‹ Ma vocation (volume 2)Chapitre 2 sur 15 · PREMIER CAHIER · texte numérisé non relu

PREMIER CAHIER

Bcdarieux, 12 août 18^7.

... Par les volets fendillés de la fenêtre, des rayons crèvent les vitres, les rideaux, et s'éparpillent a travers ma chambre. Les carreaux rougeâtres en reçoivent des taches de sang toutes luisantes. Il m'en coûte de me lever, car 3e suis couché en mon bon Ht de noyer àBédarieux, chez mes parents, non plus dans mon lit de sangle à Saint-Pons-de-Thomières.

chez M. Tabbé Dubreuil, main teneur de l'Académie des Jeux floraux, grand vicaire de M^' Févêque de Montpellier.

Au petit séminaire, là-haut, dans la Montagne-Noire, sous le Saumail, c'étaient dès le matin le silence, la paix comme ici; mais je ne sais pourquoi le silence, la paix me semblent

plus doux dans la maison de mon père que dans la maison de M. le supérieur Dubreuil.

Assez de paresse. Avec un Benedicamus Domino qui, par le fait de F habitude, s'écliappo de mes lèvres à mon insu, je m'élance. J'ouvre . C'est un éblouissement qui me force à reculer. Il s'en faut qu'à Saint-Pons le soleil ait cet éclat terrible, cette fureur de rayons aveuglants. Je me sens fier de mon petit coin de pays ; et du fond de son entonnoir, — ma jolie ville natale est de tous côtés étroitement enserrée par les montagnes : ïantajo, le Roc-Rouge, Philip, — j 'envoie un regard vers le ciel, d'un bleu superbe , d'un bleu inaltéré, d'un bleu divin, d'un bleu que certainement on ne connaît pas ailleurs.

Un figuier au tronc lisse, bien portant, projette jusqu'à ma fenêtre ses feuilles larges comme des éventails, épaisses et charnues. Des fruits, des régimes de fruits apparaissent à tous les degrés de maturité ; quelques-uns ont le col aminci, prêts à se détacher. Les belles figues de velours noir imperceptiblement mordorées par places! J'allonge le bras, j'en cueille une. L'arbre se met à bruire, à ramager, pareil à une immense volière, et, parmi les branches agitées, ce n'est qu'un envolement d'oiseaux effarés, éperdus. Ma main, très sottement, pour contenter ma bouche, a fait le vide dans le figuier.

La cloche du couvent Saint-Joseph, un misérable grelot emoué, tinte dans le quartier de la

Plaine... Lu, deux, trois. \j Aiujelus,,. Midi."^ C'est faire trop grasse matinée vraiinenl ! Ma tante Angèle, mince et blanche, entre et me prévient qu'on va se mettre à table. Je la suis. Ma tanle, qui, pour m' appeler, a interrompu les Ave de VA ngelus, les reprend dans Tescalier : je les murmure avec elle dévotement.

\ Bédarieux, ÎG août 1S^47.

Le jour de mon arrivée de Saint-Pons, ma mère et ma tanle me parurent tristes. Que se passait-il? Contre Tordinaire, personne n'était venu me chercher au petit séminaire, d'où jusqu'ici je n'étais jamais sorti seul, et l'absence des miens m'avait un peu préoccupé, un peu humilié aussi. N'avais-je pas l'air d'un enfant abandonné, parmi ces enfants que leurs parents retrouvaient avec des cris de joie.^ En allant recevoir le premier prix de discours latin des mains de Me*^ Thibault, qui présidait la solennité, je sentis mes yeux se mouiller.

Maintenant, je sais tout : nous sommes ruinés. Mon père a profité de la fête de l'Assomption pour quitter ses chantiers de la Grange-du-Pin et reparaître a la maison. Avant-hier, au débotté, il m'a baisé du bout des lèvres, contraint.

inquiet; puis il m'a pris h. part et m'a dit Si brûle-pourpoint :

— Je ne puis plus rien pour toi, mon enfant.

Demain, tu devras te suffire, gagner ta vie. Vois avec ta mère et ta tante à quoi tu es propre ot mete-toi à T œuvre sans retard.

Je n'ai pas trouvé un mot, assommé drx coup. Mon père s'est sauvé à toutes jambes, courant a un rendez-vous d'affaires, chez Ig notaire Chavardez.

J'ai réfléchi cette nuit, et je me suis décidé a suivre mon père à la Grange -du -Pin. Que puis-je faire de mieux que d'embrasser la profession de mon père.^* Il était architecte, puis il est devenu entrepreneur de travaux publics : je serai architecte et deviendrai entrepreneur de travaux publics comme lui. J'ai bondi hors de mon lit a cinq heures et me suis habillé à la hâte. Ma tante, que ses soixantedix ans empêchent de dormir, achevait son bol de lait au café de pois chiches, en bas, dans la cuisine. Elle m'a regardé, surprise de me voir debout si matin.

— Et mon père? lui ai-je demandé.

— Il est parti à quatre heures, a cause des ouvriers .

— Moi qui voulais le jirier de m'emmener !

Peut-être lui rendrais-je quelque service sur les chantiers...

— Tu ne veux donc pas être prêtre .^^ s'estellc écriée.

MA ) OC VTIOX 37

— Moi, prêtre !

— Puisque tu étais au séminaire.

Je suis demeuré planté, les yeux au plafond, au sol, ne pensant pas. Enfin ma tanle m'a laissé seul. J'ai pu enfiler la porte et descendre au jardin, où je me suis caché tout tremblant, tout transi, a l'ombre noire des figuiers.

La Tuilerie, *2ô août iH^47.

Ma mère m'a dit hier au soir :

— Demain, nous irons cueillir des raisins a la Tuilerie.

Ce matin, en effet, nous sommes partis.

Notre bonne, l'incomparable Marion, si dévouée a ses maîtres, allait devant, un panier sous chaque bras. Au bout de la rue de la Digne, nous lui avons faussé compagnie, et, tandis qu'elle prenait par la rue Saint-Alexandre, nous autres nous avons gagné le quartier du Château parle « Trou de la Mairie, » une venelle sinueuse, fort sale, où deux personnes ne sauraient marcher de front.

Ma mère ne passe jamais par là. Pourquoi y passait-elle aujourd'hui .î^ La préoccupation des méchantes affaires où mon père se débat, où nous finirons par sombrer, pourrait bien être

pour quelque chose dans le choix qu'elle a £ixit de cette ruelle perdue. J'y songe: comme ma tante Angële lui reprochait, dimanche, de ne pas raccompagner à la grand'messe de di:*:

heures selon son habitude, elle lui a répondxa : (( J'ai assiste à la messe basse de six heures, Gt déjà, dans TégUse, il me semblait que tout le monde me regardait. Prie Dieu de venir a notre aide ; car, sans cela, bientôt je n'oserai plus sortir. »

Ma mère est fière, très fière, et, s'il faut que nous soyons ruinés, elle en mourra.

Nous escaladons vivement la montée du Château, traversons les potagers de M. Lutrand et atteignons la fabrique de draps de M. Causse. A peine un paysan de Pezènes ou de Soumâltre dans la poussière blanche de la route. Quant à Marion, pas plus de Marion que sur la main. Il fait une chaleur accablante. Nous respirons un moment à l'ombre des beaux platanes qui décorent l'entrée d'une autre fabrique de draps, d'une autre mécanique, pour employer le mot du pays, la mécanique de M. Grand.

Le délicieux endroit, frais, obscur, situé au confluent de deux ruisseaux : les Douze, — le ruisseau des Douze de Lafaugère et celui des Douze de Gaston! La vue de cette eau où je me suis souvent désaltéré dans mon enfance aux heures inoubliables de l'école buissonnière, de cette eau plus claire que notre ciel, de cette eau dont mes lèvres ont conservé le goût, me sol-

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