I. M», fr
Préface. cxiij
Encore la mesure rompue, parce que le Karlon mesagier était difficile à comprendre pour des auditeurs ou des lecteurs italiens.
De saint Morise a chosi l'oriflor
était fort intelligible pour des Français qui savaient que choisir signifiait voir, discerner, dis-îinguer. Mais en Italie voir avait chance d'être mieux entendu, et de là ce vers faux :
De santo Morisse vit l'oricflor.
Notre Italien a-t-il toujours bien entendu luimême le sens du français.? Je n'oserais l'affirmer. Naimes dit à Charlemagne : « Donnez à vos chevaliers, donnez-leur dès maintenant, car ils en ont besoin. »
Donés lor ore, quar il en ont mestier.
Ore c'est-à-dire à cette heure^ et non or {aurum) comme ici :
Donés à lor vostre ors, à cel ki n'ont misîicr.
Rien de moins obscur, à ce qu'il semble, que ces deux vers :
L'uns fu vers l'autre de parler convoitous Por les noveles dont il sunt desirrous.
Ainsi n'en a pas jugé celui qui les a éclaircis de la sorte :
Macaire. h
cxiv Préface.
L'tms fu air altre del parler covotos
Por les novelUs savoir tinnt tl sont destros.
Mais ici. à défaut de texte pur, la restitution serait aisée ; elle le serait beaucoup moins ailleurs Dans une bataille, par exemple, le païen Gorant a affaire au duc Naimes :
O il vit le doc, sovre li est corru ; Ri Naymes est del schu covru Che Gorant en fu tuii experdu.
Il faut d'abord remplacer dans ce passage le mot coiru, qui est un barbarisme et une rime inadmissible. Ensuite on se demande pourquoi Gorant est tout éperdu par cela seul que le duc Naimes s'est couvert de son écu, chose si sim-
f)le et si peu dangereuse pour le mécréant. De à, nécessité de remanier tout le second vers et pour le fond et pour la forme. La tâche ne serait pas impossible à qui aurait lu quelques récits de joutes et de combats dans nos anciens poifnes, où il n'en manque pas. Il retrouverait peut-être :
Où voit duc Kaime sorc li a coru ; El II fûisaus l'a st bien recéu Que U pauru en fu toi esperdus.
qui est la bonne leçon. Mais l'a si bien reçu est une plaisanterie, et pour populaire qu'elle soit, il y a !à une certaine fmesse de lan^^agc devant laquelle un étranger, et un médiocre étranger, , a reculé pour tomber à la fois dans le baroarisne et dans le non-sens.
Préface. cxv
Plus difficile serait la restitution de ce passage :
Atant vient Rolandin sor .1. cival corant;
Mais illert travallés et stant ;
Por tuit l'or del mont nel poit mener plus avant.
Quant à la mesure, si le second vers est trop court, en revanche les deux autres sont trop longs; et, pour le langage, il y a là un mot dont on ne saurait s'accommoder : c'est le mot stant^ qui n'a jamais été français, mais qui représente l'italien stanco (las, fatigué). Ce serait hasard quon réussît à deviner la vraie lecture; mais on en pourrait proposer une acceptable, celle-ci entr'autres :
Ez Rolandin sor ./. cheval corant;
Mais H destriers fu las et recrèans
Si que nel pot onc mener plus avant{i).
On n'aurait pas rencontré juste, si l'on consulte le manuscrit de Berlin, où on lit :
Ez Rolandin parmi le champ poignant.
Tant ont coru le destrier afferant Ne puet aler, soz lui va recréant.
Mais on n'aurait pas fait grand tort à celui qui écrivit ces trois vers, puisqu'on en aurait rendu le
I. Rien de si simple que de substituer recréant à stai.t, pour peu qu'on ait l'habitude du vieux langage On pourrait conserver travaillés si la mesure ne s'y opposait ; il est fort bon en ce sens.
CXVJ I^RÉFACF..
sens très-fidèlement, en français du temps et en vers d'une juste mesure. Rien ne prouve d'ailleurs qu'un autre manuscrit ne renfermât pas un texte plus voisin de celui du manuscrit italien et de mon essai de restitution. Ai-je besoin de dire que les manuscrits divers d'un poëme sont rarement identiques, alors même qu'ils ne contiennent qu'une seule version de ce poème ? Si cette vérité était à démontrer, la chanson ô'Aspremont , entre autres, m'en fournirait mille preuves. J'en relève deux seulement en passant. Dans le vers si fort altéré que je citais tout à l'heure
Et Naymes est dcl schu covru
supposons qu'au lieu de restituer
Et /< vassaus l'a ii bien rcciu,
selon la leçon du manuscrit français 2495, on eût proposé :
El Ii dui Naima l'j ii bien atenJu,
Ln cniiquc qui viendrait à découvrir, après cette restitution, le manuscrit indiqué, serait-il fondé à triompher de la différence qu'il noterait entre rhypoihèse et la réalité ? En aucune façon, puis-
au un autre manuscrit, le manuscrit 1 2 j du tonds e La Vallièrc. donne atcndu au lieu de rccéu. Aut! lalogue :
Lci • ^ manuscrit de Berlin que je viens
d'opposer à une restitution purement hypoihé-
Préface. cxvij
tique se retrouvent dans le manuscrit de La Vallière , mais avec des variantes :
Ez vos Rolant parmi le champ poignant ; Tant a coru le jor sor l'auferrant Ne pot aler, ançois vet recréant.
Sans doute ici les différences ne sont pas bien importantes ; mais on en trouve, et à foison, de plus considérables, comme le savent de reste tous ceux qui s'occupent de l'étude de nos anciens poëmes.
Que le lecteur me permette encore deux ou trois citations, pour achever d'établir ce que j'ai avancé au sujet de la rime.
On lit dans le manuscrit français 2495 :
En Vost de France ot celé nuit grans plors Li navré getent les granz plainz mervillos ;
et dans la version italianisée :
Celle nuit fu auques ennoios
Les navrés gete li plait doloros(i).
Ennoios est français, il est vrai ; mais il faudrait ici ennoiose, à cause du genre du mot nuit. Ce n'est donc plus un barbarisme, mais un solécisme, dont notre Italien s'est rendu coupable pour esquiver plors^ qui à son oreille comme à ses yeux ne pouvait figurer à la rime avec mervillos et autres mots de même désinence.