INSTALLATION AU SCHWEIZERHOF A LUCERNE
compagnie, je me remis en route vers la Suisse par une admirable journée de printemps. A Côme, tout était en pleine floraison ; je ne m’arrêtai pas à Lugano que je connaissais ; je passai le Gothard en petit traîneau entre deux murailles de neige et arrivai à Lucerne dont la température rude et froide formait un contraste désagréable avec le luxuriant printemps que je venais de quitter.
Si j’avais choisi Lucerne comme lieu de séjour, c’est que je supposais que la saison d’été n’étant pas encore ouverte, le grand hôtel Schvveizerhof serait vide et qu’il me serait facile de m’y loger spacieusement et loin de tout bruit. Je ne m’étais pas trompé. Le colonel Segesser, le bienveillant hôtelier, m’offrit dans l’aile gauche du bâtiment tout un étage où je pus choisir les pièces à ma convenance et m’installer confortablement sans grands frais. J’avais seulement à m’inquiéter de mon service, car à cette époque de l’année il n’y avait dans l’hôtel qu’un nombre fort restreint de domestiques. Je trouvai une brave femme très soigneuse et soucieuse de mon bien-être ; elle continua de me rendre de grands services lorsque le Schweizerhof s’anima d’étrangers. Bien des années après, je me suis souvenu d’elle et l’ai fait venir auprès de moi pour tenir ma maison.
Mes bagages ne tardèrent pas à arriver de Venise. Mon piano avait naturellement dû traverser aussi les neiges des Alpes. Quand il se trouva placé dans mon vaste salon, je me dis que toutes ces peines et ces dépenses n’avaient d’autre but que de me permettre d’achever enfin le troisième acte de Tristan et Isenlt. Parfois il me
VISITE AUX WESENDONCK
semblait que c’était là une extravagance, car mon travail présentait des difficultés telles qu’il me paraissait impossible de les surmonter. Je me comparais à Latone errante et poursuivie, et cherchant vainement un asile où elle pût donner le jour à Apollon et à Artémis jusqu’au moment où, pour elle, Neptune pitoyable fait émerger du sein de la mer l’île de Délos.
Lucerne serait donc pour moi ce Délos. Malheureusement un affreux temps froid et pluvieux influença mon humeur de désagréable façon jusqu’à la fin de mai. Chaque jour je pensais qu’il me faudrait quitter ce nouvel asile qui m’avait coûté tant de sacrifices, et je considérais comme indignement perdue chaque journée où je n’avais rien composé de ma musique. En outre, la plus grande partie de mon troisième acte, roulant sur un thème horriblement triste, on comprend que je ne puisse me rappeler sans frissonner les premiers mois que j’ai passés à Lucerne.
A peine arrivé, j’avais été voir les Wesendonck à Zurich. Notre revoir fut mélancolique, mais sans aucun embarras. Je restai quelques jours chez mes amis, et retrouvai mes anciennes connaissances. Mais c’était comme le rêve d’un rêve. Rien ne me paraissait réel. Au cours de mon séjour à Lucerne, je répétai plusieurs fois ma visite à Zurich : on me la rendit à deux reprises, entre autres le jour de ma fête.
En dehors de mon travail devenu si accablant, j’avais pour me tourmenter les soucis matériels de mon entretien et de celui de ma femme. A Venise déjà, je m’étais vu obligé de renoncer aux subsides que la famille Ritter