SCÈNE VII. Il
leur réponds gentiment à tous... aussi ils ne tarissent pas sur ton chapitre... Charmante femme! ravissante femme! et moi je me frotte les mains... te voir et entendre parler de toi, il n’y a que ça qui m’amuse dans vos salons; bien, mes enfants, allez, mais qu’est-ce que vous diriez donc, si voué saviez que cette belle jeune femme, votre admiration, à vous, c’est ma bonne étoile, à moi!
EMMA
Ah ! mon ami, vous allez encore recommencer?
ANDRÉ
Est-ce que je peux oublier que depuis deux ans tu te fatigues le corps et l’àme pour tripler ma fortune... quand tu pourrais si bien te reposer...
m o il i: ! EMMA, allant s’asseoir & son bureau.
J’en serais bien 'fâchée... le travail est une distraction.
ANDRÉ
Hein?... en voilà une bonne, par exemple... lesautres, c’est le plaisir qui les distrait, et toi... %
EMMA, un peu pensive.
Moi?... qui sait?.., si je restais oisive, mes pensées se reporteraient peut-être trop souvent vers un monde plein de séductions... Tenez, mon ami, la rêverie ne vaut rien pour une femme, et ses occupations sont le meilleur refuge contre ses souvenirs. a • • - ■ - ,
ANDRÉ
Je ne comprends pas.
EMMA
Tant mieux!... Revoyez donc ce compte, mon ami, si toutefois vous n’êtes pas trop préoccupé par votre perte de celte nuit.
ANDRÉ, timidement. '
Ah! tu sais que j’ai perdu?...
EMMA
A la bouillotte.
ANDRÉ
Sapristi, oui... il faut bien faire quelque chose... vingt louis.
EMMA, s'approchant de lui. .
Oh ! vingt-cinq !
ANDRÉ
Vingt-cinq!... Tu crois? çâ se peut bien... avec mon sac... (se reprenant) mon maudit guignon.
EMMA, pesant ses paroles.
Et c’est pour vous étourdir là-dessus que vous avez pris tant de verres de punch?
ANDRÉ
Oh ! il faut bien faire quelque chose... trois petits.
Cinq, s’il vous plait, cinq grands verres...
ANDRÉ, surpris.
Ah! tu...
EMMA
Je les ai comptés.
ANDRÉ
Comment!... malgré ta danse, tuas jeté tout de même ton coup d’œil ?...
EMMA
Oui, monsieur, et j’ai bien vu que votre tête s’échauffait.
ANDRÉ
Parbleu !... ils étaient là une douzaine de beaux messieurs à m’entreprendre avec leurs questions de l’autre monde... je ne dis rien de ce petit mirliflor, air goguenard, moustache en croc, qui me retournait sur la littérature... mais quand j’ai surpris dans un petit coin des chuchottements sur notre ménage... Ohl dame !... ça a commencé à se gâter.
C’est alors que je vous ai pris par le bras pour quittèr les salons.
ANDRÉ
Et tu as bien fait : sans ça, morbleu ! (Mouvement d'Emma.) Je sais ce que tu vas me dire : je t’ai promis de ne pas jurer, de ne pas boire, de ne pas crier trop tort, etc., etc... mais, que veux-tu?... on a beau être civilisé, il y a des moments où, malgré soi, on se retrouve ce qu’on a été, un campagnard, un paysan.
BMMA.
Ah ! mon ami...
ANDRÉ
Tranchons le mot, un rustre, comme mon cousin Mathieu.
EMMA, riant.
Ah! ce fameux M. Mathieu, dont j’ai été jalouse?
ANDRÉ
Jalouse? à quel propos?
EMMA
On disait qu’il avait tant d’empire sur vous...
ANDRÉ
Oh ! peut-être, autrefois... tu sais, entre deux camarades...
le plus fort... (Il fait le geste de donner un coup de poing.)
EMMA
. Et pourtant, quelle différence ! si l’éducation vous a manqué en partie, vous avez eu l’instinct des bonnes et des belles choses... Do simple cultivateur, vous étiez devenu, par votre intelligence, l’homme de confiance, presque l’associé du fermier de la belle terre de la Roseraie... vous aviez imaginé des méthodes de culture toutes nouvelles.
ANDRÉ
Oui, oui, j’avais les idées à ça... mais aussi quel beau pays!... c’est là que je suis né et que j’ai grandi sous les yeux de mon pauvre père, l’ami du tien, et que je me suis mis de moi-même à faire toutes sortes d’essais... et avecun bonheur!.. Je voyaisdéjàuies plantations s’élever et mes récoltes doubler,