‹ Ma GrandeChapitre 3 sur 3 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

LE ORABE

iâcbon^ i* noua airaer «ans non» faire toafrpi' Madrick B'>uphor

Madernoisolle Giiislain, impatiente, regardait Ifc pendule. On avait tiré depuis longtemps les rideaux sur les arbres grêles, aux petites feuilles neuves, du jardinet. Pour la vingtième fois elle avait erré delà chambre des jeunes mariés au salon, du saloD à la salle à manger, dans laquelle un en-cas était préparé, et de la salle à manger à la cuisine, où, discrètes, s'entendaient les voix de Margaude et de Mâcha. Partis en voyage de noces huit jours auparavant, pendant le congé de Pâques de Noël, c'est cette nuit que les Guislain rentraient du Havre, où ils avaient été conduire madame Tratkotf, à bord de la Bourgogne^ en partance pour New- York.

Tout le jour, Marie-Anne avait été anxieuse Tant d'événements s'étaient passés depuis six mois qu'elle restait dépaysée, perdue au milieu de sensations étrangères, loin du calme oi^ elle avait

vécu tant d'années. Ç'avaient été, d'abord, les fiançailles de Noël et de Sonia, leur jeune amour s'affîrmant sous ses yeux à travers les désaccords forcés, les aigreurs de belle-mère à belle-mère, les discussions d'intérêt et les lenteurs des notaires; sa patience, plus d'une fois, avait été poussée à bout par les bizarres humeurs et les propos mal chanceux de madame Tralkoff. Ensuite, le mariage fixé à Pâques, elle avait dû, se pliant au désir de son frère, courir avec lui les magasins, conférer avec les tapissiers et les peintres, remettre complètement à neuf le rez de-chaussée de la rue Notre-Dame-des-Champs ; on avait abattu des cloisons, couvert de vitres un hall-serre. Les pièces familières où l'on vivait depuis six ans avaient changé de destination. Il avait fallu établir une grande chambre pour le ménage, avec cabinets de toilette, de robes et salle de bains. Marie-Anne, il est vrai, avait gardé sa chambre; mais, contrainte par Noël à en renouveler l'étoffe, elle ne se reconnaissait plus dans ce cadre trop neuf. Ses vieux meubles, sous la soie à fleurs brochée qui les recouvrait, avaient perdu leur intimité; ils étaient bien usés, pourtant, bien fatigués; mais c'est ainsi qu'elle les aimait : ce lui était presque un chagrin qu'on les eût rajeunis puisqu'EUe, hélas, restait la même, avec ce besoin de l'atmosphère et des entours surannés que les vieilles gens créent autour d'eux.

La maison entière, sous son air brillant et gai, la déroutait. Ce confort et cette élégance des choses

prenaient presque, à son égard, une hostilité; car c'était le bouleversement d'un ordre établi, de règles invariables. L'âme moderne, avec son joli luxe bibelottier, s'installait à la place du raide et fruste décor du passé. Cela semblait lui dire : « Vous n'êtes plus de ce temps, Grande 1 Vous n'êtes plus de ce temps! » Et elle n'éprouvait pas seulement une pure détresse sentimentale, un isolement et un refoulement; il y avait, en plus, un recul et un sursaut de sa vieille âme choquée, blessée presque, dans une pudeur très intime et une austérité dévote, par tout ce que ces concessions au bien-être mondain annonçaient de prévenance et de soumission envers la femme nouvelle, l'étrangère, l'Autre! Jalousie cruelle! En vain Marie-Anne avait repoussé, depuis six mois, toute pensée mauvaise. Oui, elle enviait amèrement Sonia pour sa jeunesse, pour l'amour qu'elle pouvait inspirer, pour l'influence caressante qu'elle saurait prendre, pour les baisers même dont la chaste fille se privait, avec son grand frère, et que Sonia pourrait, devrait lui donner comme à un cher petit enfant. Cette dernière idée l'affolait; ce qu'on lui prenait, ce qu'on lui arrachait, en effet, c'était l'être qu'elle avait vu grandir, qu'elle avait élevé, c'était sa vie et plus que sa vie! Elle en voulait à Sonia, en dépit de sa fierté, d'une jalousie de femme à femme, incurable. Et à la pensée qu'ils allaient bientôt arriver, s'installer pour la première fois, mariés de dix jours, dans le nid frais et définitif, elle ei*Jt froid dans l'âme.

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En même temps, avec la préoccupation complexe de remplir jusqu'au bout son devoir, et que son accueil ne démentît pas la bienvenue souhaitée par le poli des meubles, la tiédeur des tapis, la flambée de bois sec dans la cheminée, la clarté paisible des lampes, elle continuait à aller et venir par l'appartement, relevant une embrasse de portière, effaçant le pli d'une draperie, parant, d'une façon machinale et discrète, à d'infimes soins où témoignaient «on bon vouloir et T espoir de lire une reconnaissance joyeuse dans les yeux de Noël. Car, en somme, ces préparatifs des derniert jours, cette suprême main mise aux choses, lui avaient coûté peut-être, mais c'est avec orgueil qu'elle s'y était donnée tout entière, y goûtant une âpre distraction ; et maintenant, en une satisfaction modeste, que traversait l'inquiétude d'avoir pu oublier en rien, elle contemplait son œuvre.

La vieille horloge sonna : son timbre lent et voilé, si cher par l'accoutumance aux oreilles de Grande, prit, cette fois, un accent de mélancolie particulière qui pénétrait ; l'heure grave tinta, dans l'inconnu, émettant cette sensation d'inquiétude et d'avertissement fatidique que dégagent, souvent, les choses qui sont nôtres depuis longtemps et qu'une vie sourde et bizarre anime. Marie-Anne restait assez fermée à ce genre d'émotions nerveuses ; mais cette fois, dans son attente fébrile, elle perçut à fond la solennité des vibrations tristes. Et elle se sentit tout à coup abandonnée, si seule en l'appartement neuf, transie

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d'une telle détresse que rien ne lui fut plus et qu'elle eut presque envie de mourir. Mais sa fîère volonté se raidit, et après cet évanouissemen d'âme, elle secoua, d'un brusque mouvement d'épaules, toute lâcheté. Avoir fait son devoir et le bonheur de Noël la raffermit. Ils pouvaient venir ; elle les accueillerait, maternelle et souriante.

Oui, tout était bien comme cela, rien ne manquait au bon accueil préparé ; elle s'arrêta devant un guéridon, tira plus au centre un plateau, par rectitude. Et tout-à-coup, sa pensée ayant été audevant d'eux les recevoir, elle se dit ;

« Comme ils tardent ! » Très vagues, des inquiétudes lui vinrent, qu'elle précisa : ces accidents de chemins de fer si fréquenta ;... peut-être avaieutils manqué le train ? pourvu qu'ils eussent trouvé à la gare un bon cocher 1 Le bruit d'un fiacre la fit tressaillir ; pas encore 1... Elle alla dans le hall, examina le ciel à travers le vitrage, craignant qu'il plût : elle vit un cizur sombre, semé d'étoiles. Tout Qoirs, les arbres du petit jardin se détachaient dans la nuit, jusqu'au mur, sur lequel un réverbère de la rue jetait, d'en haut, une lueur blême.

Elle soupira, songeant au grand jardin de Sonnelles, ramenée aux émotions cruelles de l'été, qui, après les neiges de l'hiver, par ces frileux souffles du printemps, toutes vives et cuisantes encore, ressuscitaient au moindre appel. Elle refoula ce passé, ne voulant se fier qu'à l'avenir, l'espérer bon, heureux.

« Mais comme ils tardent, mon Dieu ! » Une

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fièvre battait à gon poignet, un léger froid descendait sur son dos, la mystérieuse angoisse de l'attente la traversait de petits élans douloureux. Gomme elle allait les embrasser, tous deux ! Oui, Sonia aussi, avec un sincère désir de l'aimer et d'en être aimée. Enfin un bruit de voiture s'arrêta ; tout son sang reflua, sa vie en quelques secondes fut suspendue ; puis elle caurut à la porte et, dans un çrand spasme, à la vue des jeunes mariés, son cœur s'ouvrit :

— Mes enfants 1

Elle embrassait d'abord Sonia.

Ce n'est pas sans malaise que Noël attendait le premier choc et ce premier baiser. L'égoïsme de son bonheur n'avait pu lui faire oublier tout ce que Grande avait souffert et l'empêcher de craindre l'avenir. Cette préoccupation s'était accrue en lui pendant le retour, tandis que, sa femme reposant en face de lui, le train à toute vitesse les emportait vers leur vie nouvelle. Une comparaison, à cet instant, s'était imposée à lui, le souvenir de ce premier jour de vacances, où Grande en vis-à-vis, dans un train rapide aussi, ils couraient vers Sonn elles, ignorant les changements qui allaient troubler complètement leur vie. De même, ici, il avait appréhendé l'inconnu. Mais en ramenant ses regards sur Sonia endormie, il s'était rasséréné. Un sommeil de femme ou d'enfant, par son abandon confiant et sa faiblesse, attendrit et désarme cette méfiance que ceux qui nous sont le plus

chers nous inspirent souvent. Noël avait souri.

Avec une tendresse profonde il contemplait, dans le ballottement du train, la jolie clarté fuyante que la lampe du wagon répandait sur le visage de la jeune femme. Etait-ce le sommeil qui détend et régularise les traits, ou le mystérieux reflet du bonheur? Sonia n'était plus la même: elle avait embelli brusquement, en un épanouissement de fleur. Son teint s'était rosé, une expression douce et lente étirait en sourire ses lèvres, une langueur mourait dans l'ombre de ses yeux. Noël alors, pour perpétuer en lui la conscience de sa joie, se souvenait. Mais ce n'était plus, comme jadis en allant à SonnelJes, son passé d'enfant et de jeune homme qu'il revoyait. Ce temps lui semblait brusquement séparé de lui, mort dans le vide, appartenant à un être qu'il avait été et qu'il n'était plus. Sa vie ne partait plus que de sa première rencontre avec Sonia : le Noël marié lui paraissait un autre homme; il passait par cette illusion si fréquente après un grand bouleversement d'habitudes ; on se cherche et on ne se retrouve plus : douceur étrange, mêlée de malaise.

Il se rappelait d'abord l'époque des fiançailles. Pendant la semaine, retenu par ses occupations, il ne pouvait guère appartenir à son amie. Le jeudi pourtant, il dînait chez elle ; c'était une longue soirée de causerie et de musique. Le dimanche ils s'en allaient avec madame Tratkoff aux concerts ; et les belles gelées, les salubres frimas leur donnaient une gaieté alerte, l'envie des marches ra-

pides. Souvent ils traversaient le jardin défeiiillé du Luxembourg, qu'ils aimaient tous deux. Parfois le crépuscule les y surprenait, l'heure exquise à Paris oh les premiers réverbères s'allument ; et ils adoraient les roulements de tambour tristes qui annoncent, dans le grand jardin, la fermeture des grilles.

Jour à jour, leur mariage s'était rapproché, mettant dans leurs entrevues une attente frissonnante. Il leur semblait si bien se comprendre : moments précieux, de vie facile, oh les mutuelles prévenances, les attentions délicates, l'espoir en l'êtrfi aimé et en soi-même, élèvent le cœur et l'esprit, rendent meilleur ! Moments presque aussi doux, peut-être, que l'ivresse réalisée ensuite. Et les jolies joies des cadeaux, le langage blanc des bouquets, ces symboles parlants et toujours nouveaux! Enfin, le grand jour, Sonia en sa robe de neige, sous un nuage de tulle, et sa pureté de reine vierge ou de jeune fée !

Là, comme le comique, invariablement, se mêle aux actes profonds de la vie, aux douleurs hautes, Noël ne pouvait s'empêcher de sourire, encore, en pensant à l'exubérance de madame Tratkoff, contrastant, ce jour-là, avec la dignité sérieuse de Marie-Anne. Très certainement, l'excellente dame était émue, désolée à l'idée de perdre sa fille, mai» le sentiment prenait chez elle une forme imprévue et burlesque. Pendant la toilette de Sonia, la cérémonie et le lunch qui avaient suivi, elle avait bar* celé les jeunes mariés d'observations, de souvenirt

personnels et de remarques intempestives. Puis elle avait eu une attaque de nerfs et des sanglots convulsifs pendant trois heures, ce qui ne l'avait pas empêchée, ensuite, de faire bon accueil au dîner. Noël et Sonia étaient alors partis, seuls, à dix heures du soir, pour Rouen, où ils avaient passé une semaine, attendant que madame Tratkoff vînt les rejoindre et vivre avec eui les deux ou trois jours qui les séparaient de son embarqueméat au Havre.

Un poème, cet embarquement, avec une bellemère aussi encombranie I En mettant le pied sur le bateau, elle avait failli, pour commencer, se rompre le cou dans l'escalier des premières ; on avait dû lui apporter de l'eau de mélisse et du sucre. Elle avait soutenu, ensuite, une discussiom avec le commissaire du bord, à cause de sa cabine qu'elle avait fait changer. Elle y installait aussitôt une quantité prodigieuse de petits colis, des boîte* de biscuits, de conserves, deux ceintures hygiéniques et quantité de remèdes contre le mal de mer ; le plus sûr et le plus simple, croyait-elle, consistait à brûler un bouchon et à en avaler la fumée. Heureusement, pour rassurer ses enfants, qu'ils avaient retrouvé sur le bateau une famille anglaise, à laquelle ils l'avaient recommandée. Les embrassements avaient été rapides, ces baisers de la dernière minute que hâte la cloche du départ. De loin, Sonia et son mari, descendus, échangeaient des signaux av3c elle. Quand la Bour^ goçne, SGS dernières amarres détachées, dérapa, ili

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rirent madame Tratkofl s'élancer brusquement et son ombrelle qu'elle brandissait tomba à l'eau. Ce fut sur cette vision drolatique et attendrissante, et sur le geste de consternation de la pauvre femme, qu^ils la virent disparaître dans la foule des passagers, sur la grande masse flottante qui s'éloignait, majestueuse, beuglant de toute la voix de la sirène monstre. Et si touché qu'il fût, si fraternel qu'il se montrât envers le chagrin de sa femme, Noël avait respiré, il respirait encore, délivré, en poussant tout bas un ouf! involontaire.

Sonia ouvrait les yeux ; on arrivait. Durant le trajet en voiture, ils s'étaient peu parlé, chacun songeant, sans doute, à Marie-Anne, à la vraie vie qui les attendait, après ces vacances d'amour, au seuil de la maison rajeunie ; et tous deux s'étaient sentis remués étrangement, lorsque Grande les accueillit, d'un cri tendre, à bras ouverts.

Pendant un instant, ils se sourirent tous trois, une extraordinaire gaieté sur le visage, pareille à ces belles flambées courtes qui rayonnent dans la cheminée ; et ils parlaient un peu au hasard, à mots coupés, qui ne parvenaient pas à rendre le plaisir qu'ils éprouvaient, mais qui, parleur insuffisance même, leur donnaient la sensation d'un bonheur intense et au delà.

Puis, après une exubérance soudaine et l'agitation un peu vaine de l'arrivée, ils sentirent qu'ils n'avaient presque plus rien à se dire; leur feu de

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paille était tombé. Rien de plus naturel, les séparations et les réunions donnant lieu, presque toujours, après les premières minutes d'expansion, à cette sorte de lassitude, de reprise égoïste de soimême. Mais ce qui ne fut pour les Guislain qu'un imperceptible malaise, bien connu d'eux, s'affina en souflFrance imprévue pour Marie-Anne.

Ellle subit cette déception si fréquente, lorsqu'on attend quelqu'un de cher, que depuis quelques heures votre imagination travaille, grossit d'avance l'émotion de la rencontre, et qu'il vous semble que l'aimé ou l'aimée, par son silence ou sa retenue, soit indiflFérent et étranger. Il n'en était rien pourtant, Marie-Anne l'eût juré; et cependant elle eut, très à tort, la sensation poignante que Noël et Sonia restaient froids pour elle ; elle interpréta mal leur fatigue et leur besoin de sommeil ; et, à son grand et triste étonnement, elle englobait Noël dans cette impression défavorable, car aujourd'hui, pour la première fois, il lui paraissait faire corps avec sa femme, être moins entier, moins lui-même; et elle pressentait que jamais plus elle ne le verrait seul, comme auparavant, mais double et inséparable de Sonia.

Pour les êtres d'une sensibilité vive, les minuicules contacts de la vie sont une source de malentendus infimes, d'interprétations erronées, qu peuvent être le point de départ de grandes crises morales, de déchirements et de ruptures. Ce fut précisément de ces peines puériles, en piqûreg i'aiguille, que ressentit, ce soir-là même, made-

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moiselle Guislain. Si modeste qu'elle fût, elle attachait, avec raison, une extrême importance aux soins qu'elle avait donnés à l'appartement et aux attentions que Margaude avait eues, jusqu'à confectionner certains petits gâteaux que Noël aimait beaucoup. Et voilà justement qu'il ne donnait pas un regard aux gâteaux et qu'il ne semblait pas se soucier du brillant des meubles et de l'éclat des glaces. Enfantillage, sans doute, mais Marie-Anne fut vexée! Non qu'elle tînt à l'éloge pour l'éloge, mais pour la gratitude qu'un mot eût exprimée. Sans doute, Noël y penserait demain, ou bien, connaissant sa sœur, il trouvait cela tout simple. Quoi qu'il en soit, il avait plutôt l'air de rentrer chez lui, dans sa maison propre, que chez Elle. Ce ne fut qu'une nuance, mais elle la sentit. Et chose curieuse, la déception qu'elle éprouvait lui venait plutôt de son frère que de la jeune femme, contrairement à ce qu'elle avait supposé.

Une très vive contrariété suivit pour elle, car ce devait être son malheur d'attacher, comme la plupart des femmes, une extrême importance aux choses qui n'en ont qu'une mince et relative. Elle avait soigneusement fermé la porte de la chambre à coucher des mariés à Frimousse, qui perdait sa pelucheuse fourrure et laissait des poils à tous les meubles. Or, qui aperçut -on, en entrant dans cette chambre? Le chat, roulé en boule sur un beau couvre-pied de satin feu, sur lequel il avait préalablement exercé ses griffes. Grande poussa untsri d'horreur, et malgré sa tendresse pour Frimousse,

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le prit par la nuque et le jeta à terre avec une telle violence indignée, que Noël et Sonia, surpris, se regardèrent, dans cette confusion émue oi!i nous jette la vue d'un acte excessif et disproportionné : d'autant plus que la bête, chassée à grands coups de pied par sa maîtresse, bondissait aux rideaux, désespérément, avec d'aigres miaulements de terreur. Comment cet incident, plutôt comique, fut-il pris au tragique par Marie-Anne? C'est qu'elle gardait une prévention contre Mâcha, la servante de madame Tratkoff, restée au service de Sonia comme femme de chambre. Sans doute, c'était la faute de cette fille, si le chat était entré. Mais Mâcha se défendit et Margaude aussi ; l'enquête ne fut pas poussée plus loin, et Grande en garda une amertume : elle craignait qu'on pût l'accuser de négligence, tant elle poussait loin l'orgueil de sa responsabilité. Elle conserva une rancune envers la Petite-Russienne.

Bref, on se sépara, les jeunes gens las, heureux de se coucher, Marie-Anne détendue, après cette secousse passionnée. Mais en faisant, comme chaque soir, avant ses prières, son examen de conscience, elle s'accusa d'avoir été brutale pour Frimousse et égoïste vis-à-vis des jeunes gens. Car enOn, que demandait elle? elle était bien forcée de le reconnaître : Sonia s'était montrée très convenable et Noël affectueux. Dans le silence t et la solitude de sa chambre, les yeux levés vert le Christ d'ivoire qui dominait son prie-Dieu, -îlo •'apaisait, voyait plus clair et plus juste, ainsi

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loin d'eux; car, hélas! elle ne le pressentait que trop, la communauté d'âme de Noël et de sa femme, leur double présence, et le magnétisme exhalé par leur tendresse qu'elle jalouserait, l'empêcheraient plus d'une fois encore de se montrer impartiale envers eux, la troubleraient et Tag^iteraient de craintes vaines et de méfiances injustes.

Noël s'éveillait tôt. Il se levait sans bruit, et fiprès la douche froide qui, été comme hiver, le retrempait moralement et donnait de la vigueur à ses pensées, il gagnait son cabinet de travail. Les livres de sa bibliothèque s'éclairaient, au petit jour, de taches claires et gaies. Il aimait l'intimité de sa table aux plumes méthodiquement rangées, aux paperasses toujours à la même place, et le petit almanach usé sur lequel il effaçait, chaque matin, la journée de la veille. Il faisait alors son examen de conscience, prenait les bonnes résolutions de travail, souriait aux plans d'avenir. Autant que possible, en ce moment-là, il se fermai au souvenir de Grande et de Sonia, préservait l'intégrité de son moi : c'était l'heure égoïste, dans un coin de bon repos et de refuge, où il aimait à vivre avec lui-même. Ensuite la journée prendrait son cours, avec le va-et-vient journalier, le contact d'autrui, son départ pour le lycée, mille

petites préoccupations qui l'emportaient dans leur flot trouble. Mais là, de si bonne heure, tandii que Sonia, qui se levait tard, dormait encore, et que Grande allait et venait, préparant le déjeuner, il se reprenait et méditait, l'âme lucide et reposée, comme sur un ferme îlot.

Uu léger toc-toc ! très discret à la porte, l'avertissait, le tirait du travail où il s'était bientôt plongé, oublieux de l'heure; et invariablement, dans la salle à manger :

— Bonjour, Grande I

— Bonjour, Noëll

Elle le baisait au front, maternellement. 11b «'asseyaient en face J'un de l'autre.

— Tu as bien dormi?

— Oui.

— Ta femme aussi?

— Très bien, merci.

Elle le servait, lui découpait des tartines pour le thé; et il souriait, de ce que cet acte, perpétué depuis tant d'années, lui rappelait : il se voyait petit garçon, comme autrefois. Puis, de se dire qu'il était homme, et pleinement heureux, de songer à Sonia qu'il irait embrasser sur les cheveux, endormie encore, avant de s'en aller au lycée, il s'épanouissait, tout en buvant son thé; et Grande, à le voir ainsi, était triste et contente à la fois.

C'était le meilleur moment de sa journée, ce dé» jeûner du matin, où elle avait Noël à elle seule. Non qu'ils échangeassent beaucoup de paroles ; il tirait à soi les journaux, parcourait les nouvelles;

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mais elle le retrouvait tel que jadis, lorsqu'il était célJibataire, reproduisant les mêmes gestes, la même façon de rejeter les journaux parcourus et d'offrir à Snorr les miettes du repas. Il ne reflétait alors aucune influence étrangère, cet indéfinissable changement dans les petites façons d'être que la présence de la jeune femme provoquait en lui. Était-elle là, en efi^et, Noël, dans ses silences, le ion de sa voix, parfois à de courtes gènes, ou à un entrain un peu factice, laissait voir cette infime rupture dans l'harmonie d'un caractère, ces légers disparates à fleur d'âme que chacun éprouve au contact nerveux d'êtres aimés et différents.

Puis elle lui tendait son chapeau, l'aidait à enfî- 5er son pardessus, lui souhaitait un : « A tout à l'heure! » et c'en était fait pour toute la journée • Noël, à partir delà, ne lui appartenait plus. Il s'en allait toujours un peu en avance, afin de traverser sans se presser le Luxembourg qu'il aimait, à cette heure blanche et passagère, oh filaient en ligne droite ou oblique des employés, des collégiens et des ouvrières en cheveux. Il pensait à la classe qu'il allait faire, aux visages d'élèves qu'il allait revoir : certains lui plaisaient, d'autres lui étaient antipathiques ou indifférents. De ces visages, les uns, plus affinés, trahissaient une hérédité de caste, confirmée par la sveltesse du corps et la finesse des mains. D'autres, plébéiens, annonçaient la force lourde et une sorte de puissance vulgaire. Il connaissait des yeux fiévreux d'anémiques, des joues rougeaudes de santé, et des

masques doux, obstinément fermés, de cancres. C'était un coin de vie très à part dans sa vie; sa classe lui donnait l'impression de la société en raccourci : tous les caractères s'y manifestaient : les audacieux, les mous, les goguenards; et jusque dans les devoirs qu'il corrigeait, à l'écriture, bien qu'indécise encore, il pressentait les tendances de ces grands garçons, à la veille d'entrer dans le monde, pour y suivre des voies si opposées : les mis s'enlisant dans la paresse ou le plaisir, les autres se cassant témérairement le cou, la plupart s' attardant en route, à des positions médiocres, tandis que de très rares, habiles ou forts, perçaient.

A son retour du lycée, retour rapide, et accéléré par une faim robuste, il trouvait Sonia vêtue de blanc, drapée de grands peignoirs à manches pagodes et à ceinture haute qu'elle affectionnait. Dans le hall qu'il lui avait ménagé comme ateher, elle remuait des cartons, préparait ses pinceaux pour son travail de l'après-midi, un portrait de Marie-Anne, qu'elle avait entrepris. Et rien n'était si doux à Noël que le regard dont elle l'accueillait, et ce sourire, que suivait un baiser. Il ne croyait pas que l'amour pût inspirer un sentiment de sécurité pareille, une aussi noble et aussi franche fraternité, quelque chose d'aussi doux et d'aussi mâle qui lui réconfortait l'esprit autant que le cœur.

Souvent, avant le dîner, sa journée officielle finie, il sortait avec elle, l'accompagnait dans des magasins. Ils faisaient peu de visites, vivaient d'in-

limité et de travail, renfermés dans leur bonheur. Peut-être s'y renfermaient-ils trop, ingénument, et Marie-Anne se trouvait-elle isolée, tenue un peu à l'écart. Des incidents, légers en surface, mais de retentissement profond, leur donnèrent l'éveil.

Un dimanche, comme ils revenaient ensemble du concert, ils entendirent les bonnes se quereller et Marie-Anne intervenir, rudement, en donnant tort à Mâcha. Gela se passait dans la pièce voisine. Silencieux et étonnés, ils écoutaient : il s'agissait d'un détail de ménage, et Mâcha répliquait :

— J'ai suivi l'ordre de ma maîtresse.

A quoi mademoiselle Guislain :

— Vous devez prendre mes ordres à moi !

Elle avait à peine dit cela, avec une colère de revanche contre les airs d'indépendance que la servante affichait depuis quelque temps vis-à-vis d'elle et de Margaude, que les Guislain se montrèrent. A leur vue, les bonnes s'éclipsèrent, le dos bas ; et Marie-Anne, confuse, pinça les lèvres.

— Vous vous plaignez de Mâcha? demanda Sonia, avec un intérêt déférent.

• — Ce n'est rien, dit mademoiselle Guislain, partagée entre le dépit qu'on l'eût entendue et qu'on pût mal interpréter ses paroles, et une pudeur à avoir l'air de se plaindre. Mais, comme Sonia insistait, elle s'imagina, — toujours les petits malentendus de la vie, les inévitables froissements du côte à côte ! — que la jeune femme lui demandait des comptes, et, avec un peu d'irritation, sous son grand air digne, elle articula, contre Mâcha, des

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griefs. Ils ne portaient à vrai dire que sur de« choses futiles ; mais, dans la promiscuité des rapports quotidiens et la fréquence des coudoiement*, les choses futiles prennent plus d'importance qu'on ne croit. Ceux qui échappent à leur irritante suggestion sont rares, et Marie-Anne n'était pas de ceux-là.

— Vous avez parfaitement raison, dit Sonia quand Marie-Anne se tut. Je gronderai cette fille. Ma mère la un peu gâtée, Ccir nous gommes attachées à elle depuis longtemps, mais je lui parlerai sévèrement.

Bien qu'elle n'attachât guère d'importance aux griefs de mademoiselle Guisiain — ce que celle-ci devina — elle parla ainsi par désir d'entente et conciliation ; mais son ton trahit, inconsciemment, quelque chose de dégagé et de supérieur, dont Marie-Anne fut froissée :

— Laissons cela, dit-elle, cela ne vaut pas la peine...

En effet, on n'en parla plus, jusqu'à ce que d'imperceptibles picotements involontaires, de nou- Teau, pour un motif ou l'autre, se produisissent.

n iaut avouer que Sonia mettait beaucoup de bonne grâce en ses rapports avec Grande. Toutefois, son caractère viril, soit qu'elle fût souvent préoccupée, soit que quelque chos^e lui eût spécialement déplu, la rendait certains jours silencieuse envers la vieille ûlle. Ce n'était pas de la froideur, ni rien d'hostile, loin de là : c'était seulement une discrétion, une abstention, un soin à ne donner

aucune prise, à se renfermer. Grande alors sentait cela et en souffrait. Ces moments, d'ailleurs, étaient encore très rares et dépendaient des ef- Buves du printemps, des énervements d'orage, auxquels les deux femmes étaient très sensibles, l'un rhumatisme intermittent de Grande, ou des [nigraines dont Sonia souffrait, par intervalles.

Une autre fois... c'est un jeudi. Noël n'a pas îlasse ; des giboulées traversent et empêchent oute sortie. Sunia attend Grande pour le portrait, îar celle-ci brusquement s'est absentée, prétextant ies ordres à donner. Et en l'attendant, Sonia conemple Noël qui, le nez sur un livre, lève au même nstant les yeux, comme s'il devinait que sa 'emme pense à lui. Ils se sourient ; néanmoins, lans leur sourire flotte une indéGnissable conrainte. Ils sentent que leur bonheur a un pli d© 'ose, et sans se l'avouer, attribuent à l'humeur de darie-Anne ce malaise informulé qu'ils éprouvent. >e serait-il passé quelque chose? Non, rien de )récis, rien sur quoi ils puissent mettre le doigt. Ht cependant, comme en une journée radieuse oill 'on devine qu'un grain s'approche, la paix de leur nénage est traversée de petits souffles de mauvais lUgure, d'éparses électricités. Voyons, pourquoi xrande se fait-elle ainsi attendre? Pourquoi a-t-elle ;té maussade tout le temps du repas ? Pourquoi l'est-elle retirée si vite? Et ils n'osent se l'avouer, nais ils le savent bien, c'est qu'elle est jalouse et, |u'elle a beau faire, elle le restera toujours : en rain dissimule-t-elle, la plaie saigne toujours ià.

Et tout à coup, Sonia à mi-voix, tendrement :

— Nous avons dû la peiner sans le vouloir ! Si j'allais l'embrasser?...

— Non, Nitchka, n'en fais rien — (car il la tutoie quand ils sont seuls) — elle est occupée, ou bien c'est un caprice ; il ne faut pas y faire attention.

Elle rougit un peu et paraît plus charmante, elle s'approche de son mari ; et avec l'indécision pleine de grâce d'une tendresse qui hésite entre le vous et le tu :

— Je crois qu'il vaut mieux que vous. . que tu ne te permettes pas de plaisanter ses petites manies devant moi ; cela l'aura froissée.

Noël se frappe le front : c'est vrai au déjeuner, il a innocemment raillé sa sœur-, en toute affection, sur les remèdes de bonne femme qu'elle emploie contre les fréquents élancements de son rhumatisme, une eau merveilleuse dont elle seule a la recette. Bien des fois il l'avait taquinée ainsi, pour rire, mais jamais devant Sonia.

Il prend doucement la main de sa femme et la baise :

— Tu as raison, je ne le ferai plus.

Elle rougit davantage et, retirant sa main :

— Ne lui laisse pas trop voir non plus notre intimité. Elle pâlit quand tu me regardes trop longtemps. Il serait cruel de la voir souffrir. Elle t'aime tant !

— Et je le lui rends bien, dit Noël, mais ne puis-je t' aimer aussi? Ma pauvre sœur n'est pas raisonnable.

Et il reprend la petite main qui se défend.

Marie-Anne rentre juste à ce moment, voit le geste et entend le mot « pas raisonnable. » Doit* elle se rappliquer, devant leur silence d'embarras? Un doute pénible la harcèle, et elle regarde son frère avec des yeux qui font mal à voir, tant l'angoisse s'y débat. Deux bras autour de son cou, une bonne caresse : c'est Sonia qui l'enlace; et la vieille fille mollit, sourit presque en se détournant vers elle, mais reporte ensuite sur Noël son regard noir, énigmatique, scrutateur.

— Venez là ! » dit Sonia, et elle l'installe doucement dans un fauteuil. Ces caresses qu'elle lui fait, Noël sait qu'elles ne sont pas dans le caractère réservé de sa femme, c'est donc par délicatesse, par bonté, afin de gagner à elle, de désarmer ce vieux cœur méfiant ! Il en est touché.

— Là, dit-elle, ne bougez plus, ou plutôt si, bougez, parlez, votre portrait sera plus vivant.

Et elle prend sa palette, avec de jolis coups vifs charge ses pinceaux; elle a mis son long tablier de travail, un tablier de soie écrue qui l'enveloppe toute et lui donne l'air d'une grande petite fille.

La pose commence, et pendant quelques instants tout va bien. Mais Marie-Anne, qui s'est mis dans la tête qu'on doit s'immobiliser dans un maintien et un sourire forcés, comme chez le photographe, et qui s'impose une attitude de grâce raide, souffre de ce masque de commande, en désaccord avec les préoccupations tristes qu'elle a. Il lui semble qu'elle joue un rôle, muet il est vrai, mais parlant par la

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signification des yeux et dusourire, etcelui devient une souffrance. Elle a aussi l'impression d'être sur la seilette, tandis que Sonia l'examine et que Noël, à la dérobée, l'observe : elle craint qu'ils ne veuillent la déchiffrer, lire son trouble ; et des bouffées de chaleur montent, rouges, à son front." Son visage, trahissant des sentiments contradictoires, prend un air décontenancé et malheureux. un léger sourire qu'elle surprend, échangé entre, Sonia et son mari, la perce tout-à coup d'une ima-~ gination folle? Ne va-t-elle pas supposer, sans raison, qu'on se moque d'elle! Et devant ceux qu'elle croit complices, en un navremenl de trahison, sans, mots, sans geste, gardant une immobilité résignée, elle laisse couler deux larmes, lentes, sur fies joues.

A cette vue, un sursaut stupéfait, bouleversé de Sonia : la jeune femme esta ses genoux, attendrie :

— Ohl qu'avez-vous? qu'avez-vous?...

Noël s'est levé aussi, le cœurétreint; eit mordant sa lèvre sous sa moustache.

Dans les beaux cheveux de Sonia, Grande, penchée, laisse couler ses pleurs, qui la soulagent, en balbutiant :

— Mon enfant,... aimez-moi seulement, aimezmoi un peu.

Et elle ajoute, avec un sourire mouillé :

— Grondez-moi tous deux, je ne suis pas raisonnable I

Elle a regardé Noël, sans reproche, en disant cela.

HA &RANOS 211

heê maladies ^aves ne paraissent pas toujours en rapport avec les petites causes auxquelles on les attribue. On voit des fluxions de poitrine suivre un bénin courant d'air ; il suffît d'une goutte d'eau infectée pour donner la fièvre typhoïde : c'est que l'organisme, intimement débilité, donne plus facilement prise au mal dissolvant. De ménàe, c'étaient en apparence bien peu de chose, les motifs qui pouvaient altérer le caractère de Grande; et cependant ils la bouleversaient au plus profond, et, comraedans toute maladie, ils transformaient sa manière d'être, exaspéraient fâcheusement sa sensibilité, laportaientau soupçon, à l'aigreur, aux larmes. Les relations entre le ni oral et le physique sont trop étroites et réagissent trop efficacement les unes sur les autres, pour qu'il échappât à Noël et àSonia, combien Grande souffrait, non seulement de l'âme, mais du corps. Paisible durant tant d'années, vivant une vie réglée, économe d'émotions, elle s'était tellement dépensée ces derniers mois, elle avait passé par un chagrin si vif et une telle agitation, qu'il ne fallait pas s'étonner que sa santé s'en ressentît. Seulement les remèdes, Noël s'en doutait, n'étaient pas de ceux que prescrivent les médecins et que vendent en fioles ou en onguents les pharmaciens. Les bromures ne calmeraient pas cette exaltation nerveuse. Seuls, le temps, la patience, la tendresse des deux époux çuériraiepit Marie-Anne, si son mal était curable. Car en cette âme profonde, mais étroite, les sentiments préconçus prenaient une rigidité extrême,

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barricadaient l'esprit de la vieille fille contre tout raisonnement et contre toute persuasion.

Le malheur, un malheur sans remèdes, voulait que la situation n'offrît que peu de ressources d'avenir et peu d'espoir d'amélioration. Vieille, sans famille, sans autre occupation que le soin du ménage de son frère, Grande avait tiré sa vie et ses raisons de vivre de l'existence de ce frère. Elle l'avait couvé avec un soin jaloux, et maintenant il fallait le partager, céder le meilleur de lui-même à une autre femme ! Sans doute elle conservait toutes ses prérogatives et la dignité de son rôle, puisqu'elle restait la bonne et vieille fée qui dirigeait et ordonnait tout, dans la maison. Mais ce qui eût pu la satisfaire, lui devenait au contraire une cause de trouble et de mécontentement. Non que Sonia ne s'effaçât pas pleinement, devant elle, avec une abnégation rare chez une jeune femme ; mais constamment des petits faits, des difficultés d'organisation, des compétitions d'autorité immédiatement réprimées, démontraient à mademoiselle Guislain combien il est difficile, pour ne pas dire impossible, que deux femmes régnent, en parfait accord, sous le même toit. Tout au moins y a-t-il quelqu'un d'un peu sacrifié. Et ici, c^était Noël, qui pris entre deux affections exclusives, impuissant contre d'infimes désaccords trop fuyants pour être saisis, souffrait, de façon vague et inlermittente, de la situation fausse où ils vivaient tous trois. Et comment vivre autrement? Que Grande abdiquât, remît le gouvernement de la maison à Sonia, ne

fût plus rien dans ce logis oi!i, la veille encore, elle était tout, était-ce possible ? Non! — Alors?...

Alors, chaque jour apportait, malgré la bonne volonté de chacun, sa petite piqûre d'épingle, son involontaire froissement, tout ce qui se déguise sous les concessions empressées, sous le sourire de bonne compagnie, mais qui peu à peu s'accumule en faisceau et se hérisse et vous blesse. Donner l'idée de ce genre de souffrance n'est pas facile, car il faudrait entrer dans le menu et le tout petit de la vie quotidienne, ce à quoi les hommes ne prêtent guère attention, mais que les femmes connaissent si bien; aussi toutes comprendront!

Par exemple, les déjeuners et les dîners, les soins de la table ramenaient pour Marie-Anne un sujet de préoccupation inquiétant et tenace. Elle voulait bien faire, trop bien faire même ; et l'amour-propre minutieux qu'elle montrait à s'enquérir si les plats étaient bons, à craindre quon ne fît pas assez de cas de la cuisine de Margaude, devenait à la longue la chose la plus agaçante du monde. Une preuve, entre cent.

Noël avait pris, par imitation de Sonia, le goût des hors d'œuvre et des crudités accompagnant le repas. Et un jour, il avait rapporté d'un magasin anglais un flacon de petits melons au vinaigre. Ce flacon, I9 croira qui voudra, fut, dans le mé cage, un sujet tragique d'amertume. Chacun de ces petits melons, avant d'être croqué, exhala toute l'acidité cruelle en laquelle il était confit. Mais il faut peindre la scène.

Noël, avant le dîner, a posé le flacon sur la table. Mademoiselle Guislain a bien vu les raclons étrangers, et partant subversifs, mais elle feint une parfaite ignorance. Cependant, en voyant que son frère pique l'un d'eux au bout d'une fourchette et l'amène dans son assiette, elle insinae, avec xm mélange de dignité et de taquinerie :

— Je croyais que tu n'aimais paa les crudités !

— Mais si, je les aime bien.

Elle le réfute, avec fermeté :

— Margaude en faisait autrefois, et jamais je ne t'en ai vu manger. C'est pour cela qu'on n'en sert plus.

— Ah ! fait-il perplexe, j'ai oublié...

Elle insiste, avec une rancœur contre l'intrusion des melons anglais, comme si c'était une attaque, un blâme dont la façon de Margaude confectionnait les siens, et elle affirme :

— Je crois mémo, j'ai toujours cru que Margaude faisait les melons et les cornichons au vinaigre dans la perfection ; et comme tu n'en mangeais pas, j'ai toujours supposé que tu ne les aimais pas.

— Ma foi, dit-il gaiement, je les aime à présent.

Elle objecte :

— Si 4u me l'avais dit, Margaude en aurait fait. Je... j'ai toujours entendu dire qu'elle s'en tirait très bien. Mais peut-être n'aimes-tu pas la façon dont elle les fait ?

Et Noël, de ce jour, ne mangea plus les petit»

melons qu'avec scrupule et circonspeclion ; il vil. même se vider le flacon avec plaisir,

Elhoui ! petites misères que cela ! Noël, qui connaissait sa sœur, en prenait bien son parti. Mais Sonia, étant femme, et sensible à ces petites impressions, n'en subirait-elle pas un jour le contrecoup énervant? Il est peu de natures assez fortes pour résister à réraietlemcnt, à la désagrégation produites par le choc de tracasseries continues, même involontaires, ou faites à bonne intention. — Trois jours après, vint l'incident des confitures.

— Vous ne prenez pas de celle gelée de coingt ? dit Marie-Anne à Sonia.

— Non, je vous remercie.

— Peut-être ne Taimez-vous pas ? Margaude n'y met peut-être pas assez de sucre ? Je crois que TOUS aimez la confiture sucrée? Je le lui dirai,

— Pour Dieu, n'en faites rien ! s'écriait Sonia •érieusement alarmée. Cette gelée est excellente» et même, je vous prie de m'en donner un petit peu !

— Oh ! ne le faites pas par gracieuseté ! répondit Marie-Anne avec douceur.

Après quoi, ce fut le jour néfaste du pyrog. On donne ce nom à une sorte de vol-au-venl ob. entrent des choux et du hachis de viande. Pour amuser Noël, Sonia avait commandé ce plat na' tional russe à Mâcha ; et Noël eut le malheur de le trouver très bon, et d'en reprendre trois fois. Mademoiselle Guislain, qui n'avait pas touché au

plat, en eut une névralgie. Pendant huit jours, elle insinua que « peut-être Mâcha, en effet, savait faire la cuisine beaucoup mieux que Margaude, du moins une cuisine plus à leur goût. Peut-être préféraient-ils qu'elle leur fît souvent des plats de choix? En effet, Margaude ne savait pas tout faire, et elle ignorait totalement la façon de préparer du pyrog ou des bliny^ quoique au reste, elle avait toujours entendu dire que Margaude passait pour Bine excellente cuisinière ! »

Pauvre Grande ! c'eût été inoffensif et plaisant de l'entendre, si, bourreau d'elle-même, elle ne se déchirait pas le cœur en parlant ainsi, pendant que, chose étrange, elle prenait un peu, dans ces moments-là, des airs et du ton même de madame Tratkofff

ni

Le printemps, si doux à Paris, répandait une iplendeurgaie, infusait sa sève aux arbres et aux ndividus. Une allégresse bourgeonnait dans les narronniers du Luxembourg traversés de vols et le cris d'oiseaux. Noël et Sonia participaient à 'ensoleillement de mai : ils étaient partis seuls, en (scapade, conlentscomrae des écoliersen vacances. diss Star, récemment mariée, traversait Paris ivant de se rendre en Italie. Elle et son mari attenlaient les Guislain à la gare, pour faire un derlier déjeuner ensemble.

L'avant-veille, ils avaient été reçus, rue Notre- )ame-de8-Champs, chez leurs amis ; mais malgré e digne et bienveillant accueil de mademoiselle juislain, une gène indéfinissable avait accompagné le repas. Sans doute la présence étrangère de ;ir John Castle, le changement qui s'était opéré ïhez les deux jeunes mariées, le dépaysement qui iuit d ordinaire les premiers instants d'une réu-

nion, quand on est resté longtemps sans se voir, contribuaient à ce vague et flottant malaise, malgré les efforts de chacun pour ramener la gaieté. Mais c'est qu'aussi Marie-Anne, si elle ne le provoquait pas, augmentait ce léger froid, par son air et son attitude. Oui, c'avait dû être cela, puisque loin d'elle, ce matin, dans la voiture qui les emportait rapidement, Noël et Sonia se sentaient pleins de vie et de bonne humeur, éprouvaient presque un sentiment de délivrance.

Les Castle les attendaient devant un restaurant des environs de la gare : elle, délicieusement blanche, un peu pâlie et maigrie, d'une suavité svelte ; lui, grand, musclé, à l'aise en de soyeux vêtements de laine à carreaux, la négligente petite casquette posée sur un grand front, au-dessus de* deux yeux verts, très francs II avait la mâchoire forte et combative, des mains longues et dures, la souplesse d'un corps énergique, bandé en ressorts d'acier. Il parlait assez bien le français, avec un accent fort, qui. aux inflexions d'une voix très pure de timbre, ne manquait pas du tout de grâce. Son large sourire éclairait de grandes dents blanches, coupantes et dures, de bon augure pour le déjeuner. On fut très gai, bien qu'on mangeât aussi mal qu'on peut manger et qu'on bût de l'eau minérale par épouvante de l'eau indescriptible que contenaient les carafes. Le service était fait par les garçons avec la sorte d'indolence dédaigneuse ■ qu'ont des gens habitués à voir passer des visages anonymes, toujours nouveaux, et la sécurité que >

Mk GRANDa 219

leur inspire le mouvement rapide de Thorloge» accélérant le repas des voyageurs inquiets. Gamme il n'y avait pas d'exemple qu'une personne emportée par le rapide revînt exprès de Marseille ou de Nice se plaindre de l'empoisonnement causé par le mauvais repas qu'on lui avait servi et les vins frauduleux qu'on lui avait versés, maître d'hôtel, sommelier et garçon en prenaient à leur aise. Comment se faisait-il alors que ce déjeuner mal préparé, mal servi, inférieur de tous points à ce dîner offert parles Guislain l'avant -veille, sous les auspices de Marie- Anne, comment se faisait-il que ce déjeuner fût beaucoup plus cordial, beaucoup plus franc, assaisonné d'une bien meilleure humeur et de rires plus à aise? On ne peut insinuer que c'était l'effet des bordeaux plâtrés, pas plus que du Champagne fabriqué avec du vinaigre et du sucre qu'ils burent, pour trinquer, au dessert ■* Fallçiit-il attribuer leur entrain à ce que, jeunes tous les quatre et pleins de vie, ils ne se sentaient paralysés par aucune autre présence, importune quoique chère? Ils ne se le demandèrent pas car si quelqu'un fut oublié à ce déjeuner-là, ce fut la pauvre Marie-Anne.

Mais laiguille avançait sur le cadran ; les garçons avaient apporté l'addition considérablement enflée, et escamoté subtilement une partie de la monnaie qu'ils devaient rendre à l'Anglais. On se leva de table. Alors, pour la première fois, Noël et sa femme, devant le départ imminent, éprouvèrent une mélancolie. Certes la tristesse, le décor neutre

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et froid de la salle d'attente y ajoutaient, et aussi le va-et-vient affairé des voyageurs, et tout ce qu'une séparation, même petite, exhale d'amertume; mais surtout, c'est qu'ils enviaient affectueusement leurs amis de s'en aller, libres, au gré de leur fantaisie, vers le beau pays dont toutes les intelligences rêvent. Un instant Noël regretta sa servitude, eût voulu casser le fil qui le retenait à son lycée ; et Sonia, avide d'émotions changeantes et dévie indépendante, elle aussi, fût gaiement partie. Ils caressèrent presque, une minute, cet espoir, fou, impossible, tandis que les Gastle souriaient, engageants Mais on allait fermer les portières; les femmes s'embrassèrent, les hommes échangèrent les plus vigoureux shake-hands ; et le cœur gros, les Guislain reprirent tristement le chemin de la maison.

Pendant toute la soirée, ils s'amusèrent à suivre, en pensée, les Gastle, dans leur itinéraire ; ils les envièrent de voir Pise, Florence et Borne. Venise surtout les tentait. Et dans le voyage imaginaire qu'ils faisaient, des réminiscences traversaient leur esprit : les délicieuses pages des Heisebilder d'Henri Heine, des impressions de route de Stendhal, de Théophile Gautier et de Taine, puis des fresques et des tableaux divins. Mais tout ce qu'ils évoquaient là était à peu près lettre morte pour mademoiselle Guislain, qui ne se représentait l'Italie qu'à travers un tableau de Léopold Robert et l'air populaire de Mignon. Elle s'imaginait que la campagne de Rome était infestée de brigands

et qu'indubitablement on y mourait de la malaria. Aussi Noël ayant eu l'imprudence de dire : « Eh bien, pourquoi cet été n'irions-nous pas faire un tour en Italie? » elle tressaillit, sous la lampe, dans le cercle de lumière qui éclairait vigoureusement ea figure volontaire et ses mains occupées dun tricot de pauvre ; et elle contempla son frère avec une stupeur mêlée de blâme et de méfiance, comme s'il se livrait à une étrange plaisanterie.

— Mais oui! répétait-il. N'est-ce pas, Grande? Et vous viendriez avec nous !

— Si vous parlez sérieusement, Noël, je vous répondrai que non, je n'irai certainement pas avec vous. A mon âge, l'envie des voyages est passée.

— Eh bien, dit-il, nous irons tous deux, n'estce pas, Nitchka ?

Mademoiselle Guislain baissa le nez, sur son tricot. Ce petit nom pas chrétien, barbare de Nitchka, l'horripilait toujours, et plus encore l'accent de tendresse avec lequel Noël le prononçait, et aussi le regard sérieux qui l'accompagnait

— Vois, Sonitchka, fît-il, quel joli voyage nous pourrions faire!

Il atteignait un Indicateur ^ montrait du doigt a sa femme un de ces parcours circulaires qui mettent l'Italie à la portée de toutes les bourses. Et ses paroles vives, colorées, évoquaient les trajets en chemin de fer, les séjours d'hôtel, les promenades en voiture, les longues heures dans les musées ; Sonia souriait, à cette vision de bleu et de

soleil, pensait à la baie de Naples et à la mer saoi reflux. Mademoiselle Guislain, elle, songeait ave« amertume à cette séparation possible, à son isolement à la campagne, dans la maison vide da Sonnelles. En ce projet, peut-être chimérique, elle voyait une ingratitude, l'égoïsme à deux déjeunes gens méprisant sa vieillesse. Ils semblaient bien loin d'elle, en ce moment; elle profita d'un moment oijL Noël lisait à Sonia une page d'Henri Heine pour se retirer dans sa chambre ; et ils étaient si absorbés l'un parTautre qu'ils ne s'aperçurent que bien après de son départ.

Ce soir-là, elle se coucha sans avoir échangé avec eux le baiser de paix.

Une lettre de madame Tratkoff arriva le lendemain, quatre pages hachées, d'une écriture presque illisible. Elle dépeignait son arrivée à New- York, et mêlait les détails enfantins aux réflexions saugrenues, a Je te dirai, ma pigeonne, écrivait-elle, entre autres choses, — que j'ai trouvé ta sœur Marpha très embellie; son baby est superbe. Quant à Dick (c'était son gendre), tu sais comme il est prévenant, et que je le préfère même à ta sœur, s'il est possible. Leur accueil a passé toutes mes espérances ; non, je ne puis te dire les bontés, les soins et les gentillesses qu'ils ont pour moi. Par exemple, on mange trop et trop bien cher eux. le l'ai dit à Dick : « Si c'est pour moi, Dick, ne faites que quatre plats, un poisson et un entremets, ee sera bien suffisant ! » Dick gagne beaucoup d'ar-

gent, et a une très belle clientèle ; c'est le meilleur médecio de son quartier. Mais tu ne saurais croire combien Marpha a engraissé. C'est son régime. Ole ne fait pas assez d'exercice. Je le lui ai dit, je l'ai dit encore à Dick ! »

Une interruption suivait ; et la lettre reprise huit jours après, avec une plume et une encre différentes, montrait un enthousiasme croissant : « Itty Babe (elle appelait ainsi son petit-fiJs) est le plus drôle enfant du monde. A trois ans, il chante et danse la gigue Je ne sais pas s'ils veulent en faire un clown, mais il annonce les plus brillantes dispositions; il fait aussi les grimaces avec un art remarquable. Entre nous, je crois qu'il est extrêmement gâté, ce petit. Marpha en est folle, et son père aussi. Mais ils le gâtent trop. Je l'ai dit à Dick, je l'ai dit aussi à Marpha ! »

Et quelques lignes plus loin :

« Marpha, qu'on ne pouvait Jamais faire habiller autrefois, est devenue si coquette, si coquette, que tu ne la reconnaîtrais pas : elle change de robe trois fois par jour. C'est trop, je le lui ai dit, je l'ai dit à Dick aussi ! »

Peut-être avait- elle dit trop de choses à Dick, car quelques lignes ajoutées, en travers de sa lettre, au départ du courrier, trahissaient, en leurs jambages dévergondés, une agitation imprévue :

« Je t'écrirai .plus longuement un autre jour, ma pigeonne. Il s'est passé hier des petits, ohl très petits incidents, mais qui me semblent signiticatifs Je ne sais si je dois conserver une aussi

bonne opinion au sujet de Marpha et de son mari. Non que j'aie à m'en plaindre, oh! Dieu! je ne le souffrirais pas, mais... hem ! Et puis jeté dirai que le baby est trop gâté. Il a pleuré toute la nuit dernière et m'a empêchée de dormir. Aussi ai-je une migraine qui me bouche les yeux. D'ailleurs, vraiment, ils mangent trop, ils sont tous trop gras. Je l'ai répété à Dick qui a détourné la conversation, et à Marpha qui s'est mise à chanter une chanson nègre, une chanson comique très déplacée dans la circonstance ! Mais je te reparlerai de tout cela. »

Il était difficile de se reconnaître au milieu des nombreux feuillets en papier pelure d'oignon sur lesquels madame Tratkoff avait écrit sa lettre. Sonia ne les déchiffra pas sans peine ; elle était seule en ce moment dans le hall avec mademoiselle Guislain ; par instinct gracieux, elle éprouva le besoin de dire, en repliant sa lettre :

— Ma mère va bien, elle a fait un bon voyage et elle me charge de toutes ses tendresses pour vous.

Grande inclina sa tête, tandis que Sonia, se retirant dans sa chambre, allait répondre à sa mère. La porte venait de se refermer, et Grande, qui avait une peur extrême du feu, s'approcha de la cheminée pour arranger les bûches. Comme elle se baissait, un petit feuillet écrit attira son attention ; il avait dû échapper à Sonia et tomber quand elle ouvrit sa lettre. Mademoiselle Guislain le ramassa sans aucune envie indiscrète de le lire ; mais, par hasard, son nom, entre les lignes, lui

sauta aux yeux. Un pressentiment curieux l'agita, une intuition méfiante. En toute autre circonstance, elle ne se serait jamais, trop fière pour cela, abaissée à lire une lettre en cachette ; mais le démon qui perdit Eve la tenta , elle eut le désir cuisant, impérieux Je savoir ce qu'on disait d'elle; et, devenant très rouge craignant d'être surprise, avec une angoisse d'enfant coupable, elle déchiffra ces mots, écrits sans méchanceté par madame Tratkoff, mais avec le manque de tact qui la caractérisait :

a J'espère que tu t'entends bien avec mademoiselle Guislain, quoique... hem! son humeur ne soit pas toujours facile à supporter; et pour ma part, jaime mieux vivre loin d'elle que près. Je souhaite que tout marche bien entre vous, quoique cela me semble peu probable, étant donnée la différence de vos caractères. Je ne veux pas te donner de conseils et me mêler de ce qui ne me regarde pas; tu as accepté de te soumettre à elle par amour pour ton mari, c'est très bien, mais crois-moi, Sonienska, ne te laisse jamais marcher sur le pied, non, jamais, autrement tu seras toujours écrasée I... »

D'autres conseils suivaient; mais, dans un soubresaut de révolte, Marie-Anne s'arrêta, se refusant à en lire plus. L'effet de cette lecture fut terrible : elle ne fut pas seulement froissée, mais ulcérée d'être si peu comprise. Ne songeant pas que Sonia n'était en rien coupable, que probablement elle n'avait ni vu ni lu ce malencontreux feuillet,

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elle reporta sur la jeune femme un peu de la raucœur qu'elle voua dès lors à la mère. Cela lui fit l'effet d'une trahison ; et l'idée que madame TratkofF avait péché par légèreté et maladresse ne lui vint pas Elle la détesta cordialement Heureusement sa fierté et la pureté de ses intentions la retinrent do faire un éclat, de se plaindre à Noël ou à Sonia. A quoi bon ? N'avait-eile pas pour elle sa conscience? Mais ce papier?... Grande faillit le brûler, ce qui eût mieux valu et simplifiait tout. Mais elle s'en fit scrupule, ne se reconnaissant pam le droit de détruire ce ce qui ne lui appartenait pas. Laisser ce fragment de lettre à terre, à la place même où elle l'avait trouvé ?... Mais peut-être ne serait-ce pas Sonia qui le retrouverait, mais Noôl ou une servante? Elle tenait toujours le papier mince qui lui faisait, dans sa vieille paume crispée, î'efTet d'un charbon ardent. Sonia parut.

— Je crois que ceci vous appartient, dit Grande.

Sonia prit le feuillet, avec un sincère étonneraent, y jeta les yeux, puis rougit dans l'honnêteté de son âme. Dans cette rougeur, Marie-Anne crut voir une complicité, et un silence embarrassé régna. Combien il eût valu mieux s'expliquer ! Mais une mauvaise honte leur ferma la bouche» Une visite fît diversion.

De ce jour, les sentiments de mademoiselle Guislain, encore flottants, prirent une direction fixe. Irrésolue entre la tendresse et la malveillance, du moment qu'elle put supposer que Sonia lui était hostile, elle ne balança plus, et malgré elle laissa voir fermement à la jeune femme qu'elle ne l'aimait point. Sonia, très bonne jusque-là, avait repoussé ce pressentiment, mais il lui fallut bien se rendre à l'évidence, surtout quand, après une ou deux petites mauvaises humeurs de Noël, elle crut qu'il prenait parti pour sa sœur et qu'il lui donnait tort, à elle.

Les âmes très fières, très pures, sans expérience de la vie, s'effarent affreusement devant de pareilles certitudes. Autant la veille elle était confiante en l'avenir, pleine de bonne volonté, autant elle eut peur et trembla, avec une révolte soudaine. Si son mari venait à lui manquer, si elle ne sentait pas qu'il la soutînt, qu'il la protégeât, la lutte serait

trop inégale pour elle ; la peur d'être opprimée l'angoissa. Elle s'élevait bien, par l'intelligence, au-dessus des petites misères du côte-à-côte, et elle eût supporté très longtemps la domination tatillonne et inquiète de Marie-Anne, pourvu qu'elle pût se dire qu'en définitive, cette vieille fille, malgré ses faiblesses et ses petitesses, l'aimait Mais comprenant enfin que Marie-Anne ne l'avait accueillie qu'à son corps défendant, et qu'elle verrait toujours en elle une étrangère et une intruse, Sonia souffrit cruellement.

Une seule chose pouvait la fortifier, Tamour et la protection de son mari. Or, par un de ces malentendus fréquents du cœur, après une insignifiante bouderie, elle s imaginait que Noël laimait moins préférait sa sœur, subissait l'influence et l'ascendant de celle-ci. Rien ne pouvait venir plus mal à propos qu'une telle imagination. Si Sonia doutait de son mari, elle doutait de tout, et l'avenir ne pouvait plus s'offrir à elle que sous des teintes sombres. Pour la première fois, elle pesa le sacrifice qu'elle avait fait, en abdiquant toute direction et tout contrôle dans le ménage. Il lui semblait qu'elle aurait dû. par là, acheter la paix et le bonheur. S'ils lui manquaient, après une telle preuve d'abnégation, était-ce juste? Si elle eût osé, elle eût demandé à Noël une explication confidentielle, mais elle balança, par pudeur, par fierté, par crainte des difficultés qu'il y a toujours à s'épancher, à risquer d'être mal comprise, de se voir calomniée. Elle respectait, d'ailleurs, le repos

de son mari : elle ne voulait pas qu'il fût dit quelle l'avait troublé.

Des idées tristes l'assaillirent toute une semaine. Cette affection fraternelle, dont elle ne s'était pas assez défiée, lui paraissait à présent beaucoup plus tenace, minutieuse, envahissante qu'autrefois. Le Noël qu'elle avait aimé, dans les champs libres de Sonnelles, lui avait paru alors autrement indépendant, tandis qu'ici, dans la maison close de Paris, il ne se dédoublait pas assez de Marie-Anne, tant, par la force des choses, elle était mêlée à leur vie, tant elle tenait à lui par des liens multiples et étroits. A son tour, Sonia fut jalouse de Grande, jalouse de l'autorité que lui donnait son âge. Et bien qu'elle restât tendre pour son mari et soumise et prévenante, à un malaise imprécis, nouveau, dont il se sentait enveloppé, il eut désagréablement conscience que les choses n'allaient pas comme il l'avait espéré.

A qui la faute ? A qui s'en prendre ? Il respectait trop Grande pour laisser voir la moindre mauvaise humeur. II bouda un peu Sonia, qui n'en pouvait mais, et qui, tout à coup, tombée de son extrême sécurité, se sentit très malheureuse. Elle vivait dans une intimité complète avec Noël ; ses goûls la portaient peu aux visites, aux courses ; elle aimait la vie d'intérieur, les longues lectures en commun, la musique et la peinture. C'étaient de belles conditions de bonheur, mais aussi de malheur ; car plus la vie que menaient ces trois êtres était tranquille et douce, plus les chagrins devaient

y retentir profondément ; c'est dans l'eau calma que les pierres qu'on jette font ces grands cercles qui s'élargissent à l'inflni. Il en était de même de la vie des Guislain : toute peine, même petite, y agrandissait des ondes douloureuses. Ce que des gens communs, vulgaires, eussent méprisé ou sup' primé d'un geste brutal ou d une parole vive, devait, en raison même de leur politesse et de leur raffinement, leur rester sur le cœur. Car, hélas I dans les intérieurs où la mésintelligence règne, ce qui fait la plaie vive n'est pas tant ce qu'on dit, dans un accès de vivacité, que tout ce qu'on relient aux lèvres, au cours d'une énervante patience I

Sonia achevait sa toilette, un matin, avant le déjeuner, quand Mâcha, qui venait de disposer la robe de sa maîtresse sur un canapé, et qui depuis quelque temps montrait un air singulier et des façons heurtées, tout à coup, sans motif et sans qn'on lui eût parlé, fondit en larmes.

Sonia fit un petit haut-le-corps ; jamais elle n'avait vu pleurer la servante, de la part de laquelle elle ne souffrait d'ordinaire ni épanchements ni confidences; et cet accès de chagrin brusque la surprit, d'une sensation nerveuse désagréable

— Ehbien, Mâcha, qu'est-ce que cela signifie?.,.

— Rien, madame, je suis trop malheureuse ! Sonia comprit, avec l'inquiétude d' une explication nécessaire. Depuis plusieurs jours elle avait

MA GRANDE 23 î

■u réprimer l'intérêt qu'elle portait b. Mâcha, el imposer silence aux plaintes de celle-ci, qui n'aimait pas obéir à Margaude, et à qui la surveillance tracassière de mademoiselle Guislain était adressée. Elle sanglotait toujours, gémissant :

— Autrefois, j'étais si heureuse avec mademoiselle et madame. On n'a?ait que des bontés pour moi. Mais ici personne ne me regarde plus, on me gronde continuellement, on veut me faire partir, je le sais, or* veut me faire partir!

Une pitié émut Sonia : cette douleur d'une autre femme, d'espèce inférieure, à qui déjà son servage devait être assez lourd sans qu'il fût aggravé par les petites vexations auxquelles une maîtresse de maison s'entend si bien, quand elle a pris une servante en grippe ; cette douleur vraie la toucha, éveilla en elle, par anologie, de secrètes et douloureuses affinités. Elle soupira, involontairement :

— Que voulez-vous 1 ma pauvre Mâcha ; il faut vous habituer. Moi, je ne vous veux que du bien.

— Oh ! si tout le monde était comme madame — dit la bonnedont le chagrin redoubla. — J'étais gi heureuse avant, si heureuse. Mais ça ne peut plus durer, non !

— Que voulez vous dire ?

Et plus- agitée qu'elle ne l'eût voulu, elle souffrait positivement de la souffrance de cette fille qui leur était dévouée, qu'ils avaient amenée de Kiew, de si loin et depuis si longtemps, avec eax.

— Madame, dit Mâcha en s'essuyant brusque- ■lent lee yeux, avec la décision d'un parti pris, —

laissez-moi m'en aller. Vous avez été si bonne toujours pour moi que cela me coûte, bien sûr ! Mais je sens que je mourrais ici. Permettez que je m'en retourne dans mon pays : je pourrai m'y marier et y vivre tranquille. Ici, — dit-elle avec une énergie pleine de rancœur — ici, ça n'est plus tenable I

— Réfléchissez, Mâcha ! dit Sonia avec douceur. Vous parlez peut-être dans un moment de vivacité. Je ne veux pas savoir, — elle appuya — jenedois pas savoir ce dont vous avez à vous plaindre. Mais pourquoi ne pas patienter, être bonne fille ? Quand ma mère reviendra, qui vous empêchera de reprendre votre service auprès d'elle ? Enattendantj quelques mois sont vite passés 1

Elle continua ainsi quelques minutes, se forçani à paraître convaincue, mais prise d'une sorte de pitié et d'attendrissement oïl il lui semblait se plaindre elle-même. Mâcha, la tête baissée, les yeux fixés sur le tapis, Técoutait avec une résignation farouche. Mais, quand sa maîtresse se tut, elle releva sur elle un regard profond, un de ces regards clairvoyants qui illuminent parfois le visage terne des simples ; et tristement, fermement, elle dit :

— Pardonnez-moi, madame,et laissez-moi m'ett aller, s'il vous plaît.

Un doux et invincible entêtement barrait son front piqué de taches de rousseur, raidissait sa bouche entre des pommettes saillantes.

Sonia ne fut pas maîtresse d'un mouvement nerveux ; ses beaux yeux, sous une vive palpitation

de cils, se ternirent de brume. Elle mit la main sur l'épaule de la servante, fraternellement, et sans la regarder :

— Ëhbien, va, Mâcha!

Le déjeuner était servi, et mademoiselle Gulslain, ponctuelle comme Ihorloge, se tenait déjà devant sa place, quand Noël, surpris de ne pas voir sa femme, bien qu'on eût été l'avertir, allala chercher dans sa chambre.

— Sonia, c'est servi !

Elle l'examina d'un regard un peu fuyant, où une âme de souffrance indécise flottait. Il fut louché et, par un pressentiment délicat, attristé lui-même par ce malaise vague qu'on respirait dans la maison :

— Tu souffres, qu'as-tu ?

— Rien, mon ami.

— Mais, presqueaussitôt, une larmeperla entre ses cils; elle essaya de dire d'un ton indifférent.

— Mâcha nous quitte, elle veut retourner dans son pays.

— Cela t'afflige ?

Ils se regardèrent, se devinant bien : un regard sous entend tant de choses : à quoi bon exprimer ce qu'ils avaient sur le cœur? Les paroles exagèrent ou faussent si souvent la sensation ressentie ; ils le savaient ; on ne s'entend bien que dans le iilence. Aussi répondit-elle :

— J'étais attachée à elle et je ne pensais pas

qu'elle pourrait nous quitter ; mais elle a raison de chercher son intérêt et son bonheur.

Noël hocha la tête, mécontent. Il pressentait bien pourquoi Mâcha partait, et à cause de qui, et songeant que Grande les attendait toujours, rigide, dans la salle à manger, il dit doucement :

— Allons déjeuner, Nitchka '

Beaucoup de drames commencent et finissent de cette façon. Qu'on souffre ou non, les tyranniques petites habitudes de l'au-jour-le-jour ne perdent jamais leurs droits: il faut manger, parler, sourire, sortir, rentrer, dormir à heure fixe, en a-t-on l'envie ou point. Ce sont après tout des distractions, souvent insupportables C'est pourquoi Noël, Sonia et Grande déjeunèrent et causèrent, en apparence, comme si de rien n'était. Mais leur politesse sonnait faux.

Comme on pouvait s'y attendre, le départ de Mâcha mortifia grandement mademoiselle Guislain. Sans doute elle trouvait son compte à ne plifs voir cette fille, qu'elle détestait, Dieu sait pourquoi ! Mais ce congé donné volontairement par la servante était une protestation contre elle ; elle en fut d'autant plus irritée qu'elle sentait bien que la chose tenait au cœur de Sonia. Celle-ci commit divers petits actes, légitimes en soi, si Marie- Anne avait pu les ignorer, mais qui, presque à son nez (car Mâcha en fit parade), furent de véritables imprudences et prirent tout l'air d'un blâme. Elle donna à Mâcha les certificats élogieux que made-

moiselle Guislain n'aurait probablement osé refuser si on ies lui eût demandés, mais qu'on ne lui demanda pas. De plus elle combla Mâcha, lui Gt don de robes, d'un manteau et d'argrnt. Tout cela, assez innocent, produisit un effet très f icheux, et rendit Grande encore plus butée à cette id'^e fixe, que la jeune femme souffrait d'être en tutelle et voulait s'en affranchir. Dès lors, ne pouvant, n'osant attaquer de front l'ennemi, Marie- Anne commença une ^erre sourde ; elle se croyait dans son droit ; et Tégoïsme de sa jalousie âpre, une sorte de lutte pour la vie et le bonheur, la fermèrent à toute concession et à toute indulgence.

De ce jour elle contint difficilement des allusions bénignes, et qui cependant portaient en flèche Dans les faits les plus éloignés, les conversations les plus générales, elle trouvait le trait pointu, la réticence acide, les mots à double sens que la personne visée doit s'appliquer et dont elle souffre, pour peu qu'elle ait la moindre sensibilité et la moindre fierté. Sonia ne répondait jamais, du moins dans les premiers temps, mais elle en vint à se persuader que les airs de bonté de mademoiselle Guislain ayant le mariage l'avaient dupée, et que la vieille fille était dure et méchante Cette idée, d'abord repoussée comme injuste, finit par la subjuguer; elle en fut si malheureuse que, n'eût été sa tendresse pour Noël, au fond si patient, si caJme, si prudent, elle eût amené un éclat et entraîné une rupture. Il faut avouer que les choses

prenaient chaque jour plus mauvaise tournure. D'abord le remplacement de Mâcha ne fut pas chose aisée. La nouvelle boniae devant êire agréée par la vieille et par la jeune femme, toutes deux à l'envi se désintéressèrent du choix, Marie-Anne par dignité mal entendue, Sonia par défiance. Du moment que la servante serait subordonnée àMargaude et obéirait de préférence à mademoiselle Guislain, Sonia jugea qu'il valait mieux accepter, les yeux fermés et avec indifférence, celle qu'on lui présenterait, pourvu qu'elle plût aux deux intéressées : Margaude et sa maîtresse. Mais, par uu revirement très humain, quand cette femme, une nommée Jeanne, entra en fonctions, Sonia la vit avec déplaisir. Elle était habituée au service de Mâcha : ce visage étranger et ces yeux un peu curieux la gênaient. Et aussi l'air un peu faux, trop obséquieux de cette fille, un léger strabisme qui lui déformait le regard, ses façons non familières, sa présence insolite qui lui rendaient ses soins importuns et lui inspiraient presque une gêne de pudeur. Elle ne concevait, en effet, les domestiques qu'attachés à leurs maîtres, faisant partie delà maison, Qtt€ twU. i' ami 3 humbles et inférieurs qui se détachaient familièrement sur le fond de la vie commune, s'harmonisaient avec le cadre des meubles et les petits événements quotidiens. Quant à Noël, il fît la moue. A en croire Margaude, les recommandations et les certificats, la nommée Jeanne possédait toutes les qualités ; mais elle n'avait pas l'air jeune et n'était point

avenante. Il s'en ouvrit à Sonia, avec sa bonhomie ordinaire :

— Ma foi, les jolies bonnes ont des inconvénients ; mais au moins leur service a quelque chose de plaisant et de coquet. Sans être belle, Mâcha avait une bonne figure du peuple. Celle-ci ne me revient pas.

— Ni moi, dit-eile un peu trop vivement.

— Pourquoi Tavoir acceptée?

Elle fît un mouvement d'épaules ; lassée et triste :

— Celle-là ou une autre...

Noël la regarda dans les yeux et détourna la tête, avec un claquement de doigts et de langue mécontent. On a beau être patient, à la fin on s'énerve. Jusqu'à présent il s'était efforcé de tenir la balance égale entre les deux femmes, mais il ne voulait pas que Sonia, sacrifiée, soulirit.

Ce matin-là, quand, les volets poussés, ils virent à leurs pieds la Seine, toute claire, charriant mille petites vagues d'or, tandis qu'en amont le pont de Malves découpait sa silhouette sur le ciel vert, et qu'en aval les peupliers de Brolande tremblaient au vent, Noël et Sonia ne purent croire à leur bonheur. La veille, étouffant dans la maison de la rue Notre-Dame-des-Champs, ils avaient fait une fugue, échappés en vrais enfants, sans prévenir autrement que par une lettre Marie-Anne absente. Noël avait enlevé sa femme. Trois jours de congé et de vie à deux leur permettraient de se reprendre, de rétablir l'intimité un peu compromise de leur tendresse. Et ce n'était pas seulement l'air pur et la belle matinée qui les allégeaient ainsi.

Ne pouvant, pour si peu de temps, rouvrir la maison close de Sonnelles, ou celle de madame Tratkoff, ils étaient descendus à mi-chemin des deux, à l'auberge du Pin-Blanc. Une flottille de

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>arque8 s'amarrait devant le quai. Dans l'une, un lomme tirait des poissons d'une réserve, et leurs rentres écaillés brillaient au soleil comme des niroirs. Ce matin-là, Sonia ne fut point longue à la toilette. Ils descendirent, et une fois sur la oute, dans le frais matin, s'arrêtèrent indécis. Ils Lvaient tant de choses à voir; par oii commencer? Sonia voulut aller dire bonjour à Pilgri, qu'on ivait mis en pension chei le garde forestier. Ils 'entrèrent dans la grande cuisine de l'auberge afin l'emplir leurs poches de sucre.

— Prenons-nous la route du parc? dit Noël.

— Oui, dit-elle en se suspendant à son bras et ;n s'y faisant lourde, par un abandon plein de conîance.

Ils s'engagèrent dans un chemin étroit, qui montait. Trois vaches leur barraient le passage; Noël les frappa doucement sur la croupe; elles létoumèrent vers eux leur tête épaisse, ce qui fit tinter la sonnette de leur cou, et de leurs gros yeux Qoirs et brillants, regardèrent passer les Parisiens. La route verte, coupée en plein bois, semblait s'être resserrée, les branches poussant en travers, qoû taillées encore. L'herbe molle, que nulle ornière n'avait foulée, hérissait sous leurs pas son gazon fleuri d'œillets sauvages et de tiges lancéolées. Noël serra le bras de sa femme C'est à cet endroit qu'il l'avait vue venir, poursuivie par le docteur Mirage; c'est là, en face de cet énorme tronc coupé, tel qu'une table ronde, qu'ils avaient va l'approcher l'invasion des Chesne; voici le taillis

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dans lequel Sonia, pour les fuir, s'était jetee^ Aucun des témoins muets de leurs jeunes amours n'avait bougé : ils retrouvaient la nature aussi fraîche, aussi belle; elle les enveloppait de sa douceur paciflante, de sa grandeur sereine; mère éternelle, dans le chuchotis doux des grands arbres elle murmurait de bons conseils : la patience et la résignation. Le bonheur, dont la continuité leur paraissait là-bas si difficile, leur apparut aisé ici. Il semblait que tous leurs élans comprimés, leur jeunesse repoussée, leur gaieté cachée devant mademoiselle Guislain, reprenaient vie et les emportaient, d'un pas preste et léger, en la joie dètre et de s'appartenir. Leur escapade était divine, vraiment; et s'ils ne se le disaient pas, par une sorte de pudeur à parler de l'absente et à s'avouer leurs intimes pensées, ils n'en jouissaient pas moins. Voici le pont de Malves atteint. Ils passent sur les planches goudronnées, à travers lesquelles on aperçoit l'eau; c'est une seconde d'appréhension absurde : la supposition d'un écroulement, ou qu'en se penchant sur la balustrade ils tombent au fleuve. Mais Sonia s'émeut et aussi Noël, devant la maison fermée de madamf» Tratkoff, o^ les fenêtres ressemblent à des yeux morts. Ils n'ont pas apporté les clefs. A quoi bon? pourquoi seraient-ils entrés, tâtonnant, dans les pièces qui exhalent une odeur humide? Que leur eût-il servi de salir leurs doigts à la poussière des meubles et de troubler la cendre de leurs meilleurs souvenirs? N'en goûtaient-ils pas mieux le charme,

MA GRANDE 2il

restant ainsi à la porte, au seuil du jardin clos, contemplant les tilleuls verts, et par delà le verger joyeux qui leur rappelait de si doux aprèsmidi? Oui, cette contemplation était exquise, et cependant une mélancolie s'y mêlait, comme s'ils regardaient au dehors leur ancien bonheur, et qu ils n'y pussent rentrer. Mais Noël entraînait déjà Sonia vers la maison du garde. Il ne fallait pas penser aux choses tristes, mieux valait s'absorber dans la distraction présente et Tespoir ea ravenir.

— Pilgril Pilgri! nous reconnais-tu, Pilgri! Sonia demande cela au poney, tandis que la

femme du garde, loquace, tient la porte de l'écurie ouverte. Des petits enfants joulflus, attaches à ses jupes, et le doigt dans leur bouche, contemplent avec de grands yeux ces étrangers, et 8^ expliquent difficilement que ce monsieur et cette belle dame soient les légitimes possesseurs du petit cheval.

— Attendez, madame, dit la bonne femme, je vais le tirer au jour, il vous reconnaîtra mieux.

Ainsi est-il fait, et Pilgri hennit et danse Oh • qu'il est gras! On voit qu'il est bien nourri et qu'on ne lui vole pas son avoine.

— Pilgril joli Pilgri! répète Sonia; elle lui a pris le cou dans ses bras et lui, pour rire, lui donne des coups de tète comme un chevreau qui joue des cornes. Mais on lui offre, sur le plat de la main, du sucre, ce qui lui paraît extrêmement

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agréable. Ses dents, larges comme des touches de piano, font croc! crocl Et il frotte son museau contre la manche de Sonia pour en avoir encore.

— Oh! le gourmand! fait-elle pleinement heureuse, attendrie par le plaisir de la bête.

Pauvre Pilgri, il ne lui a jamais fait de peine, lui ! Que de fois., docile, il l'a promenée dans la forêt. Ne la conduisait-il pas, ce premier jour, où, tout près de Sonnelles, elle rencontra la voiture du père Rouquin amenant, pour les vacances, les Guislain? Mon Dieu, c'est donc vrai, tout cela? Tant de choses passées en moins d'une année! Et, une seconde, elle s'imagine que Noël n'est pas encore son mari, pas même son fiancé, qu'ils ro»vivent les jours d'inconscience heureuse où leur ^mour flottait encore. Un petit élancement au cœur lui point, c'est qu'elle songe au retour, à l'accueil de mademoiselle Guislain, aux semaines difficiles qui vont suivre. Mais non, il faut être heureuse, rien qu'heureuse aujourd'hui, il fait si beau! Et puis Noël est tout à elle; elle le si nt bien. Il a l'air si content; il respire à pleins poumons Tair saturé de la fraîcheur amère des pins II faut pourtant quitter Pilgri; on resterait là tout le jour.

— Adieu, Pilgri, nous reviendrons demain !

De là, sur la route blanche de soleil, ils se dirigeaient, lentement, vers Sonnelles. L'ombrelle de Sonia abritait d'une ombre claire sa figure. Gomme il fallait peu, pensa Noël, pour que ce doux visage rose se fût épanoui ! Comment n'avait-il pas eu plus tôt l'idée de cette escapade salutaire ! Il lui

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rint aux lèvres des mots qui exprimaient sa naïve îonfusion. Certes, une explication tendre, franche ît loyale avec sa femme serait à présent la bienvelue ; elle soulagerait leur cœur Mais il hésita devant le trouble des premiers aveux ; pourquoi nêler le souvenir, un peu douloureux, de Grande i leur paix d'âme? Sans doute, ils parleraient, nais pas encore; se laisser vivre était si bon.

Sonnelles, au tournant du bois, dressait ses murs grisâtres, hérissés de tiges roses. Des femmes, au jeuil des jardins, les saluaient de la tête. Ils passèrent devant la grande maison des Ghesne ; des ïoules de couleur énormes, placées à Tentrée du ardin, les reflétèrent, déformés, au passage. Ils le s'arrêtèrent pas devant la petite maison voinne, la leur : mais ils sourirent en se rappelant ce OUF oij Sonia apporta des gla'ieuls, etoiiM. Chesne, lont la voix furibonde leur arrivait par- dessus le [iiur, brisa, avec une si belle colère, la sarbacane lu petit Gustave, Oui, tout cela avait existé et a était plus. Les deux maisons, jadis fenêtres ouvertes et exhalant le va-et-vient de la vie, somnneillaient jusqu'aux vacances, dans l'immobilité touffue des arbres, comme aux jardins de la Belle au bois dormant. Des galopins passèrent en coupant, traînant au bout d une ficelle un bidon à pétrole vide. Celui qui menait la bande se retourna, et ils reconnurent l'enfant au bras cassé, le petit de la Ballonne. Cest parlui pourtant qu'ils s'étaient connus, le premier soir! Noël pressa le bras de Sonia .^ui rougit, en souriant.

Mais, si elle avait voulu voir Pilgri, Noël de son côté voulut dire bonjour à son canot. Car ce morceau de bois mort gardait pour lui une existence à part par tout ce qu'il lui rappelait de cher : la première promenade sur l'eau avec les femmes, el ce soir de brume argentée où il avait chanté, sui le fleuve aux écailles de lune, la douce chanson. Bien d'autres choses encore étaient suggérées pai ce joujou de sapin verni : le plaisir enfantin de posséder en lui un compagnon de rêve et de flânerie toujours prêt et docile ; le projet de s'en servir tout Tété et d'emmener Sonia très loin, vers des villages aux jolis noms. Ils s'attacheraient à ces remorqueurs qui traînent de longs trains de bois, et dans le remous de l'eau déchirée, ils s'en ira.-nl jusqu'à Follerive ou Mantagne, goûtant 1 illusion du voyage et l'oubli complet de la vie. Comme il y a souvent quelque chose de puéril chez les esprits les plus sérieux, Noël pensait au costume qu'il se ferait faire tout exprès, vareuse marine et pantalon large, puis le béret, et, collant sur la poitrine, un jersey à raies bleues de matelot; c'est cela qui étonnerait Grande ! Pauvre Grande! Comme elle se tourmentait, comme elle se faisait du mal inu tilemeiit ; et qu^il est difficile de vivre heureux en* semble, même avec les meilleures intentions ! Il écarta cette pensée qui revenait toujours, commt une mouche importune, et se réjouit, car, sous le hangar dans lequel il avait remisé, chez de.s pavsans, son canot, il l'apercevait, dans l'ombre, tapissé de toiles d'araignées comme un grand

orps raide enlinceulé de vieilles toiles. Il le déaaillola, aidé par Sonia; et avec des mains ouces, affectueuses, il oaressale poli de la coque, osant le doigt sur des entailles comme sur des etites blessures, reg^ardanl partout si l'hiver 'avait point gelé et fait éclater les jointures.

— Allons! ût-iJ satisfait, il n'est pas abîmé.

Et ils rhabillèrent leur ami, avec un soin inté- Dssé sans doute, mais qui n'était pas purement goïste, et oi!i perçait un peu de la sympathie qu'on orte, non seulement aux êtres animés, mais aux hoses inertes, quand elles ont été façonnées selon otre âme et asservies à notre usage.

Ils rentrèrent pour le déjeuner.

On mangeait bien à l'auberge du Pin Blanc. Les ruislain, assis dans un bosquet, un vrai nid de iuillage parfumé de chèvrefeuilles, virent, sur la etite table recouverte d'une nappe bise, de frais ors-d'œuvre marier, d'un ravier à l'autre, le pâle es concombres au rose des radis, tandis que des >mates crues en salade luttaient d'éclat avec l'or es citrons, destinés à aiguiser la saveur d'éperins frits. Des œufs brouillés aux girolles exhalèsnt ensuite leur arôme desous-bois mouillé. Après uoi un beefsteack, entouré de pommes de terre Dufflées, apporta son réconfort substantiel, son égal un peu barbare, si Ton y songe, et fait de ang et de tuerie; mais Noël et Sonia n'y pensèent pas un instant, car 1 habitude, dût-on les blâler, leur faisait trouver ce régime à leur goût ; et

ils ne s'attendrirent pas davantage sur le poulet doré qu'on leur servit, après un internaède de petits pois, cueillis à la minute. S'ils s'abstinrent de découper la volaille, c'est que leur appétit s'avouait vaincu. Cependant ils ne se crurent pas en droit de mépriser une jeune laitue, étoilée d œufs durs. Par exemple, devant le plus appétissant des jambons, Noël prit un air d'impuissance contrite qui fit rire Sonia d'un çai rire indulgent, un rire de jeunesse qui lui étourdit le cœur.

Dieu ' quel effroi eût inspiré à mademoiselle Guislain un déjeuner aussi énergique • elle eût attristé de ses craintes imaginaires la digestion paisible de Noël Et elle eût juré qu'ils allaient s'enivrer, à voir la jolie façon dont ils sablaient le bourgogne. Le fromage, sur ces entrefaites, apparut, insinuant et presque indiscret, mais de si bonne grâce que Noël, d un geste qui s'excuse, se pencha vers le camembert et l'entama jusqu'au cœur On juge que les desserts n'eurent plus, après cela, qu'une grâce dolente, les figues sèches surtout et les pruneaux cuits qu'on écarta. Mais certainement, ce qu'il y avait de meilleur dans le déjeuner, c'était l'intimité reconquise pour les deux époux. Ils ressentaient ce plaisir intense qui suit la cessation d'une douleur ; quand on a souffert d'une épine au doigt, c'eot une volupté de la voir ôtée : ils éprouvaient un immense soulagement de comprendre que rien ne les empêchait d'être heureux, rien du moins en eux-mêmes et qui dépendît de leur volonté. Et ce ne fut point par des

paroles qu'ils s'en assurèrent, mais par l'entente de leur bonne humeur, l'électricité de leurs regard» qui se rencontraient toujours à point, l'accord du son de leur voix, l'harmonie des mille petites correspondances oh deux êtres vibrent à l'unisson. Alors, sans qu'ils se l'avouassent, ils pensaient, chacun de son côté, combien il serait doux de vivre à deux, sans ce tiers respectable et qu'ils honoraient, certes» mais qu'ils reconnaissaient, tout bas, si redoutable, et qu'en même temps ils trouvaient si à plaindre, la pauvre Grande qui souffrait d'eux, en eux, par eux.

Une pitié les envahit, qu'ils eussent souhaitée non stérile, mais efficace. S'il était un moyen de ramener ce vieux cœur aigri, d'apaiser cette défiance toujours en éveil, de fondre sous la tendresse cette jalousie sèche? Mais quoi! il était bien difficile d'opposer une patience inaltérable et un continuel sourire à ces tracasseries énervantes, à ces silences agressifs, à ces petites toux fébriles» à ces intonations où la fêlure du cœur tintait si aigrement Ce qui les oppressait dans Tattitude de Marie-Anne n'était pas tel petit acte fugitif et négligeable en lui-même, mais tout ce qui, de la racine des cheveux jusqu'aux pieds d'un être» dans sa présence, dans son va-et-vient, dans son immobilité même, et jusque dans son absence, s'accuse d'hostile et de presque haineux ! Allons, ils penseraient à cela une fois de retour : devaientils, en attendant, s'empêcher de vivre et de respirer, renoncer à la beauté des choses et à la bonté

de la vie parce que Grande souffrait, et que peutêtre elle mourrait de leur bonheur? Non, hélas ! Ils avaient droit à leur place au soleil, à leur part des joies humaines. Pourtant, il ne fut pas en eux de pouvoir secouer tout à fait l'obsession mélancolique Un incident la raviva.

Bons marcheurs, ils avaient gagné par le pont de Malves les peupliers de Brolande, préférant ce grand détour à la barque du passeur, et ils approchaient de l'endroit où les lavandières battent leur linge, quand ils aperçurent un rassemblement de femmes caquetant avec de grands cris et des bras levés. Ils s'approchèrent et virent une très vieille femme au grand nez^, aux fortes pommettes et aux cheveux blancs, étendue sur la berge. Ses durs traits de paysanne rappelaient ceux de Marie- Anne. Elle avait les yeux fermés et le visage pourpre. Une congestion cérébrale l'avait frappée, alors que, la tête en bas, le corps miré dans l'eau, elle rinçait son linge. Le docteur Mirage, agenouillé près d'elle, la lancette aux doigts, allait lui faire une saignée. Noël entraîna Sonia alarmée. Elle avait remarqué cette ressemblance, mais ils ne se la communiquèrent point. Un instant, l'idée que Grande pourrait mourir, elle aussi, leur avait fait passer dans le dos un petit souffle froid. La vision triste s'effaça, heureusement. Quand ils s'enquirent, au retour de leur promenade, de la paysanne, ils apprirent qu'elle était hors de danger; ils en éprouvèrent un contentement : la mort et les médecins faisaient donc grâce quelquefois t

Us firent remettre de l'argent h cette femme, qui était très pauvre et qui avait ressuscité pour eux, pendant une minute si tragique, celle qu'ils savaient bien I

Le lendemain une voiture, eh parbleu ! celle du père Rouquin, les emmena tout le jour en forêt. Du matin au soir, couchés mollement, ils s'emplir nt les yeux de ce veri nuancé à l'inQni, humèrent la grande senteur des feuilles. Le soleil descendait doux et tamisé sous les hautes futaies Pas un bruit, ni un être. On roulait sur du velours; et celte fantasmagorie d'une forêt silencieuse, au crépuscule, en même temps qu'une lassitude suave, Ils condamnait au silence, un silence oxX la rêverie se teintait d'étrangelé. La main dans la main, ils fermaient les yeux, goûtant une plénitude faite d.i griserie, d'extase, et traversée du doute délicieux de savoir s'ils étaient bien éveillés,

La troisième journée fut la fin de leur rêve; elle fulgura et s'éteignit, trop courte.

— Nous reviendrons, dit Noël.

Mais ce ne serait plus cela.

— Mademoiselle est au jardin, dit la servante en ouvrant la porte aux Guislain

Ils se regardèrent, échangeant un sourire voilé, g'altendant à ce que leur escapade leur valût un accueil froid ou blessé; et, d'avance, pleins des meilleures résolutions, ils se promettaient de désarmer Grande à force de gaieté, de ne point la laisser qu'elle n'eût souri. Car c'était le premier bon résultat de leur absence qu'ils rentraient plus tendres, meilleurs, ravis de s'être si bien compris sans avoir eu besoin de s'expliquer à fond.

— Allons l'embrasser, dit Sonia, quittant son chapeau.

Ils passèrent par le hall, ouvrirent la porte de verre qui donnait sur le jardin, un maigre petit enclos parisien où figuraient une corbeille de fleurs, trois grands arbres, et un coin de pelouse confinant à la volière des canaris. C'est là, près des oiseaux, que se tenait Marie-Anne. Elle ne se

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détourna point en les entendant venir Ils virent qu'elle restait absorbée, regardant quelque chose qu'elle tenait dans sa main : un des canaris femelles, mort.

— Ils ont tué Lirelette, dit-elle, et s'adressant avec une indignation apitoyée aux canaris en cage: «c Oh ! les vilains 1 » Elle était malade, elle ne mangeait plus, elle allait mourir, ils l'ont achevée!

La bestiole aplatie, les pattes raides, la paupière fermée, laissa voir, sous les lèvres de Marie-Anne qui soufflait sur les plumes afin de les écarter, des points de sang, la plaie de petits becs cruels.

— Oui, répéta-t-elle, ils l'ont tuée. Elle était bien vieille pourtant, ils auraient pu la laisser finir tranquillement.

Noël et Sonia, émus par une arrière-pensée et saisis par l'accent pathétique de cette tristesse, n'osèrent se regarder ; ils restaient silencieux, les regards fixés sur Marie-Anne qui, avec indécision, tenait l'oiseau, comme si elle ne pouvait se décider aie jeter, ou même à le poser quelque part. Noël la comprit et dit :

— Il faut l'enterrer dans un coin.

Et prenant une bêche dans une petite niche aux outils, il fit, en trois coups, une étroite fosse, au pied du mur. Attirés par la curiosité, le chat et le chien se tenaient là, regardant de tous leurs yeux, le chat surtout, dont les prunelles s'avivaient d'une férocité sournoise.

— Va-t'en, Frimousse! dit Sonia en l'éloignant. Noël prit l'oiseau des mains de sa sœur et le

déposa dans la terre ; il repoussa Snorr qui avançait de trop près la tête : en trois secousses le trou fut comblé, la terre tassée; d'un coup de talon il couronna Tœuvre, comme pour enfoncer plus profondément le petit cadavre dans le sol, et qu'il pût s'y désagréger en paix.

— Merci, Noël, dit Marie- Anne.

Il la regarda avec tendresse et fut frappé de Tair sénile qu'elle avait : elle lui parut vieille, bien affaissée ; d'une pâleur terreuse, l'œil creux, elle semblait avoir dix ans de plus. Un petit souffle mystérieux de crainte passa alors sur ses tempes ; il se rappela la paysanne inanimée, sur la berge de Brolande, la vieille femme au grand nez, à la ressemblance étrange. Et il vit Sonia qui, d un élan (Spontané, ressentant peut-être la même impression, se jetait au cou de Grande et Tembrassait comme une chère fille. L'autre ne la repoussait pas, mais restait passive.

La disparition de celte petite bête qu'elle aimait l'avait donc bien frappée! Ou était-ce un retour sur cette immobilité sans appel, ces yeux clos, cettr rigidité froide, tout ce qu'évoque en nous de superstitieux et de poignant la mort de la plus humble des créatures de ce monde?

De la fugue du jeune ménage, il ne fut pas autrement question, soit que Grande, par fierté, ne voulût pas laisser croire qu'elle en eût souffert, soit qu'acceptant le fait accompli, elle le passât au compte des griefs sourds qu'elle gardait envers Sonia. En tout cas, elle en parla sans amertume.

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Et pendant quelques jours, il y eut comme "ne trêve.

Il est juste de dire que Noël et sa femme y mirent beaucoup du leur. Ce n'est pas assez, ils l'avaient compris, de s'abstenir du mal ; il fallait plus et mieux qu'une charité inactive. Ils s'efforcèrent de distraire Grande. Malheureusement leurs ressources étaient bornées ; en dehors dfts soins du ménage, peu de choses rintércssaient. Elle ne mettait jamais les pieds au théâtre, ni dans un musée ; elle craignait les visites à faire ou à recevoir; elle vivait chez elle, repliée, suivant un rêve intérieur. La ressource même des arts intimes lui manquait, car elle n'entendait rien à la peinture et fort peu de chose à la musique. Même elle élevait plutôt, on le sait, -les préventions contre ces distractions, à son avis trop absorbantes, profanes, et qui pouvaient offrir des dangers Elle ne lisait non plus que peu ou prou, et jugeait que Sonia lisait des livres trop sérieux pour son sexe, car la jeune femme, soucieuse de s'instruire, suivait avec son mari des revues de sciences, se tenait au courant de livres graves. Le soir, à partir de dix heures, apr^s un peu de musique, Noël avait pris l'habitude de lui lire : c'était tantôt de l'histoire, du Michelet, tantôt les chefs-d'œuvre de la littérature de l'Inde, des épisodes du Ramayana ; en ce moment il lui lisait les tragiques grecs. Marie- Anne n'assistait pas à ces lectures. Vers neuf heures et demie au plus tard, ses patiences terminées, elle ôtait ses besicles et reportait dans un

coin la table à jeu, puis sur un grave baiser de paix, elle disparaissait. Cela durait depuis si longtemps que Noël tenta une révolution le soir où il proposa à Grande de faire une partie à l'écarté. Saisie au dépourvu, elle consentit.

De ce coupl'habitude fut prise, ce qui anima un peu les soirées monotones de la vieille sœur. Et Sonia se mit aussi du jeu, proposant le bésigue, ou le domino, ou encore les parties de dames. Elle détestait ce genre d'amusement, et en eut donc tout le mérite. Elle essaya aussi, non sans peine, de décider Marie-Anne à l'accompagner dans Paris, par ces belles journées de juin où le Luxembourg, avec ses cris d'enfants et sa vie fourmillante de mamans et de promeneurs, est en fête. Dans l'intimité, elle recevait le mardi quelques personnes, réunies autour d'un thé de cinq heures; des étrangères qu'elle connaissait avant son mariage, des amis de Noël y venaient, les ménages Delorme et Vuillaume, et encore qu'elle n'aimât qu'à moitié les femmes de ces deux messieurs, des Parisiennes évaporées, elle leur feiisaitbon accueil. Elle insista pour que Grande, qui évitait le salon oe jour-là, y parût. Mais ce fut pour y gagner des migraines ; et bouche cousue, en air de cérémonie, assise raide sur son fauteuil, elle ne savait que dire et s'ennuyait. Quant à recevoir du monde à dîner, elle s'y employait de son mieux, mais en se donnant tant de mal qu'elle en prenait presque la fièvre ; aussi Noël laissait-il ces occasions être assez ives. Tout allait donc à peu près, depuis quel-

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ques semaines, quand Grande eut une rechute; on peut appeler ainsi le mal de jalousie et de méfiance qui recommença à la torturer.

Depuis quelques jours, Sonia se levait tôt; elle renonçait à son habitude de rester et de lire au lit, afin de partager avec Noël le déjeuner du matin, avant son départ pour le lycée. Or cette heure-là appartenait en propre à mademoiselle Guislain. Noël était à elle seule : c'était elle qui lui servait son café et lui ofi"rait ses journaux. Elle vit dans la présence de la jeune femme une intrusion, un empiétement; elle crut surtout que Sonia faisait cela tout exprès pour lui enlever Noël, s'immiscer dans leurs entretiens. La première fois qu'elle la vit s'asseoir auprès de son mari et lui tendre les rôties beurrées, elle se recula, blessée, comme si on la dépossédait de ses plus essentiels privilèges. EUle crut voir s'y affirmer la suprématie de la femme aimée, préférée, ce triomphe éternel delà jeunesse sur les vieux dédaignés, oubliés et qui ne sont plus bons à rien. Elle exagéra follement cet acte irréfléchi et sans mauvaise intention. Elle ne comptait plus, son frère lui-même ne faisait plus attention à elle, absorbé qu'il était par l'autre, la jeune, la séduisante femme t

Ah ! c'est qu'ils avaient beau accentuer leur réserve devant elle, s'abstenir de toute familiarité affectueuse, elle savait bien quel pouvoir Sonia possédait, par quel prestige de grâce elle le tenait. Tout affirmait son influence : les égards qu'il lui

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témoignait, l'empressement qu'il mettait à devancer tous ses désirs, la générosité avec laquelle il la comblait, toujours galant, égayant d'un bibelot ou de fleurs rares l'atelier ou le salon, voulant qu'elle fût élégante pour lui, qu'elle s habillât de robes simples, mais chères et exquises. Une chose frappait Marie- Anne, à présent. C'est l'air de confiance et de certitude, le maintien de douce autorité que Sonia avait pris, depuis son escapade à Sonnelles. Ce jour-là, certainement, elle avait reconquis Noël, ou mieux, comme elle ne l'avait jamais perdu, elle se l'était attaché tout entier. Qu'avaient-ils dit, pendant cette brève intimité, seuls à seuls? Certainement, ils avaient parlé d'elle ? De quelle façon ? Ce doute la faisait souffrir.

Un matin, elle frappait comme d'habitude à la porte du cabinet de travail; et il avait passé, à cet appel, dans la salle à manger.

— Bonjour, Grande 1

— Bonjour, Noëll

— Ah! ah! fit-il...

Le jeudi et le dimanche, Margaude servait, pour le déjeuner du matin, une certaine galette sèche qu'il aimait beaucoup. Mais Sonia, du moins Marie Anne se l'était mis dans la tête, n'appréciait pas à sa valeur eette pâtisserie, où Margaude metlait tout son talent. Aussi, comme il s'exclamait :

— Crois-tu, voilà des années que je vois revenir cette galette, avec sa pâte croustillante et toute

givrée de sucre ! Et cela me fait toujours plaisir. Grande répondit, en toussant derrière sa main, d'un air innocent :

— Mon Dieu, c'est que tu y es habitué. Tout le monde ne l'aime pas!

« Tout le monde », cela voulait dire Sonia. Il le comprit.

— Mais si, mais si, fît-il conciliant, nous l'aimons tous.

Et comme Sonia se faisait attendre, par déférence pour sa sœur, il dit :

— Commençons, elle va venir.

Mais Marie-Anne éloigna d'elle son bol de lait avec une résolution, un parti pris affecté d'attendre :

— Pourquoi?... commença-t-il; mais il s'arrêta et se servit. Excellente, la galette !

Comme elle était assez petite, d'une minceur de carton, il n'eut pas grand'peine à en croquer la moitié. Un froissement de robe se fît entendre dans la chambre à côté :

— Nitchka! cria-t-il, viens vite, ou je mange touti

Il baissa son nez sur son journal et le releva aussitôt :

— Oh! comme Snorr regarde l'assiette. Allons donc, Nitchka!

Une souffrance contracta le visage de Grand e; pourquoi l'appelait-il ainsi? Ne pouvait-il se passer d'elle un instant! Qu'avait-on besoin qu'elle vînt, pour dédaigner ce qu'il y avait sur la terre.

258 MA aRANDE

Rien de plus faux, cela va de soi, mais Marie- Anne se fût fait couper la main plutôt que de se laisser persuader le contraire. Elle regarda son frère, le vit de nouveau replongé dans son journal, indifférent à elle, la dédaignant peut-être aussi. Un éclair de jalousie, un trait de passion lui traversèrent l'âme en coup de foudre; en entendant venir Sonia, elle saisit brusquement la portion de galette qui restait et la jeta au vol dans la gueule du chien.

A ce moment Noël leva la tête et resta stupéfait.

— Eh bien, celte galette! dit gaiement Sonia en entrant et en baisant au front la vieille 611e, auisi immobile qu'une statue. L'assiette vide, Snorr qui broyait à grand bruit la pâte sèche, Noël confondu, Grande, qui de pourpre devenait pâle et fermait les yeux, ccmme si elle allait se trouver mal, Sonia vit tout cela en une seconde, et les sourcils écarquillés elle restait là sans idée, sans parole. Puis, ses lèvres s'abaissèrent comme celles des enfants qui ont envie de pleurer. Pourtant elle se retint et, le cœur gros, s'assit. Marie-Anne, désolée, honteuse et cependant cruellement satisfaite, s'éclipsa. Noël et sa femme se regardèrent au fond des yeux :

— Oh! fit-elle tout à coup, en fondant en larmes. Et lui, attendri, plein de pitié pour elle, et pour î'autre aussi, comprenant tout ce que ce petit acte méchant trahissait de passion irrémédiable et de haine inavouée, ne savait plus quelle contenance

MA QHANOB 259

garder. Machinalement, il caressait les cheveux de Sonia, qui pleurait, pleurait à grosses larmes d'en fanl; et ce n'était pas, hélas! pour la galette seulement!...

Quand Noël, soucieux, revint du lycée et qu'il fallut se mettre encore à table, à midi. Grande ne parut pas. Il attendit un instant et demanda à la servante si Mademoiselle était prévenue.

La nommée Jeanne — (décidément il ne se ferait jamais à cette figure sans franchise) — répliqua avec hésitation qu'elle allait voir de nouveau; elle revint, disant que Mademoiselle était souffrante et demandait qu'on déjeunât sans elle. Noël ne put se payer de cette réponse et alla frapper à !a porte delà chambre. On ne répondit pas. Il tourna le loquet, la porte était fermée.

— Qui est là? dit une voix un peu aiguë.

— Cest moi, Noël.

Un instant se passa, puis il entendit tourner longuement la clef, comme si la porte s'ouvrait de mauvaise grâce. Il faisait sombre dans ia chambre.

— Tu es souffrante ? dit-il.

Elle avait le teint brouillé, pâle avec des pommettes rouges. Une expression équivoque nuançait, sur ses traits, le refus et la confusion.

— Je ne puis aller à table, ne m'attendez pas!

— Mais pourquoi, Grande, est-ce que tu crois ?... c'est un enfantillage.

Ellle rougit jusqu'aux cheveux, ses yeux devinrent troubles, comme si dans leur eau verte oa

?f^0 MA GRANDE

fond de vase montait ; tout en elle trahissait une agitation extraordinaire ; elle se cacha la flgure dans ses mains ;

— Va-t'en, dit-elle, va-t'en 1 va retrouver ta femme.

— Grande, ce n'est pas, j'imagine, à cause du petit malentendu de ce matin ?

Il n'osa dire :

« La galette». Ce mot, un peu comique et ridicule, mais grave cependant dans la circonstance, s'étrangla dans sa gorge.

Elle le regarda dans les yeux, avec une intensité extraordinaire de colère et presque de défi, et en même temps on eût dit qu'elle se repentait :

— Crois-tu que ce soit un malentendu ? dit-elle

— Que veux-ta dire? fît-il à voix basse.

— Ne m'interroge pas? C'a été plus fort que moi! Il y a des choses, des choses qui... Elle répéta encore ce mot, d'un air irrité ; puis, d'une voix brève :

— Je regrette, j'étais malade. Je le suis encore. Laisse-moi et va déjeuner, mon ami.

Noël, pendant quelques mots qu'ils échangèrent encore, ne put tirer d'elle rien de plus et se retira, après lui avoir serré la mam, une mam et un poignet très chauds, oh la Gèvre faisait saccader le pouls. Il heurta presque, en sortant, Margaucie plantée derrière la porte. Évidemment, elle écoutait; cela lui fut pénible : rien n'étant douloureux comme de penser qu'aucun détail de notre vie in-

If A aBANDK 261

time n'échappe à la curiosité des domestiques. Devant Jeanne, qui servait à table, il dut se taire ou parler de choses différentes. Il lui semblait que les yeux un peu louches de cette fille l'épiaient, sa préser e l'importunait. Elle devait bavarder avec Margaude, à la cuisine, de ces choses délicates qui lui tenaient au cœur. Il mangea peu et mal, avec des gestes nerveux.

Quand enfin il se trouva seul avec sa femme, dans le hall, près du guéridon oh le café était servi, il vint à elle, lui mit la main sur les épaules ; et elle le regarda, il en eut conscience, comme jamais elle ne l'avait regardé. Ce fut un regard si clair, si parlant, si incisif qu'il interdisait, entre eux, tout faux-fuyant, tout leurre, tout mensonge de politesse. Ce regard mettait leur âme à nu, et son éloquence triste était si pénétrante que Noël, comme s'il se sentait en faute, baissa les yeux. Il souffrit, partagé entre ces deux tendresses, ne pouvant prendre parti pour l'une sans blesser l'autre à mort. Et il sut gré à Sonia de ce qu'elle ne disait pas, il le devinait si bien que son cœur lui faisait mal, très mal d'angoisse, ainsi qu'il arrive lorsque la conscience de l'irréparable nous étreint.

Il essaya de sourire :

— Je crois, Nitchka, que nous irons passer ces vacances en Italie, décidément ?

De vivre tous ensemble à Sonnelles, il n'était déjà plus question. Oui, une longue absence s'imposait, ce serait un acheminement pour l'avenir

Elle hocha la tête, gravement. Mais comme elle

était foncièrement bonne, et que son intelligence dominait le plus souvent ses nerfs, elle sentit le besoin d'aller trouver mademoiselle Guislain. D'un pas léger, sans bruit, elle se glissa dans le corridor, entrebâilla discrètement la porte. Elle distingua, dans l'obscurité, Grande, couchée, sur une chaise longue, immobile.

— Peut- on entrer? demanda -t- elle doucement.

Pas de réponse ; elle entra sur la pointe du pied, vint à Marie-Anne qui dormait ou feignait de dormir. Avec une pitié délicate, elle resta là un instant à la contempler- Elle passa doucement sa main sur ce vieux front brûlant, toucha la main ridée, qui était devenue de glace. Un petit frisson agita Grande, mais elle ne se réveilla point. Sa respiration était irrégulière. Sonia prit un châle et retendit sur les pieds de la dormeuse. Pendant une minuteencore, elle la considéra, avec attention. II fallut un grand effort à Marie-Anne pour ne pas ouvrir les yeux et parler à Sonia ; peut-être lui eût-elle demandé pardon. Mais une mauvaise honte la retint et elle la laissa partir.

— Eh bien? demanda Noël,

— Elle dort.

Il dit après un silence :

— Je crains qu'elle ne se rt-nde malade. Elle a eu dans sa jeunesse une maladie nerveuse, après un grand chagrin. Il faudra que je consulte le médecin. Mais jamais elle ne voudra se laisser soigner

MA QRAXDK 263

Il ajouta :

— Pauvre sœur ! Certainement eile est malade. C'est cela qui la change ainsi !

Il attendit un mot de Sonia, un mot consolant ou amical ; mais elle était au bout de son élan j^énéreui, et eUe garda le silence.

La vie reprit, comme si de rien n'était, mais sans sécurité de part et d'autre. On était poJi, car l'éducation toute-puissante mettait un vernis sur les paroles et les façons d'être ; l'habitude rivait la chaîne élégante qui tenait ces êtres attachés les uns aux autres ; la bienséance mettait un frein aux pensées et les arrêtait sur les lèvres ; mais c'était tout. Entre les deux femmes, la confiance et la tendresse étaient parties ; et, par une loi fatale, leur mésintelligence sourde devait empirer rapidement. Plus elles la comprimaient, plus elle prenait la violence du feu qui couve en une maison close et que le premier souffle de vent, le premier bris de vitre, vont attiser en brusque incendie.

D'abord Marie-Anne, une fois pour toutes, avec une inébranlable douceur, se refusa aux parties de cartes, le soir ; elle renonça même à ses patiences. Bientôt on ne la vit [)Ius qu'aux repas ; elle prit l'habitode de se cloîtrer dans sa chambre et j

vécut en recluse. Elle n'en sortait que pour aller à l'église ou visiter ses pauvres. Mais la charité qu'elle faisait ne laissait pas trace d'onction et de tendresse en elle. Loin de là ! Son visage se ferma, sa bouche parut cadenassée, ses gestes eurent un air de ne plus toucher aux choses. Présente, elle se reculait de la conversation, s'abstenait de paraître s'intéresser à quoi que ce soit. Son pas, dans la maison, s'était fait plus silencieux ; on ne l'entendait plus. Elle avait le fuyant d'une ombre. Elle semblait dire : « Je ne suis plus rien, je n'existe pas ; ce n'est pas moi qui gênerai votre jeunesse ! » Et, avec cela, des mots n'auraient pas mieux exprimé que son silence le grand reproche qu elle semblait faire aux époux en se retirant d'eux. Un blâme profond, une amertume sans espoir émanaient d'elle, troublant et empoisonnant leur âme. Qu'avaient-ils à se reprocher? Peut-être y avait-il de leur faute? Puis, leur honnêteté protestait. « Elle n'aime pas Sonia, se disait Noël tristement, mais eûl-elle aimé une autre femme? N'aurait-elle pas pris en grippe — (et là il s'efforçait de sourire) — jusqu'à Marie Ladoucette elle-même ? » Ce lui était presque une douceur de Bonger que sa femme, personnellement, n'était pas responsable de cette prévention hostile, et que cela fût arrivé aussi bien avec une autre.

Les premiers jours de juillet furent très orageux, lourds de migraines et d'oppressions. Sonia souffrait, ses nerfs étaient particulièrement agacés. Un dimanche, en revenant d'une promenade au

266 Mk GRANDE

bois, elle chercha vainement une bague qu'elle avait déposée, le matin, dans une petite coupe en cristal. Ellle tenait beaucoup à ce bijou, qui était ancien, de grande valeur, et qu'elle tenait de sa mère. Noël, qui entrait, lui vit la figure inquiète, les yeux fureteurs, tandis que, de ses doigts crispés elle ouvrait et refermait des boîtes et des tiroirs :

— Tu cherches quelque chose?

— Ma bague d'émeraude. Je l'avais laissée là, dans cette coupe.

— Elle ne peut pas être perdue.

Ce qui augmentait son énervement, c'est que, quelques jours auparavant, une petite broche de brillants qu'elle portait au cou avait disparu ; mais elle avait cru que c'était de sa faute et que, l'ayant mal agrafée, la broche était tombée dans la rue.

— Tu es sûre de ne pas l'avoir emportée ? reprit-il, parlant de la bague. Elle est peut-être tombée dans ton gant.

En effet, elle était un peu large et coulait facilement du doigt. Mais le gant secoué, on ne trouva rien.

— Il faut demander à Grande si personne n'est entré dans ta chambre.

D'un geste suppliant, elle allait le convaincre de n'en rien faire, mais justement un pas fugitif longeait le corridor, une ombre fila devant la porte.

— Grande ! appela- t-il.

Elle parut : vraiment bien changée, pâle, les

yeux cernés, et quelque chose de dur et de fermé par tout le visage. Noë! la mit au courant, en lui demandant si quelqu'un était entré dans la chambre pendant son absence.

— Il n'est entrt» que Margaude et que Jeanne pour changer les rideaux.

En effet une blancheur vive de mousseline tramée de fleurs éclairait les vitres.

Elle ajouta, comme une caution des servantes, et les mettant hors de soupçon:

— Il n'est entré personne.

Ellle surprit un regard entre Noël et sa femme, et ^^vement s'écria :

— Est-ce que vous soupçonnez quelqu'un?

Ils ne répondirent pas ; alors elle s'adressa à Sonia, et avec une violence extrême :

— Vous soupçonnez quelqu'un, mais vous n'oserez pas, vous n'oserez pas dire que quelqu'un a volé votre bague! Vous l'aurez perdue, comme votre broche l'autre jour !

Et tout son air semblait dire : « Si vous aviez plus d'ordre, cela n'arriverait pas!

Sonia répondit sans s'émouvoir, avec une fermeté douce :

— Non, j'ai laissé ma bague dans cette coupe, j'en suis sûre. Quelqu'un l'a prise.

Mademoiselle Guislain lui jeta un regard courroucé, et d'une voix entrecoupée :

— Vous n'allez pas insinuer... que c'est Margaude qui l'a prise, vous n'allez pas... porter vos soupçons sur une fille que je connais depuis neuf

ans, et qui... est honnête comme moi-même!

— Je ne l'accuse pas, dit nettement Sonia. Noël s'était avancé, pour intervenir, empcher

un malentendu désastreux, arrêter la scène qu'il sentait venir, comme l'orage qui plombait le ciel, au-dessus du jardin. Mais Grande, avec une rage concentrée :

— Non, vous ne l'accusez pas, mais peut-être la soupçonnez-vous, car vous ne l'aimez pas, pourquoi mentir? Je sais bien que vous ne l'aimez pas !

Et d'un grand gesta, à bout de bras, elle poussa, au bouton électrique de la cheminée, le double appel qui faisait venir Margaude.

— Grande, que fais-tu?

— Il faut que tout cela s'explique ! il faut que cela soit tiré au clair ! je veux que cette bague se retrouve !

Margaude parut, vit sa maîtresse très animée :

— Margaude, avez-vous vu une bague qui était, paraît-il^ dans cette coupe?

La servante répondit avec raideur, comme si elle craignait quelque soupçon :

— Je n'ai rien vu, et je n'ai pas seulement regardé.

Marie-Anne jeta un regard de triomphe et de dédain à Sonia. « Vous voyez bien ! » semblait-elle dire. Elle demanda :

— Où est Jeanne ? Allez la chercher !

— Elle est sortie, elle est allée au salut.

— Vous voyez l dit Marie-Anne, comme si c«

mot répondait à tout. Mais Sonia humiliée était devenue très pâle ; elle attendit que Margaude se fût retirée et elle déclara :

— Je tiens à vous répéter que je n'ai pas accusé, un instant votre bonne. Cette idée est au-dessus de moi, et je m'étonne que vous me connaissiez assez peu pour me la prêter.

Marie Anne s'écria :

— Mais qui donc accusez-vous alors? Moi, peutêtre 1

— Oh!... ohl... Gt Sonia blessée au coeur.

— Grande, peux-tu... 1 interjeta Noël, voyant croître le malentendu éternel, navrant.

Mais elle l'écarta :

— Je ne te parle pas, c'est à ta femme que je parle. A-t-elle besoin que tu la défendes? Oh! je sais... je sais... fit-elle avec une affreuse amertume, je sais que tu prendras toujours parti pour elle, je sais qu'elle aura toujours raison contre moi, je sais qu'elle te fera toujours faire ce qu'elle voudra, entendre par ses oreilles, voir par ses yeux!...

Devant ce flot amer oi!i la jalousie longtemps amassée crevait enfin, Sonia, les yeux égarés, le sein palpitant, s'écria :

— Mademoiselle !... Mais que vous ai-je fait pour que vous m'insultiez devant mon mari, dans ma propre chambre !

— C'est vrai ! répliqua Grande avec une volubilité saccadée, c'est vrai; je ne suis pas chez moi, il y a longtemps que vous m'en avez chassée, chassée, comme du cœur de mon frère ! Ah ! vous

n'y avez pas mis longtemps, et vous avez bien réussi. Eh bien, gardez-le, puisqu'il est à vous. Je n'ai plus rien à faire ici !

— Oh ! c'est indigne... indigne ! répétait Sonia, tandis que Grande s'élançait dehors.

Noël, exaspéré de son impuissance, se mordait les ongles devant la fenêtre. Toute sa dignité d'homme se révoltait contre la scène dont il avait été témoin, complice. Il eûlbattu Grande décolère, et en même temps il eût voulu la calmer, la persuadf'T, bien tendrement. Oh 1 quelle misère de ne pouvoir se comprendre et s'entendre ! Et Sonia* injustement accusée, dont les yeux semblaient fous de douleur et de bon tel...

Il étouffait, le sang aux tempes ; d'un geste violent il essaya d'ouvrir la croisée afin de respirer mieux. La poignée de cuivre résistait. Il vit comme du feu, et d'un coup de poing fît voler la vitre en éclats. Sa main devint rouge, et au cri de Sonia qui se jetait sur lui à corps perdu, soulagé, il regardait couler son sang, d'une longue entaille.

Il saignait encore un quart d'heure après, soua l'eau fraîche que Sonia lui faisait ruisseler sur la main ; mais grâce à cette diversion radicale, presque insensée, et qui aurait pu avoir des suites dan-, gereuses, au moins lui et sa femme virent détourner leur émotion. Un peu d'acide phénique, imbibant des compresses, jetait son parfum désagréable dans le cabinet de toilette. La coupure ayant a&sez saigné, Sonia en rapprocha les bords soua

MA aRANDK 271

plusieurs couches de taffetas d'Angleterre. Elle achevait d'envelopper la main blessée dans un mouchoir, quand la porte, brusquement ouverte par Margaude, montra celle-ci, le bonnet de travers, l'œil en feu. Elle ouvrit la main et montra non seulement la bague, mais la broche en brillants perdue.

— Tenez ! dit-elle d'une voix rude et fâchée, lesi voilà, vos bijoux!

Et sans les laisger parler, d'un ton rancuneux et gros d'arrière-pensée :

— Et je suis bien contente, bien contente qu'on les ait retrouvés i

— Mais où étaient-ils ? demanda Noël.

— Où ça ? Dans la malle de Jeanne, cactiés aa fond, tout au fond, dans le nœud de son foulard. C'est à Mademoiselle que vous devez de les ravoir. Cest elle qui a fouillé dans les affaires de Jeanne, car moi, je n'aurais jamais osé, je n'aurais jamais cru qu'elle oserait voler.

Elle aperçut du sang dans la cuvette, et remarquant la main emmaillotée de Noël, elle resta bouche bée, ne parvenant pas à s'expliquer la relation qui pouvait exister entre le sang et la scène de tout à l'heure, dont elle avait presque tout entendu, dans le corridor.

— Le carreau est cassé, dit Noël, vous ferez venir le vitrier.

Margaude, indécise, tenait toujours les' bijoux dans sa main, attendant qu'on les prît :

— Ah ! la voleuse! dit-elle ave^ un retour de

colère, à l'idée qu'on avait pu la soupçonner. Idée fausse, mais elle partageait les préventions de sa maîtresse; elle était, à sa façon aussi, jalouse de Sonia, de son ascendant de jeune femme, de sa jeunesse altière, de ce qu'elle appelait « sa fierté et son mépris des gens », parce que Sonia lui parlait peu.

— La voleuse ! répéta-t elle, moi qui lui aurais donné le bon Dieu sans confession. Ah ! la voilà ! Mais ça ne va pas se passer comme ça !

On entendit un pas dans le vestibule ; la bonne endimanchée, son paroissien sous le bras, parut.

— Venez ici, cria Margaude. L'autre s'approcha :

— Qu'est-ce que c'est que ça? Et elle lui mit les bijoux sous le nez.

Jeanne changea de couleur.

— Qu'est-ce que ces bijoux faisaient au fond de votre malle, voulez-vous me le dire, hein, voleuse I Voulez-vous me le dire ?

— Oh ! madame, ne me perdez pas ! s'écria la servante en laissant tomber son paroissien d'où s'échappa un billet de banque. Et, perdant toute contenance à cette vue, elle se jeta aux genoux de la jeune femme.

L'explication fut des plus pénibles. Grande survint sur ces entrefaites : elle voulait envoyer immédiatement chercher les agents de pohce et faire conduire Jeanne au poste. Margaude, dans son indignation, y eût couru, surtout quand la voleuse eut avoué avoir pris le billet de banque, la veille,

dans la redingote de Monsieur. Mais celui-ci, par pitié ou dégoût, d'accord avec Sonia, laissa déguerpir la malheureuse, après lui avoir fait écrire et signer l'aveu de son vol. Cette indulgence faillit raviver la scène avec Grande.

Mais Sonia ayant dit d'un ton péremptoire, en serrant sous clef ses bijoux :

— En voilà assez, qu'elle parte et que ce soit 6ni I Marie-Anne céda, la confusion au cœur.

Toute la soirée, une odeur d'éther traîna dans la maison, entre les chambres des deux femmes.

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Dans la détente qui suivit, les lendemains, entrait de l'accablement, cette sorte de honte que provoque toute brutalité échappée à notre vraie nature, quand la passion fait irruption sous les menteuses convenances et met à nu l'envers des âmes. Certainement mademoiselle Guislain eut du regret, mais elle était trop aveuglée par ses partis pfis pour en convenir noblement. Au contraire, elle tentait de se persuader qu'uno dernière indulgence Tinfluençait en faveur de Sonia, et que si elle ne la détestait pas davantage, après tout ce qui s'était passé, c'est que la charité chrétienne exerçait encore une grande puissance sur elle. Elle avait bien conscience d'avoir désolé son frère \, mais lui, ne la faisait-il pas souffrir? Elle ne lai pardonnait pas son attitude, lors de la scène, ne pouvant comprendre qu'il n'eût pas imposé silence à sa femme, pris hautement parti pour elle, son aînée, sa sœur. Cela se pouvait-il ? Mais elle sen-

tait avec toute l'injustice du sentiment et, on le sait de reste, elle ne raisonnait pas. Une paix trouble, une froideur extrêmement polie, nuancée, comme il convenait, d'une tristesse digne de part et d'autre ou d'un enjoûment simulé, succédèrent à l'éclat. Mais on restait sur le qui-vive, ot Noël ne partait jamais pour le lycée sans appréhension.

Pauvre Noël ! Il roulait dans sa tête les plans les plus divers. Tantôt il comptait sur les vacances, heureusement proches, et sur le bienfait d'une séparation momentanée qui permettrait à chacun de se reprendre et de se calmer ; tantôt il projetait de s'expliquer sérieusement, fermement avec Grande : femme, elle sentirait peut-être la domination d'une volonté virile, accompagnée de beaucoup de déférence, mais nettement exprimée ; à d'autres moments, il se demandait si Sonia ne pouvait avoir une autre attitude, il ne savait laquelle, peut-être des façons plus câlines, plus souples, plus sers'iles aussi. Mais s'il est des femmes à qui la tendresse ne coûte rien lorsqu'elles veulent envelopper une ème et qui passent par tous les dégoûts et toutes les rebufifades pour arriver à leur but, il ne pouvait en vouloir à Sonia, trop fîère, de n'être point de celles-là. Elle avait montré beaucoup de patience et de douceur jusque-là. Il ne faudrait point la laisser pousser à boMt. Et alors il en revenait toujours à ce désolant malentendu de Marie Anne. Comment, comment pouvait-elle, dans son injuste jalousie, en arriver à croire que Sonia l'avait sup-

plantée dans son cœur, à lui? Comment ne sentait-elle pas son affection, son respect fraternels ? Et d'autres peurs l'obsédaient : le souvenir confus, mais effrayant de la maladie, la crainte mystérieuse de cette affection nerveuse que Grande avait eue jeune fille et dont le retour serait terrible, aujourd'hui. Tout lui faisait peur. Et ce qui ne l'épouvantait pas moins, c'est de sentir combien peu on dirige la vie, quehe faible prise on a sur les caractères et les événements. Certes, la volonté !. . On en parle aisément. Il ne tenait qu'à lui de recourir à des moyens extrêmes. Il pouvait mettre le marché à la main de Grande, lui dire

— Cela ne peut durer ainsi. Nous vivons dans une situation fausse. J'ai cru, en te confiant la direction de la maison, t'honorer et bien faire. Je me suis trompé. Il n'est pas naturel, ni juste, qu'une jeune femme reste en tutelle ; elle doit commander dans la maison qu'habite son mari. Consens-tu à abdiquer franchement? Tu t'épargneras les soucis, la responsabilité, l'amour-propre mal entendu. Tu seras notre hôte, notre chère et tendre sœur ; préfères-tu cela, ou bien que nous habitions dans la même rue, porte à porte, mais non plus sous le même toit? Car pour notre repos, pour ta dignité, il est impossible que des scènes semblables se renouvellent 1

Oui, rien ne l'empêchait de parler ainsi à Grande, rien ne l'empêchait non plus de prendre un couteau et de la frapper : à ses yeux, c'était tout comme. Peut-être se trompait-il, et une solution radicale

eût-elle mieux valu. On en eût cruellement souffert, tout d'abord, puis on se serait résigné, et on n'aurait plus vu que les avantages de ce parti. Mais Noël, sous son air mâle, avait le cœur extrêmement tendre : il avait vécu trop d'années avec Grande, elle était trop pour lui, pour qu'il pût envisager de sang-froid l'abdication ou la séparation. Ces décisions absolues répugnaient à sa douceur. Il craignait que Grande n'en mourût. En attendant, le mal passait à l'état aigu.

Sonia était dans son atelier, oh elle lisait une lettre de madame Tratkoff. Pas gaie, non plus, cette lettre ! Des doléances l'emplissaient. « Madame Tratkoff s'ennuyait mortellement à New- York, dont l'air, affirmait-elle, était malsain pour sa santé. Elle souffrait d'un rhume de cerveau continuel, qui lui faisait user dix mouchoirs parjour. Et son gendre, avec tout son savoir de médecin, ne la guérissait pas. D'ailleurs, son gendre, hem !.. . non, Dick et Marpha l'avaient bien trompée, Dick surtout qu'elle aimait tant. Leur accueil était beaucoup plus froid. Elle s'en apercevait ; et son petit-fils avait beaucoup moins d'égards pour elle : hier, avec ses aptitudes de clown, il s'était mis le pied dans l'œil, en disant: «Grand-maman, tu m'ennuies, pourquoi parles-tu toujours ?» Et Marpha. hem !... Elle ne faisait qu'à sa tête, n'écoutait aucune observation de sa mère. Quant à Dick, qu'elle croyait si patient, si affectueux, elle ne pouvait plus lui parler qu'il n'eût Tair contrarié ou vexé.

^21 s MA GRANDS

Elle s'apercevait bien que, depuis son arrivée, le ménage ne marchait pas comme il devait ! Tout y allait de guingois et on servait trop souvent du porc salé sur la table ! » Et après une interruption de quelques jours, madame Tratkofif se lamentait : « Il y avait eu une scène à cause d'elle, elle avait voulu dire à Dick ceci, dire à Dick cela... et Dick l'avait envoyée promener ! Alors elle avait adjuré Marpha, solennellement, de prendre sa défense, et celle-ci s'était mise à pleurer pour toute réponse. Elle le voyait bien, il était impossible à une bellemère de ^ivre avec son gendre ou sa bru. Elle doutait fort que Sonia pût s'entendre avec mademoiselle Guislain. Quant à elle, elle s'était ruinée ea cadeaux et en robes, et elle attendait de l'argent de France. Après quoi, elle quitterait New- York, Marpha et l'ingrat Dick, excédée d'un pays où i[ lui fallait parler du nez et se moucher continuellement, et où le porc salé dominait aux repas. »

Sonia relut la lettre, avec une vague eovie de sourire; mais, sous l'esprit burlesque de sa mère, sous ces jérémiades de vieille enfant gâtée, un petit accent de chagrin vrai perçait. Certainement, dans son amour-propre puéril, elle avait cru que son gendre l'adorait, et incapable de comprendre combien par son caractère brouillon elle avait dû l'agacer, le changement de manières de Dick l'avait surprise amèrement. Sonia hocha la tête, pensive, songeant à sa mère avec une pitié affectueuse. Elle éprouva le besoin de lui répondre immédiatement, comme si la lettre eût dû ïui par-

MA ORANDE 279

▼euir le soir même ; et attirant à elle un petit bureau do laque, elle écrivit ;

« Ma chèro marnan... »

Ce mot lui fit gros cœur, lui rappela sa toute petite enfance. Toujours sa mère l'avait gâtée. Plus tard, elles ne s'ctaientpastoujours entendues, mais qu'importe : jamais leur affection n'en avait souffert! Peut-ôlre si madame Tratkoff avait été là, avec sa bonne figure poupine, ses gestes vifs et un peu ridicules, Sonia, malgré sa reserve, se fût-elle jetée dans ses bras, lui eût-elle confié ses chagrins. Mais, de si loin, à quoi bon attrister, bouleverser l'excellente femme ? Et puis, elle ne devait compte qu'à son mari des peines qu'elle pouvait avoir. Ne serait-ce pas manquer un peu à ce qu'ellelui devait que de se plaindre à d'autres? Enfin, toute la difficulté de s'exprimer ! Les yeux tristes, elle resta ainsi un long moment, si long que l'encre sécha au bout de sa plume, et il n'y avait d'écrit sur le papier que ces mots où tenait l'appel et l'élan de son cœur affligé :

« Ma chère maman.... »

— Ah! pardon! fit Marie- Anne en se reculant, »itôt la porte ouverte. Je ne voulais pas vous déranger.

— Vous ne me dérangez pas, dit Sonia en fermant son écritoire, j'écrivais à ma mère.

— Je ne vous empêche pas de continuer?... demanda Marie-Anne.

Soupçonneuse, les lèvres pincées, elle regardait Sonia glisser dans son corsage la lettre de New- York. Ce n'est pas moi qui vous fais fuir? ajoutât-elle en voyant que Sonia gagnait la porte.

Celle-ci revint et se rassit, étrangement oppressée. Elle ne voulait se donner aucun tort. Elle prit sur sa liseuse un livre et l'ouvrit. Mademoiselle Guislain lui posa doucement la main gur le bras :

— Voulez-vous me donner une minute, mon enfant! Je serais bien aise de causer avec voua pendant que Noël est absent.

Sonia resta interdite, craintive, avec la sensation d'un guet-apens. Elle fit un effort pour ptiraître très calme.

— Oui, dit Marie-Anne, je serais bien aise de vous parler seule à seule. A quoi bon mêler à nos différends mon frère, le pauvre garçon 1

Sa pitié s'aggravait de dédain. Sonia perçut ces nuances; elle regarda avec une angoisse incertaine Marie-Anne qui avait 1 air du chat guettant la souris. Et Sonia se sentit être la souris.

— J'ai beaucoup réfléchi depuis l'autre jour, dit Grrande. Et je crois qu'une explication très franche, très calme, est nécessaire entre nous. Je vous ai parlé avec colère et je le regrette, non parce que mes paroles étaient au-dessous de la vérité, mais parce que la colère est indigne d'une âme chrétienne. Ce que je vous ai dit, je veux donc vous le

confirmer de sang-froid. Mais ne croyez pas pour cela que je vous garde la moindre rancune ou que j'aie des sentiments hostiles envers vous. Non, ce que vous avez fait, est, mon Dieu, bien naturel, de votre part : détacher mon frère de moi, ébranler le respect et l'affection qu'il avait pour sa vieille sœur, compromettre la paix de son esprit, le rendre malheureux, car il souffre, je le sais, c'est bien l'œuvre d'une très jeune femme, mais d'une femme très intelligente, et qui sait le mal qu'elle fait. Je ne vous en veux pas, ma pauvre enfantl

— Moi..., répéta Sonia étourdie, moi..., j'ai fait cela I Vous me connaissez bien mal I

— Non, dit Marie-Anne, à qui un sourire étrangement douloureux et des yeux de visionnaire donnaient presque une autre physionomie, non, je ne vous déteste pas. C'est votre chimère de croire qu'on vous détestealors qu'on ne veutque du bien, c'est votre égarement de croire qu'on veut vous opprimer alors qu'on n'y songe nullement, c'est votre folie de persuader à votre mari des griefs qui n'existent que dans votre imagination!

— Je ne vous comprends pas, interrompit Sonia véritablement exaltée, je ne puis pas vous comprendre !

— Naturellement, nous ne sentons pas de même ! Vous n'avez jamais compris mon frère ni moi. Dès que vous avez rais le pied dans cette maison, vous avez souffert de mon autorité, de mes soins. Osez dire que votre femme de chambre Bâcha, Mâcha, ne me manquait pas de respect ? Mon frère

n'est plus le même pour moi I N'est-ce pas votre œuvre? Vous vous êtes dit : Voilà une vieille femme encombrante, sa présence me gêne, éJoignons-la en l'abreuvant de dégoûts 1 Est-ce que — g'écria Grande, perdant toute prudence et désignant l'écritoire de Sonia — est-ce que je ne sais pas en quels termes votre mère méjuge?

Sonia, pourpre, balbutia :

— A quoi bon cette scène? Vous me donnez de telles preuves de mépris que je ne dois rien, rien vous répondre.

• — Pourquoi donc? fit l'autre avec une ironie amère, pourquoi manquer de franchise? Dites-moi ce que vous avez sur le cœur : vous ne m'aimez pas, vous ne m'avez jamais aimée !

— Non, dit Sonia avec dignité, non, je ne pourrai plus vous aimer si vous me traitez ainsi.

— A la bonne heure ! ricana Marie-Anne.

— Mais je vous ai aimée, murmura Sonia prête à sangloter et se retenant de toutes ses forces, oui, je vous aimée. Et vous, mademoiselle, vous ne m'avez jamais regardée avec bienveillance. Les reproches que vous me faites, je vous respecte trop pour vous les retourner. Mais puisque voui me parlez de mon mari, je dois vous dire que ce n'est pas moi qui le rends malheureux, ce n'est pas ■01 qui trouble son repos, non ! vous me calomniez ^ dans ce que j'ai de plus cher, mon amour et mon dévouement pour lui !

Elle était belle ainsi, de fierté révoltée. Mademoiselle Guislain la regarda avec une sorte d'é^ i

MA QaANOS 283

blouîssement, et s'approchant d'elle, visage sur visage :

— Ah ! pourquoi ai-je coosenti à ce mariage? C'est le malheur qui est entré avec vous dans la maison. Mais puisque les choses en sont venues là, oe croyez pas que vous me ferez céder. Je vous disputerai mon frère. Si vous me croyez assez faible ou débile pour me réduire à votre merci, vous vous trompez I

Sonia eut un geste désespéré : elle crut que Grande devenait folle, surtout quand elle la vit partir d'un éclat de rire cruel, insultant. Mais i\oôl parut, et Sonia se jeta dans son bras ; son cœur haletait comme un oiseau blessé.

— Très bien! dit Marie- Anne, trè« bien joué 1 Attendrissez- vous maintenant!

— Ma sœur, dit Noël, en voilà assez. J'ai entendu la fin de cette scène, elle est inconvenante et souverainement injuste ! Rentre dans ta chambre, Sonia. Ne réponds plus un motl

EUle obéit, et il resta seul avec Grande. Une pitié intense lui serrait le cœur.

D'abord, un assez long silence régna. Marie- Anne semblait atterrée ; elle avait fermé les yeux, ce qui accompagnait toujours chez elle une émotion défaillante. EUe les rouvrit en fixant sur son frère un regard sombre. Il s'approcha et lui prit la main, mais elle se dégagea avec force.

— Grande, dit-il d'un ton de reproche affeotueui mais ferme, pourquoi parles-tu ainsi à ma femme ? Tu te trompes du tout au tout Bur elle.

— Oui, Noël, fit-elle avec une douceur simulée, oui, je me trompe. A mon âge, c'est bien excusable, n'est-ce pas? Je ne sais plus distinguer le bien du mal? Peut-être suis-je déjà retombée en enfance?

— Grande, répéta-t-il avec chaleur, tu te martyrises à plaisir. Je te jure, et je ne devrais pas avoir à le faire si ton cœur n'avait pas changé pour nous, je te jure que Sonia n'a pour toi que du respect et de la tendresse. C'est toi, ma pauvre sœur, c'est toi qui es jalouse d'elle.

— Jalouse! gémit mademoiselle Guislain en portant la main à sou cœur comme à une blessure ; et elle lui darda les yeux tout près des yeux : «Eh bien, oui, oui, certainement! Comment ne le serais-je pas? On me vole ton affection. Mais ma jalousie, tu devrais être le dernier à me la reprocher. Je t'aime trop, je n'ai aimé que toi, tu as rempli ma vie et maintenant tu me délaisses. Je te suis à charge, ingrat !

— Peux- tu dire cela! Le penses- tu seulement? Tu m'aimes, ah certes ! Grande ! Personne ne m'a aimé comme toi ! Les soins dont tu as entouré mon enfance, tes bontés pour moi, l'honnêteté que tu m'as apprise, ton noble exemple, tout ce qui fait de moi un homme, comment veux-tu que j'oublie cela, ma sœur? Et c'est au nom de cet amour si grand, si cher, si précieux, que je t'en conjure. Grande, ne nous meurtris pas le cœur ! Sonia est ma femme, je l'aime tendrement. La blesser, c'est me blesser. Sois bonne, sois douce pour elle comme

11 savais si bien l'être pour moi, ma bonne rrande! Ne pense plus à ces choses qui te font lal. Laisse faire le temps. Voici les vacances, ous irons, ma femme et moi, en Italie ; et au re- 3ur, apaisés, pacifiés, reconnaissant que tout cela 8t misérable, inutile, indigne de nous, tu verras, ous reprendrons avec bonheur la vie commune I Elle répliqua, frémissante, les bras croisés sur 1 poitrine :

— Tu le vois bien, je ne te le fais pas dire, tu l'abandonnes ! La reprendrons-nous jamais, cette ie? Pars et laisse-moi seule dans mon coin. Je iiis vieille, et je n'en ai plus pour bien longïmps !

— Grande, tais-toi, tu me déchires ! (Il lui prit ks mains.) Vois comme tu te rends malade. Tu rûles de fièvre ! Mais tu es malade ! répéta-t-il vec angoisse.

— Pourquoi pas folle ? dit-elle. Penses-tu que le lédecin me guérira ? J'espérais être aimée ! dit- Ile d'une voix qui se brisa.

— Mais on t'aime, répéta-t-il ardemment, nous aimons ! Pourquoi te forger ces mauvais rêves ? ourquoi ne pas te laisser vivre? Que veux-tu, ue penses-tu qu'il advienne de ces éclats inutiles, t que tu serais la première à regretter, si tu écou» lis ton bon sens?

— Est-ce donc moi qui les cherche ? réclama- ^Ue avec l'obstination d'un esprit buté. Si ton ésir est que je me soumette à ta femme, et je le Elis, tu ne vois déjà plus que par ses yeux, tu n'as

286 MA ORANDJI

qu'un mot à dire ! Dis-le ! Tu parles de t'en aller, de nous séparer : que Dieu te pardonne le mal que tu me fais 1 Ah I tiens ! — dit-elle en prenant dans sa poche les clefs des armoires et en les jetant avec force sur le tapis, — tiens, voici les clefs de la maison I Qu'elle les ramasse si elle veut I Pour raoi, on m'en supplierait à genoux que je ne les reprendrais paa l Elle sortit.

Noël ramassa les clefs et les déposa sur un gaiéridon. Il se regarda machinalement dans la glace et desserra son noeud de cravate. Il était très pâle avec des fibrilles rouges aux yeux. Il respira deux ou trois fois très fort et passa la main sur son front, n rvait la sensation d'un écroulement, d'un désastre, quelque chose d'écrasant comme une faillite, un déshonneur public. « Est-ce que cela se peut! »se demandait-il. Les choses en être venues là ' Et il se reprochait tout ce qu'il avait dit, de même qu'il sentait qu'elle aussi, par des reproche» impuissantii, n'avait su exprimer au juste l'affole» ment qu'elle ressentait. Mais l'irréparable était proféré. Elle avait dû blesser à mort Sonia : elle l'avait trop cruellement méconnue pour que celled pardonnât Quel avenir adviendrait? Les ennuis de la veille lui parurent très supportables à côté ie Tangoisse présente. Hier, ce n'était que l'orage.

aujourd'hui la foudre était tombée. Il alla trouver sa femme.

Elle était en train d'empiler dans une valise du linge et de serrer dans un sac de maroquin des bijoux et de l'argent.

— Que fais-tu? demanda-t-il effaré.

— Je ne puis rester ici, dit-elle. Je ne puis plus vivre dans une maison où j'ai été insultée devant toi.

Il lui sembla que ces mots eontenaient un reproche :

— Sonia, ma pauvre sœur est folle, elle est irresponsable. Songe que dans quinze jours nous serons libres. Tout cela sera oublié. Tu as le cœur trop haut pour ne pas lui pardonner.

— Lui pardonner, oui, Noël, dit-elle, mais oublier, c'est impossible! Je ne crois pas avoir manqué de patience et de douceur. Et même en ce moment aucun mot amer ne te blessera dans ma bouche. Mais je t'en fais juge, quelle attitude aurais-je, que veux-tu que je fasse, que veux-tu que je dise si des scènes pareilles continuent, et elles continueront! Tu parles de maladie, je crains bien, fit-elle en secouant tristement la tête, que celle de ta sœur ne soit incurable. Pour moi, j'ai été assez humiliée devant toi, tu me mépriserais de rester exposée à de nouveaux affronts. Laissemoi partir.

— Où vas-tu ?

— Je n'ai ni parents ni amis chez qui je puisse me retirer pour les quelques jours qui nous sépa-

rent des vacances. Du reste, ces douleurs domestiques ne regardent personne. Je vais couch.r à Sonnelles. La femme du garde a deux chambres très propres, nous y avons iiabité ma mère et moi. Je connais une jeune fille du pays qui me servira. Je t'attendrai là, à moins que je ne m'installe dans notre ancienne maison. Je verrai. Tout cela a peu d'importance. L'essentiel est que je ne reste pas ici dix minutes de plus.

— Mais Sonia, tu es chez moi, c'est moc toit que tu quittes!

EUle lui mit les mains sur les épaules, et très calme, très résolue, avec une tendresse virile :

— Non, mon cher ami, ne dis pas que je suis ici chez toi. Tu sens bien que cela n'est pas. Songe que si quelqu'un doit s'en aller, ce n'est pas cette pauvre femme. Moi, je te le répète, je ne puis rester ici.

Il la vit si ferme, si franche, qu'il l'en aima mieux :

— C'est, bien, dit-il, je t'accompagne.

Elle l'embrassa sur le front, avec gravité :

— Merci, mais à condition que tu revi-iidras ici demain. Ton absence en se prolongeant prendrait une signification qu'elle ne doit pat. avoir. Comprends le bien, Noël; moi, je ne douti- pas de ton affection, — Un beau sourire éclaira son visage ; dans ses yeux brillaient deux larmes qui ne tombèrent pas. — Mais elle, si elle croyait que tu l'abandonnes maintenant, Dieu sait ce qu'elle serait capable de faire! Mon absence même sera

ly

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salutaire, et tu auras plus d'action sur elle. Non, répéta-t-elle en tressaillant, comme à un pressentiment subit, non, ne viens pas, ne m'accompagne pas à Sonnelles. Si un malheur arrivait, je me Je reprocherais toute ma vie I

Il se sentit froid dans les moelles et balbutia :

— Tu es bonne, ma chère Sonia, et je t'aime profondément I Mais puis-je te laisser seule ainsi? Ce départ précipité me bouleverse !

— Que je parte demain ou après-demain, croismoi, fit-elle, le plus tôt sera le mieux. Tu sais que je ne suis plus une petite fille et que je sais me débrouiller en route. J'ai assez voyagé avec ma mère.

Elle mettait son chapeau, abaissait sa voilette.

— Sonia, dit-il, je suis bien malheureux! Elle répondit :

— Je te plains du fond du cœurl

Ils s'embrassèrent comme pour une longne séparation.

— Du moins, dit il, que je te mette en wagon. Tl envoya chercher une voiture et y monta avec

elle. Ce fut un triste trajet.

Il revint à la maison consterné. La violence soudaine des événements, leur précipitation l'effaraient; il restait l'âme perdue. Il ne pouvait blâmer le départ de Sonia, et cependant cela l'affligeait plus que tout le reste. Elle-même s'était attendrie de le laisser seul, elle avait dû se raidir, à la dernière minute, pour sauter dans le wagon. Si 'encore il était libre, maître de lui-même : l'idée

MA eRANDB

d'aller demain au lycée, de faire tranquillement sa classe, lui fut odieuse. Heureusement, les vacEDces...

La nouvelle bonne, une petite Bretonne à bonnet blanc, lui dit :

— Il y a un monsieur dans le cabinet de travail de Monsieur. Il a dit qu'il attendrait le retoiH" de Monsieur.

Elle tendit une carte, sur laquelle il lut :

Edgène Castor.

— Comment I ce n'était plus Ecèse et ça ne s'écrivait plus par un K. Ah bien! il arrivait au bon moment et juste à propos, celui-là! Rester des mois sans faire parler de lui et tomber du ciel un jour pareil ! Au diable fût-il I

Un bourdonnement sonore franchissait les mur» du cabinet de travail ; des vers, déclamés à toute voix, sonnaient leur fanfare dans la paix triste de l'appartement.

— Mais c'est du Victor Hugo ! se dit tout bas Noël stupéfait. En effet, M. Castor (par un C), aboyait avec enthousiasme le châtiment de Caïn poursuivi par le grand œil de sa victime ; tout rouge, le gosier tendu, il vociférait en écartant les bras :

Je vois cet œil encore I...

Il s'arrêta court quand Noël parut, et ne parcî pas autrement déconcerté.

— En vous attendant, dit-il, j'ai pris la Légende des siècles. Allons ! allons ! Il faut en convenir, ce Victor Hugo avait beaucoup de talent, disons même du génie ! Soyons juste : c'est tapé !

Il admirait Hugo, quel changement I Mais en voici bien d'une autre. Il avait changé aussi d'allures et de costume. Il ressemblait maintenant à peu près à tout le monde.

— Il me semble que vous avez bonne mine, dit Noël, ii y a des siècles qu'on ne vous a vu.

— Ah! oui... je suis très occupé, je travaille dans le magasin de mon père... je... je me suis décidé à continuer son cominerce.

« L'herboristerie I Tiens, tiens ! Mais alors, la littérature?... »

— Quant à la poésie, dit M. Castor répondant précis ornent à la question mentale de M. Guislain, je vous dirai tout franc que j'y ai renoncé. J'ai à la vérité composé jadis quelques sonnets que vous connaissez, je crois ; mais, fit-il en rougissant, ce sont... des fol... des fantaisies de jeunesse.

« De mieux en mieux ! »

Noël ne put s'empêcher de sourire.

— Oui, dit M. Castor, je suis revenu de bien des choses, de mon pessimisme, notamment. Je rc connais à présent que la vie a du bon. Je me fais, dit-il en regardant ses jambes et ses mollets, devenus beaucoup plus gros sous son pantalon {shocking !) — je me fais l'effet d'avoir été très malade autrement. Mais de bons beefsteacks, de l'hydrothérapie, de l'oecrime et de grandes marches

à pied m'ont guéri. Il faut avouer que ma cousine Louise (il ne disait plus Aloyse) est pour beaucoup dans cette évolution. Elle est très intellig^ente et très bonne ; nous sommes fiancés, et quand raoa père m'aura cédé son magasin — (herboristerie, :amomille, ronds de cuir et instruments hydrauliques) — nous nous marierons. Croyez-vous, dit-il en croisant les bras avec une extrême satisfaction, croyez- vous que nous prenons le plus grand plaisir à lire ensemble du Victor Hugo, du Lamartine, et même du Racine et du Corneille ! Tenez, l'autre soir, Louise m'a lu le Malade imaginaire. Imaginezvous que nous avons ri de tout notre cœur? C'est surprenant ! Mais, fit M. Castor, je ne vous parle que de moi, j'espère que madame Guislainvabien?

— Très bien, dit Noël.

— J'espère que mademoiselle Guislain se porte à merveille ?

— A merveille, dit Noël.

— J'aurais eu grand plaisir à voir ces dames» mais l'une est sortie, m'a-t-on dit, et l'autre ne peut recevoir. Veuillez leur présenter mes hommages.

— Je n'y manquerai pas.

— Ah î fit M. Castor en promenant un regard ravi autour de lui, de la lampe de travail aux livre* de la bibliothèque, parlez-moi de l'intimité, de la bonne vie de famille.

— Oh oui ! soupira Noël, dérouté par l'ironie involontaire de ces paroles et le comique qui se mêle si souvent à nos douleurs.

M. Castor enfin parti, il s'en qui t de Grande.

— Mademoiselle, lui répondit-on, était sortie depuis une heure et elle n'av&it pas dit oh elle allait.

Il interrogea Margaude qui, sans le regarder» confirma cette réponse.

— Mademoiselle, ajouta-t-elle, avait dit de prendre les ordres de Monsieur pour le dîner !

Il supposa qu'elle avait été à l'église. Malgré cela, un pressentiment d'inquiétude lui serrait le cœur. La nuit tombait. Ellle sortait rarement si tard.

Lorsque Grande, après l'accès de rage et presque de folie qui lui avait fait jeter les clefs sur le tapis, se fut retirée avec violence dans sa chambre, elle resta si émue que ses mains tremblaient convulsivement. Là, elle eut conscience de l'irréparable. Elle sentit qu'elle avait dit, malgré elle, emportée par une force supérieure à toute volonté» les mots qui ne se rachètent ni ne se pardonnent. Et, dans la fureur de sa passion, elle demeurait profondément stupéfaite, ne pouvant croire que ce ifût vrai, se persuadant que tout cela se passait en cauchemar. Mais non, pourquoi douter? Elle avait poussé les choses à l'extrême et une angoisse la traversa. Comment cela allait-il finir? EUle revit les yeux douloureux de Noël et s'en voulut ; mais, trop tard. Elle prêta l'oreille aux bruits équivoques de la maison. Un va-et-vient de pas se prolongeait, des portes se fermèrent. Elle eut un besoin fou de

MA GRANDB 295

savoir ; car de songer que la vie commune continuerait, qu'on s'assoierait encore à la même table, qu'on romprait le pain, qu'on se coudoierait dans le salon, le soir, à l'intimité des lampes, tout, soa bon sens et sa fierté, lui prouvaient que c'était chose impossible. Alors quoi?...

Des idées folles lui vinrent, les plus contradictoires du monde. Son cœur battait d'une attente anxieuse, mêlée d'espoir et de crainte. Tantôt elle croyait deviner l'approche de son frère, seul probablement. Il supplierait Grande de reprendre la direction du ménage, d être bonne, d'oublier; et peut-être, qui sait, dans l'amollissement qui peu h peu la détendrait, s'attendriraient ils ? Ils pleureraient ensemble, et de nouveau la vie reprendrait à l'essai, jusqu'à de nouvelles crises; car il j en aurait, de plus en plus cruelles ! Un frôlement do robe dans le corridor lui fit craindre que ce ne fût Sonia qui vînt la trouver, la fléchir. Et, d'un mouvement instinctif, elle se colla contre la porte, barrant le passage : voir la jeune femme lui eût été trop pénible. A un autre moment, un éclair de lucidité éclairait sa conscience, mais la nuit aussitôt se faisait en elle plus sombre. Une seconde, elle se disait : « J'ai eu tort, grand tort ! Je suis la plus vieille et devrais être la plus raisonnable ! » Et un instinct noble lui criait : « Ya, va les trouver, embrassez-vous pour l'amour du Christ ! Pardonnezvous vos offenses comme il vous les pardonnera lui-même ! » Mais l'idée de s'humilier devant Sonia, devant la rivale, devant Tétrangère, devant

l'autre, la retint, la cramponna derrière la porte, raidie d'orgueil. Elle écoutait toujours. Tout à coup une autre supposition insensée lui perça le cœur : ils allaient venir la chasser ; puisque la vie en commun n'était plus possible, ils lui diraient de se chercher un nouveau gîte. Et oh. irait-elle à son âge? Une si atroce imagination tira des larmes de ses yeux; elle se plaignit, comme si vraiment Noël venait de lui signifier son congé. De nouveau des portes s'ouvrirent, des pas glissèrent. Elle entendit un roulement de voiture et l'oreille collée derrière la porte, elle épiait, oui, elle espionnait vraiment ces bruits mystérieux qu'elle ne s'expliquait pas. Puis un grand vide, un grand silence pesèrent sur la maison. Elle eut la sensation d'un malheur et brusquement se jeta hors de la chambre :

— Mon frère ? demanda-t-elle à Margaude qui, l'air étrange, la dévisageait.

— Il vient de partir avec madame, en voyage. Ils n'ont pas dit où. Monsieur a crié au cocher: « Gare de Lyon ! »

Elle n'eut pas achevé ces mots que le cœur manqua à mademoiselle Guislain : la chambre, les meubles tournaient autour d'elle ; elle chancela et Margaude dut la faire asseoir dans un fauteuil.

— Mademoiselle veut boire I Que Mademoiselle ne se frappe pas ainsi ! répétait la servante en courant au buffet prendre de l'eau de mélisse et un rerre.

Elle prépara le cordial et fit boire sa maîtresse,

— Merci, Margaude, merci !

— Mademoiselle n'a besoin de rien? Mademoiselle est toute pâle ; j'ai eu si peur un moment.

— Ce n'est rien, c'est passé.

Et Marie-Anne rentra dans sa chambre. Son cerveau bouillonnait. Partis ! ils étaient partis ! Pour toujours, sans doute ! L'idée que Sonia pût aller à Sonnelles, et Noël l'accompagner, peut-être même seulement à la gare, ne lui vint pas. Ce départ brusque prit, à ses yeux, une signification absolue de rupture. A travers le petit abandon subit de Tinstant. le dîner laissé, les liens de l'intimité rompus, cette fuite sans adieu, elle vit plus et pis, crut que Noël abandonnait son lycée, sa vie, Paris. Elle eut l'impression d'une séparation aussi profonde que s'ils venaient de partir pour l'Amérique. Ce coup de tête déroulait toutes ses idées casanières ; elle tordit douloureusement ses mains en répétant : Partis, partis I

Ah ! ce n'était pas Sonia qu'elle regrettait, mais Noël qu'elle ne verrait plus, qui lui signifiait par là son blâme et son dédain, qui lui préférait à tout jamais la jeune femme. Et puis, dans l'effarement d'une découverte, elle s'avisa que c'était elle, elle seule, la coupable I C'était à cause d'elle qu'ils partaient, c'était elle qui les avait forcés à la quitter ! Mais pensaient-ils qu'elle resterait seule dans cette maison, qu'elle allait y vivre comme si de nen n'était, (ju'elle pourrait y manger et dormir paisiblement?

Non I elle eût tout préféré à cet affront silencieux, à cette muette protestation. Ils s'en allaient.

298 MA aRANDE

la laissaient seule ! Ah 1 qu'elle eût mieux aimé qu'ils l'eussent chassée. Mais cela ne se passerait pas ainsi, elle ne resterait pas une minute de pla» sous ce toit ! Et avec des gestes de fièvre, malhabiles et saccadés, elle s'habillait, mettait un chapeau, se glissait dans le corridor. Pourvu que Margaude ne l'embarrassât pas de questions ? Non, par bonheur, elle était rentrée dans sa cuisine : personne ne la voyait sortir, elle s'élança dehors.

Le crépuscule tombait; Marie-Anne alla droit devant elle, au hasard ! Comme elle s'éloignait sans espoir de retour, elle regretta de n'avoir pas dit adieu à ses bêtes familières, elle aurait pu emmener Snorr avec elle ; jamais le chien ni le chat ne lui avaient faitdelapeine,etil3luiparurent, ence moment d'affreuse détresse, meilleurs vraiment que des hommes, que des femmes surtout : cette Sonia ! Mais elle fut toute surprise de s'apercevoir qu'elle la détestait moins. Par contre, l'abandon de Noël l'étreignait d'une douleur toute physique, d'un serrement de cœur pris à l'étau. Comment avait-il eu le cœur de faire cela, de la fuir, elle, sa vieille, sa plus tendre amie ! , . Etait-ce le crépuscule qui tombait plus vite, obscurci, ou sa vue se brouillait-elle de larmes ? elle ne voyait point devant elle, marchait en aveugle. Une voiture, rue de Vaugirard, faillit l'écraser.

Elle entra dans le Luxembourg comme les gens en sortaient, au moment de la fermeture des pilles. Des ouvrières, des bonnes d'enfant, des étudiants se hâtaient vers les portes : la solitude

descendait dans le grand jardin, élargissait les allées, niraLait d'une mélancolie d'abandon le» statues blanches au milieu des pelouses, donnait un aspect insolite à la mare aux CGinards. Des tambours battaient la retraite ; leur bourdonaemcnt rythmique s'éloignait, puis se rapprochait, dans une bouffée de vent. Et il semblait à Marie-Anne que c'était dans sa tête, dans son crâne que les tambours battaient leur retraite grondante : de même à ses oreilles murmurait cette grande voix confuse de la mer qui s'exhale des gros coquillages, qu'on écoute. Puis, à travers les branches et les feuilles, par delà les grilles, en des fonds d'ombre, elle entrevit des lumières qui saliiiraaient. Et elles lui semblèrent lointaines, comme au bout d'une grande plaine. Les roulements de tambour s'étaient tus, des voix de gardiens seules s'élevaient, pressantes et dures, dans le soir. Pourquoi ces voix, ces appels ? à qui en avait-on ? Et tout à coup, en arrivant près d'une porte, elle comprit que c'était elle qu'on hélait ainsi. Un gardien, d'une voix grincheuse de vieille femme, lui parla rudement au passage, et derrière elle ferma avec colère la grille oh une grosse clef tourna.

Hors du jardin elle erra désorientée ; les lumières l'attiraient; inconsciente elle alla vers le boulevard Saint-Michel. Une vie bruyante de tramways et de Toitures, de passants l'enveloppa, la frôla, la bouscula. Et tout cela lui semblait irréel ; une fantacrmagorie» une hallucination délilaient dans le double flot montant et descendant d'étudiants.

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dans la lueur irisée des tables de café en plein vent, dans les rires et les visages peints des femmes, dans la clarté vive des magasins, dans la lueur des grands bocaux, orange et bleu, des pharmaciens. Par moments, il lui semblait qu'elle était ivre, étrangement, qu'elle avait bu un poison amer et féerique qui lui faisait voir les choses et les gens tout autres qu'elle ne les avait vus jusqu'à présent. Elle rêvait sans doute et allait se réveiller dans sa chambre ; Margaude viendrait lui annoncer que le dîner était servi, et elle trouverait dans la salle à manger Noël et Sonia. Justement il y avait pour menu une sole au vin blanc, un rôti d'agneau aux peliU poia, une salade et un gôleau de riz à la crème. Et puis un élancement au cœur rouvrait sa plaie vive, lui rappelait la réalité :

Partis 1 oh étaient-ils, à cette heure ? Ah .'jamais elle ne les reverrait, car elle aussi s'éloignait, fuyait pour ne plus revenir. Elle ne les gênerait plus. Ils pourraient rentrer « chez eux », elle n'y serait plus pour les faire souffrir, puisqu'elle les rendait si malheureux. Oh! Dieu!... »

Quand elle pensait à cela, il lui venait dans la bouche un goût de terre ; les lumières, les voitures, les passants, tout dansait autour d'elle ; elle ne voyait plus les choses qu'à travers des taches noires et brouillées, comme lorsqu'on a contemplé le soleil : elle étouffait et souhaitait de mourir. Mourir ! oui, elle forma, dans son lamentable désespoir, ce vœu impie, criminel, eut la vision d'un lourd omnibus courant sur elle, les chevaux la ren-

versant, les roues lui passant sur le corps. Elle arriva au pont Saint-Michel, s'arrêta, captivée par l'eau noire, d'une tranquillité de canal, avec des bateaux bombés au grand gouvernail. Un garçon de magasin, qui portait de grands cartons, la heurta rudement, des passants la poussèrent; alors^ elle se sentit ©n un t-el désert, au milieu de toutes ces existences, si abandonnée, si inutile et si perdue, qu'elle ferma les yeux, souhaitant désespérément de ne plus voir, de ne plus entendre, de ne plus être.

Un bras qui se posait sur le sien la tira, au bout d'un long instant, de cette immobilité affreuse; une femme du peuple, au gros visage bourgeonnant, lui demandait:

— Vous n'êtes pas malade, ma bonne dame?

— Non, non î dit Marie-Anne effarée.

— C'est de vous voir si longtemps arrêtée, penchée sur l'eau. Ça m'a saisie. Peut-être bien n'êtes-vous pas de ce quartier et que vous êtes perdue.

— Non ! non ! dit Marie- Anne s'éloignant vivement. Et elle tenait son cœur à deux mains pour l'empêcher d'éclater, prête à fondre en sanglots, tant cette voix l'avait remuée, par son accent rude et bon. Elle suivit les quais : toujours les reflets des lumières scintillaient dans l'eau noire. Des points rouges ou verts, des yeux de bateau-mouche couraient sous les ponts. A mesure qu'elle marchait, la foule s'espaçait. Des espaces vides, des coins d'ombre s'étendaient, coupés de petites

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flaques jaunes, de clartés tristes de réverbères. Non I jamais Marie- Anne ne rentrerait chez elle ! Un poids très lourd l'étouffait, elle ne reepiraitplus, le souffle coupé, tant elle marchait vite, et tout en nage déjà. Une stupeur dominait, en elle, Teffarement de l'irréparable. Comment avait-elle pu parler ainsi? comment en était-elle venue, même, à tant détester Sonia? Mais est-ce que c'était bien vrai? Était-ce bien à elle que ces choses étaient arrivées? Était-elle cette même Marie-Anne, autrefois si aimée, si respectée de son frère, et qui maintenant, abandonnée, s'éloignait comme une bête craintive et traquée? Elle marchait toujours. Plus de passants autour d'elle : un grand vide, un grand noir. Sous des arbres, en un endroit mort comme un cimetière, non loin du Gliamp-de-Mars, elle se laissa tomber, hors d'haleine, sur un banc. Un vent frais pour la saison, un peu aigre, soufflait. Il colla les cheveux de Grande sur ses tempes ruisselantes, perça jusqu'à ses épaules et sa poitrine sous le léger mantelet qui la recouvrait. Un frisson s'exhalait de la rivière proche. Elle se sentit refroidie jusqu'aux os : ce fut comme une humidité de plâtre neuf tombant sur elle. Mais ce saisissement n'avait rien de désagréable ; elle buvait l'air traître avec ivresse. Le pressentiment d'un péril la traversa bien, mais que lui importait, à cette heure, une attaque de rhumatisme ou même une fluxion de poitrine ? Combien de temps restât-elle là ? Elle ne sut. Une heure lointaine sonna. Elle regarda autour d'elle, il devait être très tard.

MA ORA.NOK 309

Cependant bien que n'ayant pas dîné, elle n'avait pas faim ; toujours ce goût de terre amère dans la bouche 1 Des ombres suspectes, de rôdeurs qui semblaient l'observer l'inquiétèrent; elle sedressa toute raide, les articulations si nouées qu'elle ne marcha d'abord qu'avec difficulté.

Oi!i irait-elle ? Il fallait pourtant bien qu'elle couchât quelque part. L'idée d'un hôtel, de tout le banal et de l'anonyme, du froid et du lugubre d'une chambre garnie l'épouvanta. Des noms d'amis passèrent dans sa mémoire, mais aucun ne la décida. Un amour-propre trop fier la retenait. Sans doute, chez une ou deux vieilles amies on lui dresserait bien vite un lit, mais il faudrait parler, se confesser ; tout plutôt que cela! Alors le nom de l'abbé d'Hautpont vint à ses lèvres. Par son caractère, sa mission, son âge, il présentait des garanties, on ne sait quoi de rassurant et de calme qui l'ébranla. Mais une crainte de vieille enfant agita Grande. Depuis longtemps elle n'avait pas revu l'abbé ; elle avait même évité de le voir, comme si elle li'ii gardait rancune de ce qu'au lieu de s'opposer au mariage de Noël, il l'avait conseillé. Et pourtant elle sentait bien que là, dans la petite maison que M. d'Hautpont occupait à Levallois- Perret, était le refuge, le repos de l'âme.

Elle fouilla machinalement dans sa poche, avec la vague intention de se mettre dans ces parages déserts, en quête d'un omnibus ou d'une voiture. Mais elle s'aperçut qu'elle avait, dans sa précipitation à fuir la maison, oublié son porte-monnaie.

Elle se mit donc en marche, péniblement, connaissant mal sa route, s'orientant de son mieux. En passant la Seine elle frissonna, de nouveau induite à la tentation noire ; un instant elle faillit s'accouder au parapet, se disant : « A quoi bon aller plus loin?... » Mais le vertige de mourir d'avance l'affola, et par méfiance d'elle-même, elle quitta le trottoir, suivit le milieu du pont. Les grands squares vides du Trocadéro, dans un bain de lune, érigeaient leurs groupes d'animaux et leurs statues, au-dessus des bassins et des pelouses pâles. Elle se rappela être venue là avec Noël, pendant l'Exposition. Comme c'était loin ! Et le passé lui sembla s'éloigner et se rapetisser. Au bout du temps et des années parcourues, elle aperçut un petit Noël, enfant, se rappela un jour où il avait tant pleuré, parce qu'un de ses camarades lui avait déchiré sa casquette neuve. Ce souvenir s'associa en elle à celui de la rue oij il? habitaient alors, à Auxerre, et à un grand couvent blanc qui se dressait tout au bout d'une place. Aussitôt une inspiration la pénétra : elle se dit qu'elle se retirerait dans un couvent ; morte au monde, morte à l'affection, réduisant sa vie aux douze pieds carrés d'une petite chambre, elle vivrait dans une de ces maisons religieuses où les laïques prennent pen-' sion. et occupée de son seul salut, y attendrait la libération suprême.

De grandes avenues silencieuses s'ouvraientt sans 6n, devant elle; puis elle aperçut l'Arc de Triomphe, dans une sorte de gloire argentée.

Instinctivement elle regarda la lune, un orbe blanc d'une pâleur nacrée. Elle se rappela ce soir oi!l, dans l'atelier de Sonnelles, seule avec Noël, après avoir consenti au mariage, elle avait vu se lever la lune blanche sur les coteaux. Son cœur trembla à ce souvenir. Dieu ! qu'elle était lasse. Jamais elle n'arriverait. Elle tomba encore sur un banc; et de nouveau la fraîcheur abattit sur elle une chape d'humidité mortelle, et cette fois, par un de ce« mystérieux pressentiments que rien n'explique, elle eut conscience qu'elle prenait mal, très mal. Elle ne se sentait pas la force de se lever. Cependant, avisant un sergent de ville, elle se renseigna auprès de lui. Elle n'avait plus qu'une demi-heure de marche. Encore un peu de courage ! Elle se traîna.

A partir de là, une sorte de somnambulisme douloureux la domina; une succession heurtée, un chaos de pensées et d'imaginations troubles l'as* saillit. Elle brûlait de fièvre et se croyait en plein été, sur la route blanche qui mène de Sonnelles à Fontainebleau. Tout était jaune d'or, bleu de ciel, vert d'arbres, blanc de poussière. Des craquements de sécheresse partaient de tous les coins du bois ; il faisait beau, beau et chaud ! Puis elle eut froid, froid encore, et ses dents commencèrent à claquer. Tout était noir. Elle se croyait redevenue petite fille, éprouvait la terreur qu'elle avait eue de la maladie, des ténèbres et de la mort, pendant une semaine oh elle était tombée si malade que ses parents

avaient cru la perdre. La plante des pieds lui fai-

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sait très mal aussi, et elle crut marcher sur du gravier et du verre cassé. Enfin, enfin, passé l'octroi, passé le fossé noir des fortifications, et des rues et des ruelles, près de l'église, le long du petit jardin fleuri, Grande, d'une main de cauchemar, machinalement talonne, rencontre la sonnette et tire désespérément. Un visage de vieille femme, encadré d'un bonnet tuyauté, apparaît au feu jaune d'un bougeoir de jardin. C'est madame d'Hautpont, la mère du prêtre.

— Ah! je croyais que c'était mon fils! Qui est là?

Elle élève sa lumière cherche à reconnaître ce visage qui ne lui est pas étranger :

— Bonté du ciel, vous, vous, mademoiselle, à cette heure!... L'abbé va rentrer. Prenez la peine de me suivre.

Et des exclamations de surprise étouflFée, et, Grande ledevine confusément, chez la vieille femme une méfiance de Tincoanu, une curiosité peureuse d'apprendre un malheur. Mais quelle heure est-il donc? Il n'est que dix heures? Elle a marché quatre heures sans s'en apercevoir.

Un pas dans le jardin, une ombre noire derrière la vitre, M. d'Hautpont paraît. Il ôte avec surprise son tricorne en reconnaissant mademoiselle Guiglain. Elle s'est levée toute droite, effrayante avoir, et si pitoyable, avec ses pau\Tes mèches de cheveux blancs qui pendent :

— Monsieur l'abbé, je n'ai plus qu'à mourir.

Grande rouvrit les yeux, et comme les fois pré« cédentes, il lui sembla qu'elle recommençait un rêve. Cependant non! rien de plus réel; elle était dans sa chambre, dans son lit; elle reconnaissait le crucifix du mur, le prie-Dieu à fond de velours vert, ses meubles au vieux bois tendu d'étoffes neuves, toute sa chambre à la fois usée et trop belle. El c'était bien Noël qui se tenait là au pied du lit, et c'était bien Sonia qui lui souriait, en tournant délicatement une cuiller dans la potion qu'elle achevait de préparer. Non, ce n'était pas un rêve, et la maladie de Grande, hélas I non plus, car elle /tait bien malade, et elle le savait ! Elle ne pouvait voir sa figure au miroir, mais elle n'avait qu'à regarder ses mains desséchées et qu'à tâter ses bras amaigris ; elle n'avait qu'à écouter le souffle rauque de sa poitrine qu'à sentir la lourde, l'écrasante oppression qui lui serrait les côtes, pour se rappeler et comprendre. Ah! oui, bien

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pavement malade 1 Sans cela Noël ne serait pafi gi pâle. Sonia n'aurait pas les yeux si creux d'insomnie, le médecin, leur vieux médecin, M. Lusgain, ne lui rendrait pas visite matin et soir, M. d'Hautpont, non plus, ne viendrait pas tous les jours s'asseoir à son chevet. Et elle n'aurait pas ainsi dans la bouche cette amertume et cette soif horrible, ce goût de terre acre:

Mais Sonia se penche vers elle, et glissant un kras derrière le dos de Grande, la soutient, en lui portant de l'autre main la tasse aux lèvres. Marie- Anne boit et retombe, secouée d'une affreuse toux. Mais elle a encore la force de sourire à Sonia. Elle ne la déteste donc plus? quel mystère 1... Mais pourquoi Margaude dans la cuisine ne fait-elle aucun bruit et essuie-t-elle à la dérobée ses yeux rouges. Pourquoi le silence de la maison propaget-il quelque chose de si mystérieux et d'étreignant? Pourquoi une angoisse flotte-t-elle dans l'air, traîne-t-elle dans le désarroi des meubles familiers, la poussière des bibelots, le décousu des habitudes quotidiennes, la brièveté des repas oh. Noël et Sonia ne se parlent plus qu'à voix basse, comme s'il y avait entre eux un tiers invisible qui pourrait les entendre? Serait-ce la Mort qui est rentrée avec Grande, ce soir où l'abbé d'Hautpont, à minuit, l'a ramenée en voiture, hors d'elle-même, claquant dt's dents et brûlant de fièvre, alors que Noël éperdu, déchiré d'anxiété, après avoir couru comme un fou au hasard dans les mes, pour la vingtième fois rentrait et ressortait, se lamentant ?

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Quel cri il avait poussé en revoyant Grande, et comme il avait tremblé en la retrouvant si changée, en lui prenant les mains, en l'embrassant ! Bien vite il l'avait confiée à Margaude, afin qu'on la couchât dans un lit bien chaud. Ah ! que Sonia n'était-elle là, pour aider, avec la dextérité et la douceur de ses mains blanches ! Tout était si mesquin, comptait si peu, à côté de l'atroce épreuve qu'il venait de subir, de ces heures d'attente épouvantée ! Puis, l'explication douloureuse avec le prêtre, un aveu pareil à une confession ob. Noël avait déchargé son cœur, dans les rues noires, tandis qu'il cdlait chercher le médecin, car Marie- Anne délirait, était venue dire Margaude, tout eiTrayée. Une lugubre chose, ce réveil du médecin dans la nuit I II venait, ordonnait une potion opiacée, ne pouvait se prononcer encore, mais craignait tout. Et deux jours après, il prononçait le mot terrible : fluxion de poitrine. Sans attendre ce verdict qui, à l'âge de Grande, laissait peu d'espoir, Noël immédiatement, avait télégraphié à sa femme, et elle était revenue en toute hâte. Les premières paroles avaient été de tendresse et de regret :

— J'ai eu tort, mon mari, j'ai eu tort de vou3 laisser, — une pudeur et une délicatesse l'empêchaient alors de le tutoyer, — j'ai écouté mon premier mouvement de révolte et de chagrin. Pouvais-je supposer?...

— Ah! fît-il avec un geste désespéré, tu ne aar vais pas, nous ne savions pas... Si Ton savait!...

£t fébrilement* il lui tenait les mains, avec uno

310 MA ORANDB

tendresse sans reproche, une confiance désolée.

— Puis-je la voir? demanda Sonia, y conseotira-t-eile ?

— Oui, oui, il le faut.

Et toul de suite, Sonia entrée, son chapeau laissé dans l'antichambre et ses gants quittés, comme si elle n'était pas sortie de la maison, Grande, s'éveillant d'une de ces torpeurs brisées qui la soulageaient, par instants, de ses souffrances aiguës, avaitsouri, faiblement, à la jeune femme.

Et maintenant, il y avait cinq jours que Marie- Anne se mourait; la veille, une consultation des trois plus grands médecins de Paris avait eu lieu; Noël voulait espérer, mais un doute plus fort que tout l'atterrait. Il lui semblait que s'il restait quelque espoir, il s'y serait cramponné avidement ; nul doute que ce ne fût prescience, pressentiment noir, l'intime désespérance contre laquelle il luttait, perdant pied d'heure en heure. Et maintenant, maintenant que la mort était là, il songeait, songeait aux malentendus d'autrefois, si lointains, si vieux déjà dans son esprit, comme si Tapparition de la sombre Intruse les reléguait dans le plus ancien passé, il se disait : « Ah! quelle misère! » Il s'accusait, n'osant, ne voulant accuser Sonia. Il se répétait : « C'est ma faute, j'aurais dû être plus patient, plus doux, meilleur ! » Et en même temps, une voix humble au fond de sa conscience s'élevait, la voix de sa bonne volonté méconnue, de ses efforts inutiles. Il se révoltait aussi contre la cruauté de la maladie, l'impuissance des méde>

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cîns, il se disait : « Il est impossible qu'il n'y ait pas de remèdes. Pourquoi ne tentent-ils rien? » Et chaque moment qu'il employait ainsi, hors de la chambre d'agonie, à se torturer l'âme, lui semblait une minute, longue comme une heure, volée aux derniers instants qu'il devait passer encore avec Grande. Une envie désolée de rentrer auprès d'elle et de contempler son visage l'obsédait; mais devant la porte, il restait immobile, la main du loquet, le cœur crispé, sans courage.

Sonia parut, irès pâle, transfigurée d'émotion.

— Oh I Noël — des larmes perlèrent entre ses cils — viens, viens ! elle veut te parler ; si tu savais, tout son cœur s'est réveillé, et tant de bonté dans ses paroles ; la souffrance l'avait changée, mais cette affreuse maladie la rend à elle-même. Mais j'ai peur, viens vite, son visage n'est déjà plus de ce monde I...

Noël se jeta, comme fou, derrière sa femme. Grande, les yeux démesurément ouverts, ne parut pas les voir tout d'abord.

— L'abbé est-il venu ? demanda-t-elle.

— Pas encore, dit Sonia.

— Je veux le voir dès qu'il arrivera.

Elle parlait avec difficulté, la voix coupée par l'oppression indicible ;

— Noël, et elle essaya de s'arc-bouter, de se redresser dans son lit, Sonia la prit entre ses bras et la soutint, — Noël, murmura-t-elle, il faut que tu me pardonnes I

ËQ entendant ces mots, tout courage lui meuaqua,

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et il crut qu'il allait tomber là, par terre, et sangloter comme un enfant.

— Mon petit, mon cher petit, dit-elle, je n'ai pas aimé ta femme comme j'aurais dû ; je vous ai fait souffrir par ma jalousie ; j'en suis bien punie» puisque j'en meurs. Mais mes yeux se sont ouveris à la lumière. — (Elle appuya sa tête sur le sein de Sonia qui la tenait toujours entre ses bras.) — Chère enfant, murmura- t-elle, je vous aime !... Dites-moi que vous ne m'en voulez plus, dites-moi que vous m'aimez un peu?...

— Ah ! jura Sonia de toute son âme, je vous ai aimée, je vous aime, et je vous le prouverai toute ma vie !

Grande sourit, d'un sourire si faible et triste que cela crevait le cœur : on eôt dit une lumière qui s'en va.

— Je vois... dit-elle plus oppressée, je vois... à présent la vérité ! je la vois trop tard, mais... cela vaut mieux ainsi. Aime Sonia, mon frère, car c'est ta chair et ton âme ; aime-le, ma fille, il en est digne. Oh 1 qu'il est bon... qu'il est doux... de s'aimer !

Et elle répéta, avec un commencement d'angoisse :

— L'abbé est-il venu maintenant?

On lui répondit qu'il «dlait venir. Elle aiurmura, affaiblie :

— Ah !... qu'il se hâte !

Ses mains s'étendirent en tâtonnant vers Noël et Sonia ; ses yeux se ternirent comme si elle ne les

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▼oyait plus ! Hélas ! cela valait peut-être mi;;ux ainsi ; vivante, elle aurait souffert ; agonisante, elle sombrait dans la paix et le pardon. Son visage revêtit une beauté rigide ; déjà, bien avant le dernier moment et le petit souffle oh l'âme s'envole. Grande entrait dans l'aube de la mort.

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