‹ Madame AgnèsChapitre 161 sur 189 · ACTE PREMIER, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER, SCÈNE III

MARTUE

Mais une pareille situation ne s'est pas créée toute seule. Il y a eu dispute entre vous?

ANTONIN

Même pas. Trop faible pour essayer de lutter, trop égoïste aussi peut-être pour sacrifier ma carrière, j'ai laissé aller les choses. Un jour je cédais... le lendemain je me reprenais... jusqu'au moment où, croyant tout concilier, j'ai lâché un imprudent : « Eh bien, sors sans moi ». Et maintenant le pli est pris... rien à faire...

MARTHE

Pauvre ami!

ANTOMN, après quelques pas dans la pièce.

Ah ! Si vous m'aviez vu là. seul ici, le soir, dans les premiers temps!... Je demeurais des heures entières, la main inerte devant mon papier blanc, le regard perdu dans le vide... Parfois, mû comme par un ressort, je me levais brusquement pour courir la rejoindre... J'ai été jusqu'à passer mon habit... ouvrir la porte... mais un reste de courage... ou de lâcheté m'arrêtait sur le seuil... et je me rasseyais devant ma table. [Un temps.) Jamais, vous entendez, jamais elle ne saura de combien de larmes était fait ce sourire dont j'accueillais son retour!

MARTHE

Et maintenant?

ANTOMN

Eh bien, mon Dieu, maintenant je suis consolé... Ou résigné tout au moins. {Prenant un livre à portée de sa main, sur la table.) Somme toute, nous ne sommes jamais trop à plaindre, nous qui avons le bouquin.

Oui... Votre religion à vous autres incrédules.

ANTOMNj après un temps.

Voyez-vous, ma chère Marthe... Vous vous étiez fait de moi une idée trop haute, et votre combinaison était mauvaise. Pour amener une enfant comme Gabrielle à s'associer de cœur et d'esprit à un homme d'études de ma sorte, il aurait fallu — que sais-je, moi? — comme un grand amour de sa part, et, de la mienne, une simple petite affection paternelle. Alors, oui, moins épris, par suite, plus inflexible, aurai-je pu la façonner très vite au genre de vie qu'elle devait mener. Au lieu de cela, j'ai été fou d'elle immédiatement, vous vous en souvenez? (// vient se rasseoir près de Marthe.) Voilà. Vous savez tout maintenant... Mais j'exige devons une promesse.

MARTHE

Laquelle?

ANTOMN

Celle de ne rien dire à Gabrielle quand elle viendra tout à l'heure.

MARTHE

Eh quoi ? Vous en êtes donc arrivé à ce point, que vous ne jugez même pas possible un retour à une vie plus heureuse?

ANTONIN

Mais, je vous l'ai dit : Je ne me considère pas comme malheureux. Et savez-vous ce que j'en viens à penser, parfois? Uni avec Gabrielle au point de confondre nos deux existences, je me serais consacré à elle trop exclusivement peut-être et l'amour aurait fait tort à la science... ce qui m'eût occasionné des regrets d'un autre côté. Allons! Je me sauve. Je vais être épouvantablement en

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