de nous, pendant une grande année, des énergumènes et des sots. L'amour-propre offensé ne 1 pardonne pas, et nous sentons que l'ironie envers nos idoles d'un jour vivra en nous autant que nous-mêmes.

Quand le mal fit invasion, comme Tamour il apparut plein de charmes trompeurs et d'ineffiibles délices. Nous ne voulions plus songer à autre chose. De conibien de malédictions n'accablionsnous '"S ces pauvres conservateurs, si quelqu'un d'entre eux s'avisait de vouloir à son tour prendre la parole pour défendre ses principes ! Il semblait que la trilrane fût devenue la propriété exclusive de nos orateurs. Nous n'en voulions point entendre d'autres. Lorsqu'un conservateur osait parler sans commencer par faire à nos tribuns de larges concessions, sans rendre surtout hommage à leur éloquence, nous nous étonnions de

tant d'audace, et nous l'eûmes volontiers poursuivi de nos huées jusqu'en place publique, si les convenances et la police ne se fussent opposées à ces procédés par trop athéniens.

Hâtons- nous d'ajouter, pour qu'on ne se méprenne pas sur nos intentions, que, parmi ces conservateurs, il en était d'incorrigibles, de véritablement bornes ou bornés, des Béotiens dignes de ceux de l'antiquité, des fats aussi, des démocrates en gants jaunes, des orgueilleux qui se croyaient de grands hommes d'Etat, parce qu'ils étaient de grands écrivains, des professeurs diserts, des orateurs élégants et corrects, et parce qu'ils parlaient de matière électorale, de molécules politiqites avec la hauteur et l'aisance d'un chimiste parlant des corps simples et de leurs propriétés.

Ceci fut notre excuse. Et, par un heureux hasard, je la trouve admirablement

formulée dans une confession que j'emprunte à Thomme d'Etat même dont il s'agit ici de tracer le portrait ; — confession généreuse, car, on le verra plus loin, celui qui la fait avec tant de bonne grâce se charge ici des fautes qu'il n'a point commises. « Souvenez- vous, articulait cet homme d'Etat dans un procès célèbre, où il remplissait les fonctions de procureur-général, souvenez-vous donc de ce que nous avons fait tous dans notre vie parlementaire. Imprudents que nous étions, nous suivions les voies de notre orgueil, nous voulions être les princes de la tribune et de la presse ; nous ne respections rien, pas même la royauté, et nous mettions volontiers le pied sui elle comme sur un vaincu , sans voii qu'elle était le pouvoir conservateur de la société. C'est ainsi que nous avons laissé deux monarchies mourir dans nos mains. Nous avons tant ébranlé l'édifice,

nous avons tant ruiné le pouvoir à force de vanter la liberté, que le terrain, même sous nos pieds, s'est écroulé, nous laissant tout meurtris et face à face avec des passions et des doctrines révolutionnaires que nous n'avions pas même soupçonnées (1). »♦

En s'exprimant ainsi, M. Rouland avait à répondre à une attaque dont il* sera parlé plus loin, et les besoins de sa réplique nécessitaient de sa part cette figure ; car, en réalité, sa carrière politique ne date réellement que de 1848.

Jusqu'au moment où la discussion de l'adresse vint fournir aux partis une sorte de champ de bataille, M. Rouland ne chercha point, quoi qu'il en ait dit dans la confession générale citée plus haut, à se poser en prince de la tribune.

(1) Discours de M. Rouland, procureur-général impérial, dans l'afifaire dite des Correspondants,

Mais quand la lutte s'échauffa, quand les passions se déchaînèrent, il était difficile qu'un homme de son énergie continuât de garder le silence. Son sang dut bouillir dans ses veines en entendant prodiguer rinsulte au parti conservateur.

MM. de Lamartine, Ledru-RoUin, Duvergier de Hauranne, Marie, Crémieux toutes les nuances de cette coalition nouvelle, s'unissaient pour jeter le blâme sur le gouvernement.

Or, M. Rouland était avant tout, et sans qu'il en eût peut-être une parfaite conscience, un homme de gouvemem£nt.

L'ordre d'idées auquel il appartenait n'était pas constitué. Quelques novateurs, sous le règne de Louis-Philippe, avaient, il est vrai, constaté la nécessité de la part de l'Etat de parler au peuple et de prendre en main l'initiative des réformes, des progrès, de tout ce dont les révolutions se font une arme en même

temps qu'un but. Mais ces idées étaient alors mêlées à tant de théories subversives, qu'elles n'attiraient pas l'attention des hommes pratiques.

Chose digne de remarque, il existait pourtant, dans tous les partis, des hommes d'un caractère spécial qui allaient former ce groupe d'hommes de gouvernement seuls capables de tirer la France de l'état d'anarchie où elle était plongée et de donner en même temps une satisfaction large, inespérée, à toutes les idées pratiques mêlées aux scories du socialisme et de ses innombrables sectes.

Ces hommes s'ignoraient encore à l'époque dont nous parlons. Peu nombreux, jetés dans des camps divers, ils ne se connaissaient point les uns les autres. Il fallut que la Providence mît la main dans les choses de ce pays, qu'elle renouvelât coup sur coup les surfaces du

monde politique, broyât, triturât les partis, pour que ce groupe d'hommes, parmi lesquels on verra figurer les Billault, les Baroche, les Fould, les Delangle, les Momy, les Vaillant, les Persigny et quelques autres, pût reconnaître ses affinités; il fallut surtout que Napoléon, leur chef suprême, fût trois fois sacré par le suffrage universel et ramenât en France le régime le plus populaire qui ait existé, celui qui concilie le mieux les formules d'ordre et de progrès, de conservation et d'expansion, d'initiation de toute idée nouvelle reconnue pratique et utile à l'intérêt général par l'initiative de l'État.

Quand M. Rouland prit la parole dans la séance du 7 février 1848, M. Marie venait de prononcer un discours trèshabile pour marquer la distance qui séparait la cause des partisans de la réforme électorale de celle des commu-

M. ROTJLANt) 18

nîstes et des terroristes. Dégagé de ces éléments dangereux, il n'en avait que plus de force pour accabler ses adversaires.

M. Rouïand parut alors à la tribune.

C'était son premier discours à la Chambre, Aux yeux de l'opposition, il avait de plus ce périlleux honneur d'être fonctionnaire public. Mais, loin d'éviter l'écueil de cette situation, M. Roulandprit énergiquemeTit la défense des fonctionnaires et du parti conservateur, rappela les propos violents articulés dans les banquets contre cette classe d'hommes honorables qu'on voulait séparer de la nation. Et, après avoir démontré que l'opposition, maîtresse du terrain dans ces réunions, pouvant se draper à l'aise, n'ayant pas la crainte qu'on put compter les trous de son manteau, se décernait le monopole de toutes les bonnes actions, gardait pour elle toutes les gloires et

14 M. ÏIOÛLAI^

pour ses adversaires toutes les hontes ; il ajoutait: « Eh bien! Messieurs, maintenant représentez-vous les banquets, ces grandes assemblées d'hommes entraînés par ce parallèle effrayant, perfide, qui n'ont plus la faculté de s'arrêter, de réfléchir au milieu du torrent qui les pousse, ivres de toutes les séductions, de toutes les colères de la parole, et ditesmoi si c'est là un véritable appel à l'opinion publique, im appel calme, sérieux, libre? Moi je dis que c'est la profanation du talent, la plus facile et la plus dangereuse de toutes les excitations. »f I ajoutait encore avec infiniment de bon sens : « Les réformes naissent et se développent sous l'action du temps et sous l'influence féconde de la liberté et de l'activité de la pensée. Hors de là, si on remue brusquement la société, ce ne sont pas des idées qu'elle vous donne, ce sont des passions qu'elle vous jette en échange

M. ROULAid) 15

de VOS excitations. Les réformes ne s'improvisent pas dans un pajrs; elles ne naissent pas tout armées d'un banquet patriotique (1). »

Selon une tactique tout à fait conforme à son talent, M. Rouland se défendait en attaquant. Il rendit aux centres écrasés un moment de soulagement en prenant à partie l'opposition dynastique, son chef, M. Odilon-Barrot, et l'opposition républicaine. Il montra avec beaucoup d'esprit et d'à-propos comment MM. Duvergier de Hauranne, Thiers et Barrot, après avoir organisé la pensée des banquets, en devenaient les premières vietimes; qu'ils étaient en quelque sorte au ban de ces réunions où on les calomniait.

Il en concluait que l'tpposition avait compromis sa causç.

En des temps ordinaires, ce début

(1) Monitéwr mivw$el àxL 8 février 1848.

eût été remarqué. Si le régime parlementaire avait continué de vivre, le parti conservateur eût trouvé* dans M. Rouland un défenseur redoutable, incisif. Sa parole, correcte comme celle du magistrat, prenait par moments un tour original, dune verve rude qui rappelle quelquefois les satiriques latins et Tamère censure de Tacite.

Mais la tempête qui allait balayer un trône pouvait bien emporter un discours.

Nous ne l'aurions même pas rappelé, ce discours, s'il ne marquait le début du l)ersonnage qui fait l'objet de cette notice, et si nous n'y trouvions certains passages qui, dans le député de 1848, tîxpliquent et pronostiquent le ministre (le Napoléon III en 1860.

M. Rouland appartenait en 1848 à ce l>etit groupe de la Chambre des députés ({u'on désigna un moment sous le nom (le conservateurs progressistes ^ et qui se

•stinguait par cette honorable qualifition de la phalange immobile qui fut •mmée le ventre sous la Constituante la Législative, la plaine ou le marais us la Convention, et non moins imperlemment les bornes, sous le règne de Duis-Philippe.

Conservateur, M. Rouland Tétait sans

mte et par dessus toute chose, parce

4'avant de progresser, il est naturel

l'on cherche à consolider. Magistrat,

îre de famille, il avait deux solides rai-

»ns d être conservateur. Il Teût été sans

îla par conviction, par sentiment, je

ajouterai pas par tempérament et par

umure de style ; car, à en juger par le

iractère quelquefois âpre et rude de

)n éloquence, on sent en lui le tribun.

A plus juste titre que M. le comte

aubert, M. Rouland eût pu s'écrier :

Je suis peuple. »»

En le voyant, en Técoutant, en le li-

18 M. ROtJLAND

sant, on sent que ce conservateur le peuple, doit se plaire à lui parler, retour, le peuple, j'imagine, aimerail comprendrait de suite cet homme d'E si les agitations de la politique les me talent en présence.

M. Rouland représente bien, à me sens, le fils de ses œuvres.

Tels durent être ces bourgeois et a magistrats de 1789, qui arrivèrent aï Etats généraux, leurs cahiers à la mai graves et honnêtes figures, cœurs fe mes et purs, où la conscience du dn méconnu, où l'inébranlable volonté le faire triompher, s'unissaient à modestie des mœurs, du maintien et costume.

Si je ne me trompe, M. Rouland pi cède en droite ligne de cette haute liation. Il est socialement et intellf tuellement de la famille de ces grau constituants. Et si les circonstanc

qu*il a traversées ont plutôt appelé ses efforts dans le sens de Tordre et dfe la conservation, il ne me paraît pas moins évident que si, au contraire, la Providence l'eût fait naître à une époque différente, à une époque où il eût fallu militer pour les principes du droit moderne et la conquête des libertés publiques qui constituent les bases de la société contemporaine, M. Rouland eût paru au premier rang sur la brèche. Ce tribun qu'on sent par instants gronder jusque dans ses discours les plus calmes, dans ceux qu'il prononçait, par exemple, aux audiences solennelles de rentrée, lorsqu'il était procureur-général àDouai, à Rouen, à Paris; ce tribun, dis-je, dont le germe est en lui, se fût alors soudainement développé et peutêtre eût-il comme Barnave, conune Duport et tant d'autres, payé, de sa parole et de son sang, son tribut à la cause de

no M. ROTJLAND

cette liberté dont il a été dans sa destinée de modérer les écarts et de combattre les crimes.

Ni le règne de Louis-Philippe, ni Tesprit de son gouvernement n^eussent offert à M. Rouland un terrain solide.

Le roi se renfermait dans une immobilité absolue. M. Guizot, lui même, malgré ses instincts autoritaires, semblait n'avoir d'autre but que de maintenir la majorité conservatrice dans le parlement et à gouverner en son nom, au jour le jour, sans programme bien arrêté.

Sous ce régime, M. Rouland, comme beaucoup d'autres hommes qui valaient mieux que le milieu dans lequel ils vivaient, n'eût été qu'un polémiste de tribune et n'eût donné que la petite monnaie de son intelligence. Personne n'avait foi dans l'État alors, ni les conservateurs, ni l'opposition. Et quand, dans le discours cité plus haut, M. Rouland

M. BOULAiND 21

)arla de la dignité du pouvoir sacrifiée it compromise, on grogna comme au Parementde Londres. Mais, quand il insinua ^ue l'opposition avait troublé le cours lormal du progrès s' accomplissant par l'iûtiative supérieure, le Monitewr constata une explosion de rires à gauche. La Iroite resta silencieuse. Ce silence trahissait en elle la cessation du principe rital. Le parti conservateur périssait pour n'avoir ni compris l'Etat, ni cru à sa puissance. Le parti révolutionnaire riait, il allait mourir de ce rire fatal qui prouvait la profondeur de son ineptie en matière de gouvernement. Quand M. Rouland disait en terminant son discours, qu'il était du devoir du gouvernement de repousser les agitations, mais en même temps de songer au mouvement inévitable, progressif, continu des choses et des idées, aux besoins nouveaux , aux améliorations que le

temps prépare, et l'adjurait d'avoir le

courage de prendre l'initiative de ces

réformes, d'en diriger l'organisation et

la mesure, il devançait son temps de

plusieurs années et n'excitait que des

mouvements divers et des rires iro-

niques.

Quinze jours après cette séance, la Révolution était faite. M. Rouland ne s'était pas trompé à l'égard de l'opposition dynastique et de ses chefs illustres. La tempête avait englouti ceux-là mêmes qui l'avaient déchaînée. A l'Hôtel de ville régnait cette opposition radicale que l'idée de l'initiative de l'État avait fait rire, et l'émeute battîdt de ses flots écumeux les places et les carrefours.

M. Rouland n'hésita pas à se démet^ tre de ses fonctions d'avocat- général à Cour de cassation, et la lettre suivante, adressée par lui au ministre de la justice

fu Gouvernement provisoire, parut au Moniteur du 6 mars 1848 :

« Monsieur le ministre,

« J'ai l'honneur de vous adresser ma « démission des fonctions d*avocat-gé- " néral à la Cour de cassation. Je com- " prends les nécessités politiques qui •« empêcheraient le gouvernement de « me les conserver.

« Au reste, en agissant ainsi, je xiGn.' « tends rien faire qui soit voisin de Ta- « mertume ou de Vhostilité. Je souhaite « sincèrement que la République assure " l'ordre et la liberté de mon pays.

« Je rentre dans les rangs du bar- " reau. Je ne serai jamais un mécon- « tent. Je chercherai dans le travail les « moyens d'une existence honorable :

« tel est le devoir d'un père de femille « et d'un bon citoyen.

« Veuillez agréer, monsieur le ini- « nistre, l'expression de mes sentiments « de respect.

tt Paris, 3 mars 1848. »

Peu de jours après, M. Rouland se faisait inscrire au barreau de Rouen et reprenait la robe d'avocat. Les causes affluèrent à son cabinet; ce fut peutêtre l'époque la plus heureuse de sa vie.

Largement rémunéré de ses travaux, il trouvait en même temps, dans le succès, toutes les satisfactions qui appartiennent au légitime orgueil du talent, sans mélanger à leur douceur les soucis inséparables de l'agitation politique.

Dix-huit mois s'écoulèrent à travers ^tes les vicissitude^ de la discorde ; on

M. ROUIAND 25

l'avait pu oublier M. Rouland à la chancellerie. Les souvenirs qu'il avait aissés dans la magistrature étaient de véritables regrets. Vers le milieu de 1949, le ministre de la justice lui offrit le siège de procureur-général à cette même Cour de Rouen où, chaque jour, il venait à la barre avec tant d'autorité et d'éclat. Mais M. Rouland avait vu s'ouvrir rapidement devant lui, simple avocat, des espérances de fortune qui ne pouvaient rester indifférentes au père de famille. II. était, d'ailleurs, avide de ce calme qu'il avait reconquis, et auquel la direction du parquet d'une grande cour l'aurait ainsi trop tôt arraché.

M. Rouland refusa donc l'offre qui lui était faite. Mais la Cour de cassation et son travail paisible devait avoir pour lui des séductions plus douces ; bientôt on lui proposa d'y rentrer ; les sympathies de ses anciens collègues le rap-

26 M.]ROpLAND

pelaient avec instaAce, et il y répondit en venant repreijdre au milieu d'eux, en juillet 1849, son siège d avocat-général.

Enfin, les orages révolutionnaires s'étaient apaisés. L'Empire était rétabli; en même temps que l'ordre, se reconstituait activement l'édifice de l'État, tel qu'il existait aux plus grands jours de notre gloire et de notre puissance nationales. Les hommes capables d'une telle entreprise se cherchèrent, se comptèrent, se désignèrent réciproquement au chef auguste que la Providence venait de susciter.

Ces hommes, il faut le dire, n'étaient pas nombreux. La nation était avec Napoléon; mais les chefs départis, compromis pour la plupart dans les intriguesde la coalition, impuissants à servir une idée qu'ils ne comprenaient pas , qui était même la négation de leurs propres

M. ROUtAîto 27

loctrines, ne pouvaient,iSans forfaire au jens commun, prétendra apporter leur îoncours actif au nouvel ordre de choses.

Les principaux d'entre eux conservaient leurs haines et leurs rancunes. Rien n'amit pu consoler les orléanistes du pouvoir perdu, pas même la France sauvée et l'ordre rétabli ; rien n'avait pu compenser aux yeux des républicains la République effacée, pas même la démocratie triomphante dans les institutions de l'Empire ; rien n'avEiit pu faire oublier aux légitimistes l'impossibilité de plus en plus démontrée du retour des Bourbons , pas même la grandeur de la France.

Que restait-il dans ce naufrage des individualités illustres et des types constitués? Quelques hommes d'une certaine tournure d'idées et de caractère, quoique fort différents d'antécédents.

Les uns avaient patiemment, depuis le

commencement de la révolution, saisi toutes les occasions possibles de fortifier le pouvoir exécutif contre les envahissements parlementaires; d'autres étaient depuis longtemps dévoués à la cause impériale, d'autres encore s'étaient bornés à se renfermer dans la sagesse et la dignité de l'abstention, ne croyant pas devoir se mettre en avant sans être appelés; trop modestes peut-être pour imaginer qu'on pût songer à eux.

Du nombre de ces derniers était M. Rouland. Au mois de février 1853, l'Empereur l'appela aux fonctions de procureur-général à la Cour impériale de Paris.

Quoique nous n'hésitions jamais à approuver ce qui nous paraît beau ou bien, ixpus n'aimons pas la flatterie. Non-seulement parce qu'elle émane d'un sentiment plus bas que sincèrement bienveillant, mais surtout parce qu'elle est un

bstacle à la vérité. Or, dans ces esuisses que nous crayonnons » comme n rédige des notes, pour servir de ma- Jriaux aux historiens futurs des temps ue nous traversons, nous nous attalions surtout à expliquer tels que nous is comprenons les personnages qui ont )ué un rôle important à l'époque aclelle. Disons même à ce propos que, armi ceux des personnages de cette alerie qui ont peut-être passé pour attés aux yeux du public , plusieurs, »in de se croire ainsi traités, ont gardé mcune au peintre.

Nous laisserons donc de côté la queson du mérite personnel sur le nouveau léâtre où se trouvait placé M. Rou- Lnd, et nous poursuivrons l'histoire des [ées et des actes.

Les idées, nous en retrouvons le fil ans les grands procès où M. Rouland it appelé à porter la parole au nom de

30 M. ROXTLAND

la société menacée, et dans ses discoun aux audiences solennelles de rentrée di la Cour impériale de Paris.

Parmi ces grands procès , deux sur tout ont eu un retentissement considé rable, celui du complot dit deVHippO' drome et de V Opéra-Comique y et cela qu'on désigne généralement sous le noi d'Afaire des Correspondants.

Dans le premier de ces procès, le tiiè me du procureur-général était simple;] s'agissait de définir les caractères légad du complot contre le Souverain bu pou le renversement du Gouvernement ;(i rechercher si un complot de cette natui avait été tramé et si les hommes as^ au banc des accusés étaient coupables i ce crime.

Par une heureuse inspiration , Rouland, au lieu d'enflammer im débl si facile à passionner, prit à tâche d1

^«r tout ce qui pouvait ressemblell

M. ROtJLAND 31

l'emportement du zèle. Avec une dignité empreinte d'une sorte de mélancolie grave comme la figure de la Justice ellemême, M. Rouland disait au début de son réquisitoire : « Qu'importent à l'homme courbé sous le poids des affaires et des dures leçons de la vie, qu'importent le bruit, l'éclat, le succès et tcrutes les misères de la vanité î II lui faut à lui l'assentiment de sa conscience qui le juge, et le seul honneur de son devoir loyalement accompli. Voilà les sentiments que j'apporte dans cette lutte dernière entre l'accusation et la défense, et je puis dire que nul ne me reprochera plus tard de les avoir oubliés. »»

Les éléments de l'accusation abondaient; M. Rouland n'eut qu'à les classer, à les exposer pour en faire ressortir les odieux aspects. L'injure tenait une large plaxîe dans ce complot, et quelque chose de plus criminel et de plus odi'

32 M. ROITLAOT

que l'injure, quelque chose d'abject qu nul parti, si bas qu'il fût tombé dans 1^ discrédit, l'hyperbole et le désespoirj n'oserait avouer : la Calomnie.

Ces aptitudes se révélèrent mieux en^ core dans l'affaire dite des Correspou' dants, I

Là, il ne s'agissait plus seulement dâ ces actes sauvages qui épouvantent e^ serrent douloureusement le cœur. On n'a-i vait pas seulement, dans l'ombre, forgé] des engins destructeurs et aiguisé des| poignards. On avait aiguisé des mots, | avec cette idée que la parole, à la lon-i gue, peut tuer aussi sûrement que le glaive. On avait introduit en France desi feuilles frappées de prohibition, fait lai contrebande de l'injure et le colportagci clemdestin de fausses nouvelles.

Il ne s'agissait plus de pauvres artisans égarés par des alexandrins factieux ou de la prose de barricades ; il s'agis-

it de beaux messieurs, habitués de Terni et du boulevard de Gand. Lun d'eux ait pour défenseur le grand avocat t la légitimité, M. Berryer en périme.

Ce ne fut pas le meilleur de son afire ; car M. Berryer, oubliant bientôt »n rôle de défenseur pour celui de proigandiste et de polémiste de la légitilité, se mit à invectiver le préfet de olice, disant qu'il avait souillé les lettres es prévenus en en opérant la saisie, et ccusantle gouvernement de l'Empereur e crime d'origine,

" Souillés ! répliqua M. Rouland. Et ui donc ici a le droit de parler de souilires?. . . crime d'origine ! vous y joignez ussi ce que vous appelez le crime du iespotisme. Eh bien! je souhaite à tous 53 gouvernements une origine aussi pure it aussi nationale ; et quant à vous, hom- Qes du passé, faites donc mieux que ce

prétendu despotisme pour la grandeur^ la prospérité de votre patrie ! »

L'argument tombait si perpendiculai rement et d'un si roide aplomb, que pî un homme, doué du moindre sentim( d'impartialité, n'en eût contesté la vt leur.

Après avoir exposé les phases histo riques qui avaient précédé le 2 décent bre, M. Rouland mettait dans la boucW du pays ces paroles pleines d'anxiété :

" Sauvez-moi! voici venir la fatï échéance de 1952. » Mais les factions souciaient bien de ces alarmes. Elles songeaient qu'à tirer parti des complicaH tions qui allaient surgir. « La Francej qui voyait tout cela avec une indicibh angoisse, ajoutait-il, n'a pas eu confiance en vous, hommes parlementaires, hommes de presse et de tribune ; que voulezvous ? Elle était bien maîtresse, vraiment, d'aspirer à son salut ; et quand la pré*

M. ROULAND a6

ndue usurpation dont vous parlez a

ilaté du jour au lendemain, balayant

)s folles espérances, comme les vents

ilayent la poussière des chemins, que

t le pays ? Le pays, supérieur à vos élo-

uentes imprécations; le pays, contre

iquel votre parole retentissante ne peut

ten, étreignant la main qui le sauvait du

louffre béant, se leva comme un sexd

omme et dit, lui, maître de ses desti-

lées : C'est bien!... qu'avez- vous à

épondrel »» Et il ajoutait encore : «< Ne

>arlez donc pas de crime d'origine, vous

[ui n'avez ni le souci, ni la conscience

lu pays... les partis ne peuvent rien

ontre l'arrêt solennel rendu par la

''rance entière. »

Il faudrait pouvoir citer en entier ce

pnarquable discours, le plus remarqua-

|e, à notre avis, qu'ait prononcé M. Rou-

M et dont les tribunaux ont depuis

Ingtemps retenti. D'une attaque impré-

vue avait jailli soudain cette nol réplique, où le gouvernement de TEm] reur était défendu avec les argument les plus simples et les plus concluant et dans les meilleurs termes que la h gue française puisse offrir à l'expressic de la pensée.

En d'autres circonstances, notammen aux audiences solennelles de rentrée cU la Cour impériale de Paris, M. Roulad avait donné, sous des aspects différents, la mesure et le caractère de ses facultà politiques.

On sait qu'il est d'usage, en pareille occurrence, de faire servir cette solennité à un but profitable, en appelant les méditations de l'auditoire sur quelque grand sujet de droitpublic,dontM. le procureurgénéral fait le thème de son discours.

Dans l'audience de rentrée de 1853, M. Rouland prit pour sujet de discours la pratique du droit français ou Vapplica-

Son des lois civiles. Sur ce vaste terrain, 1 signala les deux tendances qui déparent les tribunaux, montra les uns esclaves de la tradition, méprisant en faveur ies vieux textes les solutions du sens bominun; les autres, dédaigneux de la science, ne tenant compte que de l'espèce bt s'égarant dans une foule de distinctions arbitraires. Puis , ramenant les hommes du droit et les hommes du fait à ridée fondamentale de notre législation civile, il concluait par la négation de tout système exclusif, disant fort bien: «Une nation qui s'honore de sa soumission aux lois est celle qui saura le mieux marquer l'heure des réformes opportunes. " ■Rappelant ensuite à ses auditeurs les hautes notions du devoir, il leur recommandait le culte épuré de la loi, et de même que les chrétiens placent la foi au-dessus de la science , au-dessus du labeur le plus acharné, au-dessus des

connaissances les plus profondes, il plaçait le intiment du droit; — thèsi pleine de S3anpathie et tout à fait con forme, selon nous, au génie pratiqui de la société actuelle.

Suivre plus loin dans ses déduction:

ce beau discours, où le chef du parque de Paris précisait le caractère de nos lois civiles, remontait à sa grande transfor mation opérée sur les ruines de l'ancienn société française, le dégageait du droit!

romain, du droit féodal ou germanique!

et du droit coutumier, pour en faire lel droit français, résumé dans le Code Napoléon; un tel examen, disons-nous, dé-!

passerait les bornes de cette notice. H nous suffira de constater que ce rappel au devoir, que cette critique des doctrines énervantes, en 1853, quand la société venait d*être si profondément troublée, allaient plus loin que son auteur même ne pensait aller.

M. ROUL^lND 39

Alors que M. Rouland ne se croyait e jurisconsulte, il devenait homme tat. Le discours de rentrée de 1865 kfut une preuve plus évidente encore, abandonnant le terrain des dissertations |Énérales, M. Rouland abordait fran- Ikement une question économique, celle les subsistances, et en profitait pour prélauîiirles classes ouvrières contre des tenàmces dangereuses et tracer le tableau les institutions créées par le gouverneiQient de l'Empereur pour améliorer le sort des masses.

Dans ce discours, M. Rouland croyait bien ne pas s'écarter des volontés du dé-' cret de 1810. Mais le regard qui plane |sur la France, étudie les besoins et cheriche, parmi l'élite, les hommes les plus capables de servir la pensée impériale dans ses aspirations au bien-être des masses et au progrès des lumières, ce regard avait distingué M. Rouland et le suivait.

4ô M. ROUIxÀNÛ

On était au mois d*août 1856 ] M. Rouland reçut de M. Abbatuccij ministre de la justice , l'invitation d^ se rendre de suite à son cabinetj M. Abbatucci était lié à M. Roulanfj par de vieux sentiments d'amitié. I| causa, mit la conversation sur lesbruit^ du dehors et sur les candidatures de Id succession du ministère de l'instiaictioii publique, alors vacant; M. Roulant écoutait d'une oreille désintéressée Id calcul des chances diverses , quand M. Abbatucci ajouta vivement :

" — Mais vous 1 »

Loin d'être préparé à cette question,' M. Rouland ne répondit que par l'expression vraie des sentiments qui lui rendaient chère la carrière de toute saj vie et l'y attachaient étroitement. En 1827 , il avait débuté aux Andelys comme juge auditeur ; puis substitut à' Louviers, à Evreux, à Rouen, il avait

uccessîvement conquis, dans cette derlière ville, les grades de substitut près a Cour impériale, d'avocat-général et le premier avocat-général. Procureurgénéral à Douai en 1842, puis appelé à ia Cour de cassation en 1847, il se iroyait, enfin, depuis trois années, à la tête du parquet de Paris ; il consentirait donc à sortir d'une voie qu'il avait mar^ quée par tant d'étapes laborieuses et où il touchait aux plus hautes espérances <jui puissent couronner la vie du magistrat. Il en appelait à M. Abbatucci luimême.

Le ministre de la justice ne laissa pas ignorer plus longtemps qu'on lui proposait le ministère de l'instruction publique; il n'était que l'interprète de la pensée de l'Empereur.

M. Rouland persista dans ses objections et quitta M. Abbatucci. Le lende-

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main, il reçut l'ordre de se rendre è^ Saint- Cloud.

L'Empereur le faisait demander immédiatement. M. Rouland partit, et le^ résultat de cette entrevue fut son acceptation des hautes fonctions qui lui étaient offertes d'une manière telle qu'un refus n'était pas possible. Le vrai dévouement doit s'élever au-dessus des préférences qu'on peut avoir pour telle ou telle manière de servir l'État.

M. Rouland entrait au pouvoir dans d'excellentes conditions pour y faire de bonnes choses. Il n'avait point hrigoé le poste qu'il allait remplir.

En peu de temps, M. Rouland eut étudié, compris l'administration du département qui lui était confié. L'enseignement et le culte sont les deux larges bases sur lesquelles repose tout ré4ifice de la société. Il ne s'agit plus seulement, sur ce terrain, de résoudre

M. ROTJLAND 43

fes difficultés pendantes, de s*appuyer brt et ferme sur le principe de la conïervation et de n'en point sortir; il s*ajit à la fois de veiller à la liberté des sonsciences, à tout ce qui peut les protéger et les affermir; à éviter les froissements des divers cultes, à assurer, pour tous ceux que la loi reconnaît ou tolère, le respect du public. D'autre part, il s'agit de faire des hommes de ces enfants que l'enseignement prend à leur Famille; d'élever et de développer nonseulement leurs facultés intellectuelles, mais encore leurs facultés morales; de leur inspirer des vertus en même temps qu'on leur inculque des connaissances; en un mot, d'en faire des citoyens sur lesquels puissent un jour reposer les destinées de la nation.

Le ministère de l'instruction publique embrasse donc à la fois le présent si l'avenir ; il veille à la fois sur les con-

sciences, sur les esprits. Un magistr^ que n^auraient point trop exclusivemeri absorbé les études spéciales de sa profession; qui, au goût éclairé des lettres, joindra des notions de politique génw raie , fera toujours , à notre avis, uïi meilleur ministre de l'instruction publia que et des cultes qu'un professeur de philosophie, plus préoccupé des études classiques et des querelles de l'Université avec l'Église que des principes sociaux qui doivent présider à la direction des cultes, à l'enseignement et à Téducation de la jeunesse.

Le choix de l'Empereur fut donc conforme à son génie populaire et pratique.

Nous trouvons, dans quelques-uns des discours de M. Rouland, la manière dont il comprit les grands devoirs qu'il avait acceptés. Homme de progrès appuyé sur la tradition, ses paroles de mi-

listre sont d'un père de famille autant jue d'un homme d'Etat.

« Il faut qu'aujourd'hui, comme autrefois, dit- il au corps enseignant, on salue l'Université de ce doux nom de mère excellente, salve aima mater, et le pays. Messieurs, vous- saluera, comme jadis, de ses acclamations, si vous lui rendez fortes et pures les générations qu'il vous a confiées. Voilà pourquoi l'éducation morale doit présider à tous les développements de l'instruction classique. Dans cette alliance des choses de rintelligencc et du cœur réside la perfection de l'enseigncmi^nt. "

Et, plus loin, cette belle et religieuse pensée, si noblement exprimée :

" Nos tribunaux siègent sous l'image du Dieu crucifié , redoutable symbole d'égalité, de justice et d'expiation. Ne vous semble-t-il pas que notre symbole, à nous, doit être la suave et radieuse fi-

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gure du Christ appelant à lui les enfi et enseignant à tous la patience et bonté 1 H

Ses recommandations aux enfants sont pas moins touchantes :

« N'essayez pas, leur dit-il, d'êti vieux avant le temps, et de vouloir toi cher trop tôt aux préoccupations et ai intérêts de la vie réelle. La fleur hâtive se dessèche et meurt plus vite encore qu'elle ne s'épanouit. — Vivez patiemment de cette calme et riche période de l'adolescence pendant laquelle, loin des agitations ou des erreurs d'un monde tourmenté, les mots les plus généreux de l'humanité gardent la signification que Dieu leur a donnée. Enfants, conservez toujours intacte la vénération des choses divines, puisque l'homme, avec toutes ses vanités, n'est qu'une fragile créature cherchant inutilement le dernier mot de la science dans l'espace qui

Pare le berceau de la tombe (1). »»

^ous voici bien loin de la manière it MM. Villemain et Cousin coml^renaient l'enseignement. Mais nous Icroyons qu'entre la méthode paternelle (ie M. Rouland et celle de ces profes- Iseurs illustres , si un père de famille lavait à choisir, il confierait plus volontiers ses enfants au premier qu'aux seconds.

Dans un autre discours de concours général, celui de l'année 1857, M. Rouland avait exposé au corps enseignant le^ principes qui dirigeaient le gouvernement impérial dans la question de l'éducation publique et des cultes. Loin de renoncer à la direction des croyances sociales et de la destinée morale du peuple, le gouvernement nnpérial, consé-

(l) Discours prononcé par le ministre de l'instruction punlique et des cultes à la distribution des prix du Concoure général (9 août 1858).

quent avec son caractère initiateur, maintenait l'Etat enseignant, l'Université debout, tout en faisant progressai les idées religieuses dans les lycées, et en y appelant la bienfaisante intervention de l'épiscopat. Il professait eii même temps l'horreur de l'esprit de système, ne voulant pas que les scienced fussent négligées au profit exclusif des lettres. Il accordait une égale part dd puissance à ce double levier qui soulevé le monde.

" Grâce à Dieu, articulait- il, le monde!

physique n'a pas tué le monde intellectuel, et l'harmonie qui les unit n'est pas rompue. ♦»

Elle était sur le point de se briser, avouons-le, et rendons grâce aux sages inspirations qui ont éloigné le désastre imminent qui eût diminué nos forces nationales et altéré le grand caractère de la France.

Mais ce qui complète, à notre sens, tcette théorie si neuve et si consolante ie renseignement, telle que la comprit M. Rouland, inspiré par les vues générales de l'Empereur, c'est une sollicitude bour une classe d'écoliers dont les ministres systématiques et doctoraux du ïègne de Louis -Philippe, préoccupés, ^rtout, de produire de petits phénomè- Des à l'Ecole normale, se souciaient aspez peu. Je veux parler des ouvriers.

Il existe deux vastes écoles populaires connues sous le nom d'associations Polytechnique et Philotechnique. On y jenseigne aux ouvriers la géométrie élémentaire, descriptive et appliquée aux arts , l'arithmétique, la langue française, la. physique, la chimie, l'algèbre, la géographie, l'hygiène, le dessin, la musique, etc. Des savants, des professeurs célèbres, s'associent à cette bonne œuvre. Chaque année, dès prix sont distri-

bués aux élèves réunis des deux asso( tions.

M. Rouland, loin de dédaigner modestes et libres écoles, se plaît à p sider leurs séances annuelles. Son co.

aime le peuple, et cette affection, qu lit dans ses yeux, passe dans ses pa les, quand, face à face avec cinq ou mille ouvriers réunis dans Tenceinte Cirque Napoléon, il leur dit quelqu unes de ces fortes et excellentes véri sociales qu'il se plaît à formuler. J langage, clair et coloré, plaît aux m ses, et c'est peut-être au milieu de • braves et bons prolétaires que M. Ri land a recueilli les plus sincères appli dissements qui aient salué sa parole.

Dans ces discours, qui ne figuw point, — par la réserve, sans dou de celui qui les prononce, — aux cok nés du Moniteur, M. Rouland s'attac à (Remontrer le lien puissant qui fait i

«arables Touvrier et le savant. Il ne int pas d articuler ce mot de solidai dont on a fait abus, et il en réufFe Tâme de ceux qui pourraient se ire oubliés ou dédaignés. Il les rase, leur prouve que la société n*est Qt une marâtre pour ceux qui soufit ; il leur montre dans tant de genèses institutions, créées ou dévelops par le gouvernement impérial, la uve que la fraternité chrétienne est jement comprise et pratiquée de nos rs, et prend, d'année en année, une ension plus grande. Il les adjure de der la foi de leurs pères, de respecter lois, d'avoir confiance dans le génie §laire de l'Empereur, qui porte aux >ses laborieuses une si profonde affec-

« Dieu, leur dit-il, a condamné les omes aux inégalités natureUes et à tes celles qui dépendent de leurs fai-

blesses et de leurs fautes. Mais le tempri n'est plus des inégalités conventionnel!

les qui perpétuaient le conquérant et U vaincu sur le sol d'une même patrie. I4 loi les a effacées, et cette loi d'égalité civile est plus que jamais vivifiée paÉ

l'assentiment universel Ouvriers!

comptez sur les hommes dévoués qui s^ pressent à mes côtés, qui prodiguent leur temps, leur peine et toutes les for^ ces de leur âme à faire de vous des travailleurs instruits, de dignes pères de famille et d'estimables citoyens ; comptez-les avec votre cœur et dites-moi si la société vous méconnaît et vous oublie (1)1 »

L'année suivante, dans un discours aux mêmes associations, il revenait sur

(1) Didcours de M. Rouland^ ministre de l'instruction publique, à la distribution des prix des associations Polytechnique et Philotechnique , le 31 janvier 1858.

M. îtOTJLANB 68

t principe chrétien de l'égalité, souhaiftnt que sa présence fût un témoignage fivant des sympathies qui unissent toules les classes de la société.

' Il comparait ensuite la vanité, l'im- ^sance des utopies qui prétendent fealiser dans une constitution le bonheur h genre humain, aux grands principes Ihrétiens dont le développement conduit larement les nations dans les voies de la justice et de la mutuelle assistance, et lont les formules peuvent se résumer d'un mot : « Aimez-vous les ims les autres, n

- Demandez, ajoutait-il, à l'humanité, ainsi convertie au spiritualisme le ^lus pur, ce qu'elle doit faire pour le Mntien de l'ordre moral et le respect ie l'équité naturelle. — Elle vous répondra : que le riche aide le pauvre; — ffxe le savant instruise l'ignorant; — que Je maître traite bien le serviteur;

mais elle ajoutera aussi : que le souveni du bienfait reste dans le cœur de Vc bligé et que nul ne porte atteinte, peine de sacrilège, aux lois et au repc de son pays. »»

Nous avons insisté sur ces discoui aux ouvriers, peu connus du public mais qui ont porté fruit dans les classe laborieuses, parce qu'ils ont le mérit de compléter le portrait moral qu nous traçons, et de donner, des senti ments et des idées qui dirigent le gou vemement impérial, ime des plus belle expressions que nous ayons rencon trées.

Dans le voyage que M. Rouland fi en Bretagne, en juin 1859, dans les pa rôles qu'il prononça en septembre ai banquet qui lui fut offert à Dieppe nous retrouvons le même ordre d'idées exprimées dans ce même langage clair éloquent et souvent même d'une fornM

littéraire digne des midtres dans Târt 4'écrire.

\- Nous ne suivrons pas le ministre dans Iles détails de ses actes administratifs.

En résumé, ces actes ont eu pour consé- Iquence de ramener vers l'École normale supérieure un plus grand nombre d as- ^pirants, de rassurer les familles sur la (mesure équitable des épreuves du bacicalauréat, de rétablir l'agrégation pour les classes de grammaire, d'amener les esprits à des transactions nécessaires sur le système d'enseignement. On doit encore à M. Rouland de notables améliorations dans la constitution de la Imission permanente connue sous le nom i' École d'Athènes (1). Une nouvelle organisation du comité historique institué près du ministère de l'instruction publi-

(1) Voir la Circulaire du 30 juin 1859 aux reoteturs d'académie.

que a permis de rattacher à ce ministère l'action éparse des sociétés savantes , par le moyen d'une société centrale qui imprime à ces associations une impulsion qui n'a rien de blessant pour leur susceptibilité et unit intellectuellement ^es provinces à la capitale (1).

Avant l'administration de M. Rouland, la Bibliothèque impériale était une sorte de forteresse féodale sans contrôle sérieux, et dont chaque chef de service ressemblait à de hauts barons du vieux temps. L'administration et la direction de cette bibliothèque a été, de la part de M. Rouland, l'objet d'une sorte d'enquête et d'un rapport à l'Empereur, qui fut suivi d'un décret instituant l'unité de direction, la bonne répartition du budget, l'incompatibilité de fonctions quelconques avec un emploi à la Bibliothèque.

(1) Circulaire confidentieUe du 29 mars 1858.

La durée des séances fut portée de cinq à six heures, et» pendant les vacances, un service intérimaire permit de laisser ouvert ce vaste laboratoire de la pensée.

Le public parisien, celui de la province et de rétranger surtout, seront reconnaissants à M. Rouland de ses innovations (1).

En ce qui concerne l'administration des cultes, la sollicitude de M. Rouland n'a pas été moins vive. Parmi les actes concernant les cultes, il en est quelques-ims qui nous témoignent de l'égale sollicitude de M. Rouland pour les deux branches de son administration. Ainsi, tandis qu'il songeait à améliorer le sort des inspecteurs primaires (2), il songeait à élever les salaires du haut et du bas clergé.

Le 28 décembre 1857, le traitement des

(1) Décret du 14 juUlet 1858.

(2) Décret du 21 juin 1858.

«W'êques fut porté de 12,000 à 15,000 fr.

Serait-ce là ce que Mgr Dupanloup appelle retourner au pain noir et aux catacombes? Le traitement des chanoines fut porté de 1500 à 1600 francs (2 août 1858) ; et, ce qui vaut mieux, à notre avis, le minimum du traitenient des desservants fut élevé de 850 à 900, ce qui, avec le casuel, permet à ces modestes et respectables ministres du culte une condition d'existence un peu meilleure.

Il nous reste à parler du ministre dans ses relations avec le public, et de l'homme ; car la curiosité du lecteur ne se contente pas à moins.

M. Rouland est un homme de taille moyenne, d'apparence assez robuste, d'une physionomie ferme et franche.

Rien de plus simple, de plus sincèrement cordial que les manières de ce ministre de l'Empereur. Son accueil est

celui d'un homme bienveillant et rassure la timidité. Nul n*est plus accessible que lui Les audiences de M. Rouland ne ressemblent pas aux passes d ombres chinoises où le personnage admis à Thonneur de parler à Son Excellence ne fait, après deux ou trois heures d'attente , que paraître , saluer et disparaître, comme chez Rotomago , n'ayant pu dire le quart de ce qu'il fallait pour se faire comprendre et s'en retournant mécontent de luimême et du gouvernement.

M. Rouland écoute avec attention et patience, répond à loisir et de façon à laisser quelque chose dans l'âme et dans l'esprit de celui auquel il a parlé. On a critiqué la longueur de ses audiences, je ne partage pas Tavis de ces maîtres de l'art.Un ministre n'est point un arracheur de dents qui expédie le plus de monde possible dans un temps donné. Les au-

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diences de M. Rouland, teUes qu'il les donne, honorent celui qui les reçoit, prennent un caractère plus sérieux en même temps que plus affectueux et font aimer le gouvernement de l'Empereur.

Au milieu de cette existence si remplie, si absorbante, une bien petite part reste à la vie individuelle. Moins de personnes envieraient le pouvoir si elles eh connaissaient les soucis et les obligations. Cependant, il existe dans Tannée une époque oii le ciel lui-même se charge de mettre un frein à l'humaine, activité. La chaleur devient accablante et bientôt, sous Tinfluence de la température, les transactions se ralentissent. Les vacances arrivent avec les moissons et les vendanges. Toutes choses alors semblent convier l'homme à quitter les villes et à aller retremper ses forces dans le calme et le repos de la nature.

Les ministres profitent généralement de ce ralentissement des affaires pour s'échapper un à un de Paris, laissant à un collègue le soin d'administrer les affaires urgentes de son département.

Pour M. Rouland, ce jour de départ à lia campagne est un jour de fête. Il aime les champs. Avec ce goût profond des hommes qui ont beaucoup étudié et qui s'inquiètent du sort de leurs semblables, les travaux de l'agriculture et Téconomie agricole l'intéressent au plus haut point. Vêtu de toile comme un simple particulier, il se livre avec passion à ses goûts rustiques. Le feu prit l'an dernier à une chaumière voisine de son habitation. Son Excellence, dans l'eau jusqu'à mi-jambe , fut des premiers à organiser la chaîne.

Ce dernier trait achève, selon nous, d'indiquer le caractère de l'homme d'État dont nous venons de retracer la car-

rière et d'énumérer les travaux. Le goût de la simplicité au milieu de la grandeur, le culte des affections domestiques au sein des affaires publiques et du mouvement d'idées le plus élevé, telle est, dans son ensemble, la physionomie de ce magistrat, devenu ministre et resté citoyen par les sentiments et la simplicité des mœurs. .

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