RUE AUBER
fi a été tiré de cet ouvrage
QUARANTE EXEMPLAIRES SVIL PAPIER DB HOLLANDB
lous numérotés.
Droits de reproduction et de traduction rdserT^s pour touB les pays, y compris la Russie.
A MADAME BABICK
Je vous offre ce petit livre y ma chère tante. Ce n'est pas un roman : c'est un recueil d'impressions, de souvenirs et de songeries, oh l'imaginaire se mêle au réel. C'est un miroir aux mains d'une femme qui se plaît à regarder passer, dans le disque étroit, les reflets de son visage pensif et de son âme attentive, les clartés et les ombres du sentiment, les images fuyantes de la vie.
Marcelle Tinayre.
J'ouvre les yeux... C'est ma chambre d'été ensoleillée de tentures jaunes, baignée d'or fluide, transparent et doux. Je respire une odeur de cretonne et de bois, de linge frais et d'herbe sèche. Mon regard, désaccoutumé des choses, après la longue absence, retrouve, comme tous les ans, cette brève et charmante surprise qui me rappelle des matins éblouis de ma jeunesse. Quand je m'éveillais, au lendemain d'un voyage chez ma grand'mère ou chez mes cousines, la chambre nouvelle me ravissait, car toute nouveauté, pour l'enfant, est
une promesse de joie. Je pensais : « Que va-t-il m' arriver ici? » et c'était une espérance confuse et merveilleuse...
Al trente-cinq ans, veuve, mère d'un grand fils et d'une grande fille, j'ai conservé, à travers tout, une certaine fraîcheur d'âme, mais je ne dis plus avec l'accent du. désir : « Que va-t-il m' arriver?... » Je dirais plutôt : « Pourvu qu'il ne m'arrive rien ! ... »
Pourtant, je me sens jeune encore... La vieillesse, c'est l'usure. Je ne suis point usée, quoique j'aie souffert dans mon âme et dans mon corps. Trente-cinq ans ! ce n'est pas le déclin de ma journée, c'est le plein midi qui se prolonge, l'épanouissement de la femme à son apogée, la floraison large de la rose à peine mûre... Je n'ai pas vieilli vite, parce que j'aime la vie, parce que je suis gaie, courageuse et volontairement optimiste, peut-être parce que j'ai gardé ma santé déjeune fille, l'équilibre de mes nerfs et de mon humeur.
... Volets ouverts, dans la clarté matinale, qui bleuit les stores blancs entre les lourds rideaux jaunes, vêtue d'un peignoir souple.
assise devant la vieille poudreuse d'acajou, je regarde ma figure d'aujourd'hui... Il y a mieux, certes, mais il y a plus mal ! Cette Madeleine Mirande qui me sourit, entre ses cheveux rabattus par la brosse,, n'a pas une ride encore. Pourtant les doigts invisibles, les doigts souverains du Temps l'ont maniée ; ils ont modelé la pulpe tendre de sa chair, et sans la défraîchir, sans l'abîmer, ils l'ont déveloutée...
Que reste-t-il de ma jeunesse?... Une mince figure française aux traits irréguliers, aux yeux clairs et changeants comme l'eau de la Seine sous le ciel parisien, aux cheveux châtains dans l'ombre, blonds dans la lumière. Pas beaucoup de relief, pas de « caractère » , presque pas de couleur ; mais un regard pas bête, un sourire sans ironie. Un peu de grâce, et des nuances...
L'âme ressemble au visage : elle est ordinaire et sans génie comme il est sans beauté. Visage de femme, âme de femme dont l'extrême féminité sans doute est tout le charme.
Et mon histoire aussi est ordinaire.
J'ai eu mon lot d'épreuves et de chagrins, mais rien d'exceptionnel, rien qui me permette
l MADELEINE AU MIROIR
de me poser en héroïne. Mes parents m'ont tendrement élevée ; j'ai fait un mariage raisonnable, un vrai mariage à la française, que tout le monde appela « un mariage d'inclination y> . Mon mari que j'ai perdu il y a six ans, fut un compagnon brusque, autoritaire et affectueux, assez jaloux de ses droits et très convaincu de ses devoirs. Il me lit pleurer quelquefois, mais il employa son énergie et son intelligence pour les seuls intérêts de la famille. Loin de me traiter en maîtresse ou en servante de son bon plaisir, il m'initia à ses affaires, il m'associa à ses projets, il me mit en contact avec toutes les réalités que certaines pécores veulent ignorer — par élégance !... Je fus sans amour, une amie dévouée; notre amitié conjugale me donna le courage de résister et de vaincre quand vint l'heure de la tentation inévitable — car je fus tentée, moi aussi. Si je ne l'avais jamais été pourrais-je me dire vertueuse et saurais-je AYciiser mes sœurs plus faibles que moi?
es femmes trop parfaites ne se connaissent idemi; elles ne sont jamais sûres que leur ,u orgueilleuse ne soit pas tout simplement
une impuissance à sentir; mais la femme qui a été tentée connaît sa force et sa faiblesse, et comprend les actes même coupables, les décisions même folles, les chutes et les douleurs des autres femmes.
L'homme qui troubla mon cœur, qui mesura, un instant, sa puissance à mon désespoir, n'a fait que traverser ma vie. II est consolé, marié, loin de France. Je ne Tai pas reyu et ne désire pas le revoir.
Mon âme, après son passage, était comme la mer après la tempête : les grandes vagues ne se soulèvent plus, mais de longues houles, lentes à s'apairer, palpitent d'un horizon à l'autre horizon.
Devenue veuve, je pleurai mon mari, d'un cœur sincère, et, malgré le vide qu'il laissa, et la solitude où je me trouvai, je résolus de ne pas risquer l'aventure d'un second mariage.
Mes enfants, quelques amis, des livres, la musique, mes souvenirs, un peu de bien que j'essaie de faire, le plaisir de curiosité que je prends au spectacle du monde, à la comédie humaine, remplissent très suffisamment mes journées.
Une spectatrice de la vie — je suis, je ne veux être que cela. Tout m'intéresse passionnément. Cependant l'absence de partenaire m'oblige à la méditation silencieuse quand je souhaiterais la causerie, la discussion vivante.... Mes enfants sont trop jeunes. A qui me confier? Je crains d'importuner mes amis qui, presque toujours, me parlent d'eux-mêmes.
C'est pourquoi je commence ce petit cahier où je me suis peinte, sur la première page, avec toute la sincérité qu'une femme peut avoir en traçant son image. Ce n'est pas un journal sentimental que je veux tenir. Je n'ai pas, non plus, la prétention de faire de la littérature. Fixer les reflets de la vie qui passe au miroir de ma pensée de femme, collectionner des impressions, des opinions, des images, n'est-ce pas un remède excellent à l'ennui, une diversion au chagrin, une façon détournée de faire, à propos de tout, un utile examen de conscience?
J'ai pour voisine une vieille dame qui vit toute seule dans une petite maison. Quand j'aperçois, au tournant d'un chemin creux, le toit de chaume velouté de mousse, les volets gris, le jardinet de fleurs et de légumes, la chatte blanche sur la marche du seuil, je pense à ces chaumières des contes où demeurent des aïeules filandières à coiffe et à lunettes, sages comme Salomon, malicieuses comme des fées.
Sans doute, la grand'mère du Chaperon Rouge devait habiter une maisonnette pareille à cellelà, avec un beau noyer vert devant la porte et, sur la cheminée, un ruban vaporeux qui se
tortille comme sur les maisons dessinées par les gosses... J'attends qu'une voix me dise :
Tire la chevillette
Et la bobinette cherra.
Mais la vieille aimable dame m'a reconnue.
Elle paraît, sans coiffe, sans lunettes, sans fuseau, n'ayant d'une bonne fée que le regard toujours pur et le cœur toujours bienfaisant. Et tout de suite elle m'embrasse, elle m'emmène. Nous nous asseyons sous le noyer centenaire, crevassé, qui porte un emplâtre de ciment, et je demande à ma vénérable amie :
. — Comment va votre jardin?
Ses yeux bleus s'avivent, son accent devient attendri lorsqu'elle raconte que les cosses des pois nouveaux se sont enfin gonflées et que les tendres artichauts donnent les plus belles espérances. Et elle ajoute, fièrement :
— J'y étais à cinq heures, dans mon jardin I J'ai désherbé tout un carré et biné plusieurs rangs de pommes de terre...
— Toute seule?
— Toute seule... Aussi, j'ai gagné l'estime de mes voisins. Ils sont bien étonnés de voir un si bel ouvrage fait par une personne qui a vécu soixante ans dans les villes et qui a maintenant soixante-dix ans... Mon jardin! c'est presque une personne. Je l'ai créé, soigné, protégé, avec tant de soins et de fatigues qu'il est devenu vivant et parlant, et qu'il me tient compagnie...
Je regarde ce morceau de terre, entre deux haies et une grille. C'est peu de chose et c'est un monde. Il contient, pour celle qui le cultive, toute la fécondité et toute la beauté, toute la nature, comme une flaque d'eau contient tout le ciel.
Il est charmant, d'abord parce qu'il ressemble à la maison, parce qu'il est naïf et légendaire comme elle. On n'y trouve pas ces fleurs rares, ces beaux monstres sans parfum, ces plantes pompeuses que le caprice des horticulteurs a inventées pour être un signe extérieur de la richesse, devant les villas somptueuses ou dans les parcs des châteaux. On n'y trouve pas non plus ces laides plantes grasses,
ces bégonias sans âme, ces affreux yuccas à cloches jaunissantes, ces tristes palmiers des jardins bourgeois. Ici croissent les humbles fleurs démodées, les simplettes, les naïves, celles qui parfument le refrain des chansons de bergères, celles que tiennent les dames des tableaux anciens : le pois de senteur rouge et bleu, la sauge écarlate, le pétunia pourpre à croix blanche qui sent la vanille et le girofle, rœillet blanc des bordures, frère immobile des papillons; la giroflée jaune, brune et dorée comme un vieux cuir cordouan : le lis royal, qui marque le jardin aux armes de France ; les pensées, petits gnomes soucieux aux barbes de velours bleuâtre; les pâquerettes, pensionnat de sages petites filles aux cols plissés ; les pieds-d'alouette, longs thyrses mauves ou roses, toujours cassés par le plus faible vent; et là-bas, sur le mur ensoleillé, l'exposition impressionniste des capucines ! . . .
Ce jardin a une reine — la rose, dame splendide qui règne sur ce peuple de fleurs bonnesfemmes, de fleurs enfantines ; la rose, mille fois plus belle et plus parfaite que la coûteuse
LA LEÇON DU JARDIN il
orchidée, la rose résistante, qui brave les gelées sous an manteau de paille et, presque sans soin, donne deux fois par an sa floraison.
Aux limites de son royaume, le potager commence; et j'entrevois, de ma place, les bons gros choux, dont la feuille en cuir vert repoussé fait un si bel écrin à la rosée cristalline; j'entrevois les artichauts, cousins pauvres de l'acanthe, chers aux sculpteurs des cathédrales, et les boules en filigrane violet que porte très haut la tige fine, roide et creuse de l'oignon monté.
Ma vieille amie avait raison. Ce jardin est vivant et parlant; c'est une personne et c'est aussi une foule. 11 entoure de mille petites âmes celle qui l'a créé et qui l'entretient. Grâce à lui, elle a gardé des muscles souples, une activité physique salutaire à sa vieillesse, une grande force de patience, et elle a gagné le plus précieux des biens : la paix.
Il n'aurait pas prospéré sous des mains nerveuses, trop avides ou trop négligentes. Le jardin impose au jardinier des gestes lents, réguliers, minutieux, une persévérance jamais
découragée, une vie accordée au rythme des saisons. Autrefois, ma vieille amie, accablée et surmenée par un dur métier d'institutrice, courant chez Tun, chez l'autre, préoccupée de gagner l'argent nécessaire à son existence et à l'éducation des neveux qu'elle avait adoptés, n'avait pas le loisir de se connaître elle-même. Depuis qu'elle a passé la soixantaine et qu'elle s'est faite campagnarde, elle affirme qu'elle commence à vivre de la vie intérieure, la vie contemplative et pourtant active.
— Je vous assure, me dit-elle, que le pauvre jardin me donne des leçons, à moi qui en donnai naguère I Des « leçons de choses » et surtout des leçons de philosophie. A force de voir les feuilles remplacer les feuilles, les insectes éclore et mourir, le fruit naître de la fleur, mûrir et tomber, les plantes et les bêtes accomplir leur tâche, j'ai éprouvé un sentiment inconnu, une sorte de fatalisme qui est plutôt une résignation courageuse, une acceptation volontaire des lois de la nature. Je souffre moins d'avoir changé, parmi l'universel changement; le soleil qui se couche, l'été qui meurt, m'aident à décliner
doucement... Il est douloureux de vieillir, à Paris, parce que tous conservent — au prix de quels efforts ! — l'apparence et les allures de la jeunesse. Vieillir dans un jardin, devant les collines ondulées, sous un ciel varié comme une âme, c'est très doux, très consolant, très facile! On redevient enfant et l'on devient philosophe. On pense qu'un musée n'est pas plus beau, qu'une église n'est pas plus sainte que les jardins, les prés et les bois. On découvre dans les plus petites choses d'infinis mystères et des miracles qui déconcertent et ravissent l'esprit. La poésie et la sagesse pénètrent de toutes parts la vie finissante, comme la lumière oblique du soir pénètre jusqu'aux fourches de ses rameaux l'épais feuillage imperméable au rayon vertical de midi*..
Le grand événement de la matinée, à la campagne, c'est Tarrivée du facteur.
Notre petit village, perdu dans un pli de vallée, à sept kilomètres de la gare, encore peu connu des touristes, a été longtemps méprisé par Tadministration des postes. Il n'avait pas de bureau — tout juste une boîte aux lettres! — et rhomme à la blouse bleue, pédestre et jamais pressé, se montrait une fois par jour, à des heures qui variaient selon la température, la saison... et l'accueil des aubergistes échelonnés sur la route. Il apportait des journaux âgés de vingt-quatre heures, des lettres vieilles
de deux à trois jours... L'impossibilité d'avoir des nouvelles vraiment neuves engendrait bien vite une sorte d'apathie et de résignation philosophique. Nous apprenions la mort des gens quand ils étaient déjà enterrés, et leur mariage quand ils étaient déjà presque rassasiés des douceurs conjugales! Les révélations sensationnelles nous arrivaient comme les rayons de ces étoiles qui sont peut-être une cendre morte, un néant, à l'heure où nous percevons leur image.
Depuis un an, nous possédons un bureau de poste et un facteur qui fait deux tournées quotidiennes. Notre appétit de curiosité s'est ravivé : il s'est même exaspéré ces derniers temps — et ce qui nous intéresse tous, ce n'est pas un scandale mondain, c'est la politique, la politique extérieure, le coup d'Agadir, les prétentions de l'Allemagne, la mystérieuse conversation des ministres et ambassadeurs!
Mes enfants lisent avec passion les commentaires des journaux et se rappellent les leçons des maîtres qui leur ont enseigné la géographie économique. Ils parlent de l'Afrique occiden-
taie comme s'ils y étaient allés. Ils savent quelle région produit le caoutchouc et quels moyens de transport permettent d'amener les denrées précieuses à la côte. Je les écoute, un peu confuse, parce que la géographie, telle qu'on l'apprenait dans ma jeunesse, n'était qu'une indigeste et vaine énumération de noms difficiles. Je n'ai qu'une idée approximative des pays arrosés par les vastes fleuves malsains, infestés de serpents et de moustiques, peuplés de nègres effrayants. Je vois l'Afrique à travers l'admirable livre de Loti, le Roman dun spahi, qui m'a fait verser presque autant de larmes que Pécheur (T Islande, Mais un petit garçon de quinze ans, une gamine de dix-sept ans, peuvent, à coup sûr, me « coller » . Et ils ne s'en privent pas...
Il faut entendre Annette et Jean refuser le Congo à l'Allemagne, avec des paroles bien éloignées de la prudence diplomatique, avec ce ton de fronde, cet air de gouaille que tous les adolescents de ce pays-ci ont emprunté à Gavroche I II faut les voir, penchés sur la feuille imprimée, joue contre joue, mêlant les cheveux
de peluche rase et brune du garçon à la soie épaisse et souple des cheveux de la Jeune fille !
Jean relève le front. Il crie :
— Maman !
— Qu'y a-t-il?
— Ils veulent bien nous laisser un petit bout de côte!... Grand merci!... Ils ne s'épatent pas, les Kiderlen-Waechter!...
— On ne leur donnera pas tout ça? dit Annette, anxieuse...
— Penses-tu?...
Les voilà lancés, raisonnant et déraisonnant, piqués comme d'une injure personnelle. — Ne sont-ils pas, à titre de Français, possesseurs d'une trente-huit millionième partie de notre empire colonial ?
Intransigeants à l'extrême, ils débordent de ce joli orgueil de race qui remonte, après vingt ans d'éclipsé, au cœur des jeunes gens de France. Les choses qu'ils disent sont puériles, ridicules, et gentilles pourtant, et très touchantes, à cause du sentiment qui les inspire.
Et tout à coup mon fils demande :
— Crois-tu, maman, qu'on pourrait avoir la guerre ?
— J'espère qu'on ne l'aura pas.
— Tant mieux !
Cette déclaration pacifiste, suivant quelques petites fanfaronnades, me fait rire. Mon fils me regarde, très étonné.
— Je dis « tant mieux » parce que je suis trop jeune pour me battre, tu comprends ! On me bouclerait à la boîte pendant que les autres s'en iraient... Eh bien, ça m'embête, cette idéelà! Tandis que dans cinq ou six ans j'en serais...
— Tais-toi, mon petit Jean !
— Quoi! c'est donc pas naturel...
Je le laisse dire, et j'accueille une pensée qui me vient, une pensée affreuse dont j'ai honte, une pensée que bien d'autres femmes, mères de fils adolescents, ont eue, ces jours-ci : « Si la guerre est inévitable, qu'elle soit donc maintenant ^l non plus tard... »
C'est le cri profond de l'instinct, la voix de la chair et du sang. Hélas ! je ne suis pas une mère Spartiate ! . . .
Je regarde cet être né de moi, qui est moimême rajeunie, transposée dans un autre sexe, riche de la pureté, de la force primitives, riche de toute une longue vie à vivre. Tout de lui m'est cher; tout de lui m'émeut; sa petite tête, son corps grêle et musclé, ses beaux yeux brillants de loyauté, de gaieté, de tendresse innocente; sa bouche encore enfantine, ses cheveux ras et doux. Je ne l'aime pas plus que ma fille ; je l'aime autrement, comme les femmes aiment Vhomme qu'elles ont fait, et il y a beaucoup d'orgueil et un peu d'étonnement dans mon amour — l'orgueil et l'étonnement que j'éprouvai le jour de sa naissance.
Je le regarde, et il me semble que mon amour, émané de moi, sensible et visible, l'enveloppe, le baigne comme un lumineux halo, comme une protection surnaturelle. Et l'idée d'un péril possible me donne le douloureux désir de le reprendre, de le serrer et de le cacher en moi, pour qu'il redevienne ma propre substance... La guerre! ce mot a réveillé, au delà de la femme, au delà de la mère, l'animal féminin, la femelle des cavernes qui défendait
son petit, comme une bête, contre les bêtes, et aussi contre les hommes.
L'instinct aveugle et sourd n'a qu'un vœu :
« A tout prix, qu'il vive, celui qui naquit de ma douleur!... » Et parce que des images de charnier ont traversé mon cerveau, mes nerfs se révoltent, mon cœur se gonfle... Et voilà que j'ai des larmes dans les yeux...
Pourquoi donc, pourquoi les ai-je cachées?
Pourquoi n'ai-je pas voulu que mon enfant vît ma faiblesse?...
C'est qu'il y a la femme dans la femelle, et le sentiment, la raison, à côté, au-dessus de l'instinct. Tant de siècles, de si longues hérédités, des préjugés, des religions ont façonné mon âme ! Je ne suis plus libre d'être uniquement, même dans la maternité, un animal; j'aime en mon fils moi-même et tout le vieil idéal de ma race.
Jç l'ai élevé en le modelant sur le type de l'homme que j'aurais admiré, par-dessus tous les autres. S'il était lâche, ou faible, ou bassement égoïste, il trahirait ma volonté créatrice ; il serait moins mon fils. C'est mon honneur de
l'avoir préparé pour les Uches viriles, de l'avoir accoulumé à l'idée de l'effort, de la lutte, du sacrifice héroïque. Sous ses boutades, sous ses fanfaronnades d'enfant, je sens palpiter la petite âme généreuse que j'ai créée- Mais je ne suis pas la mère Spartiate, et j'écris ces lignes d'une main qui tremble, et mes yeux se troublent.
Je l'avais vue cinq ou six fois chez sa mère, une brave femme qui tenait un petit magasin de mercerie, et je la revois distinctement dans mon souvenir : une Parisienne de Paris, jolie et pâlotte, bien coiffée, trop mince, toujours penchée sur un livre.
Elle avait cette facilité de parole, cette ardeur d'imagination qui font dire aux gens : « Voilà une fille intelligente... » Elle-même se croyait une « intellectuelle » parce qu'elle avait passé son brevet supérieur et lu des romans, parce qu'elle méprisait les travaux du ménage et ne fréquentait pas les ouvrières, ses voisines.
Je m'intéressai à elle, et nos brèves causeries me révélèrent une petite âme fière et pudique, nourrie de rêve, avide d'amour... Sa bonne femme de mère Tadmirait sans la comprendre, et disait :
— Elle est trop bien pour épouser un ouvrier. Il lui faudrait un employé de bureau, un garçon instruit comme elle, et gentil...
Cinq ans ont passé. J'avais oublié ces deux femmes, et voilà qu'un « faits divers », dans un journal, m'apprend le suicide de mademoiselle Marguerite Deschamps, âgée de vingthuit ans, institutrice libre: « La funeste résolution de cette malheureuse jeune fille est inexplicable, mademoiselle Deschamps, qui avait perdu sa mère, vivait seule, et gagnait quelque argent. On ne lui connaissait aucune liaison,,. Chagrins intimes ou neurasthénie?,,, »
Et moi, qui ne sais rien, je pense :
« Marguerite Deschamps est morte de solitude. »
Son histoire est celle de mille et mille jeunes femmes, nées dans le peuple ou la petite bourgeoisie, instruites à demi, affinées juste assez
pour que se mulliplent en elles les points vulnérables où la destinée les blessera fatalement. A vingt ans, belles de la jeunesse en fleur sur leurs joues, elles sont riches d'espoir, un peu romanesques, parfois même un peu artistes, capables de s'émouvoir à la lecture d'un poème tendre, à l'audition d'une mélodie. Si bonnes ménagères qu'elles soient, elles ne mettent pas tout leur orgueil dans le lustre des meubles ou dans l'éclat des casseroles — et leur rêve va au jeune mari sérieux, mais aimable, un peu éduqué, qui sait parler d'autre chose que de son bureau et lire autre chose que « le résultat complet des courses ».
Elles ne veulent pas de l'ouvrier qui, même intelligent et bon, ignore les délicatesses du langage; elles choisissent l'homme qui ressemble un peu à leur « idéal », le commis, le petit employé, moins courageux parfois, que l'ouvrier, et parfois aussi vulgaire.
Mais ce destin morne, ce demi-malheur, n'est même pas permis à toutes. Restent les isolées, les filles laides, les filles trop timides ou qui n'ont pas su plaire ; les filles trop dif-
iiciles qui ont vainement escompté l'avenir, les filles imprudentes qui ont écouté la menteuse promesse d'un amant. Quand les .parents disparaissent, elles vivotent seules, tant bien que mal, d'un petit métier. Celles qui sont restées sages, les violettes qu'on n'a pas cueillies, essaient d'oublier le court vertige de leur printemps, la rapide chimère éblouissante. Elles voudraient la remplacer par quelque chose et cherchent autour d'elles... Rien. C'est le vide dans leur foyer, dans leur cœur.
Les vieilles tantes, les vieilles cousines qu'elles ont connues dans leur enfance, et qui ne s'étaient jamais mariées pour soigner des parents infirmes, ou pour conserver la foi jurée à un fiancé mort, les demoiselles un peu ridicules et touchantes qui chérissaient des perroquets, ne semblaient pas très malheureuses. Quelques-unes avaient élevé les enfants de leurs sœurs ; cette maternité d'élection avait réchauffé leur âme ; elles avaient reçu les nouveau-nés, bercé les nourrissons, tancé les écoliers en maraude, enseigné aux fillettes la broderie et le catéchisme, le Pater et le
tricot... D'autres, les yeux baissés, les lèvres closes, étaient pareilles à des religieuses laïques ; le chapelet, les pratiques du tiersordre, le soin des églises, ne leur laissaient pas le temps de s'ennuyer. Et certaines gardaient une âme qui transparaissait comme une lueur de cierge dans leurs virginales prunelles...
Elles ne se plaignaient pas, celles-là! Pauvres et solitaires, elles ne songeaient pas à mourir...
Mais à la femme d'aujourd'hui, quand Tamour manque, tout manque. Elle ne croit plus aux revanches de la vie éternelle, aux ineffables consolations que donne la présence d'un Dieu. Elle souffre avec dégoût des chagrins stériles. Sa pureté même, défendue contre les convoitises de Thomme, sauvée de tous les pièges, ne lui apparaît plus comme la vertu céleste par excellence. Elle n'a plus d'orgueil d'être un lis. Et pour peu que le travail diminue, que la gêne menace, que la santé chancelle, la solitaire sans amour et sans enfant s'en va dormir au lit souillé de la Seine.
Bien des femmes, chaque année, meurent
ainsi, non par désespoir sentimental, non par misère, mais parce que la vie leur est insupportable et que demain continue hier !
Peut-on dire qu'elles meurent? Elles quittent le néant pour le néant. Elles n'ont jamais vécu, plus misérables que l'amoureuse délaissée ou la fille-mère. Les martyres de la passion ont eu leur part de vie, intense et violente-, l'avenir ne leur permettrait que des recommencements...
Le remède?... Peut-être une éducation plus sérieuse, moins de songeries sentimentales, une solidarité plus étroite entre les femmes de toutes classes, une charité morale mieux exercée. Et^ de la part de l'homme, plus de bonne volonté et de courage.
Pauvre Marguerite Deschamps! La main d'un compagnon tendre et loyal, la petite menotte d'un enfant l'auraient menée vers la sagesse et le modeste bonheur...
PETITE PLAG E
Me voici, avec Annette et Jean, chez nos amis Desiricourt, à Rosberghe-sur-Mer, en Belgique. Nous sommes invités pour la dernière semaine d'août, mais nos hôtes parlent déjà de nous retenir jusqu à la mi-septembre.
Louis Destricourt fut le meilleur camarade de mon mari au lycée, puis à la Faculté des sciences. Tous deux, paraît-il, étaient férus de chimie et rêvaient d'égaler un jour Chevreul et Berthelot. Cependant, Georges quitta le laboratoire pour rhôpital, et Louis s'associa avec son riche cousin Destricourt qui fabriquait des teintures. Le jeune médecin, le jeune indus-
triel, l'un à Paris, l'autre en province, restèrent fidèles au souvenir, et chacun continua d'aimer en son ami sa propre jeunesse, lointaine et charmante...
Il n'est pas au monde des gens plus heureux que les Destricourt, et il n'en est pas qui se fassent mieux pardonner leur bonheur. Riches, ils n'ont pas l'orgueil ostentatoire des parvenus. Très unis, très « familiaux », avec quelques petits préjugés innocents, ils ne sont pas du tout pharisaïques. Bourgeois, certes, mais non point « repus » ; nullement artistes, mais nullement snobs. Je les compare au bon pain de froment, qu'on ne s'avise pas d'offrir en cérémonie comme une friandise, et qu'on peut manger tous les jours, à tous les repas, sans en être jamais dégoûté...
Depuis que je suis veuve, les Destricourt m'ont donné mille preuves touchantes de leur sympathie, et je sais que la femme et les enfants de Georges Mirande sont toujours bienvenus à leur foyer.
Pourtant, Germaine Destricourt et moi nous sommes très différentes. J'aime la lecture ; j'ai
le goût des artâ, et ce n'est pas en vain que j'ai vécu dans l'intimité d'un homme intelligent, curieux de toutes les idées, épris de controverse et de discussion. L'excellent Destricourt ne s'intéresse qu'aux affaires et un peu à la politique ; il n'a pu avoir aucune influence sur sa femme qui est seulement, mais pleinement, ménagère et mère de famille. Germaine a cinq enfants, tous énormes, joyeux, colorés, blonds, si blonds qu'ils me font penser aux enfants de l'ogre avec leurs couronnes d'or. La santé, l'éducation, les mérites et les méfaits de la nichée occupent le cœur tout entier de celte glorieuse mère, grande, blanche, rose, magnifique sous la gerbe dorée de ses cheveux, et digne de représenter dans un cortège mythologique la déesse flamande de la Fécondité. Son mari lui est bien assorti par la taille et par l'humeur. Tous les sept, parents et enfants, remplissent d'une vie bruyante le chalet Rubens, ainsi dénommé parce qu'il rappelle — de très loin — le vieux style anversois.
Les chalets de Rosberghe sont bizarres. Ils ont poussé en quelques années, dans le
sable où l'œillet sauvage et le chardon même ne fleurissent pas, devant cette mer qui n'est jamais bleue, à peine verdissante par les beaux jours et le plus souvent triste et grise comme le ciel qu'elle reflète. Pas un arbre dans la stérile étendue ; entre la dune et la grève, un tas de constructions singulières où la fantaisie des architectes belges et allemands s'est exercée. Ce sont des murs de briques, des fenêtres glauques, fendues en ogive étroite, bombées en verre démontre, coupées en pans hexagonaux; ce sont des auvents démesurés, des mansardes, des pignons dentelés, des toits gigantesques couleur de plomb qui écrasent la bâtisse et semblent peser sur elle pour la retenir contre l'assaut du vent. Mais le long de la digue, sorte de boulevard où le terrain coûte plus cher, les maisons se font plus étroites, tout en hauteur, et l'on dirait un long gâteau divisé en petites tranches trop minces, et crûment bariolé de confitures et d'angélique.
L'ensemble n'est pas beau, mais les couleurs vives des boiseries, les découpures des toits sombres, amusent les yeux du passant, comme
certaines gravures anglaises. C'est tout près du grotesque et pourtant, ce n'est pas même ridicule, et ces chalets où l'on essaya gauchement un effort vers le nouveau, je les préfère aux chalets suisses, aux trianons de pacotille, aux terrasses pompéiennes, aux turqueries que nos architectes construisent inlassablement pour des clients sans goût et sans hardiesse.
A certaines heures, ces chalets de Rosberghe lâchent un peuple d'enfants blonds comme les petits Destricourt, et presque tous vêtus de maillots écarlates. Ils grouillent dans le sable pâle, sous le regard de leurs sœurs aînées et dé leurs mères placides. Les dames qui villégiaturent à Rosberghe appartiennent à cette race de géantes dont mon amie Germaine est le plus remarquable spécimen. Elles manquent de finesse et la moindre petite souris parisienne les humilierait pas son élégance spirituelle ; mais quelle fraîcheur, quel éclat, quelle richesse de chair et de chevelure !
Rosberghe est une plage de famille et les Destricourt m'avaient dit : « Vous verrez comme on est tranquille chez nous !... » Sur la
foi des traités, j'emportai quelques livres, des partitions, une nappe en filet que je brode plus lentement que Pénélope. Grande fut ma surprise de trouver à Rosberghe les autres invités de mes amis, et les amis de leurs invités, et les invités de leurs voisins. Cela formait une bande de trente à quarante personnes qui se baignent ensemble, se promènent ensemble, potinent ensemble et dînent les unes chez les autres, à tour de rôle. Le hasard et non la sympathie a rapproché la plupart de ces gens qui n'osent plus se quitter — où iraientr-ils ? — qui n'ont pas grand'chose à se dire et qui s'efforcent d'être très gais. Je ne sais pas s'ils s'amusent, mais ils font beaucoup de bruit.
Germaine et ses enfants conduisent la farandole un peu pesante de ces hommes mûrs et de ces dames toujours jeunes et follettes. Du matyi au soir, on rit, et, quand on ne rit pas, on crie. Ce ne sont que charades, petits jeux, chansons de Montmartre, caravanes d'automobiles, gymkhanas et sauteries.
Je ne suis pas ennemie d'une honnête gaieté, mais j'aimerais bien causer quand on a fini de
rire — et chez les Destricourt on rit tout le temps. Je finis par croire que les gens trop joyeux sont des grelots tintants, des têtes creuses. Leur intelligence appliquée à un seul objet, — le métier, les affaires, pour les hommes, et pour les femmes le ménage et la toilette — s'anéantirait dans le repos et le silence.
Quand les hommes restent entre eux une heure, ils arrivent à parler de leurs professions, inévitablement-, et quand les femmes se trouvent réunies en un petit groupe, elles recommencent Téternelle litanie à propos des enfants, des domestiques ou de la mode. Dès qu'on essaie d'élever un peu le ton de la causerie, elles débitent des opinions empruntées aux magazines et les phrases conventioxinelles et commodes dont elles possèdent un répertoire et qui s'appliquent à tous les sujets. Je me demande : (( Sont-elles vraiment bêtes?... » Non» pas plus bêtes qu'intelligentes. Elles sont engourdies dans une espèce de demi-sommeil intellectuel, incapables de réfléchir et de concevoir tout ce qui n'est pas concret, visible, sensible, tout ce qui ne les touche pas directe-
ment. Leurs maris ont au moins cette intelligence pratique que développe l'exercice d'une profession. Ils voient plus loin, ils sont mêlés à la vie sociale. Mais elles, leur ombrelle ouverte leur cache tout l'horizon. Elles sont beaucoup moins développées que les femmes d'une classe dite inférieure, celles qui travaillent pour le pain : et telle commerçante à son comptoir, telle institutrice dans son école, telle employée dans son bureau, me semblent plus curieuses à observer, plus souples, plus vivantes, plus personnelles que ces gentilles bourgeoises dont je ne nie pas les qualités et les grâces.
Par ce beau septembre, brûlant et doré, la saison de Rosberghe se prolonge.
Hier, nous étions cinq ou six autour de la lable à thé, dans la véranda saillante qui domine la digue, et nous regardions les promeneuses qui flânent avant Theure du bain. Presque toutes portaient encore la blanche livrée estivale, — car jamais, sur les plages du nord, on ne vit tant de mousseline et de linon. Presque toutes semblaient jeunes et charmantes avec les jolies robes droites, les fichus noués sous le sein, les bonniches brodées qui rappellent les coiffes paysannes et les cornettes du xvitt® siècle...
Pourtant, les dames mûres, les jeunes femmes douées d'un aimable embonpoint, les hautes Anglaises, les Flamandes larges, certaines Françaises replètes n'étaient pas embellies par ces tuniques étroites et légères, par ces ceintures hautes, par ces jupes écourtées. Le costume moderne, à la fois strict et lâche, enveloppe les maigreurs élégantes, allonge les silhouettes menues et prête aux quadragénaires minces une gracilité, une souplesse rajeunissante. Mais les femmes jeunes qui appartiennent au type robuste de la Valkyrie paraissent des matrones déguisées en petites filles. Leur jupe, qui les grandit encore, révèle leurs pieds grossis par le soulier américain ; leurs hanches s'évasent et gonflent le fourreau, malgré la pression du corset ; leurs poitrines bombent au-dessus de la ceinture enfantine. Ellles perdent à ce travestissement puéril les avantages de leur type, la force et la majesté.
Destricourt, qui a du bon sens, s'étonna de Tétrange faiblesse du sexe féminin soumis à la
tyrannie de la mode. II prétendit que ce serait un plaisir pour les yeux que de voir telle blonde puissante et fraîche vêtue des amples velours, des guipures somptueuses, du grand chapeau d'Hélène Fourment; tandis qu'une blonde grêle et vaporeuse s'envelopperait des flottantes mousselines chères aux beautés anglaises peintes par Lawrence. Une jeune fille au minois irrégulier, aux yeux innocents, au sourire spirituel, porterait avec grâce le long corset à rubans, le fichu, le bonnet de Vaccordée de village. Ainsi, la mode échapperait à l'uniformité qui la rend si vite vulgaire et l'oblige à des changements perpétuels...
Germaine répondit que cette mode instaurée serait précisément la fin de la mode. Il faut cet accord de toutes les femmes pour que les yeux s'accoutument à telle ligne, à tel ornement qui surprend et gêne quand il apparaît isolé, inédit. Qu'il se multiplie, il devient banal, et par cela même représentatif d'une foule et d'une époque.
40 AJADELEINE AU MIROIR
— Mais faut-il que des milliers de femmes soient enlaidies par leur effort pour s'adapter à un type de beauté contraire à leur structure, à leur race? dit Jacques Wallers.
Je répondis qu'au lieu de s'adapter à la mode, une femme d'esprit adapte la mode à sa personne. Il suffit parfois d'allonger une jupe, d'élargir une manche, de remonter ou d'abaisser une ceinture pour sauver l'harmonie particulière d'un corps féminin. Mais cette adaptation exige beaucoup de goût, une « façon »
parfaite et, pour tout dire, l'art d'un excellent couturier. Les dames âgées, comme les grosses jeunes femmes, ne sont pas favorisées par la mode.
— La mode est indécente ! dit madame Jacques Wallers, qui est plus que potelée...
— Je connais une jeune mariée, dit Germaine, qui porte à ravir ces toilettes révélatrices. Comme je lui demandais si elle avait des (( espérances », elle me répondit tout naïvement qu'elle attendait l'année prochaine pour connaître les souffrances et les joies de la maternité... « Il paraît qu'on reviendra aux
LA MODE ET LA MATERNITÉ il
robes larges. . . Mais avec ces robes étroites, il n'y a pas moyen d'être enceinte avec discrétion... »
— Il est vrai, dit Henry Delannoy, que la mode reflète les mœurs, les habitudes et même les idées d'une époque. Quand Rousseau persuada aux femmes sensibles que la maternité est une grâce et l'allaitement une élégance, elles froncèrent leurs jupes pour dissimuler mieux une taille épaisse, et leur fichu croisé sembla toujours prêt à s'ouvrir. Les poèmes galants, les gravures sentimentales glorifiaient alors la beauté des pommes jumelles bien présentées dans la corbeille basse d'un corsage. C'était une honte, pour une femme, que de ressembler à un garçon, et Jean-Jacques préférait à la plate madame d'Epinay sa cousine d'Houdetot, laide séduisante, auteur d'une ode qui s'intitulait... pardon, mesdames! je cite exactement : V Hymne aux tétons,,.
— Sans doute, dit Germaine en riant, cette dame avait des appas assez beaux pour remplir la main d'un philosophe... Les femmes n'aiment guère à louer les charmes qu'elles n'ont pas.
— Nos grands-pères appréciaient la féminité
d'une femme et non pas une grâce équivoque, reprit Delannoy. Ils savaient gré d'être visiblement femme, faite pour l'amour et la maternité... Mais considérez nos Parisiennes; elles rabotent les reliefs de leur personne, elles suivent des régimes amaigrissants, elles se serrent dans des gaines de momie afin de réaliser l'idéal littéraire de l'ange pervers, de l'éphèbe, de l'androgyne. Les plus belles me font songer au « serpent qui danse » de Baudelaire ; les plus gentilles à des adolescents travestis...
La mode actuelle, qui a tant de grâces, devient, dès qu'on l'exagère, la négation de la féminité. Elle suggère à des créatures frivoles qu'il faut rester stériles pour rester belles. Et remarquez bien qu'elle suit de près la littérature, qu elle contribue à créer le type de la femme moderne conçu par les romanciers.
Cette femme moderne, c'est la « petite femme », le joli animal instinctif qui ne pense pas, qui n'aime guère et qui ne se reproduit jamais. C'est la poupée sans âme et sans entrailles. Qui oserait dire la poésie touchante et la beauté de la jeune mère?
On déplore l'infécondité des Françaises...
Elles ne sont pas très encouragées à devenir mères, parce que la maternité paraît une sorte de tare, de ridicule, a la petite élite corrompue des gens qui font la mode — celle des robes et celles des idées. Je connais des jeunes filles bourgeoises qui rêvent de ressembler à Claudine... Claudine a bien de Tesprit, mais souhaitons qu'elle demeure exceptionnelle.
Quand la maternité sera respectée, quand elle ajoutera une grâce, une auréole à la jeunesse de la femme, les modes garçonnières disparaîtront.
— Il faudrait un nouveau Jean- Jacques, dit Destricourt. S'il revenait en ce monde, il ne se contenterait plus d'écrire : il se ferait couturier. Et ce serait une manière de propagande et d'apostolat...
— Bah! dit une jeune femme, il aurait des lectrices, mais il n'aurait pas de clientes.
PARIS d'automne
Adieu, Rosberghe et ses villas couleur de violette, de pourpre et de plomb, adieu, grèves pâles au bord de la mer grise, campagne humide et verte où les canaux, entre les peupliers, reflètent le ciel floconneux, petites villes espagnoles blotties autour du beffroi flamand. Voici Paris, voici la maison encore assoupie dans l'ombre des fenêtres closes, les meubles en chemise de coutil, les lustres voilés, les parquets nus, l'air imprégné de camphre et de naphtaline...
Nous camperons ici deux ou trois jours, puis nous regagnerons la maison forestière,
car mon vrai foyer est là-bas, à Rouvrenoir...
Autrefois, nous passions Tété dans quelque villa louée, dans quelque hôtel d'Auvergne ou de Bretagne, selon le goût très variable de mon mari. Georges prétendait changer tous les ans, et tous les ans nous recommencions la même expérience, avec les mêmes risques...
J'ai connu des chalets sonores, de vieux petits châteaux romantiques et moisis, des auberges perchées sur les sommets, des palaces cosmopolites, des jardins aux lourds ombrages, des steppes arides entourés de fil de fer, des propriétaires exquis et des propriétaires rechignes. Après deux mois de villégiature, j'étais enchantée de retrouver mon appartement, mes meubles, mon Paris...
Je me rappelle les matins, sur les quais, quand la lumière diffuse et dorée dissout lentement la brume et que les façades des palais, les tours, les flèches, les feuillages mêlés aux pierres prennent leurs colorations grises, rousses, brunes, où persiste toujours une insensible douceur bleue, une poudre aérienne
PARIS d'automne 47
de pastel... Et ces beaux couchants rouges et fauves, le silencieux tumulte des grands nuages, des rayons et des fumées sur le fleuve tranquille dont Tétain miroite et s'assombrit! J'aimais les frondaisons régulières, les parterres géométriques des jardins français, leurs couleurs brûlées, leurs charmilles à clairevoie, leur faste de dahlias, d'asters, de chrysanthèmes, fleurs éclatantes et tristes comme les soirs d'octobre.
J'étais très jeune, alors, et l'atmosphère de Paris, le bruit, le mouvement, les lumières me donnaient une agréable petite fièvre, une excitation cérébrale et nerveuse et la sensation de vivre plus vite, de vivre par tous mes sens réveillés. Les premiers jours surtout, je ne tenais pas en place... Je sortais, soi-disant pour faire des achats, pour visiter la modiste et la couturière, en réalité pour regarder Paris, pour l'écouter, pour le reposséder en le parcourant de mon pas vif d'alerte marcheuse.
Une année... que c'est loin, déjà! je revins à Paris, avec une espérance confuse au cœur, une tendresse involontaire et inavouée...
J'avais un ami, tout jeune comme moi, et notre flirt innocent du dernier hiver était devenu un sentiment plus doux, — pas encore un sentiment grave. Je me revois sur la terrasse des Tuileries, petite Parisienne de vingttrois ans, vêtue d'une robe dont la forme désuète est encore jolie dans mon souvenir. Je tenais par la main mon fils aux cheveux blonds, fier de sa première culotte et de son béret marin. Une voix bien intimidée, dit tout à coup près de moi : « Bonjour madame ; bonjour, petit Jean ! ... »
L'enfant était fatigué. Nous nous assîmes sur des chaises de paille... Je n'avais pas une appréhension, pas un remords, pas une coupable pensée, j'étais contente d'être jeune, contente d'être moi. Un veillard très digne, très décoré, passa devant nous. Il nous jeta un regard étrange, où il y avait de la bonté, du regret, de l'envie... Mon compagnon le nomma : c'était un vieux poète très célèbre... Gomme je le pris en pitié, lui et sa gloire ! ...
Mais que vais-je écrire-là ! Pourquoi ma pensée s'en va-t-elle en arrière? Penche-toi
PARIS d'automne 49
sur Ion miroir, Madeleine ! Regarde ce fil argenté sur ta tempe...
Maintenant, je prolonge mes vacances et je reste à Rouvrenoir jusqu'à la Toussaint. Quand je rentre à Paris, en novembre, j'éprouve, dès la gare, une impression singulière : éblouissement, étourdissement, solitude... Paris, avec ses feux fixes et ses feux errants, avec ses rues mouillées et gluantes, ses foules anonymes, sa richesse et sa misère, son luxe et ses laideurs grouillant dans le crépuscule, me donne une sorte d'effroi, un désir de pleurer.
Avant d'être tout à fait réacclimatée, je sens le même malaise qui saisit les paisibles gens de province, nouveaux venus dans la « Babylone ».
Il me semble que je sors de la paix et de la vérité pour retomber dans le vain fracas et le mensonge... Et puis, je m'habitue ! Il ne faut pas une semaine pour que Paris m'ait reconquise.
Pourquoi ce trouble passager, cette résistance de tout mon être moral à la séduction de Paris ? Est-ce que je vieillis ? Est-ce que mon
énergie spirituelle s'est engourdie au contact de la nature?
Non. C'est autre chose. C'est un état sentimental qui ne m'est point particulier, j'en suis sûre, et que connaissent bien les femmes de trente à quarante ans. Dans la première jeunesse, on porte sa joie- partout avec soi ; elle s'irradie sur l'univers ; et l'on vit une vie d'effusion, d'expansion, de rayonnement. Un peu plus tard, la vie se concentre en un foyer intérieur ; elle n'est pas moins ardente, mais il faut chercher au fond de soi pour en découvrir la mystérieuse intensité.
Une Parisienne de notre monde, plus elle est riche, heureuse, comblée, moins elle a le loisir de se connaître. Elle apprend son visage au reflet des miroirs ; elle apprend son âme au reflet que lui offrent les livres, le théâtre, la conversation. Elle ne connaît d'elle-même que des émotions, des désirs, des chagrins, frissons rapides et superficiels. Le fond n'apparaît que sous le choc d'une passion, d'une grande douleur, ou dans la sérénité de la solitude.
La solitude sereine, c'est à la campagne
PARIS d'automne 31
qu'on la trouve. Une femme qui a éloigné de sa retraite les fâcheux et les indiscrets, ceux qui jettent des paroles comme des cailloux dans le silence transparent de la méditation, aperçoit enfin son âme. Etant seule, elle n'est plus obligée de s'agiter, de se farder, de prendre des attitudes morales que les convenances lui imposent, d'être une créature d'apparences et d'illusions. La solitude l'incline sans effort à la vérité. Elle sait ce qu'elle croit, ce qu'elle veut, ce qu'elle pleure, ce qu'elle aime...
Mais l'automne, en s'achevant, la ramène à Paris. L'œuvre de déformation va recommencer. La bouche silencieuse prononcera les phrases fausses ou banales ; les yeux, attirés par des spectacles changeants, ne verront plus que la surface des choses et des êtres ; les oreilles, sollicitées par des voix diverses, n'entendront plus la parole secrète de l'âme.
Aussi, comme il faut les envier, les femmes qui savent se défendre du monde et se faire une oasis de solitude et de silence, dans le bruyant désert de Paris I
II est bien fini, l'admirable été, le terrible été ! La première grande pluie a tissé un voile d'argent entre le ciel et la terre et, quand le voile s'est évanoui, on a vu sourire le visage triste et royal de l'automne.
Vraiment, la couleur de l'air a changé en quelques jours. Il n'enveloppe plus les collines d'un bleu suave et transparent; il s'est tout épaissi de brume et, dès que le soleil baisse, il prend une délicate nuance violette. Et son goût aussi n'est plus le même. Naguère, en respirant, on sentait une chaude saveur de poussière vanillée et de froment. Aujourd'hui, l'air
met à nos lèvres un arôme de fruits mûrs, de feuilles amères, de fumée...
Dans notre Ile-de-France, Octobre n'est pas un gai vendangeur aux joues barbouillées, qui danse sur la cuve pleine. Il ne se couronne pas de raisins dorés et de pampres vineux.
Sylvestre et pastoral, il nous apporte, dans sa corbeille, la pomme pourprée, la poire blonde, le champignon à feuillets roses, les petites baies rouges ou bleuâtres de Taubépin et du prunellier, et le colchique des prairies, vénéneux et ravissant.
Avec Tété, les Parisiens en villégiature sont partis. La campagne, et le bel octobre appartiennent aux paysans, et un peu à nous. J'aime à marcher sur la route humide, à voir le ciel brisé en reflets dans les flaques, à entendre les voix dispersées des laboureurs. Les voilà tous au travail, poussant le soc dans la glèbe amollie, sous le vol fatidique des corneilles.
Comme ils vont bien au paysage ! Comme leurs gestes séculaires, leur massive allure s'accordent avec les lignes tranquilles de la plaine ! Leurs vêtements de toile ou de velours
râpé, participent à l'harmonie de la vaste fresque automnale. J'y retrouve les bruns sombres des toits, les bruns ternes de la chèvre et de la brebis, les bruns de la terre labourée, des écorces, des châtaignes luisantes, des nèfles mordues par la gelée. Telle blouse déteinte a le bleu du ciel qui se brouille quand le vent souffle de Touest; telle ceinture a le ton vif du dernier petit coquelicot qui fleurit, tout seul, dans les chaumes.
J'aime les paysans. Je n'ose dire que je les connais — il faut tant de patience, de précautions et de temps pour pénétrer ces âmes méfiantes, verrouillées comme les maisons, le soir, et qui ne s'ouvrent jamais toutes grandes, même à Tamitié, même à la parenté ! Pourtant, depuis quelques années, depuis que je vis près d'eux, j'ai cessé de les voir à travers des souvenirs littéraires. Je commence à mieux comprendre...
Il y a, non loin de ma maison, sur le plateau du Chêne-Pourpre, une ferme basse, flanquée de pavillons délabrés, au fond d'une cour
plus bossue et plus verte d'herbe qu'un cimetière. Devant cette ferme, le chemin vicinal passe et toutes les maisons du hameau le bordent d'un seul côté. De l'autre côté, s'étend un terrain de vaine pâture, sorte de lande pierreuse où croissent les bouleaux et les pins parmi la bruyère ; au delà, c'est la forêt, et, au bout du chemin, le soleil se couche...
Vers la fin de la journée, je me promène le long du chemin et je m'arrête toujours près de la ferme... C'est l'heure où les lampes s'allument, où chaque maisonnette enfonce son bonnet de paille jusqu'à ses fenêtres clignotantes, tandis que le chien détaché aboie à la lune. Pas une lueur, pas un bruit dans la ferme abandonnée. Les araignées de l'oubli filent leurs suaires couleur de cendre contre les vitres aveugles.
Là, demeurait naguère une haute et maigre vieille femme qui était, pour moi, le plus beau type de la paysanne française, et je £rois bien qu'elle a servi de modèle à l'auteur de la Maison du Péché, car elle est peinte au naturel sous le nom de Jacquine Pérou. C'était une
créature d'un grand cœur et d'un grand courage. Elle était pauvre, et pourtant elle avait travaillé toute sa vie, autant qu'un homme, plus qu'un homme. Elle n'avait pas été chanceuse, la pauvre mère Lalandre, mais elle opposait à la guigne sa patience tenace et sa résignation un peu fataliste. Ses bras secs, ses doigts noueux de rhumatismes, ses épaules qui ne penchaient pas, sa poitrine sans sexe, toute sa machine osseuse et nerveuse était faite pour la plus longue durée, comme la pierre, comme l'arbre... Ni les saisons, ni les chagrins, ni l'écrasant labeur n'avaient prise sur ce corps durci, sur cette âme obstinée. Nous nous aimions bien, et souvent, au crépuscule, quand les vaches, menées à la corde, rentrent de l'abreuvoir, je causais avec la mère Lalandre. Je n'évoque pas sans attendrissement sa belle vieille figure sculptée par l'âge à grands traits simples, éclairée, sous la marmotte, par deux larges yeux d'un brun fauve et clair ; une pierre bleue pendait à son oreille ; son sourire était franc et doux.
En causant avec elle, j'ai appris bien des
58 MADELEINE AU MTROIR
choses, car les gens de la campagne ont sur nous cette supériorité : ils ne parlent qu'à bon escient, de ce qu'ils connaissent bien, et ils n'affectent jamais une science illusoire pour « épater » l'interlocuteur. Quand ils n'ont rien à dire, ils ne disent rien. Ça ne les gêne pas de se taire. Ils ne philosophent pas comme l'ouvrier qui prétend réformer la société ; leur sagesse tient toute dans les dictons, dans les phrases qui contiennent l'expérience héréditaire.
Cette sagesse, cet esprit réaliste et positif du paysan, avec le grain de scepticisme qui est au fond de tout Français, je les reconnaissais chez la mère Lalandre, et j'en goûtais l'expression savoureuse dans son langage tout rempli d'archaïsmes curieux, plus proche assurément de la langue classique que le français banal ou vicié du Parisien. Il n'est pas besoin d'aller jusqu'aux provinces patoisantes, encore imprégnées de latinité, pour entendre, dans le langage du peuple, l'écho des voix évanouies au lointain des siècles. Gérard de Nerval l'avait reconnu, avec délices, dans le chant voilé des
jeunes filles de Senlis. Rien ne me rend plus sensible Tantiquité de notre race. Par instants, un rustre, une pauvre femme illettrée, retrouvent Taccent et l'expression des ancêtres, faiseurs de complaintes et de fabliaux. Un mot imprévu, dans une phrase vulgaire, me surprend du même plaisir que j'éprouve à découvrir, en un paysage banal, une église romane croulante et cachée sous le feuillage.
Maintenant, la ferme est vide.
Par ces soirs d'octobre où je m'arrête devant la barrière fermée, je cherche vainement cette image rude et vénérable de la paysanne. Celle qui a tant travaillé, tant peiné, tant pâti, se repose pour la première fois. Lentement mêlée à la terre, elle devient la matière même de ce pays qu'elle aimait tant. Légère lui soit cette terre, légère comme Fombre des pins, comme l'ombre du clocher qui vire avec les heures et bénit tour à tour chaque tombe.
Je suis triste ce soir...
Seule, dans ma chambre, j'entends décroître les bruits de la maison : pas légers de ma fille au second étage, rires des servantes, dans Toffice ; miaulement du grand chat fauve qui veut sortir pour la chasse nocturne, portes qu'on ferme, clic-clac de verrous et enfin le silence...
Non, pas tout à fait le silence... Un chœur de faibles, de tristes petites voix, chuchote autour de la bergère profonde où je repose, si fatiguée. C'est la bûche qui pleure un reste de sève ; c'est la flamme étouffée qui s'efforce de
renaître sous la cendre pelucheuse ; c'est la lampe qui charbonne un peu ; c'est un papillon de velours qui se détache du plafond, palpite en cercle, et reste soudain, cataleptique, épingle au rideau par la peur... C'est un bouquet d'asters qui effeuille ses étoiles mauves sur le marbre du guéridon. C'est, dehors, l'automne en pleurs dans les branches.
Le coude sur le genou, le menton dans la main, je regarde le feu, à grands yeux fixes, et j'écoute... Petites voix de la solitude, comme vous êtes, ce soir, humbles, craintives, découragées! Voix des choses qui se délient, s'éteignent, s'écoulent, pourquoi rouvrez-vous en mon âme la source d'un mystérieux désespoir?
Je ne suis pas malheureuse. J'ai de beaux enfants, quelques amis, un cœur qui fut trop tendre et qui est devenu courageux; le monde m'ignore; les méchants m'oublient... Je suis encore jeune et je saurai vieillir doucement... Non, non, je ne suis pas malheureuse...
Mais je suis troublée, parce que Marie-Louise est venue...
Elle est mon amie. Je l'ai vue souffrir
naguère et je Tai aimée à cause de ses chagrins. J'ai été sa confidente et sa grande sœur consolatrice. Quand elle a été heureuse, après bien des orages et des catastrophes, elle m'a négligée. Ainsi le malade guéri cesse de voir le médecin. Me donnait-elle par hasard une heure? Elle ne parlait que de « Lui », son amour, son cher amour trop longtemps séparé d'elle. Et j'admirais cet égoïsme magnifique, cette naïve impudeur de la femme qui porte son secret comme un œillet pourpre à son corsage et qui exhale un si puissant parfum d'amour que les autres femmes en sont irritées et un peu grisées.
Je n'étais pas jalouse, ohl non. Qu'une femme soit heureuse, cela prouve que le bonheur existe et qu'on peut, sans folie, l'espérer pour soi. C'est parce que des gens ont gagné le gros lot que l'on prend des billets de loterie. Un bel amour, un beau livre, un acte héroïque témoignent que la vie n'est pas si mauvaise puisqu'elle s'épanouit quelquefois en tendresse, en beauté, en dévouement. L'envieux est un pessimiste. Il ne sait pas quel encouragement
personnel, quel sain réconfort on peut trouver dans le bonheur des autres.
11 y a beaucoup d'envieux. Marie-Louise faisait des fugues, mal expliquées, en Espagne, en Sicile, en Norvège. Des personnes graves l'aperçurent et demeurèrent scandalisées à jamais. Elles disaient : « C'est une horreur! A-t-on jamais vu pareille effrontée? Mais tout cela finira mal... * Et l'espérance de voir mal finir le bonheur de deux pauvres amants enchantait ces personnes graves.
Mais ça ne finissait pas mal; ça ne finissait pas du tout. Marie-Louise, rajeunie, embellissait — ce qui est le signe certain des amours heureuses. Et la morale pharisaïque était de plus en plus offensée. Les bonnes petites camarades lapidaient l'inoffensive amante, qui ne s'en apercevait pas. Elle écoutait son cœur et n'entendait pas le charivari des casseroles de la médisance.
Après quatre mois, aujourd'hui, j'ai revu -Louise. Elle est arrivée sans s'annoncer, to, et du premier regard, à travers sa é défaite et sa pudeur retrouvée, j'ai vu
sa souffrance. Je Tai emmenée dans le bois humide et doré, sous les hêtres, et je l'ai fait asseoir près de moi, sur un banc. Et tout de suite, appuyée à mon épaule, elle a fondu en larmes, femme redevenue petite lille.
Oh! j'ai eu bien peur! J'ai entrevu un drame affreux, une trahison, une rupture brutale... Et à ma pitié pour mon amie, à mon indignation contre le méchant homme, se mêlait un singulier sentiment : celui de l'artiste qui voit un chef-d'œuvre abîmé. Maternellement, j'ai confessé Marie-Louise. Elle jetait pêlemêle des phrases inachevées, des soupirs et des sanglots, et tout à coup, d'un air tragique, elle prit une lettre dans son petit sac :
« Lis, Madeleine! Tu verras comme il me traite... »
Et je lus... Mon Dieu, que les amants sont d'étranges bêtes ! Le drame affreux n'était qu'un malentendu banal, une sotte querelle. Ces deux êtres prêts à se déchirer étaient du même avis. Mais lui, le jaloux; elle, la fière et la violente, parlaient chacun pour soi, sans écouter l'autre,
et cela faisait une horrible cacophonie sentimentale I
Je rassurai Marie-Louise. Je relus, tout haut, pour elle, la lettre de son ami, ces reproches passionnés qui couvraient de leur fracas la plainte timide, le sanglot secret que je percevais pourtant bien.
Elle ne pleurait plus. Elle disait : « Oh ! tu crois, qu'au fond, il m'aime?... » Et je sentais la certitude, peu à peu, la pénétrer. Le soleil touchait nos genoux; l'eau noire de la fontaine portait les feuilles du hêtre comme de petites barques d'or. Entre les arbres, je voyais les pentes des prairies et les longues lignes paisibles des collines. Et je songeais : « Quand j'aurai soixante ans, je m'assiérai ici, avec Marie-Louise, et un vieux monsieur qui sera son mari. Je lui dirai : « Tu te souviens?... » et elle dira : « Oui... J'étais bien folle... »
Et tout à coup, j'ai frissonné... Le brouillard sans doute?...
... Elle est partie. Elle est près de celui qu'elle aime, et moi je veille, en écoutant le feu, la lampe et la nuit mouillée.
Combien de femmes solitaires prolongent la même veillée, dans leurs chambres où Tamour n'entre plus, où Tamour n'est jamais entré!... Je pense aux veuves, aux vierges qui brisent leur miroir, parce qu'elles ont vu la première ride sur leur tempe; je pense à celles qui baisent une photographie effacée et des fleurs couleur de poussière; à ce peuple féminin, pudique et silencieux, qui porte, toute la journée, le masque de la résignation, et qui, le soir, portes closes, âme nue, regarde l'avenir couleur de cendre...
Voici les jours où tintent, dans les âmes, les cloches du souvenir. Fête de tous les saints, fête de tous les morts, ces deux jours sont doux fleurs violettes, deux pâles scabieuses sans parfum, dans la guirlande multicolore de Tannée. Ils ne ressemblent même pas à l'automne qui les ramène. Je les vois toujours avec une couleur particulière, une atmosphère assourdie, tiède, où la lumière fatiguée ne rayonne pas, où les sons s'amortissent, où le silence même a quelque chose de surnaturel. On dirait que le monde matériel tremble sur le monde invisible comme un décor léger, comme un voile d'apparences.
On croit sentir, derrière ce voile, des présences mystérieuses, le peuple des morts sans forme et sans ilge, innombrable et innommé; nous les appelons « âmes » el « ombres » — mots vides et vains qui ne sont pas des noms mais des images. Impondérables comme le souffle, fictifs comme la silhouette obscure des objets opposés à la lumière, ils ne sont peutêtre que la projection de nos souvenirs. Créés par notre désir, gardés par notre piété, ils subsistent dans notre mémoire et ils ne meurent définitivement qu'avec la dernière pensée de leur dernier ami.
Ces deux jours leur sont accordés pour revivre, comme vit le reflet dans le miroir, el voici qu'au fond de nos âmes leur vague contour se dessine et se précise. Ils sortent de l'oubli, un par un, avec leur figure chérie et leur regard... Parents défunts, enfants perdus, amis partis, comme elle s'accroil votre foule silencieuse, à chaque Toussaint nouvelle !
Ce soir, dans ma chambre déserte, vous êtes a présents, visiteurs lidëles au rendez-vous ; i peine vous ai-je entrevus que mon cœur
se rompt dans ma poitrine, comme au soir funèbre de l'adieu. chères têtes qui émergez de la nuit infinie, vous que ma tendresse fidèle sauve encore de la destruction inévitable, demeurez encore, demeurez jusqu'à ce que le feu s'éteigne, jusqu'à ce que la lampe agonise, jusqu'à ce que le sommeil ferme mes yeux en larmes. Je ne veux pas me consoler, ô mes amis, parce que souffrir est la seule façon que j'aie de vous ressusciter en moi, parce que, demain, vous rentrerez dans les chambres secrètes de ma mémoire, quand ma pensée, sans vous abandonner, se distraira de vous. Ce soir, je vous appartiens tout entière, avec ma pâleur, mes larmes, mon cœur déchiré. Je vous tends les bras ; je vous appelle, et vous vous rapprochez ; votre cercle mystique se resserre.
Parents, amis, et toi, ma petite fille... Hélas ! Douloureuse fête et pourtant douce ! Qui voudrait avoir oublié et, pour prix de l'indifférence acquise, être seul, ce soir, ne retrouver dans le passé aucun visage aimé, n'entendre aucune voix? Ce soir, dans chaque maison, il y a des hommes et des femmes qui veillent
comme je veille, pleurent comme je pleure, entourés d'ombres chéries. Ce soir, le grand sanglot des mères, des filles, des veuves, s'étend sur le monde ; c'est une rumeur où des appels s'entre-croisent. L'une dit : « Maman!... > L'autre dit : « Mon petit !... » Et les morts, appelés, sortent du néant.
Demain, les foules endeuillées iront vers les cimetières portant des couronnes scintillantes d'un givre noir et de tristes fleurs amères, couleur de crépuscule d'automne et de sang. Des douleurs consciencieuses se divertiront au jardinage funéraire, au petit ménage du tombeau. On repeindra les lettres sur la dalle bien grattée ; on arrachera les herbes envahissantes ; on remettra d'aplomb la grille tordue ; on enfoncera dans la terre grasse les pots de pensées et de chrysanthèmes.
Et puis, quand on aura bien travaillé, bien pleuré, on fera une lente promenade dans l'immense nécropole ; on s'arrêtera devant les mausolées célèbres ; on remarquera le luxe des marbres, la beauté des fleurs, là rhétorique des épitaphes. On rentrera chez soi, fatigué et
consolé. On aura cru célébrer la fête des morts, la fête du souvenir. . .
Mais ce n'est là que simulacre, rites et cérémonie conventionnelle. La vraie fête du souvenir est plus secrète. On la célèbre seul, avec une pudeur aussi farouche que Tamour, loin des cimetières où passent des deuils étrangers, où rhorrible appareil funéraire évoque les images de la corruption. La tombe n'est que le coffre où gît un vêtement usé, une dépouille vide. Les êtres que j'ai aimés, je ne veux pas les reconnaître dans ce débris presque dissous déjà, bientôt absorbé par la terre. Us ne sont pas là. Ils sont dans mon cœur.
« ... Alors, ma chère Madeleine, nous comptons sur toi. Tu nous chercheras un appartement, dans un beau quartier, à proximité d'un marché et d'une église. Je suis économe et je tiens à surveiller moi-même les approvisionnements... Je suis pieuse et je veux aller aux offices sans trop fatiguer mes vieilles jambes. Mon fils et ma bru insistent pour que tu choisisses une maison moderne, avec le confort américain {sic)^ l'électricité, le calorifère et même le téléphone. Moi, je souhaite surtout que la maison soit habitée par d'honnêtes gens... Une provinciale comme moi, obligée
de s'établir, à soixante ans passés, dans la capitale, pour ne pas quitter ses enfants, supporterait mal certaines promiscuités. Me vois-tu, moi, ta tante Emilie, porte à porte a,vec une actrice ou un faux ménage I Enfin, n'oublie pas que le logis doit être vaste. Quant au loyer, nous compterons largement : deux mille cinq cents francs, si le quartier est vraiment beau... »
Pauvre bonne tante Emilie ! Elle m'a écrit cette admirable épître dans le salon, bas et carrelé, aux meubles hideux, qui rappelle « les plus mauvais jours du second Empire ! » Elle m'a écrit, assise à son bureau d'acajou, les pieds sur un tapis en mousse de laine piquée d'horribles petites fleurs, près de la fenêtre qui donne sur la rue de la Temporalité ! La laideur des choses, autour d'elle, est presque sympathique, à force de bonhomie provinciale. . . Pauvre tante Emilie, chère vieille plante que l'on veut déraciner !
Elle m'impose une rude corvée... Toute la journée j'ai couru Paris, et je rentre à ma maison des champs, mouillée, courbaturée, étourdie.
Je me rappelle le plaisant apitoiement d'un romancier mondain, à propos de nobles dames ruinées qui se réfugient dans une maison moderne, non loin du Luxembourg, « une de ces maisons où se cachent les épaves de la vie et dont les loyers ne dépassent pas deux mille huit cents francs » (sic). Bien des gens, qui ne sont pas des « épaves », s'estimeraient fort contents de pouvoir habiter là, et d'y trouver, pour deux mille huit cents francs, un appartement clair, aimable, élégant, dans sa simplicité relative. Mais deux mille huit cents francs, n'en déplaise au romancier mondain, c'est un gros loyer pour un professeur ou un fonctionnaire. C'est un gros loyer pour ma tante Emilie, car elle et ses enfants — presque riches en province, — seront gênés à Paris, avec leurs quinze mille francs de revenu !
Je connais mon Paris, et ce n'est pas dans les « beaux quartiers » que j'ai cherché le logis futur de ma tante, « à proximité d'une église et d'un marché ». J'ai rôdé par les Ternes et les BatignoUes ; j'ai erré de Saint-Germain-des-
Prés aux Invalides. Et j'ai monté — en ascenseur — plus de cinquante étages, et plus de vingt-cinq sans ascenseur. |
J'ai vu les appartements modernes désirés par la jeune cousine. Il y en a des milliers et ils sont tous les mêmes : le couloir qu'on baptise galerie, le salon et la salle à manger tout en portes à petits carreaux, disposés selon une règle immuable, avec les stucs ripolinés et des pâtisseries Louis XVI. Et partout la blancheur crue, égale, implacable, d'un laboratoire ou d'un hôpital.
Oui, quand on a vingt-cinq ans et qu'on habite à Roc-sur-Cère, rue de la Temporalité, il est bien naturel d'aimer ce joli luxe de la blancheur, cette élégance fragile des fausses boiseries et des petits carreaux. Ma jeune cousine est une provinciale très « avertie », qui suit toutes les modes, à six mois près, et qui se pique d'anglomanie. A Roc-sur-Cère !... Elle se voit, entravée et turbannée, dans un « intérieur » rempli de meubles du xviii® siècle admirablement imités. Elle ne craint pas les jeux de l'électricité, cruels aux visages sincères,
les (rahisons des portes transparentes et sonores. Elle, qui passe volontiers pour « la dame à la Caro-Delvaille », rêve un cadre bien parisien, où elle recevra ses amies qu'elle ne connaît pas encore, et les flirts qu'elle connaîtra bientôt.
Mais la pauvre tante Emilie ! Je l'imagine dans un logis de cristal et de porcelaine, sous la brutale clarté d'un lustre électrique ! Ses
beaux cheveux d'argent ternis par la lumière éclatante, ses rides marquées en ombres dures,
elle perdra son charme d'antique pastel. Sa robe noire, son deuil de veuve qu'elle porte depuis dix ans, offusqueront les regards des invitées, parmi les soies claires et les blancheurs. Dans sa chambre trop petite, ses fauteuils rouges à capitons, sa vitrine en faux BouUe, son lit à baldaquin réduiront le volume d'air respirable. Elle tressautera avec les bibelots et les candélabres quand passeront les automobiles, le tram colossal, l'invisible Métropolitain qui crevasse les murs trop minces et détraque les pendules.
Pauvre tante Emilie I Pour l'amour d'elle —
et aussi parce qu'il ne faut pas dépasser les deux mille cinq cents francs — je chercherai encore, du côté de Saint-Sulpice, une honnête maison, dans une rue paisible, où il y a des hôtels pour les étudiants sages et les curés. Que les plafonds soient élevés, les embrasures profondes, les parquets inégaux ; qu'un crépuscule vert vienne du jardin, où quelques acacias fleurissent. Qu'on entende les belles cloches graves du dimanche ! Ma tante Emilie reprendra racine. Elle vivra... Elle mourrait dans la maison au ripolin !
Et la jeune cousine ! Vais-je trahir sa confiance ? Que dira-t-elle ?
Elle ne dira rien. Sur la foi des meilleurs auteurs à la mode, je persuaderai Odette que ce « genre moderne » est déjà suranné; que la suprême élégance consiste à s'entourer d'antiquailles, dans un appartement balzacien, quand on n'a pas les moyens de vivre dans un décor de ballet russe. Que ma jeune cousine soit « vieille bourgeoise française », qu'elle soit « héroïne de Balzac » ; qu'elle vive dans le velours d'Utrecht et l'acajou.
qu'elle ose remettre la pendule sur la cheminée et le globe sur la pendule ! Elle est adroite et jolie ; elle saura tirer de ces choses laides une espèce d'harmonie amusante, — comme on voit les robes de cet hiver, disparates et comiques, faire de la grâce avec des franges, des petits volants bien « cocos » et d'épouvantables fleurettes en laine tricotée ravies, semble-t-il, au tapis en laine verte de ma tante.
LA SNOBINETTE AU SALON d'aUTOMNE
J'ai enfin trouvé Tappartement qui convient à ma tante Emilie, et Colette est venue tout exprès pour le voir, le décorer, le meubler, avant l'exode familial.
Ma cousine Colette est une provinciale d'avant-garde, élevée au lycée, férue de sport, intellectuelle et même un peu anarchiste.
En somme, une excellente petite fille que la lecture des magazines et des romans féminins a complètement affolée. Elle cultive avec amour tous les snobismes, même celui de la perversité. Que la vertu devienne à la
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mode, Colette filera la laine et nourrira ses enfants! Pour le moment, elle écrit des poèmes amoraux, d'une sinistre platitude, et se déguise . en sultane aux soirées du sous-préfet. Si Lucie Delarue-Mardrus se mettait un anneau dans le nez, Colette en mettrait deux et croirait, de bonne foi, dépasser en génie, en beauté et en audace originale !a célèbre poétesse. Telle est ma petite cousine, orgueil et scandale de Rocsur-Cère, bien gentille, un peu ridicule et pas vicieuse pour un sou...
Elle a très bien accepté l'idée de loger dans une vieille maison, mais elle a déclaré ;
— Je veux des meubles Louis XVI authentiques. Nous allons courir les bric-à-brac. Ce sera très amusant.
— Les bric-à-brac? Ils se fournissent à Rocsur-Cère !
— C'est pourquoi nos paysans ont tant d'exigences. N'importe quelle ferraille, n'importe quel bois vermoulu leur parait un rare trésor. On m'a proposé, pour deux cents francs, un
e bahut en faux Boulle pur style Napo- 11 ! Et le cordonnier qui détenait ce
LA SXOBINETTE AU SALON d'aUTOMNE 85
trésor dans son arrière-boutique m'assurait que ce bahut était du temps des anciens rois et de Jeanne d'Arc.
Avant de commencer la tournée des antiquaires, j'ai proposé à Colette de visiter la section des meubles modernes au Salon d'automne. Elle a semblé perplexe, un instant...
Si par hasard l'antiquaille allait se démoder? Si le moderne préparait sa revanche? Colette, ayant appris par les journaux que ce Salon d'automne épouvante les bourgeois, était toute prête à l'admiration.
Nous allâmes ensemble au Grand-Palais. Ce qu'on y voit, je n'oserais le décrire. Colette était un peu déconcertée. Elle ne broncha pas devant les cubistes mais je vis bien qu'elle luttait vainement contre un sentiment de déception, d'irritation et de rancune. Je crus qu'elle allait proférer la phrase classique : « Je n'aime pas les gens qui se fichent de moi ! ... »
Mais non, Colette n'était pas encore bien sûre d'être mystifiée. Elle ne voulait pas représenter à mes yeux la personne qui ne comprend pas. Elle dit seulement :
— Vous avez VU, Madeleine, ces femmes!...
— Quelles femmes?
— Ces femmes nues, peintes et sculptées...
Est-ce que, réellement, il y en a beaucoup comme ça, des femmes courtes sur pattes, avec des croupes de jument et des seins énormes qui tombent?
— Sans doute, il y en a. Nous en connaissons, mais elles ne se montrent pas toutes nues, heureusement.
Colette rêvait.
— Si les artistes choisissent de tels modèles, c'est peut-être parce qu'il y a une beauté dans ces corps... Voyez, Madeleine, dans tout ce Salon, pas une seule académie féminine qui corresponde à notre idéal de la beauté...
Son regard abaissé caressa sa jolie poitrine, ses hanches rondes, ses jambes fortes et fines, tout son gracieux petit corps que le vêtement moderne couvre sans le cacher. Elle pensait :
« Je ne ressemble pas à ces horribles mégères. Je ne ressemble à aucune des femmes qui se décomposent dans la lumière violacée, pourrissent sur Therbe crue d'un paysage
LA SNOaiNETTE AU SALON d'aUTOMNE 87
pareil au rêve d'un fou, dressent, sur des socles, une chair à bourrelets comme les images réclames d'un pneu pour automobiles.
Je ne suis pas Vénus Anadyomène ; mais je suis une créature harmonieuse, une petite Française svelte et potelée, une fausse maigre qu'eût aimée Fragonard, et ma beauté s'accorde exactement avec l'idéal français et classique que trois mots résument! « Rien de trop. »
» Cependant, puisque les grands artistes novateurs, les génies « futuristes » de ce Salon méprisent la délicate et ferme beauté dont j'étais si fière, c'est moi peut-être qui ai tort; c'est moi qui offense l'esthétique nouvelle, c'est moi qui suis la laideur — et les épouvantables maritornes boursouflées ricanent du fond de leurs cadres et du haut de leurs socles en me regardant passer...
Elles ricanent « : Hou! hou! à bas la jolie femme! Mort à la jolie femme! » Et je me sens humiliée. Je deviens malgré moi réactionnaire, et même bourgeoise, prête à aimer Gabanel et Bouguereau. Ces peintres honnis célébraient par des madrigaux douceâtres la beauté de la
forme féminine. Leurs déesses faites de rose et d'azur m'écœuraient comme une louange excessive et fade. Ici, les peintres insultent grossièrement toutes les femmes en caricaturant la Femme.
» Il y a des dames obèses qui incarnent le type de Gargamelle; il y a des monstres mamelus et ventrus qui nous réjouissent quand Abel Faivre les dessine avec une cruauté gaie ; il y a les sorcières de Jean Veber; il y a les viragos de Léandre... Mais Abel Faivre sait peindre un visage exquis déjeune fille; Jean Veber crée des figurines délicieuses, princesses et fées perdues dans les bois ; Léandre -caresse tendrementle contour d'unejoue ronde, d'un sein gonflé. Quand ces artistes peignent la Laideur, c'est pour venger la Beauté qu'elle offense... Mais les artistes qui se complaisent uniquement, gravement , à reproduire des formes hideuses gâtent leur sensibilité et perdent toute puissance de s'émouvoir devantlaformesplendideetpure.»
Je demandai :
— Vous n'êtes pas un peu déçue, petite cousine ?
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Colette rougit et répondit :
— Moi?... Pas du tout. Je ne comprends pas tout, mais j'essaie de comprendre. Je trouve ces tentatives très intéressantes... oui, très intéressantes... Parce que j'arrive de ma province, croyez-vous que j'en suis encore à goûter Ary Scheffer et Paul Delaroche? J'aime l'audace, la nouveauté...
— Allons voir les meubles, Colette, allons voir la chambre blanche de Maurice Dufrène, le salon campagnard, l'adorable cuisine verte de Jaulme, les toiles de Rambouillet, les décors du Théâtre d'Art. Allons consoler nos yeux.
Vous pourrez dire : « C'est charmant! » Je dirai comme vous, sans mentir, ô snobinette!
l'antiquailli:
Colette abuse. Elle m'a traînée tout le matin chez des antiquaires et tout Taprès-midi chez des brocanteurs. Nous avons commencé par les beaux magasins des quais, où les marchands artistes, savants, archéologues, ont l'air de candidats à l'Institut. Et nous avons fini par des boutiques de bric-à-brac à Plaisance, des boutiques puantes et noires, habitées par des Auvergnats sales et bourrus ou par des Juifs polonais sales et câlins. Nous sommes revenus dans un taxi encombré de paquets, la bourse vide. Colette avait une grande marque plâtreuse sur son manteau de loutre et j'avais une toile
d'araignée sur mon chapeau... Charmante journée!
Je récris sans ironie : charmante journée !
Malgré le plâtre et l'araignée, malgré la mauvaise odeur des boutiques et la roublardise des marchands sordides, je me suis amusée infiniment. J'ai retrouvé cette petite fièvre que j'aime, ce plaisir de la chasse et de la découverte que les collectionneurs passionnés préfèrent à tous les autres. Je ne le préfère pas mais je le goûte comme un péché pas très sérieux. Péché tout de même... Que d'argent dépensé pour des vieilleries charmantes ! Ma folie de l'antiquaille ne me conduira pas en enfer. Le bon Dieu, qui a créé le monde comme une collection merveilleuse, un divin musée de toutes les formes vivantes, n'a pas pu refuser l'entrée du paradis au cousin Pons, aux frères Dutuit, à M. Lacaze. Je me recommanderai auprès de lui, de ces honnêtes gens, saints et martyrs de l'antiquaille, âmes innocentes, qui doivent veiller sur les reliques célestes et légendaires, sur l'Arc-en-ciel de l'alliance et sur l'Échelle de Jacob...
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J'aime surtout ces vieux marchands de province qui sont amoureux de leurs bibelots et qui refusent parfois de les vendre pour en jouir égoïstement. J'aime ces originaux qui parlent avec impolitesse et lyrisme quand on ose les contredire, qui caressent les statuettes d'une main amoureuse et déplient les vieilles soies comme s'ils déshabillaient une maîtresse fantôme. Chez eux, rien n'est bon marché, mais rien n'est faux. Ils ne souilleraient pas leur logis avec des meubles truqués, avec de viles imitations. Ils ne s'abaisseraient pas à vanter un grossier placage moderne pour abuser un client imbécile. Ce sont les purs, les intransigeants. Et ils disparaissent.
Par contre, l'antiquaire bluffeur, le brocanteur charlatan pullule.
Qu'il est malin, qu'il est fertile en ruses ! Veut-il faire une commode Louis XVI, en bois de rose marqueté ?... Il prend, dans sa réserve, une commode de hêtre, toute neuve, salie à dessein, et il la recouvre avec les débris rajustés de cinq ou six marqueteries. Veut-il faire une coiffeuse? Il la choisira ancienne, un
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peu paysanne h la vérité, honnêtement vermoulue, et sur le chêne ou le merisier, il appliquera une mosaïque de moderne bois de rose préalablement macéré dans une teinture à base d'aniline. Dès que le soleil la touchera, elle redeviendra crue et vineuse, d'un vilain ton violacé. Et ces meubles trompeurs seront vendus avec garantie ! ! !
Méfions-nous des cuivres trop vifs, des bronzes trop dorés, des étains trop légers, et aussi des bois trop visiblement vieux — vieux avec ostentation, avec exagération. Ah! les fauteuils Louis XKI où des clous retiennent des lambeaux de tapisserie! Quels pièges! Quels guet-apens I El les gravures anglaises, planches récentes, grossières et molles, tirées sur du beau papier ancien ! Et les portraits, les pastels surtout, les figures pâlissantes de jeunes femmes poudrées qui furent, naguère, de jeunes hommes ! Un restaurateur indélicat a effacé la moustache naissante ou l'ombre du rasoir; il a modifié la coiffure et le vêtement, 'srubin est devenu Suzanne, Des Grieux venu Manon, parce que la clientèle ré-
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clame des portraits de femmes et que le portrait masculin est déprécié !
Il y a des salons qui ont coûté fort cher et qui sont meublés d'objets maquillés ou de copies.
Pourquoi la copie est-elle si rarement une belle chose quand le modèle est beau? C'est qu'elle est rarement fidèle. Les artisans du XVIII® siècle avaient des procédés que nos ouvriers ne pratiquent plus. Ils ne clouaient jamais les meubles. Ils les montaient avec des chevilles, quelquefois avec des vis. Tout meuble prétendu ancien qui a des clous est un imposteur. Or le montage à cheville est un travail difficile et coûteux. Le prix de revient d'un meuble ainsi copié découragerait l'acheteur, qui veut payer cent cinquante francs une commode marquetée!
Enfin, les copistes, qui ont perdu la vraie tradition de l'art industriel, ont la manie de faire « riche ». Ils oublient que le meuble est une architecture et qu'il doit sa beauté à ses proportions. Le copiste qui veut reproduire un fauteuil Louis XV le fera plus Louis XV que
le modèle, en exagérant tous les caractères du style. Il accentuera les courbes des pieds et des accotoirs ; il fera trois moulures au lieu d'une, et là où le vieil artisan a mis deux fleurettes, il mettra tout un bouquet. Il amincira les pieds déjà frêles : il remplacera Télégance par la' richesse ou par la maigreur. Après, il aura beau faire macérer le bois, le percer de petits trous, limer les reliefs avec du papier de verre, il trompera Colette peut-être, il me trompera moins facilement.
Et c'est pour l'amour de la vérité que j'ai retourné aujourd'hui tant de fauteuils, déplacé tant de guéridons, tâté tant de vieux Jouys et de vieux brocarts, avalé tant de poussière et de microbes. Un marchand m'a presque insultée ; un autre m'a dit :
(( Vous vous y connaissez, ma petite mère ! » Et ça m'a fait plaisir, plus qu'une phrase galante dite par un homme du monde.
Nous avons délaissé pour quelques jours les tapissiers et les antiquaires... Colette a découvert brusquement qu'elle n'avait rien à se mettre — rien qui fût digne de Paris. La saison des visites approche. Notre snobinette entend bien se créer des « relations » avec mes « relations > à moi, et, pour me faire honneur, ditelle, elle réprouve, en bloc, ses toilettes aveyronnaises. Aux bons conseils d'économie que je lui ai donnés, elle a répondu :
— Soyez tranquille, Madeleine I Je ne prétends pas m'habiller rue de la Paix. Je sais trop que mon mari n'est pas riche... Je me permets des
folies modérées, des extravagances point excessives. Vous êtes Parisienne. Vous devez connaître les trucs... je veux dire les moyens de faire beaucoup avec peu de chose et quelque chose avec rien du tout. Vous savez où, quand et comment une personne avisée achète à bon compte des choses coûteuses...
Je protestai que je n'étais pas si habile et que j'étais trop occupée surtout pour gaspiller de longues heures en recherches et en combinaisons de ce genre. Mais Colette, les yeux brillants, me supplia de la conduire aux grands magasins du « Bonheur des Dames », qui annonçaient la mise en vente des soldes après inventaire avec d'invraisemblables « occasions »...
Nous allâmes donc au « Bonheur des Dames ».
Une foule féminine, d'où émergeaient des aigrettes oscillantes et des panaches agités, assiégeait les portes. Chacune, pointant les coudes, s'efforçait de passer avant la voisine ; une grosse concierge, portant un panier, écrasait une frêle dame tout en velours ; des enfants invisibles, étouffés par les jupes des grandes
personnes, se révélaient par des piaillements. Prises par le flot, nous fûmes portées jusqu'à l'intérieur du magasin. Là, une atmosphère poussiéreuse atténuait le gai bariolage des étoffes éployées autour de la galerie centrale. Les visiteuses étaient autour des comptoirs comme des mouches sur un morceau de sucre.
Elles s'arrachaient les coupons, les rejetaient, piétinaient des rubans et des gazes, et, les coudes en angles, la voix pointue, le regard aigu et dardé, elles semblaient toutes hérissées de piquants. On n'entendait que des « madame I » prononcés avec cet accent de la colère qui change les a en ^... « médême!... »
— Pardon, médême ! . . .
— Ne poussez donc pas, médême !...
— J'étais là avant vous.
— Ce n'est pas une raison pour marcher sur les pieds du monde, médême!
— D'où sort-elle, cette chipie-là!...
— Médême, vous bousculez mon enfant.
— Quand on a des enfants à garder, on ne les traîne pas dans les magasins.
— Je dirai à mon mari que ça coûte deux
quatre-vingt-quinze. Il le croira. Un homme, est-ce qu'il saitï
— Je lile. Georges m'attend...
— Le magasin, c'est un alibi, ma chère...
— Attention, médêmel... Vous déchirez ma robe avec le manche de votre parapluie, et votre épingle àchapeau a failli me crever l'œil...
— Mesdames I par ici, mesdames! pour la caisse, dit un employé joli garçon, qui ramène son troupeau de clientes, sous le regard napoléonien de M. l'inspecteur.
Un beau jour pour les kleptomanesl Si le diable ne perd rien àces petites fâtes, le grand magasin, lui, gagne beaucoup. Il y a des malades, il y a des esprits faibles parmi ces créatures qui manient les échappes et les dentelles avec des doigts fiévreux et des caresses que leur mari ou leur amant ne recevra jamais. Quelques-unes céderont au vertige... Les autres, celles qui résistent, même tentées, feront un compromis avec leur désir. Elles diront : « Envoyez. Je paie à domicile. » Et elles, devant l'armoire à glace de leur ibre, le verrou tiré, elles jouirontdu plaisir
secret, du plaisir sensuel de posséder, pour une heure, les élégances défendues. Elles n'achèteront pas cette fourrure, cet éventail, ce jupon, ce manteau, mais elles l'auront possédé et défloré. Les plus hardies, malgré lavertissement imprimé sur l'étiquette, se risqueront à porter tel ou tel objet, un soir, au théâtre, et elles le rendront le lendemain sans pudeur... Premier pas sur le chemin du vice!... Que d'autres pas suivront, et de faux pas! Un de mes voisins, hier, à dîner, affirmait que, parmi les lettres de femmes qui acceptent un rendezvous... intéressé, il y a une proportion considérable d'épîtres datées du salon d'un grand
magasin... Fin de saison et fin de vertu: on solde tout ce qui est à vendre.
J'arrachai Colette à ces dangers. L'air de la rue, l'air mauve de cinq heures que l'électricité opalîse, nous fut délicieux à respirer. Je regardais les passantes, presque toutes jolies dans leurs grands étuis de peluche ou de fourrure, coiffées de bonnets velus, ornées de peaux de bête aux griffes pendantes. Cet accoutrement,
qui rappelle les dames de l'âge de pierre, ne
prête pas une mine sauvage, une allure féroce aux gentilles poupées de Paris. Il y a des frimousses très jeunes et très blondes qui deviennent angéliques sous les bonnets d'hermine; et les brunes mêmes enturbannées de skungs, ont des yeux languissants de sultanes. Les atours barbares accusent, par contraste, l'excessive féminité de nos contemporaines... Visages tendres et riants, graves et pensifs, visages corrects, visages préparés pour les regards des passants, visages d'indifférence polie qui ne livrez rien de l'âme, masques d'apparat posés sur la vie intérieure comme un décor sur une scène vide, vous exprimez uniformément la menteuse, l'agaçante amabilité I .. . Vous êtes la façade construite pour amuser, rassurer, arrêter la curiosité des rivales et l'inquiétude des amoureux. Vous êtes tellement « comme il faut » que vous paraissez naturels, assortis à tout l'artificiel qui vous entoure, et que vous seriez choquants si, par hasard, votre vernis craquait sous une émotion sincère.
Mais, tout à l'heure, j'ai vu d'autres visages féminins, les véritables, ceux que la nature a
modelés et qui expriment la vérité brutale et naïve de l'instinct. J'ai vu des visages de vingt ans, plus délicats que la rose blanche, se contracter dans la fureur et la convoitise. J'ai vu des figures mûries et maternelles se durcir comme la face d'Agrippine ou d'Athalie! J'ai surpris des regards bleus comme des couteaux, noirs comme les rues mal famées, à minuit, gris et changeants comme un ciel d'orage. Et ces sourires qui voudraient mordre, ces moues de haine, révélaient l'animal de proie, le petit fauve qui subsiste, assoupi, guetteur et jamais dompté, au fond des civilisées charmantes.
Oui, pour un chiffon, comme pour un amant, l'instinct de rivalité et de propriété tressaille en elles, cet instinct qui les excite à pousser la voisine, à passer la première, à dire : « C'est à moi! »
Et il faut que le désir soit satisfait, la conquête achevée, la possession accomplie, pour que le fauve se rendorme. Alors, la femme rattache son masque de douceur, comme elle noue sa voilette, et s'en va, contente...
— Oh! dit madame Robin, vous lisez ça?
Avec dégoût, elle montre un magazine ouvert sur la table du salon... Que veut-elle dire? Il n'est pas pornographique, ce magazine ! Il est innocent et banal. Je n'y cherche pas une nourriture intellectuelle, mais un amusement de mes yeux, et j'y trouve les portraits jamais ressemblants de mes amis célèbres ou notoires. Quelle mouche a piqué madame Robin?... Ah!
oui, j'oubliais... C'est une « femme supérieure » c'est-à-dirè bien embêtante, une femme qui lit, dans le texte, Kant, Hegel et Stuart Mill. La science qu'elle a péniblement absorbée et jamais
assimilée lui bouffit le cerveau. Madame Robin, je l'avoue à regret, est une pédante. Elle relarde d'une génération. La pédante, aujourd'hui, est bien démodée...
Cette dame sans frivolité prend le magazine et feuillette les premières pages. Ces pages sont consacrées à la réclame, et la réclame est consacrée exclusivement aux secrets, trucs et artifices qui prétendent retarder la vieillesse, corriger la laideur et embellir la beauté...
Il y en a pour tous les cas, pour tous les âges, pour toutes les parties du corps. Les uns s'attribuent une origine orientale et mystérieuse : Lait des Brahmes, Rosée du harem, Poudre des Bayadères. Les autres se réclament d'Isabeau de Bavière ou de Diane de Poitiers. Tous se vantent d'être « approuvés » par les « sommités médicales », ce qui rassure les clientes craintives et ne compromet personne.
Des images persuasives complètent ce texte prometteur... Des femmes étalent une chevelure énorme, inouïe, océanesque, en l'honneur igénérateurCapillus; d'autres femmes, sous éole de bigoudis perfectionnés, semblent
des reines sauvages couronnées de colimaçons. Une infortunée, chauve comme un fromage, regarde avec amitié la perruque à monture invisible. Une autre infortunée se comprime le nez daiis une espèce de cage à ressort où il se rectifie, le pauvre! Une créature angélique, profite de sa « mentonnière électrique » et de son « bandeau auto-masseur » pour simuler la religieuse en extase. Une jeune mère dévoilant les globes parfaits d'une gorge à toute épreuve, affirme qu'elle a nourri cinq enfants sans altérer la pureté de ses formes...
Madame Robin n'entend point ce langage.
Elle se demande peut-être pourquoi l'on rencontre encore, dans le monde, tant de gens à cheveux gris où sans cheveux, tant de carcasses anguleuses, tant de ventres insolents, tant de nez camards ou crochus, tant de peaux déshonorées par les rougeurs et les rides. Puisqu'il suffit de payer pour être jeune et belle, pourquoi y-a-t-il des femmes riches qui sont laides et vieilles ?
Mais la pensée de madame Robin ne s'attarde pas à résoudre cette énigme. La femme supé-
rieure me demande aigrement : « si j'ai besoin de tout ça... » Je me récrie : « Ah! madame Robin, qu'insinuez-vous? » Et j'ajoute, non sans quelque petite hypocrisie :
— Je suis veuve. Je n'ai pas besoin de plaire, mais peut-être une femme mariée, qui souhaite garder une apparence agréable, serait excusable d'aider, ou de corriger la nature... Les hommes tiennent beaucoup à certaines grâces physiques...
— Après cinq ans de mariage, dit madame Robin, une femme laide ou une femme belle c'est tout pareil... Le mari ne la regarde plus... Tandis que les qualités intellectuelles et morales...
Air connu. Madame Robin pontifie et morigène, et je pense, avec une folle gaieté, .que j'ai rencontré, un soir, M. Robin en compagnie d'une petite femme .qui avait les cheveux teints et un chapeau extravagant...
Madame Robin, si j'étais votre amie intime, je vous dirais : « Célébrons, respectons les qualités intellectuelles et morales! Elles
sont le plus précieux apanage d'une femme.
Pourtant une femme a d'autres apanages qu'elle ne doit pas négliger. Je préfère une belle âme à un joli nez, mais je préfère un joli nez à un nez camard, et moi qui ne suis pas belle, madame Robin, je n'ai pas cet étrange manie de déprécier la beauté...
D Elle vaut par elle-même ; elle prime quelquefois le génie et la vertu au regard de l'amour, le plus injuste des dieux... Hélène n'était pas une très honnête femme. Pourquoi nous émeut-elle plus qu'Andromaque ou Pénélope? Pourquoi madame de Staël, avec son génie, son grand corps et sa figure masculine, était-elle jalouse de cette divine et sournoise pensionnaire : la petite Récamier ?
» C'est pourquoi il faut être indulgent aux pauvres femmes dont la coquetterie crédule s'égare chez les marchands d'artifices et d'illusions. 11 faut avoir pitié des dames qui suivent des régimes torturants pour rester sveltes, qui risquent la névralgie ou l'eczéma pour rester blondes, qui se serrent le nez pour le rendre grec, qui s'empâtent et s'enfarinent le visage
avec l'admirable conviction que « ça ne se voit pas du tout... »
» Ne les imitons pas, épargnons-nous leurs ridicules, mais ne péchons pas par l'excès contraire. Vous vous lavez la figure au savon, madame Robin, vous laissez le vent gercer vos lèvres, vous méprisez le polissoir à ongles ; vous portez des corsets grossiers et des bottines épaisses, non par économie, non par avarice, mais par indifférence... Vous avez tort. Monsieur Robin est un homme pareil aux autres :
il aime les joues et les lèvres douces, la peau parfumée, les jolies mains, les « affiquets » soyeux. Et il cherche ailleurs ce qu'il ne trouve pas chez lui, chez vous...
» II existe une coquetterie honnête et nécessaire, et ce n'est pas pour l'amour du grec qu'un mari embrasse sa femme. Vous savez le grec? Monsieur Robin embrasse la petite blonde oxygénée qui sait tout juste le montmartrois.
» Soyez savante, mais tâchez d'être jolie, même au prix de quelques légers artifices. Il ne s'agit pas de ressembler à la Vénus victorieuse. Aucun rectificateur ne vous ferait un
nez grec. Mais un nez « de fantaisie » peut être aimable... Et ce n'est pas une vanité que de soigner sa peau ou ses cheveux, comme on soigne un larynx enroué ou un estomac indocile.
» Rappelez-vous la pensée profonde, déguisée en spirituelle boutade par madame de Girardin :
« Toute femme qui est laide passé trente ans, n'est qu'une sotte... »
Elles sont parties... La table à thé en déroute, les petites assiettes vides, les fauteuils groupés ou dispersés au hasard des causeries, témoignent que les visites furent nombreuses. Une odeur complexe, qui se souvient de tous les parfums à la mode, imprègne l'atmosphère attiédie du salon. Cela sent la rose et l'œillet, l'ambre et le fauve des fourrures, la violette fanée agonisante aux corsages, la vanille des gâteaux, Tarome délicat du thé. Les lampes, en robe jaune, épandent un demi-jour et le feu croulant n'est plus qu'une braise. rose argentée de cendre. Je suis un peu lasse d'avoir entre-
l)i MADELEINE AU MIROIR
tenu et ranimé la conversation que les arrivées et les départs coupent sans cesse pendant ces réceptions de cinq à sept heures, qui sont une des plus fatigantes parmi tontes les corvées mondaines. Etje m'étends sur le divan, le coude au creux d'un coussin. Henri Delannoy me regarde affectueusement; il demande :
— Vous n'en pouvez plus? Vous êtes exténuée?
— Oui.
— Je vous laisse...
— Non, restez. Je vous traite en vieil ami, et avec vous, je peux me taire — me taire délicieusement!... Racontez-moi des histoires.
— Des potins? On vous en a servi pendant deux heures. J'écoutais ces dames... Elles me rappelaient — sauf le costume — les personnages des revues : chacune apportait son mot, son anecdote, son couplet sur le scandale du jour, le livre du jour, l'homme ou la femme du jour.
— Etje tenais le rôle de la commère?
— Je n'aurais pas osé le dire...
— Trop aimable!... Vous étiez le public...
— Et je m'amusais. Je commentais la pièce, en silence.
— Commentez à voix haute, maintenant.
Il sourit et ses yeux spirituels brillent, d'un
gris presque bleu dans son visage de style Valois, démodé par la moustache pointue et la barbe fine.
— Je pensais, en écoutant ces charmantes personnes réunies autour de vous, que le plus rare de tous les sentiments humains, c'est Tamitié sincère d'une femme pour une autre femme.
— Oh!
— Ces dames parlaient beaucoup de leurs amies, avec cette perfidie candide, cette compassion féroce, cette admirable inconscience qui appartient seulement aux créatures de votre sexe — vous exceptée, bien entendu... — Rappelez-vous des bribes de dialogues : « Elle est bien jolie, Valentine. Et elle paraît si jeune! — N'est-ce pas? Elle est extraordinaire... On ne croirait jamais qu'elle a... — trente-neuf ans! — Non, ma chère: quarante-trois!... — Est-ce possible?... Elle avoue trente-neuf...
tl6 MADELEIXE AU MIROIR
— Trente-neuf ans, ce n'est pas un âge, c'est un plateau où l'on reste longtemps avant de redescendre le mauvais côté de la vie. Certaines femmes s'y installent indéfiniment. Valentine y sera encore l'année prochaine. Maisje connais bien son âge. Nous fûmes amies de pension. C'est-à-dire qu'elleétaît dans les grandes quand j'apprenais à lire... Elle était ma petite mère...
— Comment fait-elle pour se conserver, cette femme-là. Elle a un trucî... — Elle fréquente les académies de beauté. Charlotte aussi est délicieuse.., — Plusjeune,.. elleestau plateau vingt-neuf, celle-là... — Délicieuse, mais elle a tort de teindre ses cheveux. Pourtant, depuis qu'on lui a remis des dents, elle a un sourire qui affole les hommes... — Et Juliette, la voyez-vous encore?,.. — Juliette? C'est mon amie intime. Je la défends toujours... — Qui donc l'attaque?,,. — Des tas de gens... Elle
, possède l'art de se faire des ennemis, ., Mais il
est faux qu'elle ait une si mauvaise conduite...
^"e n'a pas d'amants ! — Jamais qu'un à
, et tant que ça dure, elle est fidèle. Mais
5ait pourquoi elle ne peut retenir aucun
homme... Et la solitude ne convient pas à son tempérament... »
Henri Delannoy mimait à ravir cette saynète symbolique où je^ retrouvais quelques détails pris « sur nature » .
— Franchement, dit-il, quand un homme a entendu une centaine de discours de ce genre, il peut montrer quelque scepticisme sur la faculté qu'ont les femmes d'aimer leurs amies.
J'étais un peu fâchée, et je faisais mon examen de conscience. Ai-je vraiment à me reprocher ces petites trahisons, ces grandes roueries, ce facile et involontaire débinage? Je reconnais que les autres, à cet égard, ne sont pas sans reproches, mais moi-même...
— Remarquez, continue Henri Delannoy, remarquez bien que toutes ces femmes qui se déchirent ne sont pas de méchantes femmes.
Celle qui révèle les secrètes tares, les défauts, les faiblesses de Valentine, de Charlotte ou de Juliette, oubliera instantanément le mal qu'elle a fait. Elle apprendra, un jour, que Valentine lui prête cinq ans de plus que son âge ; que Charlotte attribue sa fraîcheur à un émaillage
ait MADELBISE AU MIROIR
fioûteux; que Juliette rit de ses déconvenues amoureuses — et elle sera tout étonnée ; elle versera des larmes abondantes, avec une vraie douleur. Elle s'écriera : < Pourquoi sont-elles méchanles? Je ne leur ai rien fait... J'étais leur amie!... ■»
» Et la tactique esttoujours la même. Quand un homme veut débiner un autre homme, il s'attaque à son esprit ; il dit : « C'est un crétin > ou : « C'est un bon garçon... » Mais, quand une femme s'attaque à une autre femme, elle vise la figure, comme font les chats. Et c'est bien humiliant pour tout votre sexe, madame, car la plupart des femmes ne supposent pas que leurs rivales puissent avoir d'autres séductions que celles du visage et du corps...
— Cher monsieur, vous exagérez!
— Chère madame, il y avait tout à l'heure dans cette même bergère où je suis assis une ex-belle femme très bien recrépie, qui parlait à votre cousine Colette...
adame La Manégée? Une robe bleue, un
noir, une aigrette?...
'est bien ça... Elle avait dévoré plusieurs
jolies personnes, quand Tinnocente Colette voulut soustraire à son appétit la blonde et tendre beauté de Jeanne Laurent... « Celle-là, du moins, est jolie!... Avouez qu'elle est jolie!... » Madame La Manégée regarda Jeanne Laurent, semblable à une branche de pommier tout en fleur... Elle promena son regard corrosif sur les joues roses, les cheveux de soie brillante, les beaux yeux violets, le corps désirable de cette jeune fille; et, après un court silence, elle répondit avec un accent de triomphe: « Oui... oui... elle est assez jolie, mais bientôt elle sera laide!.,. » Est-ce féroce et féminin, ce mot-là?
— Monsieur, dis-je, vous m'épouvantez.
Vous semblez avoir raison et pourtant mon cœur vous donne tort. J'ai des amies; je les aime ; je ne les dévore pas toutes crues. Je ne voudrais même pas les mordiller...
— Rassurez-vous, madame. Vous n'êtes pas méchante; tout au plus malicieuse, et vous êtes trop occupée, grâce à Dieu, pour vous désennuyer aux dépens du prochain et de la prochaine. Et je crois que vous aimez le bonheur des autres...
— J'essaie de m'en faire un plaisir... Les amies que j'ai choisies, éprouvées, sont des femmes qui voient haut et large, et qui ont assez souffert de la vie pour être indulgentes. Ces amies précieuses, vous ne les connaissez pas; elles ne viennent pas à mon jour; elles préfèrent la causerie familière et sans parade. Elles sont bonnes, dépourvues de jalousie, elles vous convaincraient aisément que l'amitié existe, de femme à femme.
— Quand la femme a un cœur d'honnête homme, répliqua Henri Delannoy.
Des amis qui sont trop riches pour savoir se désennuyer tout seuls m'avaient invitée à leur réveillon : cent francs par tête, dans un restaurant à tziganes, dans la cohue des snobs, des mondaines et des demi-mondaines. J'ai décliné l'invitation... Je passerai cette veillée de Noël chez moi, entre mon fils et ma fille.
Pour mes enfants, pour eux seuls, j'ai commandé un joli dîner; j'ai fleuri la table et j'ai mis cette robe légère et pâle dont ils aiment le rose amorti. Pour eux seuls j'ai fait allumer toutes les bougies dans les girandoles du salon, et nous voici, heureux d'être ensemble, cœur à
cœur, petit groupe familial, incomplet, hélas! mais si heureusement serré, si chaud, si fort contre la vie.
Annette, vêtue de blanc, ses doux cheveux châtain clair tordus autour de sa tête, ma délicate et malicieuse Annette est au piano. Elle chante :
Trois anges sont venus ce soir M'apporter de bien belles choses, L'un d'eux portait un encensoir, L'autre avait un bouquet de roses...
Sa voix garde encore le son de cristal, le timbre d'argent, la froide pureté de Tenfance. C'est une voix sans sexe, pas plus colorée que la rosée du matin sur les lis, une voix qui n'a jamais sangloté dans la douleur et gémi dans l'amour, une voix intacte, si véritablement virginale qu'elle doit monter là-haut, jusqu'aux anges.
Et le troisième avait en main Une robe toute fleurie De perles d'or et de jasmins Comme en a madame Marie...
Jean, roulé sur le tapis, à mes pieds, se re-
dresse. Il reprend le refrain de ce Noël d'Augusta Holmes que je chantais à son âge, et qui me plaît encore par son charme facile :
Noël ! Noël 1 Nous venons du ciel, T'apporter ce que tu désires.
Chères voix unies ! Elles s'associaient si parfaitement Tan dernier, et depuis quelques mois, celle de mon fils change, devient inégale et parfois un peu rauque. L'adolescence désaccorde l'instrument miraculeux et gâte les hautes notes célestes de la voix claire, innocente, glacée, du petit garçon. Les femmes conservent quelquefois, toute leur vie, leur voix de fillette, à peine un peu baissée, à peine altérée, mais dès la seizième année on pressent la voix grave de l'homme, la voix qui commandera et peut-être mentira, celle qui dira : « Je veux », celle qui dira : « J'aime... » et que les femmes aimeront... Et je songe que la voix enfantine de nos fils n'appartient qu'à nous, les mères, qu'elle reste, dans notre mémoire, comme restent, dans nos trésors secrets, dans
nos reliques, les premières boucles blondes coupées sur les têtes qui bruniront. Et cette pensée me donne un étrange et mélancolique plaisir où il y a de l'orgueil, de la tendresse et peut-être de la jalousie...
Mes enfants chantent et leur chant me berce, moi qui les ai bercés. Je suis doucement lasse et, à force de regarder le feu, il me semble que je m'endors. Des souvenirs confus émergent de ma rêverie.
Trois anges sont venus ce soir.
Annette et Jean — Annette surtout — attendent ces beaux anges de la jeunesse, chargés de mystérieux présents, et que nous nommons des noms les plus doux : espérance, gloire, amour. Les petits chérubins, porteurs de jouets, ont voleté pendant bien des nuits de Noël, sur les rideaux de leurs lits et dans leurs songes puérils. Maintenant, la troupe de ces anges gamins s'est éloignée ; et les autres, les grands anges splendides et redoutables vont venir...
Ils sont venus pour moi, avec leurs présents dont ma vie s'est enrichie. Et je les revois,
tous mes anciens Noëls, passer comme des follets dans la flamme et Tombre du foyer qui m'éblouit, comme d'invisibles fantômes balances sur les ondes de la musique.
Les premiers ressemblent à de petits enfants et ils vont par rang de taille, en échelle, les uns derrière les autres, tels les babies anglais qui défilent dans les albums de Christmas.
Leurs figures sont toutes pareilles, car Tenfant de trois ans, l'enfant de quatre ans, l'enfant de cinq ans, diffèrent par d'insensibles détails. Ils tiennent des poupées aux cheveux d'étoupe, des balles multicolores, des cerceaux, des volants emplumés. Leur robe est blanche et brillante comme le sucre, leurs joues sont frottées de confiture et leur auréole couleur de miel est posée de travers comme le chapeau de paille d'une petite fille qui a couru trop vite.
Ils passent et s'évanouissent dans le noir de la cheminée. D'autres paraissent. Ils ont de dix à quatorze ans, et des façons d'écoliers. Leurs corps grêles ont perdu la rondeur et le potelé de l'enfance. Leurs bras et leurs jambes, longs et maigres, sont un peu comiques. Ils ont des
doigts tachés d'encre, et des couronnes en laurier de papier vert comme s'ils revenaient d'une distribution de prix.
Leur petit cœur capricieux et froissé se révèle dans leurs yeux plus timides. Pauvres anges de Tâge ingrat, les moins aimés de tous, emportez vos présents, les épouvantables étrennes utiles, qu'inventa le zèle des parents. Emportez vos boîtes de compas et de couleurs, vos plumiers et vos cartables, et les Exercices de Czerny reliés en rouge et or par les soins d'un oncle qui n'a jamais, jamais aimé les enfants.
Venez, Noëls charmants de la quinzième à la dix-septième année ! Anges sveltes comme des jeunes filles, anges rieurs et rêveurs, vous portez un bouquet de muguet pour ma première robe de bal, la première lettre d'amour que je reçus d'un petit ami de mon âge, et l'anneau orné d'une perle, que mon fiancé m'offrit, un soir de Noël, au chant des cloches.
Et vous, Noêls tristes ou joyeux, Noëls qui marquez chaque année déclinante de ma vie de femme, passez en silence... Je ne regarde pas
sans larmes celui qui détourne la tête et, vêtu d'un deuil éternel, s'en va, ses ailes sombres repliées. Je souris à celui qui lève un front grave et courageux, qui tient sur sa poitrine un enfant nouveau-né, trésor fragile, et me dit : « Je te rends ce que tu as perdu. Remets les rubans bleus pavillon de joie, à la flèche du berceau vide. »
- Passe, toi aussi, ange souriant et troublé, amour qui s'ignore, avec tes gerbes de roses dont les épines déchirèrent mon cœur. Passe, ange muet de l'oubli, avec ton sablier lourd de cendre...
Ils ont tous passé... Et celui de cette année n'est pas venu. Sans doute, il n'y a plus de Noël pour moi. Ma jeunesse mûrissante sent déjà le frisson qui précède le crépuscule en septembre.
Mais, de la flamme dansante, un être mystérieux s'élève. Il est plus grand que tous les autres, et la beauté pathétique de son visage voilé ressemble à l'automne. Il tient, dans ses mains, un flambeau qui brûle comme une âme et une rose mûre dont le parfum me fait défaillir.
Je veux l'interroger : « Qui es-tu... Que m'apportes-tu?... Est-ce toi qu'on appelle le dernier amour, le plus beau de tous, le plus terrible, celui qui demande aux femmes la libation des larmes suprêmes, et s'assied sur la tombe scellée de leur jeunesse? Si tu es celui-là, ne t'arrête pas dans ma maison; ne me touche pas; j'ai peur de ton feu qui consume les veines, de tes parfums dont on meurt... »
Il sourit sous son voile, et la rose jetée s'effeuille sur mes genoux... Je tressaille et je m'éveille...
Annette chante :
Noël I Noël I Nous venons du ciel T'apporter ce que tu désires.
Oh! Mrs Pankhurst, respectable dame, et VOUS, miss Christabel Pankhurst, gloire des suffragettes anglaises, qu'avez-vous fait?... Je rougis pour vous. Suivies de plusieurs centaines de dames vociférantes, qui cachaient dans leurs réticules des pierres et des marteaux, vous êtes allées devant la maison de Mr. Asquith, votre vieil ennemi, et vous avez brisé les vitres de ses fenêtres. Puis, animées d'une sainte fureur, vous et vos acolytes avez mis en pièces et en éclats les vitrines des banques et des magasins du Strand et de Régent Street. Un policeman à cheval, appelé par
ce grand fracas de vitres, a été entouré, harponné, désarçonné, houspillé, nouvel Orphée aux mains des Ménades du Suffrage !
Et d'autres policemen, innombrables, sont accourus, et leur face placide, couleur de jambon sous la visière du casque en cuir bouilli, exprimait une indignation où il y avait de la pudeur offensée ! Car tout Anglais, même policeman, souffre dans sa pudeur quand des dames anglaises commettent des actes impropres. Aussi vous a-t-on fourrées au bloc, un peu rudement, Mrs Pankhurst, et vous, blonde Christabel, et deux cents de vos amies ! Et maintenant, les juges à perruques blanches, gardiens des traditions, dépourvus de vaine sentimentalité, vous infligent des mois de prison avec hard labour. Le proverbe a raison :
Qui casse les verres les paie !
Miss Christabel Pankhurst, je vous revois, telle que je vous ai aperçue. Tan dernier, dans votre office de Clement's Inn. Je revois la maison triste et noire, le vestibule tapissé d'affiches qui annoncent, en lettres démesurées, les meetings de la semaine. Et tous les papiers
épars sur la table — Votes for women — et les gentilles dactylographes qui avaient des blouses blanches, des cravates violettes et des tabliers verts — aux trois couleurs du Parti !
Violet, blanc et vert ! Les petits ouvrages de dames, exposés et mis en vente, au bénéfice de la cause, répétaient ces trois couleurs.
Vous-même, miss Christabel, vous étiez vêtue de vert et de violet, mais je ne doutai pas un instant de votre sexe, car vous êtes une jolie fille, fraîche et blonde, à qui ces trois couleurs sacrées des suffragettes vont parfaitement bien ! Votre petit nez drôle me plut, et vos yeux intelligents qui regardent bien en face, sans peur, les gens, les choses et les idées !
On m'expliqua que vous étiez avocate, — ou que vous pourriez l'être, et que vous aviez plus de diplômes que Mr. Asquith. Arrêtée, après un meeting, à Trafalgar square, vous aviez plaidé votre cause splendidement, à la barbe des juges et des témoins, parmi lesquels se trouvaient M. Lloyd George, chancelier de l'Échiquier, et Mr. Herbert Gladstone.
Je manifestai quelque surprise à cause des
moyens violents que vous employez pour servir une cause qui, en elle-même, est très juste et pour présenter des revendications relativement modérées. Vous réclamez le droit de suffrage, restreint aux femmes qui sont propriétaires et chefs de famille. Et beaucoup d'Anglais raisonnables vous approuveraient si vous n'aviez pas cette fâcheuse manie de casser les vitres !
A mes observations, exposées dans un langage franco-anglais plutôt comique, vous répondîtes :
— Il faut tenir compte du caractère et du tempérament de chaque peuple ! Nos gens de Londres adorent les fanfares, les couleurs éclatantes et les costumes excentriques, qui font un contraste amusant avec la tristesse grise 'des villes et du ciel, avec la gravité impassible que chacun affecte en particulier. Voyez l'immense succès de l'Armée du Salut! Sans le tintamarre et les cavalcades, sans les processions et les émeutes, est-ce que le peuple, et l'étranger, et vous-même, sceptique Française, connaîtriez les suffragettes?...
Et miss Christabel ajouta qu'en France, les moyens de propagande devaient être tout différents, et elle me demanda si j'aurais le courage de parcourir l'avenue de l'Opéra habillée de vert, de violet et de blanc, parée d'une broche en émail, et portant, sur une écharpe, ces mots fatidiques imprimés : « Le vote pour les femmes ! » A quoi je répondis que j'aimerais mieux ne jamais voter... Et miss Christabel me méprisa.
Le lendemain, je la revis à Queen's hall, qui est une salle de concert. Sur la scène, devant le grand orgue, on avait disposé un vaste paravent vert, barré par une affiche gigantesque, et devant le paravent il y avait treize dames assises, en robe blanche, avec l'écharpe aux trois couleurs en sautoir, et ces treize dames portaient chacune un drapeau et une pancarte où était inscrit le nom d'un quartier de Londres. L'une représentait Battersea, l'autre Clapham, etc. Et c'était un spectacle édifiant! Miss Christabel fit un discours avec un brio inouï; elle dit des choses très sensées, mais, sur la fin, tout se gâta : elle annonça
que, si Mr. Asquith continuait de refuser l'entrée du Parlement aux délégations des citoyennes britanniques, on ferait une agitation croissante et Ton flanquerait Mr. Asquith en Tair (sic).
Et puis Ton raconta le martyre des suffragettes emprisonnées, confondues avec les voleuses et les criminelles, et comment, pour obtenir le régime des détenus politiques, elles avaient fait la « grève de la faim » , et comment, pour les sauver, des médecins de la prison avaient dû glisser des sondes dans leurs œsophages, ou leur pincer le nez, pour introduire la bouillie administrative jusqu'au fond de leur gosier... Horrible histoire !
Et je compris que le mouvement des suffragettes avait un double caractère pratique et mystique, que c'est à la fois une affaire et une religion, et que Ton trouve, dans l'armée féminine, des personnes au sens rassis et des exaltées, des Polyeuctes en jupons, enivrées par l'idée du martyre et prêtes à renverser les idoles et les ministères.
Mais, si le peuple anglais s'est intéressé aux
excentricités de ces dames, il commence à trouver qu'elles exagèrent. Et je crains que Mrs. Pankhurst et sa suite n'aient réussi à compromettre une cause dont le succès paraissait certain.
Cependant, leur violence n'est pas sans excuse, et je retrouve, parmi les papiers dont elles m'accablèrent, un document que je traduis sans en pouvoir rendre le caractère gravement humoristique. C'est une lettre de M. T. D. Benson sur les Suffragettes et leur méthode.
« Ayant été malade, déclare ce gentleman, j'ai eu quelque loisir ces dernières semaines, et j'ai fait une étude historique pour comparer la manière correcte des hommes qui conquirent autrefois leurs franchises avec les procédés illégaux qu'emploient les femmes.
» Les hommes restaient parfaitement constitutionnels, dans leur agitation. J'ai trouvé qu'à Bristol, ils avaient seulement brûlé l'Hôtel de ville, la douane, l'évêché, trois prisons et plus de quarante maisons particulières et qu'ils
avaient fait cela d'une manière parfaitement respectable et constitutionnelle. Quantité d'incendies légaux furent allumés dans les environs de Bedford, Cambridge, Canterbury et Devizes. Quatre hommes furent pendus avec respectabilité à Bristol et trois à Nottingham. L'évêque de LichBeld fut presque tué et l'archevêque de Canterbury, blessé, échappa difficilement aux insultes d'une populace furieuse. Les Galles se révoltèrent et neuf hommes furent condamnés à mort. A Londres, Bradford, York, Sheffield, Liverpool, etc., de nombreuses et terribles condamnations à la servitude pénale furent prononcées.
» De cette sorte, les hommes donnèrent un splendide exemple des méthodes constitutionnelles en s'agitant pour leurs franchises. Je pense que nous sommes bien qualifiés pour engager les femmes à suivre notre exemple, à être, comme nous fûmes, respectables et paisibles dans leurs procédés, et ainsi elles auront notre sympathie et notre aide.
Signé : t. d. bensox.
Et je me dis que Ton ne fait pas d'omelettes sans casser des œufs et des révolutions sans casser des vitres. Mais fût-il opportun, fût-il légitime, le geste des suffragettes n'est pas beau parce qu'il n'est pas féminin.
Mon amie Suzanne de Rouvre, dont les charmants petits tableaux sont Torgueil des collections et des musées, a épousé. Tannée dernière l'illustre romancier François Mérignan. Et voilà un joli ménage d'amour. Le mariage entre artistes est, dit-on, une aventure périlleuse, mais Suzanne et François peuvent le risquer. Libres tous deux, parvenus à cet âge qui n'est plus celui de la violence mais qui est encore celui de la passion, ils trouvaient l'un en l'autre ce que l'amitié a de meilleur et ce que l'amour a de plus beau. Le mariage célébré, sans pompe et sans réclame, ils disparurent.
Depuis quinze jours, ils sont rentrés à Paris et j'ai eu la première visite de Suzanne .
— Bénissez la vie, lui dis-je, quand elle m'eut raconté son bonheur, mais une joie trop parfaite a je ne sais quoi d'effrayant. Offrez donc un sacrifice aux dieux ennemis; le soir, par exemple, en traversant la Seine, penchez-vous sur le parapet et jetez votre plus belle bague à la rivière...
Je plaisantais. Suzanne soupira. Dans la pénombre du salon, avant l'heure des lampes, je ne voyais d'elle que sa pâleur blonde entre le chapeau noir et le manteau noir, et, sur la molle zibeline du manchon, une petite main nue, brillante de pierreries.
— Je n'ai pas besoin de jeter dans l'eau une de ces bagues, qui toutes me sont chères parce qu'elles me viennent toutes de François. J'ai ma part de chagrin. Je paie ma rançon... Oh! c'est une bien sotte histoire, Madeleine, et une autre amie que vous me trouverait fort ridicule. Je suis jalouse...
Je me récriai.
Alors, elle acheva sa confession :
— Vous savez, Madeleine, comment j'ai connu François et que nos esprits attirèrent, de loin, par une irrésistible sympathie. François, qui voyage sans cesse, ne m'avait jamais vue, mais il avait acheté plusieurs de mes tableaux et il aimait cette sorte de tendresse triste qui enveloppe comme une atmosphère d'automne les êtres et les choses que je peins.
J'avais lu tous ses livres, je savais par cœur ses poèmes. Dans la retraite stricte où je me confinais, je regrettais de ne pas l'avoir pour ami. Je devinais son âme délicate et cette grâce caressante qui n'exclut pas l'énergie.
J'essayais donc de m'imaginer la vie de François à travers ses livres et je défaisais et refaisais en sens inverse les transpositions littéraires; je démêlais la part d'expérience personnelle dans une œuvre toute tramée de souvenirs et qui a l'accent d'une confidence. Ainsi, regardant François Mérignan dans son rôle d'amoureux, je découvrais toujours quelque raison nouvelle de l'aimer. Il était tellement, par ses qualités exquises, par ses défauts même, l'homme le mieux fait pour contenter mon cœur !
» Je le vis, enfin, et je ne fus pas déçue.
François représentait l'accord exceptionnel du caractère et du talent; je l'avais vu dans ses beaux livres comme en un miroir fidèle.
» Nous fûmes amis, amants, époux, si rajeunis par notre félicité que nous ne comptions plus nos années. En vain, l'ombre du passé était-elle déjà longue sur notre chemin. Les amours anciennes de François, qui étaient la substance de ses ouvrages, ne m'attristaient pas, puisqu'elles m'avaient enseigné le secret de sa sensibilité. Détachées de lui, comme des fruits mûrs, elles vivaient à part, dans ses livres, et continuaient d'enchanter des êtres innombrables ; mais il avait épuisé, en les exprimant, toute leur puissance d'émotion, car un sentiment exprimé dans une œuvre d'art cesse d'exister dans l'âme de l'auteur, et c'est en ce sens que j'interprète le mot de Goethe : « Poésie, c'est délivrance. »
» François m'en parlait très librement, sans fausse délicatesse, non par fatuité, certes, mais par un grand désir de se montrer à moi tout entier, à toutes les époques de sa vie. En res-
suscitant notre passé, nous en faisions un trésor commun. Je n'avais pas grand'chose à dire, car ma jeunesse austère s'est écoulée à la campagne et dans mon atelier. Mes amours ont été des amours sans péripéties romanesques et dont la cendre m'est bien légère. Une pudeur sentimentale me' rendait désagréable le souvenir de ces aventures innocentes. Je préférais évoquer les images successives de François, enfant et jeune homme, obscur et pauvre, et ces images s'associaient toujours à des fantômes féminins que je reconnaissais pour les avoir vus dans les livres de mon mari. Cependant, je ne souffrais pas. Je me disais : « Il n'y a qu'une réalité : nous et notre amour. Le reste est littérature. »
» Je vous ai mal dit ce que fut notre vie à deux, ce voyage nuptial, cette longue fête brûlante... François, peut-être, trouverait les mots qui conviennent... Moi, je ne peux pas... Il me semble que j'ai rêvé tout éveillée, pendant des semaines, comme on croit rêver dans la douce lassitude qui suit l'étreinte.
» Mon amour pudique, mon amour qui était, au début, une espèce d'amitié exaltée jusqu'au sublime, a sans doute changé, pendant ces jours et ces nuits, par une évolution dont je n'avais pas conscience. Oh! je ne songeais guère aux livres de François. Je l'isolais de son art et de sa gloire. Il était seulement l'homme que j'aimais avec folie. Avant de regagner Paris, nous fîmes un séjour en Provence, dans une bastide que François avait achetée lorsqu'il écrivit : Juliette aux yeux bleus. J'avais oublié ce roman et tous les autres. François se divertit beaucoup à me montrer les cadres et les décors d'un livre célèbre, et à contrôler ses impressions par les miennes. J'y prenais un intérêt un peu forcé et languissant. Un jour, comme nous allions du Lavandou à la Croix-de-Cavalaire, il fit arrêter la voiture devant une auberge isolée, parmi les mimosas, au bord de la mer.
» — Regarde, me dit-il. C'est là que j'ai conçu la première idée du livre. Juliette était, de son vrai nom, Julie, et elle habitait Toulon. Elle arrivait par le train du soir, quand son
possesseur officiel était en tournée... Nous étions un couple de gosses : quarante-cinq ans, à nous deux!... Ah! les jolis yeux quelle avait, la mâtine... »
» Il parlait d'un ton détaché, comme il eût parlé d'une aventure arrivée à un camarade. Pourquoi mon sang monta-t-il à mon visage? Je rougis comme sous une injure, puis je devins pâle et mes genoux tremblèrent. Je me plaignis d'un vague malaise, ce qui rompit le fil de l'entretien, et nous revînmes à la maison.
» Le soir, quand François fut endormi, j'allai chercher Juliette aux yeux bleus et je feuilletai ce livre. Je crus le lire pour la première fois. Quel sens nouveau prenait cette historiette banale dont un grand écrivain avait fait un chef-d'œuvre ? Je me rappelai alors, un à un, tous les romans où il avait concentré, ainsi qu'une essence précieuse dans un cristal éternel, des émotions, des sensations qui ne venaient pas de moi. Je me rappelai des portraits de femmes, tracés d'après nature, avec quelques détails voluptueux qui me firent
mal... Et des phrases d'amour qui n'avaient pas été inventées!... La réalité tout à coup crevait la littérature. Je voyais ma beauté bientôt meurtrie, les tempes grisonnantes de François, et, entre nous, l'épouvantable abîme des années défuntes.
» Je songeai que le François d'aujourd'hui est glorieux, riche, envié par les hommes, souhaité par les femmes, et qu'il m'appartient! Il vit, avec moi, l'été splendide de sa vie... Mais je n'ai pas eu sa jeunesse!
» D'autres femmes l'ont aimé, pauvre et inconnu. Je suis jalouse de ces femmes. Elles n'existent plus dans son cœur, elles existent dans ses livres. Je suis jalouse de ces mortes, jalouse de ces fantômes, jalouse de cette Julie qui venait de Toulon à Cavalaire par le train du soir. Ils avaient quarante-cinq ans à eux deux! Hélas!
» Pourquoi suis-je ainsi, pourquoi le passé de François, qui me le fit aimer à travers son oeuvre, m'inspire-t-il à présent une espèce de haine — ce désir effréné de l'anéantir dans la mémoire de mon mari? François est plus
indifférent que moi-même à ces choses qui me torturent. Je ne lui en parle jamais la première. Il m'en parle encore naïvement, comme naguère, quand il y avait de l'amitié dans mon amour.
» Et je l'écoute, et je me tais, parce que je suis trop fière pour avouer ma faiblesse, trop juste pour attrister François, trop prudente pour diminuer cette confiance, cette liberté de camarade, qui est un élément de son bonheur, qui lui fait dire :
» — C'est délicieux d'aimer une femme intelligente qui peut entendre et qui comprend tout... »
» Intelligente!... L'amour, à un certain degré, n'est plus intelligent, ni sage. C'est un instinct irrésistible de possession qui veut absorber la créature chérie, dans le présent et l'avenir — dans le passé aussi. Mais ce passé échappe à cette prise furieuse. Dieu même ne peut rien sur le passé...
La voix de Suzanne se brisa. Je tâchai de la consoler avec des paroles raisonnables
qu'elle n'entendait pas. Puis je me tus, et dans l'ombre crépusculaire, longtemps, avec un vaine pitié, je regardai pleurer la femme
heureuse.
Je suis allée voir madame Robin, ma savante et grincheuse amie, et chez elle j'ai trouvé Colette. Quel contraste! Taustère madame Robin, osseuse et un peu moustachue, engoncée dans une robe grisâtre, que tendait un jupon d'alpaga, et la fringante Colette toute bruissante de taffetas marron, coiffée d'un bizarre petit chapeau où se hérissait une aigrette.
Ces deux créatures qui ne semblent pas appartenir à la même espèce féminine, qui se méconnaissent jusqu'à l'injustice, cette haquenée et cette oiselle, par extraordinaire,
étaient du même avis. Elles disaient du. mal des hommes.
Je ne crois pas que Colette et madame Robin aient des griefs contre cette engeance portebarbe et porte-culottes. Elles n'ont jamais été séduites, trahies, abandonnées, battues par aucun des fils d'Adam, comme il arrive pour tant de malheureuses. Colette et madame Robin sont des privilégiées, et, si elles disent du mal des hommes, c'est sans intérêt égoïste, sans rancune personnelle, pour rien, pour le plaisir — comme certains hommes se plaisent à dire du mal des femmes. Pourquoi les êtres du même sexe, quand ils sont réunis, éprouvent-ils ce besoin d critiquer ces êtres du sexe opposé? Est-ce une tradition, un rite aussi ancien que l'humanité? Est-ce une bravade, est-ce une sorte de compensation à des complaisances et à des faiblesses secrètes, est-ce une coquetterie et un jeu? C'est un peu de tout cela.
Colette était la plus acharnée. Il fallait l'entendre vitupérer contre l'égoïsme dégoûtant et la brutalité des mâles. L'indignation allumait un reflet de phosphore dans ses jolis yeux de
chatte et faisait vibrer chaque brin de l'aigrette sur le toquet de paille bleue. Je m'informai des causes de cette fureur.
— Je suis venue, dit Colette, par le Métropolitain, et le compartiment où je suis montéer était plein d'hommes. C'est-à-dire qu'une douzaine de femmes, au plus, étaient parsemées, écrasées, disparues parmi la masse des hommes de tout âge et de toute condition.
Trois seulement étaient assises ; les autres- se tenaient debout, supportant la trépidation du train, les secousses des arrêts, les chocs les plus pénibles et les contacts les plus désobligeants. Moi-même, qui ne suis pas grande, j'étouffais entre le large dos d'un colosse et le bedon d'un obèse. Je sentais le coude d'un vieillard maigre qui pointait durement entre mes omoplates, cependant qu'un petit jeune homme cherchait furtivement à mesurer le contour de mes hanches. Accrochée à Tappui de cuivre, j'oscillais, et cela me faisait très mal, parce que j'ai aujourd'hui de ravissantes bottines aux talons très hauts ; à tout moment, je perdais mon équilibre, ce qui était fort désa-
gréable pour le monsieur bedonnant et fort agréable, je crois, pour Tinsolent petit jeune homme.
» Je regardais les autres femmes, pauvres victimes de la goujaterie masculine ! Elles me regardaient, et nos regards exprimaient la même pensée :
» — Ces hommes, quelles brutes ! »
» Et je me rappelais ce que ma grand'mère contait des hommes de sa jeunesse, de ces beaux du second Empire, qui n'étaient ni meilleurs, ni plus honnêtes, ni moins égoïstes que nos contemporains, mais qui étaient supportables et même charmants, parce qu'ils étaient bien élevés. Ils pratiquaient cette galanterie française qui simule si bien le respect qu'elle suffit souvent à le remplacer. Ils n'auraient jamais passé devant une femme ; ils ne fussent jamais restés assis quand une femme était debout. Tandis qu'aujourd'hui...
— Les hommes sont des brutes, dit madame Robin.
— C'est vrai, dis-je, qu'ils sont moins galants que leurs grands-pères et peut-être
moins bien élevés. Ils ont perdu ces manières exquises dont Colette dit fort bien qu'elles simulent le respect. Cependant, prenez garde que les femmes aussi aient changé depuis quarante ans, et pas toujours à leur avantage.
» Autrefois, les femmes exigeaient les plus grands égards, et, pour légitimer cette exigence, elles marquaient jusqu'à l'exagération qu'elles étaient différentes des hommes. Elles évitaient les exercices violents qui contredisent la légende de notre faiblesse, et les propos libres ou familiers qui donnent à l'interlocuteur masculin l'illusion qu'il cause avec un camarade. Elles restaient, en toutes circonstances, cette créature un peu factice et si prestigieuse : la Dame!
» Maintenant, la Dame est surannée. Il n'y a plus que des « petites femmes ». Même vertueuse, même timorée, la bourgeoise de Paris prend, malgré elle, l'allure et le genre « petite femme » . Jupe courte, veston collant, chapeau hardi, regard direct, ton cavalier, voici la camarade de l'homme, mieux encore : son copain. On ne se gêne pas avec son copain, et
rhomme, qui déteste se gêner, s'abandonne avec candeur à cet égoïsme que vous appelez goujaterie. Et, si, par hasard, un bon garçon, un naïf, qui a été bien dressé par une maman à la vieille mode, s'avise de céder sa place à une femme dans le Métro ou dans un tramway, les trois quarts du temps, la femme le remercie à peine.
» Colette, les hommes sont ce que nous voulons qu'ils soient.
» Leur égoïsme est compensé par le nôtre.
Quand ils sont doux et conciliants, nous abusons de leur bénévolence que nous appelons de la faiblesse. Nous leur imposons notre caquetage, nos caprices enfantins, nos volontés sournoises, notre entêtement serein, nos larmes habiles. Nous n'avons pas que des vertus, Colette, et que des grâces!... Les deux sexes se valent, mon amie. Chacun contient le meilleur et le pire.
» Les hommes qui vous ont laissée debout, vous, faible et délicate, ont manqué de générosité. Mais vous, Colette, pourquoi portez-vous, à votre chapeau, ces deux épingles démesurées.
si dangereuses pour les yeux de vos voisins?
Colette rougit, et madame Robin s'écria très aigrement :
— Vous êtes bien indulgente pour les hommes, madame Mirande! Vous ont-iis fait tant de bien?
— Du bien et du mal que je leur ai rendu sans doute... J'aurais le droit de me plaindre d'eux, si je consentais à certaines rancunes... Aujourd'hui, je ne veux me souvenir que des exemples de bonté et de dévouement masculins...
— Et pourquoi aujourd'hui?
— Parce que j'ai lu le compte rendu trop bref et si émouvant du Titanic. Il y avait sur ce paquebot des milliardaires et des femmes de chambre : les milliardaires sont morts ; les femmes de chambre ont été sauvées. Les hommes représentaient pourtant une valeur sociale, une force, une puissance très supérieures; ils pouvaient être utiles à leur pays plus qu'une jolie femme, une enfant fragile, une pauvre domestique. Et pourtant, ils sont morts. Malgré la révolte de l'instinct, et la panique, et les appels désespérés qui arrivaient
lo6 MADELEINE AU MIROIR
vers eux, des chaloupes toutes chargées d'épouses, de mères, de sœurs, de filles éperdues, ils ont respecté le vieux pacte d'honneur chevaleresque et chrétien ; ils ont cédé la place, cédé la chance suprême du salut, aux femmes, aux enfants, à la faiblesse sacrée.
Si, au Bazar de la Charité, quelques hommes déshonorèrent l'Homme, les passagers du Titanic ont montré, magnifiquement, ce que peut être l'héroïsme masculin, le plus rare, celui qui n'agit pas, mais qui renonce, et qui suppose la plus difficile victoire remportée sur l'instinct par la raison disciplinée. Il est beau de se jeter au-devant des canons; il est plus beau de périr immobile à son poste, sans ivresse et sans vertige, lentement...
LES « MAUVAISES PAYEUSES ))
— Et voilà, dit la petite couturière, voilà ma facture que j'apporte, avec cent mille excuses... Oh! chez une autre dame, je n'oserais pas. II y a des personnes si drôles, des personnes qui se croient offensées parce qu'on leur demande, bien poliment, l'argent qu'elles doivent !... C'est embêtant de réclamer, et puis c'est risqué : neuf fois sur dix, on perd la clientèle... Mais, quand y faut, y faut! Le propriétaire, il n'attend pas, et les billets, si on les proteste, c'est la mort d'une maison, s'pas?... »
Je la regarde, cette vraie Parigote, ce grillon de l'asphalte, toute noire et vive, et pas plus
haute que çal... Je connais son toupet, son bagout, son énergie et sa gentillesse. Plus courageuse qu'un homme, elle a fondé, sans le sou, une « maison de couture » où elle tient le premier rôle et quelquefois tous les rôles, où elle est, dans les mauvais moments, à elle toute seule, la patronne, la coupeuse, l'essayeuse, la vendeuse, lajupière, lacorsagière, Tapprentie et le trottin.
Quand Touvrage donne, elle a des ouvrières, « mais les ouvrières d'aujourd'hui, madame, c'est des saboteuses que le gouvernement protège contre la patronne infortunée et qui, pour un oui, un non ou un zut, plantent l'aiguille sur la pelote et s'en vont. Que la « singesse » se débrouille avec les commandes. Alors, la « singesse » passe les nuits. Mais le gouvernement s'en fiche! Il ne protège pas les patronnes... »
Ainsi parle, et plus vertement, ce petit bout de femme qui a le mystérieux génie du chiffon, et qui, si la chance la favorise, sera peut-être, un jour, l'égale des Margaine et des Paquin.
Il lui manque le commanditaire, mais le génie, assurément, elle Ta. Elle fait chanter les cou-
LES a MAUVAISES PAYEUSES )) 159
leurs, elle sait perdre et retrouver la ligne, elle n'a pas sa pareille pour les « arrangements ».
— On a bien des ennuis avec les ouvrières, mais on en a d'autres avec les clientes, que je disais... Vrai, les dames ne sont pas toujours raisonnables.
y> J'en connais une qui vient chez moi :
» — Christine, qu'elle me dit, est-ce que vous pouvez me faire une robe neuve avec deux vieilles robes? J'ai mangé ma pension. Je suis endettée, et mon mari est d'un serré!... Je ne veux pas dépenser un centime, excepté la façon . bien entendu. »
» — Madame, que je dis, envoyez toujours le paquet, on verra.
» Elle envoie le paquet. H y a deux robes, une qui est bonne mais sale, l'autre qui est fraîche, mais déchirée. Alors, je défais le tout; j'envoie la bonne étoffe sale au dégraisseur, les dentelles abîmées à la dentellière, et je paie les deux notes, naturellement. Le satin manque. Je vas le rassortir,,. Il en faut du beau, qui est cher, pour avoir la nuance. Et puis la doublure à changer et un tas de chichis de mousseline
de soie... Je paie les fournitures, et ça fait une robe bien gentille, mais qui coûte presque aussi cher qu'une neuve. Je Tai dit à la dame qui n'a jamais pu comprendre... Les dames sont enragées pour ces combinaisons-là. Elles s'imaginent que c'est économique, et ça leur permet d'épater leur mari... « Tu vois, mon ami, je n'ai rien commandé pour la demi-saison. Tu as une petite femme bien raisonnable... » Oh! là, là!...
)) Un mois après, la dame revient. Il lui faut deux robes pour un mariage, une décolletée, une montante. Je fournis tout, et le manteau avec, et trois écharpes et deux jupons. Un mois passe encore. C'est le printemps... La dame étouffe dans son velours qui miroite ; ses fourrures lui semblent pelées. Elle veut se remettre à neuf, comme un jardin. Et je fais une petite robe de cachemire bleu marine, une petite robe de taffetas mordoré, un « intérieur » en charmeuse... Juin arrive. Madame commande une robe en broderie anglaise... Mais moi, timidement, je parle de ma note... Tiens! je ne suis pas un grand couturier, moi! Je
LES « MAUVAISES PAYEUSES )) 161
n'ai pas d'avances... Si je travaille à façon, si je suis arrangeante, si je retape le vieux pour en faire du neuf, si j'ai des prix modestes comme mon installation, c'est que je ne suis pas riche et que je vis au jour le jour. Les dames intelligentes sentent bien tout ça, mais il y a des chipies...
> Oh! la tête qu'elle fait, ma cliente!
» — C'est bien, c'est bien... Vous avez peur de n'être pas payée?... Envoyez la facture demain, ou lundi, ou mercredi de l'autre semaine, le matin de préférence...
» Parbleu, le mari n'est pas à la maison, le matin... J'envoie la note, une fois, deux fois, trois fois. La première fois, madame est sortie. La seconde fois, madame est malade. La troisième fois, madame daigne se déranger, et elle colle à mon ouvrière un riche acompte de quatre-vingts francs, sur une facture de treize cent cinquante !
» Je repique en juillet, au moment du terme... Madame est aux bains de mer. Elle promène sur la plage la robe de taffetas, la robe de voile, la robe de mousseline que j'ai payées
et confectionnées... Elle fait des manières, au casino, avec le fourreau de dentelle rebrodée qui est mon triomphe. Et, quand une personne lui tourne un compliment et demande d*où vient cet amour de robe, la madame répond :
« C'est Doucet... C'est Callot... » Et jamais, jamais, elle ne m'avoue. Jamais, elle ne donne mon adresse. Elle a honte de moi, parce que je suis une « petite couturière ».
» Eh bien, ça n'est pas chic, ça n'est pas beaul Elle me fait du tort en me reniant, cette pimbêche ! elle m'enlève ce bénéfice de mon talent, la chance d'augmenter ma clientèle, sans parler de la satisfaction. Je suis comme un peintre qui ferait un joli tableau et qui le vendrait à des gens — des gens qui ôteraient la signature pour mettre un nom célèbre, sous prétexte que le tableau est à eux, qu'ils l'ont payé !
» Et cette femme quime renie, si, au moins, elle me donnait de l'argent ! Mais c'est un travail pour lui en extraire!... Elle discute, elle chipote, elle rogne cent sous par-ci, dix francs par-là; elle donne des acomptes ridicules, et des sottises par-dessus le marché.
LES « MAUVAISES PAYEUSES » 163
» Il y en a d'autres, plus sérieuses, plus aimables, qui oublient tout simplement de me payer, parce qu'elles sont négligentes de nature, sans méchanceté. Il y en a qui ne savent pas compter et qui, vraiment, n'ont pas du tout d'argent quand il faudrait en avoir. Ce sont des maladroites. Et il y a aussi celles qui ont la folie d'acheter et de commander, celles qui veulent du nouveau et du nouveau, qui ont des coups d'amour pour une robe comme on en a pour un amant. ••
» Toutes, voyez-vous, c'est des mauvaises payeuses... Et les plus riches sont les pires, parce qu'elles ne connaissent pas la valeur de l'argent et les tracas du commerce quand la caisse est vide. Elles ne pensent jamais que ces étoffes qui les habillent, je les ai payées, moi, au fabricant, et que des billets courent le monde avec ma signature. Elles ne pensent pas que cet argent qu'elles me doivent, c'est mon pain, mon toit, mon honneur...
» Aussi, je ne suis pas près de faire ma fortune... Si j'avais une grosse maison, et des réserves, j'aurais plus d'audace ; je risquerais
le paquet. Oui, je ferais comme ce couturier américain dont j'ai lu l'histoire dans un journal. Il avait envoyé toutes ses factures de Tannée aux clientes. Ça faisait dans les cent cinquante mille francs. En Tespace de six mois, il reçut trente mille francs. Alors, il changea sa manière. Il envoya ses factures directement aux pères ou aux maris des clientes, et pas chez eux, — à leur bureau ! En six semaines, il était payé.
» Maintenant, paraît qu'il ne veut plus habiller les dames quand il n'y a pas d'homme dans la famille, pour répondre. Ou bien, il vend contre argent comptant.
» Allons, j'ai bavardé... Madame ne m'arrêtait pas. Je vidais mon sac. Je suis confuse... Merci bien, madame. Voilà la facture acquittée. Je me trotte... »
Depuis que je n'aime plus Tamour — excepté dans la vie des autres — depuis que j*ai pris nettement l'attitude de la veuve qui entend bien vivre pour elle-même et pour ses enfants, je goûte une paix délicieuse. Les épouseurs découragés se sont éloignés l'un après l'autre; quelques amoureux tenaces, qui ont du temps à perdre, font semblant d'espérer un bonheur déshonnête, mais ils mettent tant de prudence dans l'expression de leur espoir que je ne suis jamais forcée de comprendre... Leur petit manège entretient autour de moi une atmosphère un peu électrique, où le désir rôde, sou-
mis et muselé, et qui me fait bien sentir que je suis encore une femme. J'y respire tout naturellement, comme les autres créatures de mon sexe, même les plus vertueuses... Oseraije écrire ce que je n'oserais avouer?... Nous ne sommes jamais aussi fâchées que nous prétendons l'être quand nous sommes, non pas précisément convoitées, mais souhaitées, par un homme délicat. Les désirs que nous provoquons nous deviennent insupportables le jour seulement où nous devenons amoureuses.
Alors, la coquette s'enveloppe d'une pudeur inconnue et entre dans la passion comme dans un couvent.
Ma première jeunesse appartint à l'amour, Ma seconde jeunesse et tout le reste de ma vie, je les donne à l'amitié.
Quand on est très jeune, on dédaigne un peu Tamitié. On y voit un sentiment trop sage, presque médiocre ; on refuse un si mince présent; on écoute à peine cette discrète compagne, qui parle à mi-voix, et s'assied à notre foyer comme Cendrillon. Elle veille au feu et à la lampe, et l'humble soin qu'elle prend de
l'amitié 167
notre bien-être nous paraît si naturel que nous oublions de lui dire merci. Un dieu plus héroïque, brillant de folie, nous fascine et, tout éblouies, quand Tamour est là, nous négligeons sa petite sœur en robe grise.
Mais l'amour s'éloigne. Nous tendons les bras vers lui en pleurant, et nos yeux s'emplissent de ténèbres. Alors, l'amitié nous prend par la main. Elle nous dit : « Vois. Je ne t'ai pas quittée. Ma douce lampe éclaire ta tristesse; mon feu réchauffe ta solitude, et il ne fera jamais tout à fait sombre dans ta vie... »
Chère amitié! On voit enfin son vrai visage, qui semblait impersonnel et anonyme ; on ne la confond plus avec l'intérêt, la politesse, la curiosité capricieuse, qui, naguère, empruntaient son nom. On découvre qu'elle est le plus beau sentiment, le plus noble, le plus fier, le plus pur, le plus libre — puisque rien ne l'impose, ni les liens de famille, ni la servitude des sens — le plus durable aussi et le plus rare.
Oui, plus rare que l'amour même, et plus généreuse bien qu'à un certain degré elle ne soit pas moins exigeante. C'est la rabaisser que
de voir en elle un sentiment « de tout repos ». L'amitié la plus patiente, si elle prend un caractère exclusif, devient passionnée et quelquefois ombrageuse. Elle connaît Tinquiétude; elle peut mourir de jalousie et il y a des drames d'amitié comme il y a des drames d'amour.
Et c'est pourquoi l'ami délicieux qu'appellent les femmes lorsqu'elles ne rêvent plus au parfait amant est un personnage presque aussi insupportable qu'un amoureux.
Cet ami, j'ai cru le trouver bien des fois. A vingt-cinq ans, j'étais si prodigue de ce beau nom d'ami que je réserve maintenant à quelques hommes dont j'ai éprouvé le caractère! Je donnais aux camarades de ma jeunesse le tropplein de mon cœur et non pas mon cœur même.
11 y avait dans notre affection réciproque une sorte de bravade — le plaisir de jouer avec le feu, de marcher les yeux bandés, sur un chemin difficile. Notre amitié avait le sourire, la voix, le parfum de l'amour; elle était une des ombres de l'amour, sans flèches mais non sans ailes.
Je les regarde, au fond de ma mémoire, ces
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jeunes hommes qui n'osaient pas me baiser la joue et qui me prenaient la main, si tendrement. Je me souviens de leur respect frémissant et de ces longs silences qui, parfois, tombaient entre nous. Ils me prêtaient les livres qu'ils aimaient; je jouais leur musique préférée. Les poètes et les musiciens disaient ce que nous ne pouvions pas dire...
Chacun à son tour prétendit être mon frère d'élection; mais je m'aperçus plus ou moins vite que ces fraternités-là tourneraient aisément à l'inceste...
Après mon veuvage, je me suis enivrée de maternité. Les anciens amis, ceux qui n'avaient jamais prétendu devenir mes frères, les vrais, les sûrs, les loyaux amis, m'ont entourée de leur affection. Ils sont comme ça cinq ou six, ex-œquo dans mon cœur. Je les aime bien, sans préférence.
Mais il y a le dernier venu, ce Jean-Jacques Gilbert, qu'Henri Delannoy m'a présenté et qui justifie la parole de l'Evangile que « le dernier sera le premier » .
Madeleine, grave Madeleine, il n'y a pas là
de quoi te troubler I La saison d'amour est passée. Tu as trente-cinq ans. Jean Gilbert est jeune encore, mais il n'est plus un jeune homme. Situ pouvais lui parler selon ton cœur, tu lui dirais :
« Vous êtes celui que j'attendais, le seul que j'aie nommé sincèrement « mon frère », le seul pour qui j'aie dépouillé la coquetterie de la jeune temme. Vous êtes, comme moi, un peu meurtri, un peu lassé, moins crédule et pourtant moins dur que les jeunes. Vous êtes délicat sans jalousie et tendre sans désir. Nos âmes sont tout près l'une de l'autre, mais comme ces arbres qui mêlent leurs feuillages et ne se touchent que par en haut.
» Depuis que je vous ai rencontré, je pense à vous. Je n'ai pas de trouble, mais je pense à vous; je n'ai pas de honte, mais je pense à vous. Et je sens votre pensée qui répond à la mienne.
)) Qui êtes-vous, ô mon ami? Etes-vous, comme l'amant chimérique, comme l'époux «idéal », une création de l'infatigable espérance féminine? Etes-vous l'amour sous le
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suprême déguisement qui trompe le cœur toujours ingénu des femmes mûrissantes ?
» Non, pas cela, non! Vous êtes mon ami, et, si je n'ose vous regarder en face, c'est par un étrange scrupule, une pudeur plus délicate que celle de l'amour... Aidez-moi, mon ami.
Dites, le premier, les mots que j'attends, et ne vous trompez pas, ne vous égarez pas... Il y a d'autres mots qui ressemblent à ceux que je pense, qui sont plus ardents et que vous ne prononcerez jamais — parce qu'ils rompraient le charme... »
Madeleine à Jean Gilbert.
... Ne venez donc pas dimanche, cher ami.
Vous ne trouveriez au logis que ma vieille tante, — la belle-mère de Colette — et mes enfants. Je suis partie, sans nécessité, et je voyage sans itinéraire fixe et sans programme.
Je vous vois, surpris, et presque indigné...
Comment, madame Mirande, cette personne qui paraît sage et qui est tendrement maternelle, abandonne ainsi sa maison et ses enfants et voyage seule, sans nécessité I
Vous êtes tout près de penser que ma con-
duite est inconvenante, mais vous n'oserez pas me le dire et, pour me gronder, votre amitié invoquera des prétextes bien connus : « Le voyage est fatigant. Une femme, c'est fragile ! . . . Qui vous soignera si vous tombez malade dans une chambre d'hôtel? Le voyage est dangereux : il y a les catastrophes, les mauvaises rencontres, les rastas trop galants, les assassins masqués qui rôdent sur les marchepieds des wagons et s'insinuent dans les couloirs des trains de luxe pour chloroformer la cocotte qui revient de Russie ou la riche Américaine!,..
Ah! c'est une grande imprudence, pour une femme, que de circuler ainsi à travers le monde. Pourquoi s'en aller, quand aucun intérêt pressant ne vous oblige à partir, quand on serait si bien chez soi, dans le salon jaune où M. Jean Gilbert vient souvent causer, à l'heure des lampes !
Français que vous êtes, tout rempli d'inquiétude affectueuse et de préjugés 1... On voit bien que vous appartenez à la race sédentaire des peintres « intimistes » et que les intérieurs où glisse une lumière atténuée, des fleurs qui
s'effeuillent sur le marbre d'une console, des pommes rouges et dorées dans un compotier de faïence, une femme qui coud dans l'embrasure d'une fenêtre profonde, tous ces décors, tous ces motifs de la vie étroite et familière, suffisent à enchanter votre imagination et à enrichir votre art. Vous êtes de la -race des Cliardins et des petits maîtres hollandais, monsieur Jean Gilbert ! Vous n'avez pas cette irrésistible nostalgie des choses d'ailleurs qui me contraint à partir, pour user, en quelques journées fiévreuses ou lentes, ce désir de nouveauté qui me tient !
Mais, parce que je suis Française, ce désir semble une excentricité. Les hommes de ma race ne s'accoutument pas à cette idée qu'une femme pas trop vilaine, encore jeune, puisse aimer le voyage pour le voyage, sans y adjoindre le ragoût d'une aventure secrète ou sans courir d'affreux dangers. C'est pourquoi si peu de Françaises voyagent seules, et, quand on en voit une par hasard sans mari et sans chaperon, on suppose... Que ne suppose-t-on pas?
Et, cependant, nous sommes capables,
comme les Anglaises, de hardiesse, d'ingéniosité, de sens pratique et de self-defense. La Parisienne qui emporte quatorze malles est une voyageuse de fantaisie qui ne part que pour arriver et songe à se faire voir au lieu de voir les gens et les choses.
Quand on a pris l'habitude, ce n'est rien que de déchiffrer les indicateurs, d'affronter les douaniers, de lutter contre la rapacité des hôteliers, des cochers et des guides, de faire une malle en dix minutes, de baragouiner les langues qu'on a mal apprises et de deviner celles qu'on ne connaît pas.
Vous songez : « Et ce n'est rien que de quitter ce que l'on aime? »... Vous me reprocheriez presque d'être une mère dénaturée et une amie négligente I
Cher ami, j'ai passé ma première jeunesse à garder la maison et à soigner mes petits.
Maintenant, Annette et Jean sont assez grands pour se priver de ma présence pendant quelques jours. Je ne les quitte pas à n'importe quel moment ; je ne les laisse pas sans protection et sans surveillance. Ma tante Emilie, vous le
savez, est venue de Roc-sur-Cère avec son fils et sa bru, est charmée de me remplacer. Alors, je prends des vacances et je n'en ai aucun remords.
Je ne me consolerais pas de mourir sans avoir vu tel ou tel pays dont je rêve, et je ne veux pas attendre, pour voyager, Tâge des rhumatismes, Tâge où Ton devient difficile et grognon, où Ton ne peut plus manger toutes les nourritures, dormir dans tous les lits, accepter avec bonne humeur l'imprévu même fâcheux.
Et puis, il me plaît de distendre les liens même chers, qui me font prisonnière des êtres, des lieux, des habitudes. Ces liens, je ne les brise pas. Au loin, je sens encore leur emprise plus légère. Ils me deviennent plus doux. Je pense au retour qui les resserrera.
» Ma maison est charmante; j'adore mes enfants ; j'aime mes enfants ; j'aime mes amis. Et cependant, pour les chérir tout à fait, d'un cœur si parfaitement heureux, il faut que, parfois, je m'en évade...
J'aime la petite angoisse du départ, le mouvement presque tragique où le train s'é
branle, où le bateau commence à rouler sur les hautes vagues libres. On a presque du regret, mais soudain on est envahi par une sorte d'allégresse rude comme le vent et le sel de la mer, folle comme la vitesse et qui s'exhale dans le long sifflement de la machine trépidante, dans le rauque appel des sirènes. On est détaché, on est libre, et c'est un merveilleux rajeunissement !
Vous me direz qu'il est plus doux de voyager à deux et qu'on se sent ainsi bien plus jeune... Peut-être! mais cette sensation de liberté dans la solitude, cette sensation unique, vous n'en soupçonnez pas l'étrange, l'amère saveur... Ne plus être la femme si protégée par la famille qu'elle est toujours un peu entravée, ne dépendre que de soi, décider en souveraine absolue l'emploi des heures, bouleverser, pour une fantaisie, les projets longuement formés et dans les cadres les plus changeants, regarder la comédie humaine I
Ah ! les dîneurs des wagons-restaurants, les couples singuliers réunis devant les petites tables et qui sont comme des livres entr'ou-
verts, rédigés en langue étrangère, et que je traduis, que je devine ! Les gens avec qui Ton cause, une heure, qu'on ne reverra jamais, et qui tout à coup, — parce qu'on ne les reverra jamais! — trahissent, en une phrase, le souci profond de leur cœur. Et les visages anonymes qui ne paradent plus, qui se détendent et brusquement s'attristent et vieillissent !
Parmi ces passants, je suis une passante, et mon souvenir léger ne pèse dans aucune mémoire plus que la fumée du train. Le hasard m'envoie des compagnons qu'il me reprend presque aussitôt. Aimables ou rogues, je les regarde disparaître comme s'ils mouraient.
Nous sommes des vagues soulevées qui suivent le même rythme, puis, absorbées par des courants contraires, se perdent dans l'Océan,
J'aime cette mélancolie des perpétuels adieux, ce plaisir de la nouveauté quotidienne. Et il y a encore pour moi, dans le voyage, un bienfait que vous ne pouvez comprendre, une sorte de guérison morale dont j'ai besoin quelquefois.
Mais je ne veux pas vous divertir à mes dépens par des confidences. Je vous dis au revoir, mon ami, et je ne vous promets pas de vous écrire... Une promesse est une chaîne, et je ne veux pas de chaînes, même de celles qui attachent le cœur sans le blesser...
P.'S. — J'épingle, à ce cahier, cette lettre que je n'ai pas envoyée, — car Gilbert est venu me voir, et j'ai renoncé à mon voyage.
J'ai choisi, l'automne dernier, lappartement de Colette. Ah! certes, il n'était pas facile de contenter ma cousine, sa belle-mère et son mari, c'est-à-dire une aimable snobinette, une provinciale économe, un gros garçon indolent, amoureux du confortable. Au prix d'un léger mensonge, ou plutôt d'une grande exagération, j'ai satisfait les trois intéressés. Il m'a suffi de persuader à Colette que le style Louis-Philippe, agrémenté d'un souvenir des ballets russes, allait redevenir à la mode. Colette, aussitôt, a renié le Louis XVI et ses blancheurs. Elle s'est installée dans un appartement balza-
cien, au rez-de-chaussée, derrière Saint-Sulpice. Les grandes pièces un peu basses, les cheminées de marbre gris, le petit jardin en bordure, l'ombre des hautes tours, le son des cloches, tout ce qu'elle détestait à Roc-sur-Gère, elle l'a trouvé charmant à Paris !
Ma bonne tante Emilie se réjouissait à ridée de conserver ses meubles — pas assez vieux, hélas ! pour être anciens ! — et Gustave appréciait la commodité du plain-pied avec le jardin et la cour. Colette, seule, considérait l'appartement au point de vue esthétique. Avec les meubles d'acajou, fin d'Empire ou seconde République, des papiers unis, des rideaux de mousseline blanche, nous composâmes un intérieur qui n'était pas joli, joli, mais drôle par son air vieillot, et, comme disent les peintres, « amusant ». Il ne restait à décorer et à meubler qu'une toute petite pièce, le boudoir particulier de ma chère cousine.
Le goût particulier de Colette l'inclinait à choisir des meubles en bois clair, des étoffes aux nuances tendres; mais une jeune femme qui veut être à la mode n'écoute pas sa fan-
taisie. Colette a rencontré chez des amis un jeune peintre qui fait le fauve au Salon d'automne et qui aurait beaucoup de talent s'il avait un peu moins de génie. Un petit flirt a été suivi d'une grande amitié. Colette et son « fauve » s'enivrent de philosophie et d'esthétique, malgré les sarcasmes de Gustave, qui devient jaloux.
Seule ou accompagnée, Colette est allée, l'autre jour, à l'Exposition du Mobilier moderne, rue Talleyrand, et après cette visite elle a senti qu'elle « tenait » enQn son boudoir, que la grâce l'avait touchée et qu'elle était capable de composer un bel ensemble décoratif, sans mes conseils. J'ai applaudi à cette détermination, qui sauve ma responsabilité.
Ce matin, j'ai été admise, moi, la première, à contempler 1' « ensemble décoratif. » Sur le seuil du sanctuaire, Colette m'a retenue un instant.
— Rappelez-vous, m'a-t-elle dit sur un ton de gentille pédanterie, rappelez-vous que j'ai cherché, avant tout, une harmonie de couleurs. Je n'ai pas, hélas! une fortune qui me permet-
trait de commander des meubles, des tapis et des tentures à tel artiste en renom. J'en suis réduite à m'inspirer des principes que les novateurs modernes ont promulgués. Je me suis servie des éléments que je possédais en les rajeunissant par la couleur et la disposition. Avant tout, j'ai proscrit le Louis XV et le Louis XVI, les festons et les astragales, le bleu, le rose, le gris, les fadeurs et les gentillesses.
Ce disant, elle s'effaça. J'entrai!...
Imaginez, transposé dans l'ordre visuel, le goût d'une salade pimentée où l'on aurait pressé plusieurs citrons. Ce fut une sensation analogue que reçurent mes pauvres yeux.
Les murs du tout petit boudoir — trois mètres sur quatre — sont revêtus d'une toile bleu cru, où, parmi les feuillages lie de vin, éclatent des cornichonsjaunes. Un malheureux petit guéridon, qui fut laqué, jadis, en vert pâle, est relaqué du même ton vineux que les feuillages. Un canapé et deux fauteuils en satin bouton d'or, capitonnés de noir et garnis de passementeries noires, sont chargés de coussins en gros canevas violacé. Sur ces
coussins, des fleurs en laine jaune, verte et rouge s'épanouissent. Et, sur le parquet, j'aperçois... une vieille connaissance, le fameux tapis qui imite la mousse et qui porte des camélias de laine multicolore — œuvre patiente de ma tante Emilie, quand elle avait douze ans!
Je demeurai inerte. Soudain, un léger sanglot de bonheur s'exhala derrière nous. Et ma tante Emilie elle-même s'avança. Elle murmurait :
— Chère, chère enfant!... Quelle attention délicate ! Mes jolis meubles que je n'espérais plus revoir, dont j'avais presque honte parce que les jeunes s'en moquaient! Mes meubles de 1863, vous les avez fait venir, à mon insu, de Roc-sur-Cère ! . . . Ah! mon canapé, mes fauteuils capitonnés , mon tapis de fausse mousse!... Mais pourquoi, chère petite, ne m'avez-vous pas dit votre intention? J'aurais complété le mobilier en vous cédant les deux lampes en barbotine, qui sont dans ma chambre et qui ont de si jolis bonnets grecs! Je vous aurais cédé mon abat-jour en lithophanie, et mes rideaux de damas cerise, et mes
deux écrans brodés en petites perles, avec des devises : « Souvenir d'amitié... »
— Des écrans brodés en petites perles !
s'écria Colette... Merci, merci, ma mère! Il ne manquait plus que cela à mon boudoir pour être tout à fait moderne..,
Colette, ô Colette, imitatrice ingénue, perruche naïve, qui répétez de travers les refrains qu'on vous a siffles, il faut apprendre à penser avant que d'écrire, mais, avant que de composer des « ensembles décoratifs », il faut apprendre à voir, Colette !
Vous êtes allée au Salon d'automne, à l'exposition de la rue de Talleyrand, vous adorez les Munichois et les Russes, et, comme vous êtes intelligente, vous avez très bien saisi le principe de cet art moderne qui oppose les couleurs franches aux pâleurs anémiées des styles anciens. Vous avez regardé les bleus paradis qui jouent avec les jaunes et les violets, les verts qui s'accordent avec des rouges imprévus. Et vous avez pensé :
» — Ce n'est pas bien difQcile...
La forme de certains mobiliers — combien déplorables! — vous a remis en mémoire le canapé bouton d'or de votre belle-mère. La vogue des coussins à fleurs de laine et des sacs en perles vous a semblé une indication précieuse...
Le résultat, le voici. C'est votre boudoir, cette chose épouvantable 1
Colette, vous avez trop présumé de vos yeux. Ils ne sont pas naturellement sensibles comme ceux d'un peintre et pas assez éduqués. Vous voyez faux, comme d'autres chantent faux. Une artiste, un musicien peut se permettre quelquefois des dissonances périlleuses. Il peut trouver un plaisir pervers et délicat, un plaisir d'homme trop civilisé, à créer quelque chose qui paraît être ridicule, qui paraît être barbare... Virtuose accompli, il joue à coup sûr. . .
Vous, Colette, vos yeux se sont accoutumés aux harmonies modérées, aux jeux faciles des romances claires qui, même faussées, ne hurlent pas bien haut. Mais, le bleu dur, l'écarlate, le jaune franc, le violet vif ne sont pas votre affaire.
Votre € fauve >, tout fauve qu'il est, a des yeux plus sûrs que les vôtres. S'il vous dit que votre boudoir est charmant, prenez garde!
C'est un menteur effronté ou un amoureux sans scrupules...
GAGNER DE l'aRGENT
♦ — Qu'est-ce que c'est, Marie?
— Madame, c'est une dame,..
— Quelle dame?
— Ah! je ne sais pas... J'y ai pas demandé.
— Vous savez bien que je ne reçois pas n'importe qui... La semaine dernière, vous avez introduit chez moi quatre faux mendiants, trois placières et un monsieur fou qui voulait absolument me faire abonner à une revue spirite !
La femme de chambre soupire :
— C'est vrai qu'y a des gens qui marquent mal... Mais la personne de ce matin ce n'est
pas une « femme », c'est une « dame », avec un joli chapeau et de la poudre de riz. Elle m'a dit : € Madame Mirande ne me connaît pas, mais je suis l'amie d'une amie de son amie, madame Robin... » Alors, je l'ai faite entrer au salon... Elle n'a pas une tête à cambrioler les miniatures...
Je grogne en traversant le salon qui me sépare du petit boudoir où la dame inconnue peut à son aise feuilleter mes livres, examiner mes bibelots, parcourir les lettres oubliées sur un bonheur-du-jour... Et ma figure n'est j^s très aimable quand j'arrive devant ma visiteuse. . .
— Madame, je suis bien indiscrète... Je vous dérange...
Je ne proteste pas.
— Mais je suis liée avec madame Charvet, qui est en très bons termes avec madame de Roques, la meilleure amie de madame Robin...
et madame Robin, n'est-ce pas, est très intime avec vous?...
— Mais, madame, je ne vois pas la raison...
— De ma visite... Je vais vous l'expliquer, madame... Oh! je suis confuse!...
GAGNER DE l'aRGENT 191
Elle paraît comprendre, tout à coup, que sa présence m'étonne et m'agace un peu. Son gentil minois de poupée se colore sous le bonnet de taffetas changeant qui la coiffe. Elle ramène et croise les pans de son écharpe.
— Vraiment, je n'aurais pas dû venir...
C'est une idée folle que j'ai eue, comme ça, e n me réveillant. . . J'ai pensé : « Cette madame Mirande, qui a tant de relations et qui est si gentille, ne me refusera pas un conseil... »
Elle aussi, comme la femme de chambre, subit le prestige de mes relations ! Elle suppose que tout Paris se dispute mes invitations et que l'Académie et le Parlement se pressent dans mon salon jaune!... Tant d'ingénuité me désarme. Pauvre petit bout de femme! Elle est jolie; elle a vingt-trois ans tout au plus... D'où sort-elle ! Que me veut-elle?... J'imagine un drame secret, une aventure amoureuse...
— Madame, je vous ai reçue un peu malgré moi, mais, puisque vous êtes ici, je vous écouterai sans mauvaise grâce. On vous a trompée ! Je n'ai pas tant de « relations » ! Je ne fréquente guère les puissants du jour et je n'ai,
pour VOUS servir, aucun ministre dans ma poche.
Elle sourit, placide.
— Ça ne fait rien... Vous connaissez des gens dans tous les mondes, tandis que je suis, moi, enfermée dans le cercle des camarades de mon mari, qui sont tous ingénieurs ou industriels, pas bien riches. Mon mari est chimiste dans une grande usine, à Billancourt. Il gagne une dizaine de mille francs par an... C'est un garçon très sérieux...
Je sens le roman qui se prépare. Cette petite est sentimentale I... Fatiguée de vivre à Billancourt, avec un chimiste sans fantaisie, elle s'est éprise d'un rapin ou d'un poétereau ! . . .
— Et vous ne l'aimez plus, votre mari si sérieux? Soyez franche !
Elle ouvre de grands yeux clairs et indignés.
— J'aime beaucoup Gaston!... Oh! quelle idée avez- vous, madame !
— Mais alors...
— Voilà, c'est très simple : je veux gagner de l'argent. Et je ne sais pas comment, où et avec quoi une femme pas sotte et très hon-
GAGNER DE l'aRGENT 193
nête peut augmenter les revenus de son ménage. J'ai eu mon brevet élémentaire : je parle un peu l'anglais : je tapote le piano : je chante avec un filet de voix. Je déteste l'enseignement, le commerce et les administrations.
D'ailleurs, il faut que je ménage les susceptibilités de Gaston, qui est fier. Et puis, je désire garder quelques heures de liberté. Alors, il me serait agréable, par exemple, d'entrer chez monsieur René Bazin ou chez monsieur Henry Bordeaux, comme secrétaire, parce que ce sont des gens très convenables. Je ferais leur correspondance, je copierais leurs manuscrits...
— Vous êtes dactylographe ?
— Je le deviendrais, quand j'aurais la promesse d'une bonne situation...
Elle ajoute, doucement :
— Je ne serais pas bien exigeante. J'accepterais deux cents francs par mois... ou même rien, pour commencer.
— Vous avez des enfants ?
— Non.
— Vous avez des dettes ?
— Gaston ne le permettrait pas.
— Vous avez... un vice?
— Pas le moindre ! s'écrie-t-elle en riant...
— Alors?...
— Eh bien, je suis contrariée quand il me faut demander à mon mari de l'argent de poche et lui rendre compte de mes petites dépenses personnelles. Gaston est pour le système de la bourse commune, mais c'est lui qui tient les cordons. 11 ne me refuse jamais vingt francs, c'est entendu. Seulement, ces vingt francs, je dois les réclamer... Si j'ai envie d'une petite douceur ou d'une petite frivolité, je Qe puis trouver ce supplément nécessaire à mon mince budget de femme que dans le porte-monnaie de la communauté... Et cela m'enlève tout plaisir et même tout désir... Je pourrais truquer les comptes et majorer la note de la couturière..» Je n'ose pas, par probité, par fierté... Et c'est pourquoi, puisque tout mon temps est libre, je souhaite faire ce que font tant de femmes : gagner un peu d'argent I
J'ai pris les mains de la petite femme du chimiste trop sérieux, et je lui ai dit :
GAGNER DE l'aRGENT 195
— Mon enfant, vous êtes si naïve que je me dispense de vous gronder, mais écoutez-moi :
» Il y a, sur le pavé de Paris, des centaines et des centaines de jeunes femmes plus instruites que vous, plus courageuses, qui accepteraient avec joie n'importe quelle situation honorable, avec un salaire minime. Elles ont étudié les langues étrangères, la sténographie. Elles ont besoin de travailler pour gagner le nécessaire et non pas le superflu... Vous oseriez leur faire concurrence; vous leur disputeriez l'argent de leur toit et de leur pain, cet argent sacré, pour payer quelques petites frivolités, quelques petites douceurs?... Vous prendriez, sans pudeur, la place d'une vraie travailleuse, vous, une privilégiée, vous qui avez un mari, un foyer, une vie modeste et sûre, vous qui accomplissez votre destinée féminine selon la nature et la raison ?
» Mon enfant, je ne vous aiderai pas contre l'intérêt des autres femmes, moins heureuses que vous. Je ne trahirai pas leurs intérêts pour contenter votre caprice. Retournez à Billan-
court, dans la maison de votre mari. Surveillez votre ménage, faites, au besoin, vos robes et vos chapeaux, soyez ingénieuse et économe à la manière de toutes ces Parisiennes qui savent faire beaucoup avec peu de chose et quelque chose avec rien du tout.
» Retournez à Billancourt et remerciez le sort qui vous a donné pour mari ce brave garçon de chimiste qui vous croirait folle s'il vous entendait. Et que Dieu nous délivre des amateurs qui sévissent dans la peinture, dans la littérature et jusque dans la dactylographie ! Au diable le secrétaire gratuit, le journaliste improvisé qui ne demande pas d'argent, le romancier qui paie son éditeur au lieu d'être payé par lui, et toute la séquelle des « gâtemétiers ». Retournez à Billancourt, petite madame!
J'ai raconté à Colette l'étrange visite de la petite dame qui, n'étant bonne à rien, voulait entrer comme secrétaire chez un romancier et gagner de l'argent; non pour augmenter le bien-être de son ménage, mais pour se payer « des frivolités et des douceurs » .
Colette a levé ses sourcils minces et elle a pris cet air étonné et scandalisé qui la fait ressembler à une jolie souris, méfiante, devant un appât suspect.
— Pourquoi faites-vous cette figure pointue?
— Ohl Madeleine,, que vous êtes pleine de contradictions ! Vous avez dit cent fois que les
femmes qui travaillent ont votre sympathie!
— Celles qui travaillent pour vivre, ou celles qui travaillent par vocation, sans arrièrepensée de lucre. Mais la petite dame n'a pas besoin de gagner le pain que son mari lui donne — avec un peu de beurre dessus — elle n'est pas artiste, elle n'a pas le goût de l'étude : elle ne songe aucunement à cultiver son esprit. Elle ne pense qu'à arrondir sa bourse particulière, en prenant la place d'une pauvre fille sans mari ou d'une veuve chargée d'enfants. Cette concurrence est immorale et dégoûtante. J'ai renvoyé ma visiteuse à son ménage et à son mari.
— Pourtant, dit Colette, songeuse, c'est bien agréable d'avoir un peu d'argent à soi, de l'argent qu'on n'a pas eu besoin de demander et dont on peut ne pas rendre compte... Ainsi, moi... si j'osais, je vous dirais comme la dame de Billancourt!... Mais vous m'enverriez promener!
— Oui, Colette I Et votre mari, ce bon Gustave qui travaille avec orgueil pour payer vos turbans et vos robes persanes, ne serait pas
fier du tout que vous ayez eu cette idée. Gustave souhaite que vous teniez tout de lui, le nécessaire et le petit superflu possible. Il ne vous empêche pas d'employer vos heures de loisir à étudier, et vous pouvez peindre des aquarelles effarantes, composer de la musique papoue, aligner des vers en tronçons, sans rythme ni rime. Gustave vous admirera toujours. Il lui suffira que vous conserviez quelques moments de la journée pour commander les repas, vérifier les comptes et morigéner les domestiques, ce qui représente votre apport dans la communauté, votre collaboration indispensable et normale. Après tout, vous ne me ferez pas croire que Gustave est un avaricieux et qu'il se fâche quand vous réclamez un supplément d'argent de poche.
— Ma pauvre Madeleine, dit Colette, en haussant les épaules, vous parlez comme une veuve.
— Vous avez oublié qu'un mari, fût-il amoureux, reste un mari... une espèce d'associé... un commanditaire qui a le droit de regarder les livres et de vérifier les additions...
De l'argent de poche! Ah! Madeleine, je n'en ai guère... Quand j'ai laissé entendre à mon époux que cela me serait bien commode et bien agréable de toucher, tous les mois, une petite pension, il m'a répondu : « Est-ce que notre bourse n'est pas commune ? Prends ce qu'il te faut... mais n'oublie pas de le marquer... > Et c'est justement ce qui m'ennuie, de marquer, sur l'agenda officiel du ménage, mes petites dépenses d'amusement. Gustave est généreux, mais il ne comprend pas grand'chose aux femmes... Il a une façon de me dire : « Tiens! tu as encore pris cinquante francs... Tu as acheté des fleurs en pot et des poissons japo* nais dans un bocal?... Es-tu folle, mon coco?... Tu oublieras d'arroser tes fleurs et de nourrir tes bêtes... Fais-en des bouquets et des fritures... Et puis, n'abuse pas des taxis. Le Métro n'est pas fait pour les chiens... » Et il ajoute : « Bien entendu, mon coco, tu es libre. Si je te dis cela, c'est dans ton intérêt, et aussi par hommage au bon sens. » Alors, je n'ai plus de plaisir, moi, à acheter des cyclamen s et des poissons japonais.
> Ne me le dites pas! Je le sais bien, que j'ai tort, que Gustave a raison, mais une femme a quelquefois des caprices, des accès d'enfantillage... Et les miens sont inoffensifs I
» Vous me traitez souvent de snobinette pour me faire enrager. Avouez tout de même que Gustave n'est pas à plaindre ; je ne suis pas une malhonnête et méchante femme, et je sais tenir ma maison... Chez nous, la cuisine est bonne, les meubles sont luisants et il y a du linge dans les armoires — habitude de province! — Je mène raide la cuisinière qui m'adore et les fournisseurs tremblent devant moi... Oui, Madeleine, moi, Colette, j'ai des vertus ménagères et domestiques; seulement, je n'en fais pas l'exhibition. Ma belle-mère que mes toilettes épouvantent, que mon langage horrifie, n'a pas pu me refuser son estime. Et c'est pourquoi je peux bien, sans remords, être, parfois, un peu extravagante, acheter des fleurs qui mourront et des poissons dont la santé délicate me donnera du souci.
— Si cela vous amuse tant!
— Cela m'amuse... et cela ne ruine pas mon
mari. Au bout du mois, je n'ai pas mis en
déficit le budget familial. Mais cela m'agace,
cela m'humilie de dire à Gustave : « J'ai pris
'' vingt francs sur l'argent du ménage. » Il ne
comprend pas ma susceptibilité, lui, l'excellent garçon. Il a sur la vie conjugale des idées de province et de petite bourgeoisie ; lit commun, bourse commune! Ce qui est à toi est à moi, c'est-à-dire, rien n'est à moi.
— Eh bien, Gustave n'a pas raison, dans le cas particulier. Il devrait vous réserver une petite somme, bien à vous, ouvrir un crédit pour le superflu, le bienheureux superflu, plus précieux aux femmes que le nécessaire.
— Expliquez-lui cela, Madeleine. Il vous écoutera, parce que vous êtes désintéressée.
Moi, je n'ose pas... Ce pauvre Gustave I II verrait un gros reproche dans mes observations.
'. Ou bien, il penserait que Paris m'a pervertie et que j'ai une âme de fille entretenue.
... Je parlerai à Gustave. Il exagère sa théorie de la communauté, et, dans les enfantillages de Colette, dans ses boutades, je démêle
je ne sais quoi d'un peu inquiétant. Il est bien vrai que Gustave ne rend pas compte à Colette de l'argent qu'il dépense en cigarettes, livres et journaux. Parce qu'il est celui qui gagne l'argent, il se sent plus libre; il est persuadé qu'il donne tout et qu'il ne reçoit rien.
Gustave se trompe. Colette tient la maison, et la tient avec une fermeté et une exactitude méritoires. Elle n'est pas gaspilleuse. Elle n'est pas chimérique — sauf dans l'ordre de la littérature et des beaux-arts. A elle incombent tous les petits désagréments des relations avec les serviteurs et les fournisseurs. Elle est responsable du rôti brûlé, des chaussettes percées, de la poussière qui ne doit pas couvrir les meubles, du mauvais caractère de la femme de chambre. Elle doit reformer sans cesse, par son ingéniosité patiente, l'atmosphère confortable et paisible où Gustave se repose, chaque soir.
Colette n'est donc pas, absolument, l'obligée de Gustave. Ses soins représentent un travail, inégal à celui du mari, mais non pas méprisable, et qui lui crée un droit à disposer d'une
certaine part de l'argent gagné au dehors par son époux.
Gustave comprendra-t-il ce raisonnement si simple? J'ai des doutes. Il est un mari, un très bon mari, un très tendre mari, mais il se croirait moins marié s'il donnait à sa femme, qui lui est fidèle, ce qu'il donnait, naguère, à la petite maîtresse qui le trompait.
J'ai accepté d*aller, hier soir, chez les Mérignan. Suzanne et François recevaient quelques amis dans Tintimité.
Après le dîner, nous étions réunis dans le bureau de François. Jacques Villiers, qui écrit de si jolies comédies, se mit à parler de littérature avec Dobret, le critique, et Mérignan. Je me divertis bien à les entendre, parce qu'ils ne causaient pas comme ils le font dans le monde, pour remuer des idées ou placer des mots, mais parce qu'ils parlaient de leur art comme des ouvriers du métier qu'ils aiment, librement, crûment.
Après avoir débiné quelques confrères et maudit la rapacité des éditeurs, ils se confièrent Tun à l'autre le nombre de leurs éditions, et je crus ouïr d'honnêtes commerçants.
Soudain, Dobret s'écria que, si les livres ne se vendaient plus, il fallait chercher la cause principale de cette mévente dans l'épouvantable concurrence que les femmes de lettres font aux hommes de lettres.
— Quand il y en avait quatre ou cinq seulement, bien douées ou favorisées par la chance, on ne disait rien. On les supportait... Maintenant, elles sont trois cents, cinq cents; demain, elles seront mille... si on ne les décourage pas. Aussi, je les décourage, pour ma part, avec injustice et brutalité, et je m'en vante.
Je lui dis que je le trouvais révoltant, mais Villiers, à ma grande surprise, déclara que Dobret avait raison et qu'il fallait massacrer ces amazones.
Suzanne et moi nous protestâmes, par esprit de justice et aussi par solidarité féminine. Et Suzanne cita les noms de quelques femmes qui ont beaucoup plus de talent et aussi beau-
LES FEMMES ET LA LITTe'rATURE 207
coup plus de succès que M. Dobret. Et elle déclara :
— Ce qui vous enrage, ce n'est pas qu'une femme écrive de beaux livres; c'est que ces livres lui rapportent de l'argent. Et, d'ailleurs, qu'un écrivain soit mâle ou femelle, vous ne consentez à le louer que s'il reste misérable et inconnu du grand public. Dès qu'on vend un de ses ouvrages à plus de mille exemplaires, vous lui témoignez une malveillance qui s'accroît avec ses éditions. Et ce n'est pas très joli.
Dobret répondit sans répondre. Il protesta qu'il y aurait toujours trop de littérateurs.
— Et il y aura toujours assez de critiques, dit Suzanne, qui se fâchait, surtout quand ils sont de votre espèce, consciencieusement injustes et méchants par impuissance...
Elle interpella son mari :
— François, toi qui n'es pas un mufle, dis à Dobret qu'il te dégoûte.
— Dobret a une excuse, répliqua François.
Il est dyspeptique, et puis il a eu des malheurs avec les femmes... Entre camarades, nous pouvons bien dire qu'elles n'ont pas été gen-
tilles pour lui... Tout de même, sans approuver sa violence, je conviens qu'il est utile et opportun d'écarter de la littérature une quantité de malheureuses dépourvues de talent et farcies de prétentions.
» Tenez, ajouta-t-il en prenant un paquet de lettres sur son bureau, voilà mon courrier de ce matin. J'y compte trois lettres de dames ou demoiselles qui me demandent des conseils ou m'annoncent l'envoi d'un manuscrit !...
— Et que répondrez-vous?
— Eh! chère amie, je ne réponds jamais aux lettres, sauf exception, et je ne lis jamais les manuscrits. Je défends mon temps, qui est toute ma fortune, contre l'intempestive agression de ces dames.
» Je vous parais égoïste, Madeleine? Réfléchissez. Une lettre de conseils sérieux, après lecture d'un manuscrit, représente pour moi la même dépense cérébrale qu'un article. Et si je consentais à lire les manuscrits de mes correspondantes — et ceux de mes correspondants ! — je me condamnerais à ne plus jamais ouvrir les livres que j'aime.
LES FEMMES ET LA LITTE'rATURE 209
— Parbleu! dit Villiers, des gens qui n'oseraient pas demander gratis un pain à un boulanger ou un gilet à un tailleur, pratiquent, avec les écrivains, une sorte de « tapage » en les obligeant à une fatigue et à un gaspillage de ce temps qui est, comme dit fort bien François, leur seule fortune.
— Pour en revenir aux femmes, reprit Mérignan, et sans approuver aucunement les idées et les procédés de notre féroce ami Dobret, je crois qu'elles ont des illusions dangereuses sur ce qu'il faut bien appeler le métier littéraire. Parce que cinq ou six femmes ont conquis une place enviée, d'innombrables femmes aspirent à devenir poétesses ou romancières célèbres. Or, elles avouent, avec candeur, que cette vocation leur est venue avec le besoin d'argent ou parce que la vie de province les assomme, ou parce que leur mari les ennuie. Et elles ne se doutent pas que, pour être un écrivain et non pas une écrivassière, il faut avoir un don réel, travailler longtemps, résister aux épreuves douloureuses et salutaires du début, triompher des mauvaises volontés
adverses, de la jalousie confraternelle, de la .pauvreté déprimante, du méchant hasard...
» 'On n'oserait, sans préparation, peindre une fresque colossale ou composer un opéra !
Qn admet que le peintre et le musicien doivent apprendre la technique difficile de leur art. Mais, une demoiselle qui a eu le premier prix de narration française à sa pension fabrique son 4)etit roman ou son drame en vers. Eh bien 1 c'est un service à rendre aux femmes que de leur crier casse-cou ! et, si j'avais devant moi ces dames qui m'ont écrit ce matin, je leur dirais tout net : « Mesdames, vous voulez écrire. Vous enverrez donc un article à un grand journal dont les pages éclatent sous la collaboration accumulée des fournisseurs ordinaires et nécessaires ? Votre article aura quel- .ques chances d'être lu — et pas dans tous les journaux! — mais il aura une chance sur cent mille d'être publié. Vous enverrez peut-être un : manuscrit à une revue? Cette revue, comme le journal quotidien, a des collaborateurs connus, réguliers, qui sont engagés à fournir des romans à des dates fixes. La place disponible
est médiocre. Il y a, dans ses placards, douze cents manuscrits qui attendent leur tour de lecture... Le vôtre sera lu, dans cinq ou six ans.
» Vous renoncez aux journaux et aux revues.
Vous portez le manuscrit à un éditeur. Il le fera lire, mais il ne le publiera que s'il a des chances de vendre une certaine quantité de volumes pour couvrir ses frais. Votre nom inconnu n'attirera pas le public. L'éditeur risquera bien une perte d'argent s'il croit découvrir en vous un grand talent futur, s'il fait crédit à votre génie... Mais l'éditeur est une bête méfiante et incrédule!
» Alors, direz-vous, mesdames, comment Un Tel et Une Telle et vous, Mérignan, comment avez-vous réussi? Mesdames, nous avons supporté les jours pénibles, les angoisses, les mortifications, les déconvenues qui sont le lot de tout débutant dénué de rentes. Autour de nous, des amis qui nous valaient bien sont tombés. Nous avons touché le but. Pourquoi?
Parce que nous étions plus solides, ou marqués par le destin. Tous les soldats ne meurent pas
à la bataille, mais beaucoup meurent et très peu gagnent le bâton de maréchal.
» Mesdames, ne vous faites pas écrivains sans vocation, sans étude, par caprice ou par gloriole. Même avec du talent, vous pourrez connaître la gêne. Si le talent vous manque, vous ne serez pas une artiste pauvre; vous serez une déclassée pitoyable et quasi ridicule. .. Ne considérez pas seulement celles qui réussissent. Pensez à celles, mille fois plus nombreuses, qui échouent... » Voilà ce que je dirais à ces dames...
— Bahl dit cette rosse de Dobret, elles répondraient que vous êtes jaloux et misogyne...
— Pardon I répondit François : le même petit discours me servirait pour répondre aux hommes. Je crains les écrivassières, mais je redoute les écrivassiers...
La grippe, ce fléau de la saison, me relient encore à la chambre. Où sont mes beaux rêves de voyage? Depuis une semaine j'ai pour horizon les pentes de vieille soie fanée qui encadrent mon lit, les murs vert pâle, et là-bas, tout au bout de la longue pièce étroite, les blancheurs de la fenêtre qui se dorent au matin et qui bleuissent à Theure des lampes.
J'aime ma chambre, chaque bibelot me rappelle un paysage ou une figure aimée ! Si elle compose, avec des choses disparates, trouvées au hasard des excursions, un ensemble harmonieux, elle ïie doit rien à l'intervention du
tapissier. J'ai tout découvert moi-même, les soies précieuses et les bergères, le bureau en bois de rose et la pendule rocaille, et ces miroirs espagnols, sculptés de fleurs et d'angelots dont Tor patiné luit si doucement audessus de la coiffeuse.
Les tableaux et les gravures peuplent ma solitude de silencieux visages. Une dame brune, en robe cramoisie, me raconte la vieillesse du grand roi et l'enfance aimable de la duchesse de Bourgogne sa contemporaine. L'ange annonciateur, .peint sur cuivre, offre un lis fleuri à une petite madone flamande; mais je lui préfère le grand archange féminin d'Albert Durer, m déseaichanté parmi les attributs des sciences humaines, devant l'océan et le ciel où se lève « 4e «oleil noir de la mélancolie » .
J'aime aussi cette étude de Corot, qui représente la campagne de Rome et les aqueducs Tougeâtres baignés d'une lumière divine.
'Chaque tableau, chaque meuble est une occasion de songerie et de souvenir, quand mes mains fati- ^Btées laissent tomber le livre, quand mes yeux «rranats regardent tout sans se fixer sur rien.
Sur la petite table, à mon chevet, il y a des fleurs pas trop odorantes, et la lampe fidèle, et ces menus bibelots qui amusent la paresse des convalescentes, — le flacon, la glace, la boîte de poudre. On ne s'en sert guère, mais c'est gentil à voir — et quelle femme un peu malade ne redevient puérile?
Oh! certes, s'il le fallait, je ne m'abandonnerais pas à ces plaisirs dolents, et je me retrouverais courageuse contre mon mal et ma lassitude ! Mais j'ai bien gagné ces quelques jours de repos et je les goûte sans remords en souhaitant la même chance à toutes mes sœurs endolories. Si modeste que soit leur chambre, puissent-elles s'y plaire et l'aimer! Tant de pauvres femmes gisent à cette heure dans ces mansardes mal aérées, glacées ou brûlantes, suivant la saison, qu'éclaire tristement la « tabatière » ! Heureuses celles qui reposent leur regard sur des choses amies, si humbles qae soient ces choses. Cretonne et sapin, gravures sans valeur, blancs rideaux, vases de verre où. les jonquilles à cinq sous la botte ont la couleur verte et dorée du^printemps et du soleil,
2i6 MADELEINE AU MIROIR
VOUS pouvez enchanter la convalescente couchée dans son petit lit de fer! Vous pouvez mettre un décor joyeux autour de l'inquiétude, de Tinsomnie, de la douleur, de la tendresse attentive. Le luxe n'est rien : et de pauvres logis ont une puissance de réconfort analogue au charme irrésistible de certaines femmes sans beauté...
Il y a aussi le plaisir des visites, quand les amis vous apportent les échos et les reflets de la vie extérieure. Ceux qu'on recherchait le moins, parce qu'on les trouvait un peu insignifiants et monotones, reçoivent un accueil dont la cordialité les surprend. On leur sait gré d'être venus, on les considère avec une indulgence inaccoutumée, et même on découvre qu'ils sont moins ennuyeux que naguère, — parce qu'un malade saturé de silence se divertit à des discours sans éclat. Mais que, par charité, un homme d'esprit, une aimable femme, consentent à passer une heure auprès d'une amie souffrante, ils lui font plus de bien que tous les cachets et toutes les pastilles... Si mes amis, par nécessité, me négligent, je
les regrette et je les remplace, car j'ai d'autres amis, toujours prêts, qui viennent dès que ma pensée les évoque. Et ces amis-là peuvent être à tout le monde, sans cesser de m'appartenir et sans me rendre jalouse.
Il suffit, pour les voir paraître, que j'ouvre un des livres familiers, toujours à portée de ma main. Un fantôme, plus vivant que les vivants, s'assied dans la ruelle de l'alcôve.
L'autre jour, c'était M. de La Rochefoucauld lui-même, coiffé d'une vaste perruque, son corps perclus de rhumatismes engoncé dans un habit de velours brun. 11 était tel que l'aima madame de La Fayette, très éclopé, très désabusé, très amer et très séduisant. Il voulut m'ôter les quelques illusions que je conserve sur la bonté humaine, mais, bientôt, je lui donnai congé.
Et madame de La Fayette lui succéda. Sa douce figure souffreteuse, sa robe grise, ses cheveux cendrés, semblaient presque dissous dans le crépuscule. Elle mQ parla de l'amour et de la jalousie, de la vertu et de l'amitié, et son langage si juste et si nuancé aug-
menla Thorreur naturelle que j'éprouve pour le galimatias lyrique et le style à colifichets.
Puis, ce fut une belle femme qui entra dans mon alcôve, une dame aux joues fraîches, aux boucles ardentes, qui éclairait la chambre quand elle riait et. qui parlait comme elle seule sut écrire. Elle me conta les potins de Versailles, la robe en or fin de la Montespan, les fantaisies du clair de lune parmi les arbres, les joies et les chagrins de la maternité, le bienfait des belles lectures. Le soir tombé, elle était encore là, et je ne me pressais point de la voir partir. On ne quitte pas facilement la marquise de Sévigné quand on connaît les grâces de sa compagnie.
Une autre fois, je m'attardai avec M. de la Bruyère. C'est un ami qui est très près de mon cœur, qui se livre peu, mais qui révèle, en parlant des autres, les vertus d'une belle âme triste et clairvoyante.
Et, le dernier de tous, effaré de venir après des gens illustres et de haute qualité, parut un bonhomme en habit grisâtre, en perruque
ronde, en rabat de toile unie, naïf comme un enfant, timide comme un séminariste, courbé comme un jardinier, un bonhomme que j'ai rencontré souvent sous les peupliers de Port- Royal dans les allées effacées du jardin que chanta le petit Racine. C'est M. Fontaine, le plus humble des solitaires, qui a laissé des Mémoires un peu confus et si aimables par leur candeur.
Cependant, il y avait, du côté de la bibliothèque, une rumeur étrange, comme une palpitation d'êtres pressés de franchir les portes closes. Le bonhomme Fontaine, qui me disait les querelles innocentes de M. Hamon et de M. Lancelot à propos de médecine et de jardinage, s'évanouit comme un brouillard dans l'ombre... Et je m'aperçus que tous les héros des romans modernes, jaloux des fantômes classiques, s'étaient animés brusquement. Ils réclamaient mon attention et mon admiration.
Ils étaient là tous, les romantiques et les naturalistes, les disciples de Maeterlinck et ceux de Maurice Barrés... Mais je redoutai la sublime extravagance des uns, la brutalité des autres,
Tabondance obscure de ceux-ci, la sécheresse laborieuse de ceux-là, et je réservai leur société pour les jours où mes nerfs sont robustes et ma tête solide...
Gilbert me dît :
— Vous êtes triste, Madeleine? Vous avez perdu quelqu'un ou quelque chose, un ami, ou un bijou?
— Ni quelque chose, ni quelqu'un; j'ai perdu un printemps, oui, un beau printemps de ma vie. Et personne ne peut me le rendre. Petit malheur si vous voulez! Et, tout de même, malheur irréparable...
— Vous avez perdu un printemps ? Étiez-vous donc sans oreilles et sans yeux ?Hiverniez-vous à la façon des marmottes ?
— J'ai été malade. Je suis à peine convales-
cente. Une grippe sournoise m'a retenue à la chambre pendant tout le mois d'avril, et ma maison des champs, mon bois, mon verger m'ont attendue en vain. J'y suis arrivée hier seulement...
— Eh bien! Vous y trouvez le printemps encore, et bien plus beau, bien plus tiède que le printemps de mars et d'avril... Voyez, la vigne a déjà de petites feuilles veloutées, les tilleuls sont verts, les hêtres sont verts; lelilas est un énorme bouquet mauve dont le parfum domine et absorbe tous les parfums épars. Il y a encore des violettes larges et bleues..'.
— Sans odeur et sans âme...
— Et les poiriers qui défleurissent vous jettent leurs pétales au visage en manière de bienvenue ! De quoi vous plaignez- vous, Madeleine ? Ouvrez les volets, ôtez les housses, réveillez la maison endormie et soyez heureuse.
— Je vous entends.. Vous pensez qu'une personne raisonnable peut regretter vivement un bijou égaré, une fête, un spectacle unique...
— J'en connais qui ont pleuré parce qu'elles avaient manqué un ballet russe.
— Moi, j'ai manqué un printemps français.
— La belle affaire! Vous n'êtes pas vieille pour être si avide d'employer vos jours sans en perdre une parcelle. Vous verrez d'autres printemps !
— Dieu lui-même ne me rendrait pas celuilà. Et croyez-vous, homme raisonnable, qu'aucune fête inventée par des poètes, des peintres et des musiciens, croyez-vous qu'un drame où collaboreraient Richard Wagner, Gabriele d'Annunzio et Véronèse dépasserait en splendeur la naissance du printemps ? C'est un drame riche de symboles, touchant et tragique, un grand mystère que jouent, chaque année, ces acteurs divins qui sont les forces inconnues, les souterraines et les célestes puissances.
En février dans la grisaille hivernale, quand les dieux de la glace et du vent semblent engourdir ou blesser tout ce qui ose encore vivre, quand pas un oiseau n'a chanté, quand pas un bourgeon n'a déplié son étui de gomme brune, voici qu'une fleur paraît. C'est le courageux perce-neige, si pâle qu'il n'est pas même blanc, mais décoloré, délavé, et si frêle que ses déli-
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cates racines ne tiennent pas à la terre. Si on le cueille, il se flétrit, et Teau ne nourrit pas sa tige pauvre de sève. Mais il n'est pas fait
pour durer : il est l'Annonciateur.
Parce qu'il a fleuri, tout tressaille d'espérance obscure. La volonté de vivre anime sourdement l'aubier où monte le suc de la terre qui deviendra le sang végétal el nourrira la fleur et la feuille. Les larves, emmaillotées dans leur suaire blanchâtre, aspirent à la série des métamorphoses. La pierre même se fendille et se dilate. Les bêtes pressentent la saison de volupté et les humains deviennent malades, neurasthéniques ou amoureux. Tout fermente...
Et puis le décor change. Les forêts, en mars, n'ont pas une feuille, et elles étendent sur les collines leur tapisserie aux couleurs d'hiver, leurs gris de fer ou de lichen, leur roux de tan ou de cuivre. Mais les saules dont les ramilles s'avivent d'ocre rouge sur le vert des pâturages
— ce vert pareil au grès vernissé des poteries,
— les saules se couvrent de chatons. On dirait des chenilles duveteuses qui exhalent une faible odeur de miel. A peine est-elle éclose, cette
étrange fleur du saule, que les abeilles réveillées s'y suspendent, heureuses de reconnaître le pollen oublié depuis les derniers genêts d'automne. Car, ces abeilles sont très anciennes, très vénérables; elles ont vécu cinq mois, groupées autour de leur reine, dans l'ombre ardente de la ruche. Maintenant, elles vont préparer la première couvée, et, quand naîtront leurs jeunes sœurs, elles mourront, usées de fatigue, sans voir les futurs combats des reines, le vol nuptial et la bacchanale innocente, la joyeuse folie de l'essaimage.
Elles mourront. Qu'importe! elles ont en elles l'invincible volonté et la confiance que leur donne le printemps.
Maintenant, les buissons commencent à verdir. Parmi les feuilles mortes, des violettes roulées, très petites, se révèlent par cet arôme qui a la suavité d'un sentiment. On ne les voit pas; on ne voit pas la pervenche et l'anémone Sylvie. Les prunelliers sauvages, plus hardis que l'aubépine, couvrent d'étoiles blanches leurs brindilles épineuses. Les nuances des lointains changent Des brumes azurées atté-
nuent les gris et les roux, et Tair, tout brillant de pluie et de soleil mêlés, a une qualité et une transparence nouvelles, comme s'il était liquide et musical, sillonné par ces ruisseaux d'argent que laissent les cloches de Pâques.
La nature n'a plus besoin de courage. Elle est rassurée. Elle n'épargne plus l'effort de la floraison. Les insectes commencent, à l'air libre ou dans les galeries du sol, leur existence active et cruelle. Et les hommes et les femmes qui ont souffert parce qu'ils ont trop cru aux promesses d'un printemps défunt se demandent : « Qu'apporte celui-là? »
Ils vont dans la forêt, seuls. Le coucou mystificateur les amuse, mais soudain le rauque soupir de la tourterelle annonce la présence d'un dieu... Où est-il? qui l'a vu?... qui Ta suivi?. . . Oh ! surprendre sa tète cornue, son sourire équivoque, son regard oblique, ses jambes caprines I L'apercevoir, sautant de branche en branche avec l'écureuil et le pivert I . . . C'est le printemps sylvestre, le faune enfant qui ressemble à l'amour sans ailes. Et nul ne le verra s'il n'a les yeux du bûcheron, l'oreille du
braconnier, le cœur ingénu de la petite fille...
II passe, invisible, et ceux qui erraient, solitaires, s'en retournent, par couples. Maintenant, les vieillards peuvent mourir : des enfants qui ne sont pas conçus encore ont entendu, dans les limbes, Tappel queles femmes jettent vers eux, à travers le trouble printanier, à travers Tamour.
Telle est la fête annuelle, la naissance du printemps, le drame mystique auquel les hommes assistent sans le comprendre. Je le comprends et j'aime la leçon décourage, d'optimisme et de joie que me donne l'immense univers concentré pour moi dans mon jardin.
Quant au printemps de Paris, ce n'est pas un Sylvain ; ce n'est pas un demi-dieu : c'est un gavroche. Il se coiffe d'un feuillage précoce ; il bluffe, rieur et mouillé. Et, quand il n'a pas d e fleurs, ils en emprunte au printemps de Nice.
— Je VOUS dérange? Vous aviez des visites?
dit Jean Gilbert, innocemment.
Ses yeux de peintre, qui ont la mémoire des images, ont vu quelque chose d'anormal dans l'arrangement du salon : une chaise isolée" en déroute, ma bergère tournée à demi vers la fenêtre... Et mon visage révèle, par une nuance ou un pli, imperceptible à tout autre qu'à Gilbert, l'émoi d'une conversation récente...
Sous cet honnête et clair regard, je me trouble, et, sottement, comme une pensionnaire prise en faute, je rougis! Et de me sentir rougir, honteuse, je rougis encore...
Jean Gilbert, qui souriait, change de figure. II craint d'avoir « gaffé ». II soupçonne... Que ne soupçonne-t-il pas? Pourquoi cette pensée que je devine, au fond de ses yeux assombris, m'est-elle insupportable? Je ne lui dois aucune confidence... Mais, avant de réfléchir, j'ai parlé...
— Vous auriez dû arriver une demi-heure plus tôt, cher ami ! Votre présence m'eût sauvée d'une scène ridicule. J'ai dû mettre à la porte un amoureux intempestif... Ne cherchez pas à connaître son nom!... C'est un monsieur que vous n'avez jamais rencontré...
II dit :
— J'aime mieux ça...
Ses yeux, qui s'éclairent, continuent de m'interroger. II semble allégé d'une inquiétude, puis un souci passe comme un reflet sur son visage aussi mobile qu'un visage féminin. Et, d'un ton faussement léger :
— Ah! dit-il, vous avez été coquette, madame Madeleine, mon amie très sage ! Vous avez troublé un pauvre garçon, et maintenant vous vous moquez de lui...
— Me reprochez-vous de ne pas l'avoir encouragé?
— Je ne vous reproche rien du tout, chère madame; mais quelquefois on encourage un homme en ne le décourageant pas... Allons, faites-moi cette grande faveur d'être sincère, puisque nous sommes amis! Ne répondez pas en femme ; dites loyalement : « J'ai été coquette... »
— Mon cher Gilbert, vous ne comprenez pas... .
— Voilà!... Vous répondez en femme...
Je hausse les épaules, et j'ai bien envie de dire à Gilbert que « ça ne le regarde pas », puisque nous sommes amis, rien qu'amis. Je regrette ma confidence incomplète... Est-ce que Gilbert va bouder? Est-ce qu'il va me faire une scène? Je déteste les amis qui font des scènes. Qu'un amoureux soit obsédant, excessif, insupportable, il est dans son rôle I Un ami, non pas...
Mais un ami comme celui-là, dont le tendre respect ne s'est jamais démenti, un ami si près de mon cœur, si fraternel, a des droits secrets
que lui a créés, jour par jour, ma confiance familière... Et, soudain, j'ai un grand désir d'être franche, à mes risques et périls, et de voir si un homme peut écouter et comprendre véritablement une femme qui dit la vérité, sans l'arranger.
— Gilbert, écoutez ma petite histoire. Vous me direz ensuite votre sentiment.
» C'est une histoire très banale. Une femme qui ne cherche pas l'amour, qui redoute le désir, s'en va toute seule dans la vie... Elle ne se réjouit pas de sa destinée, mais elle l'accepte, et elle a beaucoup de joies, sans avoir le bonheur... Cependant, il y a en elle, comme en toute femme, un instinct qui la dispose à montrer un visage souriant et une humeur bienveillante, à éclairer, à réchauffer la vie autour d'elle, à laisser, fût-ce au plus indifférent des êtres qu'elle rencontre pour quelques minutes, un souvenir aimable, une impression de douceur... Rien de plus, je vous le jure 1 Est-ce de la coquetterie ?
— Hélas! madame, on peut s'y tromper.
— Un fat seulement...
— Un homme.
— Certains hommes. En voilà un, justement, qui entre, par hasard, dans la vie de cette femme. Ni beau, ni laid, ni riche, ni pauvre, entre deux âges, intelligent et instruit sans talents particuliers, il est médiocre avec agrément. Bref, c'est un monsieur comme Paris en fabrique à la douzaine.
— Je le vois fort bien.
— II a dîné cinq ou six fois avec la dame et il lui a tenu des propos aimables qu'une excessive banalité rendait innocents. La dame a répondu sur le même ton. Et, comme elle s'ennuyait jusqu'à la plus douce hébétude, elle s'est divertie en regardant ce qu'il y avait dans l'âme du monsieur, complaisamment entrebâillée. Sa curiosité satisfaite, elle a regardé ailleurs.
— Au fond d'autres âmes?
— Peut-être. Le monsieur avait pris cette attention d'un instant pour la marque d'un intérêt tout spécial. Il trouvait naturel que sa voisine fût émue. Et il se disait : « Tiens, tiens; pourquoi pas? » Je vous épargne le récit
de ses manœuvres, et j'arrive à la déclaration. La dame, qui la sentait venir, avait tout fait pour l'éviter. Elle ne l'évita pas. Elle exprima donc une surprise mensongère et un sincère ennui; et elle pria le monsieur de ne pas renouveler une tentative de séduction bien inutile. Mais il insista ; il fut passionné ; il fut indigné ; il fut ironique ; il fut amer, et, à force de prononcer les formules traditionnelles de l'amour, il se crut réellement amoureux. Il parut souffrir; il souffrit sans doute.
— Et la dame ?
— Eh bien, la dame le regardait, et elle pensait ce qu'aucune femme n'ose dire, ce que toutes pensent, brutalement, lorsqu'elles n'aiment pas : « Monsieur, vous me demandez de vous aimer, c'est-à-dire de vous trouver si aimable que j'oublierai, pour vous contenter, la pudeur et la prudence et que je m'exposerai aux dangers d'une maternité inopportune. Je vous préférerai à mes parents, à mes amis, à mes enfants même, et vous serez un dieu et je serai votre prêtresse et votre servante. Monsieur, n'y a-t-il pas quelque pré-
somption dans celte volonté de me conquérir que vous témoignez ingénument? Qu'êtes-vous ? Qu'avez-vous fait? Pourquoi vous préférerais-je à un autre? Pendant que vous déclarez vos intentions et vos prétentions, je remarque vos cheveux qui s'éclaircissent, le jaune brouillé de votre teint, et cette dent d'or qui luit au fond de votre bouche indignée. Ce n'est pas ma faute : je ne vous aime pas. Un amoureux devrait, avant l'aveu, s'assurer que la bien-aimée est comme lui en état de grâce et d'illusion. Alors, fût-il grotesque, il paraîtra sublime. Mais je ne vous aime pas. Je suis tranquille et clairvoyante. Vous m'ennuyez. Ne m'ennuyez pas trop. La férocité native se réveillerait en moi. Je vous souhaiterais une rage de dents, une colique, n'importe quel accident pénible qui me débarrasserait de vous. Quoi? Vous vous fâchez? Vous m'assurez que d'autres femmes vous ont aimé? C'est possible. Je m'en moque. Vous jurez que vous me donneriez un bonheur inouï, que je perds beaucoup en vous perdant? Pauvre monsieur, vous manquez de modestie ! » » Voilà ce que pensent les femmes, et leurs
pensées se mêlent d'un peu de frayeur instinctive, d'un obscur dégoût et d'une volupté particulière, celle de la créature faible qui voit un être, prétendu fort, devenir aveugle, sourd et stupide. C'est une petite revanche. Vous êtes consterné, mon ami Gilbert?
II m'écoutait avec stupeur et ses yeux durcis trahissaient un étrange sentiment de méfiance et de crainte. Et je compris qu'à cette minute il n'était plus Gilbert : il était un homme et il détestait en moi toutes les femmes dont il avait demandé l'amour sans l'obtenir.
Alors, je regrettai d'avoir parlé.
J'allai l'autre jour à Ermenonville. C'est un lieu qui a le beau dessin et la douceur fanée de certaines vieilles toiles de Jouy. Cette rue en pente vers les bois, ces maisons basses aux petites fenêtres, ce pavillon au toit pointu, ce parc noble et maniéré, je crois les voir imprimés en camaïeu rouge ou mauve. Au bord de l'étang, le sol humide nourrit les arbres légers que la lumière attendrie pénètre et qui semblent retenir toujours un peu de brume.
Ainsi confondus, les peupliers et les saules, tremblants au moindre frisson des airs ou longuement éplorés, me représentent, autour du
cénotaphe de Rousseau, la sensibilité du XVI u" siècle et la mélancolie romantique.
Paysage composé que les jardiniers restaurent comme un vieux tableau, paysage qu'il faut conserver dans ses lignes et refaire à chaque printemps, lorsqu'il déborde son cadre ! Paysage littéraire, illustré de fausses ruines, où les rochers racontent tous quelque épisode de VHéloîse, où le vent fait des phrases, où la moindre pervenche fleurit comme une citation dans un discours! Il a vu passer des jeunes hommes emphatiques, des jacobins vertueux et pédants, des femmes sensibles^ de vénérables philosophes et même des roisi Tous aimaient la nature et l'humanité ; tous pleuraient dans les urnes ; tous étaient les fils spirituels de Jean- Jacques.
Les plus fervents parmi ces pèlerins, les hommes de la Convention, vinrent un jour honorer leur demi-dieu à Ermenonville. C'està-dire qu'ils ouvrirent le tombeau de style antique élevé dans l'île des Peupliers par les soins du marquis de Girardin. lis prirent ce qui restait de Jean-Jacques et l'emportèrent vers les
caveaux du Panthéon, où ces malheureux ossements sont encore. Sous la coupole de Soufflot, et non sous la voûte du ciel, repose dans une paix incertaine toujours menacée par les révolutions, rhomme de la nature, l'amoureux des pervenches, le noctambule qu'enchantaient les rossignols, le botaniste passionné qui se consolait des femmes dans l'innocente compagnie des fleurs sauvages!
Les descendants de ses premiers disciples veulent aujourd'hui le fêter. Ils ont commandé un monument ; ils préparent des discours.
Les gens de l'opposition crient haro sur le philosophe de Genève ; les gens du gouvernement défendent le grand homme devenu « propriété nationale ». Et tout ce bruit, c'est de la gloire encore...
Cependant, à mon humble façon, je voudrais te fêter, moi aussi, Jean-Jacques ! Je n'irai pas au Panthéon, parce que les caveaux sont noirs, sinistres, traversés par des caravanes d'Anglais et tout à fait dépourvus de rossignols et de pervenches. 11 y a là trop de pierres et trop pesantes. Le Panthéon n'a de toi que tes os.
Ton âme inquiète préfère tour a tour le jardin naïf des Charmettes, TErmitage de Montmorency, le parc sentimental d'Ermenonville.
C'est là que je veux t'évoquer. Assise à la pointe de l'étang, j'aperçois les peupliers qui montent leur garde d'honneur autour du sarcophage vide. Les grandes masses des frondaisons, à droite et à gauche, composent de puissantes architectures végétales. Le ciel, gris de molles nuées, argenté la paisible étendue des eaux. Une tourterelle soupire derrière le temple de la Philosophie...
II y a bien de l'artifice en ces jardins, presque autant qu'à Versailles. Tout y est sauvage, exprès. Cela ressemble à la nature. Mais la nature, la vraie, est assez proche pour contenter le promeneur solitaire. La forêt continue le parc. Bien souvent, au clair de lune, sur les sables pâles du Désert, au bord des étangs de Châalis, j'ai rencontré le fantôme de Gérard de Nerval qui rêvait à Sylvie, en récitant quelque ballade allemande. Il allait, triste, charmant et fou, et d'un pas plus lent tu le suivais, mince vieillard en petit habit brun, en perruque
ronde, portant la boîte de botaniste au côté. D'Ermenonville à Soisy, de Montigny à Senlis, la forêt vous appartenait, ô poètes ! Gérard y retrouvait les rêves de son enfance et toi, ceux de ton déclin.
Aujourd'hui, dans ce parc, je te vois encore. Tu vas, la tête inclinée; tu regardes, parmi le gazon ou le terreau de feuilles, les étoiles blanches du fraisier, les lychnis roses, et ces jolies petites orchidées jaunes et mauves dont je ne sais pas le nom. Et pendant que coulent en ton honneur des torrents d'éloquence parlementaire, indifférent à Barrés comme à Viviani, tu cherches, éternellement, la Fleur bleue.
Les pervenches du dernier printemps sont flétries. J'aurais voulu les tresser en guirlande et les suspendre à la grille de ton monument, sous les peupliers. Tu aurais aimé cet hommage d'une femme. Que les hommes politiques te combattent, qu'ils te louent, qu'ils te vilipendent : tu les ignores, ô misanthrope, ô désabusé! Tu songes aux yeux bleus, à la voix argentée de madame de Warrens, au rire de mademoiselle Galley, au beau corps de ma-
dame de Larnage, aux pompons roses de Zulielta, au baiser fraternel et voluptueux de madame d'Houdetot. Pauvre grand homme qui fus aussi un grand enfant, la gloire ne te console pas de n'avoir pas eu la tendresse...
l'adieu a la maison
Mon cœur se serre...
Je regarde le parquet sans tapis, les fenêtres sans rideaux, les malles dans le vestibule et les paniers béants, les paniers où vont s'entasser la vaisselle, les bibelots, les livres. Déjà les tableaux ont quitté les murs ; les lustres, ces beaux fruits de cristal et de lumière, ont été cueillis l'un après l'autre ; les appliques et les lampes s'en sont allées ; le téléphone, animal de bois et d'acier aux mille voix, vient de mourir, les artères coupées... Que se passe-t-il donc chez moi? Naguère, les préparatifs du départ traditionnel, en juillet, apportaient moins de
244 Madeleine au miroir
trouble dans la maison et je n'avais pas envie de pleurer.
Hélas ! c'est donc vrai, je quitte cet appartement tout tiède de ma vie et qui gardera un peu de mon âme. Pourquoi ?... J'étais si bien 1 J'aimais tant la maison, sa porte monumentale au beau heurtoir sculpté, sa cour paisible entre deux corps de logis d'un style si noble qu'unissent de chaque côté deux terrasses à l'italienne. J'aimais l'appartement irrégulier, imprévu, dont les défauts mêmes m'étaient sympathiques comme les manies de certains vieillards délicieux. Il n'était pas moderne, oh! non, mais il en est des logis comme des personnes : on les estime pour leurs qualités, on ne les aime que pour leurs grâces.
Et ma rue, cette rue dont le nom bizarre et poétique rappelle une très vieille enseigne, ma rue aux petits trottoirs, aux gros pavés, aux antiquaires innombrables et si amusants ; ma rue, où le matin, tous les anciens cris de Paris annoncent, sur le rythme traditionnel, le rétameur, la marchande de marée, le tonnelier, le vendeur de cresson ; ma rue bonne enfant et
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familière que ne hantent pas les snobs, je vais la quitter !
J'ai vécu des années ici, des années heureuses. La maison n'a pas changé, ni mon goût; mais les enfants ont grandi. Ils réclament plus de place et plus d'aise. Sournoisement je feignais de ne pas entendre leurs récriminations, et, quand ils se plaignaient de tel ou tel inconvénient, je répondais :
« La maison est si poétique I »
Les enfants de 1912 préfèrent le confortable à la poésie. Cependant, je les exhortais à la patience ; je leur proposais des arrangements très ingénieux. Tantôt j'imaginais de « perfectionner » la vieille demeure par une habile adaptation au goût moderne. Tantôt l'idée de ce sacrilège me faisait frémir. Je rêvais alors qu'un coup de fortune me permettrait de posséder un jour une maison à moi, construite pour moi, par un architecte au talent souple et hardi, comme mon ami Adolphe Dervaux.
Et puis je considérais, à travers les hautes fenêtres, la cour et les terrasses, et la façade au fond, d'un style Louis XV si pur, décor
un peu grave, un peu fermé, de ma vie méditative. Le matin, le soleil y jette une écharpe dorée qu'il tire doucement, lentement, par le travers, jusqu'à trois heures. La nuit, le clair de lune est si bleu sur les vieilles pierres qu'il éveille des fantômes. Quand on n'entend plus que le roulement lointain des voitures et le soupir de Paris qui s'endort, la cour s'emplit d'une pénombre argentée. J'entr'ouvre ma fenêtre, je vais sur la terrasse, en grand silence, avec un petit battement de cœur... Pour moi seule, la lune, la nuit, le rêve et le souvenir confondent leurs enchantements... Derrière les carreaux, scintillent de vagues girandoles ; une tête poudrée, une robe à ramages, une lueur diamantée, passent dans ces salons déserts ; un violon surnaturel frissonne, cependant que dans la cour, autour d'un feu pâle et sans chaleur, des ombres de laquais ouvrent des ombres de carrosses...
Ce joli conte de Daudet, le Réveillon des fantômes à l'hôtel de Nesmond, je l'ai vécu, bien des fois, par l'imagination, sur ces terrasses.
l'adieu a la maison 247
Et je m'en vais! J'ai cédé au désir de ces tyrans qui représentent le progrès et l'avenir... J'ai donné congé. Le départ me semblait si lointain, presque improbable...
Et la chasse aux appartements a commencé.
J'ai refait, pour mon compte, les recherches que j'avais faites, pour une cousine. J'ai visité des réductions de Versailles àquatre mille huit, des simili-Trianons à cinq mille cinq ! Je rentrais, fatiguée, écœurée par les blancheurs des stucs, indignée contre les concierges hargneux et les propriétaires rapaces. Et je retrouvais avec joie mon 'salon suranné, mes terrasses, ma chambre biscornue.
Et comme j'allais me décider à rester, j'ai découvert, dans un quartier tout provincial, une maison bien séduisante, qui s'offrait tout entière à moi. Plus de cour ; mais un jardinet, et des arbres par-dessus le mur; des recoins, des couloirs, des placards, des escaliers cocasses, de jolies pièces amusantes à meubler, et le fameux confort moderne associé à d'aimables vieilleries. A l'entour, des rues de province. Et puis des propriétaires in vrai-
semblables, à force d'être obligeants... J'ai été séduite.
Cette maison où j'habiterai demain, je l'aimerai comme j'ai aimé celle-ci ; mais un déménagement, cela ressemblée une rupture amoureuse. L'être qu'on abandonne, au moment de l'adieu, se révèle précieux et cher. On sent que des liens tirent sur le cœur avant de s'arracher. Et l'on a aussi le remords d'une espèce d'ingratitude.
Chère maison que je vais quitter, pourquoi ne vous dirais-je pas ce que l'on dit à un hôte bienveillant: « Je vous remercie de m'avoir abritée sous votre toit, j'y ai passé des années heureuses et laborieuses, et votre porte n'a laissé entrer aucun des mauvais visiteurs qui s'appellent douleur, mort, maladie. Vous m'avez entourée de belles et nobles images. Je pleure en passant votre seuil pour la dernière fois.
» Mais vous ne me serez pas étrangère. Je vous re verrai avec une fidèle amitié.
» Maintenant, d'autres vont venir, qui vivront où j'ai vécu, qui vous aimeront peuL être autant que je vous ai aimée, — non point
l'adieu a la maison 249
davantage. Soyez-leur favorable, chère maison ; qu'ils trouvent en vous la paix et l'amour et que le malheur ne franchisse jamais votre porte. »
Dans la pénombre de la chambre aux volets \ clos, je m'éveille, et la première sensation qui
parvient à ma conscience engourdie, c'est un léger frisselis d'eau sur les feuilles, un faible petit chant cristallin qui s'égoutte. La porte, doucement heurtée, s'entr'ouvre. J'aperçois un tablier blanc, le plateau du déjeuner, et une voix déclare sur le mode mineur le plus lamentable :
— Bonj our , madame ... Il pleut encore auj ourd'hui.
Et mes enfants, déjà levés, accourent. Ils m'ont à peine embrassée qu'ils commencent à gémir :
— II pleut!... On ne pourra pas sortir en charrette anglaise... On ne pourra pas jouer au tennis... On ne pourra pas aller à bicyclette...
Cependant, la barrière de la cour grince sur ses gonds. Le facteur, engoncé dans sa pèlerine, apporte le courrier. Il est en retard, ce bon facteur, mais quand on lui exprime un regret, il s'ébroue et réplique :
— Avec un temps comme ça, le métier n'est pas si plaisant! On patauge, on glisse, on se crotte jusqu'aux genoux. Et les rhumatismes me tracassent... Il pleut!... Il pleut!...
Je dépouille le courrier matinal. Des cartes illustrées, timbrées de tous les coins de France, m'apportent les doléances de mes amis. L'un est en Bretagne, où il pleut ! L'antre est en Auvergne, où Jl pleut ! Les autres en Normandie, en Bourgogne, en Provence, où il pleut!... Et tous consignent, en lamentations brèves, leur sentiment sur ce « sale été » .
Et je dis moi-même, en pensant aux longues heures mouillées qui vont égoutter leurs secondes entre l'aube triste et le soir plus triste :
— Que faire?... Je m'ennuie déjà... II pleut ! . . . Il pleut ! . . . Il pleut !
Un tic-tac léger, comme un pianotement de petits doigts féeriques, résonne contre les vitres bleuâtres. En tournant la tête, je ne vois rien, tout d'abord, rien que les tilleuls massifs, d'un vert obscur, les pelouses d'un autre vert, plus vif et plus doux, le gai bariolage des géraniums, un fouillis de capucines qui ont toutes les couleurs de la flamme, et les hauts épis des pieds d'alouettes qui ont toutes les nuances des vieilles et délicates porcelaines, rose lavé, bleu déteint, violet mourant.
Il n'y a personne dans ce jardin grelottant et détrempé. Il n'y a que le crépuscule qui tisse une grande toile d'araignée sur le ciel bas. Qui donc m'appelle ?
J'entends encore ce pianotement musical, et, tout contre le vitrage, je distingue une figure incolore comme le verre, fluide comme l'eau, une petite figure de sylphe dont les cheveux, en clair et lisse argent, tombent sur la robe irisée.
Elle parle, d'une voix monotone, mais si limpide !
— Écoute ! Je suis la Pluie, reine de ces jours mélancoliques, fileuse de brouillards et de rêves, amie des belles mousses spongieuses, des grenouilles vertes, des champignons bruns comme la terre, rouges comme la limace, livides comme la pourriture, pâles comme l'écorce du bouleau.
» Les hommes me détestent parce que je contrarie leurs travaux et leurs plaisirs, parce que je les oblige à demeurer dans leurs maisons, parmi les gens qu'ils prétendent aimer, et les livres qu'ils prétendent admirer, ou, seuls, avec eux-mêmes. Pendant quelques jours, condamnés à la réclusion, ils ont le loisir de songer, de méditer, de causer, délire, de se taire... Je les sépare du monde extérieur. Je les réduis à leurs propres ressources, je les contrains à regarder en dedans, leur âme !
» Ils regardent et ne voient rien... Où est leur âme? Dispersée, errante au dehors... Ils sont vides comme la tête séchée du pavot qui contient une cendre noire.
» Cet abîme de néant qu'ils découvrent en eux leur donne le vertige : leur propre compagnie les fait bâiller.
» Ils regardent autour d'eux. La bibliothèque est pleine de volumes, mais le goût de lire n'est pas commun et les livres ne plaisent que s'ils sont drôles, comme des clowns. Tout livre grave est un ami gêneur qu'on estime et qu'on ne peut écouter longtemps sans impatience.
» Voilà pourquoi les hommes me redoutent.
Ils disent d'un fâcheux : « Il est ennuyeux comme la pluie... »
» Mais toi, qui es assise, au coin du feu, dans le salon charmant, que peux-tu me reprocher, ingrate ?
» Ce matin, en t' éveillant, tu me maudissais. Et pourtant, le jour a passé, si rapide, si léger sur toi, qu'il n'a pas mis une ombre dans ton esprit une ride à ton front.
» J'ai défendu ta porte contre les visiteurs que tu ne souhaitais pas ; mais tes amis, venant à l'improviste, ont eu la récompense de leur courage. Ils ont trouvé ta maison plus tiède, ton accueil plus affectueux.
» Tes enfants, privés de leurs jeux, se sont rapprochés de toi. Tu as senti leurs petites âmes chaudes et tendres, blotties contre la tienne^
» Tu as répondu aux lettres accumulées sur ton bureau, depuis trois semaines ; tu as joué cette sonate de Beethoven que tu préfères à toute autre musique parce qu'elle est toute sonore de souvenirs, parce qu'elle éveille, en ton cœur ému, ton adolescence qui chante et qui pleure.
» Tu as lu les poètes démodés que les femmes d'à présent ne connaissent plus... Ton crochet brillant à créé des fleurs de fil au gré de ta fantaisie...
» Tu as goûté le délice de la solitude et du silence. Tu t'es penchée sur ton cœur, et, seuls, les lutins du feu, les roses des vases, les portraits souriants des murs, savent que tu as pleuré.
» Quel jour de soleil t'eût donijé ces loisjrs laborieux et cette délicate jouissance d'avoir vécu chez toi, avec toi, pour toi, sans égoïsme et sans ennui?...
La sylphe aux cheveux d'argent lisse, à la robe de cristal irisé, parlait encore et ses petits doigts pianotaient sur la vitre, quand la femme de chambre apporta la lampe et, soudain, ferma les volets. Je n'entendis plus qu'une plainte murmurante...
Il pleut I... Il pleut!... Il pleut!...
COLETTE ET l'aMOUR
Devant le feu léger, dont la flamme, touchée par le soleil, se décolore, Colette est assise, à croupeton sur un coussin. Elle est arrivée tout à rheure entre deux averses, et sa petite figure ressemble au ciel d'aujourd'hui, où passent la pluie et les rayons mêlés, Tombre et la lumière.
J'ai été bien étonnée de la voir. Je la croyais, avec son mari et sa belle-mère, dans leur maison du Quercy, villégiature économique, après les grosses dépenses d'une installation parisienne.
Elle m'a expliqué les très importantes raisons qui l'obligeaient à précéder ma tante
Eugénie et Gustave, et pourquoi elle était toute seule à Paris jusqu'à la fin de la semaine.
11 faut réveiller l'appartement de sa léthargie, ôter les housses des meubles, convoquer les tapissiers, courir les bureaux de placement à la recherche de la cuisinière idéale et introuvable. Et, par la même occasion, un petit tour dans les magasins permettra de pressentir la mode future et de combiner des- « arrangements » de vieilles robes.
Colette parle, parle !... Mais je surprends, dans sa voix claire et volubile, une imperceptible hésitation, le passage d'une note fausse... Oui, petite Colette ! j'ai compris. L'appartement, les robes, la domesticité, prétextes tout cela ! prétextes commodes pour justifier une fugue à Paris. Hélas! tante Eugénie et Gustave, âmes candides, n'ont pas remarqué ces dissonances révélatrices, ces mouvements de physionomie qui ne me trompent pas. Colette ment; elle ment très mal, bien qu'elle soit femme.
C'est qu'elle n'a pas l'habitude de la dissimulation. Dans sa vie toute simple, elle n'a jamais
COLETTE ET l'aMOUR 261
commis que des mensonges véniels. Cette fois, il y a quelque chose de grave...
Que lit-elle dans mes yeux? D'un élan félin et câlin, elle se rapproche de mon fauteuil et pose ses bras sur mes genoux.
— Madeleine, vous avez l'air de douter...
— C'est que je doute, et fortement, ma Colette! Mais, de grâce, taisez-vous! Vous regretteriez vos confidences et elles me gêneraient.
— Oh ! je n'ai rien fait de vilain !...
Elle est sincère, et son cri puéril me rassure.
— Rien de vilain, soit. Mais qu'avez-vous fait?
— J'ai... j'ai un amoureux.
— Evidemment.
— Vous le saviez ?
— C'est écrit sur votre figure.
— Vous êtes scandalisée, Madeleine?... Oh !
je ne vous aurais pas crue si... collet monté... Pour un pauvre petit amoureux, bien gentil, bien timide qui ne demande rien, qui se contente d'espérer, vous n'allez pas me faire un
262 MADELEINE AU MIROIH
sermon ! Ah ! vous pourriez en avoir, des amoureux, et même des amants, ça ne m'empêcherait pas de vous aimer bien...
— Votre amoureux, c'est le petit peintre qui a décoré votre boudoir dans le goût allemand. C'est pour le retrouver que vous avez quitté Roc-sur-Cère, votre belle-mère et votre époux.
— Je vois que vous devinez tout... presque tout. Mais vous ne connaissez pas Frederick.
— Il s'appelle Frederick avec unk. — Lui vous connaît, ma chère, il vous a vue; chez Georges Petit, en compagnie de monsieur Jean Gilbert. Et il vous a trouvée gentille, bien habillée, toute jeune...
— Taisez-vous, petit serpent. Vos flatteries sont inutiles. Votre Frederick — par un k — ne me dit rien qui vaille.
— Il est si amusant ! Il a des idées si imprévues sur toutes choses...
— Enfin, il vous aime.
— A la folie.
— Et vous l'aimez?
Elle baisse la tête et semble chercher, dans
COLETTE ET l'aMOUR 263
les hiéroglyphes mouvants de la flamme, une réponse difficile à formuler.
— Il me plaît beaucoup.
Je suis fixée. Il s'agit d'un flirt, d'une passionnette. L'involontaire aveu, le seul qui compte, n'est pas sorti, tout brûlant, du cœur entr'ouvert de l'amoureuse. C'est que l'amour est un oiseau de haut vol qui ne fera jamais son nid dans ce cœur enfantin. Colette me paraît incapable d'éprouver un sentiment, un de ces sentiments profonds qui renouvellent la substance d'un être. Mais une petite contrefaçon d'amour, une simili-passion bien imitée, peut troubler et gâcher une vie de femme.
Heureusement, le flirt, non... consacré — si j'ose m'exprimer ainsi — avant les imprudences irréparables, est une petite maladie d'imagination qu'un dérivatif peut guérir. A cette idée de flirt, Colette associe des images agréables et encore innocentes : rendez-vous dans les jardins, causeries dans les salons de thé, correspondance clandestine, énormes compliments qui paraissent toujours délicats, parfums d'encens exhalé vers l'Idole, — enfin la
plus charmante diversion à la monotonie de la vie conjugale.
Toutes les jeunes femmes, après cinq ou six ans de ménage avec un mari fidèle et dépourvu de fantaisie, ressentent le désir de cet exercice sentimental. Elles ne pensent à « rien de vilain », comme dit Colette. Elles veulent amuser leur cœur qui s'ennuie. Et c'est presque toujours la faute de l'époux, si le cœur de l'épouse s'ennuie... Gustave a de grandes qualités, mais il n'a pas de grands défauts.
On ne peut pas aimer d'amour un homme qui n'a pas de grands défauts. On n'a pas de prise sur lui. On le connaît une fois pour toutes.
Aucune femme ne me contredira.
Donc, Colette n'a pas d'amour pour cet excellent Gustave, mais elle n'en a pas davantage pour le petit peintre. Je suis même assurée qu'au fond elle préfère son mari. Allons, mettons-nous du côté de la morale, et tâchons d'écarter le danger suspendu sur la tête de Gustave ! Il suffira peut-être d'associer à l'idée du flirt des images, tristes, graves, tragiques.
COLETTE ET l'aMOUR 265
Colette m'a longuement raconté les préliminaires de son aventure amoureuse et je remarque avec plaisir qu elle parle d*elle-même beaucoup plus que de Lui.
Alors, je lui dis brusquement.
— Vous aimez ce monsieur. Il vous adore.
Tout est donc pour le mieux. Il ne vous reste plus qu'à terminer proprement cette belle histoire, c'est-à-dire à prévenir Gustave que vous désirez divorcer.
— Prévenir Gustave!
— Dame, ma chère amie, vous n'auriez pas d'excuses si vous trompiez cet excellent garçon, tout en continuant de partager son lit et de dépenser l'argent qu'il gagne. Le ciel, qui prévoyait la venue du peintre, n'a pas béni votre union. Le divorce, facilement accordé, brisera votre chaîne. II brisera aussi le cœur de Gustave. Mais ça n'a pas d'importance.
— Comment! dit Colette, suffoquée... Pas d'importance!...
— Si peu!... Remarquez bien que tout le monde divorce et que vous finiriez par être ridicule si vous conserviez jusqu'à la vieillesse
le même mari. Votre fidélité passerait pour de l'entêtement, de la pose, une façon de critiquer la coutume établie. Divorcez, Colette, tant que vous êtes jeune, vous aurez le temps de vous remarier, de redivorcer, de vous remarier une troisième fois. Quant à Gustave, qui a un tempérament de caniche, il ne vous remplacera pas. Il vieillira, seul et triste, parmi les meubles et les objets qui lui parleront de vous, en face de vos portraits dont la vue le fera pleurer. Taate Eugénie sera morte, la pauvre femme !
Gustave n'aura personne pour le soigner et le consoler. Et ce sera son plus cruel chagrin de ne pouvoir comprendre pourquoi vous vous êtes détachée de lui qui vous aime, qui vous est absolument et uniquement dévoué. Il pensera : « Sans doute, c'est ma faute. Elle ne peut pas avoir tout à fait tort, cette petite Colette que j'ai tant chérie. Elle m'a puni d'un crime que j'ignore. Je ne peux pas la détester... » Et, pendant ce temps...
Je développe ce thème. J'ajoute au sombre tableau des touches plus sombres. Et qu'est-ce que je vois?... Une larme roule sur le corsage
COLETTE ET l'aMOUR 267
de Colette, et puis une autre. Et ma petite cousine se met à sangloter...
— Je ne suis pas. si méchante que vous croyez. Je n'ai jamais pensé à tout ça. Divorcer ! Quitter Gustave ! D'abord, j'ai beaucoup d'affection pour lui...
— Et pour l'autre ?
— Je ne sais pas.
— S'il fallait sacrifier l'un des deux...
— Je ne sacrifierais pas Gustave, puisqu'il est mon mari. Je ne l'aime pas, mais je l'aime bien. Et je suis habituée à lui. Et je ne veux pas du tout briser son cœur...
— Il faut cependant choisir, ma petite Colette...
Elle pleure et ses larmes disent que le choix est fait. Elle pleure son joujou, sa jolie illusion, l'amour qu'elle inspira, l'amour qu'elle crut éprouver. Elle ne peut plus se donner la comédie à elle-même. Aimer, c'est préférer.
Elle sait maintenant qu'elle préfère Gustave, c'est-à-dire la sagesse, la raison, la sécurité, la tendresse sans lyrisme. Et elle se trouve non pas diminuée, certes, mais dépoétisée.
Elle implore :
— Gardez-moi près de vous, Madeleine, cela vaudra mieux. Si je retourne seule à Paris, je ferai quelque sottise... Et je ne suis plus assez sûre de ne jamais la regretter...
UN BEAU JOUR d'aUTOMNE
— Venez au jardin, Colette... nous choisirons des fleurs pour décorer joliment la table du déjeuner. Les enfants sont allés dans un chemin creux, chercher des rameaux de fusain et d'aubépine. Je veux que la maison soit très belle aujourd'hui.
— Parce que vous attendez Jean Gilbert ?
— Vous riez, jeune femme insolente !
Apprenez que nous recevons, ce matin, les Destricourt, les Mérignan, monsieur Delannoy...
— Et monsieur Jean Gilbert...
— Quel mal voyez-vous...
— Aucun, ma chère, ma très chère Madeleine... Permettez-moi de vous taquiner. C'est ma revanche. Vous m'avez bien grondée l'autre jour... Et j'ai sacrifié, à cause de vous, mon pauvre petit flirt, mon amoureux si gentil...
Elle soupire.
— Je l'aimais un peu trop pour être gaie, pas assez pour être malheureuse, maintenant que je ne dois plus le voir. Enfin, si je fais jamais la grande folie, ce sera pour un autre...
— Belle conclusion à mes sages discours !
Elle me prend le bras et m'entraîne. Pauvre
Colette ! je le vois bien, quelle n'est pas gaie ! Je suis sûre de sa bonne volonté, mais Gustave, s'il est maladroit, compromettra mon œuvre de sauvetage.
Nous voilà toutes deux sur la terrasse. Il fait si tiède que nous avons gardé nos robes du matin et nos petits souliers. Un faible, un tendre soleil caresse nos têtes nues. Le jardin, si longtemps baigné de nuit, frissonne et laisse s'égoutter l'ombre bleue au long des tiges, au revers des feuilles, au ras des murs, sous les
UN BEAU JOUR d'aUTOMNE 271
espaliers. Et tout ce qui n'est pas humide et bleu apparaît couleur d'aube et de rosée. Ce jardin de septembre, où j'entendais hier les premiers pas sourds de l'automne, ce jardin est innocent, limpide et joyeux comme une goutte d'eau dans la lumière.
Au delà des tilleuls, la route oblique et la vallée plongent en un brouillard d'azur et d'argent, et les collines qui sortent de ce brouillard semblent crayonnées au pastel sur une très légère gaze grise. Toutes les choses sont étrangement lointaines, inconsistantes, et le matin vaporeux met sur elles cette fleur de poudre des beaux fruits qu'on n'a pas touchés. La nature redevient virginale...
Le long de l'allée, à droite et à gauche, courent des poiriers en cordeau, ainsi qu'une double guirlande sur une frise. D'autres poiriers de plein vent abritent le potager, où j'aperçois les choux d'un vert bleu et les boules filigranées des oignons. Les fleurs fraternisent avec leurs humbles cousins, ces paysans, les légumes!... Graves fleurs d'automne, hauts dahlias d'or et de pourpre cendrée, asters, zin-
nias, coréopsis tachés de brun, reines- marguerites qui, même roses ou blanches, conservent un peu de violet dans leur pulpe soyeuse, elles n'ont pas, à cette heure matinale, les tonalités fastueuses qui, le soir, répètent les couleurs du couchant. Une brume insensible à nos yeux reste encore dans Tair qui atténue la vivacité des nuances.
— Ne cueillons pas ces fleurs-là, dit Colette. Elles n'ont aucune odeur. Elles ressemblent à des personnes riches vêtues de velours et de satins éclatants et qui ne disent rien parce qu'elles ne pensent rien. Peut-être trouveronsnous encore des roses.
— Nous en trouverons, Colette, et nous ne dédaignerons pas les fleurs plus simples, les jolis pieds-d'alouette, la petite scabieuse et ces pensées aux figures soucieuses et rétrécies qui fleuriront toujours diminuées jusqu'à la fin de novembre.
— A la fin de novembre, il n'y a plus de fleurs !
— Plus de fleurs?... Il y a toujours des fleurs dans les jardins. On voit bien, Colette,
UN BEAU JOUR d'automne 273
que vous êtes une vraie citadine! Vous connaissez les fleurs des fleuristes et celles qui s'épanouissent pendant les vacances !
» J'étais ignorante comme vous, autrefois. Mais la fantaisie me vint de passer une année entière à la campagne, et j'eus de grandes surprises.
» En novembre, quand le jardin s'habilla d'or, puis de beau cuivre rouge, je dis adieu à mes rosiers. Les plus rares, les plus délicats disparurent sous un capuchon de paille. On mit à l'abri les boutures de géraniums. La vigne vierge mourait feuille à feuille et chaque matin la gelée tuait quelque fleur attardée... Seuls résistaient les dahlias et les chrysanthèmes.
» A leur tour ils défleurirent, et je crus que mon jardin, en décembre, serait lugubre comme un cimetière abandonné.
» Mais, quand furent fanées toutes les grandes et brillantes fleurs, je découvris des survivantes... Oui, dans les places abritées du vent et chauffées par le soleil des pensées rabougries, des scabieuses minuscules, de pâles roses, des résédas clairsemés persistaient à vivre.
» Courageuses petites fleurs ! moins larges, moins colorées que leurs sœurs aînées, à peine odorantes, elles me parurent plus aimables que toutes les autres. Elles durèrent jusqu'à Noël. Les ellébores ouvrirent leurs corolles de cire épaisse, d'un blanc verdâtre ou rosé. Puis, à la lisière d'un bois, je vis pointer le premier perce-neige, annonciateur du printemps.
» Et je compris que la mort de la nature, en hiver, est une fiction poétique. La vie de la nature ne s'interrompt jamais. Elle se ralentit seulement. Et, même engourdie, même glacée, elle peut toujours nourrir une fleur.
Le charmant visage de ma cousine prit une expression moqueuse et caressante.
— Eh quoi ! sage Madeleine qui cherchez à toutes les choses un sens symbolique et une moralité, n'avez-vous pas compris l'enseignement que vous donnent ces fleurs obstinées à vivre? A tout âge, en toute saison, on peut cueillir Tamour et le bonheur, et le jardin de la vie n'est jamais tout à fait stérile. Il n'est pas venu pour vous, Madeleine, ce temps où meurent les plus brillants rosiers ; il n'y a pas,
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dans votre âme, que de tristes chrysanthèmes, et bien des années passeront avant que vous soyez réduite à couronner vos cheveux blancs de ces ellébores d'hiver qui, dit-on, guérissent la folie !
» Vous êtes pareille au jardin de septembre, lourd de fruits et vermeil de fleurs. Mais, par une étrange fierté qui est peut-être une coquetterie, vous affectez d'être lasse, déçue, résignée...
» Madeleine, regardez en vous-même. Il y a des coins de votre âme qui resteront si tièdes et si secrets qu'une fleur s'y épanouira jusqu'à la vieillesse. Vous aimerez, vous serez aimée...
» Mais je devrais parler au présent. Faut-il vous apprendre ce que tous vos amis ont deviné? Vous m'avez détournée d'une amourette.
Je me vengerai comme une femme généreuse, en vous mettant sur le beau chemin de l'amour, où vous n'osez plus marcher.
Ainsi parla Colette. Mais je ne lui répondis pas. Je regardais quelqu'un qui venait, au loin, sur la route...
J'ai laissé ma voiture à Torée du bois, et je marche seule, dans le silence automnal, dans Tombre rousse et la lumière dorée de l'avenue forestière.
Ces frondaisons, qui composaient naguère une longue nef ogivale, se sont déchirées par en haut, et le bleu tendre du ciel apparaît entre leurs lambeaux magnifiques. Plus nuancées que les tapisseries d'Espagne, usées, trouées, splendides, elles prolongent leurs lignes parallèles jusqu'à ce lointain brumeux et bleuâtre où n'atteint pas mon regard. L'ourlet de ma robe couleur de châtaigne, le bout de mon
écharpe en fourrure fauve effleurent le tapis des feuilles tombées, ici brunes et racornies, là vertes encore, tachées de jaune et pourrissantes. Elles couvrent le terreau qui fermente, la mousse spongieuse qui cède sous mes pieds.
Pas un chant d'oiseau. A peine le bruit léger des brindilles cassées par les bonds d'un écureuil. Peu de fleurs; mais des centaines de champignons, petits gnomes maléfiques, coiffés de calottes en cuir et de plateaux en parchemin blanc, abrités sous des parasols écarlates. La fausse oronge et l'amanite foisonnent dans les sous-bois. Je cueille quelques genêts frileux, quelques clochettes d'un bleu crépusculaire, et chacun de mes mouvements et de mes pas fait lever une âpre, une mélancolique odeur qui est le parfum même d'octobre.
Je porte ta livrée, forêt fauve et brune, forêt du faisan et du chevreuil, forêt où s'attarde un éternel couchant, où brûle, sans chaleur, l'incendie pourpre des hêtres. Accueille, chère solitude, la femme au cœur triste qui te ressemble et comme toi frissonne en pressentant le déclin. Je te confierai, ô ma
grande amie, ce que je n'avoue à personne.
Les paroles de Colette m'ont troublée... Je n'ai pas voulu répondre à ce conseil d'amour qu'elle me donna, l'autre matin, sur la terrasse, pendant que je regardais la route, les yeux voilés, l'âme en attente...
Mais quand celui que j'attendais est apparu, pourquoi me suis-je enfuie vers la maison?
Pourquoi, toute la journée, ai-je évité de me trouver seule avec lui? Par quel instinct de défense ai-je affecté cette froideur inaccoutumée, qui lui a fait tant de peine ?
Nos amis, un peu complices, nous unissaient dans une même sympathie, et parfois, discrètement, s'éloignaient de nous. Je voyais alors une émotion tendre passer comme une onde sur la figure de Gilbert. Ses yeux verts, mêlés de brun, qui semblent conserver le reflet des paysages, ses yeux qui n'ont voulu voir que la beauté des choses, et qui sont restés ignorants de tout ce qui est vil, malpropre et laid, ses yeux me couvraient d'un regard doux comme une caresse...
Il y avait de l'inquiétude, dans ce regard, et
la plus timide prière, et de la tendresse et plus que de la tendresse ! . . .
Mais je suis restée inattentive et froide en apparence... Le pauvre Gilbert est parti, le soir, tout malheureux. Il m'a écrit une lettre de reproches, où il n'est question que d'amitié et qui, pourtant, est une lettre d'amour.
Et moi aussi, je suis malheureuse.
Ma vie était faite sans l'amour et même contre l'amour. Entre l'ennemi et moi, j'avais accumulé les obstacles : mes enfants, mes souvenirs, mon goût de la liberté, ma fierté surtout — cette orgueilleuse humilité, cette suprême pudeur de la femme qui craint' de ne pouvoir retenir l'amour et d'avance refuse la pitié... J'avais vu, trop souvent, des amoureuses fanées se cramponner à l'amant, qui se détournait d'elles, et trop souvent, j'avais entendu l'atroce raillerie de l'homme fatigué par cet acharnement de la femme qui veut être aimée et désirée, malgré les rides de son visage.
Pauvres femmes ! sœurs aînées aux cheveux grisonnants, aux yeux flétris, papillons du
soir qu'attire la flamme mortelle, je vous plaignais, j'excusais votre folie — mais je recevais de vous une salutaire leçon que je n'ai pas oubliée.
Ah ! quand bien même ma fille et mon fils accepteraient à notre foyer un nouvel hôte, devenu leur ami paternel, je me sentirais pusillanime et angoissée.
Ce n'est pas que mon cœur soit épuisé... La source d'amour et de vie bouillonne en moi, comme au matin de ma jeunesse. Secrète et scellée, elle pourrait jaillir, et sa puissance contenue méfait mal. J'aimerais aimer... Je saurais aimer.
Pourquoi ai-je peur?
Parce que je n'ai pas une âm3 légère. Au delà du consentement, j'aperçois la vie nouvelle, les devoirs, les responsabilités, et des risques de souffrance... Une jeune fille, en se donnant, n'engage qu'elle-même. J'engage mes enfants avec moi. J'apporte, en dot, le présent très lourd, le long passé, et mon cœur mieux'façonné qu'autrefois pour la souffrance. [I^Heureuses peut-être, les femmes qui peuvent
rire de Tamour, le cueillir comme ces fleurs légères, ces « chandelles » des prés qu'un souffle emporte. Heureuses celles qui ne sont éprises que de leurs parures, de leurs plaisirs, de leur forme apparue dans les miroirs. Elles vieillissent en s'aimant et, à force de s'aimer, elles se trouvent belles et jeunes. Leur passion n'est que fantaisie. Leur orgueil n'est que vanité.
Je ne suis pas de cette race. Je ne crois pas que tout l'amour tienne dans le baiser, si doux que soit le baiser. Je ne l'imagine pas limité par le temps et j'ai toujours essayé de le prolonger dans l'infini et l'éternel.
Il faut bien convenir que je n'y ai pas réussi.
Amourettes enfantines, rêve blanc des fiançailles, joies nuptiales vite attiédies en affection d'habitude, triste amour sans dénouement, qui fus mon véritable premier amour, tentation brûlante et vaincue, désirs, scrupules, regrets, vous n'avez jamais rempli mon âme que j'ouvrais toute grande.
Je me souviens : je revois d'autres forêts, d'autres automnes, où je portais comme au-
jourd'hui une robe brune, une toque aux ailes rousses. Je revois un jardin au bord d'un fleuve, et je crois entendre, dans le soir piqué de feux pâlissants, une musique de cuivres qui s'éloigne. J'avais posé mon pied sur la marche inférieure d'un vaste escalier de pierre, et je regardais, en riant, le jeune homme qui renouait le ruban de mon petit soulier...
Je me souviens!... Il faut que je me souvienne, il faut que je retrouve sur mes lèvres le goût de sel des larmes d'autrefois, et que la fine cicatrice de mon cœur se remette à saigner. Il le faut, pour que j'aie le cruel courage de repousser le dernier amour de ma vie.
Rappelle-toi, Madeleine, la grâce et la gaieté des premiers entretiens, l'escrime légère des phrases qui se heurtent, qui vont chercher la place vive et sensible de l'âme. Rappelle-toi ces commencements de la passion « où les respects sont des aveux », les lettres, les rencontres, les mille prétextes invoqués pour resserrer l'intimité encore innocente... Et rappelle-toi que tu les as payées bien cher, ces minutes qui, réunies, ne feraient pas beaucoup
d'heures... Toi-même, la as brisé le lien formé par loi. Toi-même, tu as prononcé l'adieu... et tu as pleuré d'être obéie.
Maintenant, moins jeune et moins brillante, moins défendue aussi, vulnérable comme le fruit mûr qui tente la guêpe et l'oiseau, veuxtu rentrer dans le cercle magique ?
Je m'interroge ainsi, et je n'ose écouter la réponse qui se formule en moi, malgré moi.
Je me rejette, vers la nature, qui me conseille le renoncement :
« Vois, dit la forêt, je suis belle encore et plus émouvante qu'aux jours d'été. Le soleil, la pluie, le vent m'ont colorée de cet or funèbre, de cette pourpre mortelle que tu aimes. Mais je ne songe plus au printemps. Je laisse ma splendeur se défaire feuille à feuille... J'accepte l'hiver qui vient. >
Je ne désirais plus que ma maison...
Autour de moi, Fincendie automnal s'éteignait, en fumées violettes, et les arbres de l'avenue prenaient la couleur grave et la rigidité du fer. Le ciel était devenu rouge, de ce rouge intense qui annonce le vent du Nord.
Toute la nature se contractait, se pétrifiait, en pressentant la nuit trop pure, brillante d'étoiles et de givre.
A mesure qu'elles entraient dans le soir, les choses me retiraient lentement leur sympathie. Une étrange sensation de délaissement me faisait frissonner. Parmi ces bois qui perdaient
286 Madeleine au miroir
leur âme, en ce crépuscule de mort, moi seule demeurais vivante comme un petit feu de bûcheron qui brûle, isolé, dans la clairière...
Alors, j'ai revu ma maison, au bout du plateau, ma maison bâtie par les hommes, et qui a je ne sais quoi d'humain, ma maison vénérable comme une aïeule, chaude d'avoir couvé tant de vies dans son giron, ma maison qui contient les meubles les livres, le feu, la lampe, et les êtres que je chéris.
J'ai pressé le pas. L'humidité des mousses montait jusqu'à mes genoux, et le bord de ma jupe, lourd et mouillé, battait mes chevilles.
Enfin, je stiis sortie de l'avenue interminable. J'ai retrouvé la petite voiture, le cheval impatient et mon cocher campagnard qui me croyait perdue dans les bois. Et nous sommes partis bien vite.
Mon foyer, mes enfants ! tout ce que je veux aimer !... D'eux seuls, je recevrai le conseil qui me révélera le sens de ma vie.
J'ai hâte de serrer dans mes bras mon fils et ma fille. Que font-ils à cette heure? Peut-être, inquiets de mon absence, guettent-ils le rou-
leiïient de la voiture... Je les verrai, de loin, accourir. Ma fille me fera de joyeuses remontrances. Mon fils oubliera de me reprocher Tangoisse qu'il a ressentie. Ses yeux, ses beaux yeux, seuls, me parleront, et je serai toute confuse sous ce regard enfantin où se révèle déjà Tâme tendre et sérieuse de Fhomme.
Annette ! Jean ! Depuis tant d'années, l'amour n'a que deux noms ou plutôt qu'un seul nom double : le vôtre I Pourquoi prendrait-il un autre nom? Pourquoi découvrirais-je, si tard, qu'entre vous deux une place est vide ? Serrezvous l'un contre l'autre et contre moi. Que je sente^ma maison pleine et mon coBur comblé I
Pour cela, j'ai besoin de vous, de votre secours inconscient... Seule, mes bras qui vous tiennent fléchiraient un peu. Seule, je ne saurais m'empêcher de tourner la tête, de regarder encore si quelqu'un ne vient pas sur la route.
... La voiture s'arrête dans la cour, et la jardinière arrive en balançant sa lanterne pour m' éclairer jusqu'à la maison. J'entre... Le feu
brûle, ma lampe brille. Une vieille dame, ma voisine et amie, est assise au coin de la cheminée... Je demande :
— Où sont les enfants?
— Oh! dit-elle, ne vous troublez pas. Annette est chez la mère Georges, vous savez bien, la nourrice des enfants assistés?... Elle l'aide à coucher ses petits.
— Et Jean ?
— Il est en flirt avec la petite Simone, sa partenaire au tennis. Je crois bien qu'il la reconduit au logis paternel par le chemin le plus long... mais en toute innocence !
Je m'assieds, sans ôter mon chapeau, et l'excellente vieille dame devine quejesuis déçue.
— Quoi! Madeleine, vous seriez jalouse? Il faut en prendre votre parti, ma chère... Les bébés vous font déjà concurrence dans le cœur d' Annette, et les jolies filles dans le cœur de Jean.
Elle a raison, et moi-même je m'étais aperçue de cette « concurrence » dont je riais ; moimême, j'avais remarqué cet éveil de l'instinct maternel chez ma fille, de l'instinct amoureux
chez mon fils — et cela ne me faisait aucune peine.
Ma petite Annette a la vocation du pouponnage, comme je ne Teus jamais. A trois ans, quand elle était encore une vivante poupée, elle savait, spontanément, tenir et bercer ses poupées inertes d'un geste si adroit qu'il avait un peu de la grâce et de la majesté maternelle. A cinq ans, elle taillait des robes, longues comme sa main, dans tous les chiffons qu elle glanait, et je me rappelle l'étonnant béret qu'elle fabriqua avec de la flanelle rouge et une plume arrachée à un traversin. C'est alors qu'elle me disait, toute pâle d'émotion :
— Ma poupée, je l'aime tant qu'il me semble qu'elle est chaude !
L'instinct parlait en elle, et plus que l'instinct : le sentiment, car elle ne s'intéressait pas seulement à l'habillage et aux caresses.
Elle avait le sens précoce de l'éducation, des soins, des leçons, des conseils, de l'intelligente sollicitude, de ce qu'il y a dans la maternité de moins animal, de moins (c femelle ».
Plus tard, elle a aimé, passionnément, les
enfants de chair, les tout petits, les plus pauvres, les plus laids, les plus sales, ceux que des mendiantes promènent comme un appât, ceux qui grouillent dans les garderies de campagne. Elle a ignoré le dégoût que je ne savais pas surmonter ; elle a révélé des trésors infinis de délicatesse et de patience.
L'étude, les étonnements d'un jeune esprit devant la science et l'art, cette curiosité intellectuelle qu'ont les filles de sa génération, se sont mystérieusement accordés avec le développement normal de l'instinct. Petit cœur brave et charmant, sans fausses ignorances, sans hypocrisies, elle accepte sa destinée de femme avec les biens et les maux inévitables. Ses rêves adolescents vont à l'amour sans doute, mais, au delà de l'amour, à l'enfant qu'elle imagine et qu'elle porte déjà dans son âme.
Cet enfant me la prendra, un jour... Il me l'a prise, par avance. Je suis le cher passé. Il est l'avenir.
J'avoue que ces espérances encore lointaines me laissent insensible et que je n'entrevois pas l'état de grand'mère comme une occasion de
félicités infinies. J'ai été mère trop jeune, et sans l'avoir désiré. Il y a dans mon amour maternel plus de sentiment que d'instinct, et j'ai été si contente de voir grandir mes enfants qu'il ne me plairait guère de m'occuper d'autres enfants, ébauches et larves humaines.
Et quel enfant de ma race future aimerai-je comme j'aime mon fils? Cette tendresse de la mère encore jeune pour le garçon qui sort de l'âge puéril est un des sentiments les plus profonds et les plus forts, — un des plus mystérieux qui existent...
Il est très mêlé d'amour, ce sentiment délicieux; il a pour racine secrète l'orgueil et la surprise de la femme qui a créé un être différent d'elle et qui commence, en lui, une vie qui n'est pas un prolongement de sa propre vie, mais une transposition. Nous reconnaissons, dans nos filles, notre enfance et notre jeunesse, comme on relit, après des années, un beau livre presque oublié. Nos fils sont un livre nouveau, difficile à déchiffrer, imprévu, déconcertant, pathétique.
Nous avons cette naïveté de croire qu'ils sont
ce que nous serions, nous, si la nature nous avait donné un autre sexe. Et, sans doute, cette croyance a un élément de vérité, puisque, souvent, par le visage, par la sensibilité, les fils rappellent leur mère.
Et pour le fils, la mère est la première, la pure et divine incarnation de la féminité. La tendresse du petit garçon est plus passionnée que celle de la petite fille, et plus protectrice, plus jalouse.
Le fils veut que sa mère soit jolie, mais il ne veut pas qu'on la regarde de trop près, et, tout petit, il est Tennemi instinctif des conteurs de fleurettes. Il y a des bonshommes de cinq ans qui tirent leur maman par la main ou par la jupe quand elle paraît se complaire aux propos d'un étranger. Ils sont furieux, et leur colère de petits hommes dit : « Cette femme est à moi tout seul... »
J'ai été à toi tout seul, enfant, mais tu étais à moi toute seule. Mes yeux contenaient le ciel, mes bras et mon sein bornaient ton horizon.
J'étais celle qui sait tout et qui peut tout, l'unique refuge contre la douleur, l'unique
lumière dans les limbes et les brumes de Tenfance.
Maintenant, tu sais que d'autres yeux sont doux: tu devines, confusément, que d'autres bras peuvent te bercer. Tu me dis encore que je suis « la plus belle de toutes », mais ce n'est qu'une phrase de caresse.
Val je ne suis pas jalouse! Grandis, sois aimé, sois heureux... Les femmes que tu aimeras sentiront en toi cette nuance de tendresse délicate, cette intelligence exquise du cœur que n'a jamais l'homme élevé par des hommes.
Ainsi, vers l'amour, vers le nouveau foyer, vous vous en irez, un jour, mes enfants, et je n'alourdirai pas, de mon chagrirt pesant sur vous, votre marche joyeuse...
Et je resterai seule, et vous me croirez faite pour la solitude, parce que mes cheveux seront gris.
Je re verrai toujours cette ruelle d'Auteuil, ces deux longs murs chevelus de clématite et de lierre, bordés, au ras du sol, par une ligne fauve de feuilles séchées. Les arbres des jardins clos, dépassant les murs, mêlent leurs doux ors fanés au pâle argent du ciel d'automne, et la maison, plantée au bout de la ruelle, a Tair d'un pavillon de garde-chasse, dans un parc.
Toit d'ardoises, petits œils-de-bœuf, fenêtres inégales, façade de style Louis XVI restaurée sous Louis-Philippe, elle aurait pu être le logis du bon Chardin ou du père Corot. Elle est la maison de Gilbert et elle semble faite
exprès pour lui — exprès pour nous... Elle a — est-ce un présage? — je ne sais quel air de famille avec ma maisonnette de Rouvrenoir.
De loin, elle me regarde venir, visiteuse inconnue, que n'attend pas le maître de céans... petite maison qui, sans doute, un jour, serez mienne, est-il vrai que vous ayez oublié, depuis longtemps, le pas d'une femme sur votre seuil, la voix d'une femme dans vos chambres ?
Bonjour, perron usé, grille rougeâtre sous la clématite duveteuse, porte solide et bourrue comme une servante gardienne, clochette démodée que meut un fil de fer et qui annoncez à Gilbert la première visite imprévue de son amie I Bonjour, chères vieilles choses qui apprendrez à me connaître et à me servir...
Ohl mon Dieu! qu'ai-je fait?... On vient... Et j'ai envie de m'enfuir... maintenant!... On vient!... Mon cœur bat, si fort que Gilbert doit l'entendre et je ne peux plus respirer... Mon corsage, tout à coup, serre ma poitrine gonflée... Je dois être pâle... Et cette idée absurde me hante que j'ai mon chapeau de travers, des petites mèches défrisées dans le
COU, et que Gilbert me trouvera laide... Oh ! la porte s'ouvre...
Déception!... Gilbert est absent. La Bretonne en coiffe blanche me dit qu'il était trop nerveux pour travailler et qu'il est allé voir les nouvelles miniatures de notre ami de la Perche, rue Vineuse. Hélas ! toutes ces jolies femmes peintes le retiendront jusqu'à la nuit... Faut-il donc que je parte?... Non... Jen'ai plus le désir de partir, et ma grande crainte inutile s'est changée en audace... J'attendrai Gilbert, chez lui, parmi ses meubles et ses tableaux, et je ferai l'expérience anticipée de ce que pourrait être ma vie, dans cette maison...
La Bretonne me conduit jusqu'au salon qui précède l'atelier, et elle me laisse seule, sans méfiance... Il est tout petit, ce salon, et le reflet glauque du jardin y met de la mélancolie et du mystère. Sur la tenture de moire verte il y a quelques pastels encadrés et quelques peintures : des fruits, des fleurs, des paysages... Il y a des livres dans la bibliothèque basse et un cahier de musique sur le piano.
Je contemple ces « portraits de fleurs » , ces
roses blanches dans un pot de grès bleu, ces petits soleils jaunes, ces passiflores au cœur violet, « fleurs de Sainte-Gudule » chères à Gérard de Nerval. Et il me plaît que mon ami soit un poète, qu'il exprime le sens secret, l'âme mystérieuse des plus humbles choses, qu'il mette tout le printemps dans une jonquille, tout l'automne dans une pomme verte, striée de rouge et de rose.
Il me plaît que la bibliothèque contienne des livres quej'eusse choisis, ceux qui enchantèrent ma vingtième année, les poèmes de la fantaisie et du sentiment, les romans de la vie intérieure.
Et ce cahier, sur le pupitre du piano, il me plaît que ce soit le recueil des pièces de Schumann que je joue — assez médiocrement — pour moi seule...
Ce cahier!... Debout, je le feuillette de ma main dégantée... Novelette, Manfred, la valse du Carnaval, la Rêverie des « Scènes d'enfants »... Et soudain, un étrange scrupule me trouble. Je l'ai trop aimée, cette musique, je l'ai trop mêlée, en sourdine, aux émotions de l'amour passé, pour n'en pas redouter encore
SrjR UN AIR DE SCHUMANN 299
la puissance évocatrice. Vraiment, je n'oserais pas, dans la maison de Gilbert, à cette heure poignante de ma vie, je n'oserais pas éveiller l'écho profond du souvenir dans mon âme.
Je m'assieds sur la chaise, devant le piano, et mes doigts frôlent les touches. C'est un arpège unique, à peine effleuré, qui s'envole... Mais le scrupule revient, et je ferme le cahier, je laisse mes mains tomber sur mes genoux.
La tête renversée contre le dossier haut de la chaise, j'appelle tout bas Gilbert, ce méchant Gilbert qui m'oublie...
Et je lui parle : « Voyez, lui dis-je, je crains de détourner de vous une seule de mes pensées. Il me semblerait que je vous fais tort si je prêtais, une seconde, à l'amour, un visage qui n'est pas votre visage. L'amour, c'est vous, Gilbert. Je viens à vous, avec un désir grave et tendre de vous donner toute ma vie, et il faut que ma jeunesse, dans ma mémoire, vous appartienne. Hélas 1 je l'ai passée à vous attendre, ma jeunesse 1 A travers l'amour et la douleur, chaque journée me rapprochait de vous.
> Mon ami, qui m'avez lentement conquise, sachez me garder, sachez me défendre, car la femme la plus sage a besoin d'être défendue, quelquefois, contre les vertiges du souvenir qui fait vaciller sa raison. J'ai été fidèle, dans un mariage sans joie, mais j'aimais trop à me rappeler des paroles, un regard, un sourire... Je veux vous être fidèle jusque dans les mouvements involontaires de mon imagination, fidèle de tout mon cœur, »
Ainsi, j'avoue ma tendresse et ma faiblesse à celui qui devrait être là... Apaisée, je m'abandonne aux influences des choses, dans l'atmosphère étrange de ce petit salon couleur d'aigue-marine. Le silence est si parfait que je crois entendre le glissement d'un rayon sur le tapis. Le jour s'en va... Quel grand bonheur mélancolique m'apporte le crépuscule ?
Autour de moi, les nuances se fondent et tout devient gris; en moi, il y a comme un brouillard où l'amour luit dans l'ombre divine.
Mes doigts ont touché le piano. A mon insu, les accords jetés, de ci, de là, se soumettent au rythme et la mélodie renaît lentement...
Elle monte et défaille comme un soupir, elle endort ma pensée dans sa langueur de berceuse.
Et cette Rêverie de Schumann, qui a perdu pour jamais son pouvoir d'évocation, ne me parle plus que de Gilbert et de notre amour vainqueur des fantômes.