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ous allons raconter une surprenante histoire qui avint en France il y a longtemps, après la mort de Roland et d’Olivier. Ce fut un des traîtres de la race de Mayence, ce fut Macaire qui en ourdit la trame et par sa félonie causa la mort de maint vaillant chevalier.
Il n’y eut jamais au monde souverain plus puissant que l’empereur Charlemagne , ni qui prît autant de peine et endurât autant de souffrances pour glorifier la foi chrétienne. Il fut toujours vainqueur des païens, et personne au monde ne se fit plus redouter que lui. Il n’écoutait pas conseils d’enfant; aussi vécut-il plus de deux cents ans et jusqu’au temps où vinrent Guillaume et Bertrand. Il eut pour femme la fille d’un puissant prince, l’empereur de Constantinople. La dame s'appelait Bianchefleur; elle était belle, bonne, loyale et de grand sens. P. 2.-5.
C’était dans le temps que Charlemagne tenait cour plénière à Paris. Il y avait là nombre de ducs, de princes, de comtes, de fils de vavasseurs. Ogier le Danois y était, et avec lui le duc N aimes, le sage conseiller de l’empereur. - Éloge du duc Naimes. P. 5.-7.
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Macaire de Losane, ainsi rappelait-on, avait tant fait par ses largesses qu’il était en faveur à la cour, prenait place à la table du roi et avait grande part à son amitié. Letraître n’en forma pas moins le dessein de honnir Charlemagne et d’arriver jusqu'à la reine, fùt-ce par la force. Écoutez l’histoire. \jt jour de la fête de saint Riquier, la noble dame était dans son verger, où elle prenait plaisir, avec d’autres dames, à écouter une chanson chantée au son de la vielle. Macaire survient, en compagnie de plusieurs chevaliers, et bientôt il se prend à courtiser la reine : o Dame, lui dit il, vous pouvez bien vous vanter d’être la plus belle des belles, et c’est un vrai péché mortel qu’un tel époux vous ait en son pouvoir. Si l’amour nous unissait, vous et moi, ce serait là une union sans pareille et bien faite pour les tendres étreintes, les caresses et les baisers. » La reine l’entend, le regarde et lui dit en riant: « Sire Macaire, que me contez- vous là ? C’est pour m’éprouver sans doute? Un homme si sage ne peut avoir d’autre dessein. — Cessez de le croire, Madame, répond Macaire. Il n’est homme au monde qui vous aime plus que moi ; il n’est peine que je ne sois prêt à souffrir pour vous plaire.» A ces mots, la reine comprend que ce n’est point un jeu: « Macaire, lui dit-elle alors, tu ne me connais pas. Sache bien que je me laisserais couper tous les membres, et que je consentirais à être brûlée vive pour que mes cendres soient jetées au vent plutôt que d’avoir une mauvaise pensée à l’égard du roi. Si jamais j’entends de toi pareil langage, je le dirai aussitôt à mon seigneur. Homme pervers , tu es bien osé de parler ainsi de ton maître! S’il le savait, toutes
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les richesses du monde ne te sauveraient pas d’une mort honteuse. Laisse-moi sur l’heure , et prends bien garde de ne jamais reprendre semblable entretien. » Macaire l’entend et s’éloigne , honteux et tout agité de mauvais sentiments. P. 7-1 1.
Il ne songe qu’à son coupable dessein ; il y songe nuit et jour, et s’il n’cn vient à ses fins il se comptera lui-même pour rien. Mais comment y réussir? Il y avait à la cour un méchant nain , fort aimé du roi et de la reine: Macaire le va trouver et lui dit : « Nain, tu es né à la bonne heure. Je te donnerai assez d’argent pour t’enrichir toi et les tiens si tu veux me servir à mon gré. — Ordonnez, dit le nain; je suis prêt.
— Eh bien, reprend Macaire, voici ce que tu feras. Quand tu seras près de la reine , tu lui représenteras combien je suis beau, et quelle union sans pareille serait la nôtre, si elle voulait répondre à mes désirs.
— C’est assez, fait le nain, quand je serai près de ia reine, je lui dirai mieux encore. — Heureux nain, reprend Macaire, tu recevras de moi assez d’argent pour enrichir toute ta parenté! — Soyez sans crainte, w dit le nain, et il le quitte tout joyeux. Macaire, non moins joyeux, s’en retourne à son hôtel. P. 1 1-1 j
Le nain ne cesse de penser à son message, et quand Macaire le rencontre, il ne manque pas de l’endoctriner. Enfin, un jour de fête, le nain s’approche de la reine, va se coucher sous son manteau, et, selon sa coutume, se prend à la courtiser. La reine, qui ne pensait point à mal, le caresse, le flatte de la main , et lui s’enhardit jusqu’à lui parler ainsi : « Je ne saurais comprendre, Madame, que vous puissiez aimer
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Charlemagne : en fait d’amour, il ne vaut pas un denier, et vous êtes si belle, si belle qu’il ne se peut rien voir de plus beau. Si vous vouliez m'en croire, je sais tel homme digne de vous par sa beauté, avec qui vous pourriez avoir accointance. Cet homme, c’est Macaire, le preux, le vaillant Macaire. Que je parvienne à vous unir, et jamais vous ne vous lasserez de lui, et vous pourrez bien vous vanter d’avoir l’amant le plus beau qui se puisse trouver. » La dame l’entend, le regarde et lui dit: « Tais-toi, fou, et cesse de me parler de la sorte ; car tu ne tarderais pas à me le payer cher. — Cessez vous-même, répond le nain, cessez, Madame, de penser ainsi. Un seul baiser de Macaire vous le rendrait cher à ce point que vous ne pourriez jamais lui en préférer un autre, v II en dit tant et tant qu’il fâche la dame. Elle le saisit, en dépit qu’il en ait, le pousse et le jette en bas du degré si rudement que sa chute lui froisse toute la tète. « Va-t’en, vilain ribaud, lui dit-elle, et reviens-y une autre fois ! » Macaire était en ce moment au bas du degré; il relève le nain, le fait emporter et panser. Le nain en eut pour huit jours â garder le lit, au grand étonnement de la cour et du roi lui-même qui le demande. Macaire l’excuse: « Il a fait une chute, dit-il, et s’est froissé la tête à un pilier; mais il ne tardera pas à se lever et à revenir à la cour. » P. ij- 19.
La race de Mayence fut de tout temps une mauvaise race. Elle fit la guerre à Renaut de Montauban ; elle trahit Roland et Olivier, les douze pairs et tous leurs compagnons. La voici maintenant qui s’en prend à la reine , et si cette engeance maudite
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ne couvre de honte Charlemagne, ce ne sera pas
faute de le vouloir.
Après être resté huit jours au lit, le nain se leva et reparut la tête enveloppée de compresses. Chacun en glosa, et le roi lui-même ne put se tenir d’en rire. Le nain, qui n’était pas un enfant, se garda bien de rien dire à personne de sa mésaventure. Il se tint dès lors avec les barons et ne se représenta plus devant la reine. Elle, cependant, ne laisse pas de le demander ; mais il se tient à l’écart, et prudemment. Pour toutes les richesses de l’Orient, il n’irait plus l’entretenir ni se mettre à ses ordres. Quant au traître Macaire, il est toujours en peine et toujours rêvant à mal. Que Dieu le confonde! P. 19-21.
Le félon, le pervers s’en vient trouver le nain et lui dit: 0 Nain, j’ai à cœur l’outrage que tu as souffert ; mais, si tu voulais en user à mon gré, je pourrais tirer vengeance de la reine : elle serait brûlée vive. — Je ne désire rien tant, répond le nain. Si je pouvais me venger d’elle, je n’aurais jamais été si joyeux de ma vie. Quand je songe à la manière dont elle m’a jeté en bas du degré, je suis outré de colère : je ne respire que vengeance. — Eh bien, dit Macaire, tiens bon et montre-toi. J’ai en main de quoi nous venger tous deux. — Dites, reprend le nain, et je suis prêt à vous obéir, pourvu qu’il ne faille pas lui parler, car, à cette heure, je la crains plus qu’un serpent. — Nous serons prudents, dit Macaire. L’empereur a coutume de se lever chaque nuit avant l’aube pour aller à matines. Quand elles sont chantées, il s’en re- • vient aussitôt se coucher. Si tu veux te venger, il faut discrètement , sans que personne t’entende, sans que
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personne te voie, t’aller cacher derrière la porte de sa chambre. Lorsqu’il sera levé, tu sortiras de là et t’iras dépouiller de tes vêtements devant son lit ; puis il faudra te coucher à côté de la reine. Tu es petit; tu te cacheras aisément. Quand l’empereur reviendra et te verra dans son lit, il sera transporté de colère ; mais il n’osera te toucher. A ses yeux, ce serait une honte. Il appellera des siens, et quand il t’interrogera tu lui répondras hardiment que c’est la reine qui t’a fait venir près d’elle, et non pas pour la première fois. — Laissez-moi faire, dit le nain. Je m’en acquitterai -mieux que vous ne sauriez me le conseiller, et pourvu que je me venge, je me tiendrai pour bien récompensé. — Sois sans crainte, reprend Macaire, je serai près de toi pour te défendre. — Et vous agirez en baron, dit le nain. A cette heure, assez parlé. Je sais ce que j’ai à faire. — Compte sur une belle récompense, dit Macaire. Tu ne cours aucun risque. Aux questions du roi, réponds que c’est ta reine qui t’a maintes fois appelé près d’elle. S’il ne veut se couvrir de honte, il ne manquera pas de la faire brûler sur un bûcher d’aubépine. — Je ne désire rien tant, » dit le nain. P. 21-27.
Aussi ne manque-t-il pas de suivre de point en point les conseils du traître. Charlemagne, au retour de matines, jette les yeux vers la couche impériale. A sa grande surprise, il voit sur le banc les vêtements et dans son lit la grosse tête du nain. II ne dit mot, mais, la rage dans le cœur, il sort de la chambre et se rend à la grande salle du palais. Il y trouve Macaire, qui était déjà levé , avec quelques autres chevaliers. « Venez , seigneurs , leur dit-il , venez partager ma
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douleur et ma colère ! La reine Blanchefleur, que j’aimais tant, m’a trahi pour un nain. Si vous en doutez, venez en voir la preuve. » Il les conduit dans sa chambre et leur montre le nain. A cette vue, les barons demeurent tout interdits. Cependant la reine s’éveille, et, se voyant ainsi entourée, ainsi accusée, elle est saisie d’effroi et ne trouve pas un mot pour se défendre. « Seigneurs, dit Charlemagne, que me conseillez-vous ? » C’est Macaire qui prend le premier la parole : « Bon roi, dit-il, à ne vous rien céler, si vous ne la faites brûler, vous serez honni, et vous vous attirerez le blâme de tous, à vous et à nous. » Écoutez ce que fit ensuite le traître.
Il s’adresse au nain et lui dit : a Nain, comment astu été assez osé pour entrer céans ? Comment y es-tu venu et par quelle volonté ? — Par ma foi , sire , il faut vous le dire. Je ne serais jamais entré dans cette chambre , et jamais je ne me serais couché dans ce lit si je n’y avais été appelé par la reine, et non pas une fois, mais cinquante. » Il répète ainsi la leçon de Macaire, du maudit renégat que Dieu confonde! Charlemagne jure que la reine sera brûlée vive. Pour elle, courbée sous la honte, elle n'ose lever la tête, ne tente point de se défendre, et ne fait que se lamenter. P. 27-33.
On la saisit, on l’enferme. Le nain aussi est enfermé séparément. La nouvelle s’est bientôt répandue par tout Paris, où chacun témoigne un grand deuil. On déplore l’infortune de cette reine si avenante, si bonne, qui donnait tant du sien aux pauvres gens , aux chevaliers sans terre , et vêtait leurs femmes. Chacun prie Dieu de la sauver des tour-
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ments cruels dont elle est menacée. Le roi lui-mème ne pouvait se défendre de la plaindre, car il l'aimait tendrement; mais il ne pensait pouvoir lui faire grâce , tant il craignait d’encourir le blâme. Macaire aussi est toujours là qui le presse , qui le pousse à faire justice , « sinon , dit-il , sachez bien qu’il n’y aura qu’une voix contre vous , et que petits et grands vous compteront pour rien, t- P. 33-35.
L’embarras du roi est extrême. La plupart des barons et surtout ceux de la race de Ganelon sont acharnés contre la reine et demandent sa mort. Mais d’autres et lui-même se sentent attendris. Il se décide cependant à la mettre en jugement. Il appelle près de lui et Richier, et le duc Naimes , et d’autres barons de grand renom. Macaire est encore là. Que Dieu le damne, lui et toute sa race; car ils ne firent jamais qu’émouvoir noises et querelles! Le traître ne fait entendre que de mauvaises paroles. Il reproche au roi ses longueurs ; il ne les lui pardonne pas. C’est bien à tort que Charles écoute le duc Naimes ; il ne lui en reviendra que honte et blâme , à ce point qu’il se fera chansonner par les petits garçons. Naimes l’entend , la tète baissée, et tout gonflé de douleur et de courroux. Il parle à son tour : « Noble roi , écoutez-moi , et que Dieu me confonde si je dis rien qui ne soit vrai! Vous demandez conseil. Je ne suis pas de l’avis de ceux qui s’acharnent contre la reine Blarichefleur. Ils ont hâte de la juger ; mais ils ne songent point à sa naissance. S’ils savaient à quoi peuvent aboutir leurs discours, ils se tairaient et attendraient pour juger la reine l’assentiment de son père. Elle est .fille d’un puissant prince; il y faut pen-
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ser. L’empereur de Constantinople a bien des terres en sa garde et peut réunir bien des hommes en armes. Croyez vous qu’il vous aime beaucoup quand il apprendra que sa fille a été si honteusement jugée? Épargnez la reine , je vous le conseille , jusqu’à ce que son père soit informé de tout par un messager que vous lui adresserez, de telle façon que plus tard il n’ait point prise sur vous. >■ Ainsi parle leduc Naimes, au gré du roi , qui est sur le point de s’accommoder de cette ouverture, quand Macaire se jette à la traverse. «Noble empereur, dit-il , comment pouvezvous écouter pareil avis? Il faut vous aimer bien peu pour vous conseiller d’ajourner le châtiment d’un affront qui fait tant d’éclat. Voilà ce que je soutiens; et si quelqu’un l’ose nier, qu’il s’arme et monte à cheval. » Quand les conseillers du roi entendent Macaire parler sur ce ton , ils n’ont garde de lui rien contester. Personne ne lui répond. Le roi comprend alors qu’il n’a plus qu’à ordonner sans retard le jugement. Le duc Naimes le voit plier, et s’éloigne sans en dire davantage. Il va quitter le palais; mais le roi le retient. Il le prie de ne point lutter contre Macaire, et de rester, cependant, pour voir comment les choses finiront.
Le traître l’emporte : Charlemagne se décide à juger la reine. Il la fait amener devant lui. A sa vue, il s’attendrit et ne peut retenir ses larmes. P. 35-43.
Blanchefleur , si fraîche d’ordinaire, a perdu ses vives couleurs. Elle est toute pâle et blême : « Ah ! noble roi, dit-elle, que vous avez été mal conseillé pour me mettre ainsi en jugement à grand tort et à grand péché ! Il vous aime bien peu celui qui vous a
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donné ce conseil. Je prends Dieu à témoin que jamais je n’ai failli ni porté atteinte à votre honneur, que jamais je n’en ai eu même la pensée. — Vaines paroles! dit le roi. Vous avez été surprise en péché mortel, et toute excuse Vous est interdite. Il ne vous reste plus qu’à penser à votre âme. Votre châtiment s’apprête : qui trahit son seigneur doit être brûlé. — Vous allez faire un grand péché, dit la dame. — C’est une honte , dit Macaire au roi , que de vous voir si longtemps en pourparler avec elle. » A ces mots Naimes branle la tête et dit en lui-même : a Voilà un jugement qui sera payé cher. Charles ne verra jamais que pour son malheur la race maudite qui l’a toujours trompé et trahi !» P. 43-45.
L'empereur qui règne sur la France est en grand émoi à cause de Blanchefleur, qu’il aime par-dessus tout; mais la justice veut qu’elle soit punie, et c’est bien malgré lui qu’il y donne les mains, il ordonne à un de ses chambellans delà faire conduire au supplice vêtue et voilée de noir. Un grand feu d’épines est allumé sur la place, devant le palais. La nouvelle s’en répand par tout Paris, et chacun d’accourir : dames, chevaliers, gens de pied et marchands. Tous pleurent la reine de cœur et d’âme. On la mène devant le bûcher. Elle le voit, tombe à genoux et prie Dieu, le père toutpuissant, de n’oublier pas qu’elle meurt sans péché, et de la venger avant qu’il soit longtemps de façon à ce que nul n’en ignore. Écoutez maintenant, seigneurs et bonnes gens, ce que fit le traître Macaire. Le voici qui accourt devant le bûcher, portant le nain dans ses bras, k Nain, lui demande-t il, as-tu jamais été avec la dame ? — Oui, vraiment, seigneur, et bien plus d’une