Machiavel juge des révolutions de notre temps
La renaissance italienne a préludé à toutes les révolutions de noire temps. En Italie les villes brisaient pour la première fois la féodalité des campagnes; plus tard les corporations des arts-et-motiers proscrivaient la noblesse ; plus tard encore les prolétaires combattaient la bourgeoisie en l'accusant de créer la tyrannie des riches. L'empereur était vaincu ; on bravait les bulles des pontifes; denouveaux prophètes attaquaient les lois de l'Eglise ; on fondait et on détruisait des républiques et des principautés sans tenir compte de la légalité du moyen-ago. La renaissance a touché à tout, elle a tout deviné; malheureusement elle n'a pu réaliser ses propres pensées sur le sol delà Péninsule L'Italie n'était pas logique. Si elle triomphait de l'empire , ses parvenus deman-
daient sans eusse la légitima lion impériale ; si elle attaquait l'Église, elle respectait toujours la suprématie du souverain pontife ; si elle proscrivait les nobles, elle adoptait la noblesse. Téméraire dans la rébellion , timide dans la révolution , elle voul lit être ;i la fois philosophique etpontificalc, indépendante et impériale ; elle restait toujours dans l'équivoque d'une liberté réelle et d'une servitude nominale. Le jour des révolutions européennes l'équivoque devint impossible ; l'Italie fut forcée d'être logique ; il fallut opter entre le moyen-âge et le monde moderne, et l'Italie recula vers le moyen-âge pour accepter la restauration de la loi pontificale et impériale qu'elle n'avait jamais repoussée. Dès-lors la renaissance quitta le sol de l'Italie pour devenir en Allemagne la réformation , en France la révolution. Ses hommes inutiles sous Léon X sont aujourd'hui nos véritables contemporains.
Machiavel représente et surpasse la grandeur et Ja faiblesse de son époque. Ses défauts ne sauraient être plus frappants. Si la renaissance était incertaine sur ~i ses principes , Machiavel ne professe aucun principe : \ il est également étranger au moyen-âge qu'il méprise . \ et au monde moderne qu'il ignore. Faute d'un principe il ne comprend ni les guerres, ni les dernières vicissitudes de sa patrie. 11 sent que l'Italie est à la veille de sa chûlc, il veut la défendre ; il lutte , et il ne connaît pas même l'ennemi qui l'opprime; Qu'on l'interroge sur les causes de la décadence italienne : ce sont les guelfes et les gibelins , le pape et l'empereur qui rétablissent le moyen-âge en détruisant la domination libre des seigneurs ; Machiavel l'ignore.
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Qu'on l'interroge sur les forces de lu révolution européenne ; elles tiennent au droit moderne qui fonctionne dans chaque état, abstraction faite de la papauté et de l'empire : Machiavel ne le soupçonne . jamais. Les apologistes ne lui ont pas manqué. On lui a supposé une profonde connaissance de son temps ; on lui a attribué une prévoyance presque fatidique ; on lui a supposé une influence considérable sur les bom- . mes qui l'entouraient. Quelques écrivains catholiques ! ont excuse jusqu'à son immoralitc.il est trop facile à -f la critique de détruire ces fausses apologies. Le secrétaire de Florence a vécu djns l'obscurité ; il n'a exercé aucune influence ; il n'a pas compris son époque ; son immoralité était complète. Cependant cette critique nous fuit découvrir chez Machiavel tout le génie de la renaissance et une grandeur très supérieure aux éloges prodigués par une naïve admiration. En combattant pour l'Italie , Machiavel indiquait la route que les nations devaient parcourir. Nos révolutions se développent d'après les lois qu'il a fixées ; nos luttes sont gouvernées par ses théories; nos hommes se trouvent jugés d'avance par les types qu'il propose. Cette renaissance politique qu'il souhaitait à l'Italie du XVI e . siècle n'est que la renaissance de 80 que l'Europe tout entière s'efforce de réaliser. Nous travaillons tous d'après le plan qu'il avait conçu ; notre foi est chargée de réaliser ce progrès qu'il rêvait à travers la résurrection de l'antiquité greco-romaine. Machiavel est plus qu'un homme, c'est un phénomène ; il manque toujours le but qu'il se propose ; il atteint toujours un but infiniment plus élevé auquel il ne songe pas. 11 veut défendre l'Italie et il échoue ;
il oublie l'Europe et il prélude involontairement à une révolution universelle.
Persuadé que Machiavel peut juger notre temps , j'ai voulu évoquer son génie. Je l'examinerai en le considérant successivement comme philosophe, comme législateur , comme historien , comme homme politique. Après l'avoir expliqué tel qu'il parut au milieu de la renaissance , je montrerai l'histoire posthume de ses idées , et nous le ferons juge de la révolution qu'il a invoquée.