LA RIME
Aie : Va^fen voir iUs viament.
Quels chants n'avons-nous pas eus
A fête pareille 1 Mon cœur, lidèle aux vieux us,
Me crie à l'oreille :
Cours après la jrime, \ Cours, I BU,
Cours après la rime. )
Mais la rime sans pitié
Me devient rebelle, Elle fuit...; tendre amitié, *
Cours vite après elle.
Cours après, etc.
Raison, qui la querellais,
Deviens plus bénigne; ' Tu peux, faute dé filets,
La prendre à la ligne.
Cours après, etc.
Fais-la f e rehdre à mes vœux Toi, peu timorée
Gaieté, qui par les cliefeux Vu oeot fois tirée.
Cours après, etc.
Gaudriole, à la chercher Prouve ton adresse .
Tartufe a pour la cacher Son lÎTre de messe.
Cours après, etc.
Philosophie, aux abois
Mets cette donaeUe, Qui souYent, ayec mes doigts.
Moucha ta chandelle.
Cours sprès, etc.
Mais sans elle à ce repas
Le plaisir arrive.
Joyeux, amis, n'allons pas
Dire i ce convive :
Cours sprès la rime.
Cours,
Cours sprès U rime.
Lorsque même le nom de la République eut été eflacé, le chagrin de Béranger s*accnit encore. D cessa de vivre dans le passé, et sa pensée se réfugia dans l'avenir.
C'est lorsqu'il eut quitté Beaujon, en 1855, que la santé de Béranget commença à s'altérer. Sa dernière habitation a été celle de la me de Vendôme *.
* ^*é et élevé rue Montorgueil, à l'ancien n* 50, Béranger habita ensuite le boulevard du Temple (rue Notre-Damc-de-Nasareth) avec sa mère. U fut mis en pension rue des Boulets, dans le fsubourg SaintrAntoine. Au retour de Péronne, il logea avec son père au n* 14, puis au n* 15 de la rue du Faubourg-Poissonnière; en 1800, il demeurait rue Saint-Nicaise (n* 486 d'alors] ; puis sur le boulevard Ssint-Martin, près de T Ambigu, en entrant par la rue de Bondy, i un sixième, étage, où il trouva son grenier. Sous l'Empire, il logeait rue du Port-Vahon, n* 12 (1808), puis rue de Bellefonds, n* 20.
Voici quels ont été, depuis, les logements de Béranger : rue des Martyrs (maison de Manuel), n* 23; — rue de la Tour^' Auvergne, n* 30; — (1833) rue Basse, n* 22, i PoMv; — (1835) me des PeUts-Champs, à FanUdnebieaM; —(1836) à Is
De nouvelles pertes d'argent et les premiàres fatigues de la maladie le contraignirent à renoncer aux petites réunions qu'il aimait; il devint plus triste, et ce fut avec un vrai chagrin qu'il dut renoncer à ses promenades.
C'est ce moment que choisirent des hommes inconsidérés pour*calomnier, dans un journal étranger, Thomme qui appartenait dès lors à la mort. Ds l'ont accusé d'avoir accepté en cachette une pension de la cour.
Sa Majesté l'Impératrice avait, en effet, voulu que la vieiDesse du poète national fût mise à l'abri de toute espèce de gène, même de celle qu'il é{Mrouvait lorsqu'il ne pouvait donner assez au pauvre monde ; mais Déranger, qu'il fallut instruire de ces marques d'une si haute bienveillance, refusa de les accepter, tout en remerciant de sa grâce et de sa bonté la femme qui, du haut du trône, avait songé au chantre de la démocratie.
Cependant la maladie de Béranger s'aggravait. Sa mémoire s'égarait par instants. M. Charles Bernard, son médecin le plus dévoué, le fils de son ancien ami, M. Joseph Bernard, étudiait déjà avec inquiétude sa physionomie. M. Trousseau, l'élève de M. Bretonneau, de Tours, que Béranger a tant aimé pendant ses vingt dernières années, appelé dès lors pour conjurer le mal inconnu, déclara que ce mal ne se conjurait pas : c'était une hypertrophie du cœur, compliquée d'une maladie de foie. D promit de faire tous ses efforts pour lutter le plus longtemps possible contre la maladie, et il a tenu sa promesse. Ad milieu de ses travaux continuels il a toujours trouvé le temps de visiter et de soigner le malade qu'il avait condamné. Dans les derniers jours
Grenadière, i Tours; — (1838] rue Chanolneau et rae Saint-Éloi, i Tmirs; » (1S40) chez madame Lacroix, i F<mUnay-^&ui-B0is;-^(\WSi maison particulière, à Fontenay-tou^Baii; — (1841) rue Vineuse, à Paay; — rue des Moulins, à Pasty; — (1845) rue de l'Orangerie, n* 10, à VersaiUes;^[i%\Q) ayenue Sainte- Marie, à Paris; — (1847) encore i Passy; — (1850) rue d'Enfer, n» 113; — (1851) avenue Chateaubriand, n* 5; ^ (1855) rue de Vendôme, n* 5.
de la maladie, il vinl le voir régulièrement deux fois par jour.
Béranger ne vivait plus que par une espèce de miracle; on craignit de le perdre au commencement de l'hiver de 1856. Son excellente constitution résistait et il retrouvait même par moments sa vivacité. Son âme généreuse ne Fabandonna jamais. Déjà retenu chez lui et presque alité, il ne se plaignait que de ses bonnes œuvres suspendues, et il n'écrivût, dune écriture souvent obscurcie, que pour venhr encore en aide à ses amis et à ses protégés.
Mademoiselle Judith, qui s'était bien soutenue jusqu'à la fin de l'année 1856, devint tout à coup gravement malade : un cancer à Testomac Tabattit; elle ne pouvait plus prendre de nourriture, mais son œil résigné et sa douce voix attestaient la force et la sérénité de son esprit. Elle est morte le 8 avril 1857, presque sans agonie, avec un courage et une fermeté dont il y a peu d'exemples. On vit, à son lit de mort, qu'dle avait été digne de partager la vie de son ami. Son nom mérite de rester inscrit à côté du nom de Béranger.
Elle avait environ deux ans de plus que lui. C'est elle qui semblait toutefois devoir lui survivre, et il l'avait d'abord désignée pour son héritière.
Nous voilà arrivés au milieu des images funèbres ; tout parie maintenant de cette grande mort du poète.
Béranger avait, dès 1 844, nommé M. Perrotin son exécuteur testamentaire.
« Après de mures reflexions, et malgré l'intérêt que mon éditeur, M. Perrotin, aura à ma succession par suite des arrangements que j'ai faits avec lui, sûr comme je le suis de sa haute probité et de son dévouement sans bornes, je nomme ledit Perrotin mon exécuteur testamentaire.
« Fait à Passy, le sept jjiin mil huit cent quarante-quatre.
«t Pierre-Jban de Bérarger. »
Trois ans après il remettait à M. PerroUn la copie de son testament, récrit en 4851 \ et accompagnait cette copie d'une lettre que Toid :
« A monsieur Perrotin.
« Voici, mon cher Perrotin, la copie de mon testament, ainsi qu'un codicille qui vous nomme mon exécuteur testamentaire. Aussitôt mon décès, je vous autorise à décacheter le tout et i agir dans Tintérèt de Judith, que j'institue ma légataire universelle, et aussi dans votre intérêt, en vous emparant de mes brouillons, de mes chansons, des cahiers que je pourrais ne vous avoir pas encore remis, de la prérace pour le volume posthume et de ma biographie, qui sera dans le grand tiroir de mon secrétaire.
« n se trouvera dans mes papiers beaucoup de lettres que je n'aurai pas brûlées; il faut les anéantir, à moins d'un besoin impérieux; surtout, il n'en faut donner aucune aux quêteurs
ÎO février lS5i.
VEYAÎiT DIEU,
Je nomme et institue pour ma légataire unÎTeneUe mademoiselle Françoise- Nicole- Judith Frère, ma plus ancienne et plus fidàle amie, demeurant aujourd'hui auprèf de moi, rue d'Enfer, 113.
Ce testament annule ceux qui l'ont précédé et ipi'on pourrait retrouyer dans mes papiers.
Je prie mes amis Béjot et Perrotin d'être mee ezécuteuri testamentaires.
Fait à Paris, ce yingt fémer dix-huit cent cinquante et un.
PiBRRI-JeA!! DB BfRÀ!f6CIl.
Le portrait peint d'après moi par M. SchefTer et le buste en marbre de M. Darid (d'Angers) appartiennent i ces deux grands artistes.
{Note poêtérieure.) -^ Je relis ce testament et le maintiens, en ajoutant une seule disposition : c'est d'adjoindre à mes deux exécuteurs testamentaires M. Prosper Vemet« qui leur sera uUle pour la connaissance qu'il a des lois.
Fait ce vingt-neuf octobre dix-huit cent cinqutnte-cinq»
PbRAE-JbaK DB BéRANGEB.
d'autographes. Quant à celles que j'ai remises en paquets, et qui sont dans mon secrétaire, il en est aussi qu'il &udra brûler; mais que ce ne soit que lorsqu'on sera bien sûr qu'elles sont sans utilité ; s'il se retrouvait quelques vieux manuscrits de moi, vers ou prose, qu'il n'en soit rien publié, je vous en prie; c'est assez de mes chansons, auxquelles, d'ailleurs, d'autres publications pourraient nuire. Il existe un manuscrit de moi entre les mains de M. F******. Je le lui ai donné à condition de ne pas le rendre public. Je ne sais plus bien ce qu'il est; le sujet est les Contes de la Fontaine. Je maintiens la défense de publier, à laquelle M. F****** m'a promis de se soumettre.
«• J'en viens à la publication du volume que je laisse, des chansons de ma vieillesse. Je voudrais vous enseigner des amis à consulter sur la valeur de ces chansons et sur les fautes de corrections que mes copies peuvent contenir; mais vous connaissez assez ceux de mes amis que vous devez consulter, surtout devant imposer à votre imprimeur, quel qu'il soit, un prote très-intelligent, et qui sache au moins la mesure d'un vers.
« Ce que je vous recommande expressément, c'est, aussitôt ma mort, d'exiger de Judith qu'elle fasse son testament, et cela, dans rintcrét de ceux de nos amis qu'elle doit avoir l'in- Icntion d'avantager et que j'avantagerais moi-même, si je mourais le dernier; ce serait manquer à ma mémoire que de se laisser aller aux larmes au lieu de remplir mes intentions.
a Quant à mes obsèques, si vous pouvez éviter le bruit public, faites-le, je vous prie, mon cher Perrotin; j'ai horreur, pour les amis que je perds, du bruit de la foule et des discours à leur enterrement. Si le mien peut se faire sans puUic, ce • sera un de mes vœux accomplis. A mon testaiùent resté chez moi se trouve jointe, en forme de codicille, une approbation
de l'acte passé entre nous pour notre marché; quoique superflue, cette approbation contient F ensemble de vos droits sur mes manuscrits, ce qui peut servir à Toccasion.
« n me reste à vous reconmiander mon plus vieil ami, An* tier, dont la vieillesse pourrait n'être pas heureuse. Je vous prie de veiller à ce qu'il ne manqut; pas, et, si la Biographie que je laisse obtient un peu de succès, assurez-lui une pension; cela, bien entendu, dans le cas où son emploi viendrait à lui manquer. Judith devra se charger de faire quelque chose pour la fille aînée d'Antier, ce qui sera utile pour tous les deux.
« Voici à peu près ce que j'avais à vous dire, en vous remettant une copie de mon testament et du codicille qui l'accompagne. Tous deux sont de dates déjà bien anciennes.
« On a parlé du retour du choléra. J'ai voulu revoir meh dispositions, et n'ai trouvé rien à y changer ; mais j'ai pensé à accomplir l'idée que j'avais depuis longtemps de vous confier le duplicata de ces actes, dont vous avez besoin pour remplir vos fonctions d'exécuteur testamentaire. Je vous les remets donc et compte trop sur votre attachement pour m 'excuser des embarras que cela pourra vous causer.
a Tout à vous,
«( Bérahger.
c Paris, 14 DOTembre 1847. »
Peut-être faut-il remarquer les recommandations que Béranger fait à son éditeur, au sujet de ses Chansons posthumes.
En 1851, Béranger ajouta un codicille à son premier testament : ce fut pour demander formellement qu'on lui fit de shnples obsèques et qu'on évitât le bruit autour de sa tombe.
a Lorsque arrivera mon décès, je prie ceux de mes amis qui
seront présents de ne pas permettre qu'on prenne aucun moyen de conserver mes restes. Je les prie aussi de me faire enterrer le plus simplement possible, dans le cimetière le plus voisin. De plus, je leur recommande expressément de ne donner connaissance de ma mort aux journaux que lorsque l'inhumation sera terminée. » Déranger ajoutait : « Je recommande aussi, j'ordonne même, s'il me convient d'employer ce mot, que toutes les lettres qu'on pourra trouver dans mes tiroirs de secrétaire, de commode, dans tous les coins de mon logis, soient brûlées à ma mort, sans qu'il en soit distrait d'autres que celles qui seraient relatives à mes affaires particulières.
a Déjot et Perrotin sont les exécuteurs testamentaires du testament que je laisse tout en faveur de Judith, ma vieille amie. ï>
Ce codicille est du l""' mars 1851.
Après la mort àe mademoiselle Judith, Déranger écrivit un second testament d'une mam déjà tremblante :
« Paris, le 18 mai 1857.
« Ceci estmon testament.
« J'institue et nomme, parle présent, M. Perrotin (Charles- Aristide) mon légataire universel, et lui donne en conséquence la totalité des biens que je laisserai au jour de mon décès *.
« De Déranger, d
Ces tristes pages écrites, il attendit. Le jour où mademoiselle Juditfi fut enterrée, il voulut la suivre jusqu'à la tombe; il ne
^ La modeste fortune de Béranger a été partagée par son légataire uniTenel entre les personnes auxquelles Béranger lui-même l'eût répartie. Les rentes sur lesquelles quelques pauvres TÎeillards comptaient chaque mois leur sont assurées, ety pour ne pas laisser disperser au hasard le mobilier du poète, son légataire Ta conservé, mais après en avoir fait estimer le prix et en avoir consacré la valeur i une bonne oeuvre.
put aller que jusqu'à l'église, appuyé péniblement au bras d'un ami, et, le cœur gros de douleurs étouffées, il rentra dans son appartement désert. Les soins empressés, les consolations de ses amis, le fortifièrent pour Tapparence ; il fit ce qu'il put pour supporter encore sa vie affligée et meurtrie; mais la maladie et le chagrin ne devaient lui laisser que bien peu de jours, et des jours bien tristes!
n s'appesantissait d'une manière de plus en plus inquiétante. Souvent, lorsqu'on lui parlait, il oubliait soudain la conversation et fixait son regard, ce regard qu'on n'oublie pas, sur des images invisibles. Parfois il sortait de ces contemplations intérieures et se réveillait avec de douces paroles. Dès lors l'inquiétude n'eut plus de repos. Il fallut qu'un médecin particulier, lui. Jabin, donnât au malade des soins continuels. On crut devoir recourir aussi à l'expérience spéciale de M. Bouillaud, qui vint deux fois et confirma l'arrêt de M. Trousseau.
Vers la fin de juin, par les rudes chaleurs, la crise du déchirement définitif se manifesta : on avait déjà vu s'obscurcir cette limpide intelligence. Cet esprit si animé avait pu s'affaiblir! Cet œil si vif s*était voilé déjà! L'anxiété publique n'eut plus de bornes dès qu'un journal eut annoncé le péril où était Béranger.
Ses ancieas amis, ses nouveaux amis, les amis intimes, les amis inconnus, Paris entier accourut dans la rue de Vendôme. On venait consulter dès le grand matin les bulletins de*santé, et le plus petit signe funeste augmentait la douleur de tous.
Ses plus anciens amis, MM. Thiers, Mignet, Lebrun, le visitèrent presque tous les jours. Ils étaient liés depuis bien des années par une vive amitié.
C'est en revoyant ces anciens amis que Béranger sentit son esprit se réveiller et son mal s'adoucir. Il leur parlait avec tendresse et avec enjouement. Un jour qu'il s'entretenait de
ses poésies avec une modestie défiante, M. Thiers lui dit : « Savez-Yous comment je tous appelle, Béranger? Je tous appelle l'Horace français. — Qu'en dira l'autre? » répondit-il ayec un sourire. Un autre jour il parla de Dieu et de l'ayenir avec des paroles étranges et d'une voix inspirée.
Mais ces heures de réveil furent rares.
La sœur de Béiranger, religieuse cloîtrée, ne le voyait qu'une fois l'an depuis son entrée en religion. Elle vint le voir, autorisée par l'archevêque et accompagnée d'une autre religieuse. La porte lui fut ouverte; elle embrassa son frère, reçut ses embrassements, se retira et ne put revenir; mais elle témoigna sa reconnaissance aux amis de Béranger et envoya chaque jour chercher des nouvelles. M. l'abbé Jousselin, l'ancien curé de Passy, devenu curé de Sainte-Elisabeth, avait retrouvé Béranger dans sa paroisse. Ils avaient parlé encore de leurs pauvres. Lorsque la maladie de 'Béranger sembla toucher à son terme, M. le curé lui vint rendre visite. Leurs conversations furent rares, très-courtes et peu importantes: Il y en a une, la dernière, que Ton a racontée de manières bien différentes. Au moment où M. l'abbé Jousselin, pour se retirer, tendait la main à Béranger, Béranger lui dit d'une voix nette : « Votre caractère vous donne le droit de me bénir. Moi aussi, je vous bénis. Priez pour moi et pour tous les malheureux : ma vie a été celle d'un honnête homme. Je ne me rappelle rien dont j'aie à 'rougir devant Dieu. »
Le 28 juin, on avait cm que Béranger allait mourir dans la journée. L'excessive chaleur V-accablait et exaspérait ses souffrances ; mais le temps se rafraîchit ; il vécut quelque jours encore. C'était à qui le veillerait, à qui le soignerait, à qui mettrait le pied sur le seuil de sa jporte.
Plusieurs dames, cpiand le mal fut à son comble, rédamèrent le privilège de leur ancienne amitié et envièrent à
madame Antier les fatigues de son admirable et opiniâtre dévouement, en ces longues journées et en ces nuits plus longues encore*.
Béranger, le 15 juillet, s'était trouve un peu mieux vers midi; il avait reconnu ses amis, il avait même prononcé quelques mots ; il avait retrouvé un souffle de gaieté douce, il avait souri quand M. Ségalas', en lui tâtant le pouls, lui parlait de la Toule accourue autour de sa maison, de cette foule dont le flot assiégeait sans relâche Tescalicr et qui se retirait avec tant de peine. Le soleil était au plus haut point de sa course; il jetait un jour brillant sur les fenêtres. Comme Gœthe à son lit de mort, Béranger fit signe pour qu'on ouvrit les persiennes et appela la lumière d'un œil avide. 11 ne se croyait pas frappé sans espérance, il murmura : ce Unmois^ un mois et demi, » quand le mcSccin lui dit qu'il fallait attendre patiemment une guérison, hélas! hnpossible.
Le matin, M. Mignet l'avait trouvé pesamment endormi, la tête soutenue par une bandelette attachée au fauteuil. Quelques instants après, Manin entra; mais Béranger, qui s'éveillait dans
* Voici les nonu des personnes qui ont veillé Béranger dans sa maladie :
M. cl madame Anlier, H. Perrolin, journellement;
MM. les docteurs Ch. Bernard, Jabiii, Charles Lasègue;
MM. Edmond Amould, Paul Boileau, Victor Bonnet, Onésime Borgnon, Broc, Chevallon, Donneau, Gallet, Savinien Lapoinle, Charles Thomas. Un seul nom manque a cette liste; c'est celui de Béjot. Il était retenu dans son lit par de cruelles douleurs qui n'ont cessé qu'après la mort de Béranger. Une antre personne que Béranger aimait, et à laquelle son patronap:e fera déraut, M. Chin- Ircuil, Tun de nos peintres paysag*istes les plus distingués, n'a pu, à son grand chagrin, prendre sa part de ces Teilles pieuses.
D'autres amis anciens, MM. Gauchois-Lemaire, Bernard de Rennes et Joseph Bernard, par exemple, auraient toqIu pouvoir ne quitter jamais l'illustre ami qu'ils alUient perdre.
' M. Ségalas, dès que Béranger habita la rue Vendôme, offrit ses serrioes toutes les fois qu'il y eut besoin d'un médecin. U avait déjà «oigne Béranger (en ISfô) dans une hémorragie ; aux demiera jours, il ne cessa de Tenir le voir et d'oflrir encore ses services.
la stupeur, ne le reconnut pastel ne put dire un mot à Manin,
qui pleurait.
La nuit fut douloureuse. M. le docteur Lasègue, ami de la maison, avait veillé le malade. Le 16, dès le matin, la chaleur devint grande. Un orage chargeait les airs. Dans la cour, encombrée de monde, un pressentiment funèbre était déjà descendu; tous les visages disaient que la douleur. publique n'avait plus même une ombre d'espoir. Le docteur Trousseau venait de déclarer que le pouls se perdait et que l'heure dernière ne tarderait plus. Au haut de l'escalier, des voix étouffées s'entendaient à peine ; le vent pénétrait dans les corridors et dans l'appartement; les portes ouvertes, les volets fermés, tremblaient dans l'ombre ; il n'y avait, dans la chambre même de Béranger, que les amis intimes : M. et madame Antier, M. Perrotin, M. Yemet, arrivé le matin même, madame Ternet, la fille de madame Liné, qui avait pris soin des demiars jours de madame Bouvets (du Mont-Saint-Quentin), M. Thomas, le payeur central du ministère des finances, M. Lebrun, de l'Académie française, M. Paul Boiteau, le plus jeune des amis de Béranger, et les deux servantes qu'on avait mises auprès de lui depuis sa maladie. On attendait l'orage et le trépas.
Assis dans son gi*and fauteuil, au milieu de la chambre, le dos tourné aux fenêtres, la tête penchée à droite, Béranger était là comme une proie pour la mort; ses jambes, recouvertes d'un drap, faisaient effort pour se dégager des souffrances ; sa respiration était haletante; ses lèvres, à demi closes, ne laissaient sortir de sa bouche que de vaines paroles; son front était mouillé d'une sueur douloureuse, ses mains n'avaient [Jus qu'un geste sans signification, son œil obscurci luttait contre la nuit tombée subitement du ciel, et semblait chercher avec inquiétude des visages amis. Pas une plainte sur ce visage qu'une si vive intelligence avait animé si longtemps I
- Le tonnerre retentit, la pluie tombe à flots; les éclairs, traversant les hauts arbres du jardin, pénètrent dans la chambre silencieuse. Béranger respire avec un peu plus de liberté. Les signes de croix que fait, à chaque coup do foudre, l'une des bonnes, agenouillée devant lui, ne Tétonnent pas ; il n*a pas Tair de s'apercevoir de Forage; il appuie sa tête sur sa main droite et regarde vaguement ceux qui Tentourent.
L'air rafraîchi lui donne une apparence de réveil qui ralentit mélancoliquement le désespoir de ceux qui Tentourent. Béranger allait mourir avant le coucher du soleil !
Il regardait de temps en temps ses amis d'un œil fixe et doux ; on le faisait boire, on lui mettait de la glace, sa dernière nourriture, sur les lèvres; on approchait encore une fois de sa main sa tabatière de platine qu'il aimait tant, et ses doigts se sont rappelé^ une fois encore, un geste accoutumé. Mais il n'y avait plus de volonté suivie dans ces regards et dans ces mouvements. On l'embrassait alors, et, lui tenant la main, sa main inerte, on pleurait derrière son fauteuil. Malgré soi la. . pensée s'obstinait à oublier l'homme expirant pour nVnvisager que sa gloire.
Vers deux heures, l'agonie fit sentir ses étreintes; elles furent cruelles. Béranger a beaucoup souffert avant de mourir. M. Lebrun, épuisé d'inquiétude, venait de se retirer dans la chambre voisine. Peu d'instants auparavant, MM. Mignet, Thiers et Cousin, avaient vu pour la dernière fois leur ami. Béranger est mort à quatre heure trente-cinq minutes entre les bras de ses amis, serrant la main de M. Antier. L'un des médecins comptait les dernières pulsations : le pouls s'arrêta. Tout était fini.
On se rappelle la tristesse extraordinaire qui se répandit dans tout Paris sur la fin de la soirée et qui semblait se promettre pour le lendemain une manifestation solennelle.
Quelques heures après que Béranger eut succombé^ le ministre d'État fit savoir que le gouv^mement, désirant honorer le poète par un témoignage public, se chargeait du soin des funérailles. L'État remplaçait la famille absente, et Texécuteur testamentaire n'avait plus de mission à remplir. Il fit remettre an ministre la copie de la lettre où Béranger, exprimant son dernier vœu, souhaitait que ses funérailles pussent rq)ondre par. leur simplicité aux habitudes de'toute sa vie. Le gouvernement prit sur-le-champ ses mesures, il s'arma du vœu du poëte, et dans la nuit même fut posée cette affiche :