ALEXANDRE SÉROFF
A la gare~de Pétersbourg, ils me conduisirent triomphalement vers d’autres musiciens qui nous attendaient en grand nombre avec le comité de la Société philharmonique. On m’avait recommandé une « pension » allemande située sur la perspective Newsky. J’y fus accueilli avec beaucoup de prévenance par la femme d’un négociant allemand, Mme Kunst, qui m’avait préparé un salon réservé ayant vue sur la grande rue animée. Je prenais mes repas avec les autres pensionnaires. Parmi ceux-ci, je recevais de préférence chez moi Alexandre Séroff, que j’avais connu à Lucerne. Il était tout de suite venu à moi et j ’avais dû constater qu’il occupait à Pétersbourg une misérable situation de censeur des journaux allemands. Fort négligé dans sa tenue, maladif et besogneux, il gagna ma sympathie par son esprit indépendant et la vivacité de son caractère ; ces qualités, jointes à un bon sens remarquable, avaient fait de lui un critique influent et redouté. Je m’en aperçus lorsqu’en haut lieu on me pria d’user de mon influence sur Séroff pour qu’il se retînt un peu dans son acharnement à poursuivre Antoine Rubinstein, qu’on protégeait difficilement. Je lui fis part de ce vœu, et quand il m’eut expliqué les raisons pour lesquelles il considérait l’activité de ce musicien comme funeste à l’art en Russie, je lui demandai, pour l’amour de moi, de faire trêve à ses persécutions pendant le temps que je passerais à Pétersbourg, car je ne désirais point être considéré comme rival de Rubinstein. Il s’écria alors avec une violence maladive : « Je le hais et ne puis consentir à aucune concession. »
Entre nous deux, en revanche, l’accord fut parfait.