GEORGES, CHRISTINE
GEORGES , à part.
N'importe, me voilà toujours introduit.
GHR.ISTINE , élevant la voix, Alxlçà , Monsieur , j'espère que ma intenan
GEORGES
ClîUll... pas de bruit, je vous en conjure.,
CHRISTINE
Que venez-vous faire ici?
GEORGES
Vous sauver.
Nous sauver I
GEORGES
Vous courez le plus grand danger,
CHRISTINE
Le plus grand danger î... comment savez-vous?...
GEORGES
J'ai pris mes informaiions au village voisin : it) saisv que votre pupille est la plus aimable, la plus jolie des captives 5 que vous gémissez toutes deux sous la garde d'une espèce de sauvage qui vous tient dans un isolement complet, et cela, dans des intentions que cliacuii explique à sa manière.
CHRISTINE
Comment?... on croit que sir Belton...
GEORGES
Sir Belton!... ce n'est pas son nom.
CHRISTINE
Eh! quel est donc le :^eii?
GEORGES
On l'ignore... mais on soupçonne que c'est quelque seigneur de la cour , déguisé : ses brillans équipages, ses nombreux valets, et surtout ses fréquens voyages à Londres, tout confirme cette supposition. Les uns, prétendent qu'il vous tient renfermées ici pour forcer votre pupille à l'épouser; d'autres, qui connaissent un peu mieux la cour et qui savent que les naturels de ce pays-là épousent rarement, vont jusqu'à penser qu'il a des vues moins généreuses sur îa charmante Edith; pour moi , quelle que soit îa vérité , je n'ai vu que deux victimes de la tyrannie, et je suis accoui'u!
CHRISTINE, très troublée.
Un nom supposé , un seigneur de la cour ! mes pressenlimens ne m'ont pas trompée I Et le ciel ne nous enverra pas un sauveur !
GEOB.GES.
Qu'est-ce que vous dites donc?,., vous voyez bien que si, puisque me voilà. Je serai votre sauveur, votre défenseur, tout ce que vous voudrez.
CHRISTINE
Oui, encore un amoureux, qui nous délivrerait pour nous imposer des lois à son tour ! Non, Monsieur, non , je ne me laisserai plus prendre à ces belles protestations qui caclient toujours des intentions.., GEORGES , Qjipement.
Les intentions les plus pures, je vous le proteste, dame Christine. Eb ! peut-on en avoir d'autres , lorsque l'on connaît l'adorable Editb? Depuis six mois que vous avez quitté, la ferme que vous habitiez, je n'ai plus existé. J'ai parcouru l'Angleterre , FEcosse, pour la revoir, mais non pour tenter de la séduire : je mourrais plutôt que d'avoir une pensée qui fût indigne d'elle j ma seule ambition est de lui consacrer ma vie , de passer mes jours à mériter son estime, sa tendresse , et de lui offrir ma fortune et ma main!
CHRISTINE 5 V écoutant avec plaisir.
Bon jeune homme! oui, je crois que vous êtes sincère; cet accent qui part de l'ame, et puis... voilà des vues qui doivent inspirer de la confiance; M. Bellon ne s'est jamais avisé de parler de mariage, lui!... mais encore faut-il savoir qui vous êles?
C'est trop juste. Oh! moi je n'ai pas de secrets pou mes amis! mon nom : Geoi'ges Derby, officier dans les gardes; une fortune indépendante et de brillantes es pérances : je suis l'unique héritier d'un des plus riches pairs du royaume, sans compter une foule de tantes et de cousins que je ne connais pas, mais q.ui me porten
dans leurs cœurs. Je ne vous caclierai pas , bonne Cliristine, que j'ai eu une jeunesse un peu dissipée; j'ai fait beaucoup de folies, grâce à l'exemple d^uri oncle respectable, le plus mauvais sujet de toute la Grande-Bretagne... Vous en avez sans doute entendu parler? lord Derby, le courtisan le plus aimable, le plus renommé pour ses aventures et ses perfidies. Il voulait me former , et pour que je retinsse mieux ses leçons, il m'a enlevé successivement toutes mes maîtresses.
CHRISTINE , sévèrement.
Hein?
GEORGES , se reprenant.
C'est-à-dire, des maîtresses!... qu'est-ce que je dis ddnc? Je vous prie de croire que je n'en ai jamais eues , qu'Editb est mon premier amour; je voulais parler seulement de ces attacbemens qui ne signifient rien , et qu'un jeune homme bien né oublie à la première occasion!... la vérité est que, malgré l'exemple d'un monde pervers et corrompu, je me suis conservé pur, et je brûle de sauver l'innocence de tous les pièges de la séduction.
CHRISTINE
Il m'attendrit, vraiment!.. Eh bien! oui, Monsieur Georges , j'accepte votre secours; nous en avons grand besoin.
Tant mieux ! mettez-moi d'abord au fait des événemens qui vous ont amenées toutes deux...
CHRISTINE
Bien volontiers : vous saurez que je me suis mariée un peu tard.
GEORGES, avec impatience.
Ce n'est pas cela que...
CHRISTINE
A un brave caporal, Jobn Sloop, qui m'emmena dans une petite ferme sur les frontières d'Ecosse.
GEORGES, de même.
C^est bon !.. lïiais...
CHRISTINE
Au bout (le deux ans , îe pauvre homme me laissa veuve...
GEORGES , ^jZw5 impatienté.
C'est très bien , mais...
CHRISTINE
Comment, Monsieur, c'est très bien? mais au contraire , c'est fort mal.
GEORGES, 'vivement.
Sans cloute... sans doute... ce n'est pas là ce que je voulais dire... mais parlez-moi de miss Edith , votre pupille : elle vous a été confiée...
Dès l'âge de deux ans.
GEORGES
Et ses parens?
CHRISTINE
Je ne les ai jamais vus... Un billet , d'une écriture de femme, qui me fut remis avec celte chère enfant , me recommandait les plus grands soins et une discrétion à toute épreuve. Chaque année il m'arrivait des lettres qui contenaient des exhortations et des billets de banque : mais il y a six mois, un inconnu se présente , c'était sir Belton^ il venait pour nous emmener avec lui...
GEORGES
Avec lui! et vous avez consenti?
CHRISTINE
Il m'a montré une lettre de la même écriture que les autres , par laquelle on m'ordonnait d'avoir confiance <3n lui , de lui obéir.
GEORGES
Il aura abusé les parens d'Edith.
CHRISTINE
Je le crains : mais qu'auriez-vous fait à ma place?
GEORGES
J'aurais fait... j'aurai.s fait... que je me serais défié de cet homme-là, parce qu'à coup sûr il méditait quelque trahison.
Comment le soupçonner , lui qui avait l'air du protecteur le plus zélé, le plus tendre?
GEORGES
Précisément: il a entouré Edith de soins, d'attentions , de toutes les jouissances que procure la fortune, pour l'éblouir , la captiver; et cette habitation élégante, choisie dans un lieu écarté... à quelques milles de Londres, embellie de tout ce que l'art et l'opulence ont de plus brillant... Il faut bien vous le dire, dame Christine, c'est ce qu'on appelle une petite maison. CHRISTINE, effrayée.
Une petite maison I que dites-vous ? sir Belton aurait osé...
GEORGES , <vivement.
C'est un séducteur î
CHRISTINE
Moi-même, je l'avoue, je me suis laissée gagner par ses promesses, par ses beaux discours....
GEORGES
Vous-même?
CHRISTINE
Oui, Monsieur.
GEORGES
Quand je vous le disais , c'est un séducteur! Il faut d'abord éclairer votre pupille, l'avertir adroitement
du péril qu'elle court
CHRISTINE
Non , non... il pourrait y avoir du danger; son âge^ son ignorance du monde, tout cela demande beaucoup de ménagemens.
GEORGES
Alors il fliut l'enlever d'ici.
CHRISTINE
C'est bien mon intention... Oui, vous m'aiderez à sauver ma chère Edith. Ecoutez, vous vous tiendrez caché dans le village voisin ; et à la première occasion favorable , je vous ferai savoir...
GEORGES
Non... non... j'aimerais mieux rester ici; je serais plus à portée de profiter des circonstances...
CHRISTINE
Du tout, vous ne connaissez pas sir Belton..... c'est un homme terrible... d'une violence... et s'il vous rencontrait... (elle écoute.) Attendez... quel bruit, une voiture dans l'avenue... (eZ/e regarde.) c'est la sienne..,., c'est lui...
GEORGES
Sir Belton î...
CHRISTINE , troublée.
Et moi qui croyais qu'il ne viendrait pas aujourd'hui Voilà comme il nous surprend toujours, {â
Georges,) Sam ez-vous vite.
GEORGES , se disposant à remonter le mur% Au moins, je vous reverrai bientôt, et...
Que faites - vous? escalader ce mur? son cocher... ses gens vous apercevraient, et donneraient l'alarme!... Mais sauvez-vous, je vous en conjure... {il va pour sortir par la droite, )
CHRISTINE , vivement.
Pas par-là , le jardinier vous verrait ; {il va d'un autre côté.) pas par-là... c'est de ce coté qu'il va venir. GEORGES , étourdi.
Ecoulez donc... à la manière dont je suis arrivé, je îie peux pas connaître les êtres...
STOCKWELL , en dehors.
Dame Christine
CHRISTINE, troublée.
On m'appelle... impossible de vous faire évader... ah !
vite , dans ce pavillon. Il va sans doute se mettre à table, et pendant le dîner, je trouverai moyen de m'échapper et de vous faire sortir sans que personne vous voye... Allez, et surtout pas un seul mot. {eUe? le pousse dans le pavillon. )