TOME III
îS
MORT DE PAPO
ce livre. D après mes calculs, je n'avais plus que quelques jours de travail pour en terminer le manuscrit, lorsque mon cher perroquet qui, d'ordinaire, me regardait écrire, perché à mes côtés, tomba gravement malade. Comme il s'était déjà remis plusieurs fois de crises pareilles, je ne m'en tourmentai pas outre mesure et quand ma femme me pria d aller dans un quartier éloigné quérir un vétérinaire qui nous était recommandé, je remis la course au lendemain, puis au surlendemain, pour ne pas abandonner mon travail. Enfin, un soir le fatal manuscrit était achevé, mais le matin suivant notre pauvre Papo gisait mort sur le plancher. Ma désolation fut partagée par Minna ; 1 affection commune que nous portions à nos chers animaux domestiques demeura longtemps le lien cordial de notre existence conjugale.
Avec 1 affection de nos animaux domestiques, j'avais conservé celle de mes amis de Zurich : ils m'étaient restés attachés même après la catastrophe qui avait frappé ma vie de famille. De toutes cependant, l'amitié de Sulzer demeurait la plus précieuse et la plus importante. Elle était, semble-t-il, motivée précisément par notre différence d esprit et de tempérament. Sans cesse, nous nous causions des surprises réciproques qui, n'ayant jamais d'origine banale, nous amenaient à des expériences aussi intéressantes qu'instructives.
Sulzer, très irritable et d'une santé délicate, était entré contre son gré dans l'administration : faisant, au sens le plus large du mot, le sacrifice de ses goûts et de ses penchants, il avait obéi a sa conscience de citoyen dévoué. A son idee, ses rapports avec moi l'avaient entraîné dans
rapports avec sulzer
la sphère des jouissances esthétiques plus que ne le lui permettait son devoir. Il se serait peut-être laissé aller plus facilement à ces écarts, si l’art n’avait ete chose si sérieuse pour moi. M’entendre proclamer que la vocation artistique de l’homme passe avant tout ce que nous devons à l’État, mettait souvent Sulzer hors de lui. Mais, d’un autre côté, la sincérité de mes affirmations 1 attirait vers moi et vers ma manière de voir. On conçoit que nos entretiens n’étaient pas toujours de tranquilles discussions; fréquemment, et grâce à notre égale excitabilité, elles dégénéraient en violentes collisions a la suite desquelles Sulzer, les lèvres tremblantes, s’emparait de sa canne et de son chapeau et me quittait sans
adieu. . A „ ,
Heureusement, le lendemain soir, — et c était très beau de sa part, - il revenait à l’heure habituelle et nous avions tous les deux le sentiment qu’il n’y avait rien eu du tout entre nous. Quand certaines souffrances corporelles le forçaient à une réclusion complète, mais alors seulement, il devenait d’un accès très difficile et il entrait en fureur dès qu’on s’enquérait de sa santé. Dans ce cas, il n y avait qu’un moyen de lui faire retrouver sa bonne humeur, c’était de lui demander un service d’ami. Tout de suite, il témoignait une joyeuse surprise et se montrait on ne peut plus obligeant ; son visage se rassérénait alors et s'égayait.
Dans notre cercle, le musicien Wilhelm Baumgartner formait le plus parfait contraste avec Sulzer. Joyeux compère, sans aucun penchant à se concentrer, il avait étudié juste assez de piano pour devenir un bon maître
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de musique, donnant pour vivre autant de leçons qu’il le fallait. Il goûtait avec ardeur tout ce qui était beau pourvu que ce ne fût pas trop élevé. Cœur fidèle et brave homme, Baumgartner respectait Sulzer sincèrement, mais éprouvait pour le cabaret une inclination si prononcée, que Sulzer lui-même ne parvenait pas à l’en corriger.
A ceux-là, deux autres amis s’étaient joints dès le début de mon séjour à Zurich : le second chancelier Hagenbuch, fort capable et digne d’estime, et un avocat nomme Bernard Spyri ; ce dernier était rédacteur à V Eidgenossiche Zeitung. Il était très bon enfant, mais non d’une intelligence supérieure, et Sulzer ne le traitait pas toujours avec beaucoup de ménagements.
Alexandre Müller, que des infortunes domestiques, des maladies et son métier de professeur de musique absorbaient de plus en plus, disparut bientôt de notre milieu Un autre musicien, Abt, ne m’attira guère, malgré sa composition vocale, les Hirondelles (r). Il nous quitta d’ailleurs peu après mon arrivée pour aller s’établir à Brunswick ou il fit brillante carrière.
Grâce aux événements politiques d’alors, la société zurichoise s était encore enrichie de toutes sortes d’éléments étrangers. Lorsque j’y étais revenu en janvier 1850, j y avais déjà trouvé Adolphe Kolatschek, personnage qui ne manquait pas de manières, mais assez ennuyeux.
Il se sentait la vocation de rédacteur et avait fondé une revue mensuelle allemande ouverte aux vaincus de la Révolution et destinée à poursuivre la lutte sur
(1) Devenue très populaire en Suisse.
REINHOLD SOLGER
le terrain intellectuel. Kolatschek me considérait comme écrivain et je fus presque flatté de ce qu il trouvât qu’une « puissance » telle que moi ne devait pas manquer dans le faisceau d’intelligences sur lequel s appuierait son entreprise.
De Paris déjà, je lui avais envoyé un article sur l’Art et le Climat. A Zurich, il accepta volontiers quelques extraits assez considérables de mon ouvrage inédit sur l'Opéra et le Drame et me les paya fort convenablement. Cet homme est demeuré pour moi le type unique du rédacteur plein de tact. Il me donna à lire la critique manuscrite qu’un M. Palleske avait faite de mon Œuvre d’art de l’avenir et me déclara qu’il ne l’imprimerait pas sans mon autorisation. C’était une dissertation écrite avec prétention ; de plus, superficielle et inintelligente. Si elle paraissait dans notre Revue, je me voyais obligé d’y répondre par d’interminables et fatigantes explications sur ma véritable théorie. N ayant aucune envie d accomplir cette besogne, j’acceptai volontiers la décision de Kolatschek qui rendit le manuscrit à son auteur.
Aux côtés de Kolatschek, je fis la connaissance d’un homme extrêmement intéressant et distingue, Reinhold Solger. Mais sa nature inquiète et aventureuse ne put supporter longtemps la vie mesquine et étroite de Zurich. Solger ne tarda pas à nous quitter et partit pour l’Amérique du Nord où il fit parler de lui par son attitude provocante et ses conférences sur les conditions sociales de l’Europe. Il est regrettable que cet homme de talent n’ait pas produit d’ouvrages importants. Ce que, pendant son court séjour à Zurich, il écrivit pour notre Revue est supé-