HISTOIRE DE LA MÈRE JARY
i< J'ai été fort jolie, fort gaie, fort rieuse. Ma mère, petite couturière, m'apprit son état et je devins ouvrière assez habile. J'avais dix-sept ans quand Jary demanda ma main. Il était beau garçon, de joyeuse humeur et avait un emploi dahs les écuries du roi : c'était une fortune. Ma mère^ depuis la mort d'un fils beaucoup plus âgé que moi, restée faible et souffrante, avait le pressentiment de sa fin prochaine, et, voyant que Jary me
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plaisait, elle se hâta de conclure le mariage, qui, pendant un mois, fut le plus heureux du monde. Mais bientôt Jary se montra ce qu'il était, joueur, ivrogne et libertin. Nous habitions Versailles; il rentrait ivre, me battait et amenait des fdles au logis. Mes peines s'accnirentpar la perte de ma mère, à qui je les cachais et qui mourut avec la consolation de me croire parfaitement heureuse. Je l'aurais été si Jary avait eu de la conduite. II fit des dettes, perdit sa place, et je le vis un jour arriver, en me disant : « Nanette, je pars pour « l'Angleterre, où je vais me perfectionner dans « mon état de palefrenier. — Et moi, m'écriai-je, « comment vais-je faire pour vivre? — Tiens, re- « prit-il, voilà un louis. Tu es économe; vends « notre mobilier; retourne à Paris et travaille. Re- « marie-toi, si tu le veux. Je t'enverrai un acte « mortuaire de Londres. » Il m'embrasse, et le voilà parti, me laissant muette et étourdie. Je n'en ai depuis entendu parler.
« Nous autres pauvres gens, nous n'avons pas le temps de pleurer tout notre soûl : je me hâtai de revenir à Paris me loger dans une mansarde étroite où je me mis à travailler pour les couturières. Je n'avais pas encore accompli mes dix-
huit ans; la solitude me parut bien pénible. En travaillant, je chantais sans plaisir. Mes compagnes d'enfance étaient toutes dispersées : la crainte des mauvaises connaissances m'empêcha d'en faire de nouvelles. Il me semblait toujours que quelque ami dût me tomber du ciel.
c< Dans la maison que j'habitais, vis-à-vis de l'étroite fenêtre de ma chambre, était une lucarne toute semblable. Un jour de printemps, j'y remarquai un jeune ouvrier tailleur, si assidu à l'ouvrage, que, de toute la journée, que je passai sans chanter, il ne tourna pas les yeux de mon côté. C'étaitun blond d'unejolie figure, quoiqu'un peu pâle. Le lendemain, dès la pointe du jour, je le re\is à la besogne et toujours avec la même assiduité. Ce jour-là pourtant, j'osai chanter, mais tout bas; ses yeux se tournèrent vers moi et nous nous saluâmes. Puis vinrent les rencontres sur le palier; puis les services de bon voisinage; enfin une intimité complète s'établit entre nous deux, pauvTCS jeunes gens. Il avait quatre ans de plus que moi et fournissait par son travail aux besoins d'une mère infirme, qu'il allait, fêtes et dimanches, visiter à Charonne. Bientôt une tendresse mutuelle nous rendit inséparables et nous
trouvâmes de l'économie à n'avoir qu'un ménage et à faire bourse commune. J'en ai bien souvent demandé pardqn au bon Dieu, que nous allions prier ensemble. Hélas I je devins grosse au bout de quelques mois de cette heureuse liaison : ce fut une joie de plus pour nous. 11 venait de perdre sa mère, qui nous avait bénis en mourant, et nous gagnions assez pour élever un enfant. Les mois de bonheur que j'ai passés avec ce bon Paul Gaucher me sont encore présents : il n'en est pas venu d'autres pour les faire oublier, et le malheur était si près de nousl Gaucher depuis longtemps souffrait de la poitrine; tout à coup le mal fît de rapides progrès : malgré tout son courage, je le vis contraint de moins travailler d'abord, puis de recourir au médecin, et bientôt il fut réduit à garder le lit la moitié du jour. Nos petites économies s'en allèrent; les dettes ne lardèrent pas à s'accumuler, ei notre linge, nos meubles, nos bardes, furent mis en gage. C'eût été peu si la santé se fût rétablie; au contraire, il s'afiaiblissait chaque jour davantage, et lorsque j'accouchai il nous restait à peine de quoi payer la sagefemme.
« Dieu me donnait un fils, un fils charmant.
mais point de lait pour le nourrir. Il voulait sans doute ainsi me punir de ma faute. Nous ne pouvions nous procurer une nourrice. Quel désespoir troubla ma joie de mère ! Et, pour ajouter à ce malheur, les suites de ma couche devaient être pénibles et longues. Nous ne savions que faire pour apaiser les cris du pauvre et cher enfant. Trois jours après mon accouchement, Gaucher, étendu sur un matelas, se lève précipitamment : « Donne-moi mon fils, dit-il; dans le vil* <( lage où ma mère est morte je suis sûr de lui « trouver une nourrice. J'y cours. » Je ne sais comment il eut la force de se lever et de sortir^ emportant bien emmailloté notre enfant, que je couvris de baisers et de larmes. Selon moi, il devait rester absent presque toute la journée : je le vois rentrer au bout de quelques heures et tomber sur son matelas sans potivoir proférer une parole. Malgré la fièvre qui vient de me prendre, je me traîne auprès de lui et le force de boire un reste de vin qu'il avait gardé pour moi. Il se ranime enfin; mais alors des pleurs mondent son visage si défait, si pâle. Une secrète inquiétude m'agite. « Et notre fils? » lui dis-je. A ces mots, ses pleurs redoublent; il me presse dans ses bras
hi) MA BIOGRAPHIE
défaillants : « 11 est aux enfants trouvés, » répondit-il en se laissant retomber sur le matelas.
ce Voilà, mon cher monsieur, le plus affreux moment de ma vie, celui qui Ta remplie d'une amertume telle, que tous les biens de ce monde n'eussent pu l'adoucir. Je m'écrie: « Quoi! tu fc as porté là mon fils ! — Nanette, écoute, dit-il « en me prenant les mains; je n'ai plus que quel- « ques jours à vivre, quelques heures peut-être. c< Je te laisse accablée de dettes, sans un seul « ami, sans la moindre protection. Que serais- tu ce devenue avec un enfant que tu ne pouvais nourc< rir? Que serait-il devenu lui-même, ce cher encc faut? Et qui sait? ton mari ne peut-il pas roa venir? Pardonne-moi et écoute-moi, je t'en ce supplie. Avant de le déposer dans cette mnice son, je lui ai fait, à la cuisse gauche, une croix c< de la forme de celle que tu as mise en gage, ce Comme il n'était pas baptisé, j'ai attaché un ce bille! à ses langes où je demande qu'on lui ce donne mon nom de Paul. »
« Quelque peine qu'il eût à parler si longtemps, il fut obligé de me redire les mêmes choses plusieurs fois; car il voyait que, dans mon abattement, je ne l'avais ni compris, ni entendu.
Il ajouta : « La croix ne s'effacera pas. Je l'ai « marquée avec un fer chaud. — Avec un fer « chaud! » m'écriai-je saisie d'horreur et m'éloignant de lui comme j'aurais pu le faire d'un assassin. « Rassure-toi, me dit le malheureux « Gaucher; j^y ai pris tant de précautions, qu'à c( peine a-t-il poussé un gémissement. »
a Mon trouble ne s'apaisa que par le projet que je formai en moi-même de courir bientôt reprendre mon enfant. Mais mon état, qu'empira sans doute la violence du chagrin, ne me permettait pas de sortir, et dès la nuit même, après les efforts de tout genre qu'il venait de faire, Gaucher tomba dans des convulsions que je crus être son heure d'agonie. Le médecin ne me laissa aucun espoir, et, n'étant plus payé, cessa ses visites. Gaucher languit encore dix jours, et c'est lorsque l'espérance me revenait, qu'après une crise affreuse je reçus son dernier soupir. Pauvre ami ! qu'il était honnête et bon 1 Dieu aura eu pitié de son âme. Ohl que de fois j'ai prié pour lui la Vierge et son saint patron !
« Hélas! mon cher monsieur, voilà quarantehuit ans de cela, et, depuis ce moment, je n'ai eu que son souvenir et celui de mou fils pour unique
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compagnie. Oui, depuis l'âge de dix-neuf ans, j'ai vécu seule, toujours seule. Quelquefois pourtant votre grand-père m'admit dans sa famille, et, m'ayant appris à travailler de son état, ne me laissa jamais manquer d'ouvrage, ce qu'il regardait comme une distraction suffisante, lui qui n'en connut guère d'autres, sauf pourtant ses promenades du dimanche, où, tout petit que vous étiez, il vous emmenait courir les champs. C'était dans une de ces courses que, bien longtemps avant le mariage de votre mère, j'eus le bonheur de le rencontrer. J'étais avec Gaucher, qui travaillait pour lui, et depuis le cher homme m'a toujours été secourable. Je travaillai donc; mais j'avais cent soixante-quinze francs de dettes à acquitter. On ne sait pas combien il fout de temps à une pauvre ouvrière pour payer une si forte somme, quels que soient son courage et son économie. Dix-sept livres dix sous par an prélevés sur de petites journées, c'est énorme. J'ai tout payé, mon cher enfant, tout payé. Il m'a fallu dix ans pour cela. Pendant ces dix années, à compter du jour où ma santé se rétablit un peu, croyez que je fis bien des démarches pour avoir des renseignements sur mon fils. Toutes mes tentatives
furent vaines; car c'est un usage de l'administration des enfants trouvés de refuser aux mères la connaissance des lieux où ces enfants sont envoyés. Je m'en aperçus avec désespoir dès les premières réponses qui me furent faites, avec une dureté qui m'intimida et m'empêcha peut-être de dire et de faire ce qu'il eût fallu. Personne ne nous écoute, ne nous aide, nous autres petites gens. Oh! si j'avais pu savoir ce qu'il était devenu ! Pour l'avoir, pour Télever, que n'auraisje pas donné! que de nuits j'aurais consenti à passer au travail , en outre de celles que je passais déjà ! Après de longues années de sollicitations, une des sœurs de la maison prit enfin pitié de moi. Elle feuilleta les registres, trouva, à l'époque indiquée, un nouveau baptisé du nom de Paul; écrivit dans l'endroit éloigné où il avait été envoyé et d'où l'on répondit que, la nourrice et son mari étant morts, l'enfant, âgé de huit ans, avait été confié à un voyageur riche que sa bonne mine avait intéressé. Depuis on n'en avait plus entendu parler, et le curé du lieu avait oublié le nom du voyageur et son pays.
c< C'était bien peu de chose pour une mère que ces détails; pourtant ils me causèrent une grande
joie. Mon lils avait échappé aux premières mala* dies de renfance; il devait vivre; il vivait. Plus j'y l^ensais et plus j'en étais convaincue. Tous mes rêves me semblaient dire d'espérer.
« Depuis lors j 'ai vécu avec ce cher fils, avec mon Paul; non-seulement en le cherchant partout, autant que je le puis dans ma vie de travail, mais en m'en faisant une image toujours plus parfaite, d'année en année. Je l'ai vu tout petit; je l'ai vu grandir, devenir homme, et je le vois aujourd'hui dans son âge mûr. 11 me ressemblait; il aura eu ma force; il vil, mon cœur en est sûr. Dès que je suis seule, il est toujours devant mes yeux : il n'y a pas longtemps que je me suis écriée : « Combien tu as déjàdeche- « veux blancs, Paul ! » et je l'ai vu me sourire tristement. Il aura sans doute aussi éprouvé bien des peines. Je ne sais cependant pourquoi je m'imagine qu'il a fini par faire une brillante forlime. Je ne puis me le représenter que bien vêtu; mais dût-il être en haillons, que je le presse sur mon cœur avant de mourir 1 »
x\vec quel intérêt j'écoutais cette mère se créant ainsi l'image du fils qu'elle rêvait sans cesse I Qu'on ne croie pas que cette femme eût le cer-
veau malade : elle était au contraire d'un sens rassis et droit; mais la sensibilité maternelle avait été développée à ce point par la solitude et le besoin d'aimer. Le cœur d'une mère est une source inépuisable de miracles.
S'apercevant de l'émotion qu'elle me faisait éprouver : a N'est-ce pas que je le retrouverai? — Je l'espère comme vous, mère Jary..S'il était mort, vous perdriez la faculté de le voir ainsi. Dieu ne voudrait pas se faire un jeu d'une affection si touchante. » La joie brillait dans les yeux de la pauvre femme, qui s'empressa d'ajouter : « Je me suis dit cela bien souvent. Alj ! si vous saviez ! quand je suis dans la rue, je regarde tous les passants de son âge. J'ai osé même, moi qui suis si timide, en arrêter plusieurs parce que leur taille, leur tournure, leurs traits me rappelaient mon frère, qui me ressemblait à s'y méprendre. Les uns rient et me repoussent en m'appelant folle, d'autres paraissent avoir pitié de mon em- ' barras. Et si je vous disais que, moi femme, il m'est arrivé d'aller voir au bord de la rivière des hommes se baigner, dans l'espoir de découvrir la croix dont Paul doit avoir conservé la marque ! Combien, les dimanches, après la messe, ai-je
passé d'haires sur le Pont-Neuf, où la foule esl toujours si grande, pour voir si quelqu'un n'y parlerait pas à mon cœur ou n'éprouverait pas à ma vue les mouvements du sang ! Sur des renseignements pris au hasard, j'ai eu la hardiesse de me présenter à beaucoup de bourgeois et d'ouvriers qui portaient le nom de Paul ou que je savais être sans famille. Dans ce moment encore, mon cher monsieur, je m'occupe d'une nouvelle recherche, et c'est pour cela même que j'ai cru nécessaire de vous raconter l'histoire de mes malheurs. Il y a au théâtre de l 'Opéra-Comique un acteur nommé Paul, je n'ai pu me procurer son adresse. Pourriez-vous me la faire avoir? Si vous vous en mêlez, il me semble que vous me porterez bonheur.
— Mère Jary, lui dis-je, aujourd'hui même vous aurez cette adresse. » En effet, je l'allai chercher au théâtre, et m'empressai de la lui porter. Gomme je devais m'y attendre, le lendemain, je la vis arriver triste et abattue. L'acteur Paul avait un père et une mère ; il les lui avait présentés ; car il se rendait compte du sentiment qui animait hi pauvre femme et il l'avait afiTectueusement accueillie.
Peu de mois après, l'âge, la misère et les peines morales triomphèrent enfin de sa forte constitution. Des plaies dangereuses envahirent les jamhes, et elle se fit porter à VHôtd-DieUy que je n'avais pas le moyen de lui éviter. A la première visite que je lui fis, elle me' dit : « Si j'osais 1 — Osez, osez, mère Jary. — Eh bien, j'ai appris, le jour où je suis entrée ici, qu'un enfant trouvé, nomméPaul, habite sur le quai de la Ferraille. On m'a assuré qu'il avait l'âge de mon cher enfant. »
J'allai voir le brave ouvrier; mais cet homme, d'origine méridionale, n'avait que trente-six ans. Il me fallut encore affliger la pauvre malade, dont l'état empira promptement. Une des sœurs qui desservaient la salle l'avait prise en affection ; je sus par elle qu'il n'y avait point à compter sur une guérison, qu'ainsi l'on pouvait satisfaire à ses petites fantaisies. Je lui portais un matin des confitures qu'elle avait désirées ; mais, sans y faire la moindre attention : a Mon bon ami , mon bon ami, me dit-elle, les yeux rayonnants d'une joie de prédestinée, je l'ai vu enfin, ici, tout près de mon lit. C'est luil cette fois, j'en suis sûre. Tout semblable au portrait que le bon Dieu a gravé en moi, avec des cheveux blancs, comme je vous l'ai
dit. C'est lui 1 je vais guérir. — Tant mieux, mère Jary. Mais racontez-moi donc comment ce bonheur vous est arrivé. — Il était au milieu de beaucoup de médecins et d'élèves : il semblait être leur chef. Oh 1 que sa voix était douce ! 11 s'approchait de mon lit ; mais je ne sais ce qui est arrivé : il a disparu au moment où je lui criais : a Paul ! mon (( fils I » et j'ai perdu connaissance. La bonne sœur m'a fait revenir à moi, et je le lui ai dépeint. Il reviendra faire la visite demain ; elle a promis de l'amener à mon lit. C'est lui ! c'est lui ! revenez demain, revenez. ^)
En l'écoutant, je jugeai que le sentiment de toute sa vie s'était transformé en un délire qui présageait sa fin , malgré la plénitude de sa voix, la vivacité de son regard et la force avec laquelle sa main serrait la mienne. Le lendemain elle n'était plus, heureuse d'avoir fini au plus beau moment du songe qui seul put lui donner la force de supporter cinquante ans de misère et de larmes I
Son histoire, quej'aurais voulu pouvoir raconter avec la simplicité naïve qu'elle mettait à ses récits, servira de transition pour passer à celle de mes adversités.
En 1798, notre maison croulait, et le malheur que j'avais prévu vint me porter un des coups les plus affreux que j 'aie jamais reçus .
Élevé par ma tante dans des principes de rigoureuse probité, je faillis tomber malade de désespoir, à l'idée d'une catastrophe que je n'avais pu que retarder, et dont j'avais peur de paraître responsable. En effet, les capitalistes s'étaient habitués à me compter pour beaucoup dans la confiance qu'ils accordaient à la maison, bien que depuis un an j'eusse cessé d'y travailler. La plupart se crurent en droit de m'adresser des reproches que je ne méritais d'aucune façon. Si mon père, naturellement prodigue, dépensait trop, je n'étais pas une lourde charge pour la caisse : j'habitais une mansarde sans feu oii la neige et la pluie inondaient souvent mon lit de sangle. Mes plaisirs n'étaient pas dispendieux; je n'avais pas même le goût de la toilette, et le jeu n'a jamais eu prise s,ur moi. « L'opulence de ton père ne durera pas, » m'avait dit ma tante, et ce mot avait réglé ma conduite. Quoique laid et de mine chétive, je n'ai pas eu occasion de dépenser avec les femmes, qui seules eussent pu m'entrainer à des folies onéreuses.
Une autre passion se développa en moi au milieu de ces funestes circonstances. J'avais jusqu'alors rimaillé sans suite et sans but; enfin un véritable amour de la poésie vînt s'emparer de moi. Quoique toujours très-faible grammairien, je me mis à étudier tous les genres, à les essayer à peu près tous, et parvins, en peu d'années, à me faire une poétique presque complète, que j'ai sans doute i^rfeclionnée depuis, mais qui n'a presque pas varié dans ses règles principales. C'est aussi à cette époque que je méditai sur la langue et son génie, prenant ainsi par en haut une science dont les degrés' nidimentaires m'ont toujours inspiré une sorte de répugnance.
A l'aspect de la misère qui ne tarda pas à nous menacer, la poésie dut me sembler une consolation que le ciel faisait descendre sur moi. Plusieurs de nos capitalistes, convaincus, malgré mon extrême jeunesse, de mes aptitudes financières et de ma probité, que leur avaient si bien prouvée mes larmes et mon désespoir, me proposèrent des fonds assez considérables pour recommencer des affaires : mon père me poussait à accepter, ce fut en vain. Le métier m'inspirait
un tel dégoût, que j'aimai mieux rester pauvre que de retourner à cette Bourse, où je n'ai ja* mais pu remettre les pieds sans un frisson d'épouvante.
Je regrettai alors bien amèrement d'avoir été arraché à la typographie, que j'ai toujours aimée, mais que je ne me figurais pas connaître assez bien pour y trouver une ressource. J'avais tort : je me suis convaincu trop tard que j'aurais pu devenir en peu de temps un habile ouvrier, ce qui m'eût évité bien des années dç dénûment et d'attente vaine.
Tandis que mon père, poursuivi par ses créanciers, emprisonné même, n'était ni moins insouciant ni moins léger, j'aurais voulu me cacher au monde entier et me livrais à des accès de mélancolie d'autant plus douloureux, que, fort expansif dans mes plaisirs^ je ne l'ai jamais été dans mes peines. La crainte de rencontrer des témoins et des victimes de notre désastre, m'égarait en de longues promenades autour de Paris. Saint- Gervais, Romainville, Boulogne, Yincennes, que de tranquillisantes rêveries je vous ai dues! Mais il fallut bientôt me consacrer à la tenue d'un cabinet de lecture, dont mon père fit l'acquisi-
tion. Ce fut pour moi l'occasion de nouveaux embarras : il m'avait adjoint un cousin, joyeux garçon qui, pendant que je rimais et que j'écrivais au milieu des pratiques, en gardant le comptoir, dépensait à s'amuser une partie de nos petits bénéfices. Mon père reprit enfin l'établissement, devenu sa dernière ressource. C'était dans la rue Saint-Nicaise : un soir que je venais . l'y retrouver, je faillis sauter à l'explosion de la machine infernale^ qui m'eût assurément mis en morceaux, si elle eût éclaté quelques secondes plus tard.
Par un hasard singulier, peu de jours avahl cette horrible catastrophe, M. de Bourmont, qui avait traité avec le gouvernement consulaire, l'abbé Rathel, homme qui vivait de conspirations royalistes, un nommé Charles, dont le nom de famille m'échappe, et deux ou trois individus du même parti avaient dîné chez mon père. Ce n'était cependant pas un conciliabule. Là, j'avais pu remarquer le peu d'accord qui régnait entre ces messieurs. M. de Bourmont semblait surtout inspirer de la défiance et du mécontentement. Aussi je fus bien surpris de le voir compromis dans l'affaire Carbon cl Saint-Régent. Depuis ce
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jour, je ne me suis plus rencontré avec lui. Le nommé Charles, arrêté, je crois, le surlendemain de cette réunion, fut fusillé en vertu d'un ancien jugement porté contre lui. Quand il fut pris, il projetait d'assassiner le premier consul, et l'avait confié à mon père, qui fit tout pour l'en détourner. Nous eussions dû être compromis par de telles relations : on surveilla seulement mon père, à qui le commissaire de police donnait le titre de Banquier des royalistes. A juger par le banquier de la fortune du parti, la banqueroute était imminente.
Je m'aperçois que j'ai gardé le silenœ sur les événements politiques des deux dernières années du dix-huitième siècle, qui ne furent pas de nature à adoucir mes chagrins. Moi qu'avaient rempli de tant de joie les succès de nos armes, il me fallut bientôt gémir sur leurs revers multipliés, trembler même pour l'indépendance de la patrie. A la fin du pouvoir directorial, l'anarchie devint telle, que les cœurs les plus forts y perdaient l'espérance. Qu'on juge où en étaient les cœurs timides. J'ai entendu, avec confusion, de bons bourgeois désirer alors le triomphe de la coalition étrangère. Les Masséna, les Brune, qui nous ra-
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tneiiaienl la vicLoire en Suisse et en IIol lande, paraissaient insuffisants pour nous rendre la sécurité, tant les désordres, les corruptions, les extravagances du gouvernement de Barras, avaient découragé la nalion, jiaf^uere encore si confiante dans ses forces.
Au milieu de ces malheurs publics, pauvre disciple de JuvénaL je rimais des alexandrins contre Barras et ses adhérents. On voit que j'ai eu de bonne heure aussi le goût de ta satire, trèsrépandu alors, comme Tattestenl les vers de Ch(5nier, Lormian, Uespazeset de beaucoup d'autres, Jtfes chefs-d'œuvre en ce genre n'eurent ])as le temps d'éclore : tîonaparle revint d'Egypte, Lors- ([u'arriva la grande nouvelle de son retour inal tendu, j'étais à notre cabinet de lecture, au milieu de plus de trente personnes. Toutes se levèrent spontanément^ en poussant un long cri de joie, lien fut de même à peu près dans toute la France, qui se crut sauvée. Quand on produit de iiareils effets sur un peuple, on en est le maître : les sages n'y peuvent rien. En débarquant à Fréjus, Bonaparte était déjà rem|>creur Napoléon,
.le m étais toujours fait un malin plaisir de
prédire à mon père réiévation future du vainqueur d'ArcoIe et de Lodi. Sa course en Egypte ne m'avait point ôté l'idée qu'il arriverait à la suprême magistrature. Ainsi que d'autres royalistes, mon père ne voulait voir en lui qu'un Monck. Quant à moi, j'applaudis avec toute la France à la révolution du 1 8 brumaire, non pourtant sans craindre que le jeune général ne s'arrêtât pas au consulat.
Si Ton me demande comment, avec mes prévisions, je n'ai pas été révolté par la violation de la constitution au 18 brumaire, je répondrai naïvement qu'en moi le patriotisme a toujours dominé les doctrines politiques et que la Providence ne laisse pas toujours aux nations le choix des moyens de salut. Ce grand bonmie pouvait seul tirer la France de l'abîme oii le Directoire avait fini par la précipiter. Je n'avais que dixneuf ans et tout le monde semblait n'avoir que mon âge pour penser comme moi. Les partis s'étaient anéantis par la violence, et leurs mouvements, dont on s'effrayait^ n'étaient que les spasmes de l'agonie. Cette frayeur suffisait pour empêcher Ip petit nombre de voix qui réclamaient une franche république de trouver de l'écho. On
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croyait l'avoir eue en 95y et celte republique-U n avait plus guère que des fous pour elle- Les sages qui parlaient encore de liberté le faisaient avec la défiance que leui" inspiraient à eux-mêmes des essais mallieureux ou maladroits. D'ail- \e\irs, très- peu de ces politicjues se recommandaient pai- la science de l'application, sans laquelle les principes les meilleurs se déconsidèrent si prompteraent. Enfin, la Franœ avait besoin d'un gouvernement fort qui la sauvât des Jacobins et des Bourbons, de riucertilnde et île l'anarelue. La jeunesse, ivre de la gloire du jeune consul, s'offrait de toute part à Faccomplissc^ ment de ses desseins, sans |>enser même à lui en demander compte. Il ne fallait, pour en juger j, qu'entendre dans les théltres avec quelle frénésie on applaudissait les allusions à la déroule des représentants à Saint-Cloud et de quels rires on saluait les traits lancés contre le [ietil nombre deBrulns(iui, pour me servir des expressions du lem|)s, avaient osé résister au nouveau César 1
Qui croirait que ma première velléité d'opposition au gouvernement consulaire fut contre lemprunt fait à Rome et à la Grèce des noms donnés d'abord aux nouvelles fonctions^ et plus
tard aux éiablissements d'instruction publique : consuls^ tribuns, préfets, prytanées, lycées, tous ces mots me semblaient jurer avec le nouveau monde qu'avait enfanté 89, qui nous avait légué bien assez de mots de pareille origine; c'était de l'enfantillage de ma part, sans doute, mais j'ai toujours détesté cette routinière imitation des anciens. Chez nous, voyez Hérault de Séchelles ne pouvant se mettre à travailler à notre constitution, s'il ne parvient à se procurer, avant toutechose, les lois de Minos. Du mélange que nous avons fait de l'ancien et du moderne, du paganisme et du christianisme, est née une civilisation de pièces et de morceaux, habit d'Arlequin qui, heureusement, commence à tomber en loques. Ma colère, à ce sujet, faisait rire-alors, et fera rire peut-être encore aujourd'hui. Cela ne m'a pas empêché, malgré mon amour pour les Grecs, de prendre à guignon les grands hommes de Plutarque et Plutarque lui-même, ce Grec qui n'ose apprécier ni la grandeur politique de Démosthènes, ni le génie d'Aristophane. Étudions l'antiquité, respectons la tradition, mais ne leur empruntons que ce dont nous ne pouvons nous passer. Mon admiration pour Bonaparte ne m'a pas empêché de le traiter
souvent d'homme, de collège. Paoli l'avait bien deviné : c'était sous beaucoup de rapports un heures de Plutarque; aussi restera-t-il, je l'espère, le dernier et peut-être le plus grand des hommes de l'ancien monde, qu'il aimait à refaire, à sa manière toutefois. Hélas 1 rien ne porte malheur comme de lutter contre un monde nouveau!
Napoléon a succombé à la lâche. En 1815, justifiant le mot de Paoli, il écrivait au régent d'Angleterre qu'il venait, comme Thémistocle, s'asseoir au foyer britannique \ Le peuple anglais et son prince ont été bien sensibles à ce souvenir de Plutarque.
Dans les premiers temps du Consulat, pour échapper à ma pénible position^ je tentai de me faire envoyer en Egypte^ où notre armée semblait pouvoir résister longtemps encore. Parceval-Grandmaison, que je connaissais et qui en était revenu avec Bonaparte, consulté par moi sur ce projet, m'en démontra tous les inconvénients. Je dus céder à ses avis. Que de fois de-
^ En 1841, nous avons traité Napoléon à son goût. Après la publication du procès-verbal d'exhumation qui constatait que ses restes étaient dans un état de conservation à faire crier mirade, les journaux et les proclamations des autorités nous ont
puis ne m'a-t-il pas dit : « N'avais*je pas raison ? » Moi non plus je n'avais pas tort ; car le problème à résoudre était de n'être pas à charge à mon père et de trouver le moyen de vivre, n'importe en quel lieu du monde.
Il y avait pourtant quel(fue douceur dans ma pauvreté. J'habitais une mansarde^ au sixième étage, sur le boulevard Saint-Martin. De quelle belle vue je jouissais là 1 Que j'aimais, le soir, à .planer sur l'immense ville, lorsqu'aux bruits qui s'en élèvent sans cesse venait se mêler le bruit de quelque grand orage 1 Je m'étais installé dans ce grenier avec une satisfaction indicible, sans argent, sans certitude d'avenir, mais heureux d'être enfin délivré de tant de mauvaises affaires qui, depuis» mon retour à Paris, n'avaient cessé de froisser mes saitimenls et mes goûts. Vivre seul, faire des vers tout à mon aise, me parut une félicité. Et puis, ma sagesse en herbe n'était pas de celles qui bannissent toutes les joies : il s'en fallait bien. Peut-être n'ai-je ja-
parlé des cendres de Napoléon. Les poètes, bien entendu, n'ont pas été les derniers à se servir du mot cendres. Aussi racontat-on qu'un vieux soldat, en l'entendant répéter, s'écria : « Voyez ! ces gredins d'Anglais l'avaient brûlé! » (Note de Déranger.)
mais parfaitement connu ce que nos romanciers anciens et nouveaux appellent l'amour; car j'ai toujours regardé la femme non comme une épouse ou comme une maîtresse, ce qui n'est trop souvent qu'en faire une esclave ou un tyran, et je n'ai jamais vu en elle qu'une amie que Dieu nous a donnée. La tendresse pleine d'estime que ce sexe m'a inspirée dès ma jeunesse n'a cessé d'être la source de mes plus douces consolations. Ainsi j'ai triomphé d'une secrète disposition à l'humeur noire, dont les retours devinrent de moins en moins fréquents, grâce aux femmes et à la poésie. Il me suffirait de dire grâce aux femmes, car la poésie me vient d'elles.
Alors même que cette fâcheuse humeur me tourmentait le plus, je n'en étais pas moins, dans nos réunions d'amis, le plus fou et le plus gai de tous. Quelle douce chose que des amis I Mes méditations littéraires ne m'empêchaient pas d'avoir des chansons pour tous les joyeux dîners que notre bourse nous permettait. Pas un carnaval ne se passait sans mascarades; jouer la comédie fut un de mes grands divertissements, et je composais de petits vaudevilles pour nos fêtes particulières, ce qui rend plus extraordi-
naire le peu de plaisir que par la suite j'ai trouve à aller au spectacle ^
 cet âge, j'ai formé d'aimables liaisons qui me restent encore : Ântier, qui a donné beaucoup d'ouvrages à nos théâtres secondaires et qui a fait tant de jolies chansons restées inédiles, car il n'a jamais visé sérieusement à se faire une
* L'éditeur de Béranger a été assez heureux pour acquérir récemment un manuscrit qui n'a pas moins de cent pages in-folio, et date de 1809. Une lettre y est jointe, qui explique comment Bâranger avait entrepris, à cette époque, un travail historique sur les héros de l'antiquité grecque. Ces études lui avaient été, selon toute apparence, commandées par un libraire ; mais s'il écrivit une centaine de pages pour commencer cette « galerie mythologique, » il est à croire qu'il ne l'a pas achevée et qu'il se dégoûta d'une tâche qu'on ne le laissait pas libre de distribuer et traitera sa manière. Il demande dans sa lettre un collaborateur. « Je suis un mauvais manœuvre, dit-il ; je conviens peu aux travaux de ce genre, et je serai toujours loin d y trouver mon compte. » Si Ton ne trouve personne pour l'aider, c soyez persuadé, ajoute-t-il, que, pour la fin d'octobre, dussé-je passer les nuits, vous aurez l'ouvrage en entier. »
La lettre est datée du 28 juillet. Il est assurément très-curieux de voir à quels travaux Béranger s'exerçait dans un temps où l'on serait tenté de croire qu'il ne songeait qu'à ses amis et à des chansons légères. Les morceaux que l'on a conservés sont de véritables articles d'érudition sur Achille, Diomède, Thésée, Hercule et d'autres personnages de l'histoire fabuleuse. On y trouve la trace des fréquentes lectures que Béranger faisait alors des traductions de poètes anciens. {Note de r éditeur,)
réputation, ce qui eût été facile; Lebrun, homme d'un caractère si pur et si bon, devenu académicira, mais que de beaux et légitimes succès littéraires n'ont pas empêché de se décourager trop tôt; Wilhem Bocquillon, inventeur d'une admirable méthode musicale, qui, en popularisant son art, a rendu un grand service à la France et surtout aux classes ouvrières, pour lesquelles la musique est un moyen d'amélioration.
En parlant de Wilhem, qui a fait de si charmants airs pour quelques-unes de mes chansons et que le temps donné à sa méthode a empêché d'arriver à une haute réputation de compositeur, il me prend envie de rapporter une lettre en couplets, comme j'en ai écrit beaucoup, et que je lui adressai à l'occasion d'un Te Deum chanté à Notre-Dame, devant tous les rois courtisans de Napoléon. J'avais un billet d'entrée.
Dimanche, nous verrons cinq rois Faire oublier Dieu dans l'église.
Ils m'y chercheront, je le croiSy Et j'ai fait blanchir ma diemise.
J'ai le chapeau, j'ai l'habit noir, Tai des bas fort bons pour la crotte.
J'aurais tout ce qu'il faut avoir, S'il ne fallait pas de culotte.'
Vive la femme de bon sens Qui culottait TAcadémie !
Des neuf soeurs, et je m'en ressens, Bien différente est la ibanie.
Entre nous, ami, je crois peu A leur vertu qui nous assotte, Car ces dames se font un jeu De voir leurs amis sans culotte.
Toi dont le coeur est généreux, Toi que j'ai toujours vu sensible.
Toi qui jamais d'un malheureux N'as trouvé la plainte risible; Toi qui vis comme un Robinson, Tandis que le sort me ballotte ; Toi qui peux garder la maison, Veux-tu me prêter ta culotte*?
Un seul de mes anciens amis a rompu avec moi, en 1815, par humeur politique. C'était un artiste célèbre, homme d'un caractère ordinairement aimable et doux, mais dont la vanité sans doute s'éprit des sociétés aristocratiques. Cet ancien ami se repentit de s'être éloigné de moi ; mais en amitié je
^ Déranger vient de parler tout à l'heure de son ami Antier et de son talent pour la chanson.
Nous trouvons ici même, dans le manuscrit, des couplets que M. Antier adressa à Déranger, en 4821, au moment où il allait aller en prison, à la suite de son premier procès. Sans doute Dé-
n'ai jamais cru les raccommodements possibles, à moins de malentendu.
C'est à une longue maladie de cet artiste, pendant laquelle je ne cessai de le veiller, que je dus
ranger a désiré qa*ik soient imprimés à cette place : il voulait consacrer le souvenir d'une vieille amitié qui le chantait et l'encourageait ainsi longtemps avant que sa réputation commençât. {Note de V Éditeur.)
A BËRANGER
AU NORHT OC IL TA ERTIB» EX PBISON.
Air à'Octavie.
Aux dieux des cours puisqu*on te sacrifie Pour n'avoir cru qu*k des dieux indulgents, A ton départ Taniitié te confie, Pendant trois mois, au Dieu des bonnes gens.
Exempt de soins comme d'inquiétude, Sur ton grabat, couché paisible et pur.
Tu dormiras mieux dans la solitude Que les tyrans sur Tor et sous Taiur.
Quand du repos les tranquilles délices Rafraîchiront tes membres fiitigués.
Un rêve affreux leur rendra les supplices Que la vengeance a toujours prodigués.
Lom des flatteurs, leurs conseillers intimes. Dans rinsomnie, au sein des longues nuits, Un souvenir de leurs tristes victimes Ajoutera le remords aux ennuis.
Tu rêveras Tépoque glorieuse
Où les partis oublieront leurs malheurs ;
.MA BIOGRAPUIE 81
ridée d'écrire mes chansons pour la première fois. Je m'en rappelai plus de quarante, dans les nuits que je passai auprès de son lit, où il ne pouvait souffrir une garde, quoique sa fortune lui eût
Le trône libre et la patrie lieureusc.
Te décernant des lauriers et des fleurs.
Honneur k toi! La chanson, libre et (ière, Sur le Parnasse a droit de se ranger.
Li France encor ne compte qu'un Molicre ; La France aussi n*aura qu'un Béranger.
Tous deux, bravant une crainte servile, Sans nul égdrd des couleurs ni des rangs, Ont, à la coui', flétri, comme k la ville.
Le ridicule et les intolérants.
Mais on s'eipose k dangereuse épreuve Lorsqu'k des fous on veut parler raison ; Et bienheureux, Socrate en est la preuve.
D'en être quitte alors pour la prison.
Aux dieux des cours lorsqu'on te sacrifie Pour n'avoir cru qu'à des dieux indulgents, A ton départ Famitié te confie, Pendant trois mois, au Dieu des bonnes gens.
Tu n'irais pas où Marchangy te loge, Pour quelques traits malins ou graveleux.
Si des pouvoirs ta muse eût fait l'éloge Dans vingt recueib brochés exprès pour eux.
Bon citoyen, de bassesse incapable, Quand l'étranger donnait chez nous le ton,
permis d'en avoir plusieurs. En les écrivant je les lui chantais pour le distraire dans ses douloureuses iasomnies. Toute bonne qu'est ma mémoire, elle dut en laisser échapper beaucoup : j'en ai tant
Tu ne vins pas, d'une rime coupable, Diviniser Bliicher et Wellington.
Ah ! Ton a dû calomnier ta vie.
Tu repoussais un régime sangbnt, Et nul n'a droit, sans exciter Tenvie, D*ètre honnête honrnie avec un beau talent.
Tremblez, cafards! Son vers ridiculise Lliypocrisie et ses pieux excès. Trem))lez, ingrats I Son vers immortalise Les détracteurs du courage français.
Soit qu'il proclame, ou qu'il chante, ou qu'il peigna Un Dieu de paix, nos plaisirs, nos travers ; C'est tour à tour Collé, Rousseau, Montaigne ; C'est la nature : elle inspire ses vers.
D'un goût exquis, d'un conunerce modeste.
Toujours prodigue et de zèle et de soins.
Quoique bien pauvre, il trouve encor du reste Pour obliger des amis au besoin.
Aux dieux des cours lorsqu'on te sacrifie Pour n'avoir cru qu'à des dieux indulgents, A ton départ l'amitié te confie, Pendant trois mois, au Dieu des bonnes gens.
fait I Aujourd'hui, elle vient me fournir encore des couplets en réponse à une lettre où cet ingrat ami me disait, après le 20 mars, qu'il fallait attendre, pour nous revoir, le rétablissement des Bourbons. Je ne lui envoyai point ces vers, et, tant qu'il a vécu, j'ai cru ne pas devoir les publier.
Suspendons nos rapports intimes, M*éeris-tu, jusqu'à Theureux jour Qui de tes princes légitimes T'entendra bénir le retour.
Ah! garde ton indifférence.
De ton espoir, moi, j'ai frémi.
C'est trop que les pleurs de la France Pour me rendre un pareil ami.
Je t'aimais, et tu crois qu'on chasse L'amitié comme un mendiant Qui, le soir, au foyer prend place Pour partir quand luit l'orient.
Non; du toit qui hii sert d'asile A charge de joie et de deuil, Si l'ingratitude l'exile, FJle meurt en passant le seuil.
Elle meurt ! Je sens qu'elle expire ; Fière, eUe subit ton arrêt Dont seul tout bas mon cœur soupire, liais qu'en vain le tien casserait.
Crois-moi, si ton parti l'emporte, Eusséje à courir des dangers,
Je n'irai point chercher ta porte :
Tu peux rouvrir aux étrangers.
Mais revenons à 1801, dans nion grenier du boulevard Saint-Martin. La misère augmentait et la conscription était venue jeter une nouvelle inquiétude dans ma vie. Il était facile de se nourrir de pain et de fromage, malgré la violence de mon appétit. Mais comment échapper à la levée militaire et à ses exécuteurs?
Ma frêle constitution, et surtout la faiblesse de ma vue, qui eussent fait de moi un soldat d'hôpital , me plaçaient dans le cas d'exemption certaine- On ne croyait pas, tant j'étais pâle et maigre, que je pusse atteindre trente ans : ma poitrine semblait fort mauvaise, et mon père me répétait sans fin : c< Tu n'as pas longtemps à vivre. Je t'enterrerai bientôt. » Nous ne nous en affligions ni l'un ni l'autre. Malheureusement la position que semblait lui donner son cabinet de lecture l'obligeait, si ma réforme n'était pas prononcée, à payer un remplaçant, ce qui lui était réellement impossible.
Ma conscience bien rassurée sur mon incapacité militaire, je ne trouvai qu'un moyen de sauver
à mon père la dépense qui en fût résultée pour lui. Je ne me fis pas inscrire sur les contrôles, ce qui alors était encore possible. Mais je me plaçais ainsi sous le coup d'une arrestation presque inévitable. Cruel tourment ajouté à tant d'autres! Beaucoup de jeunes gens se découragent à moins. Je lins bon contre l'adversité, et le ciel me vint en aide. Chauve à vingt-trois ans, sans cause appréciable que mes maux de tête, je pus, grâce à l'apparente maturité que donne la calvitie, braver gendarmes et officiers de police, toujours à l'affût des conscrits réfraclaires. Il me suffisait de mettre chapeau bas devant eux pour que mon front, qui bien avant trente ans en marquait quarante-cinq, leur ôlât l'idée de me demander mes papiers. J'aeu longtemps à saluer ces messieurs, car les réfiractairesde ma classe ne furent amnistiés qu'au mariage de Napoléon avec Marie-Louise. Ce qui prouve que les petits ne pâtissent pas toujours des sottises des grands.
Quant à la fortune, elle parut aussi se laisser toucher. J'avais usé trois ans à chercher quelque petit emploi et surtout à rimer, passant de la satire politique aux odes et aux idylles, de la comédie au poëme épique. Pressé par des besoins
86 MA BIOGRAPUIË
sans cesse renaissants, un jour je m'avise d'é' crire à M. Lucien Bonaparte : c'était au commencement de 1804. J'ai dit ailleurs combien fut heureuse pour moi celte démarche désespérée; mais j'aime à me rappeler dans quelle misérable situation et sous quel avenir menaçant j'étais placé quand tomba sur moi ce rayon de soleil. Depuis longtemps la montre d'or et quelques autres débris de notre passagère opulence servaient d'hypothèque au Mont-de-Piclé ; ma garde* robe se composait de trois mauvaises chemises (]u'une main amie se fatiguait à raccommoder, d'une mince redingote bien râpée, d'un pantalon percé au genou et d'une paire de bottes qui faisait mon désespoir, parce qu'en les décrottant chaque matin j'y découvrais toujours quelque blessure nouvelle. Je venais de jeter à la poste quatre ou cinq cents vers dans une lettre d'envoi à M. Lucien, ne révélant à personne cette tentative faite après tant d'autres tentatives. Deux jours passés sans réponse, un soir, la meilleure amie que j'aie eue, la bonne Judith, avec qui je finis mes jours, s'amuse à me tirer les caries et me prédit une lettre qui doit me combler de joie. Malgré mon peu de foi dans la science de mademoiselle
LenoiTOand, j'éprouve à celte prédiction un commencement de la joie que Judith m'annonce : la pauvreté est superstitieuse. Rentré dans mon taudis, je m'endors en rêvant du facteur. Mais, au réveil, adieu les illusions! les bottes percées m'apparaissent et il faut de plus que le petitfils du tailleur ravaude son vieux pantalon.
L'aiguille à la main, je iniminais quelques rimes bien misanthropiques, comme il m'arrivait d'en faire alors, quand ma portière, essoufflée, entre et me remet une lettre d'une écriture inconnue. Rime, aiguille, pantalon, tout m'échappe; dans mon saisissement je n'ose décacheter la missive. Enfin, je l'ouvre d'une main tremblante : le sénateur Lucien Bonaparte a lu mes vers et il veut me voir! Que les jeunes poètes qui sont dans la même position se figurent mon bonheur et le décrivent, s'ils le peuvent. Ce ne fut pas la fortune qui m'apparut d'abord, mais la gloire. Mes yeux se mouillèrent de larmes, et je rendis grâces à Dieu, que je n'ai jamais oublié dans mes instants prospères.
Empruntant bien vite des vêtements plus convenables que les miens, je me rendis auprès du frère du premier consul. En vérité, quand je
pense aux deux faibles poëmes dithyrambiques (le Bétahlissement du cuite et le Déluge) ^ que j'osai envoyer à cet homme illustre, orateur el poète lui-même, je dois m'étonner des marques de bienveillance qu'il me prodigua. Il voulut bien m'assurer qu'il se chargeait de veiller sur mon sort et m'en donna la preuve, malgré son départ précipité pour Rome, d'où il ne tarda pas à m'envoyer ime procuration pour toucher son traitement de membre de l'Institut, dont trois années arriérées me furent payées d'abord. Je donnai la plus grande partie de cette somme à mon père, à qui je devais bien des mois de nourriture; et je sus faire assez pour moi des mille francs annuels que me valut le traitement d'académicien*.
Dans les deux seules entrevues que j'eus, à cette époque, avec M. Lucien, il me fit beaucoup d'observations sur les hardiesses de mon stvle.
* Le traitement des académiciens est de quinze cents francs pour toutes les classes de Tlnstitut ; mais, dans la classe de littérature, on fait une retenue du tiers à chaque membre pour payer les jetons de présence et faire des pensions à ceux qui, ayant soixante ans, n*ont pas au moins six mille fi^ancs de revenu personnel. (Note de Béranget\)
JUPilT^J 'fKiML
Pcrrolin, Kditeur
ASTCR, LCNOX ANU
Je ne voulus rien défendre et lui avouai que j'élais complètement dépourvu d'instruction classique. Jamais il ne m'avait tant coûté de dire que je ne savais pas le latin, celte langue dont je croyais, avec tout le monde alors, qu'on ne pouvait se passer pour bien écrire en français. M. Lucien le pensait sans doute aussi; mais il eut la bonté de ne m'en rien témoigner; seulement il m'engagea à traiter un sujet romain, la Mai't de Néron. J'essayai, dans un poëme d'environ deux à trois cents vers, de peindre les derniers moments de cet histrion couronné; mais je n'étais plus là dans mon élément. Jamais je n'ai pu traiter que les sujets qui viennent s'offrir d'eux-mêmes à mon esprit, et l'imitation m'a toujours été impossible. D'ailleurs, le paganisme et l'antiquité, que je connaissais aussi bien que si j'avais eu plusieurs années de collège, n'offraient aucun attrait à ma jeune muse, toute moderne, toute française et déjà révoltée contre la mythologie, dont abusaient surtout alors Uelille et Lebrun-Pindare. Ce poëme de Néron ne contenait que quelques passages assez vigoureux, où paraissait une certaine tendance à la simplicité, que j'ai tant estimée aussitôt que, renon-
çanl à Teffroyable facilité que j'avais eue d'abord d'accumuler des las de vers, je me fus mis à travailler avec réflexion. Cela, soit dit en passant, n'est pas une contrainte légère pour un rimeur de vingt ans. Il est vrai que j'avais eu assez de patience pour copier deux fois Athaliey étude qui, je le crois, m'a porté bonheur.
Dans une de mes conversations sur la versification française avec M. Lucien, partisan de formes que j'accusais d'être un peu vieillies, pour lui prouver comment j'entendais le style, je lui récitai une quarantaine de vers composés dans une manière opposée à la manière de Delille. Ce poète était en grande faveur; mais, malgré l'admirable talent du maître, sa façon d'écrire me semblait, sous certains rapports, fausse et dangereuse. Je parlais, dans ce morceau, de la chute des Bourbons et de l'élévation de Bonaparte; il s'y trouvait ce passage :
« Le soleil vit, du haut des voûtes éternelles, Passer dans les palais des familles nouvelles ; Familles et palais, il verra tout périr. »
S'il n'y avait là rien de bien neuf dans l'expression, il était au moins étrange de réciter de
MA BI06RAPU1E \)\
pareils vers à un homme nouveau, dans la splendide galerie où il me recevait. C'était se donner l'air du prophète Habacuc. Mon indulgent auditeur n'en loua pas moins ma méditation.
La protection de M. Lucien, malgré l'exil auquel il se condamna depuis, ne cessa pas de m'être utile. Il faut avoir quelque chose à dire de soi, et c'était beaucoup de pouvoir dire qu'il me protégeait. A vingt-cinq ans, j'eus enfin ce que j'avais toujours souhaité, un modeste emploi. J'entrai dans les bureaux du peintre Landon, où je rédigeai le texte de son Musée. C'est un recueil de dessins au Irait des tableaux et statues des galeries du Louvre, si riche alors du fruit de nobles et loyales conquêtes, quoi que se soit permis de dire Wellington, qui eut dû réserver ses leçons morales pour les spoliatem*s de rinde. Lié avec plusieurs peintres, il me fut facile de remplir ma nouvelle tache : j'y achevai de perfectionner mon goût pour les arts plastiques, grâce aux conseils de Landon^ qui ne manquait ni de tact ni de savoir. Les dix-huit cents francs de cette place, joints aux mille francs de rinstitut, me procurèrent les plus douces jouissances de la richesse ; car je pus aider mon
père et secourir ma pauvre grand'mère, la veuve du bon vieux tailleur, dont les assignats avaient complété la ruine. Je pus même aussi me rendre utile à ma sœur, ouvrière chez une de nos tantes.
Toujours tourmenté de la crainte d'être un jour obligé de faire de la littérature un métier, prévoyant que mon emploi actuel avait peu de stabilité, je ne négligeai pas les moyens d'en obtenir un plus solide, et pour cela je m'adressai à M. Arnaull, poëte tragique, ami de Lucien Bonaparte et chef de la division de Tinstruction publique au ministère de l'intérieur. J'aurais pu penser à M. de Fontanes, également ami de mon protecteur, qui m'avait dit lui avoir lu mes vers; mais on m'avait parlé de l'indépendance de caractère d'Arnault, qui en effet n'avait pu s'avancer dans la faveur du premier consul : cela détermina mon choix. Arnault devint bientôt un ami pour moi, et, si les bornes de son crédit ne lui permirent de me placer que trois ans plus tard, il ne m'en donna pas moins sans cesse des marques d'un véritable intérêt, et m'ouvrit les portes du monde littéraire, que jusque-là je n'avais pu fréquenter.
Il eût voulu me voir écrire dan&les journaux; mais je ne me sentis jamais de vocation pour ce genre de travail, qui a fini chez nous par dévorer tant de jeunes talents, nés peut-être pour un avenir de gloire, et qui d'ailleurs effrayait ma plume paresseuse et ma conscience timorée.
Pour m'adonner à une pareille profession, il eût fallu renoncer à mes belles espérances poétiques, à mes rêves : c'eût été rendre ma mansarde bien solitaire.
Le Génie du Christianisme, malgré les critiques que ce livre provoqua dans le monde philosophique, et quelle que fût la forme adoptée par Fauteur, me remplit d'enthousiasme. Chateaubriand révélait les beautés des écrivains de l'antiquité d'une façon toute nouvelle et faisait rentrer dans la littérature l'élément religieux qui semblait banni de notre poésie. Son livre devint pour moi un cours d'études bien autrement inspirateur que ceux de le Batteux et de la Harpe. A l'exception des larmes d'admiration que m'avait arrachées VIliade de madame Dacier et l'espèce de passion que m'inspirait Aristophane, génie qui me semble encore mal apprécié chez nous, je n'avais pu me rendre bien compte de la poésie
94 HA BIOGRAPniE
grecque. Je dus à M. de Chateaubriand de l'entrevoir à côté de la poésie biblique. Je lui dus aussi de juger plus sainement notre propre lillérature, sans que pour cela je me sois soumis à toutes les opinions du grand écrivain. J'ai eu le malheur^ car c'en est un, de ne pouvoir complètement courber la tête sous aucun joug, ce qui ne m'a pas empêché de vouer une entière reconnaissance à ceux que j'ai choisis pour maîtres.
Avec un fond inébranlable de cette foi que nous appelons déisme, foi si fortement gravée dans mon cœur, qu'unie à tous mes sentiments, elle irait jusqu'à la superstition, si ma raison le voulait permettre; avec les dispositions mélancoliques, nées du malheur, et sous l'influence des ouvrages de Chateaubriand, je tentai de retourner au catholicisme; je lui consacrai mes essais poétiques je fréquentai les églises aux heures de solitude, et me livrai à des lectures ascétiques, autres que l'Évangile, qui, malgré ma croyance arrêtée, a toujours été pour moi une lecture philosophique et la plus consolante de toutes. Hélas ! ces tentatives furent vaines. J'ai souvent dit que la raison n'était bonne qu'à nous faire noyer quand nous tombions à l'eau. Toutefois j'ai eu le mal-
MA BIOGRAPHIE 9h
heur qu'en ce point elle se soil rendue maîtresse au logis : la sotte ! elle refusa de me laisser croire à ce qu'ont cru Turenne, Corneille et Bossuet. Et pourtant j'ai toujours été, je suis et mourrai, je l'espère, ce qu'en philosophie on appelle un spiritualiste. Il me semble même que ce sentiment profond se fait jour à travers mes folles chansons, pour lesquelles des âmes charitables animent eu plaisir, il y a une vingtaine d'années, à me voir brûler en place publique, comme autrefois Dolet etVanini.
De cet appel à une croyance, que ce spiritualisme persévérant m'inspira sans doute, il ne m'est resté que d'assez méchants vers que je brûlerai probablement bientôt, mais qui me font sourire quand j 'y jette les yeux. Autant j'aime que le poète se fasse religieux dans les sujets religieux, autant je trouve absurde de se donner soi-même comme rempli d'une foi qu'on n'a réellement pas. L'œil des vrais dévots ne s'y trompe point, et l'on ne peut faire ainsi que de la religiosité, à laquelle encore ne tarde-t-on pas à se monti^r infidèle*. Sans compter qu'on court le risque de
^ Chateaubriand même, de combien d'hérésies on le peut accuser! (Note de Béranger.)
fausser son talent, la sincérité des sentiments en étant toujours l'appui le plus solide. Je ne suis pas de ceux qui pensent que le poëte remplit aujourd'hui un sacerdoce. Loin de moi un tel anachronisme; mais, pour n'être guère plus qu'un objet de luxe dans le monde actuel, le poète n'en doit pas moins tâcher d'offrir assez d'unité morale pour que sa bonne foi ne puisse être mise en doute dans les opinions qu'il veut servir et propager.
Pour parler rapidement de quelques-iuis de mes premiers essais, je dirai que j'eus l'idée d'un poëme sur Clovis, oii je voulais montrer l'épiscopat gaulois l'aidant à fonder notre vieil empire. Je terminai presque un poëme pastoral, dont le sujet touchait à l'époque de Jeanne d'Arc, et bon nombre d'idylles en rapport avec les mœurs modernes. J'essayai aussi plusieurs comédies, dont deux en cinq actes; il y en avait une entre auti*es sur ou contre les savants (à qui il m'est souvent arrivé de manquer de respect, malgré mon respect pour la science), et une autre intitulée les Hermaphrodites y titre bizarre, sous lequel je peignais des hommes efféminés, reste de l'ancien régime, et des femmes affectant les habitudes de
noire sexe. J'écrivis même plusieurs actes de ces deux pièces; ce n'est pas ce qui devait leur manquer de sens commun qui m'arrêta, mais le soin que, presque malgré moi, je donnais à la facture des vers, préoccupé que j'étais du choix de la forme, de la saillie du mot, substituant même parfois l'image à l'expression simple de la pensée. De cette façon, qui tient de l'épîlre, on fait la comédie comme Gresset dans le Méchant; mais on reste loin, je ne dirai pas de Molière, qui atteint seul la perfection du style comique, mais bien loin même de Regnard, qui, comme l'auteur du Misanthrope, avec des moyens et un but différents, produit d'un jet la tirade et le dialogue dans une forme pleine d'esprit, d'abondance et de gaieté. Car, je ne puis m'empêcher de le dire ici, on néglige trop cet auteur dans nos cours littéraireS; et l'on ne semble pas assez apprécier son style, improvisation folle et charmante, dont la Harpe n'a pu sentir tout le mérite. A mon avis, Regnard serait le premier des comiques modernes si Molière ne nous eût pas été donné. Plus nous lui reconnaîtrons de génie, plus nous admirerons Molière, puisque ce sera encore avec plus d'étonnement que nous mesurerons la dislance qui les
sépare. Rousseau, qui semble toujours croire que ceux qui font rire font rire de lui, ne Ta pas mieux traité que Molière. Mais, je le demande : au Léga^ taire universel donnez le litre du Vieux CéLibor tairey qu'aurez-vous à dire?
Pour la centième fois, je me mis donc à relire mes auteurs favoris, et je ne me sentis plus le courage d'achever des comédies, dont plus de sept actes allèrent rejoindre lant d'autres ébauches abandonnées. Je m'avouai que je pourrais être un homme de style, d'imagination même, mais que je ne serais pas un écrivain dramatique. A Tâge des présomptions, il est rare qu'on découvre ainsi ses côtés faibles : je me suis toujours su un gré infini de cet acte de bon sens.
Si, depuis lors, j'ai tenté quelquefois d'aborder la scène, le besoin seul m'y a contraint. Heureusement je n'obtins jamais les honneurs (l'une lecture. A part mon incapacité,^ que serais-je devenu dans une carrière, hérissée d'obstacles, où les intérêts et les amours-propres luttent sans cesse et par tous les moyens? Même avec le génie de Molière, mon caractère m'eût fait échouer dans les coulisses ^
^ Je fus cependant nommé une fois au théâtre du Vaudeville ,
On faisait peu de politique sous le gouvernement impérial; cependant la politique me préoccupait toujours, et, quoique j'eusse prévu à peu près la marche que suivrait l'ambition de Bonaparte, le rétablissement d'un trône fut pour moi un grand sujet de tristesse. Bien moins homme de doctrines qu'homme d'instinct et de sentiment, je suis de nature républicaine. Je donnai des larmes à la République, non de ces larmes écrites, avec points d'exclamation, comme les poètes en prodiguent tant, mais de celles qu'une âme qui respire l'indépendance ne verse que trop réellement sur les plaies faites à la patrie et à la liberté. Mon admiration pour le génie de Napoléon n'ôta rien à ma répugnance pour le despotisme de son gouver-
dans les premières aimées de la Restauration. Horeau et Wafilard m'ayaient proposé de travailler à wie pièce intitulée les Caméléons. Mais je ne remplis point ma tâche, renonçai à la collaboration et ne devais pas être nommé. Je n ai jamais vu ni lu la pièce, et, malgré les instances des deux auteurs, je refusai ma part des recettes. Je sais qu'mi bibliomane, H. de Soleinne, m*a attribué les couplets de plusieurs pièces d'Autier. Ced est d'autant plus ridicule, que mon ami a un bien autre talent que moi pour cette sorte de travail. Je fis, je crois, une douzaine de couplets pour les Caméléons, et, à sa grande sm*piise, Horeau n'en trouva que trois ou quatre de passables. (Note de Béranger.)
iOO MA BIOGRAPHIE
nemeiil, d'autant plus qu'alors je me rendais moins bien compte que je ne l'ai fait depuis des nécessités que lui imposait la lutte à soutenir contre les entreprises sans cesse renaissantes de l'aristocratie européenne.
Un autre chagrin vint s'ajouter à celui-là. Seul de tous les frères de l'Empereur, M. Lucien n'eut point part à sa fortune élevée, et resta dans un exil qui n'a été suspendu que pendant les Cent- Jours. Ma reconnaissance souffrit de le voir oublié à Rome, qu'il habitait alors, et m'inspira l'idée de lui rendre un hommage public. Je n'avais d'à peu près terminé que quelques poésies pastorales. Laissant de côté tout amour-propre d'auteur, toute prétention à une perfection que ces poésies ne devaient jamais atteindre, j'en formai un petit volume, décoré d'une épître dédicatoire, et m'occupai de trouver un libraire. Avec la moindre liberté de la presse, la dédicace seule m'eût procuré l'éditeur dont javais besoin; mais il fallait passer par la police littéraire.
Je fus recommandé par Arnault à Lemontej , académicien, qui avait la réputation d'être le plus accommodant des censeurs impériaux. A la première vue, il condamna la dédicace du livre et
l'épilogue d'un poëme pastoral, que j'adressais à M. Lucien. Le voici : il suffira pour faire apprécier la susceptibilité officielle du bon Lemontey, qui, entre quatre yeux, n'en médisait pas moins des rois et des empereurs.
Pourquoi faut-il, dans un siècle de gloire, Mes vers et moi, que nous mourions obscurs?
Jamais, hélas ! d une noble harmonie L'antiquité ne m apprit les secrets ; L'instruction, nourrice du génie.
De son lait pur ne m*abreuva jamais.
Que demander à qui n*eut point de maître ?
Du malhem* seul les leçons m ont formé, Et ces épis que mon printemps voit nsùtre Sont ceux d'un champ où ne fut rien semé.
Ah ! je voudrais, par d agrestes images, Cher protecteur, vous qui fuyez les cours.
Vous attacher aux paisibles ombrages Dont les parfums révèlent tant d'amours.
Dieu pour les champs garde aussi des orages, Mais que bien vite il leur rend de beaux jours ! Vous qui fouillez sous cette ai*ène antique ^ Où triomphaient les rois de Tunivers, Que reste-t-il de leur pompe héroïque?
^ M. Lucien a fait faire, dans les envii*ons de Rome, des fouilles considérables. {Note de Béranger.)
m MA BIOGRAPHIE
De vains débris et des tombeaux déserts.
Là, pour les grands quelle leçon profonde!
Puissiez-vous donc, attentif à ma voix, Plein des vertus que le cabne féconde, Aimer les champs, la retraite et les bois!
Ouiy fier du sort dont vous avez fait choix, Restez, restez, pour l'exemple du monde, Libre de l'or qui pèse au front des rois.
Si Ton peut juger des rigueurs de la censure par cet échantillon, on verra peut-être aussi, à la lecture de ces vers, ce qu'il y avait d'abnégation personnelle dans leur publication. La preuve ^^ J6 jugeais ainsi du recueil entier, c'est que je renonçai à l'impression dès que je fus convaincu de l'impossibilité d'en faire hommage à M. Lucien. Ce morceau ne fut pas plus heureux sous la Restauration. Arrangé à la circonstance pour obtenir qu'il pût paraître, je l'envoyai aux Ahnanachs des Muses j sans pouvoir en obtenir la publication. Ce ne fut enfin qu'en 1833 que, par quelques lignes de prose, je pus, d'une manière convenable, rendre publique l'expression de ma reconnaissance pour l'illustre proscrit, que je n'ai revu que deux fois après le 20 mai*s 1815. A cause de ma réputation de chansonnier il m'adressa alors de vifs reproches sur l'abandon
que je semblais faire des genres élevés. N'ayant pu le persuader que cet abandon était loin d'être encore dans mes projets, je crûs devoir me tenir à l'écart, jusqu^après la bataille de Waterloo; mais dans cette funeste circonstance il me fîit impossible de pénétrer jusqu'à ce prince, que je n'aurai peut-être jamais le bonheur de revoir.
Retournons en 4807. Ayant perdu ma place chez Landon, qui avait à peu près 'terminé son œuvre, et me trouvant réduit au traitement de l'Institut, avec des charges assez lourdes, je serais retombé dans la misère, sans un de mes amis d'enfance, Quénescourt, de Péronne, qui me rendit facile l'attente d'un temps meilleur. Je me suis entendu accuser de fierté pour avoir souvent refusé les offres de beaucoup de gens riches; on se méprenait. Seulement, je n'ai voulu accepter que le secours « de mains amies; et si, dès qu'une espèce de rôle politique me fut marqué, j'ai résisté aux instances d'hommes recomraandables dont je ne pouvais mettre en doute l'attachement, c'est que ces amis avaient eux-mêmes, dans l'opposition, un rôle trop important pour que l'indépendance du chansonnier ne dût pas craindre d'êtî'e suspectée s'il avait accepté de
devenir leur obligé. Mais jamais, par orgueil, je n'aurais repoussé la main qu'un ami serait venu me tendre dans mes adversités : c'eût été me rendre indigne de secourir à mon tour des amis malheureux. Grâce au ciel, mon esprit d'ordre a pu, dans les bons jours, me permettre d'obliger souvent, et je n'ai jamais pensé qu'on eût à rougir d'avoir accepté des services qui ne pouvaient causer à ceux qui en étaient l'objet autant de joie qu'à moi-même.
Au reste, je n'ai pas été le seul écrivain de cette époque à maintenir son indépendance par une conduite désintéressée. Le nombre de ceux qui l'ont fait a été grand, malgré les calomnies répandues. On a souvent imprimé, par exemple, que Thiers avait eu des obligations d'argent à Laflitte : l'écrivain, jeune alors et vivant de son travail, a souvent aidé le financier; mais c'était le rigide Manuel qui était l'arbitre de leurs relations, et je crois être certain qu'elles n'ont jamais été avantageuses à l'écrivain. Thiers a toujours conservé un cœur bon et des mains pures. Lorsqu'on lui a reproché d'avoir été ingrat envers Laffitte, il a gardé le silence : c'est un noble courage dont je suis juge par tout ce que je sais; et
MA BIOGRAPBIE i05
je dois ajouter que cette injuste imputation n'est jamais sortie de la bouche de Laffitte. Au contraire, il s'est souvent loué, avec moi, de la conduite qu'en plusieurs occasions graves Thiers a tenue à son égard depuis 1830.
Dans cette notice, que j'aurais voulu faire succincte, je ne cesse de parcourir de haut en bas et de bas en haut l'échelle de mes jours, amené par un mot à sauter dix ou quinze ans, qu'il me faut ensuite remonter. Cette fois encore, retournons à ma jeunesse et à quelques-uns de ses plus heureux moments : grand plaisir pour un vieillard.
Les fréquents voyages que je faisais à Péronne, pour voir ma tante et Quénescourt, chez qui je logeais, eurent beaucoup d'influence sur le développement presque involontaire de mon chansonnier. D'anciens amis, de bons parents, les Forget, entre autres, à peu près de mon âge, se réunissaient pour me faire fête. Les plaisirs de la table sont les seules distractions des petites villes : belle occasion pour égayer par des couplets le dessert, qui souvent ne Gnissait qu'à minuit. Je les improvisais presque, et plusieurs de ces chansonnettes ont pris place dans mes volumes. La chanson des Gueux date de celle époque, car
iO« MA BIOGRAPHIE
nous étions loin d'être de grands seigneurs. L'un de nos convives les plus assidus était le corn* positeur qui, autrefois, à l'imprimerie^ m'avait donné mes premières leçons de casse. Brave Beaulieu ! excellent homme, qu'un verre de vin consolait de bien des misères, et que nous aimions tant à consoler 1
Arrivé aujourd'hui à cet âge que les Grecs ont appelé la fin du banquet, il me prend envie de me redire à mon triste dessert quelques-unes des chansons de ce temps de joie et d'amitié.
Nous avions donné à notre réunion le nom de Comentdes Sans-Soucis, et je fis ces couplets sur l'air de Lâ?tat?mi :
Un couvent va renaître, CouTent des Sans-Soucis.
FrèreSy il nous faut être Douze au plus, au moins six.
Proclamons en buvant
Ija règle du couvent.
Sous cette règle austère Si Ton veut demeurer, Ce n'est qu'au monastère Que Ton doit s'enivrer.
Proclamons, etc,
Sans cloches ni crécelles
Annonçant aux dévots
Nos estes solennelles
Par des refrains nouTeaux,
Proclamons, etc.
Entre poire et fromage Écrions-nous : Grands saints, Du froid et de l'orage Préservez les raisins !
Proclamons, etc.
Confessons les fillettes, Et chez nous, grands docteurs, Qu'un couvent de nonnettes Pk'enne ses directeurs.
Proclamons, etc.
Nos douces sympathies N'ont à craindre aucun choc.
Pas même ici d'orties Pour y Jeter le froc.
Proclamons en buvant
La règle du couvent. '
Revenant à Péronne^ en 1809, je saluai ainsi la communauté.
Air : Ermite, ban ermite.
Ave, mes joyeux frères, Au couvent je reviens.
Le monde et ses chimères Ne plaisent qu'aux Tauriens.
DieUy (jui veut qu'on se range, Me tirant du bourbier, M'a fait, par mon bon ange ', Reconduire au .moutier.
Salut au monastère
Où tout moine est fervent.
Je sonne avec mon verre :
C'est un bon frère Qui rentre au couvent.
Laissons dire à la Trappe :
« Frères, il faut mourir. »
Quand le destin nous frappe, Gaiement sachons souffrir.
Mourir va de soi-même, N'en ayons point souci. Bien vivre est le problème Qu'il faut résoudre ici.
Salut au monastère, etc.
Des ordres que l'on cite.
Vivent les templiers, Qui n'avaient d'eau bénite Qu'au fond de leurs celliers !
On préfère, après boire.
Quand sagement on vit,
■ Mon bon ange : Quénescourt. (Note de Bérangei\)
ftIA BIOGRAPHIE 109
Les psaumes de Grégoire Aux chansons de David.
Salut au monastère, etc.
Frères, j'ai vu le diable; Il a peau fine, œil doux, Teint frais, gorge impayable, Bouche à nous damner tous.
De ses bras où Ton brûle, Enfin, sorti vainqueur.
Je reprends ma cellule Et viens chanter en chœur :
Salut au monastère Où tout moine est fervent.
Je sonne avec mon verre :
C'est un bon frère Qui rentre au couvent.
Il faut se quitter bien souvent, et voici des couplets d'adieu.
Ail : On ne sait comment fiÉbre,
Amis, dans nos joyeux ébats Que tout vain regret s'évapore; Puisque Ion voyage ici-bas.
Nous nous rencontrerons encore.
Au revoir donc, bons moines gris !
Oui, plein d'un espoir agréable, Pour trinquer ensemble, à Pans, Je vais faire dresser la table.
Entre Tamour et les plaisirs Sans beaucoup d'apprflts je wyage, Et le charme des souvenirs Compose mon plus gros bagage.
JeuneSy sommes-nous jamais las?
A tout vent Tâme est emportée.
L'espérance guide nos pas Aux sons d'une flûte enchantée.
Qu'on aille en poste ou bien à pied, Au même but l'on court sans doute.
Heureux celui que l'amitié Attend aux deux bouts de la route !
Amis, dans nos joyeux ébats Que tout vain regret s'évapore; Puisque Ton voyage îci*bas, Nous nous rencontrerons encoi*e.
Autre départ.
Am : Comme ça vient ^ comme ça pante.
Adieu donc, troupe folle, A profit mettons ce jour.
Au départ le temps vole Pour avance]* le retour.
Je quitte rhôtellerie Où, quand j'étais las d'errer Sur le chemin de la vie, L'amitié m'a fait entrer.
Adieu donc, etc.
(( Le plaisir, douce chimère, Fuit toujours, n dit le vieillard.
Rétorquons sa plainte amère :
Le plaisir reste et l'on part.
Adieu donc, etc.
Au diner qui nous rassemble, Quoi ! l'on brise un rouge-bord !
C'est qu'ici l'amitié trembk En signant mon passe-port.
Adieu donc, etc.
En voyageant, si je passe La b<Hiie de nos douleurs, Puissiez-vous suivre ma trace Au parfum de quelques fleui's. <
Adieu donc, troupe folle, A profit mettons ce jour.
Au départ le temps voie Pour avancer le retour.
Je me trouvais à Péronne pour une SaînlJoan- Porte Latine, fêle des imprimeurs : j'allai, avecles ouvriers, porter le bouquet au vieux père Laisney, mon ancien maître, et, paré du bonnet et du tablier de papier, je lui chantai, ainsi <)u'à sa femme :
Nos bourgeois, ma toilette est faite, Avec bonnet et tablier ;
112 MA filOGRAPHIE
J'ai, pour chanter à cette félCy Les droits d'un ancien ouvrier.
L'amitié m'anime.
AmiSy c*est cela Qu'il faut qu'on imprime, Qu'on imprime là.
(La main sur le eœur.)
Qu a travailler chacun s'empresse; Savants, prenez le composteur.
Nous autres, courons à la presse :
Tout ira hien sans correcteur.
L'amitié m'anime, etc.
Saint Jean, à qui nous allons boire, Devrait me reprendre au cassier :
Que l'art qui fait vivre la gloire N'est-il mon père nourricier !
L'amitié m'anime, etc.
Ces chansonnettes me rendent d'heureux souvenirs et me parlent d'amis dont beaucoup^ hélas ! m'ont précédé dans la tombe. J'en fis alors de bien plus folles, qui eurent un grand retentis-^ sèment dans le pays; mais l'une d'elles faillit m'atlirer de fâcheuses affaires,
Péronne avait et a peut-être encore une compagnie de chevaliers de Tare, J'étais dans cette ville, lorsque ces messieurs, tirant un geai, oi-
seau de bois peint perché au bout d'un mât de cinquante pieds de haut, s'y prirent à deux fois sans abattre l'oiseau. Je broche à la hâte une espèce de vaudeville, et le voilà qui court, gros d'une vingtaine d'épigrammes plus mordantes que spirituelles, à l'adresse de chacun des maladroits archers. Le scandale fut grand, et Piron, à Beaune, n'en causa pas plus par une imprudence à peu près pareille. Si je n'avais quitté promptement le pays, il eût pu m' arriver mésaventure. Avecdes ministres, même avec des rois, on en est quitte pour la prison et de fortes amendes: nos chevaliers n'avaient pas Tair de vouloir se contenter de si peu. Mais les bons Picards se calment aussi vite qu'ils s'emportent : ils me pardonnèrent une folie dont bientôt ils rirent eux-mêmes, et je pus retourner chanter dans cette ville, dont le souvenir m'est resté cher à tant de titres. Voici ma chanson de retour :
Am : Pan, pan, pan.
Dans ces lieux, par mes bons mots, J*ai des sots aigri la bile ; Puis-je chanter en repos Ayant contre moi les sots?
iI4 MA BIOGRAPHIE
Din, din, din, din, din, din, di», Ah ! sur moi dans notre ville, Din, din, din, din, din, din, din, On va sonner le tocsin.
Le corps de Tare outragé A tirer sur mm s'apprête ; Yous sentez la peur que j'ai, Car je suis plus gros qu'un geai.
Din, din, din, din, din, din, din, Entendez-Tous leur clochette^?
Din, din, din, din, din, din, din, Sur moi sonne le tocsin.
Pour guérir les imprudents, De Piron l'histoire est bonne.
Bigots, fripons et pédants.
Sur les esprits trop mordants,
Din, din, din, din, din, din, diii, Soit dans Beaune ou dans Péronne, Din, din, din, din, din, din, din.
Sonnent toujours le tocsin.
Hais vous serez mes appuis, Yous, mes amis, mes confrères ; En revanche aussi je puis Yaincre avec vous les ennuis,
Din, din, din, din, din, din, din,
*• Au jeu d'arc, une sonnette annonçait chaque ooap. [Note de Déranger,)
Et gaiement, au bruit des verres, Din, din, din, din, din, din, din, Sur eux sonner le tocsin.
Peut-être trouvera-t-on curieux de voir une autre face de cette vie de jeune homme. A côté de ces chansons inspirées par le plaisir, et dont je n'ose, sage que je suis devenu, rapporter les plus gaies, quelques accès de tristesse m'inspiraient des vers tels que ceux-ci.