‹ Ma biographie (volume 4)Chapitre 4 sur 7 · L'AURORE · texte numérisé non relu

L'AURORE

Des jours de mon printemps douce et dernière aurore,

Tu vas fuir sans retour :

Tu fuis ; mon printemps passe, et je demande encore

Pourquoi j'ai vu le jour.

Sons tes {deurs fécondants, scintillante rosée,

Que de fleurs vont s'ouvrir !

Hais trop vile en leur sein tu seras épuisée :

Que de fleurs vont mourir!

Petits oiseaux, chantez, un mois vous a vus naître

Et braver Foiseleur; Vos chants, comme les miens, seront faientAt, peut-être.

Un écho dé douleur.

^ Cette ode a été sauvée par hasard de Tincendie qui a dévinré tant de ses tristes sœan. {Note de Béranger,)

Pour chaque être souffrant qui crie ) son oreille,

L'homme est un faiUe appui ; Il trouve tous les maux, si matin qu'il s'éveille.

Éveillés avant lui.

Par deux fois douze étés, arbre épuisé de sève,

Tombé-je donc Oétri?

N'est-ce donc plus pour moi qu'au soleil qui se lève

La nature a souri?

Le temps qui m'entraînait me mettait, dans sa fuite.

Une main sur les yeux; Le cruel, aujourd'hui, la retire si vile.

Que je me parais vieux.

Ainsi le voyageur, la nuit, errant sans guide.

Lorsque l'ombre se fond.

Voit ses pas engagés sur le penchant rapide

D'un abhne profond.

. La vieillesse à l'œil terne, aux tremblantes pensées,

A la froide rigueur, Vers moi s'avance, hélas! et de ses mains glacées Va me serrer le cœur.

Ce soleil éclatant réveille en leur tanière

D'horribles animaux :

Plus sur la couclie humaine il répand de lumière,

Plus on y voit de maux.

Vous, qu'à notre malin l'espérance colore,

Fuyez, songes d'amour.

Je voudrais de mes ans n'avoir vu que l'aurore,

Et l'aurore du jour.

Je me suis laissé aller à bien des souvenirs de jeunesse et à bien des citations : revenons aux événements de ma vie.

Lorsque j'étais sur le point d'obtenir enfin un emploi, j'eus le chagrin de perdre mon père *, frappé d'apoplexie à cinquante-neuf ans, au moment où Tespoir me venait de pouvoir lui procurer des jours plus heureux*. Bientôt après, ma sœur et la soeur de ma

* Le!" janvier 1809.

* « Mon ami, je viens de perdre mon père. Le jour de ran, I neuf heures du soir, il a rendu le dernier soupir. Ha douleur est vive; elle est d'autant plus forte duns ce moment, qu'il s'y mêle une profonde amertume causée par les affaires malheureuses où je suis jeté et par les injustices révoltantes dont je suis la victime. La nièce * (lour qui mon père a tout fait, pour qui il a fait dix fois plus que pour moi, me dépouille du reste du mobilier de mon i)ère et de ma mère, seule compensation que je pusse recevoir des dettes que je contracte aujourd'hui pour subvenir à toutes les dépenses que le moment exige. Je ne suis point intéressé, mais j'abhorre Finjustice. On a été jusqu i^ fabriquer des calomnies pour justiGer le don qu'on dit avoir été fait par mon père de ces objets, peu considérables il est vrai, mais qui sont à moi. On a fait plus, on a gagné sur les dépenses qu'il m'a fallu faire depuis mon arrivée, et chaque chose m'a été comptée le double^ le triple de sa valeur, ou, pour mieux dire, on a refusé de me faire aucun compte pour pouvoir me voler plus facilement. J'ai demandé au ciel un peu de patience ; j*en ai eu tant que mon père a respiré, mais maintenant je n'y tiens plus **.

Je ne sais à quoi en est ma p ace. Je n'ai eu que peines et qu'em-

' AdélaTde Paron, fille de Marie-Hargueriie-AdélaMe Béraoger, sœar da père de noire poSte, et de François Paron, boulanger k Péronne. Adélaïde Paron élait née le 22 j an- Trir 1777 ; elle est morte h la fin de l'année 1812.

** Béranger avait à te plaindre de son père; il bravait à attendre que des ennuis de son héritage; il n'atail que de rargenl d'emprunt pour subvenir I tou es les dé •

mère, chez qui elle travaillait, entrèrent dans un couvent. J'opposai de sages réflexions au parti que Sophie voulait prendre à vingt-deux ans, pensant que sa détermination ne venait que de la crainte de m'être un jour à charge ; mais elle persista et n'a eu qu'à s'en applaudir, ainsi que sa vieille lante. Elles ont trouvé dans le cloître une sécurité et un repos que le monde leur eût difficilement donnés.

A la formation de l'Université impériale S Arnault

barras. Ah! si je n* avais point à remplir d'autres devoirs, je foirais d'un pays où je ne suis revenu que pour être en proie aux tourments, aux injustices et aux regrets. J*irais auprès de vous tous, mes arais, retrouver quelque tranquillité. Ah! je n*y porterais plus la même gaieté. J'ai pour longtemps à soufTrir, et mon cœur est trop ulcéré. » (Correspondance^ tome I, p. 68.) * La loi d'institution est du 10 mai 1806; mais l'Université nou-

poQses de la maladie et de l'inhumation ; mais il se coodoisit aaasi honorablement que possible et youlut que son père eût de justes funérailles. C'est ainsi que Ton a trouvé dans ses papiers divers reçus datés de cette époque. L'un, de la VilU 4e Pmru; c'est une quittance de frais d'inhumation donnée le 2 janvier 1S09. La somme est de 40 francs. L'autre est un reçu signé Poirot, praire, receveur des convois, de 78 francs, pour les frais du service religieux fait le 3 janvier en réglise SaintpGermain-rAuierrois. Un autre, des Pompes funcbreit, monte à 147 francs. A ces reçus, il faut joindre une quittance de 60 francs, signée le 4 lévrier 1809, par Balluet, docteur en chirurgie, ei une autre quittance de 48 (hinrs, signée le 6 janvier, par Démolie, docteur eu médecine. C'est un total de près de 400 francs qui représentent presque 700 francs d*;iitj ourd'hui. Déranger, aidé par ses amiti, sut donc remplir jusqu'au bout et largeujeat ses devoirs.

Un bordereau d'adjudication, trouvé avec les reçus et quittances dont il vient d'être fait mention, prouve qu'il acheta la montre et les matelas de son père è la vente après décès qui eut lieu le 18 janvier dans la maison paternelle. Le père de Déranger logeait alors de sa persouiie dans une chambre du cinquième étage, rue Saint-Thoroa»-du- Louvre, n* 19. Voici le commencement de l'acte de décès.

Ville de P^ais. Premier arrondisêemait, — « Extrëit d* registre des actes de dicfs de Fan 1809. — Du S janvier mil huit cent neuf, & une heure du soir, acte de décès de monsieur Jean-François de Déranger de Meraix, décédé à neuf heures du soir, rue Saint-Thomas, n* 19. Présent Pierre-Jean de Déranger, ftgé de vingt-huit ans, homme de lettres, • etc.

HA BIOGRAPHIE. i29

obtint pour moi une place dans les bureaux. Il me présenta au grand maître Fontanes^^ ancien obligé

Telle ne fut organisée que par les décrets du 17 mars 1808 et du 15 novembre 1811.

*■ La lettre que Béranger, sur rinvitation d'Amault, écrivit à Fontanes, a été conservée.

« Mon nom, lui dit-il, vous est inconna ; la circonstance qui aurait pu lui donner une place dans votre mémoire est trop éloignée pour que vous puissiez vous le rappeler. Je crains même de retracer inutilement à votre souvenir cette circonstance qui seule me donne Tespoir de vous inspirer quelque intérêt.

« Il y a quatre ans que M. Luden Bonaparte, mon protecteur, vous lut, Monsieur, deux poèmes, l'un du Rétablissement du cvUe^ et Tautre du Déluge. Selon ce qu'il m'a dit, ces ouvrages, quoique chargés de fautes, obtinrent votre éloge. Apparemment que quelquesuns de ces traits que parfois le hasard fait rencontrer à la médiocrité vous portèrent à Findulgence envers une muse novice. J'ai su, monsieur, que votre suffrage ainsi que celui de M. Amault, qui depuis m'honore de son amitié, contribua dans le temps à me faire obtenir lu protection de M. Lucien : la pension qu'il m'a accordée, des bienfaits particuliers, et les lettres aimables et flatteuses qu'il daigne m'adresser, me donnent la certitude qu'il n'a pas cessé de s'intéresser à moi. Malheureusement j'ai des charges qu'il n'est pas obligé de connaître, et l'état de gêne dans lequel je vis me fait hasarder de vous faire la demande. Monsieur, de quelque emploi dans l'Université ; non dans le corps enseignant (je n'ai reçu aucune éducation, et c'est contre toute raison que je cultive les muses), mais dans l'administration de ce vaste établissement à la tête duquel vous êtes si dignement placé.

« Dans ce moment, sans doute. Monsieur, un grand nombre de personnes de mérite s'adressent à vous pour le même objet; aussi n'est-ce pas une injustice que je sollicite ; mais, lorsque vous aurez pourvu ceux qui ont des droits réels à votre bienveillance, j'espère. Monsieur, que vous voudrez bien songer à moi, dont le plus grand regret, si mon espoir était trompé, serait d'avoir perdu l'occasion de connaître particulièrement l'un de nos poêles les plus distingués. Je

de M. Lucien. Fontanes n'en fit pas plus attenlion au pauvre diable qui lui élait recommandé, bien qu'Arnault lui eût fait l'éloge de mes essais litl^raires. On parut d'abord vouloir me laisser le choix entre deux ou trois mille francs d'appointements. L'emploi inférieur d'expéditionnaire donnant, comme on %ait, fort peu d'occupation à l'esprit, me parut mieux convenir à un rimeur, et je lui accordai la préférence.

suis, Monsieur, avec le plus profond respect, votre très-humble et

très^bâssant serviteur.

« P. J. DE Bérânger. b

({ P, S. H. Arnault doit avoir la bonté de vous confirmer les détails que j'ai l'honneur de vous donner. »

« On saisit bien, ce me semble, dit H. Sainte-Beuve (1832) dans celte lettre digne, mesurée, touchante, le point de départ littéraire de Béranger, et comment il a dû suppléer à tout. Fontanes répondit à cet appel du jeune homme ; mais nous voudrions savoir ce que dirait aujourd'hui quelqu'un de nos célèbres poëtes, en s'entendant appeler tout simplement un poète distingué, » Cette note est juste et finit par un trait piquant; msiis M. Sainte-Beuve s'est trompé, sans le savoir, en disant que Fontanes répondit h l'appel de Béranger. II lui mesura sa faveur et chercha mcme à le dégoûter de tout emploi. Béranger élait un ami de Lucien. Fontanes, qui devait à Lucien son élévation, traitait alors les amis de Lucien disgracié comme des gens dangereux. Il était pourtant d'un naturel doux et d'une humeur obligeante ; mais ces personnages, qu'un heureux hasard et les services d'une plume servile ont élevés à de grands postes, sans que leur mérite y réponde, deviennent bientôt jaloux et ombrageux. Ils sentent plus vivement qu'on ne croit ce qu'il y a de factice dans leur grandeur et d'incertain dans leur forlune. Napoléon ne s'y méprenait pas. Se frappant la poitrine, un jour qu'on lui parlait des beaux discours de Fontanes : « C'est très-bien, dit-il, mais il n'y a pas de cela. » C'était traduire le Pectus est quod facit disertes de Quintilien.

HA BIOGRAPHIE. 15f

C'était un tort^ car avec trois mille francs j'aurais été plus utile aux miens; mais je ne savais pas encore faire passer complètement mes devoirs avant mes goûts. Il en résulta que, voyant combien je tenais peu aux riches émoluments, M. de Fontanes, malgré les instances d'Ârnault, laissa réduire ses promesses au don d'une place de mille francs : il n'y en avait pas au-dessous. Je m'en affligeai peu, bien qu'il m'ait fallu huit ou neuf ans pour arriver, d'augmentation en augmentation, aux deux mille francs promis d'abord. Il y avait longtemps que M. de Fontanes n'était plus grand maître qu2(nd on me fil si riche.

A peine assuré de cet emploi, une nouvelle charge me fut imposée par la Providence. Je l'acceptai comme toutes celles qu'elle m'envoya. Je pouvais voir dans celle-ci des consolations pour ma vieillesse ; mais il n'en fut pas ainsi, et je la supporte encore sans compensation, mais sans murmure ^ Il est

^ En i798, le père de Béranger avait été chargé par Tune de ses sœors de Péronne d'entretenir ^ de surveiller, à Paris, sa fille Adélaïde Paron qni désirait apprendre le commerce. Cette jeune personne, qui était douée d'un joli visage, était malheureusement d'un naturel qui rendait la surveillance difficile. Elle ne put se tenir aux places qu'on lui procura, et son oncle, par faiblesse, la garda auprès de lui. Béranger, qui était de trois ans plus jeune qu'elle, fut exposé plus que personne à ses séductions, et, n'ayant pas su y résister, il en eut un fils : Furcy Paron, qu'il appela plus tard Lucien. Cet enfant est né le 26 nivôse an IX. 4

Élevé d'abord en nourrice par les soins de sa mère qui s'était créé

bizarre que moi, qui de bonne heure, me pressentant ' une carrière incerlaine, évitai tous les engagements qui eussent alourdi le bagage du pauvre pèlerin, je me sois toujours vu charger d'assez pesants fardeaux. Ma confiance en Dieu m'a soutenu, et ce n'est pas ma faute si ceux au sort desquels je me suîl intéressé n'ont pas su mettre à profit les privations que je me suis imposées pour leur éviter les ornières du chemin que j'ai parcouru. J'en gémis souvent; mais quel cœur n'a sa plaie? Au vieux soldat reste toujours quelque blessure qui menace de se rouvrir. Pour tout bonheur, et cela est bien vrai, j'ai sou-

des ressources, il n'eut plus que Béranger pour appui à partir de 1809. Béranger se conduisit jusqu'en 1840 comme le meilleur des pères. Il essaya d'abord d'instruire son Gis lui-même et il fit les sacrifices nécessaires pour le mettre en pension quand il vit que sa peine était inutile. Aidé par Judith, il parvint ainsi à le mener à Tâge d'homme. Mais Lucien Paron n'a cessé d'être un pénible fardeau pour son père« Un peu après sa vingtième année, Béranger dut chercher à lui procurer un emploi aux colonies et chercha à lui donner le goût du commerce eu sacrifiant d'un coup quinze mille francs pour lui faire une pacotille. Tout fut dépensé sans profit. Béranger, sans se lasser, lui fit jusqu'à sa mort une pension annuelle de mille francs.

Lucien Paron est mort à l'île Bourbon dans une petite case où il vivait avec une négresse, sans travailler à rien, et n'ayant d'autre occupation que celle de la pêche. Béranger lui a plusieurs fois offert de lui donner son nom et de le reconnaître s'il voulait changer de conduite.

11 y a dans la Con^espondance de Béranger plusieurs lettres qu'il a écrites à son fils : ce sont des chefs-d'œuvre de raison, de bonté et de simplicité. Rien n'honore plus Béranger que ces lettres.

haité le bonheur des autres^ au molus autour de moi. Mes prières sont loin d'avoir élé exaucées.

En dépit de quelques folies de jeunesse el des épines que la misère laisse toujours aux jambes de ceux qui Font traversée, c'est de ce moment que ma vie fut prendre un essor plus régulier. Je sortais d'une époque critique, surtout pour les hommes dont rintelligence se développe d'elle-même et pour ainsi dire au hasard. De vingt-six à trente ans, il s'élève en eux un combatentre l'imagination exaltée par les sens el la raison éclairée par un commencement d'expérience, oii celle-ci ne triomphe pas toujours. Quelle qu'en soit l'issue, le champ de bataille en est profondément remué. La lutte fut en moi aussi douloureuse que longue \ et il me semblait par instant

^ « Quel avenir! Quoi! toujours dépendre des autres! devoir à tout le monde! Ne vaudrait-il pas mieux mettre un terme à tant de peines que d'être continuellement obligé de montrer à ceux qui nous entourent un front serein et joyeux, qui contraste si fort avec ce qui se passe en nous ! Ah ! mon ami, je cherche en vain à m'étourdir : Tâge va bientôt m'ôter cette dernière ressource.

c N'allez pas, au moins, montrer cette lettre à nos amis. Quand je serais avec eux, ils se défieraient de ma gaieté. » (Lettre du 6 février i 809.)

« Je puis me tronoper ; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que ma philosophie se fortifie de plus en plus, et que la promenade et l'air de la campagne me sont plus nécessaires que jamais. La poésie est pou* moi maintenant une occupation douce qui ne me nouirit point d'idées chimériques, mais qui n'en charme pas moins tous mes instants. Voilà du moins ma siUiation actuelle. Il faut que je vous avoue pourtant que le dernier ouvrage de Chateaubriand a réveillé en moi le désir des

iU MA BIQGRâPHŒ.

que j'allais devenir fou. Enfin, la raison l'emporta: bientôt mon âme devint plus sereine, les accès de mélancolie disparurent ; je vis les hommes tels qu'ils sont, et rindulgence commença à pénétrer dans toutes mes pensées. Depuis lors, ma gaieté, d'in^ale et bruyante, devint calme, soutenue, et ne m'abandonna plus que quelquefois dans le monde, mais toujours pour venir m'attendre dans ma retraite ou auprès de mes amis, qu'elle consola souvent, ce qui m'a permis de dire qu'elle n'offensait pas la tristesse.

C'est alors aussi que je fis les plus grands efforts pour perfectionner mon style ; les idées m'ont rarement fait faute, bonnes ou mauvaises ; mais je n'apportais pas un soin aussi judicieux au choix de l'expression. Quand on n'a que soi pour maître, les

voyages, non pas en Terre-Sainte, mais en Italie, terre sacrée des arts et presque aussi poétique que la Grèce. Je dis presque; mais laissons ma philosophie et mes désirs. » {Lettre de iSli.)

Entre les deux dates de 1809 et de 1811 plaçons encore ce fragment qui marque la marche de la pensée :

« Je suis vraiment heureux. Mes prétentions en littérature se bornent à des chansons, ou du moins mes essais dans d*autres genres sont si secrets, que je suis absolument inconnu; car je ne publie même pas les chansons, quelque éloge qu elles me vaillent de mes amis et particulièrement de M. Ârnault. Vous ne sauriez croire combien je trouve de douceur à mon obscurité. » Cette dernière phrase est à remarquer; elle explique la peine qu*eut plus tard Béranger à entrer dans le bruit et dans l'édat de sa gloire. Attaché d'esprit et de cœur à une vie modeste, il ne contraignit jamais sa nature.

études sont bien longues. Je m'appris à couver longtemps ma pensée^ à en attendre l'éclosion pour la saisir du côté le plus favorable. Je me dis enfin que chaque sujet devait avoir sa grammaire et son dictionnaire, et jusqu'à sa manière d'être rimé;, car tout te qui est éiégiaque n'exige pas la grande exactitude des rimes. Je ne rapporte ces détails que pour les gens qui pensent que pour bien écrire il suffit de laisser tomber au hasard des mots sur le papier et qui ne font cas ni de la réflexion ni des lectures préparatoires. Si cela continue, vous en verrez qui écriront sans savoir lire. Certes, il y a des génies privil^iés qui réussissent à tout sans peine ; mais qui a droit de se croire un génie?

Les corrections que je fis à mon poëme pastoral, ébauche restée inachevée, furent le travail qui me révéla le plus des secrets de notre langue. J'avais fait des odes et des dithyrambes, mais bientôt je crus m'apercevoir que, plantes exotiques transportées de l'antiquité chez nous, ces genres n'y avaient point de profondes racmes, malgré tout le mérite de nos grands lyriques. Je n'ose dire que je raisonnais juste; mais il me semble encore que l'ode, comme nous la faisons, pousse à l'emphase, c'est presque dire au faux; et rien n'est plus contraire à l'esprit français, pour qui le simple est un des éléments nécessaires du sublime, ainsi que Pattestent l'éloquence

de Bossuet et les plus beaux morceaux de Corneille. On cite souvent Pindare, que personne ne comprend bien peut-être ; mais quelle différence entre les poètes modernes et le lyrique grec, qui, remplissant en effet un véritable sacerdoce, à la vue de vingt populations sœurs assemblées à Olympie, célébrait les héros, la patrie et les dieux, et, entouré de chœurs de danse et de chant, déclamait ses vers d'une voix soutenue par la musique I Chez nous le poète est presque toujours en dehors de son œuvre pour les lecteurs de sang-froid, ce qui devrait lui faire sentir le besoin d'un cadre pour presque tous ses sujets. C'est par l'invention de ces cadres que son génie devrait surtout se signaler, et non par un déluge de vers toujours beaux sans doute, mais qui font penser à celte princesse des contes de fées dont la bouche ne pouvait s'ouvrir sans vomir des torrents de perles, de rubis et d'émeraudes : pauvre princesse !

Si je tombe ici dans quelque hérésie littéraire, que nos académiciens, qui sont tous si forts sur le latin et le grec, veuillent bien me le pardonner ! Toujours est-il que j'abandonnai l'ode et le dithyrambe et que je brûlai la valeur d'un petit -volume très-emphatique, qui m'avait donné bien des folles espérances. On a dît que rien n'éclaire comme la flamme des manuscrits qu'on a le courage de livrer au feu : je devrais voir bien clair. J'ai connu des auteurs qui n'ont pas

perdu un des vers qu'ils ont faits. Je n'ai pas conservé plus du quart des miens, et, je le sens aujourd'hui, je n'en ai que trop conservé.

On doit comprendre, d'après ce que je viens de dire, la contrariété que j'ai toujoui*s éprouvée lorsque, poui* louer mes chansons, on leur faisait l'honneur de les appeler deç odes. Nous avons peine à nous défaire de toutes les aristocraties, et celle des genres en littérature n'a pas encore cessé de r^ner chez nous, en dépit des puissants efforts tentés par ce qu on appelle l'école romantique. Sous ce rapport et sous beaucoup d'autres, je lui dois de la reconnaissance. Ce vers du maître^ qui a dédaigné de donner place à la fable dans son Art poétique :

II faut, même en cbansons, du bon sens et de Tart,

est resté pour beaucoup de gens l'appréciation la plus élevée du genre auquel j'ai fini par consacrer tout mon temps et mes soins. De là le nom d'o^ donné à celles de mes chansons qu'on croyait appartenir à un genre supérieur, en dépit delà synonymie réelle des deux mots. Je le tiens de Rouget de Lisle luimême \ il se fôchait lorsqu'on appelait la MarseUr laisenne chanson. Puisse-t-onneme trouver d'autre tort, dans ces réflexions, que celui de défendre uu

' Voir la Correspondance^ tome III, p. 5.

intérêt personnel 1 C'est un reproche que j'ai dû braver dans l'intérêt même du genre auquel je dois tant de reconnaissance.

J'arrive à Tannée 1813, qui marque le commencement de ma réputation, lorsque j'allais me résigner à n'en avoir jamais.

Au milieu de beaucoup d'autres travaux, on a \n que j'avais toujours fait des chansons. Par une indiscrétion de mon père, plusieurs de celles qui n'avaient été faites que pour amuser notre petite société d'amis furent imprimées dans un des nombrei^ix recueils qui encombraient alors la librairie des étrennes ; elles y passèrent inaperçues, et ne méritaient pas mieux. Mais enfin des copies à la main du Séna^ teuVy du Petit Homme gviSy des Gueux, et surtout du Roi (TYvetoty révélèrent mon nom aux amateurs du genre, toujours si nombreux en France. Quelquesunes furent imprimées ; mais la dernière, qui ne courut que manuscrite, devint l'objet d'une attention particulière. Critique fort modérée du gouvernement impérial, lorsque le mutisme était d'ordre public, elle eut la bonne fortune de voir la police la suivre à la piste. Le ti*avail des vers, l'exactitude de la rime, n'empêchèrent pas d'abord de l'attribuer à des hommes du monde haut placés, ce qui me décida à prier mes amis, et Arnault surtout, de faire savoir le nom de l'auteur à ceux qui^ disait-on, avaient

MA BIOGRAPHtE. 139

mission de le découvrir. On a répété plusieurs fois que cette chanson m'avait valu des persécutions ; il n'en est rien, et j'ai heu de croire pourtant qu'elle avait été mise sous les yeux de l'Empereur \

Beaucoup de mes refrains égrillards couraient aussi le monde; ils avaient d'autant plus de succès qu'ils se rapprochaient davantage des chansons de Collé, que M. Auger, censeur royal, fît réimprimer au commencement de la Restauration. Ces refrains n'étaient pas faits pour voir le jour ; mais les amis à qui seuls ils étaient destinés ne virent point d'inconvénients à en répandre des copies. Ces vers n'étaient heureusement pas plus la peinture de leurs mœurs que des miennes ; mais j'avoue que mes principes n'étaient pas tout à fait conformes à ceux qu'affiche la haute société, qui allait m'attirer dans plusieurs de ses salons. J'avais, pour braver l'hypocrisie de quelques-unes de ses lois, un âge mûr, des idées arrêtées et un caractère éprouvé par la mauvaise fortune : cela me mit à l'abri des périls qu'un jeune talent rencontre dans les rangs supérieurs, où trop

* Croirait-on qu'il y a peu de temps quelques-uns de ceux qui ont iiijurié jadis k mémoire de Napoléon ont eu Tidée de me reprocher d*aToir attaqué ce grand homme au moment de sa chute par cette chanson du Roi d*Yvetot? Ils feignent d oublier qu elle courut plusieurs mois avant les victoires de Lutzen et de Bautzen, que ces messieurs auraient célébrées sans doute s'ils avaient alors pu tenir ma plume. {Note de Béranger,)

i40 MA BIOGRAPHIE,

souvent se brisent sa force et son originalité. Combien de nobles pensées, de généreux desseins avortés par l'effet de l'air qu'on respire dans les lieux où régnent le luxe et la mode I N'allez pas croire à la perfidie de ceux qui vous y entraînent ou vous y accueillent! leur bienveillance ne se doute pas du mal qu'ils vont vous faire. Ne vous laissez pas transplanter dans les salons dorés ; ils ne tarderaient pas à vous séparer de vos amis d'enfance et de jeunesse, qui n'ont pu parvenir comme vous et à qui sans doute vous devez une partie de votre première sève. Déjà homme d'expérience, je me suis cramponné à mon berceau et à mes vieux amis. Aussi que de fois, après avoir pris place à de somptueux banquets, au milieu de connaissances nouvelles, j'ai été dîner, le lendemain, dans une arrière-boutique ou dans une mansarde pour me retremper auprès de mes compagnons de misère! Nel'eussé-je fait que dans Tinlérêt de la libre langue que je voulais parler, il y aurait eu sagesse de ma part. J'y gagnais aussi de ne pas rester étranger aux classes inférieures, pour qui je devais chanter et à l'amélioration desquelles j'aurais voulu pouvoir contribuer.

Quoique la société riche ait beaucoup plus étouffé de génies qu'elle n'en a fait éclore, il y a pourtant, pour de certaines intelligences, nécessité de la connaître, l^ parcourir fut pour moi un voyage à faire ;

c'élait mon tour du monde. Après l'avoir accompli, arrivé à plus de cinquante ans, j'ai quitté cette société sans peine, bien que je ne Taie pas visitée sans plaisir ni sans fruit; je dois, en effet, à cette pérégrination d'excellents amis et des souvenirs heureux. Je lui dois aussi de savoir qu'il y a autant de cœurs nobles et bons dans les classes d'en haut que dans les autres classes : en haut, malheureusement, la bonté est trop souvent Tesclave des habitudes, de l'oisiveté, de toutes les exigences du luxe, et des mauvaises idées qui sont mises en commun dans tout ce qui forme cercle à part.

En 1813 existait depuis plusieurs années une réunion de chansonniers et de littérateurs qui avait pris le nom du Caveau^ , en mémoire du caveau il-

^ Aujourd'hui que les sociétés chantantes ne sont phis en vogue, il est à la mode de railler ces réunions que nos pères aimaient si bien et où se développa une partie de notre ancienne littérature légère. L'institution d*un Caveau date de 1729. On peut voir en détail Thistoire de cette sorte d'académie dans un article rédigé par M. Ourry pour le Dictionnaire de la Conversation. Le spirituel épicier Gallet, ami de Piron, de Collé et de Crébillon fils, se ruinait volontiers à les héberger chez lui. Ils voulurent une fois le traiter à leur tour, et organisèrent chez le célèbre Landelle, rue de Buci, un festin d'apparat auquel ils convièrent, pour plus de solennité, Fuzelier, Saurin, Sallé, et en outre l'ombre de Crébillon le père qui était brouillé avec son fils, et qu'il s'agissait de désarmer de ses tragiques ressentiments. La réunion fut si gaie, qu'on la convertit en une fondation mensuelle. Les fondateurs s'adjoignirent successivement, pour soutenir leur œuvre, Duclos, Labruyère, Gentil-Bemani, Moncrif, Helvétius, le peintre Boucher, le

lustré par Piron, Panard, Collé, Gallet et Crébillon

père et fils. Désaugiers, à la mort du vieux Laujon,

musicien Rameau, et d'autres. Plus tard Favart y brilla; Vadé n'y vint jamais.

Quelquefois ou y vit le savant Fréret, que sa vigoureuse et vaillante érudition n'empêchait pas d'aimer à rire; et jusqu'à Tancien et futur ministre Manrepas, fureteur, amateur, collectionneur, et, au besoin, faiseur d*épigrammes et de chansons.

Cet ancien Caveau dura dix ans, de 1729 à 1739.

Un second Caveau fut institué en 1759 par les commensaux des dîners que donnait le mercredi le fermier général Pelletier. C'étaient Harmontel, Boissy, Suard et Lanoue. Us appelèrent à eux Crébillon fils, Helvélius, Bernard, Collé et Laujon. Sterne, Garrick, Wilks, visitèrent cette assemblée, à laquelle mit une fin le malheureux mariage de Pelletier.

La Révolution de 1789 ne fut pas propice à un rclabliss^nent de Caveau. En 1796 seulement furent établis les Dîners du Vaudeville^ où figurèrent Barré, Radet, Desfontaiues, Piis, Deschamps, Desprez, les deux Ségur, Bourgueil, le Prévôt d'Iray, Demautort, Despréaux, Chéron, Léger, Rossière, Monnier , Chambon, puis Philippon de la Madeleine, Emmanuel Dupaty, Alissan de Chazet, Goulard, Dieu la Foy, Laujon, Philippe de Ségur, Armand Goufîé, Maurice Scgiuer.

Ces dîners furent clos le 2 nivôse an X.

La collection des chansons et pièces diverses auxquelles ils donnèrent naissance forme neuf petits volumes assez rares. On en fait un choix en deux volumes in-18. Les Dîners du Vaudeville furent plus tard réorganisés sous la présidence de Désaugiers. Le Caveau moderne date de 1806. Il fut fondé par Armand GoufFé et le libraire Capelle, qui recueillait les œuvres de la compagnie, publiait un cahier tous les mois, un volmne tous les ans, payait la grosse dépense de la table, et faisait encore quelque profit. On vit bientôt au Caveau moderne, établi chez Baleine, au Rocher de Cancale, Antignac, Brazier, Chazet, Laujon, Désaugiers, More:u], Francis Philippon de la Madeleine, Piis, Ségur aîné, Demautort, Despréanx, Dupaty, Ducray- Duminil, Cadet-Gassicourt, qui écrivait ses œuvres légères sous le

avait été appelé à présider cette société, dont les chants contrastaient alors si singulièrement avec les

nom de Charles Sartrouvîlle, et enfin Grimod de la Reynière et le docteur Marie de Saint-Ursin, fondateur de VAlmanach des Gourmands, dont Béranger s*est moqué vertement.

U y avait dans les départements de nombreux affiliés au Caveau.

Le second ban se composa de Lonchamps, de Jarry, Rougemont, Eusèbe Salverte, Gentil, Réveillère, Ourry, Toumay, Couparl, Jaoquelot, Théaulon.

On admit, comme musiciens, Frédéric Duvernoy, Mozin, Doche^ Alexandre Piccini, Lafont, Romagnesi.

On accueillit avec distinction, et plus d^une fois, comme membres d'bonneur, Delille, Mercier, Boufilers, le docteur Gall, le fin dîneur d'Aigrefeuille et Regnaud de Saint-Jean-d'Angély.

La politique, quand les Bourbons furent revenus, fit tant de ravages dans cette académie, que, dès 18i7, elle n'existait plus.

Le recueil du Caveau moderne forme onze volumes in-18.

Les Soupers de Momus étaient une sorte de succursale du Caveau, formée chez le restaurateur Beauvillier , où divers membres du Caveau se réunissaient. Béranger en faisait partie. Le Tour de Marotte y a été chanté. Les membres du Caveau trouvaient là des rivaux comme MM. Frédéric de Courcy, Justin Cabassol, Martainville, Jouslin de la Salle, Armand Dartois, Carmouche, Félix, Jacinthe Lederc, Félix Dusaulcboy et d* autres.

Le recueil des Soupers de Momus forme quinze volumes. Cette réunion a duré jusqu'en 1828.

Voilà quelle a été la succession des diverses académies de chansons.. Béranger ne se plut guère au Caveau, mais il s'y fit des amis nombreux. On voit, dans une lettre écrite à Réveillère, qu'il fit, comme les autres, ses fonctions de secrétaire-rédacteur du recueil de la société. D fut également trésorier, comme l'était aloi's Réveillère.

Le recueil du Caveau contient, de Béranger, en 1814, la Gaurdriole, le Mort vivant ^ la Bacchante; en 1815, le Voyage au pays de Cocagne^ Roger Bontemps, les Infidélités de Lisette, le Roi d'Yvetoty Madame Grégoire^ Ma Grand*Mère, Mon Curéj Des-^

i4i MA BIOGRAPHIE,

malheurs dont la France était menacée. Je n'ai jamais eu de goût pour les associations littéraires, et l'idée de faire partie d'une société ne devait pas venir de moi-même : le hasard décida que je serais membre de celle-ci; Désaugiers eut occasion de voir de mes couplets et chercha à me connaître. Arnault et le

cents aux enfers; en 181 C, Y Habit de Caur^ ou une VùUe à une Altesse, la Mèt^e aveugle ou la Fileuse^ le Dec gmtias d'un épicuiHen, Vieux habitSj vieux galons, ou Réflexions morales et philosophiques^ FrétiUon,'h Grande Orgie, \e Nouveau Diogène, Plus de politique^ A mon ami Désaugiers, la Censure.

En même temps avaient paru ou paraissaient dans V Épicurien français j en 1815, les Infidélités de Lisette, le Mort vivant; en 1814, le Voyage au pays de Cocagne, Roger Bontemps, VÊducor tion des demoiselles, Madame Grégoire, VAge futur ou ce que seront nos enfants ^ le Printemps et V Automne^ le Roi d'Yvetot, le Bon Français, Ma Grand" Mère, Mon Curéj Descenteaux enfers^ la Mère aveugle ou lu Fileuse, Vieux habits j vieux galons; en 1815, Pamy^ romance, la Grande Orgie, Frétillon, le Deo gratias d'unépicurieny la Censure, Y Habit de cour ou Visite à une Altesse, Plus de politiqucj le Vieux Célibataire, le Vieux Menétrier.

D'autres recueils plus tard continrent des chansons de Béranger. Les amateurs d'éditions originales iront les y chercher pour collationner tes textes. On trouve, par exemple, dans les Étrennes lyriques^ en 1815, Beaucoup d'amour ; en 1817, Pamy n' est plus Iroioànce, par P. J. de Béranger, mise en musique et dédiée à madame la vicomtesse de Pamy par Wilhem; en 1818, Si fêtais petit oiseau^ Y Aveugle de Bagnolet; en 1819, la Double Ivresse; en 1821, On s'en fiche^ la Fortune.

Un certain nombre de chansons de Béranger, plus ou moins remaniées ou même répudiées depuis, figurent dans divers recueils de la fin du Consulat et du commencement de l'Empire comme la Guirlande de fleurs, de Cousin d'Avalon, et YAlmanach des Muses.

MA BIOGRAPHIE. n>

comte Regnaud de Sainl-Jean-d'Angély arrangèrent, à mon insu, un dîner chez le frère du maréchal Suchet, où Arnault, qui redoutait ma sauvagerie, me conduisit en feignant de me mener chez le restaurateur. Désaugiers m'attendait là*.

L'intimité ne tarda pas à s'établir entre nous, et nous n'étions pas au dessert qu'il me tutoyait déjà. Ma réserve naturelle s'en fût peut-être blessée avec tout autre ; mais mon habitude de juger les gens au premier coup d'œil ne pouvait être que favorable à cet homme excellent et de mine si gaie. J'éprouvai un véritable, entraînement et ne résistai point aux instances qu'il me fit d'accepter de dîner au moins une fois au Caveau avec tous ses collègues, que je ne connaissais que de nom. Je m'y rendis au jour fixé et j'y chantai baaucoup de chansons. Chacun parut surpris que, si riche en productions de ce

* Désaugiers est né à Fréjus le i7 novembre 1772, et est mort Je 6 août 1827 à Paris, des suites d*une opération de taille. U avait eu le critique Geoffroy pour professeur au collège Hazarin, et dès ses dixsept ans, débutait sur le tbéàtre de la rue de Bond y en y faisant jouer une comédie en unacleet en vers. De 1792 à 1797 il vécut à Sainl- Domingue. À peine de retour en France, il devint l'auteur favori du théâtre des Variétés. C'est en 1815 que Barré lui offrit de lui succéder dans la direction du Vaudeville, qu'il quitta un moment après 1820, quand le Gymnase-Dramatique commença de lui faire concurrence, et qu'il reprit en 1825. Les pièces de (héâlre de Désaugiers sont fort nombreuses. Il n'y a point de comparaison à faire entre ses chansons et celles de Béranger. Les unes sont oubliées; les autres ne sauraient périr.

genre, je n'eusse jamais pensé à les publier. « Il faut qu'il soit des nôtres I » fut le cri de tous. Pour obéir aux règlements, qui défendaient de nommer un candidat présent, on me fît cacher derrière la porte, un biscuit et un verre de Champagne à la main. J'y improvisai quelques couplets de remerciment pour mon élection faite à l'unanimité, au bruit de joyeuses rasades, et confirmée par une accolade générale.

Absent de ce dîner, le vieux chevalier de Piis *, membre du Caveau, protesta contre mon élection : les plus petites gloires ont leurs jaloux ; serait-ce pour cela qu'elles donnent autant d'orgueil que les grandes ? Piis avait eu un vrai talent et beaucoup d esprit ; mais, par l'humeur, il ne ressemblait en rien à Désaugiers et s'en prenait aux réputations naissantes de la perte de la sienne, tort assez commun aux invalides littéraires. Aussi, lorsque plus tard courut la chanson du Bon Dieu, y fît-il une réponse, insérée dans les journaux officiels, et qu'il présenUi à Louis XVIII. Ce prince, qui avait bonne mémoire, dut bien rire en voyant celte nouvelle palinodie d'un homme qui , ancien serviteur du comte d'Artois, n'en avait pas moins chanté tous les pouvoirs révo-

^ Né à Paris le 17 septembre 1755, le chevalier de Piis avait fait ses débats sous les auspices du Joyeux abbé de Lattaigiiaiit,dout Béraiiger prisait particulièrement la verve.

lutionnaires, même le bris des cloches et les vertus deMarat. Tombé dans le besoin à la Restauration, Piis coumt après une pension que malheureusement il ne put obtenir. Il n'était certes pas méchant homme, et, s'il abusa de l'autoritéjque^^sous l'Empire, lui donnait sa place de secrétaire] général de la préfecture'de police, ce ne fut que lorsqu'il s'avisa d'envoyer à bon nombre de personnes des exemplaires de ses œuvres complètes ^ Qui eût osé refuser de prendre et de payer les huit volumes in-octavo ? Il avait chargé des gendarmes de faire cette distribution à domicile. Plaignons l'auteur qui a besoin de pareils commis libraires, surtout lorsqu'il survit à une réputation qui avait eu de l'éclat.

Malgré mes préventions contre les associations plus ou moins littéraires, je fus vivement touché de la bienveillance et des applaudissements qui m'ao cueillirent au Caveau. Dès ce jour, ma réputation de chansonnier se répandit à Paris et dans toute la France. Il ne me fut pas possible néanmoins de me faire longtemps illusion sur les inconvénients d'une réunion d'hommes livrés à une vie si différenle de mes habitudes, 'quels que fussent le mérite littéraire et les qualités personnelles de beaucoup d'en Ire eux.

* Chansons choisies^ 2 vol. in-13 (1806); Œuwes éhomes \ vol in-8 (iSiO). C'est de oe dernier recueS que parle sans doute Déranger ; 3 n'; a point eu[d*édition des œuvres complètes de Piis.

L'esprit des coulisses et les intérêts de théâtre do-^ minaient dans les conversations, qui n'étaient pas toujours exemptes de Taigreur qu'engendrent les rivalités. J'ai aimé les plaisirs de la table pour Fépanchement qu'ils font naîlre et les spirituelles folies qu'ils font dire ; mais, dans ces plaisirs, il a toujours fallu pour moi qu'il se trouvât quelque grain de philosophie et surtout qu'il y eût le charme des affections. J'étais loin de compte au Ga\eau moderne. L'ancien, tant vanté par nos pères, ne valait sans doute pas mieux sous ce rapport : les sociétés qui se prétendent joyeuses sont rarement gaies.

Armand Gouffé \ qui me rechercha avec beaucoup de bonté, avait présidé le Caveau, mais l'avait quitté, disait-on, par jalousie des succès de Désaugiers» qu'il y avait amené. Ce n'est pas lui qui eût pu égayer cette réunion ; mais il n'en était pas moins un des plus spirituels et des plus habiles faiseurs de couplets. Son genre, qui était celui de Panard % n'est

^ Né à Paris le 22 mars 1775, mort le 19 octobre 1845 à Beaune, Armand Gouflé, qui était d'une humeur triste, a laissé des chansons célèhres: Plus on est de fotiSj plus on rit ; V Éloge de Veau; Saint- Denvi; le Corbillard. Il a produit, comme Dés.uigiers, un très grand nombre de pièces de théâtre.

' Armand Gonfle, qui a donné une édition des œuvres choisies de Panard (1808, 5 vol. in-18). le peignait ainsi dans un couplet:

Ln gaiel6 dicle ses chansons, Hais l'innocence peut les lin ; A la fois discret et malin,

peut-être pas ce qu'on doit appeler la chanson ; c'est plutôt le vaudeville, où l'auteur procède par couplets reliés seulement par quelque dicton proverbial ou même par un mot mis en refrain. Dans ce genre, Gouffé conserve une véritable supériorité, et c'est lui qui, dans notre temps, donna le plus de soin à la correction des vers et à la richesse de la rime, trop négligée depuis le siècle de Louis XIV. Il est singulier que ce soit des chansonniers, car moi aussi de très-bonne heure je rimai avec une grande exactitude, qui, chez nous, aient remis la rime pleine en honneur. L'école nouvelle n'avait sans doute pas besoin de cet exemple ; mais elle n'en convint pas moins que je l'avais devancée dans une de ses réformes les plus heureuses.

Lorsque arrivèrent les dernières convulsions de l'Empire, et surtout les Cent-JourSy la diversité des opinions ne tarda pas à semer les mésintelligences dans notre société, comme dans toute la France, et mon patriotisme ne put s'arranger longtemps de ce que je voyais et entendais dans nos dîners. Je désertai donc : pour m'en éloigner, il eût suffi d'ailleurs de la petite aventure que je vais raconter.

Invité un jour par une lettre de Baleine, le fameux

Fin piqunnt jdinali il n'alTliire; i^an8 ivresse il chanle le vin, i:t sans outrager il corrige.

restaurateur du Rocher de Caiicale *, à un dîner de famille et croyant qu'il voulait me remercier ainsi des soins que j'avais donnés, comme secrétaire da Caveau, à Tacquiltement de nos comptes avec lui, je m'y rends à l'heure indiquée. Conduit dans un des cabinets particuliers, j'y trouve Désaugiers, Gentil et plusieurs personnes que je ne connaissais pas. Étonné de voir qu'on se met à table sans attendre Baleine, le soupçon me gagne. Je quitte le dîner et cours déclarer à l'amphitryon que, s'il ne vient pas occuper son couvert, je déserte les convives. Force lui fut d'abandonner ses fourneaux et de venir prendre place à table, ce dont ne put s'empêcher de sourire Désaugiers. Le dîner fini, il s'empressa de me mettre au courant des usages de notrerestaurant. On 7 commandait un repas quelques jours d'avance, en indiquant sur la carte ceux des membres du Caveau qu'on désirait avoir, comme on commande une dinde truffée et un poisson rare. Le genre de la chanson, véritable amusement de dessert, entraînait les plus distingués d'entre nous à ce rôle dégradant. Aussi Désaugiers, qui, j*en suis sûr, n'agissait ainsi que par imitation, se moquait-il de ce qu'il appelait ma pruderie : a Si tu savais, disait-il, combien il y en a qui se plaignent de n'être pas assez souvent invités I

^ RueMontorgueil, au coiu de la nieMandar.

HA BIOGRAPHIE. i5i

tu es un ingrat ! à ta place Baleine pouvait servir un mets moins vinaigré, et plus d'un de nos confrères lui en fera des reproches ce soir, »

Je finis par rire de Taventure ; mais elle n'en fui pas moins pour moi une utile leçon, et pour Baleine aussi, car il ne s'avisa plus de me servir à ses pratiques.

Hélas I il fallut bientôt m'éloigner de Désaugiers, dont je n'admirais pas seulement le talent, mais dont j'aimais la personne. Trop faible pour n'être pas le jouet des intrigants qui l'entourèrent dès qu'il fut nommé directeur du VatideviUe , par faveur ministérielle, il afficha un fanatisme politique que n'expliquaient pas son humeur insouciante et sa bonté naturelle. Son esprit n'allait point à de pareilles préoccupations. Son royalisme ne nous avait pas séparés, et je célébrai son arrivée à la direction avec un vrai plaisir; mais, quand il alla jusqu'à attaquer tous ceux dont il avait élé Tami sous l'Empire, par la chanson qu'il fit au sujet de Germanicus^ quelque regret qu'il m'en coulât, je cessai de le voir, et, je dois le dire, dans de passagères rencontres il s'en montra toujours affligé. On voulut lui faire croire que la chanson de Paillasse^ était dirigée contre lui; il y fit une assez faible réponse; puis, mieux

* Décembre 1816. (Voir à la fin de ce volume les notes inédites n* LVIIl.)

inspiré, me Irouvanl un jour à son théâtre il me dit : « Non, ce n'est pas moi que lu as attaqué : je n'ai pas sauté dans les Cenl-Jours. » On était parvenu à cette époque à lui faire faire bien pis: on le poussa à insuller aux malheurs de la France par une chanson intitulée le Règne d'un terme ou le Ternie d'un règne.

J'étais, en effet, loin d'avoir pensé à lui en faisant PaiUasse. Jamais je ne me suis attaqué qu'à ceux qui étaient haut placés et en position de se venger. J'aurais rougi de m'en prendre à des confrères qui se jetaient inconsidérément dans la voie des palinodies, surtout quand j'avais eu à me louer d'eux. Une chanson, dont chaque couplet était une épigramme amère et très-spirituellement tournée, courut contre Désaugiers, quand Louis XYIII lui fit don d'une soupière d'argent. Je sus qu'on me l'attribuait (on m'en a attribué de toutes les couleurs) ; je lui écrivis pour l'assurer que je la connaissais à peine*.

^ Voici cette chanson, qui passe pour ôtred* Armand Gouffé.

Air : Rendez-moi mon écuelle de bmê!

As-ta vu mon dcuelle d'argent,

Afr-lu vu mon écuelle?

Dit Buteuz en se rengorgeant; Ah 1 qu'elle est large I ab 1 qu elle est belle! As-tu vu mon écuelle d'argent, As-tu vu mon écuelle?

D'où te vient cette écuelle d'argent, D'où te vient celte écuelle?

Voici sa réponse : « Quels que soient le lalenl el la verve de ces couplels, ils sonl d'un mauvais cœur;

Ches le czar ou chez le régent As-tu fait le polichinelle?

D'où te vient cette écuelle d'argenf, D'où te vient cette écuelle ?

D'où te vient cette écuelle d'argent, D'où te vient cette écuelle?

De Paris Regnaud délogeant

À-t-îl oublié sa vaisselle ?

D'où te vient, etc.

D'où te vient cette écuelle d'argent.

D'où te vient cette écuelle?

Bonaparte, esclave indigent, K'a plus de quoi payer ton zèle.

D'où te vient, etc.

D'où te vient cette écuelle d'argent, D'où te vient cette écuelle ?

A ses amis Arnault songeant,

Te l'envoya-t-il de Broxelle?

D'où te vient, etc.

— Je la tiens, cette écuelle d'argent, Je la tiens, cette écuelle,

D'un roi trop bon, trop indulgent, Qui prend des chansons pour du zôle ; Je la tiens, etc.

— Qu'on lui donne une écuelle d'argent.

Qu'on lui donne une écuelle,

Dit le prince, puisque en mangeant Pour chacun sa verve étincelle.

Qu'on lui donne, etc.

Il aurait cent écuelles d'argent.

Il aurait cent écuelles.

Si l'on en gagnait en changeant De héros, d'ambet de belles; 11 aurait cent écuelles d'argent, Il aurait cent écuelles.

tu dois donc bien penser que je ne les ai pas crus de toi. Je vais Rapprendre le nom de l'auteur, si tu ne Tas pas encore deviné. »

J'ai plaisir à revenir sur mes rapports avec cet homme si aimable et j'ai toujours regretté d'avoir été contraint de rompre des relations qui peut-être ne lui eussent pas été inutiles. Désaugiers, qui était si gai dans le monde, surtout à table, où réellement il trônait, ne pouvait supporter l'isolement, même momentané. C'est à cela qu'il faut attribuer l'empire qu'on prenait si facilement sur lui. « Quoi 1 tu peux rester seul? me disait-il un jour; dans la solitude, je mourrais d'ennui et de consomption. On m'appelle le joyeux Désaugiers ; eh bien, au fond, il y a de la tristesse en moi. » La vérité de ces paroles m'a été confirmée par Gentil *, un de ses amis d'enfance. Si, en effet, sa gaieté n'a été qu'un rôle joué pour se distraire, on peut affirmer qu'il n'y a pas eu d'acteur plus parfait que Désaugiers.

Je ne voudrais pas faire de politique ici : j'ai dit ailleurs l'impression douloureuse qu'avaient produite sur moi les deux invasions que la France a subies: mes chansons, si elles me survivent, le prouveront suffisamment.

Toutefois, comme ce qui se passe dans la rue est souvent le point de départ du chansonnier, je veux

^ Qui depuis a été attaché à radministration de TOpéra.

rapporter quelques faits dont j'ai pu être témoin ou que des témoins sûrs m'ont racontés. L'histoire néglige trop les petits détails; c'est lui rendre service que d'en conserver même d'insignifiants en apparence. Elle y peut trouver l'expression de la pensée de la foule, qu'elle semble trop dédaigner. C'est une mauvaise habitude que de réunir, pour représenter chaque époque, quelques figures qu'on débarbouille ou qu'on grime selon sa fantaisie et auxquelles le style sert de piédestal.

En 1814, je demeurais dans une maison voisine delà barrière Rochechouart ^, qui, le 50 mars, fut saluée de plusieurs obus. D'après ce que je savais du peu de dispositions prises pour la défense , je pensais que ma chambre pourrait, dans la journée, être envahie par l'ennemi. C'était presque une position militaire; de ma fenêtre, on planait sur Paris et ses environs. Après une canonnade qui ne trouva d'opposition sérieuso que du côté de Ménilmontant, où le combat fut long et acharné et où se conduisi- - rent en héros les élèves de l'École polytechnique et de l'École de Saint-Cyr, vers cinq heures, je vois une colonne de cavalerie arriver sur la butte Montmartre,

^ Rue de Bellefonds, dans l'anden château du fameux comte de Charolais^ transformé alors en pension bourgeoise. {Note de fidranger.) C'était chez le docteur Mellet, homme fort enjoué qui avait une famille spirituelle.

du côlé et par la penle de Clichy. Ce sont des hussards; ils montent lentement : sont-ils des nôtres? Arrivés auprès des moulins, où, à Taide d'une lunette, je les suis pas à pas, plein d'une douloureuse anxiété, la tête de leurs chevaux se tourne vers Paris. Grand Dieu t c'est l'ennemi I Le voilà maître des hauteurs si mal défendues. Bientôt cesse le bruit de la fusillade et de l'artillerie ; mon effroi augmente et je descends vite dans la rue pour savoir des nouvelles. A travers les blessés qu'on rapporte, les fourgons qui rentrent pêle-mêle, je cours jusqu'aux boulevards, et là, comme j'en avais le triste pressentiment, j'apprends qu'une capitulation vient d'être signée par les seuls aides de camp du duc de Raguse. Ce maréchal, travaillé depuis longtemps par les conspirateurs bourboniens (fait dont je suis sûr), après s'être très-bien conduit pendant la durée du combat, osa donner, un peu plus tard, le signai delà défection. Le peuple des ouvriers, entassé derrière la ligne de défense que j'avais voulu voir le matin, compta toute la journée sur l'arrivée de l'Empereur, qui n'était qu'à quelques lieues ; il s'apprêtait au spectacle d'une victoire. Apercevaitron au loin dans la plaine un général sur un cheval blanc, suivi de quelques officiers: « Le voilà ! le voilà I x> s'écriait cette foule, qui ne supposait même pas que Paris pût courir un danger sérieux. A la nouvelle de la capitulation, il

MA BIOGnÂPHIE. ^57

fallait voir la stupeur et la rage de cette multitude courageuse qui a le goût et l'instinct des combats et qui, tout le jour, n'avait cessé de solliciter des armes qu'on s'était bien gardé de lui accorder. Moi aussi, j'avais en vain été demander un fusil à ceux qu'on disait chargés d'en faire la distribution.

Il m'a toujours semblé que j'aurais été brave ce jour-là. Certes, il est du moins des choses que je n'aurais pas faites : céder à de perfides insinuations; aller tendre la main aux ennemis de noire pays ; signer une capitulation qu'on pouvait retarder de deux jours au moins, rien qu'en refusant de laisser entrer leur armée, qui était trop faible pour se hasarder contre une ville si populeuse ; voilà, je le sens, ce qu'on n'eût pu obtenir de moi, m'eût-on menacé de la mort la plus cruelle. Mais on avait satisfait aux exigences de tactique et de strat^ie ; les canons avaient tiré autant de coups qu'ils en doivent tirer dans un jour; on comptait le peuple pour rien ; l'honneur militaire était satisfait, et des hommes, renommés par leur bravoure, n'ont pas hésité à signer la reddition de la capitale, c'est-à-dire l'asservissement de leur patrie I

Ne pouvant plus douter de cette capitulation, je passai une bien triste nuit dans mon misérable galetas, si voisin alors du camp étranger. Barbares ou civilisés, tous ces soldats, dont quelques-uns peut-

être avaient VU la grande muraille de laGhine^ semblèrent ne se reposer que dans la joie de leur triomphe. Ce ne fut, jusqu'au jour, qu'un bruil de farandoles étranges et de cris sauvages, mêlés aux clairons des Allemands, des Cosaques et des Baskirs. Jç pus voir les illuminations qu'ils dressèrent à notre honte sur ce Montmartre oii si souvent, aux derniers rayons d'un beau soleil couchant, j'avais été rêver à Taspect de Paris étendu à mes pieds.

De grand matin, je me mets en quête et j'apprends par les proclamations affichées pendant la nuit qu'il n'est plus d'espoir et que l'entrée de ceux que désormais on nomme les alliés aura lieu dans quelques heures. De petits imprimés, non signés, sont encore répandus dans la foule pour l'engager à la résistance • Yaine protestation ! l'Empereur avait tellement habitué le peuple à ne croire qu'en lui, que sa voix seule eût pu alors dissiper toutes les incertitudes, relever tous les courages et surtout leur donner une direction utile. Bien convaincu de notre malheur, je pris le parti de rentrer chez moi pour me cacher, ne voulant rien voir du spectacle qui allait déshonorer Paris. Mais quelle fut ma surprise en rencontrant plusieurs cocardes blanches au milieu (les groupes échelonnés le long des boulevards ! Un homme ivre cria même auprès de moi : « Vivent les Bourbons 1 » La foule ne semblait rien comprendre à ces premières

dénioustralions royalistes, qui pourtant avaient déjà été faites plus en grand par une brillante cavalcade que dirigeaient les Duclos% les Maubreuil% des ducs, des marquis, des comtes de vieille roche et quelques intrigants empressés d'accourir pour avoir part au butin.

On sait que l'entrée des Russes et des Allemands se fit avec plus de courtoisie que les vainqueurs n'en mettent d'ordinaire. Nos ennemis semblaient se présenter chapeau bas dans la ville de Clovis, de saint Louis, d'Henri IV, de Louis XIV et de Napoléon, dans cette ville de la Constituante et de la Convention, oii depuis des siècles s'élabore avec une activité incessante l'œuvre gi^ande et sainte de la démocratie européenne. Les princes se rappelaient sans doute tout ce que la civilisation de leurs peuples et l'esprit de leurs cours nous avaient d'obligations. Presque tous les officiers de celte nombreuse armée parlaient la langue des vaincus , semblaient même n'en savoir point d'autre, si ce n'est quand il leur fallait réprimer les rares brutalités de quelques-uns de leur^ soldats.

^ Chodruc-Dudos, celui qui, sous Charles X, promena ses haillons sous les galeries du Palais-Royal, pour reprocher chaque jour, et à la face de tous, leur ingratitude à ceux dont il avait servi la cause jusqu'à s'y miner.

* Celui qui fut cliargé d* assassiner Napoléon et qui dépouilla de sa cassette Tex-reine de Westphalie, Catherine de Wurtemberg.

Du haut des balcons, mille ou douze cents bourboniens (on m'assure que j'exagère le nombre de moitié)* hommes ou femmes, gens nobles ou qui travaillaient à se faire anoblir, rendaient politesse pour politesse aux vainqueurs ; plusieurs même venaient se jeter aux genoux des chefs, dont ils baisaient les bottes poudreuses, tandis qu'aux fenêtres des mouchoirs blancs agités, des cris d'enthousiasme, de bruyantes bénédictions, saluaient celle armée qui déGlait tout étonnée d'un pareil triomphe. Ainsi un lâche troupeau de Français foulait aux pieds les trophées de nos vingt-cinq dernières années de gloire devant des étrangers qui par leur tenue prouvaient si bien qu'ils en gardaient un profond souvenir.

Saisie d'abord d'une indignation patriotique, la classe des ouvriers fut longtemps à se rendre compte d'un changement aussi imprévu. Comme cette classe, plus que toute autre, avait besoin de la paix, ce fut ce mot qui seul put y faire des conversions favorables au régime qu'on nous préparait chez M. de Talleyrand. Cet homme habile, ainsi que l'empereur Alexandre, ne se rattachait aux Bourbons de la branche aînée que pour n'avoir plus affaire à Napoléon. On pourra juger de la différence des sentiments qui animaient le peuple et les royalistes, vieux ou nouveaux, par deux faits qui se sont passés sous mes yeux.

Le lendemain de l'entrée des étrangers à Paris, une centaine de nos soldats, faits prisonniers dans nos mnrs, furent amenés par un détachement allemand et traversèrent des rues peuplées d'ouvriers. Ceux-ci, voyant des Français blessés, couverts de sang, crurent d abord qu'on les conduisait aux hôpitaux ; mais, instruits que c'est à Tétat-major ennemi, campé aux Ciiaraps-Élysées, qu'on les mène, ils poussent des clameurs et se disposent à délivrer ces malheureux restes de nos défenseurs, lorsque, soit hasard, soit prudence, les chefs de l'escorte lui font gagner les boulevards, où de fervents royalistes stationnent pour stimuler leurs agents. J'étais là : à la vue de nos pauvres soldats prisonniers, souffrants, mutilés, des vivat s'élèvent du groupe des bourboniens : de beaux messieurs et de belles dames se mettent aux fenêtres pour applaudir les soldats étrangers et ne pas manquer leur part d'une telle infamie. Ce n'était pas seulement là patrie insultée, c'était l'humanité méconnue.

Un spectacle non moins honteux , mais moins triste, me frappa sur la place Vendôme, oii plusieurs des royalistes dont je viens de parler s'évertuaient à renverser du haut de la colonne la statue de l'Empereur, dont on avait à dessein déchaussé le socle. Des chevaux et des hommes attelés à de longues cordes tiraient cette grande figure, qui restait inébran-

lable, et que les meneurs du parti voulaient voir se briser sur lé pavé de la place. Malgré la terreur de surprise.qui paralysait encore la foule, le sentiment des outrages prodigués au soldat de la Révolution produisait d'abord de sourds murmures, puis éclatait par de longs rires, à chaque effort inutile tenté par les nouveaux iconoclastes. Il furent obligés de se retirer sans avoir accompli leur tâche de destruction.

Je ne pense pas qu'on veuille conclure de ce que je viens de rapporter que pareille conduite a été tenue par tout ce qu'il y avait de légitimistes, de nobles et de riches à Paris. Les hôtels ont eu aussi leur patriotisme et les vertus n'ont sans doute manqué à aucun parti.

Chose remarquable 1 cette reddition de Paris ne dérangea rien à la vie de ses habitants. Le matin de Fattaque, les spectacles furent affichés, comme d'habitude, et, si le soir les représentations n'eurent pas lieu, je suis tenté de croire que ce fut uniquement parce que, comédiens et bourgeois, chacun voulait voir et savoir ce qui allait se passer. L'entrée des étrangers fut un autre genre de distraction où coururent beaucoup de gens dont le patriotisme n'était pas plus douteux que "le mien. Leur en faisait-on un reproche ; « Qu'y pouvions-nous faire ? répondaientils ; pourquoi l'Empereur n'est-il pas arrivé à temps?

pourquoi Marie-Louise et Joseph nous ont-ils abandonnés ? »

Au reste, si FEmpereur eût alors pu lire dans tous les esprits, il eût reconnu sans doute une de ses plus grandes fautes, une de celles que la nature de son génie lui fit faire. Il avait bâillonné la presse, ôté au peuple toute intervention libre dans les affaires, et laissé s'effacer ainsi les principes que notre Révolution nous avait inculqués : il en était résulté l'engourdissement profond des sentiments qui nous sont les plus naturels. Sa fortune nous tint longtemps lieu de patriotisme; mais, comme il avait absorbé toute la nation en lui, avec lui, la nation tomba tout entière; et, dans notre chute, nous ne sûmes plus être devant nos ennemis que ce qu'il nous avait faits lui-même. Toutefois, disons-le à sa louange, ainsi que l'ont prouvé son désir de combattre jusqu'à la dernière cartouche et sa facilité à abdiquer, lui seul, en dehors du peuple, fut patriote dans ce moment solennel. Lui seul? Non : il y en eut un autre, un de nos anciens chefs suprêmes, guerrier savant, vieux républicain désintéressé, proscrit délaissé à qui Napoléon rendit justice trop tard, et qui, voyant la France en danger, n'écouta ni son juste ressentiment, ni même ses opinions, ce qui est un devoir de haute vertu en pareille circonstance. 11 est inutile de dire que je parle de l'illustre Carnot, qui demanda

à aller combatlre, et sauvait Anvers de la destruction, pendant que^ les bras croisés, nous laissions livrer notre capitale, sous les murs de laquelle Napoléon accourait écraser nos ennemis.

En parlant de mes premières années, j'ai dit que mou patriotisme avait encore, malgré mes soixante ans, toute la chaleur de la jeunesse. Peut-être trouvera-t-On que j'en donne trop bien la preuve dans l'expression des faits qui précèdent. J'ai entendu des chefs d'écoles philosophiques, de riches banquiers ou commerçants, des politiques de salon, prêcher le cosmopolitisme absolu. Loin de blâmer le sentiment dont ils se disaient animés, je le partage ; mais ils se trompaient d'époque.

Lorsqu'une nation a prisl'inititiaved'un principe, et surtout du principe démocratique, et qu'elle est dans la situation géographique où nous sommes placés, dût-elle espérer d'obtenir la sympathie des hommes éclairés chez tous ses voisins, elle a pour ennemis patents ou secrets les autres gouvernements, et particulièrement ceux qui sont dominés I>ar une aristocratie puissante. Pour de pareils ennemis tous les moyens sont bons.

Malheur alors à celte nation si elle voit s'éteindre l'amour qui lui est dâ, et qui est sa plus grande force. 11 faut que ses fils se serrent autour de son drapeau, dans l'intérêt même du principe qu'elle a mis-

sion de faire triompher au profil des autres peuples. C'est quand ceux-ci auront conquis ies mêmes droits qu'elle qu'on devra faire taire toutes les rivalités d'araour-propre et les antipathies que le sang nous a transmises. Quoi ! Français, nous n'entretiendrions pas en nous, dans l'intérêt d'une pensée généreuse qui nous a déjà coûté tant de sang, un patriotisme que les Anglais poussent jusqu'à l'insolence et la cruauté pour des profits à faire sur le thé, l'indigo et le colon !

Tâchons que l'amour du pays soit toujours notre première vertu, et je le recommande surtout à nos littérateurs, qui mieux que d'autres peuvent prêcher cette vertu-là. Ai-je besoin de rappeler que mon vieux patriotisme ne m'^ jamais empêché de faire des vœux pour le respect des droits de l'humanité et pour le maintien honorable de la paix , qui peut bien mieux que la conquête assurer les progrès du principe de notre Révolution. Quand on croise les baïonnettes^ les idées ne passent plus.

L'entrée de Louis XVIII, que je voulus voir, offrit les plus singulières bigarrures. Gomment l'enthousiasme se fût-il emparé des masses, qui ignoraient ce qu'étaient les individus ramenés ainsi? Il est certain qu'à peine un spectateur sur cinquante eût pu dire nettement le degré de parenté de ces princes avec Louis XVI. Le roi, que beaucoup de

166 ïiA BIOGRAPHIE,

gens s'altendaienl à voir affublé d'un colillon, parce que Terreur et la malignité l'avaient ainsi dépeint, montra, malgré ses infirmités, une physionomie affable, digne, qui plut assez généralement. Dans une cérémonie pareille, les vieillards obtiennent presque toujours de la bienveillance. Nous autres gens de la foule, nous eûmes à peine le temps de voir les personnages secondaires ; mais dans tout ce cortège, qui dut paraître si gotbiquement mesquin à des yeux habitués à la pompe des fêtes napoléoniennes, il nV eut d'universels honneurs que pour quelques portions de la garde impériale, qu'on était parvenu à faire marcher derrière les voitures de la cour nouvelle ou de la vieille cour, si on aime mieux dire. A la vue de ces mâles figures, sillonnées de tant de cicatrices, hâlées à tant de soleils différents, aujourd'hui si graves, si tristes, presque honteuses des cocardes blanches qu'on leur impose, des cris éclatent de toutes parts : « Vive la garde impériale ! » Ceux-là même qui ont crié : « Vive le roi ! » viennent grossir cette clameur impérialiste, qui produit le plus étrange contraste et semble devoir effrayer l'oreille des princes. Accueillis ainsi, les vieux braves relèvent plus fièrement la tête et répondent à cette glorieuse salutation en criant : « Vive la garde nationale I » Les deux cris se mêlent et se prolongent pendant toute la marche, en dépit delà

discipline, qui défend de parler sous les armes. On eût pu dès lors prophétiser le retour de File d'Elbe.

Malgré le ridicule surnom de Désiré donné à Louis XVIII, repoussé de France pendant près de vingt-cinq ans, la seule personne qu'alors on désirât vraiment de toute cette famille était la duchesse d'Angoulème. Celle-là, le peuple savait son histoire ; chacun plaignait ses infortunes, et lui souhaitait une plus heureuse destinée. Tous les yeux la cherchaient comme un ange consolateur au milieu de tant de calamités. Hélas I rien dans sa figure, dans son air, dans le son de sa voix, ne répondit à nos espérances, et l'on peut dire que du jour de son entrée elle perdit l'affection qui ne l'avait pas abandonnée pendant toute la durée de ses malheurs. Sans doute, il y eut injustice dans un changement si brusque, et, quant à moi, j'ai toujours été persuadé que la duchesse mérite les éloges que j'en ai entendu faire à quelques-uns. Ses vertus ne peuvent pas plus être mises en doute que sa charité; mais comment se fait-il qu'on ait souvent exalté sa force de caractère et qu'on n'ait jamais cité d'elle quelques-uns de ces actes qu'une femme en si haut rang trouve toujours l'occasion de faire pour obtenir les bénédictions du peuple? L'héroïque madame de la Valette s'est-elle traînée à genoux devant elle sans

obtenir la moindre parole de commisération? On Ta-imprimé, je voudrais le voir démentir *. Remarquons que ceux qui approchaient le plus la duchesse d'Angouleme n'ont que faiblement essayé de lui ramener ce peuple dont tous les cœurs lui avaient été ouverts et qui bientôt ne vit plus en elle que la fille de V Autrichienne. Car, il ne faut pas se le dissimuler, la fin épouvantable de Tinfortunée Marie- Antoinette n'a pas réhabilité sa mémoire aux yeux du peuple parisien, qui a conservé une haine instinctive contre le sang royal d'Autriche \ Malgré son amour pour Napoléon et le roi de Rome, jamais il

^ La publication des Mémoires du maréchal Marpnont, qui a vu toutes ces scènes, n'a fait que confirmer ce que Béranger dit avec tant de modération. M. Guizot, dans ses Mémoires, exprime, à peu de chose près, la même opinion .

* € Sans doute, il est bien qu'on cherche à apaiser jusqu'aux souvenirs de ce temps-là ; mais que la Réîstauration, renversée par la bourgeoisie et par le peuple en 1830, se contente d'être excusée et pardônnée; qu'elle ne demande pas qu'on la réhabilite jusqu'à lui sacrifier la mémoire de tous ceux qui ont revendiqué contre elle l'héritage de 1789. On parle de Tanimosité qu'ils ont montrée dans la querelle; on reproche à Béranger l'implacable résolution avec laquelle il est entré en lutte. Un homme d'État qui n'invente pas d'historiettes et qui eût aimé la Restauration libérale, a publié cette anecdote intéressante (H. Guizot,.dansle 1®' Yo]\imkiàese& Mémoires) : a J'ai entendu à cette « époque, raconte-t>il, une femme du monde, ordinairement sensée et « bonne, dire à propos de mademoiselle de Lavalette aidant sa mère à « sauver son père: « Pelile scélérate! » Voilà les temps dont on cherche à dénaturer la physionomie 1 voilà une preuve de la sérénité de ces âmes qu'on accuse les libéraux d'avoir aigries et tronbUes! » (Paul Boileau, Erreurs de^ critiques de Béranger.)

HA BIOGUÂPHIE. 169

n'aima Marie-Louise, qui n'a que trop justifié nos pressentiments et l'accueil que Paris fit à son digne père en 1814.

Pendant le séjour des rois alliés, Alexandre s'attacha à mériter nos louanges par une mngnanimilé d'apparat qui n'était pas sans charme. On tint compte au roi de Prusse de longs malheurs, d'une bravoure de soldat et d'une simplicité toute bourgeoise. Mais, quand parut l'empereur Fi ançois, il n'y eut ni assez de malédictions ni assez de quolibets pour lui dans toutes les classes de notre population. Que n'a-t-il entendu ce qui s'est dit sur son passage, chaque fois qu'il se montra en public 1 malgré son flegme, il eût peut-être rougi.

Chez nous autres Parisiens, admirateurs enthousiastes des grands talents, des grandes vertus, tout prestige nobiliaire et royal est à jamais détruit. A quelque condition qu'un homme appartienne, s'il a encouru le blâme, il reçoit la même épi- Ihète. Nos aïeux seraient bien étonnés s'ils pouvaient apprendre que, dans Paris, un empereur d'Autriche, un successeur de Rodolphe de Hapsbourg et de Charles-Quint, a été flétri par le peuple des injures les plus outrageantes. Et cela tout haut et à l'instant même où cette foule, qui le couvrait de son mépris, cherchait des yeux son glorieux frère le prince Charles, qui n'était pas venu à Paris, mais

qui y eût été reçu comme un ennemi généreux et

loyal.

Des étrangers trouveraient sans doute que je parle trop irrévérencieusement des princes qui sont venus se faire passer en revue parles Parisiens. Mais qu'on réfléchisse à l'éducation que mes contemporains et moi nous avons reçue des événements, et l'on cessera de s'en étonner. La Convention, qui coupait la tête des rois, eût dû voir, d'après ce qui avait déjà eu lieu en Angleterre, qu'elle n'avait pas pris le meilleur moyen pour nous désenivrer des Majestés. La Providence y pourvut : elle pougsa au faîte de la puissance un petit sous-lieutenant qui, pendant quinze ans, nous donna la mesure de toutes les marionnettes royales.

Peu d'heures après la reddition de Paris, nous arriva Bernadette, qui, pour se justifier d'avoir combattu contre ses anciens compatriotes, disait qu'il avait dû se faire Suédois en acceptant l'héritage de la couronne de Suède; argument que plusieurs ont eu le front d'approuver. A ce compte, il n'a manqué qu'une couronne à Moreau pour effacer la hoiite de sa mort au milieu de nos ennemis. La place de Bernadette dans l'histoire serait bien autre, s'il eût quitté un trône pour voler au secours de sa terre natale. D'ailleurs, la qualité de Suédois ne tenait pas tant à cœur à ce Gascon, si bien conservé

dans les glaces du Nord, qu'il n'eût pu consentir à redevenir Français ; mais il n'y consentait qu'au prix du trône de France: avec ce vieux républicain, ^j point de marché possible si un royaume n'en était le prix. Quant à sa religion, il la donnait pour épingles. Son Altesse s'était fait accompagner de madame de Staël et de Benjamin Constant. Je veux parler de cet illustre publiciste, qui a offert dans sa conduite autant d'inconséquence et de mobilité qu'il a montré à la tribune et dans ses écrits, à peu d'exceptions près, de talent^ de courage et de persévérance dans les principes d'une sage liberté. Malheureusement peut-être, la dextérité de son élocution était telle, que, pourvu qu'il eût une tribune abordable et une presse tant soit peu libre, il se fût, je crois, arrangé de tous les régimes ; mais ce u'étail là que le tort d'une intelligence qui aime à se jouer des difficultés et regarde les applaudissements qu'elle obtient comme des triomphes pour sa cause. J'ai cru m'apercevoir que les obstacles opposés à l'expression de la pensée par les lois restreintes étaient un stimulant nécessaire à cet écrivain, le plus finement spirituel des hommes d'esprit que j'ai connus. Jamais conversation ne m'a paru avoir autant de grâce, d'enjouement, de flexibilité et d'apparente bonhomie que la sienne. Elle devenait brillante et forte par la contradiction. Je ne m'en faisais pas faute avec

lui, et.il était loin de m'en savoir mauvais gré*. Un perpétuel besoin d'émotions fit de Constant un

* L'une des lettres de Benjamin Constant à Béranger fait Toir jusqu'où allait, en 1829, rinfluence du poète populaire.

<c Mon cher Béranger, lui écrivait-il, le 29 janvier 1829, bien que votre lettre contienne plusieurs choses qui auraient pu m'afOIger ou me blesser, il y règne, surtout vers la fin, je ne sais quel fonds d'amitié et d'intérêt qui a produit ce singulier effet, qu'elle m'a causé plutôt du plaisir que delà peine. Vous êtes un des honunes vers lesquels je me suis senti le plus attiré ; plusieurs circonstances ont, à diverses reprises, combattu cet attrait sans le détruire ; elles ne m'ont pas refroidi au fond du cœur, mais gêné et éloigné. J'ai ouvert votre lettre, j'y ai trouYj de l'amitié, et je viens m'expliquer avec vous dans le désir sincère que vous me compreniez et que vous m'approuviez.

i Je prends votre lettre phrase par phrase : je ne travavaille ni ne m'oppose à la fusion. Je suis de votre avis sur ce qui m'est personnel. Je crois que ceux qui veulent se pousser pensent à eux et non à m'as^ socier à leurs succès, s'ils en ont ; et moi-même je n'achèterais pas le plus grand succès par l'abandon du moindre principe. Si vous pensiez que j'ai des vues ambitieuses, vous commettriez une erreur qui m'étonnerait de votre part. J'ai soixante ans ; j'ai combattu pour la liberté, non sans quelque gloire; j'ai rendu des services assez grand > ; j'ai acquis ce que je désirais, de la réputation. Mon seul vœu, la seule chose à laquelle, à tort ou à raison, mon imagination s'attache, c'est délaisser après moi quelque renommée, et je crois que j'en laisserais moins comme ministre que comme écrivain et député. Je veux qu'on dise après moi que j'ai contribué à fonder la liberté en France, et on le dira longtemps après que les coteries, celles qui me repousseraient si j'essayais d'en être, «aussi bien que celles qui me calomnient près de vous, ce qui me fait beaucoup plus de peine, seront enterrées et oubliées.

i Quant à la popularité, je l'aime, je la recherche, j'en jouis jusqu'ici, avec délice; mais je la dois aussi à la manière dont j'ai toujours dit toute ma pensée. Si je tentais de Texagérer, je perdrais mou talent, comme si je m'avisais de la démentir. Vous croyez apercevoir dans mes lettres au Courrier des tergiversations ; vous êtes dans l'erreur. Mon

joueur; mais les intérêts politiques rarrachaient facilement à celle passion d'emprunt. Pourtant la

opinion est précisément comme je Ténonce dans ces lettres. Je crois fermement que la France ne peut d'ici à longtemps être libre qu'en consolidant sur les bases actuelles la dose de liberté qu'elle possède ou doit posséder. Je puis avoir tort ; mais j'ai la conviction que nous devons nous en tenir à la monarchie constitutionneUe. Je sais ou je crois savoir que les vieux gouvernements sont plus favorables à la liberté que les nouveaux. Si la dynastie se déclare hostile, advienne que pourra. Ha mission n'est pas de sauver ceux qui voudraient se perdre ; mon appui ne se donnera jamais au pouvoir absolu et la légitimité ne l'obtiendra pas. Biais tout désir de renversement sans autres motifs que des souvenirs ou des haines n'entrera jamais dans ma pensée. Voilà ma profession de foi vis-à-vis de vous : je puis me tromper, mais je ne cache rien, je ne voile rien, et, si mes opinions déplaisent, il faut en accuser le fond, non la forme, qui ne provient nullement des ménagements que vous me supposez, ni d'un désir de succès que je n'éprouve pas.

c Ced me ramène à la fmion. Je répète que je n'y travaille [ oint ; que pas un de ceux qui y travaillent ne m'en ont parlé; que, si elle a lieu de manière que la portion hésitante et égoïste se fonde dn: s la portion libérale, j'en serai charmé ; mais que je m'opposerai tonjours à ce que cette dernière se laisse afi'aiblir par l'autre.

< On vous a dit qu'on m'avait envoyé au Courriel' comme à Strasbourg. M. LafBtte sait que les actionnaires du Courrier m'ont prié d'y concourir. Je n'en ai pas le premier conçu l'idée, j'y ai consenti. Je crois avoir bien fait. Je crois avoir dit des choses utiles, et, dans tous les cas, j'ai pensé ce que j'ai dit.

i Voilà une bien longue lettre, mon cher Béranger. J'ai du plaisir à vous parler avec tout abandon . Je voudrais que cette tracasserie que l'on a voulu me faire auprès de vous fût l'époque d'une amitié plus intime et plus conOante. Vous êtes, je le dis encore, l'homme de France pur qui j'ai le plus d'attrait. Vous êtes, quand vous jugez à vous seul, le juge que je choisirais avant tout autre. Je vous offre un plein et entier attachement. Si nous différons sur quelques points, c'est parce que

gloire liltéraîre était la première à ses yeux ; aussi rAcadémie française, en lui préférant Yiennet, lui ' causa-t-elle un vif chagrin, quelque chose qu'il m'ait pu dire pour le dissimuler.

Le mauvais côté de la gloire de rinlelligence, c'est son incertitude pour ceux qui l'obtiennenl. Ayez six pieds de haut, pas ne sera besoin de faire partie d'une compagnie de grenadiers pour savoir que penser de votre taille. Et Constant, après tant de succès comme écrivain et comme orateur, avait besoin pour croire à sa valeur littéraire d'appartenir à un corps illustre. 11 n'eût pas été plutôt de l'Académie qu'il en eût ri le premier et fût retombé dans son incertitude, car nul homme ne se désenchanta plus vile de ce qu'il avait le plus souhaité.

Je lui avais conseillé moi-même de se mettre sur les rangs pour le fauteuil vacant, en lui avouant que, si je n'ambitionnais pas le même honneur , c'est qu'il était entouré de trop d'inconvénients pour mon humeur et mes goûts ; ajoutant que, selon moi, les réputations qui naissent à une époque de transition

notre esprit est diiïéremment frappé. Cela ne fait rien à TafTection. J*as^ire à yous voir accepter la mienne et je tous assure que je n*ai pas dit un mot, pas eu une pensée qui doive vous blesser.

« Vous voyez que je réponds non-seulement sans rancune, mais avec une affection vraie. Elle ne peut pas plus s'affaiblir que mon goût pour votre esprit et mon affection pour votre talent. J'irai vous voir incessamment avec la Fayette. Tout à vous pour la vie. »

ne mériteût gaère qu'on les étaye au prix de la moindre partie de sonindépendance, parce qu'à l'exception de deux ou trois de ces réputations les autres doivent disparaître complètement avec nous et peut-être avant nous. J'étais résigné : il ne l'était pas, et le sentiment qu'il devait avoir de sa force suffit pour le faire concevoir. 11 ne devait pas souffrir longtemps de l'intrigue qui le priva de l'honneur auquel il avait certes bien des droits. Quelques jours après, il mourut* épuisé de travaux et de veilles, et l'Académie dut regretter que les obsèques magnifiques et populaires qui lui furent faites ne fussent pas celles d'un de ses membres : ces messieurs se font habituellement enterrer d'une manière beaucoup plus modeste.

Je viens de dire qu'il était rentré en France avec Bernadette'. Il n aimait pas que je lui parlasse de celte époque. Mieux lui convenait de parler du rôle qu'il joua auprès de Napoléon dans les Gent-Jours.

^ Le 8 décembre 1830, à Paris. Constant (Henri-Benjamin-C.de Rebecque), était né à Lausanne, le 25 octobre 1767. Lorsque son corps sortit du temple protestant de la rue Saint-Antoine, les jeunes gens du cortège voulurent le porter au Panthéon. 11 était devenu fort pauvre; mais ses derniers jours furent plus heureux, le nouveau roi lui ayant offert noblement de le secourir. « J'accepte, dit Bei^amin Constant, mais Tamour de la liberté doit passer avant la reconnaissance et je'serai toujours le premier à signaler les fautes de votre gouvernement. — Je l'entends ainsi, » lui répondit Louis-Philippe.

* Benjamin Constant avait quitté la France pour suivre miadame de Staël dans son exil.

Il a avoué Tinfluenoe qu'avait exercée sur lui cet homme, qui, disait-il, savait prodigieusement, devinait tout ce qu'il ne savait pas, avait autant d'esprit que de génie et plus d'idées vraiment libérales qu'aucun des membres de son conseil. Sans vouloir relever le libéralisme des conseillers, j'ai toujours pensé que cette dernière partie de l'éloge du maître était pour Constant un moyen de se justifier d'avoir servi celui que, le 20 mars, il appelait un tyran. « Mais Bernadette? lui répétais-je souvent. — Bernadette est en négociation pour faire effacer quelques pages des Mémoires de Sainte-Hélène; s'il conclut ce marché, je vous en dirai tout le bien possible. » Telle fut la réponse qu'il me fit un jour qu'à propos de l'impression de ces Mémoires nous parlions de plusieurs des grands personnages de l'Empire. Et depuis, en effet, on a regardé comme positif que des pages relatives au maréchal Bernadette, prince de Ponte-Corvo, avaient été enlevées du précieux manuscrit*.

Je n'ai connu ni désiré connaître madame de

^ Bernadoite (Jean-Baptiste- Jules), né à Pau, le 26 janvier i 764, est mort roi de Suède, sous le nom de Charles-Jean XIV, le 8 mars 1844, après avoir rendu de grands services, sur le trône, à sa seconde patrie. Si en i813 et en 1814, il ne fit pas pour la France ce qu'il aurait dû faire, comme ancien citoyen du pays et général de nos années républicaines, il refusa, en 1815, de reprendre les armes contre elle.

Slaël^ Quoique douée d'un esprit et d'un talent supérieursy sa fortune et sa position ne contribuèrent pas peu néanmoins à exagérer la réputation littéraire qu'elle méritait. Napoléon avait dédaigné d'en faire son Égérie ; la chute du grand homme fut une joie pour ce cœur de femme. Âussi^ dans ses salons, ne cessa-l-elle de faire aux étrangers les honneurs de notre ruine. J'ignore si elle eut jamais l'idée d'appuyer les prétentions qui ramenaient Beruadotle en France". Quant à cet ancien républicain, voici une anecdote qui m'a été racontée par un homme qui avait pu la puiser à bonne source, si même il n'avait été témoin du fait.

Dans le peu de jours qu'il passa presque incognito à Paris, avant de s'ouvrir à l'empereur Alexandre» en qui on avait d'abord remarqué de l'hésitation au sujet des Bourbons, Bernadotle, voulant jouer avec prudence son rôle de prétendant à la couronne

^ Née à Paris le 22 avril 1766, madame de Staël y est morte le 14 juillet 1817.

' bws ses Considérations sur la Révolution française (V® partie, chapitre iv), madame de Staël, qui loue entièrement la conduite de Bernadotte, ne parle pas cependant de lui d'une manière qui fasse croire qu elle eût pensé à le pousser au trône de Franc e; mais ce qu'elle dit fait entendre que Bernadotte songea réellement à y monter. « On a prétendu, dit-elle, qu'il avait eu Tambilioii de succéder à Bonaparte ; nul ne sait ce qu'un homme ardent peut rêver en fnit de gloire; mais ce qui est certain, c'est qu'en ne rejoignant pas les alliés avec ses troupes, il s'ôtait tonte chance de succès par eux. »

de France, crut devoir sonder un des ministres de Fautocrate. Un dîner fiit arrangé avec le comte Pozzo di Borgo \ autre transfi^e, Goriolan d'antichambre, qu'un écrivain éhonté n'a pas rougi de mettre en parallèle avec Bonaparte. Charles-Jean, pressé d'aborder la question, demanda au ministre russe si les souverains avaient pris un parti définitif à l'égard de la France. « Ma foi 1 prince, lui répondit le rusé Corse, on y est fort embarrassé, et je pense que les conseils de Votre Altesse, qui connaît si bien ce pays, viendraient fort à propos. Que pensez-vous que doivent faire les puissances? Quel chef donner à une nation si difficile à gouverner? » Le Gascon voulait une réponse et non des questions; toutefois il demande si le choix est encore à faire. c< Vous devez le savoir. — Oui, à peu près libre, malgré les instances de la maison de Bourbon. — Il me semble, monsieur le comte, que cette famille est bien étrangère ici, et que ce qu'il faut surtout à la France, c'est un chef français qui n'ait rien à reprocher à la Révolution. — Cela ne peut faire aucun doute. — Qu'il faut un homme qui ail des connaissances militaires suffisantes. — Je pense comme Votre Altesse. — Un homme qui s'entende à la grande

^ Né en 4760 au village d'Alala, en Corse, il fut nommé député à l'Assemblée législative en 1791 . Peu après, il se rapprocha de Padi et livra la Corse aux Anglais. Plus tard il prit du service en Russie.

administration, qui ait pratiqué les intérêts de l'Europe. — C'est cela, prince, c'est cela ! continuez, je vous prie. — Un homme, enfin, que les souverains aient déjà pu apprécier et dont le caractère soit une garantie de modération et de bonne foi. — Eh bien, prince, ce que vous me faites l'honneur de médire, j'ai pris la liberté de le dire et de l'écrire. J'ai fait plus, j'ai osé désigner celui que» selon moi, il conviendrait décharger des destinées de notre ancienne patrie commune. »

En parlant ainsi, Pozzo semblait porter un r^ard respectueux sur Bernadolte, qui, réprimant sa joie, dit en souriant : « Y aui*ait-il de l'indiscrétion à vous demander quel personnage votre expérience a désigné? — Votre Altesse l'a deviné, je gage. — Je pourrais me tromper, monsieur le comte ; nommez, de grâce, celui qui a votre suffrage. — Vous l'exigez, prince. Eh bien... c'est moi, oui, moi, qui suis Français, militaire, administrateur, à qui les intérêts de l'Europe sont connus et qui suis l'ami de presque tous les souverains. Ne sont-ce pas là le& conditions qu'exige Votre Altesse ? »

Bernadotte, furieux d'une pareille mystification, se leva de table, et, sûr que le courtisan russe n'eût pas osé la risquer sans s'être entendu avec le czar, il délogea de Paris le matin même du jour où le comte d'Artois y fit son entrée, au milieu des

caissons ennemis , avec un maigre état-major , et sous l'escorte des mots spirituels^ que lui avaient prêtés M. Beugnot* et quelques autres royalistes, nouveaux convertis.

En rapportant cette anecdote, embellie peut-être par l'homme d'esprit de qui je la liens, mais qu'au fond je crois vraie, je ne puis m'empêcher de me rappeller M. de Vernon, cet hypothétique rejeton de Louis XIII, dont j'ai parlé plus haut. En 1814, il eût été plaisant de le voir réclamer ses droits et se donner même des airs de dévouement au salut de la France. Je crois, en vérité, que si le peuple eût été consulté, le descendant du Masque de Fer eût eu, après Napoléon et son fils, de grandes chances pour obtenir la majorité des suffrages.

Le retour prodigieux de l'Empereur, au 20 mars 1815, fut un événement tout à fait populaire. Dans cette journée d'attente cependant on pouvait lire sur le front des hommes qui réfléchissent, et il y en a dans toutes les classes, une préoccupation qui empêchait la joie d'être générale, malgré la fascination

^ a 11 n*y a rien de changé en France, il n*y a qu'un Français de plus. »

* Jacques-Claude Beugnot (né en i 7 61, mort en juin 1835), député'à TAssemblée législative, préfet sous TEmpre, puis administrateur du grand-duché de Clèves et de Berg : le gouTemement provisoire de 1814 lui avait donné le ministère de l'intérieur.

MA BIOGRAPHIE. i81

qu'exerçail sur les esprits ce dernier miracle du grand homme ^

Quoique à cette époque je commençasse à fréquenter quelques-uns des acteurs principaux de notre grand drame^ je n'aurais que des lâchetés secondaires à signaler, sans l'heureuse mémoire de mon vénérable ami* Dupont (de TEure), dont la vertu a résisté aux exigences, aux séductions, et même à l'exercice du pouvoir. J'ai obtenu de lui le récit d'un entretien entre le représentant Durbach ' et le grand traître de 1815, le trop fameux Fouché; mais, en le rapportant ici, je crains de ne pas le colorer de la vive indignation que cet entrelien fait encore éprouver à ce généreux patriote toutes les fois qu'il le raconte.

Après la bataille de Waterloo, Fouché, président du gouvernement provisoire, tenait les fils des in-

* Il y a dans les Souvenirs contemporains de M. Villemain un cha- |)itre du plus beau coloris qui a pour titre la Veille du 20 mars. C'est là qu'il faut voir combien le retour du soldat delà Révolution jeta de terreur dans les âmes de ceux qui, en 4814, avaient cru qu'on peut acquérir la liberté politique au prix du déshonneur national.

• Dupont (de l'Eure), né en 1767» est mort en 1855, après avoir siégé pendant plus d'un demi-siècle dans presque toutes nos assemblées législatives.

» Durbach est né le 15 avril 1765, à Longueville-lez-Saint-Avold, en Lorraine. Il avait fait partie du Corps législatif sous l'Empire. C'est en 1814 et 1815 qu'il joua un rôle. Au retour de Louis XVIll, après Waterloo, il fut proscrit.

trigues préparées de longue main qui roccupèrenl exclusivement pendant la durée du ministère que lui confia Napoléon après le 20 mars. Rouvrir les portes de la capitale aux Bourbons parait avoir été SDU unique pensée. Pour cela, correspondre avec Talleyrand , Metternich , Wellington , même avec Louis XVIII; mettre partout des émissaires en campagne, prodiguer les séductions, effrayer les timides, passer marché avec les traîtres, rien ne coûtait à cet homme audacieux.

Entre autres moyens qu'il employa, j'en vais citer un qui tient de la comédie.

Une députation de Paris, envoyée au camp ennemi pour n^ocier, ayant demandé qu'on lui adjoignît Manuel, devenu l'orateur le plus influent de la Chambre des représentants, et qui avait eu à Aix des relations avec Fouché, celui-ci, redoutant le patriotisme du tribun, fit partir à sa place, et sous le nom de Manuel, que ces pairs ne connaissaient pas, un de SCS secrétaires, nommé Fabri, membre aussi de la seconde Chambre. M. le comte de Valence* était un des pairs ainsi mystifiés, et je l'ai vu moi-même, plusieurs années après, arrivant chez Manuel, qu'il venait consulter comme avocat, surpris de ne pas retrouver en lui l'homme avec qui il croyait avoir

^ Gendre de madame de Genlis.

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passé plusieurs heures en conférences politiques. Je connaissais le comte^ et j'aidai Manuel à lui débrouiller cette vieille fourberie du Scapiii de Nantes. « Ah I monsieur Manuel^ dit le général, je ne m'étonne plus du silence que gardait celui que je prenais pour vous, quand j 'insistais auprès desgénérauxalliés pour les décider à forcer les Bourbons d'accepter la cocarde tricolore*! »

M. de Vilrolles% royaliste courageux qui s'était mis en rapport avec Pouché, faisait alors des démarches assez ostensibles pour que le bruit en vint auf général Solignac*, représentant, qui courut de

* Ce M. Fabri avait été un des amis de Manuel à Aix, et celui-ci, qui ne voulait pas de la députalion que cette ville lui offrait, fît nommer Fabri représentant. Manuel n'en fut pas moins nommé à Barcelonnette. H crut à la sincérité des principes de Foucbé, conventionnel et régicide, et Foucbé fit tout ce qu'il put pour entretenir des relations avec lui, même après la seconde rentrée des Bourbons. Manuel l'aida dans la rédaction des noies, qui eurent alors un grand retentissement, parce qu'elles dévoilaient la route dangereuse que suivait la cour. Foucbé, par ces notes, voulait conjurer sa cbule, Manuel servir la France* (Note de Béranger.)

' C'est M. de Vjtrolles, plus que personne, qui, en 1814, assura le triompbe des Bourbons et enbardit les étrangers à s'aVancer sur le sol de la France. Dans les Notes et Souvenirs qui] a placés en tête de son édition de la Correspondance de Lamennais, M. Forgues apprend que M. de Vilrolles l'a cbargé de publier ses mémoires, et, par avance, (ait l'éloge de l'esprit tout à fait moderne et libéral de ce cbampiosi déterminé de la Restauration.

* Dans les procès-verbaux des séances de la Chambre des représentants de 1815, on voit que, le 5 juillet, fut envoyée aux armées une commission composée de MM. le général Tilly, Bécbard, le général

184 MA BIOGRM'HIE.

grand malin en prévenir ses collègues Durbacli el Dupont, un des vîce-présidenls de la Chambre. Tous trois se rendent en hâle chez le duc d'Otranle, qu'ils trouvent dans un déshabillé fait pour ajouter à l'expression désagréable de sa figure.

Après avoir écouté les reproches de ces messieurs et les questions pressantes de Dupont, Fouché entre dans des explications mensongères; puis, voyant qu'il ne persuade personne, il ose rappeler ses titres révolutionnaires à la haine des Bourbons. Ces titres, malheureusement, lui avaient concilié la confiance de plusieurs citoyens, entre autres de Manuel, dont l'âme loyale oublia que, dans les <J)ouleversements politiques, ceux qui ont le plus à racheter sont souvent les premiers à se vendre. I^s enfin des divagations de Fouché, ému d'indignation, Durbach se lève à ce mot plusieurs fois répété : « Oubliez-vous donc qui je suis? » et répond : « Non, nous ne pouvons l'oublier, et les souvenirs me viennent en foule. Qu'est-ce en effet que monseigneur le duc d'Otraate? N'est-ce pas cel ex-oratorien, président d'assemblées populaires, qui, lorsque des huéos interrompaient un ouvrier demandant l'abolition de l'Être suprême,

Blamoiit, Paultré-Laverney, le général Solignac et Durbach. Le général Solignac (né le 22 janvier 1773 à Hilhau, dans l'Âveyron) est Tune des personnes qui, en juin 1815, décidèrent lEmpereur à abdiquer. U soutint la cause de Na|Kiléon H.

sVcria: « Laissez parler ce jeune philosophe? » ce Fouché qui, avec Collot-d'Herbois, se baigna dans le sang des Lyonnais mitraillés? ce Fouché qui Tola la mort de Louis Capet avec une puissance de logique qu'il prélendit ensuite n'avoir éle que de la peur? ce Fouché qui servit et trahit tour à tour les Girondins, Danton, la Montagne et Robespierre? Vous avez raison, monsieur le duc, entre Fouché et les Bourbons il n'y a point de pacte possible. Après avoir trahi l'Empereur, qui accrut vos richesses, dont il vous laissa jouir, même dans la disgrâce, vous ne pouvez trahir la France. Non, vous ne pouvez, complice du prêtre Talleyrand, livrer Paris à des princes qui verront toujours en vous l'un des bourreaux de leur frère. S'ils pouvaient l'oublier un instant, la fille de Louis XVI le leur rappellerait à genoux et les yeux en larmes. Plus leur retour au trône vous serait payé par eux en faveurs et dignités, plus ils auraient, bientôt après, à vous faire expier leur propre faiblesse. Craignez alors, en dépit cle l'amitié de Wellington, d'être obligé de porter envie à Carnot, dont vous raillez les vertus. Qu'on proscrive celui-là ; il est sûr de rencontrer partout de la sympathie dans les cœurs magnanimes. Mais songez-y, monsieur le duc, Fouché proscrit, après avoir vendu l'Empereur, la nation et ses représentants, Fouché hors de France, en quel lieu se monlrcra-

l-il qu'on ne se ressouvienne, en le voyant, que Robespierre lui-même l'appelait homme de sang, ou qu'on ne répète ce mot de Napoléon : « Voilà celui ce qui met son pied sale dans le soulier de tout le « monde? » Mourir exilé et mourir infâme, monsieur le duc, c'est trop d'un grand supplice. Trahisseznous ; vous les subirez tous deux. »

Fouché, pâle d'une colère contenue, voulut prendre l'air du dédain, balbutia quelques paroles insignifiantes, qu'il termina par cette espèce de sentence, dont ses louangeurs payés ont pris texte pour amoindrir ses crimes : « Je n'ai jamais trahi ni un ami ni un principe; » comme si un pareil homme avait des principes et des amis !

Tionvaincus de l'inutilité de leur démarche, les trois représentants se retirèrent indignés. Deux jours après, les étrangers étaient maîtres de Paris, Louis XVIII y faisait sa rentrée et Fouché était son ministre. La prédiction de Durbach ne s'en accomplit pas moins, et le souvenir en dut poursuivre Fouché jusqu'à sa tombe restée proscrite.

Cette seconde rentrée du roi diffère de la première, bien tristement pour lui et les siens. Enfermé dans sa voiture, il semblait vouloir protester contre le déploiement des forces étrangères dont, cette fois, il marchait entouré et gardé. En arrivant aux Tuileries pour y reprendre sa couronne, il put voir au

MA BIOGRAPHIE. i87

bout du ponl Royal des canons prussiens braqués sur son palais et qui le menacèrent pendant près d'un mois. Blûcher tenta de lui donner le spectacle de la destruction du pont dléna, et, dans son Louvre même, son ami Wellington, qu'il avait fait maréchal de France, ordonna le pillage des statues et des tableaux du Musée*, sans respect des traités qui nous en avaient assuré la possession.

Parlant un jour de la spoliation de ce musée, le plus riche du monde, je demandais à M. Angles, émigré de Gand, et depuis peu préfet de police*, pourquoi on n'avait pas recouru aux hommes des faubourgs, qui se fussent empressés de venir défendre cette propriété nationale : « On s'en serait bien gardé, me répondit-il ; le Musée est trop près du château. » Ajoutez donc foi à tout ce que vous ont dit les royahstes de l'amour que le peuple portail aux Bourbons I

Mais à qui les insultes des généraux étrangers s'adressaient-elles ? Ce n'était plus Napoléon qu'on poursuivait. A qui en pouvaient-ils vouloir ? On a

*■ La spoliation du Musée est l'un des actes qui ont le plus énui le patriotisme de Béranger. On retrouve dans cette indignation, tant de fois marquée par lui, lesouTeiiir des études que pendant trois ans, de i 806 à i808, il a faites de tous les chefs-d'œtivre de l'arl dont nos victoires avaient presque toujours légitimement enrichi Paris

* M. Angles avait été, sous l'Empire, maître des requêtes, puis l'un des directeurs des bureaux de la police.

igg MA BIOGRAPHIE,

dil queBIûcher, Gneisnau, Buloff et plusieurs membres des sociétés secrètes allemandes détestaient les Bourbons et avaient fait au général Maison^ la proposition de s'en débarrasser et de tomber, Prussiens et Français réunis, sur les Anglais, à qui Blûcher ne pardonnait pas de vouloir s'attribuer le gain de la bataille de Waterloo, qui eût été pour eux une défaite , sans le secours inespéré des corps prussiens que Gronchy laissa échapper. Au moins est-il certain que des ouvertures furent faites à Maison, revenu de Gand mécontent de ceux pour qui il y était allé ; mais il est difficile de spécifier le sens et la valeur des pourparlers qui eurent lieu. Ce qui est vrai, c'est que le roi de Prusse n'était plus le maître de son armée. Ce ne fut qu'à l'arrivée d'Alexandre, qui se fit un peu attendre, que cessèrent les hostilités de Blûcher, bien que l'autocrate parût lui-même fort refroidi pour la famille restaurée, à cause de la révélation qu'il avait eue d'un projet d'alliance entre la France, l'Autriche et l'Angleterre, négociée en 1814 par M. de Talleyrand.

Le peu de bienveillance d'Alexandre et la conduite

^ Le maréchal Maison est né à Ëpinay, le 19 décembre 1770. fut fait général après la campagne d'Àusterlitz. En 1814, il se conduisit en patriote, et avait pris sur lui de courir au secours de Paris avec la troupes du Nord, lorsqu'il fut arrêté par la nouvelle de i'abdicntioK de l'Empereur.

BiA BIOGRAPHIE. 18!)

injurieuse des Prussiens n'ôtèrent rien à Louis XVIII du plaisir de r^ner de nouveau. Il pardonna à tous ceux dont il n'espérait pas pouvoir se venger. Les légitimistes^ également peu soucieux de nos affreux désastres^ n'en dansèrent pas moins sous ses fenêtres en mêlant à leurs chants d'amour pour le petit-fils d'Henri lY des cris de haine contre ceux qui, l'ayant entendu jurer qu'il mourrait sur les marches de son trône, ne purent s'empêcher de rire de sa fuite, dans la nuit du 19 au 20 mars. Ces cris étaient le signal d'une réaction longue et sanglante dont Louis XYIII laissa peser presque tout l'odieux sur ses partisans et même sur les membres de sa famille, mais qu'il voulut avoir seul l'honneur de faire cesser, quand il crut qu'il y avait danger à augmenter le nombre des victimes.

Cet homme avait le cœur faux et méchant ; il est le seul des Bourbons que nous avons connus qui ait mérité cette accusation. Charles X, à part ses entêtements politiques et religieux, qui l'ont perdu et qui eussent pu nous devenir funestes, a laissé en France la réputation d'un homme facile et bon, digne d'avoir des amis, comme en effet il en eut plusieurs qui lui restèrent attachés. Son frère n'eut que des favoris.

Il était sans entrailles pour sa famille, au point d'avoir passé pour l'auteur d'une protestation contre

la légitimité des enfants de Marie-Antoinette. Je me rappelle avoir vu, dans ma jeunesse, entre les mains des royalistes les plus chauds, une copie de la lettre testamentaire de celte malheureuse princesse, où elle disait à ses enfants : « Défiez-vous de vos oncles. » Cette phrase, on le conçoit, n'est pas dans la piècî publiée en 1816 ; mais qui sait si quelque altération n'a pas eu lieu sur l'original, remplacé par un facsimilé après Tenlèvement des papiers de Courtois*, proscrit en 1815? L'homme qui livra le secret de la cachette où ils étaient renfermés fut, dit-on, généreusement récompensé.

On assure que, bien que Louis X^IIl appelât en public la duchesse d'Angoulême son Anligone, il ne régnait nulle affection entre l'oncle et la nièce, et j'ai souvent pensé que c'est le sentiment de son impuissance qui empêcha la duchesse de se montrer

*■ Le conventionnel Courtois, après le 9 thermidor, avait été chargé par la Convention de recueillir et d'examiner les papiers de Robespiei*re. Il s'acquitta de celte tâche et rédigea un très-long et très-emphatique rapport qui a été imprime à Timprimerie nationale (nivôse anUt, iii-8* de 408 pages) et qui contient des pièces fort curieuses, il avait gardé par devers lui divers documents précieux qu'il conservait dans sa riche bibliothèque. Accusé plusieurs fois de concussion, Courtois, malgré les services rendus au i 8 brumaire à Bonaparte, ne put rester longtemps sur la scène politique. En 1815 il fut condamné à lexil comme régicide. C'est alors, à ce qu'il parait, qu'il fît instruire le ministre de la police, H. Decazes, du dépôt qu'il avait entre les mains en offrant de le restituer, si on le rayait de la liste d'eiil. Pour toute réponse, il fut expulsé de chez lui et ses papiers fiurent saisis.

secourable aux victimes politiques qui implorèrent son appui. Ce serait un malheur de plus dont on aurait à la plaindre.

La couleur d'opposition que la chanson du Roi (TYvetot m'avait donnée à la fin de l'Empire fit croire que j'allais me jeter dans les intérêts de la légitimité« Des propositions me furent faites et des récompenses promises, même avant l'arrivée des Bourbons, si je voulais les chanter. « Qu'ils nous donnent la liberté en échange de la gloire, qu'ils rendent la France heureuse, et je les chanterai gi^aluitement , » répondis-je* à ceux qui se chargeaient de leur recruter des partisans. Toute recrue était bonne; qu'on ne croie pas que je me vante. A cette occasion, je me rappelle que, plusieurs années après, plaisantant mademoiselle Bourgoin* sur le royalisme qu'elle avait affiché en 1815, cette actrice spirituelle me répondit avec le ton qu'on lui a connu : « Je vivais alors avec un royaliste, et, nous autres, nous sommes de l'opinion de nos amants. Louis XYIII avait voulu me voir pour me féliciter de mon dévouement et de mon courage: cela m'avait

* Voyez la préface de 18 ^^5.

* Thérèse Uourgoin, née à Paris en 1781 , a débuté à la Comédie- Française en 1800, et s*est fait une a^^sez grande réputation par son esprit et sa beauté. Elle mourut en 1833, du chagrin d'avoir quitté le théâtre.

il»2 MA BIOGRAPHIE,

monté la tête. Je ne suis donc pas si coupable. Mais que penser de ces Bourbons qui attachaient de l'importance à l'opinion d'une fille aussi décousue que moi I » La crudité du mot ajoute à sa portée.

En 1816, au mois de janvier, Arnaull, banni, quitta la France, et nous le conduisîmes jusqu'au Bourget*, qui était pour ainsi dire alors la limite du royaume; le reste étant, de ce côté-là, placé sous l'occupation étrangère. Le soir, dans une chambre d'auberge, à table avec un jeune officier de gendarmerie chargé de veiller sur cette frontière, et qui déplorait les malheurs de la patrie, je chantai au pauvre proscrit la chanson des Oiseaux, tristes adieux, suivis d'adieux plus tristes encore. Cette chanson fut sur le point de me faire perdre la petite place que je devais à Arnault. La sienne fut donnée à M. Petitot, homme de lettres', devenu dévol et légitimiste, mais

« A une lieue de Paris, au delà de la Villette, sur la route de Flandre. ,

• Petilot (Claude-Bernard), né à Dijon le 50 mars 1772, et mort le 6 avril 1825, avait de bonne heure donné tout son temps à l'étude des lettres. Quand Fontanes fut proscrit, au 1 8 fructidor, il lui prêta asile, et c*est en reconnaissance de ce service que Fontanes, devenu grand maître de l'Univei-sité) le nomma inspecteur général des études. En 1814, il était devenu secrétaire génénd de l'Université à la place d' Arnault. On lui doit, entre autres ouvrages, le répertoire du Théâtre-Français (1803-1814) en vingt-trois volumes in-S", avec des suppléments, et la belle collection des Mémoires pour servir à thistoire de France^ qu'il conduisit, aidé par son frère et par M . Montmerqiié, jusqu'au quarante-quatrième volume.

Mk BIOGRAPHIE. i95

qui ne m'en montra pas moins de bienveillance et plusieurs fois même m'eogagea à faire valoir les persécutions essuyées par mon père et à mettre à profilmes anciennes rclalionsavec M. de Bourmont^ parvenu si malheureusement à une haute fortune après la bataille de Waterloo. Bien que je susse que ce général avait fait des recherches pour apprendre ce que nous étions devenus, mon père et moi, j'étais loin de vouloir tirer parti d'une opinion qui n'était pas la mienne. M. Petitot ne m'en témoigna que plus d'intérêtet ne cessa de me défendre contre les dénonciations de beaucoup de gens que, lors du retour de l'Empereur, j'avais défendus et protégés. Je commençai à voir de près bien des turpitudes. Je devais en voir davantage et de plus grandes. Alcestese dépitait pour bien peu de chose.

C'est à la fin de 181 5 que je hasardai la publication de mon premier volume de chansons. J'étais arrivé à l'âge où l'on commence à pressentir les inconvénients de la carrière littéraire. Le besoin d'argent put seul alors me déterminer à entrer en contact direct avec le public*, d'autant plus que j'appréciais

^ Il existe une lettre de Déranger au libraire Eymeri, relative â la vente de son premier recueil. Cette lettre, datée du 5 novembre 1815, n'indique pas d'autres stipulations que la remise à faire à l'auteur par le libraire de trente exemplaires des chansons. Le tirage devait être de 2 ,500 et le nombre des pièces de soixante à quatre-vingts, choisies sr.r les cent cinquante chansons qu'il avait alors dans son portereuillc. Il

encore irès-vaguement l'iilililé de mes vers pour la cause que j'avais embrassée. Le volume fut bien ac« cueilli et n'ébranla pas ma fragile position à l'Université, ce II faut pardonner bien des choses à F auteur du Roi d'Yvelot, » fut, m'a-t-on assuré^ le mol de Louis XY1I1, qui aimait les chansons par tradition d'ancien régime et qu'on a même accusé d'être mort avec les miennes sur sa table de nuit.

Ce que je ferai remarquer, à propos de ce volume, publié lorsque j'étais attaché aux bureaux de l'in* struction publique, c'est qu'il contient le plus grand nombre de couplets qui rappellent les licences un peu cyniques de notre vieille littérature. Rien ne prouve mieux que je ne croyais pas qu'ils dussent encourir de graves reproches. Quand on m'apprit que nos vieux auteurs de l'école de Rabelais n'étaient pas des modèles à imiter, même en chansons, il était trop tard pour faire disparaître des vers qui, comme je l'ai dit ailleurs, contribuèrent à populariser ma réputation. Dès ce moment ils appartinrent au public; les retrancher des nouvelles éditions eût été inutile; les libraires d'ailleurs n'eussent pas voulu y consentir, et j'avoue qu'il y en a que j'aurais fort regrettés. Au reste, convient-il à mon siècle de se montrer sévère pour des productions dont la gaieté est l'excuse^

«si probable que, pour un tirage aussi fort, le libraire devait rémunérer le poète.

sinon même le contre-poison ^ loi^que le roman et le théâtre ont poussé jusqu'à Tobscénilé la peinture des passions les plus brutales? La haute poésie n'at-elle elle-même rien à se reprocher, en fait de fautes de ce genre?

Que ceux qui insisteraient sur les reproches qui m'ont été faits par tant de gens cherchent dans les œuvres poétiques de Goethe ; ils verront que ce grand génie n'était pas aussi sévère qu'eux à l'égard de mes chansons de jeunesse.

Il est une observation que je dois faire : les chansons mises à l'index ont été faites sous l'Empire. Or il est remarquable que c'est habituellement à des époques de despotisme qu'on voit naître de pareilles productions. L'esprit a un tel besoin de liberté, que, lorsqu'il en est privé, il franchit les barrières les moins bien défendues, au risque de pousser trop loin cet élan d'indépendance. Les gouvernements adroits s'en arrangent; celui de Venise protégeait les courtisanes.

Ce ne sont pas des excuses que je présente, ce sont des explications que je donne. Il est bien entendu d'ailleurs que je ne parle ici que des chansons qui font partie des recueils que j'ai publiés, et non de toutes celles qu'on a mises sous mon nom dans les contrefaçons belges et françaises.

Il est une dernière raison qui devrait m'oblenir

Tabsolutioa de mes anciens méfaits ; mais je crains qu'elle ne tourne à mon détrimeiU. Hasardons-la toutefois. Chez nos pères, les gens graves s'amusaient de la chanson, mais ne s'en préoccupaient pas. En lui donnant une importance qu'ellen'avait pas encore eue, j'ai autorisé à être plus sévères pour elle les critiques de notre chaste époque. Savais-je quelle destinée attendait les petits volumes où s'enterraient pêle-mêle les jovialités de ma jeunesse et les refrains politiques de mon âge mûr? « En élevant ce genre, vous l'avez gâté, » me répondront nos Àristarques. Je le vois, messieurs : pour n'être point à l'index, il m'eût suffi de ne faire que des gaillardises. Malheureusement je ne suis plus d'âge à profiter de la leçon*.

L'époque où mes chansons me firent prendre une espèce de rôle personnel dans la politique fut celle où je sentis la nécessité de dégager ma muse de ses façons trop lestes.

La publication de mon premier volume acheva de faire de moi le chansonnier de l'opposition. On pouvait savoir déjà que j'étais un liommc de convictions sincères et désintéressées. Dans les Cent-Jours la place de censeur d'un journal (le Journal général^ devenu le Counnei' français) m'avait été proposée et j'en avais repoussé l'offre, malgré les instances qui

^ Voir la préface de 1833 et les Note^ inédites.

IIA BIOGRAPHIE. 197

me furent faites. Celle place valait six mille francs ; c'était refuser le superflu quand le nécessaire me manquait. Je n'avais plus alors pour suffire à mes chargesque mon modique emploi, parce que j'avais fait à M. de Blesciiamps, père de madame Lucien Bonaparte, tombé dans le besoin ])ar suite de l'exil de son gendre, l'abandon du traitement de l'Institut ^ Par des arrangements auxquels avaient présidé Arnault et Begnauld de Saint Jean-d'Angély, seul j'avais droit de le loucher, et, en effel, je l'ai touché jusqu'en 1814, époque où M. Lucien fut éliminé de TAcadémie par ordonnance royale. Mais depuis longtemps déjà il m'avait j^aru convenable d'en remettre, mois par mois, le montant au père de la princesse, et il m'en faisait tenir quillance.

Ma liaison avec Manuel • date de la fin de 1815. Il était d'un abord réservé; j'avais encore beaucoup

^ Voir dans la Correspondance une noie détaillée sur ce fait. On y voit que, dès le 30 avril 1812 et jusqu'au 7 avril 1815, Déranger reinelUiit à M. B. Cabamis pour M. de Uleschamps, la totalité du traitement. (Correspondance, 1. 1, p. 202.)

* Manuel (Jacques-Antoine), né à Barcdonnetle, le 19 décembre 1775, s'était engagé conune volontaire, en 1793, et était devenu capitaine d'infanterie. Bles^é et malade, il retourna dans sou pays natal, après la paix de Campo-Formio, et s'appliqua à l'étude des lois. Son talent pour la plaidoirie fut bientdt remarqué à Aix. Ses compatriotes rélurent représentant pendant les Cent-Jours et alors commença sa courte et brillante carrière politique. 11 est mort le 20 août 1827, à Maisons, chez M. Laffitte, dans les bras de son fière et (!e Béranger.

198 Hâ biographie.

de sauvagerie; pourtant, dès notre première rencontre nous nous sentîmes faits pour une intimité que peu de jours établirent et que la mort seule pouvait rompre. Il fréquentait habituellement la maison de M. Laffitte et ce fut lui qui m'y entraîna. Jamais je n'ai beaucoup aimé messieurs do la finance, ni leurs salons dorés ni leur société bruyante. « Il n'y a point d'affection à attendre là, disais-je à Manuel; mais il y passait une grande partie de son temps ; je Ty suivis et j'ai eu à m'en féliciter. Si la position politique de Laffitte m'a fait repousser ses offres anéctueuses, je ne lui en ai pas moins d'obligations pour les services que son amitié m'a fourni l'occasion de rendre à beaucoup de mes amis intimes et pour le grand nombre de malheureux qu'il a secourus à ma recommandation. J'ai eu aussi le bonheur de pouvoir être utile, en de graves circonstances, à ce grand citoyen, doué d'autant d'esprit que d'honneur, d'autant de bonté que d'imagination, mais dont la vive intelligence ne s'appliqua pas assez à connaître les hommes ; ce qui l'a rendu victime de plusieurs de ceux même qu'il avait comblés de bienfaits. C'est en vain, au reste, qu'on a tenté d'accumuler les calomnies sur sa vieillesse si agitée ; le bon sens populaire en a toujours fait justice : encourageant et noble exemple pour ceux qui, conune Laffitte, consacrent toute leur existence au service de leur pays.

Il a commis une faute que je lui ai reprochée bien des fois ; c'est d'avoir acheté le fastueux château de Maisons, séjour le plus ennuyeux que je connaisse et qui ne me semblait supportable que lorsque j'y étais avec Manuel, Thiers et Mignet*. M'y trouvant seul, il m'est arrivé de le quitter pour aller, à travers la forêt, dîner dans un restaurant de Saint-Germain. Je n'ai pas oublié que dans cette demeure royale, où cependant on montre encore la chambre que Voltaire a longtemps habitée, je n'ai jamais pu faire un seul couplet. Je ne suis pas né pour les châteaux : c'est peut-être ce qui me rend injuste envers Mansart, qu'en faveur des mansardes je devrais cepen*dant aimer beaucoup.

Lancé au milieu de la société la plus opulente, mon indigence n'y fut pas un embarras pour moi, car il ne me coûtait pas de dire : « Je suis pauvre. » Ce mot, que trop de gens hésitent à proférer, tient presque lieu de fortune, parce qu'il vous fait permettre toutes les économies et vous concilie l'intérêt de bien des femmes et par conséquent celui des sa-

^ De \ 823 à 1827. C'est là que se prépara vérilablemmt la noble réyolutioii de juillet. LaftiUe agissait ^ur le Palais-Royal, MH.TItiers et Mignel écrivaient leurs lûsloires de la liévoluliou cl s*apprèl:iicnt à la lulte^qu'ils soutinrent dans le National; Béi-auger Iravaillait ses vigoureuses chansons du recueil de i8'28. Le souvenir de ce temps d'orgueil et d'espérance est resté très-vif chez M. ïliiers. « Déranger, dit*il, a été un pèie pour nous. »

200 MA BIOGRAPHIK.

Ions, qu'à ccl égard on a calomniés. Ne faites pas de voire pauvreté une gêne pour les autres ; sachez en rire à propos, et Ton y compatira sans blesser votre orgueil. Ce que je dis là, je l'ai souvent répété à nos jeunes gens, qui, trop épris du luxe aristocratique, rougissent d'en être privés. S'ils ne veulent compromettre ni leur honneur ni leur indépendance, qu'ils s'apprennent à dire : « Je suis pauvre. »

Ce rôle d'Aristophane, qui m'avait paru si beau à l'âge de vingt ans, sans le génie, mais aussi, du moins il me le semble, sans l'acrimonie du poète athénien, je le jouai, non au théâtre, oii il n'est peutêtre plus possible, mais dans tous les rangs de la société française. Il me suffisait de donner ou de laisser prendre copie de mes nouveaux couplets pour les voir, en peu de jours, courir toute la France, passer la frontière et porter même des consolations à nos malheureux proscrits, qui envient alors sur tout le globe. Je suis peut-être, dans les temps modernes, le seul auteur qui, pour obtenir une réputation populaire, eût pu se passer de Timprimerie, A quoi ai-je dû cet avantage? Aux vieux aii's sur lesquels je mettais mes idées à clicval, si j'ose dire, el au bon esprit qui ne meiit pas dédaigner la culture d'un genre inférieur qui ne menait point aux honneurs littéraires. Parmi les hommes qui s'adonnaient aux lettres à cette époque, aucun, j'en suis convaincu,

n'eût voulu suivre la même voie: je n'ai pris que le rebul des autres. J'élais à l'âge où l'on ne se laisse pas éblouir par les succès. Pour mériter ceux que j'obtins, je lâchai de les faire tourner au profit du genre auquel je devais faire bientôt le sacrifice de tous mes autres projets. Il était de règle au Caveau, cette académie chantante, que la chanson ne devait briller que par l'esprit et la gaieté ; c'était trop peu. Plus ou moins, je suis né poëte et homme de style ; je ne m'aperçus pas d'abord que ce qu'il y avait en moi de poésie pouvait trouver place dans ce genre beaucoup moins étudié que pratiqué. Enfin la réflexion m'enseigna tout le parti qu'on en pouvait tirer. La chanson m'ouvrait d'ailleurs un sentier où mon humeur marcherait à l'aise. Par elle j'échappais aux exigences académiques et j'avais à ma disposition tout le dictionnaire, dont la Harpe prétend que les quatre cinquièmes sont défendus à notre poésie \ Je ne pouvais non plus me dissimuler que la fixilé des principes n'excluait pas en moi une grande mobilité d'impressions, qui pouvait s'opposer à l'achèvement de toute œuvre un peu longue sur un ton uniforme. L'auteur doit étudier l'homme en lui; ce qu on ne peut fçire quand on débute trop tôt. Dès

*■ )1 faut se souvenir que je réfléchissais ainsi avant rapparition de récole nouvelle, qui a cliangé tout cda^ comme dit le Médecin malgré lui. (Note de Béranger.)

202 MA niOGRÂPHlE.

que je me fus rendu comple delà nature de mes facultés et de l'indépendance littéraire que la chanson meprocureraitjjepris mon parti résolument; j'épousai la pauvre fille de joie, avec l'intention de la rendre digne d'être présentée dans les salons de notre aristocratie, sans la faire renoncer pourtant à ses anciennes connaissances, car il fallait qu'elle restât fille du peuple, de qui elle attendait sa dot. J'en ai été récompensé au delà du mérite de mes œuvres, qui eurent au moins celui de faire intervenir la poésie dans les débats politiques, pendant près de vingt ans. Le parti Intimiste, qui m'a toujours jugé, comme auteur, avec une extrême bienveillance, m'a accusé d'avoir contribué plus que tout autre écrivain au renversement de la dynastie que nous avait imposée rétranger. Cette accusation, je l'accepte comme un honneur pour moi et comme une gloire pour la chanson. Pour la lui obtenir, on ne sait pas tous les obstacles que j'eus à vaincre. Combien de fois n'aije pas été obligé de lutter contre les chefs du parti libéral, gens qui eussent voulu me faire accepter leur tutelle, pour m'astreindre à leurs combinaisons timides.

J'en ai vu plusieurs m'abandonner au moment le plus pénible du coiTïbat : ils ne revenaient à moi que lorsqu'ils voyaient les applaudissements de la foule me rester fidèles. Je n'ai pas eu besoin de la Révolu-

tion de juillet pour juger de la portée politique des grands hommes que nous nous étions faits. J'en ai souvent gémi avec Manuel^ obligé plus d'une fois de me défendre contre des anathèmes dont je ne faisais que rire pour ce qui me regardait, même lorsque cola allait jusqu'à me priver de l'appui des journaux. Les hommes désintéressés qui sont mêlés au mouvement politique ont bien besoin d'avoir foi dani3 le peuple : cette foi ne m'a jamais manqué.

Les succès que je dus à la chanson me firent apprécier le bonheur qu'il y avait eu pour moi à voir échouer mesautres tentatives. Simes précédents essais eussent obtenu quelques suffrages publics, il est vraisemblable que j'aurais, comme tant d'autres jeunes gens qui s'élancent vers un but trop élevé pour leurs forces, dédaigné le genre inférieur qui m'a valu d'être honoré du suffrage de mes contemporains ; et, à mes yeux, l'utilité de l'art est ce qui le sanctifie. Sans doute il m'est resté de la tristesse de tant de projets et de plans avortés ; sans doute mes jeunes et hautes prétentions ont contribué à m'ôter toute illusion sur la valeur littéraire de mes succès ; mais il n'en est pas moins certain que, porté par sentiment et par caractère à consacrer mes talents, quels qu'ils fussent, au service de mon pays, j'ai rempli l'humble tâche qui m'élait marquée.

Je dois pourtant avouer qu'à près de quarante ans

204 HA BIOGIIAPIIIË.

une idée singulière Iraversa encore mou esprit. La tragédie ne m'avait jamais inspiré un vif allrait : c'était le se^ul genre que je n'eusse pas tenté. L'idée nie vint de m'y essayer, à force d'en faire le sujet de mes conversations avec Talma*, que j'étais toujours si heureux de rencontrer. Je lui prêchais l'élude des tragiques grecs, aussi vrais, mais bien plus poétiquement vrais que les espagnols, les anglais et les allemands. Sans compter que, par une naïve intelligence de l'art, ils me semblent avoir un avantage même sur Corneille el sur Racine. Disons pourtant que ceux-ci ont fait ce que j'appellerai le théâtre résumé, le plus difficile de tous, celui oii la poésie est presque toute dans la composition. Par là s'explique le mot de Racine : « Ma pièce est faite, je n'ai plus qu'à en faire les vers. »

En effet, en cinq actes assez courts ils résument au profit de la morale ou des sentiments, toute une vie, toute une passion, tout un caractère, ainsi que les événements d'invention ou réels auxquels ils rattachent leur action. C'est, au théâtre, la plus haute poésie possible : il est surprenant qu'on ne l'ait pas toujours reconnu pour Corneille et Racine, lorsque personne ne le nie pour Molière, qui, il est vrai, est arrivé à une perfection plus grande que

* Talma est né à Paris, le 1 5 janvier i 766, et y est mort le 1 9 octobre 1826.

MA BIOGRAPHIE. ÎÔ5

ses deux contemporains. Le théâlre-chronique, où les scènes se succèdent naïvement au gré d'une tradition historique légendaire ou romanesque quelconque, est l'enfance de Fart, et tout ce qu'on trouve de génie dans Shakespeare n'eût pas dû empêcher d'en convenir. Schiller a été prendre là son modèle : sous le point de vue dramatique, je doute qu'il y ait trouvé un avantage pour sa gloire. A force, ai-je dit, de peser les critiques adressées aux pîiles imilateui*s de nos grands maîtres, je me mis à composer, et cela en moins d'un an, plusieurs plans où je cherchai à aUier, non le burlesque à l'héroïque, alliance barbare que Shakespeare lui-même repousserait aujourd'hui, mais le familier à l'héroïque. C'est le familier qui manque à nos grands tragiques, moins pourtant à Corneille qu'à Racine, parce que c'était presque toujours en vue de l'aristocratie et de la cour qu'ils écrivaient. Les unités de lieu et de temps m'avaient toujours moins choqué que l'uniformité de ton.

Je voulais donc voir s'il serait possible de s'en affranchir au profit du naturel et des effets dramatiques. Un Comte Jtdien'y une Mort d'Alexandre le Grand, un épisode des Guerres civiles en Italie, un Charles F/, un Spartacus *, conçus d'après ce sys-

' Sujet tiré de Thistoire d'Espagne, au huitième siècle. (Voir le Romancero.) ' Onsaitqu'ilyaau répertoire de la Comédie-Française un Spar/acu^

206 BIA BIOGRAPHIK.

tème et sans aucune ressemblance avec les pièces faites sur quelques-uns de ces sujets, m'offrirent selon moi la preuve qu'on pouvait s'ouvrir des routes nouvelles dans ce genre élevé. Appuyé sur l'autorité de Corneille, qui, malgré les arrêts d'une Académie pédante et en dépit des remarques souvent absurdes de Voltaire, a jeté dans ses pièces un Nicodème, unPrusiaset même un Félix, j'allai jusqu'à faire les vers de plusieurs scènes pour me convaincre de la bonté du procédé. Mais bientôt j'abandonnai ces essais comme tant d'autres, ce qui ne les empêcha pas d'avoir été pour moi une étude utile et amusante. Qui sait? la chanson y a peut-être gagné quelque chose.

Dans la carrière que j'ai suivie les conseils m'ont dû être nécessaires. J'en ai pris plus que je n'en ai demandé : je veux dire qu'au lieu d'aller consulter, comme tant d'auteurs, pour obtenir, non des avis, mais des louanges, je m'appliquais, quand on me priait de chanter, à recueillir les moindres paroles, les moindres signes de ceux qui m'écoutaient, afin de reconnaître les passages qui exigeaient changement, correction ou rature entière. Je me suis cependant choisi quelques censeurs, et toujoui*sdes amis moins âgés que moi, calculant qu'il y aurait

de Saurin, tragédie froide et fort peu accommodée à la vérité de Thistoire.

plus de profil à faire avec eux. A peu près au temps de mes débuts^ Henri de la Touche * me fit plusieurs fois de judicieuses observalions qui m'ont rendu grand serTice. Aussi suis-je souvent retourné à ce vrai poète, grand faiseur de pastiches. Je l'ai souvent appelé l'inventeur d'André Ghénier^ dans les œu-* vres duquel il est au moins pour moitié ; car j'ai entendu Marie-Joseph déplorer qu'il y eût si peu de morceaux publiables dans les manuscrits laissés par son frère. Ce qu'il y a de singulier, c'est que les vers placés à la lin du volume et que le geôlier est censé interrompre n'aient pas ouvert les yeux des juges de sang-froid. Tout le monde sait pourtant aujourd'hui que ces vers sont de de la Touche'.

* Hyacinthe Thabaiid de lu Touche, dit Henri do la Touche, éditeur d'André Chénier, né à la Châtre, le 2 février 1785, mort à Aulnay» près Paris, le 9 mars 1851. Il était neveu du sénateur Porcher de Richebourg, et fut, sous Tempire, employé dans les bureaux de Français de Nantes. A partir de 181 5, il vécut de sa plume et l'employa au service du parti libéral. Son esprit, très-fin et très-délicat, n'a pas toujours été bien servi par son talent. C'était un excellent criticpie. Henri de la Touche a ouvert la cirrière à madame Sand, qui lui a consacré, dans le Siècle des 18, 10 et 20 juillet 1851, une notice nécrologique fort intéressante. Il fut assez longtemps le rédacteur en chef de l'ancien Figaro^ et n'y ménagea la satire à personne. La fin de sa vie a été sih iicieuse : il est mort dans la retraite, à côté de son amie, mademoisi^Ile Pauline Flaugergaes, qui a conservé sa propriété d'Aulnay.

' * On a reproché à Béranger ce passage de Ma Biographie comme si c'était la marr|ne qu'il n'entendait pas André Chénier, ou que sa gloire lui était importune. La vérité est que Henri de la Touche, dans

Arrivé à la vieillesse, j'ai recouru aussi aux conseils crun homme que j'ai vu enfant, de Mérimée % qui joint à un des esprits les plus distingués de notre temps une instruction solide, étendue, et un amour sévère de la langue. Il m'a fait passer quelques mauvaises nuits à corriger de malheureux petits vers. Ce sont là des preuves d'amitié qu'il ne faut pas attendre de tous ses amis. Il est des gens portés à trouver bon tout ce que font ce qu'ils aiment : Lebrun*, dont la bienveillance est si grande, est un peu comme cela. Aussi me suis-je toujours un peu défie de son approbation, dont je n'étais |30urtanl ni moins touché ni moins reconnaissant.

Il me reste à parler de mes publications.

On m'avait prévenu , à l'Instruction publique, que si je faisais imprimer de nouveaux volumes, on me regarderait comme démissionnaire de mon emploi. C'était une forme obligeante qu'employait M. Petitot pour me prévenir qu'un second volume me ferait renvoyer, et en même temps une espèce de prime offerte à ma docilité.

rintimité, disait fort bien qu'il avait mis dans le recueil de Gliénîer beaucoup de vers de sa façou. On peut s*en assurer en consultant les Mémoires d'Alexandre Dumas. Peut-être Béranger Fa-t-il de trop près pris au mot. Il n'était pas, quand parurent ces poésies, de l'école qui les admira le plus, et qui, comme elles méritaient d'être louées, fit leurforluiie.

^ M. Prosper Mérimée, né à Paris, le 28 septembre 1803.

^ M. Pierre Lebnin, deTAciidémie française.

Je n'en donnai pas moins bon nombre de mes chansons nouvelles à la Minerve, jounial dont la vogue fut immense. Ses propriétaires, tous mes amis, voulurent me faire une part de leurs bénéfices; mais je refusai*, trouvant ridicule de faire payera des amis des couplets qui m'amusaient tant à faire. Je ne raisonnais pas de même pour les chansons eu volume, parce que le public était libre de ne pas les acheter. Il me fallut beaucoup de temps pour en compléter un second, n'ayant jamais fait plus de quinze ou seize chansons par an, quelques-unes en peu d'heures, et le plus grand nombre avec lenteur et souci; encore toutes les années sont loin d'avoir été aussi abondantes. Je n'en fais qu a mon caprice, et j'ai vu passer huit ou dix mois sans produire un seul vers, même au temps où je travaillais le plus. Aujourd'hui que l'arbre est vieux, les fruits deviennent de plus en plus rares. Et que ferai-je, quand ils viendront à manquer tout à fait? Je mourrai sans doute. Malgré la faiblesse de ma voix et mon ignorance musicale, je chantais souvent alors. Si, par nécessité de me faire des appuisdans la lutle.que j'avais à soutenir, je m'étais d'abord astreint à vivre dans le monde, bientôt j'y portai l'entraînement qui m'est naturel et cette gaieté qui donne à l'esprit une valeur

^ \o\r dm9hCorrespoHdance(mU}me I),la lellre des rédacteurs de la Minerve et la réponse de Béi-anger.

810 Uk BIOGIUPHIE.

qu'il n'emprunterait pas toujours de la raison. Je ne me faisais donc pas trop prier pour chanter mes productions inédites, soit avec mes amis de l'opposition , soit même quelquefois avec les hommes attachés au gouvernement. C'était un bonheur pour moi que de servir à ceux-ci du fruit défendu. MM. de Baranle, Guizot, Siméon père*, jMounier' et beaucoup d'autres pourraient le dire: ils m'ont entendu, à table, à côté de M. Angles, préfet de police, leur donner l'étrenne du Bon Dieu^ des Missionnaires y etc., etc. Un jour, ce dernier reçut un rapport où on lui faisait savoir que j'avais chanté chez M. Bérard', son ami et le mien, quelques-unes de mes chansons anarchiques, comme on disait alors. Le préfet en ril beaucoup : il était du dîner. On voit que la chanson jouissait encore de certains privilèges et qu'à cette époque les préfets de police se montraient parfois gens d'esprit.

Enfin , en 1821 , je pus faire imprimer deux volumes \ tant de mes anciennes que de mes nou*

^ Hoil premier président de la cour des comptes:

' Mouiiier, fils du Hounier de la Goni^tituante, rallié à Teropirr, puis ministre de la Restauration.

' M. Bérard (Âugusle-Louis*Simoii) est moil eu 1859. Il était uc à Paris, le 3 juin 1783.

* Deux volumes, petit in-12, chez F. Didot. Ce recueil parut le 25 octobre 1821. Le 26, Déranger recevaitsa destitution. Dès le 15novembre la saisie des volumes était approuvée par la Chambre du Ck)t.*

Telles chansons. Je l'ai dit : c'était perdre le modique emploi qui me faisait vivre sans beaucoup de travail et où j'étais entouré d'amis, car, malgré ma franchise un peu caustique, j'ai toujours eu le bonheur de voir s'attacher à moi ceux avec qui j'ai vécu. Mais il me convenait mieux de sacrifier ainsi ma place que de publier mes volumes séditieux après qu'on me l'aurait ôtée, ce qui pouvait arriver un jour ou l'autre. Leur publication eût eu, dans ce cas, un air de vengeance qui n'allait pas à mon caractère. D'ailleurs, le parti libéral était dans le plus grand désarroi : de folles espérances venaient de s^évanouir et les meneurs de l'opposition semblaient saisis d'une sorte de panique. Le moment était donc bien choisi, puisque l'apparition de mes volumes, longtemps attendus, et le procès que tout faisait pressentir et qui devait les dorer sur tranche, comme je disais alors, pouvaient être un moyen de récliauffer un peu l'opinion, qu'un rien abat, qu'un rien peut relever. Plusieurs libéraux, et des plus riches, qui, six mois avant, me poussaient à cette démonstration, voulurent alors l'entraver. Gomme je publiais par souscription, tel qui s'était fait inscrire pour un nombre énorme d'exemplaires en m'excitant à faire tirer à plus de dix mille y me signifia, au dernier moment,

seil de la cour royale, et le 20 novembre l'avocat général Harchangy demandait la mise en accusation de Fauteur.

de ne pas faire imprimer ou de retirer son nom de la liste des souscripteurs. Rien ne m'arrêta; au contraire, j'en fus plus convaincu de la nécessité de ce coup de feu d une sentinelle avancée pour réveiller le camp libéral, si étrangement commandé par ceux qui avaient Tiionneur de passer pour ses chefs les plus, vigoureux. Manuel pensait comme moi, et, grâce à mon ami M. Bérard et ù quelques autres fidèles, mes deux in-douze, imprimés non sans quelques difficultés chez Firmin Didot, parurent en octobre, tirés à dix mille cinq cents exemplaires ^

La publication se faisait à mon compte; je fus donc forcé d'être à la tête du débit, pour lequel mon vieil ami Béjol me fut si utile. Je pus voir, d'heure en heure, la rapidité de la vente dépasser toute prévision. J'avais contracté pour frais d'impression quinze mille francs de dettes et je n'osais plus compter sur l'exactit^ide des souscripteurs. Aussi éprouvai-je une folle joie lorsque je fus en possession de ces énormes quinze mille francs qui m'épouvantaient et que je me figurais ne pouvoir retirer de mes petits livres. En comparaison de ces quinze

^ Je dois dire ici que Sébastiani et Casimir Périer furent de ceux qui ne me retirèrent pas leur appui dans cette circonstance. Bien que je ne fusse, pas intimement lié avec le dernier, je Tai toujours trouvé excellent pour moi. Si je m'érigeais en homme politique, j'aurais mieux à dire sur son ministère, auquel on ne me parait pas encore avoir rendu suffisante justice. (NotedeBéranger.)

mille francs, les sommes qui vim'ent après ^ ne produisirent que peu d'effet sur moi. Je leur ai dû pourtant de pouvoir \ivre dès lors sans emploi; car depuis j'ai presque toujours pu me suffire et suffire à ceux qu'il m'a été si doux d'admettre au partage de mes modiques ressources. Peut-être cette petite fortune ne m'eût-elle pas toujours mis hors d'embarras; mais j'ai eu, j'aime à le répéter, des amis excellents qui, sans cesse veillant sur moi, m'ont évité de rétomber dans les ennuis de la misère, où m'aurait conduit ma trop grande facilité à donner. G*est de la richesse que d'avoir peu de besoins et beaucoup d'amis : nul ne la mieux senti que moi.

Les poursuites judiciaires dont je fus l'objet ont, dans le temps, fait assez de bruit pour que je n'en pnrie que d'une manière succincte. Dans son réquisitoire l'avocat général Marchangy \ homme de lettres de quelque réputation, qui avait sa fortune à faire au Palais et qui la fit au prix des quatre têtes des sergents de la Roclielle, Marchangy déploya contre moi un grand talent, soutenu du désir de rendre ma condamnation la plus rigoureuse pos-

^ Déranger, tous frais faits, recaeillit environ 32,000 francs de cette édition.

' Louis-Antoîoe-François de Marchangy, né à Oamecy, le 28 août 1782,estnM>rlle 2 février 1826. 11 avait été juge suppléant etsnbstilut du procureur général, à Paris, sous l'empire. Son principal ouvrage est la Gaule poétique.

214 MA blOGRAPUIE.

sible. Cette bonne volonté le jeta quelquefois dans Tabsurde, comme lorsqu*en citant le Ban Ùim il s'écria : a Est-ce ainsi que Platon parlait de la divinité? » Celle apostrophe parut d'autant plus déplacée qu'il est visible que ce Bon Dieu de la chanson est, à la tolérance près, celui du fétichisme des vieilles dévotes, et non la suprême intelligence devant laquelle je me suis toujours prosterné, ainsi que le témoignaient déjà plusieurs autres pages du travail incriminé \

On a conservé les détails de cette audience, célèbre dans le temps, où la foule était si compacte, que les juges furent obligés d entrer par la fenêtre et oiiFaccuséfut sur le point de ne pouvoir arriver jusqu'au pied du tribunal, bien qu'il répétât à la foule conune certain larron qu'on menait au gibet : « Messieurs, on ne peut pas commencer sans moi. x> La belle plaidoirie de Dupin ', qui a été recueillie, donne la

^ Les chanfiODspoursaivies étaient la Bacchante^ MaGrand*Mère^ Margot, pour outrage aux mœurs; \eDeo Gratiasd'un épieurien,\^ Descente atix EnferSy Mon Curé, les Capucins, les Chantres de Paraissej les Missionnaires^ leBonDieu^h Mort durai Christophe, pour atteinte à h morale religieuse; le Prince de Navarre, le Bon Dieu, VEnrhuméy la Cocarde Blanche^ pour offense envers la personne du roi ; le Vieux Drapeau pour provocation au port d'un signe de ralliement non autorisé par le roi. Déranger Ait acquitté sur le premier et le troisième chef d'accusation ; il fut condamné sur les deux autres. C'était le 8 décembre 1 821 .

' M. Dupin aîné.

mesure de ce que je dois de reconnaissance à mon jlluslre avocat, qui ne fit jamais preuve d'une éloquence plus incisive, plus abondante, plus spirituelle. Seulement, j'ai dû trouver que, dans l'intérêt de son client, mon défenseur s'attachait trop à diminuer l'importance de la chanson ; et, sous ce rapport, ma vanité d'auteur et mon amour du genre me portaient à juger que l'accusation allait plus droit au but que je me proposais, en donnant à mes productions une valeur littéraire que Dupin s'a Hachait à dissimuler. Au besoin, l'orgueil du faiseur de vers irait jusqu'à l'héroïsme : a J'aime mieux être pendu par mes adversaires que noyé par mes amis, » disais-je. Il n'en était pas moins sage à mon avocat d'éviter le long emprisonnement dont j'étais me« nacé. Ce n'est d'ailleurs que plus tard qu'on accorda la qualité de poète au chansonnier, et, chose étrange! les Anglais furent, je crois, des premiers à me donner ce titre dans la Revue d'Edimbourg \

Un juge, dont on sera peut-être surpris de trouver le nom ici, influa heureusement pour moi dans cette première affaire, qui ne me valut que trois mois de prison et cinq cents francs d'amende ; c'est M. Collu,

^ Dernièrement encore ia Revue d'Edimbourg a apprécié de la iaçon h plus élevée et avecles plus grands éloges les Œuvres pos* thumes de Bémnger. Cet nrliclc a été iii^éiu dans la Revue britannique du mois de décembre 18îj8.

216 HA DIOGRAi'HIE.

ce fougueux champion des opinions aristocratiques, au demeurant l'homme le plus honnêle, le meilleur et le plus désintéressé des royalistes ^ U fit écarter le Vieux Drapeau des applications de peine, comme présentant un cas non prévu par la loi. Aussi bientôt une loi nouvelle sur la presse ne manqua pas de boucher l'issue par laquelle le plus gros de mes crimes, car ce l'était en effet, avait échappé aux griffes de Marchangy; je ne dis pas, des juges, parce qu'ils parurent Irès-bienveillants, jusque-là que M. Larrieu, président, dit dans son résumé , rempli pour moi d'éloges, qu'il était fôcheux que la gravité d'un tribunal ne permit pas de chanter les œuvres poursuivies, le chant pouvant être une excuse pour elles. Si on ne les chanta pas, du moins^ pendant le délibéré des jurés, prit-on là beaucoup de copies des couplets * que j'avais faits en Thouneur de ma condamnation présumée, et cela jusque sur le bureau du greffier et de l'avocat général.

Je passai fort gaiement mes trois mois de détention' à Sainte-Pélagie, dans la chambre qu'après

^ H. Charles Col!u,]ié en 1777, a vécu, depuis 1830, dans la relraîle à Versailles.

' C*est la belle et fîcre chanson :

Soleil, si dont au déclin de l'outomne, Arbres jaunis, je viens vous voir encore.

' D y a dans la Con'e^pondance (tome I,page 231) des lettres dafoos de Sainte-Pélagie dès le 27 décembre.

deux mois de séjour venait de quitter P. L. Courier, autre séditieux moins maltraité que moi par la Restauration, mais dont la fin fut si affreuse et si regrettable \ J'avais pour compagnie beaucoup de braves condamnés politiques, entre autres mon ami Cauchois-Lemaire*, homme d'un vrai mérite, mais trop modeste, qui, après avoir eu tant à souffrir dans Texil et les prisons, en a été bien faiblement récompensé par la révolution de Juillet.

Je serais ingrat si j'oubliais de dire qu'à travers les nombreuses visites de curieux el de gens toujours disposés à suivre la foule je recueillis, à ma première détention, les marques non moins nombreuses d'un vif intérêt tout patriotique. II ne fallait rien moins que ces témoignages de sympathie et le bruit que fit ma condamnation pour me donner enfin et peutêtre donner aussi aux chefs de l'opposition la mesure de l'influence que mes chansons pouvaient exercer.

J'ai connu des gens que la prison effrayait : elle

*- Paul-Louis Courier de Néré, né à Paris, le 4 janvier 1772, fut assassiné le 10 avril 1825, dans son bois de Larçay, parFrémont, son garde. On ne sait au juste quel motif fit naître ce crime. Courier avait été condamné, en 1831, à deux mois de prison et 200 francs d'amende ponr le Hmple discours sur l'achat du château de Chambord.

' Louis-Auguste-François Cauchois-Lemaire, né à Paris, le 28 avril 1789. Dès 1815, H. Cauchois-Lemaire était exilé. En 1821 , il venait d'être condamné à un an* de prison pour la publication, eu un volume in-8*, de ses Opuscules.

ne pouvait me faire peur. J'avais à Sainte-Pélagie une chambre chaude, saine et suffisamment meublée, tandis que je sortais d'un gîte dégarni de meubles, exposé à tous les inconvénients du froid et du dégel, sans poêle ni cheminée, oii, à plus de quarante ans, je n'avais en hiver que de l'eau glacée pour tous les usages et une vieille couverture dont je m'affublais lorsque, dans les longues nuits, me prenait l'envie de griffonner quelques rimes. Certes, je devais me trouver bien mieux à Sainte-Pélagie. Aussi je m'écriais quelquefois : « La prison va megâter. » À ceux qui, pensant à l'emploi de deux mille francs, s'étonneraient de la pauvreté de mon Ic^ement de ville, je répondrai par mon axiome favori : « Quand on n'est pas égoïste, il faut être économe. » ^

Pendant ma détention, le parquet m'intenta une nouvelle affaire, suscitée par M. Bellart, procureur général. L'ingrat I Dans les Gent-Jours, j'avais été prié de faire des démarches auprès de M. Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, pour qu'il voulût bien s'assurer des intentions de l'Empereur à l'yard de M. Bellart, l'un des plus ardents provocateurs^ de

\ Comme membre du conseil général de la Seine et rédacteur d*une adresse. Nicolas-François Bellart, né à Paris, le SO novembre i76i, est mort le 7 juillet 1826. On a recueilli (1827-28, six volumes in-8*) ses Œuvres complètes. Sa première procédure après la chute de TEmpire fut Tacte d'accusation du maréchal Ney.

son renversement en 1814. M. Regnaud y mit de l'empressement et me chargea de répondre aux amis et aux parents de M. Bellart qu'il pouvait rester sans crainte à Paris. Il ne profita pas de cet avis, il est vrai ; mais il ne put ignorer les démarches que j'avais faites. Pour tout dire, une question de jurisprudence dominait dans ce nouveau procès, motivé par la publication que Dupin avait fait faire, sous mon nom et à mon profit, des pièces de la première procédure. Le cas était nouveau et les hommes les plus éclairés avaient approuvé cette publication, qui me permettait de compléter mon recueil mutilé par le jugement, en publiant, à chaque nouvelle édition, les réquisitoires où se trouvaient les chansons et les couplets condamnés. Le parquet sentît la portée de cette tentative, et je revins m'asseoir de la prison sur la sellette, avec Baudoin, l'imprimeur, ayant encore Marchangy pour accusateur et Dupin pour avocat. Jamais client, gratuitement défendu, n'a donné plus d'embarras à son défenseur; car je dois dire que Dupin ne consentit à se charger de mes causes qu'à la condition qu'il ne serait pas question d'honoraires, conduite généreuse que Barthe* renouvela lors de mon dernier procès.

^ Plusieurs fois ministre après ISSO, premier président de la cour des oomptes» sénateur.

La publication des pièces de la procédure, lues à l'audience, consliluail-elle une récidive? Telle était la question, qui devait tomber devant la raison que, l'audience étant publique, le premier venu, ainsi que ne cesse de faire la Gazette des TribunauXy peut recueillir à son gré la procédure et les pièces. Nos Bridoisons du parquet ne l'entendaient pas ainsi, et Marchangy ne rougît pas de soutenir encore cette accusation portée contre moi. Quel amour de Tavancement 1 II en fut puni cette fois ; car son talent lui fil faute, et le jury, à la majorité d'une seule voix, il est vrai, fil triompher la logique puissante et les vigoureux arguments de Dupin, qui, dans cette affaire, fut assisté de Berville^ plaidant pour rimprîmeur. Le digne gendi^ du bon Ândrieux, mon vénérable ami, fit dans soti plaidoyer un éloge de moi qui, n'eût-il pas été reproduit si souvent, ne fût jamais sorti de ma mémoire.

Si le jury, qui, à cette époque, allait se voir enlever les affaires de presse, eût cédé aux efforts de Marchangy, j'aurais été condamné à deux ans de détention, et c'était lorsque je n'avais plus que deux

^ H. Berville, aujourd'hui (1800) prfisideat honoraire de h cour impériale de Paris. M. Benrille (Saint-Albin) est né I Amiens, le 2S octobre 1788. Ses principales phidoieries ont été recueillies. Il a publié de jolis vers et édité, de concert avec M. François Barrière, la cdlleotiou des Mémoires relatifs à la révolution française.

jBurs à rester à Sainle-Pélagie. Mon acquiltemenl me réjouit surtout comme un échec pour les lois contre la presse, puisque la publication des pièces de tous procès semblables pouvait dès lors multiplier sans fin les œuvres hostiles à nos adversaires. Ten fournis moi-même la preuve en 1828, à mon dernier procès. Le jour même du jugement de condamnation en police correctionnelle, toutes les nouvelles chansons condamnées étaient reproduites dans les journaux du soir, qui, certes, n'étaient pas libéraux. Charles X ayant montré de la surprise et du mécontentement en voyant ses propres gazettes donner à mes refrains une plus grande publicité que mes dix mille cinq cents exemplaires ne l'eussent fait, une de ces feuilles se crut obligée d'expliquer que, le jugement obtenu en 1822 rendant inévitable celte reproduction, les journaux du pouvoir n'avaient devancé que de quelques heures ceux de l'opposition. La feuille royaliste n'ajoutait pas qu'il y avait pour elle intérêt d'argent à les devancer.

On a calculé que, par leflet de cette répétition des chansons condamnées dans les journaux de Paris, copiées par ceux des dépailements et de l'étranger, il y avait eu, en moins de quinze jours, plusieurs millions d'exemplaires des vers qu'on avait voulu frapper d'interdit. C'était la une bonne leçon donnée à ceux qui s'obstinent à entraver Ja liberté de la

presse et dont néanmoins l'auteur poursuivi se garda bien de tirer vanité. Mais, si le souffle qui gonflait et emportait son frêle ballon n'était pas celui de la gloire, il était au moins celui d'une opinion généreuse et patriotique, et il put s'en monlrer'fier. .

En 1825^, je cédai un troisième volume au libraire Ladvocat. M. de Villèle gouvernait, et je calculai que cet homme d'État avait trop de tact et d'esprit pour me susciter un nouveau procès. Le penserait-on? je me crus engagé par là à me montrer moins hostile. Le libraire et l'imprimeur furent pourtant tiraillés par la police pour obtenir de moi quelques retranchements. J'en fis dans leur intérêt qui me parurent sans importance, mais je résistai à de longues et nombreuses sollicitations pour me faire ôter le Couplet d'envoi à Manuel, qui termine les Esclaves gatilois. Quel parti prit le libraire Ladvocal? On tira quatre à cinq mille exemplaires sans le couplet et sans quelques autres passages que la police avait fait disparaître à mon insu et on laissa le reste de l'édition comme je l'avais exigé*. Ayant été instruit de cette falsification le jour même où Ladvocat donnait un grand dîner pour célébrer l'apparition du volume, je refusai de m'y rendre, malgré

^ Au mois de mars.

* Voir dans la Correspondance une lettre du 9 ami 1825. A cette date réditi<m était déjà épuisée.

les prières du pauvre éditeur, à qui j'aurais dû pardonner d'avoir plus de peur que moi d'un emprisonnement qui pouvait ruiner sa maison. Il n'évita pas un procès, par suite de saisie d'exemplaires non conformes au dépôt qu'exige la loi ; mais l'affaire fut traitée doucement cl sans qu'on me mît en cause, ce qui prouva que j'avais bien apprécié le ministre dirigeant'.

De 1825 à 1828, vivant toujours au milieu de la société politique et de ses chefs les plus renommés, j'eus bien des fois à y faire preuve d'indépendance et de franchise. Je voyais combien la nation était plus intelligente et plus avancée que ses coryphées, qui s'en croyaient l'élite, comme ne manque pas de le croire toute assemblée politique, ce qui est rarement vrai et ne rélait certes pas alors plus qu'aujourd'hui. Plusieurs de ces messieurs me remerciaient du secours que je tachais de leur prêter ; je répondais : c< Ne me remerciez pas des chansons faites contre nos adversaires ; remerciez-moi de celles que je ne fais pas contre vous' • » Dieu sait qu'il y en

^ Dans ce procès, un imprimeur avança que j'avais manqué de parole à mon éditeur, et le Journal des Débats parut insister sur ce fait complètement inexact : j'aurais pu faire un petit procès à mon tour au faux témoin et au journaliste; mais je n'ai jamais aimé le bruit» et toujours j'ai compté sur le bon sens du public pour faire ces sortes de rectifications. (NotedeBéranger.)

* Après \ 830, la plupart de ces messieurs parurent tout étonnés de

eût eu de bonnes, et dont les cadres m'ont souvent traversé Tesprit! Au prix de celles-ci, le gouvernement, je crois, m'eût facilement pardonné les autres.

Appréciant ainsi la plupart de nos tribuns, vivre au milieu d'eux était une espèce de devoir que j'accomplissais. Il n'en était pas ainsi de toute cette jeunesse qui se pressait autour de moi. Je lui ai dû de belles espérances, qui toutes n'ont pas été trompées ; j'ai vu naître et grandir de beaux et nobles talents et des dévouements qui sont restés vivants malgré les déceptions; j'ai vu surgir et se développer des idées philosophiques et sociales qui, ^ un jour, dégagées d'erreurs inévitables, serviront à l'amélioration de ce pauvre monde, dont la prétendue civilisation n'est guère encore que de la barbarie.

Si les jeunes hommes m'ont toujours recherché, c'est que j'ai su les comprendre, les encourager, les éclairer même quelquefois; bien que j'aie plus appris avec eux qu'ils n'ont dû apprendre avec moi, je l'avoue sans peine. L'espérance d'être enterré par des hommes qui vaudront mieux que nous est une douce satisfaction pour un ami de l'humanité. Cette assurance, je la conserve encore, et, si de temps à autre bien des choses l'ébranlent, combien d'autres

Toir qu*il ne voulait pas prendre part à leur gâteau et approuver leur politique; ils n'avaient qu'à se rappeler ce mot significatif.

la raiïermissent au moment où je tremble de la voir s'évanouir!

S'il m'eût été possible de retourner rêver et rimer dans mon coin, je l'eusse fait à la mort de Manuel, que je perdis le 20 août 1827, Dne douloureuse maladie, qui troubla les dix dernières années de sa vie, lui en fil trouver le leime à cinquante-deux ans. On a écrit que l'ingratitude populaire avait abrégé ses jours; rien de moins exact. Outre que Manuel n'était pas homme à ne voir le peuple que dans le monde des salons ou dans un corps électoral de cent cinquante mille individus, dont la capacité se mesure en centimes, il savait bien que plus d'un collège l'eût réélu en 1824, sans les honteuses intrigues de plusieurs de ses anciens collègues, les uns jaloux de sa supériorité, les autres effrayés des élans de son patriotisme, qui les menaient toujours plus loin qu'ils ne voulaient aller. Il connut ces basses menées; mais, trop fier pour les déjouer en les signalant, il ne put être surpris de ne pas voir son nom sortir de l'urne électorale. S'il en gémit pour notre cause comme d'un abandon de principe, il dut presque s'en féliciter pour lui-même, dont la résistance, dans la Chambre, eût été désormais trop isolée pour être utile au pays. Il en eût été repoussé de nouveau, sans trouver dans les députés de la gauche

autant de zèle à le défendre, ce que le parti contraire

n'eût pas manqué de faire passer pour la preuve de ses progrès. Il est des drames que, chez nous autres Français, il ne faut pas jouer deux fois; en toute chose notre ferveur se lasse vile. Les plus influents de ses collègues lui sauvèrent l'embarras d'une seconde expulsion qu'il n'eût pas hésité à aller chercher. Plusieurs de ceux qui s'étaient chaînés de diriger les élections écrivirent dans la Vendée qu'il serait sans aucun doute réélu à Paris, et ils montrèrent aux électeurs de Paris des lettres qu'ils s'étaient fait écrire, où Ton réclamait pour la Vendée l'honneur de cette réélection, présentée comme certaine.

Manuel eut pitié de tant de lâchetés, supporta comme un homme qui s'y est attendu l'oubli où le corps électoral le laissa pendant quatre ans, ne cessa de donner de sages conseils à ceux qui avaient trahi en lui la cause nationale, et, sur son lit de mort, me répéta plusieurs fois en gémissant: «Vous croyez à une révolution prochaine : j'y crois aussi ; mais, mon ami, où la France prendra-t-elle des hommes pour la gouverner dignement? » Et je dois faire observer que Manuel avait trop de franche modestie pour se croire, en fait de capacité, au-dessus de ceux dont il espérait si peu de chose. C'était là une des erreurs de son esprit.

Sa fin prématurée réveilla le souvenir de ses ser-

vices et de ses vertus. Thiers et Mignet, qui assistaient à ses derniers moments avec moi, firent paraître, malgré les chicanes de la censure, des articles ^ où leur fidèle attachement appela les r^rets de la France sur le cercueil de notre éloquent ami. Son convoi, parti du château de Maisons, où Manuel avait passé ses derniers jours, fut conduit par M. Laffitte, le général la Fayette, et grand nombre d'autres députés. II fut surtout digne de sa mémoire par l'immense concours de peuple qui se pressa sur les boulevards extérieurs, que nous avions à parcourir, l'entrée de Paris nous ayant été interdite par ordre supérieur. Ici se fait sentir la différence que le gouvernement faisait de Manuel et du général Foy% dont le convoi, dans l'intérieur de Paris, n'avait rencontré aucun obstacle, même lorsque la jeunesse des écoles traîna le corbillard. Le peuple ayant voulu rendre le même honneur au tribun expulsé, accourut une armée de gendarmes prêts à nous sabrer, si cet élan n'était à l'instant réprimé. Le peuple s'obstinait ; pour éviter un massacre, il fallut

* M. Hîgnet publia aussi, avec la collaboration de Béranger, une brochure que le parquet fit saisir et poursuivre. Mais, assisté parla Fayette, M. Mignet fut acquitté le 28 septembre. (Voiries Mémoires de la Fayette, tome YI, page 248, voir aussi la Correspondance de Déranger, tome I, page 299.)

* Haximilicn-Sébastien Foy, né à Ham, le S février 1775, est moi*t d'une maladie de cœur, le 28 novembre 1 825.

parlementer longtemps. Enlrc la brutalité des soldais et les énergiques protestations de la foule, M. Laflitte montra un sang-froid et une fermeté qui purent faire présager tout ce qu'il sut être dans les journées de Juillet 1850. Pour que le passage devînt libre, il fallut remettre les chevaux au char mortuaire, exigence bien minime après un pareil déploiement de forces. Il est vrai que celles du peuple s'étaient grossies pendant le débat et qu'il y avait au moins cent cinquante mille assistants au convoi. Nous arrivâmes à la fosse: plusieurs discours prolongèrent mon supplice, car pour celui qui, pleurant une personne chère, cesse par sa douleur d'être sous l'empire des préoccupations politiques, c'est un grand supplice en effet que ces funérailles bruyantes» cet appareil d'éloquence, cette absence de toutes larmes dans les yeux fixés sur les restes d'un ami qu'on voudrait saluer du dernier adieu dans le recueillement le plus profond.

On parla d'élever un tombeau ; mais en cela on put voir encore combien Manuel et Foy avaient différé. Tout ce que depuis nous avons appelé ju^te mir lieuy mot qui eût pu être inventé plus tôt, la banque surtout, s'empressa de souscrire pour élever un mausolée au général et assurer une fortune à ses enfants; pour Manuel, presque toutes les grosses bourses refusèrent de s'ouvrir et l'on eut bien de la peine

à recueillir neuf ou dix mille francs par souscription.

Plusieurs de ses riches amis négligèrent d'y prendre part, comme ils avaient négligé de procurer à Manuel, par des moyens honorables, une aisance suffisante ^ II ne laissa guère que ce qu'il avait économisé en sa qualité d'avocat plaidant à Âix et d'avocat consultant à Paris. Il gagna peu dans cette dernière position ; car, dès qu'il fut député, il refusa les honoraires pour ses consultations, qu'il ne donna plus que par obligeance, prétendant qu'un député ne peut être avocat payé, sans donner occasion de douter de la loyauté avec laquelle il remplit son mandat, le député ayant souvent à parler et à votersur des lois qui peuvent se trouver en rapport avec les intérêts de ses clients.

Par son testament, il me fît un legs vi^^er de mille francs de rente. Il n'avait pas assez réfléchi à toutes les charges de famille qu'il transmettait à son frère, bien digne de cette partie de la succession. Je renonçai à la rente, malgré les instances du frère, à qui je ne demandai que la montre du pauvre défunt et son matelas de crin, sur lequel je couche.

* Je lis dans un article malveillant, plein d'erreurs, de la Biographie Michaudj que Manuel avait le goût du jeu. II faut bien en vouloir à quelqu'un pour écrire un si gros mensonge. En fait de jeux, il n'aimait que ceux qui exigent l'adresse du corps, et la chasse était sa grande passion. {Note de Béranger.)

250 JIA BIOGRAPHIE.

Mais Manuel jeune sut si bien faire^ que, malgréla renonciation, il parvint toujours à remplir les intentions du testateur et même à les dépasser de beaucoup. Gomme sa position personnelle s'est améliorée, j'ai œssé d'opposer des chicanes aux procédés de cet excellent ami, dont rattachement pour moi égale celui que j'ai conservé pour la mémoire de son illustre frère.

Si cette mort ne rompit point mes rapports avec les chefs du parti libéral, dont quelques-uns d'ailleurs étaient devenus mes amis personnels, comme Dupont (de FEure) et Laffitte, elle me fit un plus grand besoin des relations avec la jeunesse, dont les idées plus larges et plus généreuses s'accordaient mieux avec ma manière de voir et de sentir. Je l'éprouvai bien en 1828, à la publication de mon quatrième volume. Le ministère Marlignac ayant amené une espèce de trêve et produit même un pacte entre grand nombre des membres du côté gauche* et des centres, on voulut m'empêcher de publier ce volume, dont l'apparition menaçait, disait-on , de troubler l'accord apparent de ces messieurs.

Plus on me prêcha le silence, plus je sentis la nécessité de le rompre, en protestant ainsi, à ma

^ Voir la leltre de Benjamin Constant, citée préoédenunent, et dans la Correspondance^ la lettre clxviii, du tome I*', à H. Yaîsaière, etla lettre de H. de Pradf

MA BIOGRAPHIE. 23t

manière, contre une fusion (c'élail le mot du moment) qui égarait l'opinion publique et pouvait servir à l'afTermissemenldu principe légitimiste. J'avais acquis alors assez d'influence pour espérer que ma tentative ne serait pas sans quelque succès. Le volume fit scandale, surtout dans les rangs de la haute opposition, dont plusieurs chefs, qui se croyaient près de devenir ministres, me maudissaient de loin, sans oser cesser de me tendre la main quand ils me rencontraient. Si, en effet, je n'ai pas chansonné ces prétendus grands politiques, j'avais un esprit dont ils redoutaient la piqûre. Il faut être armé de toutes pièces dans le métier que je faisais, et au besoin l'épigramme et les mots acérés ne me manquaient pas. C'était un de mes défauts de jeunesse que je n'ai jamais bien pu corriger. Ma gaieté communicative assurant le succès de mes plaisanteries, celles-ci, dans certain monde, n'ont peut-être pas été moins utiles à la cause populaire que mes chansons.

Sûr d'être déféré aux tribunaux pour ce quatrième volume, qui faisait faire de si grandes moues à tant de mes amis, je courus faire une visite à rexcellent Dupont (de l'Eure), et, pour m'approvisionncr d'air, je voulus passer seul quelques jours au bord de la mer. J'appris, au Havre*, le commencement des

* Le qiiiitrième recueil fut saisi le 15 octulirc 1828. Il avait paru à lafoisin-S^'et in-18.

poursuites ; aussitôt, quittant Dupont, qui était effrayé pour moi des suites de cette nouvelle affaire, je revins à Paris, oii de bonnes gens me croyaient parti pour rélranger. Dupin s'était empressé de m'écrire qu'il allait arriver pour me défendre ; mais je crus devoir lui faire sentir que, devenu député, il n'aurait plus la liberté nécessaire à l'avocat d'un séditieux de mon espèce, qui ne voulait entendre à aucune concession \ Cette fois, cefutBarthe qui se chargea de

^ Une lettre publiée par H. Dupin dans la Presse du 3 août 1857 est de nature à mettre quelque confusion dans les faits. Le texte de la Biographie n'aurait pas besoin d'éclaircissement; mais le Moniteur même a consigné, sous la Restauration, la preuve la plus nette de ce que dit ici Béranger. U adressa alors la lettre qui suit au journal officiel:

« A Monsieur le rédacteur en chef du Moniteur universel.

« Paris, le 14 novembre iSiS.

« Monsieur,

« Un article du Jourfial de Rouen, relatif à l'affaire qui m'est intentée, contient tant d'inexactitudes affligeantes pour moi, que, malgré ma répugnance à entretenir le public de ce qui me concerne, je vous prie de vouloir bien en insérer la rectificalion dans votre prodiain iiiiroéro.

c Ce n'est pas M. Dupin qui, de lui-mcme, a renoncé à me défendre; c'est moi qui, répondant aux offres empressées de son amitié, lui fis le premier des objections, fondées sur sa position actuelle de membre de la Chambre des députés. Ces raisons ne suffirent pas toutefois pour ébranler son insistance ; elles lui parurent seulement mériter d'élre pesées. Hais, plus tard, une circonstance, étrangère à mes objections, vint leur donner une nouvelle force.

« Quelques journaux avaient avancé que je n'avais fait imprimer

ma cause, avec une affection et un dévouement qui n'ont pu me faire oublier les erreurs où, à mon sens^ il est tombé depuis et que j'aurais voulu pou-

mes nouYelles chansons que sur l'assurance donnée par lui que leur publication était sans aucun incoiiTénieut. Ces journaux ajoutaient qu'il avait corrigé les ^pr^ves et mis le bon à tirer. Absent de Paris, j'eus trop tard connaissance de cette assertion, qui paraît avoir été accréditée, car on la répète encore aujourd'hui. Malgré son absurde invraisemblance et sa complète inexactitude, elle plaçait M. Dupin dans une position fausse, même comme avocat, puisqu'on me défendant il eût semblé défendre sa propre cause. Ses paroles eussent perdu de leur autorité habituelle.

« Nous en fûmes frappés l'un et l'autre, et seulement alors j'obtins qu'il consentît à me laisser remettre ma cause entre les mains de M. Bartlie, également mon ami, dont le noble caractère et le beau talent devaient donner toute sécurité sur le résultat de ma défense à M. Dupin, qui, du reste, n'a pas cessé de prendre à mon affaire le plus vif intérêt, et comme conseil et comme ami.

< Les détails que le Journal de Rotien ajoute, relativement à mon marché avec M. Baudoin, sont également inexacts, et, quoique donnés dans une intention bienveillante, je me dois aussi d'en prévenir la £1cheuse influence.

€ Je n'ai jamais entendu laisser à mes éditeurs la faculté de m'imposer leur volonté pour la publication de mes chansons, et je dois dire qu'ils m'en ont toujours laissé faire le choix, sans examen de leur part. On suppose, dans l'artide qui fait l'objet de cette réclamation, que M. Dupin aurait aussi approuvé le marché passé entre H. Baudoin et moi. Je proteste que cet acte ne lui a jamais été soumis et qu'il n'a pas plus été chargé de l'apprécier qu'il n'a corrigé les épreuves de mon recueil.

« Vous me pardonnerez, monsieur, l'étendue de cette lettre en faveur des sentiments qui l'ont dicb^. L'honneur ne m'en eût-il pas fait une loi, Tamitié qui me lie à H. Dupin, la reconnaissance dont je suis pénétré pour tout ce qu'il a fait pour moi, pour tout ce qu'il est disposé à faire encore, m'imposaient l'obligation de donner ces éclaircis-

25i MA BIOGRAPHIE,

voir lui éviter, car c'est un des hommes les meilleurs que j'aie connus et aimés. Pour lui comme pour beaucoup d'autres, m'est-il permis même d'être sévère, moi qui suis de ceux qui les ont poussés vers les emplois supérieurs, route périlleuse où devaient s'égarer les caractères faibles et mobiles ? Eh ! qui de nous n'a failli? S'il en est qui passent pour n'avoir pas fait de chute, c'est qu'ils sont tombés quand personne ne les regardait.

M. Laftitte, en ami dévoué, craignant que ma santé n'eût à souffrir d'une longue détention, s'était interposé auprès des ministres pour amener un arrangement favorable ; je le suppliai de cesser de semblables démarches; je devais tenir au procès, a Prenez-y garde, me dit-il ; si vous mourez en prison, vous n'aurez point le tombeau de Foy ; vous n'aurez que celui de Manuel. — Un plus modeste encore me conviendrait mieux, lui répliquai-je : je n'ai jamais tenu à être bien logé. »

Je n'ai pu qu'imparfaitement comprendre l'arrangement qu'on proposait, bien en l'air sans doutée

semenls au public. Je dois Tenipècher de tomber dans une erreur dont le résultat m'affligerait bien plus que ne l'ont fait et que ne peuvent le faire les deux procès que j'ai déjà essuyés, celui qu'on me suscite encore et toutes les injures auxquelles je suis diaque jour en butte. »

^ Béranger aurait pu insister davantage sur ce moment de son histoire. A peine averti de la démarche que H. Laffitte avait faite auprès de M. Portalis, le garde des sceaux du ministère Martignac, il prît h

Voici comment je crois qu'il me fut présenté par Laffitte, qui entendait peu la matière : les tribunaux

plume et écrivit à son ami la lettre qu'on va lire. Yoilà comment cet homme si sage, si réfléchi et si modeste savait, au hesoin, avoir du cœur, delà hardiesse et de l'orgueil.

« il Monsieur Jacques Laffitte.

f Mon cher ami, n'allez pas vous aviser de croire que je ne suis pas reconnaissant de ce que vous avez fait hier. Je vous assure bien que j'en suis touché et que je n*ai pas eu besoin de réfléchir pour cela ; mais j'ai dû penser à tout ce que vous m'avez dit, et je ne puis vous dissimuler que celte démarche me tourmente. Je suis persuadé qu'elle vous a coûté à vous-même ; mais, sans examiner ce point, qui, en définitive, ne peut qu'ajouter au prix que je mets à cette nouvelle preuve de votre amitié, voyons quel avantage je puis retirer de l'arrangement en question.

« Non, non ; je dois à mon caractère, au public, à mon avocat luimême, de protester contre cette manière de procéder. Quant à n'être condanmé qu'au minimum, à quoi bon? Est-ce bien important pour moi? Au contraire ; et, plus forte sera la peine, et plus les auteurs de ma condamnation paraîtront d abord odieux. Si donc je n'ai que six mois de prison, je vous préviens que je prendrai toutes les préciiulions imaginables pour éviter la maladie et l'allégeance de la maison de santé. Une détention plus longue me rendrait sans doute moins superbe; et voyez donc ce que je gagnerais à tous vos arrangements ! La honte d'avoir abandonné une défense dont les principes peuvent être utiles, le mécontentement de moi-même et peut-être un échec à cette popularité qu'on veut en vain me contester, et qui est un besoin de montaient!

I II n'y a pas à s'en dédire, mon ami, je suis populaire, ma popularité est grande, au moins. Savez-vous que dans les cafés, dans les marelles, partout on s'occupe de mon procès plus que de la Prusse, des Russes et des Turcs? * Une poissarde disait devant la servante d'un de mes amis : t Ce pauvre b.... de Béranger, ils vont le condamner encore! C'est égal : qu'il chante toujours. » Un commissionnaire ré-

iU MA BIOGRAPHIE.

correctionnels jugeant alors les affaires de presse, si j'avais voulu faire défaut^ on promettait, par un

pondait : « Il n'y a que lui el H. Laflitte. Lui, il se f... d'aixetlI.Laffitle nous fait seul travailla* et donne aux pauvres. » Le plaisir de vous raconter celte anecdote, très-cei*taine, m'éloigne de mon sujet : j'y reviens.

« Vous me connaissez assez pour savoir que le désir du scandale et du bruit n'est pas ce qui me pousse ; mais il s'agit de proclamer nn principe utile, il s'agit de le défendre avec courage; il y va démon devoir et de Thonneur de mon caractère. Eu vain votre amitié m'a démontré ce que je savais très-bien, c'est-à-dire que je faisais la guerre à mes dépens, et que, plus les coups seraient vifs que l'on allait porter en mon nom, plus je serais exposé à mille petites vengeances. Je vous réponds : C'est ledevoir! Quant à ma santé, que vous invoquez, vous faites trop bon marché de ma santé ; rassurez-vous, j'ai la vie dure !

« Quant à l'argent, la captivité l'aura bien vite épuisé. •• Je sais qu'en prison tout est cher ; mais enfin, si ma bourse est vide, je saurai comment la remplir : vous êtes là. Je ferai slors ce que vos oflres cent fois réitérées ne m'ont pas fait dire encore. Je vous demanderai de l'argent quand le mien sera écoulé, et ce ne sera pas même sous forme d'emprunt, si votre amitié l'exige. Vous voyez que je pense à tout.

I Encore une fois, voyez que, dans le projet que vous me soumettiez hier, si Tautorité paraît reculer devant une (daidoirie, l'aocusé recule aussi devant le pouvoir que sa défense pourrait offenser. Supposez un moment que vous seul vous soyez le public et demandezvous si« témoin d'un jeu pareil, vous n'en chercheriez pas les ressorts cachés et si cette découverte n*ôterait pas quelqpe chose à l'estime, i l'intérêt que vous porteriez à l'accusé? Croyez-moi, mon cher LalBtte, il est des instants où l'homme le plus modeste a besoin de s'exagérer sa propre valeur, et je crois être dans un de ces instants-là. Prenons d<Hic tout au pire : on me met en prison pour plusieurs années; alors il m'est bien permis de croire que la France en poussera un cri d'indignation 1 Allons plus loin : je meurs dans les fers. Ne m*est-U pas permis de croire aussi que, pendant tout un demi-siècle, et tout au moins, ma mort restera comme un sanglant reproche à la mémoire de certaines gens, et savez- vous que ce serait la plus terrible accusation

jugement sans plaidoiries, de ne me frapper que d'une peine minime. Ainsi Taulorité évitait les débats , leur retentissement, et comptait sans doute éviter aussi la reproduction des chansons condamnées : l'avantage eût été grand pour nos adversaires. On pen^ bien que je dus refuser, et je le fis de telle manière, qu'on n'insista plus qu'en me laissant entrevoir la perspective de plusieurs années de prison, prédiction qui heureusement ne s'accomplit pas. Comparés à l'effet que produisit ce procès, qu'était-ce, pour moi, que neuf mois d'emprisonnement et dix mille francs d'amende? Malgré Texemple donné par MM. Laffitte, Bérard, Sébastiani et plusieurs autres qui m'accompagnèrent au tribunal *, beaucoup de mes grands amis politiques crurent prudent de m'abandonner encore. Mais bientôt, déçus

que Ton puisse faire à la mémoire de Charles X? J*ai trop sacrifié les biens du présent à je ne sais quel vain amour de gloire et de vertu pour que vous ne pardonniez pas à ma folie celte façon de considérer les choses.

« Examinez donc mes raisons, pesez-les bien, et particulièrement la pureté de mes intentions et la netteté de ma position actuelle ; ditesmoi si, en effet, vos vues ne sont pas plutôt celles d'une amitié qui s'épouvante, que les conseils d'une sagesse tranquille et froide. »

^ Assigné le 5 décembre, non plus devant la cour d'assises, mais devant le tribunal de police correctionnelle, Béranger fut jugé le 40. Les chansons poursuivies ét<iicnt : Y Ange gardien^ pour outrage à la rehgion, le Sacre de Charles X et les Infiniment Petits^ pour offense au roi, attaques contre la dignité royale, excitation à la haine et au mépris du gouvernement.

dans leurs calculs, ils vinrent me visiter à la Force, prison que j'avais choisie, lorsque Tentrée de M. de Polignac au ministère^ les eut enfin bien convaincus qu'il n'y avait rien à espérer des Bourbons, comme je n'ai cessé de le dire et de le chanter.

11 m'eût été facile d'obtenir de passer mes neuf mois dans une maison de santé : loin de moi l'idée d'en faire la demande ". Les motifs ne m'auraient pas manqué : je fus très-souffrant pendant les quatre premiers mois de cette détention. Mais, quand on s'est mis en guerre avec un gouvernement, il me semble ridicule de se trop plaindre des coups qu'il nous rend, et maladroit de lui fournir l'occasion de se monti;er généreux en les adoucissant.

Peut-être pensé-je ainsi parce que, je l'ai déjà dit, la vî^ v'o prison, dans un coin particulier, cette vie cloîtrée, régulière, aux longues soirées, n'est pas sans quelque charme pour moi. Elle ne convient nullement à la jeunesse ; mais j'avais plus de quarante ans quand j'en essayai. A cet âge j'ai pu me demander quelquefois si je n'étais pas né pour le couvent. Mais noni on y manque de liberté moitié, et c'est celle dont je ne puis me passer.

^ Le 8 août 4829.

' Béranger esl entré â la Force dans les derniers jours de décembre 1828. Il en sortit le 22 septembre 1829, ayant â faire trois oeot cinquante visites de remercîment pour celles qu'il avait reçues dans sa prison.

Le plus grand tourment des maisons de détention, et quelquefois il est affreux, c'est le spectacle d'irrémédiables infortunes, imprudemment encourues, et des natures dégradées qu'on y rencontre. Qui le croiraitpourtant? Ce n'est pas là qu'un misanthrope trouverait le plus d'arguments contre cette pauvre espèce humaine. En revanche, le philosophe en rencontrerait de terribles contre les lois qui nous régissent, quoique moins imparfaites pourtant que celles qui ont pesé sur nos pères.

Pendant ma détention, j'éprouvai une vive contrariété. Mes jeunes amis voulurent ouvrir une souscription pour le payement de mon amende, qui montait, avec les frais judiciaires et le décime de guerre, à onze mille cinq cents francs*. Je prévoyais le peu de succès qu'elle aurait. On était fatigué de souscriptions ; puis les classes ouvrières n'y concouraient pas, dans l'idée qu'on avait que les banquiers, mes amis, se hâteraient d'acquitter cette dette politique. Mais les banquiers, fort généreux en paroles, se laissent faire les honneurs de tout, au meilleur marché possible; je ne l'ignorais pas, et m'étais arrangé de sorte que ces messieurs ne fussent pas de la cotisation. J'aurais aussi voulu n'avoir pas cette obligation au public, car il est un peu banquier de sa nature

^ 41,098 fr. 48 cent. En 1822 le procès ne coûu à Béranger que 602 fr. 05 cent.

et s'arroge volontiers des droits sur ceux à qui il ouvre sa bourse. Ceci, je ne l'osais dire alors. Cette souscription, grâce au zèle des jeunes gens, n'échoua pas ; mais peu s'en fallut, et, sans M. Bérârd, qui la compléta, j'aurais été obligé d'y mettre du mien.

Après la Révolution de juillet, le comité des secours accordés aux condamnés de la Restauration me fit proposer une rente de six cents francs pour ma part dans les indemnités que donnait le gouvernement. Je refusai : il y avait des victimes dont les besoins étaient autrement pressants que les miens. L'ouvrier, père de famille, qu'on emprisonne, est bien plus à plaindre que l'homme de lettres, qui, même sous les verrous, s'il est un peu isolé, peut encore travailler à sa réputation et à sa fortune.

On sent que je ne parle ici que de l'emprisonnement en France, et non de ce qui a lieu pour les prisonniers politiques de rÂutriche, de la Russie, du pape, des Turcs et autres barbares.

C'est à la Force que V. Hugo * vint faire ma connaissance et m^amena bientôt Sainte-Reuve \ Alex. Dumas' m'arriva aussi, tout resplendissant de son premier succès au théâtre. Leurs visites furent le

^ Marie-Victor Hugo, né à Besançon le 26 février 1802. * Charles-Auguste Sainte-Benve, né à Boulogne-sur-Her, le 23 décembre 1804.

> Né à ViUers4}otterets, le 24 juillet 1803.

prix de tous les combats que j'avais livrés en faveur de la révolution littéraire qu'eux et leurs amis avaient osé tenter et qui n'était, à tout prendre, qu'une conséquence un peu tardive de la révolution politique et sociale. La tendance rétrograde de quelques-unes des idées de cette école, repoussée longtemps par nos libéraux vieux' et jeunes, ne m'avait pas empêché d'applaudir au génie éminemment lyrique de Hugo et d'admii*er les Méditaiions de Lamartine ^ avec qui je ne ïne liai que beaucoup plus tard *. J'avais su un gré infini à M. de Vigny * de composer ses sujets avec autant^d'art que de goût, talent peu commun parmi nous. Je compris toute l'étendue et toute la finesse de l'esprit de Sainte-Beuve, et, avec tout le monde, je prophétisai à Dumas de grands succès dramatiques.

En vain on m'objectait que celte école avait failli souvent à la pensée démocratique qui lui avait livré carrière, que de son sein étaient sorties des insultes à notre gloire, qu'on y avait outragé Napoléon mourant à Sainte-Hélène, qu'on y méconnaissait les services rendus par la philosophie, toutes choses qui devaient me blesser plus que personne. « Mais, r(^-

' Marie-Louis-Alphonse Pt^t de Lamartine, né à MAcon le 24 octo* bre 1790.

> En 1845.

' Alfred-Victor de Vigny, né i Loches, le 27 mars 4799.

pondais-je, chez nous où l'on écrit et parle de si bonne heure, nous débutons toujours avec les idées d'autrui et sans avoir eu le temps de nous rendre compte de leur rapport avec nos sentiments propres, ce qui, par parenthèse, explique les variations de tant d'esprits supérieurs ; or nos romantiques sont tous très-jeunes ; pardonnons-leur donc des erreurs dont nous ne devons demander raison qu'à leui^ nourrices. Ils n'en forcent pas moins notre littérature à exprimer plus franchement les choses modernes, actuelles et toutes françaises, que nous avons trop longtemps rendues, même dans nos assemblées politiques, à l'aide d'emprunts faits à l'antiquité, ou dans un langage ennemi du mot propre, comme celui dont Delille vous offre le modèle. Attendez! en vain ils s'attachent au passé, ils viendront à nous ; la langue qu'ils parlent les conduit à nos idées. x> On ne voulait pas me croire : la prédiction ne s'en est pas moins accomplie. La langue ! la langue I c'est Pâme des iieuples; en elle se lisent leurs destinées. Quand donc, dans nos collèges, enseignera-t-on sérieusement le français aux élèves? Quand y fera-t-on un cours raisonné de l'histoire de la langue, depuis François P' jusqu'à nos jours, non pour expliquer nos auteurs, mais pour expliquer par ces auteurs, échos de leurs siècles, la marche de la langue, ses tâtonnements, ses déviations, ses repos et ses progrès?

Puisque je suis en train de parler langue, je veux dire combien, sous ce rapport, le poëme de Jocélyn^ à part toutes ses autres beautés, me paraît une œuvre merveilleuse. Il y a sans doute un bien grand talent dans la Chute d'un Ange ; mais je n'ai jamais vu comme dans Jocdyn le style que nous nommons racinien entrer profondément dans les détails de la vie intime, presque à tousses degrés. Jamais ce vers ne s'est plié aux peintures et aux narrations les plus difficiles avec autant d'aisance et de vérité, tout en conservant son élégance et son harmonie. C'est là un très-grand progrès pour notre poésie : désormais elle peut tout dire et tout peindre.

Je sais qu'il y a dans Jocelyn des négligences et des longueurs, mais il fourmille d'assez grandes beautés pour faire passer sur quelques taches qu'il serait d'ailleurs si facile de faire disparaître. Si un pareil poëme eût pu nous venir d'outre-Rhin et d'outre-Manche, nous n'aurions pas eu assez de voix pour crier au miracle.

Il est temps de retourner en prison pour quelques heures encore.

La police craignait que ma sortie de la Force ne fût l'occasion de manifestations bruyantes autour de celte maison : comme je les redoutais au moins autant qu'elle, j'avais eu soin de tromper mes amis sur le jour de ma délivrance. Le directeur ne m'en ré-

veilla pas moins de grand matin pour me mettre à la porte j comme il me le dit en riant. Je me troavai libre après neuf mois de captivité^ et me promenai sur les boulevards avec autant d^nsouciance que si je venais de sortir de chez moi, ce qui peut donner une idée de la facilité avec laquelle je puis changer de position. On doit voir que je n'ai pas la prétention de me faire plaindre. Je touchais pourtant à la vieil* lesse.

Cette dernière affaire jeta un nouveau lustre sur ma vie, et, comme la dynastie, par ses fautes, décourageait chaque jour ses serviteurs les plus dévoués et les plus capables, le nombre de ceux qui me témoignèrent de la bienveillance dut augmenter d'autant. J'avais toujours rêvé de Chateaubriand ; quelle fut ma joie, lorsqu'à son retour de l'ambassade de Rome j'appris qu'il désirait me connaître I Le poète qui avait trouvé la chanson si humblement placée devait en effet s'enorgueillir de voir qu'elle avait fini par attirer l'attention de l'auteur des Martyrs et du Génie du Christianisme. C'est la plus haute récompense littéraire que je pusse obtenir. Dans les ouvrages que M. de Chateaubriand a publiés depuis le jour où, pour la première fois, je lui serrai la main, il a témoigné au public de toute sa bienveillance pour

^ Voir la Correspondance (tome I, page 387).

moi. Ce qu'il laissera ignorer, c'est qu'ayant su, il y a deux ans S que j'éprouvais quelque embarras d'argent qui me forçait à des réformes sur le nécessaire, il s'empressa de m'ouvrir sa bourse^ à l'instant où lui-même était contraint de vendre la retraite qu'il s'était créée rue d'Enfer. Je fus tenté d'accepter ses offres, non pour en faire usage, mais pour que nous nous eussions une mutuelle obligation . Je n'en fis rien, parce que j'habite à soixante lieues de Paris, que l'argent coûte cher à envoyer et à renvoyer, et que sans doute aujourd'hui les plaisirs coûteux lui sont défendus comme à moi, à qui ils n'ont guère été permis jamais.

En tète d'un exemplaire de ses Études histœiques dont il me fit présent, l'auteur de René a écrit à l'auteur de la Bonne Vieille un couplet que je veux copier ici :

Ainsi que tous j'ai pleuré sur h France ; Mtes un jour aux fils des nouveaux preux Que je parlai de gloire et d'espérance A mon pays quand il fut malheureux.

Rappelez-leur que l'aquilon terrible A ravagé mes dernières moissons ; Faites revivre, au coin d'un feu paisible.

If on souvenir dans vos nobles chansons.

A ce litre de gloire, que je tiens à conserver, que ^ En 1838, quand Déranger quitta la Grenadière.

ne puîs-je joindre quelques lettres de mon illustre et excellent ami Lamennais, qui, ainsi que moi, voudrait tant que nous pussions achever de vieillir ensemble 1 On trouverait aussi dans ses lettres la preuve que, partis souvent des points les plus opposés, des hommes de cœur peuvent venir faire un jour alliance sous les bannières de la patrie et de Thumanilë. Raison puissante pour que, dans les luttes d'opinion, on ne se laisse jamais aller à la haine ni aux injures contre les individus, dès qu'on peut voir en eux des adversaires de bonne foi. Si un mauvais cœur, bel esprit sans doute, a dit : « Conduisonsnous avec nos amis comme s'ils devaient être un jour nos ennemis ; » un homme de bien a corrigé ainsi cette horrible maxime : « Conduisons-nous avec nos ennemis comme s'ils devaient être un jour nos amis; » et c'est ce que je me suis souvent dit. Quant au mot d'ennemi, je l'emploie parce qu'il m'est offert là, car je n'ai donné ce nom à qui que ce soit. Au contraire aurais-je pu donner le nom d'ami à trop de monde, si j'avais été de nature aie prodiguer et à céder à toutes les avances.

J'ai eu même la réputation de me refuser à presque toutes les invitations qui m'arrivaienl de tant de côtés. Les grands seigneurs de l'ancienne noblesse qui soutenaient l'opinion libérale n'ont, entre autres, jamais pu m'atlirer chez eux, et je disais un jour au

respectable M. de la RochefoucaulcI-Liancourt^, qui avait la bonté de m'en faire reproche : « Monsieur le duc, ce n'est pcnnt, croyez-moi, une ridicule humeur démocratique qui m'empêche de me rendre à vos instances. Je sens l'honneur que vous me faites ; mais j'ai un dictionnaire différent de celui qui est en usage dans vos salons. Jusqu'à ce que j'eusse feuilleté le vôtre, je ne serais chez vous qu'un sot ou qu'un muet. » J'ai, en effet, eu l'habitude de me soumettre aux manières et au ton de ceux chez qui j'allais; sauf à n'y pas retourner quand le travestissement me coûtait trop. J'aurais pu dire aussi au duc que je n'ai jamais été à mon aise avec les gens que je ne connais pas, au moins de nom. Ils me préoccupentjusqu'à ce que je les aie devinés et m'ôtent toute liberté d'esprit. M. de la Rochefoucauld se rendit si bien à mes raisons, que, voulant me prier, en 1818, de faire une chanson pour fêter, à Liancoort, le départ des troupes étrangères, il me demanda rendez-vous chez moi ou dans un café. On peut croire que je me hâtai de l'aller trouver chez lui. Je

^ François-AIexandre-Frédéric de la Rochefoucauld-Liancourt, né le 11 janvier 1747, mon le 27 mars 1827, fils du duc d'Estissac. Le père de Béranger, en Anjou, avait été un instant notaire d'une des justices seigneuriales de la duchesse d'Estissac. On sait quel triste éclat eurent les funérailles du vieux dac de la Rochefoucauld. La foule qui avait vouln porter sa bière fut chnrgée par la gendarmerie et le cercndl tomba dans la boue.

pensais à traiter ce sujet ; je lui promis que, si la chanson se faisait, il en aurait Tétrenne à sa fête patriotique. Aussitôt que la Sainte Alliance des peuples fut terminée, je la lui envoyai, ce qui me valut de grands remerciments. Comme il était un des administrateurs des hospices, je fis ce méchant distique :

y ai fait pour certain duc un chant qui n'est pas mal ; Je suis sûr désormais d*un lit à Tbôpital.

Le lit à l'hôpital n'était pas encore à dédaigner.

Nos libéraux, anciens nobles, malgré la suppression volontaire des titres et même de la particule, n'en restèrent pas moins, presque tous, un peu ducs, marquis et comtes, etj'ensaisun qui, tout en préconisant la loi agi*aire, qui coûte moins à prêcher que l'aumône à faire, a intenté de bons petits procès à ses voisins pour la conservation de servitudes féodales depuis longtemps avariées.

Plusieurs grands seigneurs de fabrique impériale *, pauvres lunes éteintes depuis la chute du soleil, n'avaient pas une morgue moins plaisante : il n'y manquait qu'un peu de faveur de cour pour en faire de l'insolence, ce qui ne m'empêcha pas d'en voir quelques-uns fort polis avec moi après les journées de Juillet. Pendant la Restauration, ils n*auraient

* Voir dans les Chansons fosthumes la pièce ënergicpie qui a pour litre la Saint-Napoléon,

Uk BIOGRAPHIE. 249

osé me parler, de peur de se compromettre ; mais, Charles X tombé, je pouvais quelque chose, et ces messieurs cherchaient partout aide et conseil pour reconquérir leurs grandeurs éclipsées, à ce point que plusieurs se sont faufilés au faubourg Saint- Germain pour y faire ratifier leurs titres nouveaux par l'ancienne noblesse. Les infidélités que ces no* blés récents ont faites à leur origine plébéienne m' ont rendu moins tolérant pour eux que pour ceux qui devaient leurs préjugés au vieux sang et à l'éducation. Je crois que la nation entière en jugeait ainsi. Passant à Gompiègne, que TEmpereur et sa cour venaient de quitter; nous étions, je crois, en 1808^ ; je rencontrai sur la route une vieille paysanne qui, d'une figure joyeuse, m'aborde et s'écrie : ' « Âh I monsieur, je l'ai vu enfin I — Qui donc? lui disnje, feignant de ne pas le deviner. — L'Empereur I l'Empereur I réplique-t-elie. Il m'a saluée. Il salue tout le monde. Ce n'est pas comme ces seigneurs qui sont auprès de lui. On voit bien que ceux-là ne sont que des parvenus. » La pauvre femme ne voyait pas un parvenu dans l'homme que la gloire avait élevé si haut. Le peuple non plus; mais, sauf les grands noms militaires, il estimait bien peu les personnages de celte cour si brillante, où cependant figuraient de

^ Au mois d*avril IStO. (Voir la Correspondance, 1. 1, p. 121 .)

hautes capacités et grand nombre de vieilles illustrations nobiliaires.

La Fayette*, homme rempli d'une bienveillance égale pour tous, au moins en apparence, s'était pui^ parfaitement des prétentions de sa caste. Si on reconnaissait en lui le grand seigneur d'autrefois, c'était peut-être au trop de soin qu'il prenait pour le faire oublier. Malgré les marques d'amitié qu'il ne cessa de me donner, je n'ai jamais été le visiter à son château de Lagrange, où tout le monde voulait avoir été, quelque invitation qu'il ait eu la bonté de me faire, quelque instance que Manuel ait mise pour m'y conduire, et je soupçonnai qu'au fond du cœur le général m'en a un peu gardé rancune. Pourquoi ne ferais-je pas un aveu? Je doutais de sa capacité politique et lui reprochais de n'avoir pas imité, aux derniers moments de l'Empire, le noble exemple donné par Garnot\ Je savais que dans les Gent-Jours de sages patriotes, et entre autres Dupont (de l'Eure), croyaient avoir eu de graves reproches à lui faire. Tout cela contribua peut-être au refus d'aller à Lagrange. Puis je sentais que, dans ma position^ l'ap-

* Harie-Jean-Paal-Rodi-YTes-Gilbert Hotier, marquis de la Fayote» né à Cbayagnac (en Auvergne) le 6 septembre 1757 et mort à Paris : le 19 mars 1854.

* Lazare-Nicolas-Marguerite Carnol, né à Nolay (Bourgogne), le 1 3 mai 1753, mort en exil, à Magdebourg, le 2 août 1833.

MA BIOGRAPHIE. 25i

procher trop, c'était m'enrôler, ce qui ne convenait point ^ mon allure indépendante. On m'en a blâmé, sans doute. Je me blâmais moi-même et malgré ce que je viens de dire^ nul plus que moi n'a reconnu la pureté des intentions de la Fayette et les immenses services qu'il a rendus à la liberté. Mais j'obéissais à mon instinct.

En tout temps, j'ai trop compté sur le peuple pour approuver les sociétés secrètes, véritables conspirations permanentes qui compromettent inutilement beaucoup d'existences, créent une foule de petites ambitions rivales et subordonnent des intérêts de principe aux passions particulières ; elles ne tardent pas à enfanter les défiances, source de défections, de trahisons même, et finissent, quand on y appelle les classes ouvrières, par les corrompre au lieu de les éclairer. Â tout ce que j'avance ici je pourrais apporter des preuves; j'ai su tout ce que ces sociétés ont fait, ou j'en ai su du moins assez pour affirmer qu'elles ne peuvent convenir qu'à des peuples opprimés par l'étranger. Sans Futilité dont la Fayette put croire que sei^it un jour cet entourage politique^ ce grand citoyen eût sans doute pensé comme moi, qui, non-seulement refusai de faire partie des Car-^ bonariy mais tâchai de détourner plusieurs de mes amis, et Manuel entre autres, d'entrer dans cette association. La Révolution de 1830 a prouvé que, dans

un pays où les mœurs, sous quelque régime que ce soit, assurent toujoursunecerlaine somme de liberté, on n'a besoin ni de sociétés secrètes ni de conspirations pour qu'à son jour le peuple montre sa volonté. La Société Aide-toty le dd t'aidera^ qui agissait ostensiblement, a seule ^ rendu de véritables services à notre cause ; car, en dépit de tout ce qui a été dit et écrit par les l^itimistes, aucun complot, aucune afBliadon secrète nja présidé à la généreuse insurrection qui renversa la branche aînée des Bourbons : j'ai vu même des gens bien surpris que la victoire eût été obtenue sans eux. On peut m'en croire, moi qui étais si bien placé alors pour en être instruit, et qui suis si bien placé aujourd'hui encore pour dire toute la vérité. Le gouvernement de Charles X a seul conspiré contre lui-même à ce moment-là, ce qui ne veut pas dire pourtant que depuis longues années certaines ambitions n'eussent formé des projets et préparé un plan de conduite. En 1824 ou 1825, le duc d'Orléans disait à un de mes amis : « Arrive ce qu'il voudra , je ne quitterai plus la France, à moins qu'on ne m'en chasse. » Peu de temps après ce mot, qui laisse entrevoir tant de choses, M. de Talleyrand assurait à ce même ami que par les relations qu'il avait conservées avec les

^ M. Guizot a cité ce passage dans ses Mémoires.

tories anglais il était certain qu'une révolution en France ne serait pas vue de mauvais œil si elle s'arrêtait à un changement de personnes. Il y aurait peutêtre eu là de quoi faire hésiter ceux qui poussaient à cette résolution 9 si Charles X ne l'eût rendue inévitable.

Ceci m'amène à parler de M. de Talleyrand ' et du peu d'occasions que j'eus de mesurer cet homme à sa renommée. 11 avait exprimé plusieurs fois le désir de me rencontrer. « Que ne l'invilez-vous à dîner? lui disait un de mes amis, qui savait qu'en penser. — Je suis trop grand seigneur pour me faire refuser, » répondit-il en souriant. Il demanda à Laffitte* de le faire diner avec moi : c'était au commencement de 1827. Je pus enfin voir à mon aise ce personnage si curieux à observer. Aussi, d'abord, je fus tout yeux et tout oreilles. Il savait que, plusieurs années avant, sollicité indirectement par quelqu'un du pouvoir de faire une chanson contre lui, j'avais répondu : « J'attends qu'il soit ministre. » Il ne m'en

* Charles-Maurice de Talleyrand Périgord, né à Paris en 1754, mort le 17 mai 1838. (Voir dans les Lettres d*un voyageur ie George Sand celle qui a pour titre le Prince. C'est le tableau émouvant de la fm d'une existence qui a si justement attiré Fatteution et encouru les rigueurs de l'histoire.) C'est en 1868 que pourront paraître les Mémoires de Talleyrand, déposés pour trente ans en Angleterre.

* Jacques Laflitte» né à Bayonne le 24 octobre 1767, mort à Paris Ie36mail844.

estimait pas plus sans doute et s'embarrassait fort peu également des préyentions qu'il devait croire que je nourrissais contre lui, si tant est qu'il vît autre chose en mon humble individu qu'un objet de simple curiosité. Il se fît charmant pour moi et s'empressa de me parler politique ; c'est en cherchant à répondre à des réflexions malignes sur le compte du duc d'Orléans, aujourd'hui roi, qu'il me dit ce mot tant répété: c( Ce n'est pas quelqu'un, c'est quelque chose, d Après plusieurs rencontres, je pus me convaincre que, si on lui avait prêté des mots spirituels, il pouvait en prêter bien davantage aux autres. L'esprit, chez lui, n'était que la parure d'un grand bon sens se résumant sous une forme brève et piquante. On aurait ignoré son âge et les différents rôles qu'il a joués, qu'on eût pu le deviner à tout ce qu'il y avait d'expérience dans ses paroles, relevées par ce ton parfait des gens de bonne société qui ont traversé des révolutions, que n'effarouche jamais le mauvais ton des autres. Il faut dire que sa position lui donnait un immense avantage dans les salons. A toute question, il prenait le temps de répondre ; il s'était fait oracle» et c'était ainsi qu'on l'interrogeait, attachant une pensée à son silence, qui souvent n'était que de l'ennui ou de la paresse, son vice favori. En somme, il n'avait rien d'élevé, rien de profond, rien de généreux ; parfaitement égoïste, il n'a jamais eu que son

intérêt privé pour unique mobile même de ses actes politiques, ce qui sufGt pour démentir la réputation de grand homme d'État qu'ont voulu lui faire ceux qu'avaient éblouis ses vieux titres et son luxe princier *.

Je n'en dirai pas plus de ce personnage, qui appartient à l'histoire. Ceux qui écriront sur notre époque ne manqueront pas, je l'espère, de réduire la prétendue capacité de Talleyrand à ses justes proportions, et de flétrir à jamais ce ci-devant évêque, grand seigneur, qui trahit la France et Napoléon, dont les bienfaits avaient créé sa haute position, et qui se fit payer, en 1814, le désastreux traité de Paris, signé à la grande surprise des étrangers euxmêmes.

Je n'ai plus rien à dire de moi qui puisse servir

' An congris de Vienne, il joua d'abord un rôle si blessant pour son amour-propre, qu'il voulait quitter la partie; c'est M. de la Besnardière *, dont la réputation est grande encore aujourd'hui aux affaires étrangères, qui lui suggéra de demander, par une note, quel seraîi le pied de paix de FAutriche si l'on cédait aux prétentions enyahissantes de la Russie du côté de T Allemagne. Le conseil aulique, consulté, déclara que, dans ce cas, quatre cent mille honunes seraient nécessaires à l'empereur, qui s'épouvanta, ainsi que plusieurs autres princes. De ce moment H. de Talleyrand ressaisit de Tiiifluenceau congrès, mais il se garda bien de l'employer, autant qu'il Feût pu, au profit de la France. Je tiens ceci de la Besnardière lui-même. Ce n'est pas le seul service de ce genre qu'il ait rendu au plus paresseux des hommes. (NotedeBéranger.)

* Jeui*B«ptiste Gonei, comte de la Besnardière, né i Péricrs, près de ConUnces, le- 1** octobre 1766, mort à Paris le 30 avril 1843.

d'enseignement à ceux qui suivent la carrière que j'ai quittée à cinquante-trois ans.

Constamment lié avec les principaux chefs du parti libéral, j'ai contribué comme eux et plus que beaucoup d'entre eux aux événements de la Révolution de juillet 1830. Après le triomphe du principe populaire^ sur le principe légitimiste, je crus mon rôle terminé, ma tâche remplie. Il me sembla qu'un temps de repos était nécessaire à la nation pour juger son œuvre; et, quant aux hommes que le pouvoir allait enivrer ou étourdir au moins, je reconnus, dès les premiers jours, que je n'avais rien à faire auprès d'eux. J'allai les attendre dans la retraite, où plu* sieurs ne pouvaient manquer de me venir retrouver bientôt.

Beaucoup de mes amis auraient désiré que j'aspirasse aussi aux honneurs du pouvoir. En laissant de côté l'obstacle du cens, que je ne puis payer, pareille prétention n'allait pas à un homme qui a su de bonne heure reconnaître ce qu'il y a de faiblesse dans son caractère et avouer ce qu'il y a de superficiel dans son instmction. Le pouvoir est un instru-

^ Le rôle de Béranger est expliqué tout entier par cette courte phrase. U est de ceux qui ont pensé que i 789 a inauguré une ère nouvelle et que la Restauration de 1814, imposée par Tennemi, était la négation de la Révolution de 1 789. L'histoire de France lui a ilonné raison. Rien ne peut durer chez nous que ce qui relève de 1789.

ment difficile à manier, dont il faut longtemps apprendre à se servir avant d'en user bien. Or j'étais à l'âge où l'on n'apprend plus qu'à se mieux rendre compte chaque jour de tout ce qu'on ignore *.

* On ne doit pas oublier ce couplet de la chanson : A mes amis devenus ministres.

* Sachei pourtant, pilotes du royaume.

Combien j'admire un homme de vertu, Qui, regrettant son hôlel ou son chaume.

Monte au vaisseau par tous les vents battu.

De loin ma voix lui crie : Heureux voyage I Priant de cœur pour tout bon citoyen.

Sa doctrine était qu'on ne doit pas refuser, à cause de ses opinions, des fonctions où Ion peut être utile. En 183G, lorsque M. Pierre Leroux songea un moment à demander une place de bibliothécaire, Béranger écrivait à H. Jean Reynaud (Coirespondance^ t. II, p. 375) :

« Votre lettre m'était inutile, comme justification ; je savais tout ce que vous pouviez me dire, et je vous avoue que, d'après ma manière de voir, ce n'eût été que dans le cas d'une conduite opposée que vous auriez eu besoin de vous justifier à mes yeux. Si j'ai tout refusé, c'est que je ne suis plus propre à grand'chose. De plus, il y a dans ma situation de républiciin travaillant à faire un roi par intérêt patriotique, par calcul de raison, une singularité qu'il fallait sanctionner par une vie désintéressée, qu'on s'obstine toujours à méconnuitre chez ceux qui s*u(ilisent dans les emplois. Hais vous ne sauriez croire avec quel regret je vois les gens capables et honnêtes refuser les fonctions oi!li ils pourraient rendre service à la nation. Sous le ministère Martignacy on parlait d'appeler Dupont (de l'Eure) à la Cour de Cassation; vain bruit, sans doute ! Je lui écrivis qu'on ne devait, à aucune époque, sous aucun gouvernement, refuser de rendre la justice au pays. Un médecin qui consulterait sonopinion pour servir les hôpitaux vous paraîtrait-il homme estimable? Non, certes; et pourquoi donc le savant n'irait-il pas au poste où ses lumières s'utiliseront au profit de tous? Nous avons une morale bien étroite, mon cher enfant, et notre intelligence moderne est furieusement faussée encore par les exemples de

S'il m'esl arrivé, dans quelques circonstances, d'avoir Tavanlage de la perspicacité et du calcul sur des hommes beaucoup plus éclairés que moi, je sais que je ne l'ai dû qu'à ma position particulière : agissant peu, complètement dégagé d'intérêt personnel et de toute arrière-pensée ambitieuse, il m'a été facile de voir quelquefois plus juste et plus loin que des esprits qui m'étaient infiniment supérieurs, mais qu'agitaient des désirs ou des passions que je n'avais pas. Il n'est pas jusqu'aux nobles ambitions, celle de la popularité, par exemple, qui ne puissent troubler l'entendement le plus sain. Qu'on ne s'y trompe donc point : l'avantage que j'ai eu sur beaucoup d'autres, c'est de n'avoir rien élé et de n'avoir presque rien fait. Il faut laisser les sots se prévaloir d'un pareil bonheur.

yertu si vertu il y a, donnés par les castes antiques. Là, selon moi, est une source féconde d'erreurs qui me ferait crier comme H. de Morogues contre les études grecques et latines, si fort en contradiction avec ]a société comme Ta faite le christianisme. »

Une autre fois, en 1840, quand M. Trélat concourut pour obtenir un poste de médecin d'hôpital, il lui disait : « Le premier devoir de rhonnêtc homme est de rendre utiles à ses semblables les facultésqu'il a reçues du cieL L'homme capable d'enseigner doit accepter la chaire qu'on lui offre ; l'homme capable déjuger doit accepter la magistrature ; le médecin doit même offrir ses soins oii il les voit nécessaires, i

Mais il voulait qu'on ne s'attachât ps aux fonctions et aux pbces jusqu'à sacrifier l'indépendance de sa pensée et à garder pour soi les vérités que l'on sentait le besoin de produire au jour. C'était aux gouvemcmenls à se servir de tous les hommes capables et à respecter en eux les services rendus à leur patrie

Mes jeunes amis les républicains, trompés également sur ma capacité et cherchant une garantie pour leurs principes, voulaient aussi que je tendisse la main à quelque portefeuille. « Quel ministère voulez-vous qu'on me donne? — Celui de Tinslruction publique. — SoitI une fois là, je fais adopter mes chansons comme livre d'étude dans les pensionnats de demoiselles. » Et, à ces mots, mes jeunes amis de rire eux-mêmes de leur folle idée*.

Le nouveau gouvernement me fit faire les offres les plus honorables; mais je les repoussai, n'étant pas de ceux que tentent les sinécures ; car un travail obligé ne pouvait plus me convenir et j'aurais rougi, ayant assez pour vivre du produit de mes petits volumes, de puiser des pensions dans le coffre que la nation se fatigue à remplir chaque année. Je tiens surtout à honneur de n'avoir jamais été à charge à mes concitoyens, et la preuve que ce n'est pas par puritanisme, fausse vertu qui m'irait si peu, c'est que, comme je l'ai déjà dit, je n'ai jamais hésité, même depuis 1830, à recourir à la bourse de ceux de mes amis riches ' qui n'étaient pas des personnages politiques.

^ Ceux qui, en diverses ciroonsUnces, ont blâmé Béranger de sa persistance & ne vouloir d'aucun emploi public l'auraient blâmé bien plus encore s'il en avait accepté un.

* Entre auli*es M. Decleixi, qui aida Béranger à faire du bien.

Je veux rapporter ici une des plus flatteuses récompenses accordées à mon patriotisme. Le vendredi de la grande semaine ^ une dame que je ne connaissais pas et que je n'ai jamais revue, traversant la foule qui encombrait les salons de Lafïîtte, arrive jusqu'à moi et m'offre un immense drapeau tricolore : « Monsieur, me dit-elle, j'ai passé la nuit à le faire préparer. C'est à vous, à vous seul que j'ai voulu le remettre pour que vous le fissiez replacer sur la colonne. » Touché jusqu'aux larmes, tout en remerciant cette dame, j'insiste pour que l'hommage du drapeau soit fait aux députés assemblés ; « Non, non, reprend-elle, c'est à vous, à vous seul. » Et elle disparaît.

Ce drapeau fut immédiatement arboré sur la place de la colonne Vendôme par les jeunes gens qui se trouvaient témoins de cette scène.

Moi, qui ai reçu et qui reçois encore tant de témoignages de Faffection populaire, il n'en est pas dont le souvenir se réveille plus souvent en moi que celui de cette dame et de son drapeau. Puisse-t elle me survivre pour voir un jour ici le témoignage de la reconnaissance que je lui ai conservée !

Pour n'être pas exposé à des instances embarrassantes et aussi parce que je hais de me mettre en évi-

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dence sans nécessité, je crus devoir refuser de me rendre auprès du nouveau roi, qui plusieurs fois me fit exprimer le désir de me voir, et même de me remercier, mot que je mets sous la responsabilité de deux de mes amis, Laffitte et Thiers. A celte occasion, ayant répondu, en plaisantant, que j'étais trop vieux pour faire de nouvelles connaissances, on a attribué mes refus à mes opinions : on s'est trompé. Je n'avais jamais vu le duc d'Orléans, mais je le savais homme d'esprit et de sens; devenu roi, il ne pouvait ignorer que, tout en contribuant aux déterminations dont il avait été l'objet dans les moments qui suivirent la victoire du peuple, je n'en étais pas moins nourri de pensées républicaines ; mais que, patriote avant tout, j'avais cru nécessaire de transiger avec des circonstances impérieuses de salut public. C'était en moi le résultat de quinze années de réflexions. N'ayant jamais pris d'engagement avec aucun parti, car je n'ai jamais été homme de parti, mais homme d'opinion, j'étais complètement libre à cet égard. Mon républicanisme ne pouvait donc m'erapêcher de me rendre auprès du prince, qui, sur l'objection que Laffitte lui en avait faite, répondit, en souriant sans doute : « Je suis républicain aussi, w Ce que je redoutais, si je lui étais présenté, c'étaient ses instances pour me faire accepter des honneurs ou des pensions. Les rois, si nouveaux

qu'ils soient, n'aiment pas qu'on les refuse en face. Le refus de l'aller voir ne devait passer que pour de la sauvagerie ; le refus de ses faveurs eût pu paraître de routrecuidance. Je n'avais d'ailleurs nulle envie de donner de l'éclat à ce que l'on a bien voulu appeler mon désintéressement.

Après tout, à quoi pouvait servir une ou plusieurs conversations entre deux hommes placés si diversement et arrivés tous deux à l'âge où les idées sont d'autant plus tenaces qu'elles ont l'orgueil de leur durée? Il est à croire que le roi et le chansonnier ne se seraient pas entendus, si bienveillant que l'un eût voulu se montrer, si poli que l'autre se fût fait un devoir de paraître. Me serais-je posé en conseiller de la couronne? Mais, si mes amis, devenus ministres, n'écoulaient déjà plus mes trèshumbles remontrances, un roi eût-il été tenté de les accueillir? Il en eût ri; c'eût été un de ses bons jours. La réflexion m'eût fait rire moi-même du sot rôle que j'aurais essayé de jouer et que tant de niais ont été prendre, avec le succès que nous savons tous.

Ceux qui alore voulaient me lancer à la cour disaient : c< On est admis sans façon ; on y va en bottes. — Bien I bien I répondais-je, des bottes aujourd'hui, des bas do soie dans quinze jours. »

Tout cela n'a coûté qu'à ma curiosité, car, pour

un observateur, quel spectacle dut offrir cette cour nouvelle I

Je me suis également tenu loin des honneurs littéraires, et, entre autres raisons qu'il m'a fallu trop souvent répéter, afin de ne pas donner un exemple nuisible à la liberté du genre qui m'a été si favorable, qu'on me pardonnera d'en exagérer un peu Timportance. Que bien faire la chanson soit un titre académique, les chansonniers ne seront-ils pas tentés de se faire les serviteurs du pouvoir pour arriver à rinstitut, devenu une des antichambres de la pairie? Le peuple peut encore avoir besoin de satire chantée, et moi, je ne serais pas fâché d'avoir des successeurs.

Un moment bien choisi pour essayer d'entrer à l'Académie, c'était lorsque, dans la dernière année du règne de Charles X, M. de Chateaubriand \ par une démarche d'extrême bienveillance (nous nous connaissions encore fort peu), vint m'engager à prendre place parmi les candidats à la première vacance. Alors ma nomination eût pu avoir une signification politique utile, ainsi que le prouvèrent les injures que cette démarche, si honorable pour moi, attira à M. de Chateaubriand de la part d'un journal.

* François-Angusle, vicomte de Chateaubriand, né à Sainl-Mâlo, le 14'8eptembre 1768, est mort 5 Paris le 4 juillet 184^.

Je ne cédai pourtant point aux vives instances du grand homme qui s'offrait à me servir de parrain, si je puis m'exprimer ainsi.

Depuis la Révolution de juillet, je dus voir dans mon admission à l'Académie, si toutefois ce corps eût daigné m'admettre, l'obligation d'assister à des cérémonies publiques, d'y porter l'habit brodé, de prononcer, l'épée au côté, des discours d'apparat, en présence d'un nombreux auditoire, et d'avoir trop souvent à combattre des brigues comme celles qui ont affligé Constant sur son lit de mort ou repoussé jusqu'à trois fois notre grand poëte Hugo. « Mais, m'ont répété des académiciens eux-mêmes, qui vous force à subir tous ces ennuis? Faites comme nous, qui ne mettons presque jamais le pied à l'Académie. » « Et voilà justement ce que je ne puis comprendre. Quoi! messieurs, négliger les devoirs qu'impose un honneur sollicita 1 Non, cela me serait plus pénible encore que l'accomplissement de ces devoirs, dont mon caractère finirait peut-être par me rendre esclave. » Autant que ma conviction l'a permis, j'ai toujours cherché à mettre ma position d'accord avec mon humeur et mes goûts, règle beaucoup moins observée qu'on ne serait disposé à le croire. Plus j'ai vieilli, plus j'ai éprouvé le besoin d'une entière indépendance, ce qui doit me faire redouter d'appartenir à un corps quelconque. Je ne puis penser que seul,

et je commence même à ne savoir guère plus vivre qu'en tète à tète avec mes pensées, quand mes vieux amis ne sont pas là.

Malgré l'inconcevable popularité qui s'est attachée à mon nom, malgré les suffrages de tant d'hommes supérieurs et les louanges qui m'ont été prodiguées jusque sur le théâtre, qu'on ne croie pas que je me dissimule l'inconvénient pour moi de n'être pas de l'Académie. J'y perds aujourd'hui la considération particulière qu'elle donne à ceux qui en font partie, n'importe à quel titre; et ma mort sera privée des honneurs solennels ^ qu'elle décerne à ses membres défunts, honneurs dont fait semblant de rire tel qui les envie et que le public est loin de regarder d'un œil indifférent. Qui sait même si ma conduite, mal interprétée, n'indisposera pas l'Académie contre ma mémoire, si peu que ma mémoire doive me survivre? J'ai aimé trop sincèrement les lettres pour ne pas le craindre; et celte crainte, j'hésite d'autant moins à l'exprimer ici, qu'elle répond à ceux qui m'ont accusé de ne pas aspirer au fauteuil pour me singulariser. Aujourd'hui, où on n'estime que la singularité qui profite, j'aurais fait un mauvais calcul. Au reste, je le déclare, si je n'ai pas toujours reconnu l'utilité

^ Il n^est pas de funérailles qui\daDS ce temps-ci, aient été menées avec une plus grande pompe populaire. On n'cmbliera pas le mouTement national du 1 7 juillet 1 857 .

de rÀcadémîe française, personne ne rend plus justice qne moi désormais à cette fondation de Richelieu. La preuve en est dans le reproche que je n'ai cessé d'adresser à ses membres, au nombre desquels j'ai compté et compte encore tant d'amis, de ne pa6 Utiliser la puissance qu'dle peut leur donner à une époque d'anarchie littéraire, où la langue a besoin d'ime tutelle large et intelligente pour résister aux barbarismes du barreau, du journalisme et de la tribune. N'a-t^-on pas été jusqu'à voulmr remettre le patjîs efi honneur I les académiciens ne devraient pas l'oublier. Ainsi que le royaume^ la langue avait besoin d'unité, et c'est pourquoi ce grand ministre, éminemment nationaU fonda l'Académie française.

Quant à moi, que la langue a toujours vivement préoccupé, en dépit ou plutât par suite de mon ignorance, je l'avoue, je préférerais à l'annexion de la Belgique et des provinces rhénanes à la France de voir l'Académie, aidée de toutes les classes de l'Institut, produire enfin un gi^nd et beau dictionnaire %

^ Lettre à M. Paul Ackenmnn {nùti insârée dam to Correspondance).

« Tours, le 7 leptembra 1938.

<r Je regrette, monsieur, que votre court séjour îd ne m'ait donné le temps de vous dire tout te bien que je pense de votre opnscuk. H m'a fallu le relire pour l'apprécier complètement. On vous saura gré d'avoir remis sous nos yeux Téloge que J. du Bellay a fait de notre

révisé tous les dix ans^ distribué gratuitement à

langue» lonqa'elle n'était encore que la kngae de Harot e( de Rabe* bie. Maia, plm que cette exhumation, j'estime les observations dont TOUS l'avez accompagnée. Vous ne tous contentez point de donner des préceptes de goût, des preures d'études sérieuses, des marques d'un gnnd sens ; tous exprîmei tout cda dans ce style pur, dair, logique, dont nous ne nous sommes que tropécartéset vers lequel tous sèonblet destiné à nous tracer un chemin de retour. Je tous en remercie d'autant plus que, bien que fort mauTais grammanîen, je n'en ai pas moins un grand amour pour notre belle kngue, qui a toujours été pour moi un objet d observations (diilosophiques, si j'ose me senrir de ce mot ambitieux. Aussi» monsieur» ai-je été bien flatté de ce que vous dites de mes chansons. Je ne savais pas l'orthographe (et j*aTais TÎngt ans alors) que déjà je cherchais à m^iaitier aux perfections du style ; pour cela, j'ai deux fois copié AthaUej malgré toute ma jeune admiration pour le génie dramatique deComeille. Ah ! si j*aTais, à eet âge, trouvé un maître comme tous, que de peines et de tâtonnements il m'eût éfMffgnés I Tout Tieux que me Toici, j'ai toujours un nouTeau plaisir à m'occuper de la langue; à me rendre compte de la marche qu'elle suit; à noter dans mon esprit ks progrte ou les éearts que lui impriment les contemporains. Je tous lai dit : j'ai osé faire un pian de dictionnaire. Je voudrais qu'on se rendit bien compte de toute Timportatice de ce premier des livres d'une nation ; et, quand cette nation est ÔTilisatrice» qu'on reconnût Tobligation de faire le dictionnaire, non-seulement pour ceux qui saTent, mais aussi pour ceux qnilie saTent pas, c'est-à-dire pour les enfants et les étrangers. Ce n'est pas l'Académie française seule qui deTrait être diargée d'un si grand tra- Tail ; tout l'Institut deTrait y prendre part, car j'y Tondrais Tdr à cété de ia définition des mots la définition des choses ; ne conccTant pas qu'on se contente de creuser un canal sans y faire coder autant i*emt qu'il eu peut contenir. Je Toudrais Tmr dans ce dictionnaire la prononciation indiquée, les accents multipliés, pour détromper l'œil, qui suppose toujoun que phisieurs lettres semblables réunies doivent for-* mer une même consonnance ; les L mouillés barrés, chose si nécessaire pour les étrangers ; les vieux mots repris depuis Villehanlouin, avec la date de leur mort. Puisque nous conservons les ouvrages, con-

toutes les administrations grandes et petites, et pre-

servons-en le lexique. Je voudrais enfin des exemples ajoutés à chaque définition, choisis avec grand soin et dans un but d'utilité autant que possible.

« Je pense qu'un pareil livre ne serait pas le double en grosseur du Dictionnaire de l'Académie, dont on peut&nonderle tiers, en dtantles inutilités. Qu'on se rappelle ce que Boileau disait de cet ouvrages! médiocrement conçu et exécuté : Notre dictionnaire va paraître^ mus n'avons plus qu*à nous cacher. C'est pourtant cette oeuvre, dont rougissaient Boileau et Racine, que nos beaux esprits s'obstinent à continuer. Je me demande toujours comment des honmies comme HH. Daunou et Nodier * (et j'en pourrais citer plusieurs autres) peuvent se rendre complices de ce crime de lèse-nation.

« Ah ! monsieur* dénué de coterie et d'intrigues comme yous Tètes, si vous pouvez jamais, à force de mérite, arriver à prendre rang dans le sénat littéraire, et qu'il vous semble qu'il y ait quelque chose de bon dans mes idées, privées de science, puissiez-vous avoir assez de caractère pour les mettre en valeur. Si j'avais eu celte force de volonté qui triomphe de l'inertie et de la routine, je crois que j'aurais tenté d'être de T Académie, pour y introduire le culte de la langue, comme je voudrab le voir régner dans nos collèges, où il est si négligé. J'aurais surtout voulu appeler le gouvemem^t à donner son appui ) cette grande couvre; ce serait à lui de founiir les fonds nécessaires, car il ne s'agirait plus d'une publication commerciale au profit des Quarante ou de leur imprimeur. Je voudrais qu'il y eût dans chaque mairie un dictionnaire et quelquefois plusieurs, suiv.int l'étendue de la commune. J'en voudrais dans chaque établissement public du gouveniement, pour que ce livre, égal en valeur à tous les autres codes, pût être feuilleté par tout le monde. Vous voyez, d'après cela, combien la définition des choses y deviendrait utile et fécondante. Quant à la publication, je voudrais que chaque feuille fût d'abord affichée, pour obtenir les corrections des doctes et même des écoliers, comme autrefois faisaient les vieux maîtres. Mais surtout, je le répète, c'est à l'Institut

* On peut néaumoJDi reprocher i celui-ci son obtUnaUon à repousser roitbograpke due Je Volulre. En fait de langue, la mienne n*a pas le droit de lutter contre celle de tout le monde.

nantplaceà cdtéde nos codes, dont, selon moi, il égalerait alors Tutililé \

toiit entier que je demanderais ce grand travail national. Pour ne citer qtt*un nom, voyez tout ce qu*un homme comme Arago apporterait de lumière à ce phare de notre civilisation, qui pourrait, tous les dix ans, recevoir une annexe, exécutée sur les mêmes bases. Je ne me dissimule pas que vos beaux esprits» qui approfondissent fort peu les choses, traiteront encore ce projet d*utopie inexécutable. Si vous partagez, monsieur, mes convictions en tout ou eu partie, et si vous êtes jamais en position de les faire partager, soyez sûr qu'après la victoire vos collègues de Tlnstilut vous remercieront d'avoir donné à ce grand corps une existence nouvelle, une glorieuse magistrature bien au-dessus du rôle égoïste et mesquin dont il jouit aujourd'hui, à demi paralysé qu'il est. Vous êtes jeune, monsieur, vous avez de l'avenir ; c'est pourquoi je me suis plu à vous répéter ce que je vous avais déjà dit à ce sujet, qui me préoccupe dqpuis si longtemps. La science vous donne uue autorité qui me manque, usez-en pour le progrès universel d'une langue que vous écrivez déjà si bien et qui est celle que toutes les pensées, quel que soit leur berceau, sont obligées de traverser pour se répandre sur le globe. »

^ Bien entendu que je ne parle pas ici d*un dictionnaire comme celui que ces messieurs ne finiront jamais, et qui, dit-on, doit contenir l'histoire des mots. J'entends un dictionnaire à l'usage de toute la nation et des éti*angers qui parlent ou éludient notre langue.

Il est bien entendu aussi que ce grand travail s'exécuterait aux frais du gouvernement, et que, sous la commission, composée de membres choisis dans les différentes class^ de l'Institut, il y aurait un grand nombre de jeunes hommes employés aux travaux préparatoires.

L'Académie française tiendrait la plume dans le travail général. Des épreuves de chaque feuille seraient affichées, avant le tirage, dans les lieux d'instruction publique, comme facultés, collèges, etc., et la commission devrait examiner toutes les observations qui lui seraient adressées sur le contenu des épreuves.

Comme on ne fait plus rien chez nous par pur dévouement, il faudrait que le gouvernement ne ménageât pas l'argent pour cette œuvre

Je n'ai plus que peu de mois à ajoutera celle trop longue notice.

Lors de la révolution de Pologne, comme membre du comité polonais, je fis imprimer une petite brochure, composée de quatre chansons et d'une dédicace à la Fayette. Tous les exemplaires que le bon Perrotin fît tirer à ses frais furent remis au comité, qui en recueillit tous les bénéfices ^

Je ne pus donner mon dernier volume au public qu'en 1833; mais je le fis en lui promettant de ne plus l'occuper de moi. Je savais que je tiendrais parole, à moins de revers trop grands. C*est depuis lors que j'ai tout fait pour rentrer dans l'oubli et reconquérir une entière liberté, car la réputation est aussi une dépendance, parfois même une dépendance assez fâcheuse, ce dont ne se doutent guère les jeunes gens. Passe encore si la réputation était toujours de la gloire I

Attaché de cœur-à des hommes des différents partis qui s'entre-choquèrent après l'établissement de la nouvelle dynastie, affligé des fautes que les uns et les autres multiplièrent à Tenvi^ fatigué de prêcher une trêve qui devait profiler à la France, je m'éloignai du spectacle de ces tristes alternatives.

nationale, qu'il ferjit distribuer gratuitement partout où le serait reconnu. (Note de Béranger,) > Environ 4,000 francs.

MA BIOGRAPHIE. 27i

Passy*, Fontainebleau % Toure', m'ont vu chercher la retraite et le silence, et c'est dans cette dernière ville que j'écris cette notice, que j'achèverai peut* être ailleurs.

Après avoir douté de moi-même toute ma vie, il serait cruel d'avoir à douter des autres avant de mourir. Heureusement j'ai assez étudié le mouvement actuel du monde pour en tirer une conclusion consolante, en dépit des sinistres prédictions que les mécomptes personnels font éclater de toutes parts. Le triomphe de l'égalité se prépare en Europe, et la gloire de ma chère patrie sera d'avoir réclamé la première, au prix des plus grands sacrifices, le gouvernement de la démocratie, organisé par les lois qui sont le besoin de tous. Je puis donc rendre grâce à Dieu des espérances qu'il me donne pour la c^mse que j'ai servie et qui aura mes derniers vœux et mes dernières chansons.

> En 1833.

* En 1835.

» En 1836.

Tours, janvier 1840.

Lorsque Béranger ccrÎTit, non sans beaucoup hésiter, celte histoire de sa vie, si courte et si modeste, il n'eut pas la pensée que Ton y viendrait chercher dçs souvenirs d'un autre genre que ceux qui se rattachaient directement à ses chansons et à son rôle littéraire. C'était déjà beaucoup qu'il se fût résigné à entretenir le public aussi longtemps. N'a-t-il pas dit qu'après leur génie, ce qu'il enviait le plus aux grands écrivains du siècle de Louis XIY, c'est l'espèce d'obscurité dont ils surent envelopper leur existence, ne se faisant pas du bruit de leur nom un besoin de chaque instant et sachant vivre dans le silence avec autant de dignité et plus de simplicité qu'au milieu des applaudissements de la foule?

Nous avons de la peine à comprendre ce dédain, si naturel chez Béranger, et si profondément philosophique, de tout ce qui est le bruit et de ce qu'on appelle la renommée. D avait mis sa gloire à tirer de sa pensée tout ce que pouvait, pour le profit de la patrie et de l'humanité, y. puiser le génie des vers, et il ne concevait pas qu'il y eût de satisfaction à chercher ailleurs que dans l'accomplissement du devoir. Il arrêta donc, aussitôt qu'il le crut possible, les récits de son histoire, et, dans

338 APPENDICE. î

le peu qu'il en voulut écrire, il semble qu'il ait plutôt cherciic I

à empêcher les erreurs et les exagérations qu'à instruire les admirateurs de ses vers et de sa vie de tout ce qu'il avait pu faire ou penser.

La postérité, qui est curieuse de tous les détails de Thistoire des hommes illustres, mais qui ne l'est pas à la manière des contemporains, pour l'amour des anecdotes et par le goût du scandale, appréciera conmic elle le mérite cette Biographie si sagement conçue et si discrètement écrite. Elle y saisira, elle y suivra avec une douce émotion les traces d'un caractère qui a si fort tranché, dans ce siècle-ci, sur les vanités et les ambitieuses faiblesses de la plupart des écrivains de premier ordre.

Mais ce n'était pas à un volume de ce genre que s'attendaient les curieux, qui, au lendemain de la mort de Béranger, recueillaient, de toutes parts, avec impatience, les plus frêles souvenirs de son existence. On pensait que le dictionnaire historique, promis par Béranger dans sa Préface de 1833, avait été exécuté par lui et qu'on y trouverait, comme dans une gdierie de peinture toute pleine de chefs-d'œuvre des maîtres, la série des meilleurs portraits de nos célébrités contemporaines. Dans la préface des Dernières ChansonSy écrite en 1842^ Béranger a dit pourquoi il n'a pas tenu rengagement qu'il avait cru pouvoir prendre en 1833, au moment où il se retirait de la vie. active et du bruit de Paris pour rentrer dans le silence et l'oubli si chers à sa jeunesse.

« Frappé, dit-il, de l'impossibilité d'être toujours suffisamment instruit et par conséquent toujours juste pour les hommes des différentes opinions, soit en raison du pêle-mêle des documents, soit à cause des retours possibles dans des existences non achevées, soit enfin par la faiblesse qu'inspire au peintre son attachement pour quelques-uns de ses modèles, j'ai renoncé à cette tâche pénible et détruit mes premières ébauches.

S'il est doux de casser des arrêts injustes en rectifiant des accusations erronées et trop sévères, combien n'y a-t-il pas à soufiGrir quand, pour être vrai, il faut diminuer au lustre d'une belle vie que la vertu ou une haute intelligence n'a pu préserver de tonte faute ; surtout si Ton est convaincu, comme je le suis, que détruire sans nécessité et au jour le jour les admirations du peuple, c'est travailler à sa démoralisation I »

Béranger s'arrêta donc. Le seul livre qu'il songea sérieusement à écrire, dans sa retraite de Fontainebleau et de Tours, c'était une sorte de traité de morale politique et sociale à l'usage du peuple. D y travailla même assez longtemps, et il n'y renonça que parce qu'il ne se crut pas le talent nécessaire pour disposer les matières dans Tordre et pour les traiter avec le style qu'il jugeait le plus convenables. Sa crainte était réeUement très-grande quand il prenait la plume pour écrire de la prosç, et il ne se croyait nullement propre à y réussir. Dès 1838, il avait donc définitivement renoncé à son histoire des contemporains «élèbres et à son traité de morale conçu à la façon du Don Quichotte de Cervantes. Il était d'ailleurs arrivé près de ses soixante ans, et ce n'est pas à cet âge que lui, qui n'avait guère écrit que des chansons et des poésies longues de deux ou trois pages^ pouvait aisément aborder des travaux d'histoire ou de philosophie. Il se remit doucement à chanter, et en 1840, uniquement pour Caiire une préface un peu soignée au recueil de ses chansons posthumes, il entreprit d'écrire Ma Biographie. Béranger pensait alors que cette prose et ces vers, qui ont été beaucoup grossis depuis ce temps, ne formeraient qu'un volume et qu'on trouverait tout de suite dans les chansons la suite de ce qu'il avait écrit dans son histoire. La prose racontait ce qu'il avait fait jusqu'en 1830; les vers, ce qu'il avait senti depuis .qu'il avait cru que son rôle public devait finir.

Tout ce que Béranger a écrit dans Ma Biographie sur sa

participation à la Révolution de Juillet se réduit à ceci : « Constamment lié avec les principaux chefs du parti libéral, j'y ai contribué comme eux et plus que beaucoup d'entre eux. »

L'histoire dira que, de 1815 à 1830, nul homme n'a fait plus que Béranger pour hâter le moment où a la restauration de l'ancien régime, faite sous la protection des baïonnettes de l'étranger, devait succéder, pour ne plus s'interrompre, la reprise des traditions de la Révolution de 1789. Ses immortelles chansons ont versé dans l'âme de la France ce courage et cette fière espérance qui ont si noblement, en 1830, animé la nation entière. C'est à Béranger plus qu'à personne que reviendra l'honneur d'avoir soutenu jusqu'au bout la lutte et de n'avoir jamais admis de transaction possible entre des principes incompatibles comme le sont ceux de la Révolution de 1789 et ceux de l'ancien régime.

Au jour de la lutte, son rôle fut aussi des plus considérables, et c'est en grande partie parce que le républicain Béranger l'a voulu que la couronne de Charies X fut conGée à Louis-Philippe. Nous n'avons pas encore, après trente ans, une histoire de la Révolution de 1830, écrite indépendamment des événements qui l'ont amenée et de ceux qui l'ont suivie. C'est cependant un assez beau moment de notre histoire nationale, pour que l'envie d'écrire une pareille histoire tente quelqu'un parmi nous. De tous ceux qui y ont touché, c'est M. Louis Blanc qui l'a fait avec le plus de succès ; et c'est dans son livre que nous irons chercher la page où est indiqué le r6Ie joué par Béranger en 1830. Le poète a dit qu'on lui avait fait là sa part un peu trop belle et (pi'il fallait rendre à M. LafBtte l'initiative de la conduite qu'il a tenue; mais Béranger n'a jamais voulu qu'on lui tint compte de rien, .et, si on l'eût écouté, il n'aurait rien fait d'utile en France. Yoici ce que dit

M. Louis Blanc quand il arrive à l'heure décisive où, dans le conflit des désirs qui combattaient pour la légitimité, la repu* blique ou Tempire, M. Laffitte fit décider que les destinées de la patrie seraient remises au duc d'Orléans, roi constitutionnel.

« M. Laffitte s'appuyait alors sur les conseils d'un homme bien supérieur à M. de Talleyrand pour la portée des vues et la finesse de l'esprit. Bérahger avait un coup d'œil trop perçant, une sagpcité trop inexorable, pour être accessible à l'enthousiasme. Quand il vit que le trône de Charles X chancelait, il se demanda tout de suite où était la puissance. Elle était dans la bourgeoisie, et il en aurait, au besoin, trouvé la preuve en lui-même. Poète, s'il s'était contenté de célébrer la grandeur du peuple associé aux souvenirs de la gloire impériale, son génie serait resté longtemps ignoré. Mais, à côté des strophes où il chantait l'Empereur, il avait publié des couplets contre la sottise des rois légitimes et l'insolence des nobles. D s'était fait ainsi adopter par la banque et le haut commerce. De là sa fortune littéraire. Du salon, sa renommée était descendue dans l'atelier, et sa popularité fut immense. Il ne pouvait donc se faire aucune illusion en 1850 sur la prépondérance de la bourgeoisie. Et, comme elle n'avait qu'un chef possible, le successeur du Régent, que d'ailleurs Napoléon II n'était pas là. Déranger devint l'âme du parti orléaniste. D fît peu par lui-même, à la vérité, mais beaucoup par les autres. D ne se mit guère en évidence; mais par ses conseils, religieusement écoutés, il agit fortement sur les meneurs de la bourgeoisie. Sans lui, par exemple, il est douteux que M. Laffitte eût mis à réaliser leur conunune espérance autant de suite et de fermeté.

« Quant aux motifs de cette détermination de Déranger, l'histoire doit-elle les condamner ou les absoudre? Ni l'un ni ^l'autre.

« En soutenant M. Laffitte dans les voies de roriéanisme, Béranger eut soin de le prémunir contre leur royale créature. Craignant la faiblesse de son ami, le prévoyant poète lui recommanda de ne se point laisser faire ministre, et de se réserver, le cas échéant, pour une révolution nouvelle. Le choix de Béranger ne fut donc ni égoïste, ni tout i fait aveugle. Ihis on peut lui reprocher de n'avoir pas compris que, dans un mouvement qui mêlait toutes choses, rien n'était impossible avec de Ténergie. Le peuple, jeté sur la place publique, savait trop peu ce qu'il voulait, pour ne pas donner à ceux qui se seraient mis résolument à sa tête le prix de l'audace inteUigeate et vortueuse. Les grandes actions, api^ tout, ne naissent jamais que d'une folie sublime. Malheureusement ne pas savoir oser est l'écueil des esprits trop pénétrants ; Béranger voulut un roi, tout en se défiant de la royauté, parce qu'il vit clairement et promptement qu'il était plus facile de faire une monarchie que d«tablir une république. D était sincère, il était loyal; mais il fut dupe de sa propre clairvoyance.

«( Le duc d'Orléans eut donc pour lui, dès le lendemain de la victoire du peuple, la puissance des noms et cdle des idées : Jacques Laffitte et Béranger. » Il devint bien vite, avec de tels appuis, le roi Louis-Philippe T.

Gomme Béranger n'a pas pris place parmi les dignitaires de la royauté nouvdle et qu'il a même désiré qu'on ne sût pas qudle part il avait prise i l'établissement de cette. monarchie, il semble étrange qu'un simple chansonnier ait eu, le 30 juillet 1830, un si grand pouvoir, et ce n'est pas son nom que l'on cite d'abord quand on songe à désigner ceux qui alors ont paru jouer le rêle le plus actif, comme MM. Laffitte, Bérard, Audry de Ptiyraveau, Guizot, Thiers, Bande, la Fayette. Rien n'est cependant plus vrai, et quelqu'un qui fut chargé de porter la lettre que Béranger écrivit alors aux membres de la r&iniotf

Lointier, pour leur donner son avis, se rappelle encore bien qudle fut la satisfaction qu'éprouvèrent, en rencontrant ce messager, et M. Thiers et M. Mignet, et ceux qui sortaient alors des bureaux du NationaL D semblait que Toracle eût parlé et qu'il n*y eût plus qu'à faire comme il avait dit.

Béranger est donc bien le préparateur principal et aussi Tun des principaux acteurs de la Révolution de 1830. Il croyait qu'on allait aisément, comme l'a dit sa chanson de 1830 mème^

foire

Du grand et du neuf, Même étendre un peu U sphère

Jh qaatreoTÎngt-Beaf .

Son admirable CoirespondancCy qu'il suffira un jour d'analyser pour écrire, en y joignant quelques pages, Thistoire de sa noble et utile existence, contient diverses lettres qui montrent bien dans quel sens et avec quels désirs il avait agi. U écrit le 31 juillet : a Je ne suis pas orléaniste, et vos amis paraissent disposés à me donner ce nom. Je n'ai le courage d'imposer mes calcids à personne. S'il me fallait diriger un seul homme, surtout s'il était jeune, je ne l'oserais faire dans un pareil moment. Je ne puis rien, je n'ai rien fait : le danger a cessé; je vais partir pour la campagne. Je ne veux pas être en désaccord avec ceux que j'aime et que j'estime, et je n'ai pas l'ambition de les mener. Ge n'est pas de l'égoïsme qui me fait parier ainsi, c'est le sentiment de mon inutilité. »

Et il dit vrai, car, le 16 août, il est allé de nouveau s'établir dans un petit pavillon du village de Bagneux, d*où l'avait fait descendre le 27 juillet le bruit de la première fusillade. Le 19 août il écrit à un ami : « Je n'ai pas de titre pour apostiller

^ * YoTei la Corrnpantlanee, t. Il, p. 38.

344 APi'EiNDlCE.

des pétitions. » Et à un autre : c( Depuis tous ces changements, j'ai si peu obtenu pour mes malheureux protégés, que je commence à douter de mon influence, même sur mes amis. »

Mais qu'on nous laisse ici placer une autre lettre presque entière, Tune des plus précieuses qu'on ait pu recueillir, celle où le glorieux poète, au jour même où il voit s'accomplir sa cinquantième année, explique simplement et respectueusement sa conduite à la tante qui a veillé sur son enfance et aux belles leçons de laquelle il doit une partie de ses vertus.

« Te dire qu'après un pareil événement il règne ici et en France une satisfaction complète, tu ne le croirais pas. Ce qu'il y a d'incontestable, c'est qu'il y a au moins unanimité de haine contre toiit ce qu'on a renversé, s'il n'y a pas unanimité d'amour pour ce qui le remplace ; le peuple s'est admirablement conduit. La difficulté est de ne pas gâter ce qu'il a fait, et c'est à quoi travaillent les partis, chacun de son côté. Quant à moi, qui n'ai pas été sans influence dans les moments décisifs, ma conscience ne me reproche rien de ce que j'ai pu aider à faire. Quoique républicain, et l'un des chefs de ce parti, j^ai poussé tant que j'ai pu au duc d*Orléans. Cela m'a même mis en froid avec quelques amis ; cependant leur confiance m'est restée, parce qu'ils m'estiment et qu'ils ont la preuve de mon désintéressement. Laffitte ayant vanté beaucoup le peu que j'ai pu faire au duc d'Orléans, qui l'a su de plusieurs autres côtés, il a exprimé le désir de me Toir et de me recevoir; mais j'ai cru nécessaire de me tenir à l'écart, et j'ai déclaré, pour éviter toutes les avances, que je ne voulais rien, absolument rien. Mes amis, qui tous sont devenus puissants, se trouvent assez embarrassés de moi. Sous ce rapport, ma popularité, ma réputation littéraire, tout semble, en effet, nécessiter quelque marque de bienveiUance publique ; mais j'ai dû consulter mes goûts, obéir à mes principes, surtout donner à mes jeunes

APPENDICE. 3i5

amis les républicains la preuve la plus évidente de mon désintéressement daTis le choix du parti que je les ai poussés à prendre. Tu sais d'ailleurs quel est mon amour d'indépendance. Le satisfaire, c'est être encore utile, ne fût-ce que par l'exemple que je donne d'un refus d'honneurs ou d'emplois, à l'instant où tout le monde se dispute la dépouille des vaincus. J'en sais quelque chose, parce que, comme on me suppose un crédit illimité, on m'accable de demandes et de sollicitations, au point que j'ai eu l'idée d'aller vous voir pour éviter la poursuite de tous les quêteurs de faveurs et de grâces. Ce projet me souriait, mais Dupont, que je vois si malheureux dans son poste de garde des sceaux, qu'il n'a accepté et qu'il ne garde qu'à notre prière, me supplie de ne pas m'éloigner de lui ; et nous avons si grand besoin qu'il reste encore quelque temps dans cette haute fonction, que je n'ai pas cm devoir céder au désir que j'avais de vous aller embrasser. Ce n'est que partie remise, je l'espère.

a Tu me crois peut-être très-heureux dans la position que les derniers événements m'ont faite. Tu te trompes : je ne suis pas né pour être du parti du vainqueur. Les persécutions me vont mieux que le triomphe; aussi ai-je été voir Chateaubriand, qu'une générosité mal entendue vient de plonger dans la misère : en refusant le serment à Louis Philippe P, il perd le peu de revenu qui lui restait. Il voudrait même s'éloigner de France^ bien qu'il admire notre révolution. Je fais tout ce que je puis pour le détourner d'un projet qui me semble déraisonnable; mais je crains qu'il n'y persiste* Je suis affligé de voir une gloire» de notre époque en proie à une fatalité politique aussi cruelle. On reparle encore de l'Académie pour moi, sans doute en désespoir de ne pouvoir faire autre chose de mon ' chétif individu ; mais j'ai de nouveau déclaré cpie je ne voulais pas de cette dignité littéraire, et j'espère qu'on me laissera

tranquille dans mon coin. Tout cela me fera passer pour un fou ou un sot; mais je m'en moque. D'ailleurs, dans huit jours, personne ne pensera plus à moi^ et, comme mon rôle est terminé, par l'effet même du triomphe des idées que j'ai défendues et proclamées à mes risques pendant quinze ans, je retomberai bientôt dans l'obscurité que j'ai si souvent regrettée depuis que j'ai de la réputation. J'ai dit sur-le-champ qu'en détrônant Charles X on me détrônait. C'est vrai à la lettre; le mérite de mes chansons disparait aux trois quarts. Je ne suis pas homme à me désoler, quand je vois tout ce que mon pays y gagne. Je donnerais ce qui me restera de renommée pour assurer son bonheur. Lq patriotisme a toujours été ma passion dominante, et Tâge ne l'a point affaiblie.

<c Je n'ai qu'un regret dans le parti que je prends, c'est de ne pouvoir profiter de ma situation pour améliorer celle de quelques-uns de mes amis, à qui j'aurais pu être utile en acceptant pour moi-même ce que je ne puis leur faire avoir. Un peu d'argent m'eût aussi mis à même de Cadre vivre plus largement ceux à qui je suis utile; mais la Providence y poui^voira, je l'espère. Elle ne m'a pas manqué jusqu'à présent.

« J*ai voulu, ma bonne tante, te mettre bien au courant de tout ce qui me regarde dans les événements glorieux et inespérés dont nous venons d'être témoins. Je compte que tu approuveras nui conduite en tout ceci. Tu sais quel prix j'attache à tes approbations. »

Dès la fin de l'année, Déranger avait même cessé de voir .ses amis Dupont (de l'Eure) et Laffitte, qu'il blâmait de laisser détruire au pouvoir, sans profit pour personne, une popularité qui pouvait, du jour au lendemain, redevenir utile à la France. La vie de Paris, la fréquentation des ambitions nouvdles, la nécessité d'aller aux gens pourvus de titres et de places pour

les contraindre à se bien seirir, en maintes occasions, de Tautorité ou du crédit mis entre leurs mains, tout cela lui était déjà assez à charge pour qu*il pût penser à rompre tout à fait, dès cette fin de 1850, avec la plupart de ses connaissances. 11 avait ses jours de chagrin et presque de désespoir, «r Mais la nation est pourtant là, disait-il bientôt^, et j'espère qu'elle sera sa Providence, soit qu'il lui faille du beau temps, soit qu'elle ait besoin d'un orage. »

En juillet 1851, au moment de fêter le premier anniversaire des journées qui avaient rétabli la France de 1789 dans Texercice de ses droits, Béranger s'excuse presque auprès de la Fayette* de ne pas écrire de chansons satiriques^ et il donne pour raison que ce n'est pas tant la politique du roi que les divisions des citoyens qui Taffligent. Il dit même qu'il est d'avis de conserver et d'affermir la royauté constitutionnelle. Ainsi ses regrets n'allaient pas jusqu'au repentir, et c'étaient les hommes, non les principes, qu'il accusait du peu de chose qu'avait produit, et en France et au dehors, la Révolution de

Nous avons vu, dans la lettre écrite par Béranger à sa tante, madame Bouvet, comment il alla voir Chateaubriand dès le lendemain de la Révolution.

Chateaubriand avait été pour Béranger, dès la première heure, l'un de ces maîtres secrets que toute sa vie l'on aime malgré soi et que l'on respecte. Assurément ils ne se sont pas rencontrés dans le même camp ; ils ont combattu pour des idées et pour des principes contraires; ils se sont rencontrés cependant, et c'est le fils des croisés, le gentilhonune, le créateur de la littérature romantique, qui a fait le premier pas. Il a loué le

* Lettre du 95 novembre 1850.

* Lettre do 10 juillet 1851.

premier^ le poète plébéien qui renversait les statues royales et qui avait accepté la plus grande partie de Théritage de Voltaire. Béranger ne dissimula pas le plaisir que ces éloges lui faisaient; il accepta avec joie cette haute amitié; il en fut plus fier encore lorsque le courant des années et l'ébranlement de la vieille politique eut paru pousser le chantre des Martyre sur les rivages du monde démocratique. On sait comment Chateaubriand a parlé des chansons de Béranger sous le gouvernement même des Bourbons, dont elles préparaient la chute, et comment, après cette chute, Béranger pleura en beaux vers l'exil volontaire de Chateaubriand. Ils ne cessèrent plus d'être amis, et Chateaubriand, dans ses Mémoires d* Outre-Tombe, ne devait traiter personne aussi bien que Béranger*.

1 « Sous le simple litre de chansonnier, un homme est devenu un des plus grands poëtes que la France ait produits ; arec un génie qui tient de la Fontaine et d'Horace, il a chanté, lorsqu'il Ta voulu, comme Taciie écrivait. > (Préface des Études historiques,)

* a Près de la barrière des Martyrs, sous Montmartre, on voit b me de la Tour-d*Auvergne.

c Dans cette rue à moitié bâtie, i demi pavée, et dans une petite maison retirée derrière un petit jardin et calculée sur la modicité des fortunes actuelles, vous trouvez Villustre chansonnier. Une tète chauve, un air un peu rustique, mais fin et voluptueux, annoncent le chansonnier et le font reconnaître. Je repose avec plaisir mes yeux sur cette ligure plébéienne, après avoir regardé tant de boes royales; je compare ces types si différenU : sur les fronts monarchiques, on voit quelque chose d'une nature élevée, mais flétrie, impuissante, effacée; sur les fronts démocratiques parait une nature physique commune, mais on reconnait une haute nature inlellectuelle; le front monarchique a perdu la couronne; le front populaire l'attend, ^'otre chansonnier a les diverses qualités que Voltaire exige pour la chanson : « Pour bien réussir i ces petits ouvrages, dit l'auteorde c tant de poésies gracieuses, il faut, dans T esprit, de la fînesse et du sentiment, c avoir do l'harmonie dans la tète, ne point trop s'élever, ne point trop s'abais- « ser, et savoir n'être pas trop long. » Béranger a plusieurs muses, tontes charmantes, et, quand ces muses sont des femmes, il les aime toutes. Lorsqu'il en est trahi, il ne tourne point à l'élégie; et pourtant un sentiment de pieuse tristesse est au fond de sa gaieté : c*est une figure sérieuse qui sourit, c'est la philosophie qui prie.

c Mon amitié pour Béranger m'a valu bien des étonnements de la part de ce qu'on appelait mon parti; un vieux chevalier de Saint-Louis, qui m'est i

II lui écrivit de Genève (le 24 septembre 1851) une lettre qui a fait beaucoup de bruit lorsqu'il l'eut fait imprimer en tête d une brochure sur la Nouvelle jyraposition (de M. de Bricqueville) relativement au bannissement de Charles X et de sa famille. 11 n'est pas indiflerent de transcrire ici la première page de cette lettre.

« Si vos talents étaient d'une espèce moins rare, si vos tableaux ne réunissaient à la correction du dessin l'éclat ou la suavité du coloris, je me contenterais de vous remercier de l'ode que vous avez bien voulu m' adresser, et d'être profondément touché de votre bienveillance : mon orgueil chatouillé trouverait même, dans celte ode, telle rime qui exciterait au plus haut point mon enthousiasme. Mais ce n'est pas la redevance d une gratitude vaniteuse que je vous viens payer, c'est le tribut d'une admiration sincère. Un grand poète, quelle que soit la forme dans laquelle il enveloppe ses idées, est toujours un écrivain de génie. Pierre de Béranger se plaît à se surnommer le chansonnier; comme Jean de la Fontaine, le fablier^ il a pris rang parmi nos immortalités populaires. Je vous prédis, monsieur, que votre renommée, déjà sans rivale, s'accroîtra- encore. Peu de juges aujourd'hui sont capables d'apprécier ce qu'il y a de fini et d'achevé dans vos vers, peu d'oreilles assez délicates pour en savourer l'harmonie. Le travail le plus exquis s'y cache sous le naturel le plus charmant.

« Au reste, monsieur, dans la préface de mes Études^ vous considérant comme histonen^ j'ai remarqué que cette strophe était digne de Tacite, qui faisait aussi des vers :

Un conquérant, dans sa fortune altière, Se fit tto jeu des sceptres et des lob,

m'écriTait, du fond de sa tourelle : « Réjouisfei-Yous, monsieur, d'être loué par c celui qui a souffleté votre roi et votre Dieu, s

Et de ses pieds od peut voir la poussière Empreinte encor sur le bandeaa des rots.

«( Lorsque tous entonnez la louange du Roi éCYvetoi et l'hymne au Y entra; lorsque vous célébrez le Marquis de Caràbas et les Myrmidons ; lorsque vous dictez la lettre prophé-

"if

tique d'un fetit Roi à un petit Duc; lorsqu'à mon grand regret vous riez de la Gérontocratie^ vous êtes un politique à la manière de Catulle, d'Horace et de Ju vénal. Souffrez en moi une des contradictions de la nature humaine : admirateur et prôneur de la jeunesse, je suis néanmoins très-attaché aai Barbons. Yous avez perdu un procès contre eux devant la justice : si j'en pouvais gagner un pour eux, à la haute cour de votre muse ! »

Chateaubriand plaide alors la cause des Bourbons déchus et cherche à séduire son ancien adversaire en flattant son nouvel ami. Béranger a répondu par une lettre qu'on peut regarder comme un de ses plus heureux chefs-d'œuvre. A quelle hauteur n'était pas arrivé, sans guide, l'ancien apprenti imprimeur de Péronne! Il tient dignement son rang dans une correspondance à laquelle Ta provoqué Tauteùr du Génie du Christianisme. Voici sa réponse :

« Votre lettre ^ m'a vivement touché, et j'en ai pesé chaque mot pour vous rendre grâce de tous ceux que votre bienveillance a dictés. Ah ! monsieur, que ne suis-je de ces gens faciles aux illusions ! Mais, de si haut que parte l'éloge, si briUant qu'il puisse être dans sa forme, il ne me réjouit que par le sentiment qui le fait arriver jusqu'à moi. Il n'a malheureusem^t pas le pouvoir de rien changer à l'idée que je me suis faite de mon talent. Ma réputation, si étendue, si populaire, descendue où peut-être jamais en France réputation d'auteur n'a pu

^ Voyez la Correêpondémce, t. Il, p. 64.

atleindre, ma réputation, dis-je, n*a pas foit varier le jugement que je porte de mes productions. Je suis un bon petit poète, habile ouvrier, trayaiUeur consciencieux, à qui de vieux airs et le coin où je me suis confiné ont porté bonheur, et voilà tout ! D'après cela, vous devez juger, monsieur, combien je suis reconnaissant envers c^x qui veulent bien jeter d'en haut quelquea fleurs sur ma pauvre vielle. Car ce n'est qu'en rougissant que je me suis servi parfois du mot de lyre. Non, ce n'est qu'une vielle que je fiiis résonner. Mais elle est restée indépendante et m'a servi à consoler ce peuple des rues que notre haute littérature a peut-être tn^ dédaigné. J'ai dit quelque part :

Quand, jeune eneor, j'emii sans lenomm^e, D'anciens châteaux s'offraicnt-ils à mea yeux, Point n'tnToquais, à la grille fermée, Peur mintroduirei un nain mystérieux.

Je me disais : Tendresse et poésie Ont fui ces murs, chers aux vieux troubadours ; Fondons ailleurs mon droit de bourgeoisie, le sois du peuple, ainsi que mes amours.

a C'est donc d'en bas que ma voix est .arrivée jusqu'à vous. Je n'en suis que plus fier de voir quelques-un^ de ses chants vous faire prendre la plume en faveur du chansonnier. J'aurai une ligne dans l'I^stoire. Que de grands hommes à qui cette ligne a manqué I

« Les passages de votre lettre où vous répondez à la partie P^Klitique de mes couplets me font éprouver le besoin de vous £ure ma profession de foi à cet égard. Ne vous plaignez pas, monsieur, de cette sorte d'épanchement ; accusez-en plutôt l'intérêt que vous me montrez, bien que vous me connaissiez depuis peu de temps et que vous m'ayez longtemps mal jugié, ainsi que vous le regrettiez un jour avec des expressions que je trouvai si aimables.

« Né avec un sentiment exalté de patriotisme, j'ai été bercé sur les genoux de la République, dans un pays qui eut peu à gémir sur les malheurs de 93. A dix-huit ans, le hasard me fit passer obscurément à travers les restes du parti royaliste. Je n'en fus que plus attaché à ce que je puis appeler mes premières opinions. Mon admiration pour'^apoléon ne me dissimula aucun des inconvénients du gouvernement impérial. Cinq ou six mois de la Restauration, que je vis d'abord avec plus de surprise que de haine, suffirent pour me faire pressentir sa chute plus ou moins éloignée. Yous sentez que plus que jamais mes idées doivent être arrêtées. Elles le sont si bien, monsieur, que je néglige quelquefois de les mettre en avant. Autant que j'ai pu aider la Révolution de juillet, je l'ai fait, et je m'en félicite. Depuis longtemps j'ai dans l'esprit que les monarchies représentatives ne sont qu'une forme transitoire. Les trônes constitutionnels ne me semblent être que des ponts jetés sur un fleuve que nous ne pouvions passer à la nage, encore moins franchir d'un saut. Je crois bien connaître les Français de notre époque : leur éducation est loin d'être complète. Les fautes de la Restauration ne l'ont qu'ébauchée; il faut qu'elle s'achève; il me semble qu'on y travaille. Mais toutefois les fautes commises depuis un an sont de nature à rouvrir la lice de tous les partis. Vous, monsieur, resté fidèle au principe fondamental du vôtre, mais avec un caractère trop élevé, un patriotisme trop vrai pour n'en pas repousser les intrigues, permettezmoi de vous dire que vous me semblez devoir cependant vous tromper sur les conséquences de ses efforts. Selon moi, malgré l'espoir que le parti légitimiste conserve d'hériter paisiblement des dépouilles des autres factions, il ne le peut sans le secours de l'étranger. Oui, il aura encore besoin une fois des Cosaques, et, dût-il faire morceler la France, son triomphe sera de courte durée. Je dois m'arrêter à ce point, où je crains

bien que nos idées ne se trouvent dans un complet désaccord. Loin de moi, monsieur, le désir de vous faire abjurer les opinions que vous avez professées pendant toute votre glorieuse carrière. Yous vous rappelez peut-être ce que j'eus Thonneur de vous dire à ce sujet lors de votre dernier discours à la Chambre des pairs, tt ce mot de ma chanson : Fa, sers le peuple. Certes, je ne vous parlais pas de servir le ministère. Ah ! monsieur, je n'aime pas à faire le prophète, bien que quelques-uns aient voulu me faire passer pour tel. Mais, si votre voix était assez puissante pour faire encore asseoir un squelette sur des ruines, vous pourriez voir s'augmenter considérablement la baie des tombeaux entre lesquels vous dites, en termes si touchants, que votre vie achève son cours. Tout chétif que je suis, le mien pourrait bien être du nombre, car, loin de fiiir les persécutions, je ne luirais que ceux qui pourraient me les éviter. Ne trouvez-vous pas qu'alors il y aurait quelque chose de plaisant à vous voir passer près de l'endroit où reposeraient les os du chansonnier? Cette hypothèse me Tait sourire et m'ôte la gravité nécessaire pour continuer ma lettre sur le ton que j'avais pris. Revenons aux chansons. » Béranger parle alors de celle qui a pour refrain le vers :

Chaleaubrûiad, pourquoi fuir U patrie?

C'était par de tels échanges et en écrivant avec lenteur quelques chansons pour un dernier recueil qu'il charmait les ennuis de sa retraite. Mais celui qui avait voué toute sa vie à faire le bien avait-il le loisir d'être longtemps afQigé par la politique? Quand le découragement le prenait, il se souvenait de telle ou de telle infortune qu'il s'était chargé d'adoucir et il l'adoucissait, soit en sollicitant autrui, soit en ne s' adressant qu'à lui-mcmc.

En 1850, il n'avait hésité qu'entre là république, pour laquelle la France ne lui semblait pas encore mûre, et la monarchie constitutionnelle. Il n'avait pas songé que l'Empire pût renaître. D'ailleurs Théritier de Napoléon était à Vienne, élevé comme un archiduc, chétif et déjà mourant. Et puis, Déranger, cela est visible dans tout ce qu'il a écrit, ne considérait l'Empire que comme une foijne passagère de la République. Il déplora toutefois que les portes de France restassent fermées, après 1830, aux membres de la famille de Napoléon ; a mais, écrit-il, la faute en est à la maladresse des gros bonnets du parti. Ils n'ont pas paru dans le combat. Charles X rentrant h Paris le 30, aucun d'eux n'eût eu à craindre pour sa tête. Cela ne les a pas empêchés de se réunir, de clabauder, d'intrigailler après coup ; et ils ont donné lieu à des précautions qui, sans eux, n'eusseitt été prises qu'avec des exceptions faciles et convenables. »

Ceci nous conduit & Tune des lettres de Déranger où se montre le mieux sa pensée politique. Lorsque parut le dernier recueil qu'il publia, il le fit précéder d'une dédicace dans laquelle il exprimait toute la reconnaissance qu'il gardait à son premier protecteur. Lucien Donaparte le remercia et lui demanda son avis sur les événements qui s'accomplissaient en France. Déranger répondit :

c( Savez-vous, prince, que, dans un homme plus facile que moi à se faire des iUusions, votre lettre eût pu produire un dangereux mouvement d'orgueil? Heureusement je n'ai cherché dans vos expressions que le sens que vous avez dû vouloir leur donner. Le prk que vous dites attacher à mes conseils littéraires n'est qu'une manière ingénieuse de témoigner qudque estime à mon modeste talent; et, quant à la justesse de mon coup d'œil en politique, permettez-moi de vous mettre à même d'apporter de notables restrictions à cet éloge.

(c Si plusieurs obstacles insurmontables ne s'y opposaient, j'aurais tenté le voyage de Londres pour aller vous témoigner de vive voix ma reconnaissance. Je regrette que cela me soit absolument impossible. Peut-être en causant ensemble, prince, eussiez-vous pu tirer parti des observations que j'ai recueillies pendant le temps où j'ai suivi nos hommes politiques. M. Lacoste, ami du comte de Survilliers, pourra, au reste, vous transmettre, s'il le juge Aile, tout ce que je lui ai dit sur les circonstances actuelles, ainsi que mes calculs d' avenir. Je ne vous dissimule pas d'avance que, sauf depuis un temps fort court, mes idées n'ont pas eu beaucoup de partisans. Voilà pourtant les feuilles républicaines qui s'en rapprochent; mais c'est faute de mieux, je pense. Voyez, d'après cela, le cas qu'on en doit faire. D a été un temps où jeunes et vieux daignaient recourir à mes avis. J'en étais tout fier, mais on a fini par me traiter de radoteur, et j'ai fermé le cabinet de consultations. S'il ne m'arrive plus de vouloir donner des conseils, il m'arrive encore de bavarder, et c'est sans doute un de mes bavardages qui vous a été rapporté. J'ai dû dire en effet, et plus d'une fois, que la situation actuelle pouvait durer dix ans, peut-être plus.

« Avant la Révolution de juillet, j'ai entrevu l'impossibilité d'établir, dans un pays d'égalité, le système anglais monarchique représentatif, qui ne peut se passer de l'appui d'une caste privilégiée. Lors de cette dernière révolution, moi, vieux républicain, convaincu que la France -n'était pas encore disposée à accepter la forme républicaine, j'ai désiré, pour achever d'user la vieille machine monarchique, qu'elle nous servit de planche pour passer le ruisseau; et ce que je vous dis là, ma conduite et mes discours à cette époque l'ont prouvé à tous mes amis. Je crois pouvoir assigner à cet état transitoire une durée égale à la Restauration. Les fautes du nouveau pouvoir

ont changé peu de chose à mes calculs, tout en fortifiant mes espérances. De là, prince, les dix années de yie prédites à un trône qui a Tair si débile. Si le parti républicain n'eût pas luimême commis des fautes que sa position rendait sans doute inévitables, nous serions plus près peut-être du dénoûment. Ce parti n'a pas encore appris à bien connaître l'a France nouvelle : aussi rêve-t-il Timpossible. C'est sur les intérêts créés par la Révolution qu'il faut fonder aujourd'hui, et il a trop souvent eu l'air de menacer ces intérêts. Heureusement, nous autres Français, c*est sous les coups de nos ennemis que nous nous disciplinons, et les coups ne nous manquent jamais. Les éléments républicains sont beaucoup plus nombreux que ne se le figurent et ceux qui redoutent et même ceux qui désirent la république. Mais, selon moi, ils seront encore longtemps à se coordonner. Toutefois, en France, nous pensons bien vite et nous agissons de même. Mais nous n'agissons que. lorsque la conspiration des idées se rencontre sur la place publique avec celle des sentiments populaires : or ces jours -là sont rares dans un siècle. Voilà ce qui me fait voir, dans un temps encore éloigné, la chute de ce qui est aujourd'iiui, habitué que je suis à toujours considérer les choses du côté le moins favo* rable.

« Prince, j'ai cru nécessaire devons exposer quelques points de ma manière de voir, pour vous en faire juge'. Je ne tous dirais pas tout, si je n'ajoutais qu'aujourd'hui, vivant dans la retraite, il est vraisemblable que je ne suis plus dans la meilleure position pour modifier l'opinion que j'ai eue d'abord. Vous le savez, il faut toujours se défier des rêvasseurs. Ajoutez même que, dans l'intérêt de la république que je rêve, je souhaite qu'elle ne fleurisse pas trop tôt. Le plus grave reproche que je fasse au gouveinement actuel, c'est de la faise pousser en serre chaude.

« Je sais aussi que je néglige le chapitre des accidents; mais, en politique spéculative, la seule à laquelle je sois propre, ils ne peuvent entrer en Ugne de compte. Ce n'est que dans l'action qu'on peut, jusqu'à un certain point, leur assigner une valeur.

« Je crois, prince, vous avoir mis à même de faire de ma prédiction le cas qu'elle mérite, tout en vous prouvant que pour moi elle est le résultat d'un raisonnement désintéressé et d'une conviction consciencieuse.

« Tous voilà armé de toutes pièces pour m'accabler aussi des noms de fou et de radoteur. Ne vous en gênez pas; j'y suis fait. Les sages m'ont également accusé de folie sous la Restauration; et nos jeunes gens, malgré les événements qui, depuis deux ans, ont confirmé mes pronostics, n'en sont pas plus disposés à croire à mes prophéties; je ne les en estime pas moins : ils accomplissent leur mission; la mienne n'est plus que de prêcher dans le désert, et c'est un sot rôle.

« Vous en avez appelé à ma firanchise; vous devez voir, prince, que je n'y ai pas fait faute. J'ai laissé aller ma plume, au risque de vous fatiguer et de me nuire dans votre esprit pour vous mettre sous les yeux tous les documents qui vous étaient nécessaires. Je vous le répète donc : jugez maintenant du cas que vous devez faire de mes paroles.

« Puissiez-vous au moins trouver dans cette lettre une nouvelle preuve de l'attachement étemel que je vous ai voué et un motif de plus de me croire toujours, prince, votre plus reconnaissant serviteur. »

Cette lettre est du 25 mai 1853. Béranger savait alors à quoi s'en tenir sur ce que les lendemains promettent. On a parlée de son sens divinatoire : N'y a-t-il pas là une preuve assez étrange de la netteté de cet instinct prophétique? L'opinion

politique du poète s'y exprime en des termes qui sont clairs, et il est intéressant de Toir ce ferme langage tenu à un prince qui, sans doute, ne partageait pas tous les sentiments de son ancien protégé et que le même espoir ne satisfaisait pas. On a aussi là l'expression de ce qu'il pensait des meneurs da parti républicain. Il en a dit plus dans une lettre écrite, vers le même temps, à Toccasion du procès fait au journal la Tribune. « On a beaucoup parlé de cette atfaire. Les républicains s'en réjouissaient. Cavaignac (Godclroy) devait briller d'une gloire immortelle. Malheureusement nos jeunes gens sont aussi des hommes rétrogrades, d Ailleurs il dit que ce sont aussi, à leur façon, des doctrinaires, «c Comme les romantiques, ils veulent tout remettre à neuf et ne font que de la vieillerie. Us s'en tiennent à 93 qui les tuera. Cavaignac a trompé l'attente générale. Son rôle lui imposait de se jeter dan^ l'avenir : mu risque d'être appelé utopiste, il devait montrer l'inévitabilité de la République, comme pouvant seule résoudre les grandes questions sociales; il devait donner un avant- goût de cette' forme, soumise aux conditions de perfectionnement qu'impose l'ordre actuel des choses. Loin de là, il a donné des regrets à 93, appelé la guerre et refait les articles de journaux sur les fortiûcations de Paris. Le discours n'a pas eu même Thonneur de déplaire aux centres. Que dis-je? Il leur a plu, car il a prouvé qu'ils n'ont pas trop tort de combattre un parti qui n'a que de pareils arguments à employer. »

En 1835, quand on fit le fameux procès des accusés d'avril et que les chefs du parti républicain, accourus de tous les coins de la France, voulurent saisir cette occasion de faire une exposition mémorable de leurs principes, le sentiment de Béranger resta le même.

Il ne faut pas croire qu'il ne lui en coûtait pas d'être sévère et que c'était de gaieté de cœur xpi'ilse refusait à prendre part,

comme quelqùes-mis Tauraient désiré, à tous ces débats. Il les jugeait inutiles, dangereux même pour là cause qu'il aimait et en laquelle, malgré tout, il voulait croire.

Toutes ces réflexions, toutes ces peines Vécartaient chaque jour davantage du mouvement politique. H -voyait d'un côté que tout se réduisait h des questions de personnes et à des poursuites de portefeuilles ministériels, et il ne trouvait pas de l'autre côté cette prudence et cette habileté dans le maniement des esprits qui lui semblaient indispensables pour préparer le triomphe des idées républicaines. Au besoin, il Ta dit, les formes du gouvernement lui auraient été indifTérentes, si Ton se fût sérieusement et fermement appliqué à l'examen et à la solution de tous les grands problèmes que 1789 a posés devant la société nouvelle.

Yoilà pourquoi, peu à peu, il cessa de vivre à Paris, allant d'abord dans le voisinage, a Passy, sur le bord du bois de Boulogne, puis à Fontainebleau, dans la grande forêt, et enfin à Tours. Ce n'était pas avec un sentiment de complète indifférence qu'il s'éloignait de sa ville natale, et il ne faisait le sacrifice que de sa propre personnalité, croyant sincèrement que, son rôle étant fini et ses conseils inutiles, le mieux qu'il avait à faire était de travailler à se faire oublier de tous. « Il y a longtemps que je me dis, écrivait-il à M. de Chateaubriand, que ceux qui naissent aux époques de transition sont bousculés, renversés, écrasés dans la lutte des générations qui s'entre- * choquent. C'est sur nos cadavres que doivent passer les combattants qui nops suivent. Nous comblerons le fossé qu'il leur faudra franchir pour prendre d'assaut la place où tous nos efforts n'auront pu faire brèche. Mais espérons qu'une fois ville gagnée, les vainqueurs viendront relever les morts pour leur faire un bel enterrement, enseignes déployées et à grand bruit de fanfares. Et qui sait, enfin, si Dieu lui-même ne dis-

5ca APPENDICE.

tribue pas des croix d'honneur aux braTes restés sur le champ de bataille? »

Il y a aussi un inconvénient (car c'en était un pour lui), que Béranger croyait qu'il éviterait définitivement en se retirant loin de Paris. Pour plusieurs raisons, qu'il a déduites plus d'une fois avec le plus grand sens et le plus grand art, il ne voulait pas faire partie de l'Académie française, et à chaque vacance qui se produisait dans cette compagnie, ses amis, les journaux et le public ne manquaient pas de l'assaillir pour l'inviter à y demander un fauteuil.

La grande lettre adressée à M. Lebrun, le 21 janvier 1835, mérite d'être ti*anscrite ici tout entière. Il n'y a pas d'endrcnt où Béranger ait mieux marqué ce qu'il pensait de son rôle, de ses œuvres, de son caractère ; il n'y en a pas où l'excellence de son âme soit plus visible pour tous les yeux et plus respectable. Il disait à cet ami :

« Votre lettre ne m'est arrivée que ce soir, mon cher Lebrun, et je me hâte d'y répondre, tant je suis affligé de voir qu'après notre dernière conversation voujs ne vous rendiez pas encore aux raisons qui m'empêchent d'aller frapper à la porte de TAcadcmie française. Vous devez pourtant être bien convaincu que ces raisons sont sérieuses, au moins pour moi, et surtout qu'elles sont très-sincères.

« Je vous répète donc que, si j'avais fait autre chose que des ^ chansons, je ne trouverais aucun obstacle, littérairement parlant, à m'inscrire parmi les aspirants au fauteuil. Hais, par des . causes trop longues à exposer, je tiens à ne pas enrégimenter académiquement ce petit genre, qui cessera d'être une arme pour l'opposition lé jour où il deviendra un moyen de parvenir. Et puis-je fournir, moi, à ceux qui ne manquent jamais d'attaquer les choix de TAcadémie, l'occasion de rabaisser, à cause de moi, un genre auquel je dois tant et que je suis parvenu à

placer encore plus haut qu'il ne Favait encore été? Ceux qu disent aujourd'hui de mes chansons que ce sont des odes seraient les premiers à crier que je n'ai fait que des chansons, que c'est bien peu de chose que des chansons. Avouez qu'il ne doit pas me convenir de les aider à prouver qu'ils n'ont que trop raison.

a Je ne puis me dissimuler, d'ailleurs, que Ton n'entre pas dans une société sans y contracter des engagements de devoir et de délicatesse. Or il faut ici que je vous confesse, mon cher ami, que j'ai .un ouvrage en tète, qui ne peut être écrit dans un esprit académique. Pensez-vous donc qu'il me convienne, avec un pareil projet, de m'exposer à commettre un acte d'ingratitude, et n'est-ce pas déjà trop que la-reconnaissance que j'ai pour tout ce que vous me proposez, et la bienveillance de plusieurs de vos collègues? C'est parce que la reconnaissance est un culte pour moi que j'ai toujours redouté de contracter même de légères obligations, et vous voulez m'en faire contracter de grandes! J'ai tout sacrifié au besoin d'indépendance; ne me ravissez pas le fruit de tant d'efforts, souvent si pénibles.

« Vous allez me répéter, je le sais bien, ce que vous m'avez déjà dit : Les liens que l'Académie impose sont bien peu embarrassants; vous m'avez, à ce propos, cité la Foniame, qui les a recherchés. Que vous ai-je répondu ? La Fontaine était un bon holmne ; moi, je suis un homme bon, je le crois, mais point du tout un bon homme, malheureusement. La pauvreté et l'expérience ont bien fourré un peu de philosophie en mon humble cervelle, et peut-être encore dois-je. à la nature quelques petites qualités de coeur, puisque j'ai toujours eu bon nombre d'excellents amis ; mais je n'ai jamais vécu de façon à assouplir mon humeur, et je vous avoue que, parfois, elle n'est ni très-raisonnable ni très-douce. Avec une folle pareille, me

5G2 APPFTNDICE.

puis-je hasarder à m' asseoir auprès d'hommes, tous très-esiîmables sans doute, mais qui, certes, ont aussi leur humeur, et qui pourrai^t bien ne pas s'arrange du voisinage de la mienne, peu endurante et habituée à casser les vitres, même celles des Tuileries, s*il vous en souvient?

« Observez ma conduite dans le monde : vous verrez que je n'ai guère fait que le traverser en curieux, tâchant toujours de ne prendre racine nuDe part. Si dans la foule j ai distingué quelques bons camarades, je leur ai donné rendez-vous loin d'elle, avec d'a^dens et francs anus que j'ai su conserver^ et au nombre desquels vous savez, mon cher Lebrun, que je suis heureux de vous compter. €eux de ces ^mis qui ont monté trop haut pour moi, je m'en tiens éloigné, mais sans rien diminuer, pour cela seul au moms, de i*attachemeift que, j'ai conçu pour eux autrefois. Cette conihiile, mon cher ami, tient à une règle que je me suis faile de bonne heure, car les hommes qui ont eu beaucoup à soufirir sont obligés d*éCre sages dès le grand matin. A«tent que je Tai pu, je n ai jamais aoeeplé rien qui ne fût pas en rapport avec mon caractère et mes goûts, avec mes goûts surtout, qui, peut-être, par leur simplicité, m'ont tenu lieu de vertu et de raison. Et ne croyez (NMat que cela ne soit pas rare dans la société comme elie est faite de nos jours.

« l^es sots, ou des gens qui ne me connaiss^t poÎBt, ont cru, ou même ils out feint de croire, après la Révobition de juillet, que j*a?ais refusé des places et des distinctioBS pour me singulariser ; non, vous le savez. Les places et les distinctions n'allaient ni à mes goûts ni à mon caractère, et c^est pourquoi je ne les ai pas recherchées. Cependant me suis-je vanté de ma modération? ai*je fait retentir les journaux et mes refus désintéressés ?

« On tombe assez souvent dans la même erreur, je le sais,

rdativement à rAeadémie : c'est de l'orgueil 1 dit-on. Les sots me croient drac biea sot? Hélas I vous savez, mon cher ami, la piètre idée que je me suis faite de mon mérite littéraire, et c'est en toute ûncérité que j'en ai parlé dans la préface de mon dernier volume. Plût au ciel que je fusse de l'avis de mes amis sur mes ouvrages ; je n'ai que le sentiment (mais je l'ai bien) de Futilité dont je fus à la noble cause que j'ai défendue, et ce sentiment-là ne me donne pas de vertiges. Or il n'y a qu'un homme frappé de vertige pour méconnaître l'importance de l'Académie française, qui, si elle le veut, est appelée à de si hautes destinées et qui réunit un grand nombre de nos hommes illustres, auxquels démain peuvent se réunir toutes les iUustrations qui brillent en dehors d'elle. Comment! n'avons-nous pas. encore le fauteuil de Corneille et de Bossuet, de Voltaire et de Montesquieu? Et Cuvier ne fait que sortir de vos rangs I

€ Mais je m'aperçois, mon cher ami, que c'est me mettre avec mes accusateurs contre l'Académie que de repousser aussi sàrieusement Timputatiou qu'ib m'adressent. Si je dois étr<B surpris, d'après cela, c'est que quelqu'un, à l'Académie, hors un ami pourtant, remarque avec peine que je n'aspire pas i en faire partie, lorsqu'il existe aujourd'hui des renommées anciennes et nouvdes qui, pour n'avoir pas la popularité vulgaire de mon nom, n'en seraient pas moins pour les quarante d'une valeur bien plus réelle et plus utile. Car moi, pauvre ignorant, je ne vous apporterais aucune des qualités qui font le véritable académicien, et je vous dé6e de m'appliquer au moindre des travaux de votre classe et même aux fonctions solennelles que vous remplissez tour à tour.

/€ Ced mQ fiiit remettre sous vos yeux celle de mes observations qui avait, paru le plus vous frapper, et qui a aussi frappé DopÎD, un jour qu'il me faisait les mêmes instances que

vous. J'ai horreur de livrer ma personne au public, et, comme l'auteur des Maximes, je suis complètement incapable de parier, même de lire quelques phrases dans une nombreuse assemblée, et ne saurais non plus subir, pendant une heure, un compliment qui me serait adressé.

« — Mais* vous avez bien été avec grande foule devant les tribunaux, me direz- vous. Parbleu! comment s'y refuser? Ils s'y prenaient avec tant de grâce I Si j'avais pu, avec eux, m'abonner à trois mois de prison de plus chaque fois, pour avoir la permission de . ne pas comparaître en si nombreuse société, à coup sur j'aurais fait ce marché de grand cœur.

<c Du moins, sur la sellette, n'ai-je jamais dit que mon nom. Regardez-moi donc comme incapable de prononcer un discours de réception, en supposant que je sois capable de le faire, ce qui est assez douteux. ^

« Mais me voyez-vous en habit brodé, l'épée au c6té, allant au château? Là, encore un discours : a Sire, je suis votre a très-humble serviteur. — Ahl vous voilà donc, vous, qui « n'avez pas voulu nous venir viriter? — Je suis votre servitt teur. Sire. — Allez, et n'y revenez plus ! » etc;, etc. Ah ! mon cher Lebrun, ne sentez-vous pas que vos usages sont des impossibilités pour moi?

<x Mon ami, laissez-moi, laissez-moi dans mon coin, qui n'est pas celui du misanthrope. Si des journaux querdlent l'Académie parce qu'elle ne me nomme pas, veut-on que je leur écrive que l'Académie n'a pas tort et qu'un corps semblable se doit d'attendre que l'on sollicite l'honneur d'être admis dans son sein? Dictez tout ce que vous voudrez, j'écrirai; mais pour Dieu! détournez les amis que je puis encore y compter (hélas I j'en ai déjà beaucoup vu disparaître 1) de tenter de m'y faire entrer par une voie inusitée. Oui, mon cher Lel run, si je savais que l'on pût me nommer sans que je me

misse sur les rangs, j aimerais mieux sur-le-champ faire à chacun de tous dix usités, même à rarchevèque^et j'irais dès six heures du matin vil fait pourtant bien froid) attendre à la porte de yotre secrétariat pour me faire inscrire. Une nomination non sollicitée I y pensez-Tous? Vous figurez- vous une entrée triomphale plus écrasante pour ma pauvre réputation? Empêchez cela, je vous prie, et lisez ma lettre à vos messieurs, si vous le jugez nécessaire. Mais je suis fou ! cette crainte est chimérique. Non, jamais l'Académie française ne voudra descendre ainsi de sa haute position devant un poète de guinguette. Comment iSerait-elle pour moi ce qu'elle n'a pas fait pour le divin Molière? Je ne suis qu'un chansonnier, messieurs; laissez-moi mourir chansonnier.

€ Encore quelques mots. U m'est impossible dç me faire à l'idée d'être asservi à ma réputation. J'ai tout fait pour vivre s^Nuré d'elle, et vous voulez que je la suive dans votre palais, où elle n'a jamais eu mission d'entrer 1 Attendez, attendez un peu : d'ici à trois ou quatre ans, il ne sera vraisemblablement plus question d'elle I Sans doute alors je serai assez peu philosophe pour en avoir quelque regret; mais vous et moi, messieurs, nous ne serons plus contraints de nous en occuper; même alors vous rirez de bon cœur des façons que j'aurai faites, et il vous sera permis de croire que j'en éprouve un repentir tardif. Ce qu'il y a de certain, c'est que j'en apprécierai encore mieux votre bienveillance actuelle.

« Quant à vous, mon cher Lebrun, soyez bien persuadé que je serai en tout temps plein du souvenir de votre amicale insistance, et que ma gratitude bien sincère s'étend sans réserve à tous les académiciens qui ont pu désirer de m'avoir pour collègue. En fait d'honneur, me voilà content; je n'en demande et n'en veux pas davantage, et sauvez-moi de tout te reste, en déjnt du besoin que je puis avoir du petit traite-

ment qui vous est alloué, et que jadis j'ai touché avec tant de joie au nom de Lucien Bonaparte, mon premier protecteur. »

Ajoutons à toutes ces raisons d'isolement, tirées de la politique et du caractère même de Béranger, une remarque d'une autre nature. Habitué à ne jamais compter quand il avait des amis à fêter ou à aider, et des misères à secourir, Déranger éprouvait, par moments, la crainte d'épuiser trop tôt le peu d'argent qui composait sa modique fortune. C'est encore une de ses lettres, et l'une des plus belles, assurément, que l'on puisse citer, qui montrera quelle était la générosité, la dâicatesse et surtout la sagesse de ce grand homme de bien. Avant de partir pour Fontainebleau, il écrivit à M. Bérard, son ami déjà ancien, ami éprouvé et tout dévoué, mais alors engagé dans 'des affaires difficiles d'où, plus tard, il put, grâce à Béranger, se tirer peu à peu.

« 11 y a bientôt quatre ans, mon cher Bérard, que des amis me pressèrent de retirer les fonds que j'avais chez vous. Yous devinez quelle fut ma réponse. Seulement, i quelque temps de là, par intérêt pour vous et pour votre excellente famille, je oras devoir vous instruire des bruits qui couraient en haut lien sur votre situation de fortune. Vous me répondîtes une lettre qui eût pu me tranquilliser entièrement, si je n'avais connu votre facilité à vous faire illusion. Je ne tardai pas à avoir la conviction des malheurs qui vous attendaient.

« Vous n'aviez jamais fait usage de mes avis : je ni'abatins de toute insistance inutile. A l'époque de votre mau£t livre, vous sachant embourbé jusqu'aux épaules, j'essayai ponrtantdevous empêcher de vous fermer, sans utilité publique, la seirie ressource personnelle qui vous restât : celle des emplois. Malheureusement ma position de créancier m'empêcha peut-être d'insister suffisamment, par cela même que je jugeais mieux l'espèce de tort que vous alliez vous foire. Aujourd'hui, je né

crains pas de me servir de cette position malencontreuse pour vous engager à bien juger la vMre, à voir quelles ressources vous restent, quel parti vous devee prendre. Ici je ne puis vous éclairer, parce que je ne suis pas dans le secret de toutes vos affaires.

c( Mais ce que je piùs vous dire, c'est que vous ne pouvez vous en tirer que par une extrême énergie, sans perte de temps et en trandiantdans le vif. Cessez de prolonger Taffairc Laffitte : sa durée est ruineuse. Songez que, faute d'une activité suffisante, aussi par nonchalance de caractère, vous avez laissé le mal s'aggraver autour de vous. Votre loyer vous exténue ; vos deux grands garçons restent les bras croisés. Mettez ordre à tout cela, et sans doute à beaucoup d'autres choses, si vous faites tout ce qu'il faut faire. Mais, pour Dieu I surtout, mon cher ami, plus d'illusions!

« Mesurez Fabime dans toute sa profondeur. Voyez combien d'existences reposent sur la vôtre. Ce qu'il vous reste de force vaut de la jeunesse. Oubliez le passé; ne comptez plus sur les autres et marquez-vous ud avenir raisonnable, fût-il le- plus obscur du monde. Mais, pour atteindre ce but, s'ils ne peuvent vous aider, il faut au moins que vos amb ne soient pas une source d'obstacles. En ce qui me concerne, voici depuis plus de deux ans le parti auquel je me suis arrêté.

a Je nourris quatre individus, moi compris. Je vais supprimer tout ou partie des mille francs que j'envoie annueUement à File Bourbon, parce qu'un homme de trente-quatre ans^ doit savoir se eufiire.

«( Je prends avec moi ma vieille tante', et une bonne et vieille amie' qui mourrait de faim, si je né l'aidais, comme elle-même

* Son fils Lucien, mort en iS40.

* Sa tante Merlot.

' Mademoiselle Judith Frire.

elle m'a aidé au temps de ma pauvre jeunesse. Une marmite coûte moins à faire bouillir que trois. J'ai vu Fontainebleau, et je pense à en faire le lieu de ma dernière retraite. Les deux femmes aideront au ménage, que pourra entretenir suffisamment, je l'espère, le peu qui me reste.

<x Grâce à cette disposition, je pourrai me passer de l'intérêt de ces 44,000 firancs, intérêt qui, au prenûer jour, deviendrait peut-être pour vous une gêne extrême. Quant aux trois actions du gaz, si vous pouvez me les remettre, tant mieux ; mais, si elles vous sont nécessaires, gardez-les aussi. Seulement je vous prie de tenir des comptes exacts de tout, afin qu^un jour, si la fortune revient souffler dans vos voiles, comme je le souhaite, surtout pour vous tous que j'aime tant, vous puissiez r^er avec moi ou avec mes héritiers, sans qu'il yait lieu à conteste et chicane de leur part. Béjot vous dira que mon testament est fait de manière à vous éviter tous les embarras de ce genre que j'ai pu prévoir; et, si j'y rétouche, ce sera pour le perfectionner sous ce rapport.

« Voilà, mon cher ami, ce que j'fitais bien aise de vous dire pour vous tirer une épine du pied et pour que vous n'ayez plus k vous occuper que de votre digne femme et de vos enfants.

« N'allez pas trop admirer ce que vous ne manquerez pas d'appeler mon désintéressement : vous savez que je suis las du monde. Chaque jour je m'en éloigne davantage; il en est de lui comme du théâtre : dès qu'on en a perdu l'habitude, on ne peut plus y remettre les pieds. La retraite est le but de mes désirs. Je veux terminer mes jours loin du bruit et d*une société qui finirait peut-être par me rendre misanthrope. Je tiens à conserver nia foi dans l'humanité. Quant aux privations maiéri^es, songez que c'est pour m'en imposer le moins possible que je prends le parti de m' éloigner de Paris. Jq veux sauver mon sucre et mon café du naufrage, et puis, quand je serai loin du

. inonde, j'aurai le temps de travailler. Qui sait si ce n*cst pas là ce qu'il me reste à faire encore? Vous voyez donc que le parti que je veux prendre sera moins une dégringolade qu'un arrangement de position. Je me retourne dans mon lit, voilà tout !

a D'après cela, ne vous leurrez pas de vaines espérances. Tâchez seulement de me dire combien de mois encore vous croyez pouvoir servir l'intérêt des 44,000 francs, sans trop vous mettre à la gêne ; et, là-dessus, je prendrai mes mesures. Imitez-moi surtout, et ne vous laissez plus aller à une indolence qui désormais deviendrait coupable.

a Embrassez pour moi cette pauvre mère S 6t croyez-moi, coiÈme toujours, pour vous plein d'estime et d'amitié, et tout à vous de cœur pour la vie. n

Installé à Fontainebleau par M. Pcrrotin, auquel il confiait volontiers le soin de lui chercher un gîte, Béranger y vécut depuis la fin d'août 1855 jusqu'au commencement de décembre 1856. Il quitta cette première retraite, où il fut peut-être plus heureux que partout ailleurs, parce qu'il trouvait que son existence y était trop oisive et qu'il voulait, avant de mourir, essayer de toutes ses forces d'écrire l'ouvrage de morale qu'il méditait.

n &ut lire, dans la Correspondance^ les lettres écrites vers ce temps, et depuis 1850, à MM. Sainte-Beuve, Hippolyte Fortoul, Jean Reynaud, pour voir combien Béranger, même de loin, s'inquiétait de tout le mouvement littéraire qui suivit la Révolution. Là encore sa raison trouve à s'exercer, et les conseils qu'il donne aux uns et aux autres, pour ne parler que des plus marquants et sans mentionner tant de lettres adressées à des inconnus, sont aussi judicieux, aussi sages, aussi sincères que ceux qu'il donne à ses amis politiques sur la marche des affaires. On peut voir aussi, en parcourant toutes ces lettres et en ren-

* Madame Bérard.

contrant parmi elles tant de preuves de son zèle pour toutes les souffrances, qu*il n'avait cas quitté Paris pour renoncer à ses charges de charité. Non ; et jus/pi'au bout Béranger aima non moins les hommes que l'humanité. Il servit Tune par sçs écrits, il servit les autres par ses actions.

La retraite même paraissait cclaircir aux yeux de Béranger la confusion des événements : à distance il les comprenait mieux et jugeait plus sûrement.

a II faut que vous sachiez bien, écrivait-il un peu plus tard à Lamennais, que je n'ai de valeur que dans la méditation. La discussion fait évaporer le peu d'idées qu'il y a en moi. J'ai, d'ailleurs, une conscience méticuleuse qui m'empêche d'être homme de parti ; je ne suis qu'homme d'opinion. Encore même sur ce point y a-t-il à redire; car le patriotisme, sentiment qui ne vieillit pas en moi, me barre le chemin toutes les fois que je puis craindre que Tapplication de mes principes ne compromette le pays. Vous le voyez, je ne suis qu'un chansonnier. Mais croyez que je ne vis pas en égoïste. Je suis comme l' ermite qui, sur la grève, adresse des vœux au ciel pour ceux qui bravent les tempêtes, en regrettant de ne savoir tenir ni la barre ni la rame. »

Il méditait donc, il ne voulait pas discuter; il ne sacrifiait pas son opinion, mais il ne voulait appartenir à aucun parti. Il comptait que la liberté, dont il avait fait triompher la cause; suffirait pour faire l'éducation du peuple ; il s'inquiétait surtout de ses misères, auxquelles il avait consacré ses dernières chansons, et il priait Dieu en philosophe, le Dieu de la concorde et de la paix, pour que Taurore pacifique éclairât le plus tôt possible l'horizon. Il a chanté la guerre glorieuse de la Révolution, mais il ne croyait pas que la guerre est sainte.

Près de la borne où chaque Ëtat coiifmencc, Aucun épi n'est pur de sang humain.

B voyait la science qui multipliait ses miracles, qui inventait la vapeur, qui domptait l'électricité, et il espérait que le monde allait enfin êtce organisé. Les petites querelles du temps de la Restauration sont déjà bien loin ; il ne s'agit plus de droits à maintenir, il s'agit de la multitude, qu'il faut, pepsait-il, tirer de sa rude misère et éclairer, et qui ne doit plus être réduite par la faim et l'ignorance et par la jalousie à adorer les divinités sanglantes d'autrefois.

11 eût voulu, par ses dernières chansons, qui sont comme un testament paciGque, nous apprendre enfin à nous aimer d'une amitié sincère! Il eût voulu nous conduire, sans faux pas, à cette organisation, à cette émancipation générale du monde humain qu'il entrevoyait dans les révolutions les plutf lointaines! Quand le .sol de la Chine fermente, quand Témigmtion chinoise annonce à l'Europe que trois cents millions de travailleurs entreront tôt ou tard dans la communion civîUsa- ' trice, Béranger voit la politique nouvelle qui s'avance. Cette préoccupation a été l'objet de ses méditations dernières.

Et cet homme qu'aniipaient de si grands songes, cet homme si fier et si humble, sur quelle place publique, où alla4-il porter sa parole? Il allait obscurément visiter ses amis pauvres, il consolait les affligés, il ouvrait sa bourse aux désespérés, it relevait même les coupables.

Des illustres amis qui lui sont venus sur le tard, il n'y en a pas qu'il ait aimés autant que Lamennais et M. de Lamartine. Celui-ci ne connut Béranger que lorsqu'il fut revenu à Paris, après 1840. Lamennais l'avait recherché même avant d'écrire 'les Paroles d'un croyant. Quelques amis de l'illustre écrivain ont jpensé que Lamennais a plus aimé Béranger que Béranger n'a aimé Lamennais. Cela est possible, car encore faut-il bien que de deux amis l'un soit plus tendre ou plus ardent que Vautre. Mais il est bien certain que cette illustre amitié de deux

grands hommes a été plus utile et par conséquent plus douce à Lamennais qak Béranger. Non que celui-ci n'ait pas beaucoup aimé la grande intelligence blessée qui cherchait refuge auprès de sa raison ; mais cette raison même, si constante, si nettement équilibrée pendant toute sa vie, faisait qu'il fut assez longtemps à vaincre un peu de surprise en présence d'un ami qui lui venait de si loin et à travers tant d'étonnantes aventures. Et dans les derniers jours, si les admira^urs exclusifs de Lamennais veulent croire que Béranger ne lui a point assez marqué sa tendresse, c'est que le génie âpre de son ami ne lui semblait pas exempt de quelque dureté à de certaines heures et que, par- nature, la tendresse de Béranger s'attachait sur* tout aux âmes tendres, et qu'il aimait avec le plus d'effusion les bonnes gens. Par exemple, Béranger n'approuvait pas que Lamennais eût retranché son neveu de son cœur, après qu'il l'avait élevé et chéri comme une more, sans autre motif qu'un dissentiment de doctrine politique en un moment de la vie sociale où tout allait par sauts et par chocs.

Mais ces observations n'ont en réalité que très-peu de valeur, car il est incontestable que Lamennais ne s'est jamais plaint que Béranger fût trop froid pour lui; et, de son côté, Béranger n'a jamais cessé d'exprimer sa chaleureuse admiration pour le plus vigoureux peut-être, le plus hardi et le plus profondément navré des génies de la France moderne.

A Tours, dans sa jolie maison de la Grenadière, qu'il trouvait pour lui, plébéien, trop jolie, trop large, trop garnie de rosiers et de tilleuls, il s'appliqua à. cet ouvrage utile dont il voulait doter nos passions impatientes et qu'il aurait dû nous donner, même imparfait et au-dessous de son rêve. Quel malheur que Béranger se soit découragé I « Je ne sais rien, dit*il; j'ai eu tout à découvrir, tout à deviner. Ohf que de peine! » Nous aurions un livre unique que tout le monde aurait lu et où

LA VlMriADiEH?:.

K.hi

tout le inonde aurait profité. En 1848, ce sont de tels écrits, signés d'un maître ycnéré, qui ont manqué à la nation et qui, manquant, l'ont laissée faire fausse route. Que ceux du moins qui, pour dire quelque chose, Vaccusent d'avoir flatté sans cesse et de n'avoir jamais instruit le peuple, s'ils oublient tant de nobles vers, lui tiennent compte de cette tentative de vieillard. Puisque Béranger, à cet âge, ne s'est pas jugé capable de mener à terme sa tftcbe, il faut l'en croire, car il est toujours sincère. Peu après l'art même du vers allait lui échapper.

Ety quand j'allais, par de nouveaux concerts, Peuple dauphin, l'instruire à la clémence, Dieu ne veut plus que je fasse des vers.

En 1837, au mois de septembre, M. Trélat, devenu rédacteur en chef du National^ pria Béranger, dont il connaissait bien la passion pour tout ce qui touche à l'instruction et à l'éducation du peuple, d'écrire quelques articles dans le journal qu'il allait diriger. Nous ne pouvons mieux faire, pour peindre l'état de l'âme de Béranger à cette époque, que de détacher la plus grande partie de la lettre qu'il écrivit en réponse à cette

a Que venez-vous me proposer, mon cher ami I Moi, me faire écrivain politique, à présent que j'ai rompu a^ec le monde, que j'ai pris ma retraite, et qu'enfin on commence h m'oublier, grâce au ciel ! Cette retraite a été de bonne foi. Je ne suis pas la nymphe de Virgile ; beaucoup de gens de mon âge, et plus âgés même, ne peuvent vivre que de bruit et se jettent dans la mêlée sous le vain prétexte d'utilité, pour obtenir que leur nom ne manque pas d'échos. Bien différent, je vois le mien s'éteindre avec une sorte de satisfaction. Vous le savez pourtant, cette indifférence s'arrête à ce qui me regarde; mais je suis si convaincu que je ne puis être utile à la cause qui m'est chère, que je me garderai toujours de remonter sur le théâtre

où je n'ai eu à jouer^ qu'un rôle bien court, à laide d*nn talent bien borné. Je me garderai donc d'éôrire dans un journal, qud qu'il soit. <x Mais vous ne signerez pas, » me direz-vous. Alors, mon cher^ami, à quoi vous serviraient quelques méchants arti* clés, quand vous êtes là tous pour en Cadre de bons? €ar ou ne peut mentir à sa nature; je suis né artiste; la forme me préoccupe toujours. Or il n*est pas possible que je m'anrange du journalisme. Voilà surtout pourquoi je n'ai jamais vooh prendre ce métier. Est-ce à cinquante-sept ans que j*en ferai la folie? Aujourd'hui que je tâche de mettre en ordre ce qu'il me reste d'idées, et que j'y procède bien lentement, avec toute liberté, je ne sais si, un de ces jours, je ne jetterai pas au feu le peu que j'ai écrit, tant je me trouve loin de ce qu'il me faudrait être. J'ai toujours manqué de confiance en moi. Avec ' cela, si les circonstances ne vous ont formé de bonne heure à la rédaction improvisée, on ne doit point aborder la presse quotidienne.

« Habituez-vous seulement à resserrer votre style ; les trop longs articles sont la mort des journaux, et vous, devez le mieux savoir que moi. Vous me pardonnerez cette observation, qui sent un peu le vieil ouvrier. J'ai répondu à Thomas *, il y a peu de jours, et, conmie je l'ai fait à la hâte, je crains de lui avoir écrit des sottises. Voyez comme je suis propre à .faire des journaux : entre autres choses, je lui conseillais une censure des feuilles publiques, sous le point de vue moral. En effet, mon ami, je ne re^ens pas de ma surprise quand je vois tout ce que la presse, et même celle d'opposition, contient de pervertissant pour le peuple. Et puis, voulez-vous que je vous dise? c'est que tous, et le National lui-même, laissent percer un fond d'aristocratie qui me confond. Cela tient à ce qu'on fait généralement plutôt du répubHcanisme doctrinaire que de

' M. Ch. Thomas, alors directeur du KoHanaL *

APPENDICE. T^lt^

la politique humaine; c'est qu'on ^eut plutôt se servir du peuple que le servir. Cela doit vous répugner, voir^ dont le cœur est si bon et si généreux. Quand donc fera-t-on un journal pour ce pauvre peuple, qui a tant besoin de direction, et à qui chacun parie de ses droits sans se donner la peine de lui apprendre d'avance à en faire un digne usage? Quand donc un peu de tendresse se mélera-t-elle aux allocutions hypocrites quon lui fait? Voila une mission de journaliste qui vous va bien. Je sais que malheureusement il vous faudrait pour cela briser le cercle étroit où Carrel a renfermé la politique du iVationaly cerc^ qui suffisait à son talent, mais qui est bien loin de suffire à la cause. Toutefois il me semble qu'on pourrait renoncer à la roideur humoriste que cette feuille a contractée sous lui, pour parler au peuple dans un langage qui pourrait plaire même aux classes les plus éclairées. Cela est possible pour les arts, pour les lettres et pour les sciences; cela est possible financièrement. Je ne citerai qu*un exemple : lors de la discussion sur les caisses d'épargne, toutes les feuilles d'opposition se sont évertuées à effrayer les classes inférieures pour qti'eUes retirassent leur pauvre pécule. C'était le contraire qu'il fallait faire, tout en blâmant la loi proposée ; il fallait prouver que, malgré cette loi, les fonds étaient en sûreté ; d* abord parce que c'était vrai, et puis parce que l'importance des caftses d'épargne est plutôt morale que financière. Et, si j'abordais la question des assassinats, que n'aurais-je pas à dire? Quoi! lorsqu'un peuple se fait en trois jours justice des rois, on ose, au nom de ce peuple, se faire agent de meurtre? Ah! si Ton avait de ce peuple l'idée que j'en ai, si on lui portait l'amour qu'il m'inspire, comme on se hâterait de réclamer en son nom contre de si odieuses tentatives, tentatives imitées de l'aristocratie et qui ne conviennent qu'à son organisation et aux époques où «Ile dominait le monde. Mais aujourd'hui, dans

un pays d* égalité, l'assassinat politique est un outrage à la civilisation et aux droits du peuple. Le National^ dominé par la mauvaise queue deTémeute, n'a pas osé jeter Tanathème contre ces actes si contraires à Tesprit de notre nation. Et pourtant quelle position il eût acquise ! car, en le faisant, il pouvait se proclamer républicain, en dépit des lois de septembre.

((Mais je m'aperçois que je reviens sur le passé, sans grande utilité pour l'avenir. C'est, au resie, parce que vous êtes nouveau dans l'entreprise que je me permets avec vous toutes ces réflexions ; en supposant (pie vous les adoptiez, elles ne vous décourageront pas, parce que vous sentirez tout ce qu'il y a encore de bien possible. Je voudrais qu'elles vous aidassent à trouver une route nouvelle pour accomplir votre mission de dévouement.

<c Si je faisais de la polémique, j'ai une telle confiance dans la force des p^ncipes que je défendrais, que je voudrais, (juant aux personnes et aux cboses, rendre justice à chacun. Louis- Philippe lui-même aurait sa part d'éloges ou d'excuses. L'esprit de justice, mon ami, c'est ce qui donne le plus d'autorité. Je sais que, pour l'exercer, il faut se séparer de l'esprit de coterie; mais, s'il y a d'abord quelque désavantage apparenta cela, il est bientôt compensé par la confiance générale. Pour Dieu, faisons donc entrer la morale dans la politique. Nous reprochons à nos adversaires de culbuter à droite, lorsque à gauche nous tombons dans le fossé : ce que je vous dis là est encore à votre usafge, vous, cœur droit et caractère ferme, qui pouvez si bien vous mettre au-dessus des vieilles tacticpies. » Mécontent de lui-même^ et attribuant au bien-être, de sa vie de jafdinier et de rêveur l'impuissance de ses efforts lorsqu'il voulait écrire un livre d'enseignement, Béranger se reprocha bientôt la joie (pi'il éprouvait à cultiver en paix ses roses et ses dahlias de la Grenadière. Une partie de sa petite fortune était

de nouveau compromise ; il saisit avec empressement cette occasion, fit le sacrifice de son jardin à sa conscience, et, quoi que pussent dire et faire ses amis affligés, il alla chercher à Tours même une habitation plus modeste.

De cette époque datent deux chansons de Bcranger qui n'ont pas été placées dans le recueil de ses Dernières Chansons. Au moment où s'imprima ce recueil, on craignit que Taccent qui les anime ne parût trop dur, parce que les vers du poëte frappaient un^ gouvernement tombé et des mceurs politiques que la Révolution de 1848 avait déjà châtiées. Déranger avait laissé toute latitude à ceux de ses amis qui devaient être consultés alors; il les avait même priés d'effacer de son œuvre ce qui leur paraîtrait ou trop faible ou inutile. Le seul souci de sa gloire les guida dans la lecture qu'ils firent de son manuscrit, et de tout le recueil on n'écarta que cinq chansons : deux, la Belle Fille et la Petite Bouquetière^ comme imparfaites ; une autre, la Rime y que nous placerons plus loin, et deux pièces, Bondy et Vermine^ que l'on ne crut pas devoir publier, pour ne pas blesser des vaincus.

Yoici ces deux dernières chansons. C'est la satire énergique des vices du gouvernement qui régit la France de 1830 à 1848.

DONDY

ÂD : Cett l'amour, etc.

Gens titréSf Lettrés, Mitres, Banquiers, corsaires Et faussaires; ) Bit.

Gens titrés, Lettrés, Mitres, Accourez, accourez !

578 APPENDICK.

L'or et l'trgent tnni nos idoles; ^ Rester ptuvre est de mauTsis goût.

Votef| Berments, écrits, paroles, On trafique aujourd'hui de tout Tout se Tend, tout s'achète, Honneurs, emplois, brevets, Quand Yespasicn répète :

Cela sent-il mauvais?'

Gens titrés, etc.

Prêtre, .du ciel ouvre la porte, Pour mon salut passons marché; Grand avocat, combien rapporte Le crime au supplice arraché?

Qu'a Waterloo succombe

Un peuple de héros;

Marchand, fouiUe leur tombe;

Fais argent de leurs os.

Gens titrés, etc.

Si l'industrie aux bras sans nombre Nous prépare un monde meilleur.

Des ibrbaos l'entravent dans l'ombre, Malgré bourgeois et travailleurs.

Cette bande honnie

Enfle son riche avoir

Des sueurs du génie.

Des pleurs du désespoir.

Gens titrés, etc.

La royauté, veuve do pompe, N'étale plus que des haillons; Pourtant du peuple qui s'y trompe La couronne obtient des millions.

Plus d'un roi qui l'écorùe

Tend ce vieil oripeau.

Comme un gueux, sur la borne.

Aux sous tend son chapeau.

Gens titrés, etc.

Quoil le poète & la richesse Fait sacrifice de ses goûts !

Frais parvenus, vieille noblesse, Pèchent l'or aux mêmes égouts.

. Le joueur suit ses pontes,

Le pauvre un numéro ;

Hélas I et que de comptes

Soldés par le bourreau I

Gens titrés, etc.

Venez ; la fortune vous guide.

Sa Toix vous révèle un trésor;

À Bondy, dans un lac fétide, , ,

Elle cache dcâ monceaux d'or.

En vain l'odeur révolte.

Un roi court le premier.

Point de riche récolte

Sans beaucoup de fumier.

Gens titrés, etc.

Tous, oui, tous, dans l'infecte mare, .

Criant * De l'or ! plongent soudain.

Hoi, j'en pleure, et la foule avare Raille mes pleurs et mon dédain.

Yicuxde 1.1 République,

Vieux de Nnpoléon,

Ailes, troupe héroïque,

Fermer le Pnnlhcon.

Gens titrés.

Lettrés, Mitres, Banquiers, corsaires Et faussaires ; Gens titrés, Lettrés, Mitres, Accoures, accourez I

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