‹ Ma vie. III, 1850-1864Chapitre 86 sur 376 · ANIMOSITÉ DU CRITIQUE DAVISON · texte numérisé non relu

ANIMOSITÉ DU CRITIQUE DAVISON

profane. Pour les chœurs de la symphonie, il me fallut avoir recours au personnel de l’Opéra italien et, pour le grand récitatif, me contenter d’un baryton qui, à la répétition, me mit au désespoir par son flegme anglais stylé à l’italienne. Dans les textes traduits en anglais, je ne compris que H ail thee joye pour « joie, éclair divin ». La Société philharmonique avait tout fait pour assurer le succès de ce concert qui ne laissa rien à désirer en soi. On fut d’autant plus effrayé de la critique aussi méprisante que furibonde du collaborateur du Times. On s’adressa à Praeger pour qu’il m’amenât à faire quelques avances à M. Davison, ou tout au moins à accepter de paraître à un banquet que devait organiser M. Anderson et où je pourrais me présenter aimablement au critique. Mais Praeger me connaissait assez déjà pour ne laisser à ces messieurs aucun espoir d’obtenir de moi une concession quelconque. Le banquet n’eut donc pas lieu et je vis bien que la Société regrettait sincèrement d’avoir engagé une mauvaise tête comme moi pour diriger ses concerts.

Les vacances de Pâques amenant une longue relâche après le deuxième concert, et moi, ayant reconnu la folie et l’infructuosité de cette entreprise de la Société philharmonique, je consultai mes amis pour leur demander s’ils ne trouvaient pas plus raisonnable que je renonçasse à Londres en retournant le plus vite possible à Zurich. Praeger m’assura alors que mon départ ne serait nullement considéré comme une condamnation de la situation, mais simplement comme une absurde impolitesse dont mes amis supporteraient toutes les consé-

LA REINE VICTORIA ET LE PRINCE ALBERT iij

quences. Je me décidai donc à rester, mais sans plus avoir aucun espoir de donner jamais une impulsion sensible à la vie musicale de Londres.

Il n y eut de véritable stimulation qu’au septième concert : la reine le choisit pour sa visite annuelle à ces auditions. Elle avait fait demander par son mari, le prince Albert, qu’on jouât l’ouverture de Tannhâùser. Par la présence de la cour royale, cette soirée prit un air d’agréable solennité. J’eus le plaisir d’être appelé auprès de la reine et du prince consort, et je m’entretins avec eux d une façon assez animée. La conversation tomba sur la possibilité de représenter mes opéras au théâtre et le prince Albert ayant fait la remarque que les chanteurs italiens seraient incapables de rendre ma musique, je fus amuse d entendre la reine répliquer que ces acteurs italiens étaient pourtant presque tous des Allemands. Je conservai de cette soirée une impression réconfortante : évidemment, elle constituait une démonstration en ma faveur, mais elle n’aboutit pas à grand’chose, car, après comme avant, la grande presse continua à prétendre que tous mes concerts faisaient fiasco. Ferdinand Hiller qui, alors, assistait à une fête de musique dans la Province rhénane, se crut autorisé à proclamer que ça ne marchait pas à Londres et qu’on m’en avait, pour ainsi dire, chasse. Cependant une belle satisfaction m’attendait au dernier concert : il s’y passa une de ces scènes rares qui résultent de l’explosion des sentiments longtemps étouffés. Après mes succès, les membres de 1 orchestre n avaient pas tardé à s’apercevoir que pour être bien noté auprès de leur chef tout-puissant, M. Costa,

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