‹ Madame BenoitChapitre 2 sur 2 · A LA LIBRAIRIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

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Le voyageur qui, soit pour ses affaires^ soft pour son plaisir, traverse le département de l'Allier, de Moulins à Montluçon, s'il prend la route d'en haut, c'est-à-dire la plus courte, trouvera d'abord sur son chemin, dans une jolie vallée près d'un cours d'eau, le village de Marigny, sur lequel il jettera un coup d'œil rapide, pour arriver plus vite, en longeant l'extrémité d'un petit bois, au bourg de Saint-Menoux, où il s'arrêtera un instant pour admirer la façade de l'église romane qui s'élève sur le penchant d'une verdoyante colline à quelques pas avant d'arriver à la charmante rivière de l'Ours, au nom de laquelle nous cherchons inutilement une étymologie vraisemblable.

La vallée franchie, on se trouve bientôt sur un terrain plus élevé d'où l'on commence à apercevoir les magnifiques ruines de Bourbon-l'Archambault. Là, quel qu'il

soit, le touriste fait un instant de halle. Ce château, en ruines aujourd'hui, est la dernière station que fit en France cet homme brillant, dangereux et fatal, élevé par Anne de Beaujeu, qui, moitié Italien, moitié Français, tout à la fois Gonzague et Montpensier , se nommait : le connétable de Bourbon.

Autour de ce château, notre voyageur trouvera toutes les traditions de Pépoque, et jusqu'aux chansons que chantaient les paysans pour donner l'alarme au seigneur, qui, depuis le jour où il avait été trouvé, par le roi, assis à la table de la reine-mère, ne dormait plus que d'un œil. La tour prends garde! que chantent en dansant en rond les enfants sur les pelouses, est un de ces Noëls destinés à l'éveil des sentinelles.

Une des trois tours qui restent debout s'appelle la Qutquangrogne ; elle est une preuve du mécontentement que se permettaient parfois de manifester les vassaux, et le mépris que faisait le seigneur de ce mécontentement.

Quiquangrogne y c'est mon plaisir! répondait l'orgueilleux duc de Bourbon à son intendant, qui lui faisait part des plaintes de ses vassaux.

Aujourd'hui, ce qui attire l'étranger à Bourbon l'Archambault, ce sont ses eaux thermales qui sourdent, en bouillonnant, au milieu d'une place; elles sont remarquables par leur haute température, leur efficacité dans les paralysies , les rhumatismes et les plaies d'armes à feu .

En suivant la même route, notre touriste découvrira

bientôt les grandes floches du clocher d'Ygrande; s'il s'y arrête pour y prendre son repas, il pourra réclamer de son hôte les belles carpes, les magnifiques brochets et les grasses perches que l'on pêche dans les étangs de la commune. — Dès lors, il ne lui faudra plus que quelques instants pour arriver à la petite commune de Vieure, et là, comme il sera tout près de la localité où nous désirons lui faire faire halte, nous l'inviterons à s'arrêter sur le point dominant la plaine, et à jeter les yeux tout autour de lui.

Il se trouvera alors au centre d'un horizon fermé de tous côtés par de belles collines, dont les plus éloignées sont celles de Montmarault, du Montet-aux-Moines, de Comméntry, dont la fumée des forges, selon qu'elle incline à droite ou à gauche ou monte en spirale, sert aux astronomes dés environs à prédire la pluie ou le beau temps; et les plus rapprochées, celles d'Ygrande et fie Louroux-Bourbonnais.

Cette charmante contrée a une physionomie toute patriarcale, avec ses grands bois, ses vallées abruptes, et ses bocages dignes du pinceau du plus éminent artiste. Supposez à Vieure, l'auteur de Valentine et du Marquis de Villemer, et ce canton ignoré de l'ancien Bourbonnais aura une célébrité semblable à celle que doit le département de l'Indre à la plume magistrale de George Sand.

Un seul cours d'eau important, auquel se rallient une foule de petits ruisseaux, baigne le bassin dont nous avons fixé les limites; c'est la rivière de l'Aumance, qui

prend sa source près de Chamblet, arrose les villages de Neuville, de Sauvagny, de Cosne* se grossit du Morgon et de l'Œil, pour aller par un écart rapide se jeter dans le Cher, un peu au-dessus de Maulne.

La population qui habite le pays compris dans l'horizon des collines que nous avons nommées, porte encore le costume traditionnel du paysan bourbonnais, plus remarquable chez la femme que chez l'homme par un étrange chapeau en cor de chasse appelé : Chapeau à la Lirette, de l'utilité duquel il est impossible de se rendre compte, et qu'il faut attribuer à la fantaisie de quelque damoiselle du nom de Lirette, assez populaire pour imposer son caprice, non-seulement à ses contemporaines, mais encore à leurs descendantes jusqu'à la dixième et onzième génération.

Au reste, pour le Bourbonnais comme pour tous les pays qui, peu à peu, perdent leur costume national pour se soumettre à l'uniforme des peuples , si cela peut se dire, le chapeau est la dernière pièce abandonnée par le culte de la tradition. C'est pourquoi le paysan bourbonnais, de son côté, porte aussi bravement que sa congénère le chapeau à larges bords que Ton ne retrouve plus, en dehors de l'Indre et de l'Allier, que chez nos charbonniers et nos forts de la Halle.

Sous ce chapeau à la Lirette, si bizarre, les femmes ne sont pas précisément jolies ; les unes, très-brunes, avec des yeux très-noirs et très-vifs, ont un air parfaitement intelligent; les autres, blondes sous leur manteau

d'étoffe de laine grossière, qui presque toujours esten bouracan, ont des airs de fierté native qui font plaisir à voir.

Comme presque partout, les enfants sont laids et sales; la seule différence qu'il y ait entre eux et ceux des villes, c'est que dans le patois du pays, que nous nous garderons bien d'essayer d'apprendre par principes à nos lecteurs, on les appelle uniformément des bouinais quand ils tètent encore, et des chacrois ou des chacrotes, quand la tartine de beurre et de fromage a remplacé le sein maternel. S'ils ont une mauvaise santé, ce patois du Bourbonnais est si riche, que deux mots nouveaux se substituent aux mots chacrots et chacrotes, si élégants qu'ils soient, et que ces pauvres malingres deviennent des chétis et des chétites. Si au lieu d'être malades, ils sont entêtés, comme cela se voit quelquefois, ils se nomment tout simplement des tétas ; ce qui ne les empêche pas de porter des noms de chrétiens comme les autres enfants et de s'appeler : Gilbert, Claude ou Jean, — Madeleine, Agnèle ou Marie.

Tous ces braves gens, femmes coiffées à la Lirette, paysans avec chapeaux à grands bords, chacrots, chétis ou tétas, fourmillent dans des paysages ravissants, plantureux, frais et sauvages à la fois. On voit les marmots courir par les bruyères roses, par les herbes folles, au milieu desquelles fleurissent le sylène, la digitale pourprée et Ymbelia iiraw, ou dans les bois de coudriers, aux branches desquelles pendent les chèvrefeuilles et les vignes sauvages.

Maintenant que nous avons essayé de donner une idée du pays dans lequel nous allons aborder un des principaux personnages de notre ; récit, faisons quelques pas en avant et, après avoir passé en revue paysages et habitants, arrêtons-nous en face d'une de ces maisonstype qui sont plus qu'une ferme, moins qu'un château, et qui là-bas portent le titre ambitieux de domaine.

Le domaine où nous nous arrêtons s'appelle Ninerolles, probablement comme diminutif d'un' radical quelconque, soit : Nine (comme dans Ninon de Lenclos) qui pourrait se latiniser ainsi: Ninœ, Nineriœ, Ninerialœ d'où Ninerolles.

Ce domaine est situé à deux kilomètres environ de Vieure, au centre d'une plaine qui en fait partie, cette plaine est traversée par une petite rivière portant le nom germanique de Bauder. Un caractère tout particulier à cette rivière, c'est de n'avoir ni poissons , ni grenouilles, attendu qu'au-dessus de Bussère-la-Grue, dont elle a le malheur d'être la voisine, des usines de schiste bitumineux écoulent leurs résidus dans ses eaux ; mais, en échange, les écrevisses, moins susceptibles que les carpes et les goujons, y pullulent dans chaque trou, sous chaque pierre et grouillent en caressant les chênes, les peupliers et les vernes qui bornent cette rivière.

En arrivant à Ninerolles du côté de Vieure, on rencontre tout d'abord cette plaine dans laquelle çpus avons dit que coule le Bauder, puis, à un kilomètre et demi à peu près, on voit s'élever à la hauteur d'un étage.

une maison longue, basse, fraîchement récrépite, couverte d'un toit de tuiles brunies par le temps. Deux grandes cheminées s'élancent entre des girouettes représentant des salamandres tirant la langue et tordant leurs queues dans l'espace avec de telles ondulations qu'on devine les flammes d'où elles sortent ; lorsqu'elles tournent sur elles-mêmes, les cris aigus et douloureux qu'elles poussent rappellent à l'archéologue dans quel élément avaient l'habitude de vivre ces animaux héraldiques qui eurent l'honneur de servir de blason à François I er .

Au fur et à mesure que l'on approche du domaine, le toit semble sortir de terre et l'on voit un grand mur blanc percé d'une seule porte donnant sur le jardin du potager.

Puis, à côté de la grande maison, on en distingue une petite plus naïvement bâtie encore que la première.

On entend alors des abois parmi lesquels lçs experts distinguent ceux des chiens-loups destinés à garder les moutons et quelquefois le berger, de ceux des chiens courants destinés à chasser le lièvre dans la plaine et le lapin dans les bois de la forêt de Dreuille.

En même temps, les moutons bêlent v tes chevaux hen nissent, les vaches beuglent, les pigeons roucoulent, les porcs grouinent et les poules suivies des coqs s'envolent en caquetant.

Si tout ce vacarme ne l'effraie point, le voyageur continuera son chemin vers la métairie, entrera dans le potager par la porte toujours ouverte, poussera celle de la vaste basse-cour, la traversera dans toute son étendue, et viendra ouvrir la petite porte donnant seule passage à cejte partie de la maison.

Cette porte ouverte, il restera ébloui du spectacle qui se présentera à ses regards.

Ce spectacle, c'est celui d'une magnifique cuisine en train de fonctionner.

La porte de cette cuisine, qui sera à sa gauche, aura d'abord, presque en face d'elle, une cheminée immense, espèce de chambre dans la chambre, tabernacle de l'appartement.

Un leu composé de plusieurs racines et de troncs d'arbre, s'élevant à la hauteur d'un mètre, y pétille en jetant une lumière éclatante, dont les projectiles brûlent comme ces météores enflammés qui s'allument sur un point du ciel, et vont s'éteindre sur un autre en traçant dans l'espace une parabole plus ou moins longue dans * la course qu'elle accomplit.

Cette flamme, qui s'accroît à chaque explosion produite par les fuites d'air s'échappant du bois, rayonne, tantôt sur un côté de la tnuraille couverte de plusieurs

rangées de casseroles , présentant leurs dos rebondis et resplendissants qu'elle copvre d'une teinte de pourpre lamée d'or, et tantôt sur une autre partie de la muraille, occupée par des bahuts et des dressoirs de bois de noyer, dont les riches ferrures, soigneusement polies, semblent des incrustations d'argent oxydé. Sur ces dressoirs et sur ces bahuts s'étagent des plats de faïence de différentes formes ou de diverses grandeurs, mais tous invariablement ornés d'une grosse rose, d'un gros œillet et d'un gros coq. Sur cette dernière surface, la flamme, s'harmonisant, passe du pourpre doré des casseroles à un rose tendre, prenant des teintes violacées sur les parties peintes en bleu.

La troisième masse attirant les yeux était celle des fourneaux allumés depuis une demi-heure, et qui dans ce moment étaient dans toute leur activité.

Cinq ouvertures, pareilles à cinq cratères de volcans en ébullition, préparaient le dîner de Lucullus dînant chez Lucullus.

Sur l'un de ces fourneaux bouillait à grand bruit un civet de lièvre.

Sur l'autre plat, dont la famille métayère devait manger la plus forte part, mijotait un haricot de mouton avec force navets, oignons et pommes de terre. De cette casserole, moitié aristocratique, moitié prolétairé, s'échappait un arôme qui prouvait que le bouquet assorti, recommandé par tous les dispensaires, n'avait point été oublié par la cuisintfre.

Le troisième chauffait l'eau destinée, lorsqu'elle serait bouillante, à devenir le bain-marie d'une crème au caramel faite avec des œuft dénichés du matin et avec du lait trait de la journée.

Le quatrième, le plus bruyant et le plus odoriférant de tous, chauffait une vaste casserole, d'où s'échappait l'âpre odeur du vin et du vinaigre mêlés ensemble: celle-là contenait le produit du ruisseau au nom germanique, qui semblait vouloir récompenser p$r la présence d'innombrables écrevisses l'absence des poissons, chassés par l'odeur du bitume, à laquelle résiste seul l'homme civilisé.

Enfin le cinquième supportait la marmite traditionnelle, où le bœuf saigant, le poulet et le lapin à demi rôtis d'avance, se réunissaient avec un certain nombre de légumes artistiquement choisis pour faire un excellent consommé qui, sept heures durant sur le feu, une fois qu'il avait bouilli et écumé, ne devait plus que frémir.

Quant à ees légumes d'été ou de printemps qu'on doit s'étonner de voir manquer à un dîner, nous ne dirons pas si élégant, mais si complet, d'abord, nous ferons observer qu'au mois d'octobre, et nous sommes au mois d'octobre, les bons légumes sont rares; cependant, adossée à l'une des fenêtres, nous dénoncerons une vieille femme d'une soixantaine d'années, la tête presque entièrement cachée pur une coiffe blanche en grosse toile, qui lui tombe sur un nez qu'on soupçonnerait

MADAME BENOIT il

difficilement, si Ton n'apercevait point d'énormes lunettes qui écartent et retiennent la coiffe en arrière.

À la gauche de cette femme, il y a une énorme marmite fumante où elle plonge philosophiquement ses doigts hâlés, insensibles à la chaleur, pour en tirer à chaque mouvement une châtaigne brûlante qu'elle épluche avec une profonde conscience du devoir, et qu'elle transporte, dépouillée de sa chemise brune, dans un plat posé à sa droite.

La marmite, la femme et le plat produiront, à un moment donné, une excellente purée de châtaignes qui conduira doucement des écre visses à la crème, en succédant aux artichauts.

Quant au rôti, dont nous n'avons point encore parlé, on peut le pressentir, le distinguer môme, à travers ce nuage de plumes qui voltigent sous les doigts agiles d'une petite fille de dix à onze ans, assise sur un escabeau de chêne et adossée au billot sur lequel on coupe la viande, qui lui-même est adossé à la longue table de cuisine.

D'où nous la regardons, c'est-à-dire de la porte, elle se trouve placée entre le mur et la cheminée, éclairée à vif d'un côté et violemment jetée dans l'ombre de l'autre, ce qui lui donne la finesse de traits d'une toile de Gérard Dow.

Ces plumes qui voltigent autour d'elle sont celles de six bécassines tuées la veille, qfuî doivent compléter,

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mises à la broche au moment précis où Ton se mettra à table, le côté aristocratique du dîner.

Pour peu que la personne que nous avons introduite, et à qui nous avons fait voir cette majestueuse cuisine, eût le sens de la comparaison, elle comprendrait au premier coup d'œil que l'habile directrice de ce département n'est ni la vieille Jeanne Thurlaine, l'éplucheuse de marrons, ni la jeunesse Agnèle, la plumeuse de bécassines. L'une est trop jeune encore, et l'autre est déjà trop vieille pour que le poids d'une pareille responsabilité pèse sur leurs épaules. Il faut au gouvernement d'une machine aussi importante une femme qui, tout en ayant passé les premières floraisons de la jeunesse, n'en soit pas encore aux fruits mûrs de l'été. Il y a un mois dans l'année qui, à notre avis, correspond parfaitement à l'âge que doit avoir une bonne et agréable cuisinière: c'est le mois de juin ; il sort de mai et n'est pas encore entré en juillet. Le mois de juin a de vingt-neuf à trente ans.

11 est facile de voir, même en son absence, que la cuisinière du domaine de Ninerolles doit être dans les conditions que nous avons dites.

Dans cette cuisine si bien tenue, il y a, outre tous le ustensiles appartenant à une cuisine, trois choses qui dénoncent la femme jeune, élégante, et cependant tenant à une condition inférieure.

C'est d'abord, sur la corniche de la haute cheminée, devant une vierge de biscuit de Sèvres, un pot de grès

duquel s'élancent les rameaux d'un bouquet de fleurs de serre mêlées à quelques maigres et tristes fleurs d'arrière-saisan, le tout enveloppé de buis d'un beau vert foncé, de houx orné de ses fruits rouges et de chêne nain.

Ensuite une cage en treillis doré, où vit paisiblement, exemple donné à l'humanité et si mal suivi par elle, un ménage de serins, composé du père, de la mère et de deux enfants ; ces deux enfants sont destinés à perpétuer la race des Jonas et des Rigolettes. Éclos de l'année passée, ils ont pris l'engagement d'avoir au printemps prochain, des œufs dans leur nid, en même temps que les plates-bandes auront des violettes et des primevères dans leurs sillons; tiendront-ils? Ils se querellent déjà, preuve que le mariage est en bonne voie de s'accomplir.

A l'heure où nous sommes arrivés, la cage ne représentait plus quatre oiseaux , mais quatre boules de plumes, qui lors d'un grand bruit quelconque, semblent charger l'une d'elles de tirer sa tête on ne sait d'où, d'inspecter tous les coins de la cuisine, et certaine que ni broche, ni casserole ne menace la société emplumée, de remettre sa tête sous son aile et de reprendre son sommeil interrompu.

Puis un gros chat blanc , au nez et aux oreilles roses, moitié gouttière, moitié angora, aussi calme et aussi confiant sur soi) inviolabilité, que les oiseaux qu'il regarde de temps en temps amoureusement et qui ne

font point attention à ce regard, un des plus grands dangers qu'ils courent cependant ! Docteur, le roi des chats, ainsi nommé parce que sa pelisse est fourrée, Docteur, disons-nous, est pour le moment arrondi sur un fauteuil à coussin de cuir, qui n'est autre que le trône de la souveraine de cet empire, dont il semble le premier ministre.

Le bruit que fait en tournant sur ses gonds la porte du fournil, indique que cette souveraine va entrer.

Celle qui apparut, poussant la porte avec la tôle qu'elle tenait par la queue et des^deux mains, était en effet Pauline -Élisa Lagache, femme Humbert, élève du fameux Colinet, du pavillon Henry IV, à Saint-Germain, reconnu pour être sans égal dans sa science, pour les côtelettes à la Béarnaise, qu'il avait inventées, et dans les sauces hollandaises auxquelles il avait ajouté un condiment que l'occasion se présentera peut-être de faire apprécier au lecteur.

Comme Vénus, accompagnant son fils chez Didon, la belle Pauline Humbert était enveloppée d'un nuage de vapeur qui s'échappait d'une tarte aux amandes sortant du four et déjà blanche de sucre, comme les montagnes de l'Auvergne que, des fenêtres du domaine, on découvre en toutes saisons couvertes de neige.

Si la déesse de la beauté se révéla à Virgile, parla noblesse de son allure, celle que nous lui avons comparée comme ne laissant rien à désirer sous le rapport de la vapeur qui l'enveloppait, ne laissait rien à désirer non plus à l'endroit de la démarché; on «entait eh la voyant entrer dans la cuisine que c'était la souveraine, plus que la souveraine, l'autocrate qui entrait dans don empire I

Aussi les deux subordonnées, si âgée que fût l'une, si jeune que fût l'autre, se levèrent-elles à son aspect d'un seul mouvement, presque aussi prompt, chez la vieille Thurlaine, que chez la jeune Agnèle; il est vrai que l'une épluchait son dernier marron, et que l'autre plumait sa dernière bécassine.

— Eh bien, et monsieur? il ne rentrera donc pas aujourd'hui? demanda d'un ton bref et impératif la nouvelle venue, en même temps que le coucou de la cuisine, comme pour répondre à son interrogation, qu'avaient laissée muette Thurlaine et Angèle, sonnait sept heures.

Pendant que le coucou sonnait, et, tout en écoutant son chant mélodieux, madame Humbert, faisait glisser son gâteau aux amandes de la tôle brûlante sur une claie en jonc destinée à recevoir ces sortes de pâtisseries.

Le dernier coup de sept heures sonné, elle releva jusqu'au-dessus du coude les manches de l'élégante chemise de toile de Vichy, couleur écrue, qui remplaçait son corsage, découvrant par ce mouvement, qui eût pu passer pour une coquetterie, si quelqu'un eût été là

pour remarquer l'extrême blancheur de ses bras ronds et l'élégance de ses mains potelées, qu'elle appuya sur ses hanches.

— C'est donc une heure pour rentrer, ça ? dit-elle eu regardant alternativement Thurlaine et Agnèle, comme si elles étaient l'une et l'autre pour quelque chose dans l'absence de celui qui paraissait si impatiemment attendu, et monsieur croit que ça pourra durer comme cela?...

Respirant alors l'odeur qui venait des fourneaux :

— Je parie, mère Thurlaine, dit-elle, que vous avez laissé attacher mon civet.

— Oh t peut-on dire ça ! hasarda la vieille femme en levant les bras au ciel. Que je l'ai même mouillé trois fois, comme vous me l'avez dit : deux fois avec du bouillon, une fois avec du vin...

— Je vous avais dit deux fois avec du vin, et une fois avec du bouillon !...

— Ah ! madame Humbert, dit Thurlaine protestant avec gravité; aussi vrai qu'il n'y a qu'un...

— C'est comme cette petite propre à rien d'Agnèle, continua Humbert sans même écouter les protestations

"de la vieille femme je suis sûre qu'elle a laissé refroidir l'eau de mon bain-marie.

— Oh ! tenez, madame Humbert, la voilà qui déborde à force de bouillir, dit Agnèle.

Voyant qu'il n'y avait moyen de les gronder ni Tune ni l'autre, et que chacune avait fidèlement exécuté sa

consigne, Humbert s'avança vers ses fourneaux. Son coup d'œil exercé lui eut bientôt révélé que tout marchait bien, aussi s'arrêta-t-elle à moitié chemin , sous l'empire d'une idée qui allait évidemment donner à sa mauvaise humeur un facile échappatoire.

— A propos, mère Thurlaine, et votre fils, qu'est-ce qu'il est devenu depuis ce matin? Il n'est pas venu manger la soupe à midi, il n'est pas venu diner à cinq heures; que fait-il ? je vous le demande... qu'est-ce qu'il fait? tandis que ce pauvre Amidon tire la langue devant son râtelier ; tenez, je suis sûre que les carottes que j'ai mises de côté pour lui ce matin sont encore là.

— Faites excuse, dame Humbert, dit Agnèle, c'est moi qui les lui ai portées, et, du même coup, je lui ai mis un picotin d'avoine dans son auge et une demi-botte dans son râtelier.

—Et il aura avalé tout ça sans boire, comme un vorace qu'il est : avec cela qu'il n'est pas déjà assez poussif...

— Justement, dame Humbert, comme il toussait, je lui ai mis une poignée de son que j'ai bien délayé dans l'eau ; il en a bu un plein baquet et quand le baquet a été vide...

— Tu lui en as donné un autre, petite sotte, pour le rendre hydropique.

— Non, non, certes non, dame Humbert, je lui ai dit : — T'en voudrais bien un autre, mais madame Humbert l'a défendu, attendu que l'eau engraisse.

— Enfin, tout cela ne me dit pas ce qu'a fait tous ces jours-ci M. Gilbert.

La vieille Thurlaine se contenta cette fois de hausser silencieusement les épaules et de prendre son tricot qu'elle avait abandonné pour éplucher le* châtaignes, tandis qu'Agnèle rangeait sur la table de la cuisine ses six bécassines irréprochablement plumées.

— Et les bardes de lard, sont-elles prêtes? demanda Humbert.

— Elles sont dans le garde-manger, gentiment posées sur un plat, dit Agnelette; puis, s'arrêtant tout à coup et prêtant l'oreille : Chut ! j'entends des pas, dit-elle.

En effet, on entendait le clapotement de deux pieds sur la terre humide.

— C'est mon petit maître! s'écria Humbert, s'élançant vers la porte de la cuisine qui s'ouvrait surla basse-cour. Mais à peine fut-elle dehors, qu'elle se trouva en face du métayer Gilbert, contre lequel elle donna de la tête.

— Jésus Dieu ! dame Humbert, qu'est-ce que vous avez donc? dit le métayer, vous ne me régalez pas de pareille fête, ordinairement.

— C'est que je ne croyais pas que c'était vous, grand imbécile I

— Pas plus grand aujourd'hui qu'hier, madame Humbert, je suis arrivé à ma croissance.

— Eh bien ! et monsieur? dit-elle.

— Il n'est point rentré, monsieur ? Oh ! oh ! y se dérange...

MADAME BENOJT 19

— C'est vous, qui vous dérangez, insolent !

— Sainte Vierge ! je viens de chez M. le curé...

— Que diable avez-vous été faire chez M. le curé? Ce n'est pas l'heure de la messe, ni des vêpres, n'est-ce pas ! sept heures du soir ?

— Je pourrais vous dire que je viens de confesse, mais vous ne me croiriez pas; j'aime mieux vous raconter tout de suite ce qui s'est passé à Vieure.

— Voyons ! qu'est-ce qui s'est passé à Vieure, ce doit être bien intéressant, une ville de huit cents âmes?

— Le fait est que ce n'est pas grand comme Paris, mais il y arrive des événements tout de même. Vous savez qu'on exproprie le cimetière ?

— Non, je ne le savais pas. Les morts avaient donc des dettes?

— Vlà bien ces Parisiennes, ça plaisante avec les choses saintes 1 Non, les morts n'avaient pas de dettes, . mais y étaient trop nombreux ! et y s'en allaient jusque

sur la route, se fourrer sous les camions; on leur a délimité un autre endroit. D'ailleurs, vous avez bien entendu ce qu'a dit M. Ang^lvia au prône; vous avez été à la messe, dimanche, je suppose ?

— Sachez, maître Gilbert, que je ne reste jamais, ni à la messechantée, ni au sermon. Vous sentez bien que lorsqu'on a entendu prêcher le P. Hyacinthe, c'est vraiment pas la peine d'aller à Vieure entendre prêchotter l'abbé Angelvin, sans compter qu'on n'a pas même dans son église un pauvre paillasson à se mettre sous les pieds.

— Eh bien donc, il a dit comme ça en chaire, continua Gilbert :

Mes enfants ! les Pharaons bâtirent les Pyramides. Pour porter les pierres et pour les mettre les unes sur les autres, ils avaient un grand peuple d'esclaves qu'ils nourrissaient avec des oignons et qu'ils abreuvaient avec de l'eau du Nil. Moi, avec mon petit troupeau dont je connais chaque bêle, avec mon petit peuple je veux faire l'exhumation des vos pères, de vos grandspères, de vos aïeuX) de vos ancêtres déposés depuis des siècles dans notre humble cimetière. Je veux en opérer la translation dans un cimetière tout neuf qui contient un bel et bon hectare de terre, c'est-à-dire qui est plus du double de l'ancien. Parmi vous, j'en ai vu qui se préoccupaient de l'endroit où on les mettrait. Plus d'inquiétude !... chacun aura désormais sa place, que personne ne viendra lui contester. Tout ça, il est bon de vous le dire, ne vous coûtera absolument rien, attendu que c'est acheté sur mes petites économies; il s'agit seulement de me prêter vos bras et vos jambes, au lieu d'aller vous griser au cabaret ou vous éreinter à jouer aux boules. Aujourd'hui dimanche, jour du Seigneur, pas de travail ! Mais à partir de demain lundi, comme vous n'avez pas grand'chose à faire dans ce moment-ci, vos terres étant fumées et vos moutons vendus, nous nous mettrons à la besogne. Braves gens ! c'est dit; n'est-ce pas? Chut! écoutez bien ce qui va suivre : Vous savez, mes bons amis, que rien ne se fait

pour rien, dans les choses humaines: le nerf de la guerre, comme le nerf des affaires, c'est l'argent ! Cela se dit pour les vivants, et cela se dit également pour les morts; on paie pour être enterré, et il faut payer encore pour être déterré; c'est malheureux, mais c'est comme ça. Comment donc faire, mes chers moutons, moi qui ne voudrais jamais vous prendre ce qu'il faut de laine à un oiseau pour faire son nid?... Si mes économies suffisent pour le terrain, si elles suffisent encore pour donner un morceau de pain et de fromage à ceux qui auront faim, et un verre de vin à ceux qui auront soif, elles sont insuffisantes pour le reste de l'opération. Mes chers enfants, il faut des suaires, il faut des cercueils, il faut des tombereaux pour transporter toutes ces chères reliques; il faut donc, pour que le bon Dieu vous bénisse par mes mains, qui, vous leur rendrez justice, ne sont pas habituées à vous faire des conditions ni à vous rien demander, que vos femmes cherchent dans leurs bahuts de noyer, de chêne ou d'autres bois, peu importe, des draps; il faut que vos enfants taillent dans le chantier de belles planches de sapin neuf, et que nous louions, comme je vous l'ai dit, les plus grandes charrettes que nous pourrons trouver, pour que nos morts soient dignement transportés de leur ancienne demeure à la nouvelle. Il va donc être fait immédiatement une quête en faveur des tombereaux. Quant aux neuf cents ou douze cents mètres cubes de terre

qu'il nous reste à remuer à la pelle, je me charge de vingt-cinq mètres pour ma part, et je ne doute pas qu'il n'y ait un de vous qui ne veuille en faire autant que j'en ferai, y mettre le môme soin que j'y mettrai, c'est-à-dire celui que la fourmi met à transporter dans sa fourmilière jusqu'au plus petit brin de paille de son ancien logis.

— Amen !.... dit Humbert en psalmodiant*

— Dame Humbert, vous vous moqueriez de M. le curé?...

— Dieu m'en garde ! Mais ne pourriez-vous pas dire, en deux mots que M. le curé change votre cimetière de place, sans nous répéter des paroles que vous ne comprenez pas.

— Moi!... je n'ai pas compris !... J'ai si bien compris, au contraire, que j'ai travaillé aujourd'hui toute la journée.

— Je ne vous parle pas de ça ; mais voyons, mon pauvre gars, qu'est-ce que c'est que les Pharaons? qu'est-ce que c'est que les pyramides?

— Les Pharaons, les pyramides, répéta Gilbert. Non, je ne sais pas ce que c'est. Si vous le savez, vous* dame Humbert, dites-le:

— Lisez la Bible, ignorant.

— Vous savez bien que je ne sais pas lire.

— Je vous en prie, chère dame Humbert, laissez-le continuer, hasarda timidement Agnèle; il me semble

que ce que raconte le père Gilbert est très-intéressant.

— Continue, continue, mon fieu, dit la mère Thur- Jaine, encouragée par le secours d'Agnèle.

Et Gilbert reprit, après avoir passé le revers de sa manche droite sur ses lèvres humides :

— Eh bien! M. le curé avait deviné juste; non-seulement les habitants de Vieure se sont rendus au presbytère, mais on y est venu des villages voisins. En deux jours, six cent cinquante personnes s'étaient offertes, rien que ça ! pour se réunir au brave homme de Dieu.

— Ah! vous autres, gens de la campagne, ditHumbert, vous êtes toujours prêts à sacrifier au fanatisme, le temps que vous devez à vos maîtres; si monsieur savait cela, croyez-vous qu'il serait content?...

— C'est ce qui vous trompe, belle dame; je suis sûr que s'il apprend ce que j'ai fait, j'aurai son approbation, moi. Et je suis sûr encore que s'il avait ouï M. le curé dimanche dernier à la messe chantée, il serait venu lui-même piocher avec nous, et un des premiers.

— C'est bien, c'est bien. Contez la fin de votre histoire à votre mère et à Agnèle, qui ne demandent pas mieux que de perdre leur temps à vous écouter, moi, je vais parer mes écrevisses.

— Tenez, dit Gilbert, vous êtes une rageuse, une jolie rageuse, c'est vrai, mais une rageuse tout de même. C'est parce que M. Charles tarde à rentrer que vous êtes

de mauvaise humeur, je vois bien cela, moi. Un peu de patience, un peu de patiei^e, votre fricot n'en sera que meilleur.

— Pour en finir, continua Gilbert, de qui se rappro^ chèrent Thurlaine et Agnèle, qui n'étaient plus contenues par le regard immédiat d'Humbert; pour en finir, tout fut donc fait comme M. le curé l'avait dit. M. Angelvin, suivi du chantre, du vicaire, des entants de chœur , portant croix et bannières et précédant dixhuit charrettes, se sont dirigés hier vers l'église, où tout le monde s'est arrêté ; puis on a descendu les cercueils, on les a rangés près des fonts baptismaux, et M. le curé a dit comme ça...

— Bavard! murmura Humbert.

— M. le curé, un bavard? allons donc ! .

Thurlaine fit un signe de croix et Agnèle joignit les

mains.

— C'est pas M. le curé qui est un bavard, c'est vous. Il vous est redû un signe de croix, mère Thurlaine.

— Ohl ces femmes de Paris ! murmura la vieille métayère.

— M. le curé a dit comme ça (et Gilbert étendit solennellement la main du côté de l'auditoire absent) : Mes amis, afin de vous remercier de votre zèle si édifiant, j'ai voulu donner un second baptême, une seconde vie religieuse à vos bons parents ; à l'heureuse occasion de leur nouvelle sépulture, j'ai voulu leur faire visiter

encore une fois ce lieu où ils prirent leur première vie en Dieu , en Notre-Seigneur , en la sainte Vierge Marie.

M. le curé n'a pas eu besoin d'en dire davantage, tout le monde s'est mis à pleurer; les sanglots de chacun ont mieux remercié que des paroles. Mais, comme M. le curé a de Tordre, il n'a pas voulu quitter l'église, où tous les défunts devaient passer la nuit, sans leur chanter un Libéra me. Il leur donna sa bénédiction, et chacun promit de revenir le lendemain, laissant les morts passer la nuit sous l'œil de Dieu.

— Sous l'œil de Dieuf dit Humbert, c'est très-beau ça. • Seulement, ce n'est pas de vous, mon pauvre Gilbert, c'est de M. le curé.

— Eh bien ! quand ce serait de lui? reprit Gilbert puisqu'il l'a dit, je peux bien le redire après lui, peut-être...

— Va toujours, mon fieu, va toujours, dit Thurlaine, qui commençait à se révolter.

— Donc, continua Gilbert, tout le monde s'est rendu en procession à la cure, et de là à l'église, où on a rechargé les cercueils. Les voitures se sont remises en file, et, à l'heure où je vous parle, nos pères, nos grandspères, nos aïeux, nos ancêtres, tout ça dort tranquillement, après avoir été accompagnés par les prières de leurs parents, auxquels ils laissent pour récompense la certitude, c'est M. le curé qui l'a dit, que cette œuvre pie ne serait pas perdue devant Dieu.

— Cette fois-ci, c'est la fin, n'est-ce pas, mon petit Gilbert?

— Et si ce n'était pas la fin pourtant?

— Je dirais que c'est malheureux, attendu qu'elle n'est pas gaie votre histoire.

— Paix, paix ! dame Humbert, répliqua sévèrement la vieille Thurlaine. Ce que vous dites là, ma mie, n'est ni pieux ni juste. Si notre bon pasteur a appelé ses brebis au travail, c'est que c'était le devoir de chacune d'elles de répondre à sa voix. On voit bien, ma belle enfant, que vous êtes jeune encore, et que vous avez à cette heure beaucoup de joyeuses journées à filer à votre quenouille: Si vous marchiez pesamment comme moi vers la tombe, et non pas dans des prés verts où vos pieds légers ne laissent point de traces, au lieu de railler ces ossements bénis, vous leus diriez : — Attendez-moi, chers morts, j'irai bientôt me reposer à mon tour auprès de vous. 0 jeunesse 1 jeunesse... bavarde et inconséquente jeunesse 1.., Gilbert, tu as bien fait, mon fils, c'est moi qui te le dis ; et si tu étais encore un bouinai blond et rose comme les pêches de nos espaliers, je t'embrasserais pour t'approuver et te bénir.

— Oh I si ce n'est que ça, embrassez-moi, mère ! Estce que les enfants ne sont pas toujours des bouinats pour leurs parents? Je vous aime toujours de la même façon, n'est-ce pas? Donc, je n'ai pas vieilli.

Et Gilbert prit sa vieille mère entre ses bras, la se-

coua tendrement d'abord, et lui appliqua deux gros baisers sur les joues, tandis qu'Agnèle essuyait deux larmes.

Humbert, qui avait senti qu'elle était dans son tort, ouvrait la bouche pour faire franchement ses excuses à Gilbert, lorsque le coucou sonna huit heures et que deux coups de fusil retentirent.

Ces deux coups de fusil changèrent complètement le cours des idées d'Humbert. Elle oublia le curé de Vieure, ses morts, le récit de Gilbert, l'admonestation de Thurlaine, et s'écria en frappant joyeusement dans ses mains :

— Enfin, voilà M. le vicomte î

En effet, Stop, crotté, tirant la langue, apparut sur le seuil de la porte, précurseur obligé du vicomte et de son porte-carnier Loulou.

Derrière Stop venait le vicomte, non moins crotté, que Stop.

Et enfin, derrière le vicomte, se traînait Loulou, pliant sous le poids de deux lièvres, de cinq ou six lapins et de sept bécasses.

Le vicomte Charles de Gessine était un jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, qui paraissait un peu plus

que son âge, à cause de la vie campagnarde qu'il menait pendant six ou huit mois de Tannée. Il avait la peau brunie, plutôt par le hâle que par nature, car pendant les quelques mois qu'il passait annuellement à Paris, il se faisait un changement notable dans son teint, qui perdait peu à peu sa teinte chaude pour reprendre une teinte vermeille, signe à la fois de bonne santé et de joyeuse humeur. Sans être d'une grande taille, il dépassait cependant la moyenne ; ses membres, bien attachés annonçaient l'homme vigoureux et adroit. A la campagne, où il se sentait roi dans son domaine, sa force devenait pour ainsi dire extérieure et visible. Quiconque l'eût vu passer eût compris que, si vigoureux que Ton soit, c'eût été une mauvaise affaire que de lui chercher querelle. Au reste, cette vigueur, bien connue dans le voisinage, apparaissait aux yeux des paysans sous son côté philanthropique. Plus d'une fois, en passant devant quelque charrette embourbée et en voyant deux ou trois paysans pousser inutilement à la roue, il s'était arrêté, et comme il connaissait chacun par son nom, il avait dit d'une voix à la fois bienveillante et railleuse : — Qu'est-ce, Claude? qu'est-ce, Antoine? A deux gaillards comme vous, vous ne pouvez pas démarrer une voiture? Allons, faites-moi place. — Et tandis que l'un d'eux, cédant son poste au vicomte, fouettait le cheval, Charles, arc-boutant sa puissante épaule à la charrette, la soulevait presque toujours d'une si vigoureuse secousse, que le mauvais pas était franchi. Les deux

MADAME BENOIT îfr

paysans se regardaient en riant, et, ôtant leurs chapeaux à larges bords, moitié pour le saluer, moitié pour s'essuyer le front, ils disaient :

— Merci, monsieur le vicomte. Quel péché que vous soyiez seigneur et bourgeois, quel brave charretier vousauriez fait !

— Vous avez raison, mes amis, répondait- il ; maispuisque la nature s'est trompée, autant vaut que ce soi moi qui vous aide que vous qui m'aidiez ; d'ailleurs, je suis sûr que dans l'occasion vous ne me laisseriez pas dans l'embarras.

— Non, certes, monsieur le vicomte, disaient les charretiers, et puissiez-vous vous y trouver un jour, vous verrez!...

— Merci, mes gars, merci, répondait le vicomte en riant, ne prenant du souhait que ce qu'il avait de bienveillant.

Et il les entendait se dire l'un à l'autre en s'éloignant :

— Si jamais on lui jette un sort, que sa maison brûle, que ses bestiaux meurent, il verra bien qu'il n'a pas eu affaire à des ingrats.

Une autre fois, c'était une vieille femme qu'il rejoignait en revenant de la chasse, comme elle apportait sur son dos voûté une charge de bois vert qui, de temps en temps, lui servait de point d'appui, quand, trop lasse, elle se redressait en desserrant les courroies qui lui brisaient les épaules.

Lui alors s'arrêtait, s'appuyait sur son fusil en face

d'elle, et de môme qu'il connaissait tous les hommes par leur nom, connaissant toutes les vieilles femmes par le leur.

— Eh ! mère Madeleine, disait-il, vous avez là une foyequi ne doit pas être légère? Combien cela doit-il peser, une charge comme celle-là ?

— Ah ! mon bon monsieur le vicomte, je ne sais pas ce qu'elle pèse, répondait la vieille, mais quand il faut la porter à soixante ans, je vous promets qu'elle est lourde I

— Voyons donc cela? disait Charles. Tiens I prends mon fusil, Loulou.

Et d'une main, il prenait la charge qui pesait eneffet de quatre-vingts à cent livres, et, la faisant tourner audessus de sa tête, la posait sur son épaule.

Puis, jetant un regard de pitié sur la pauvre créature :

— Mère Madeleine, lui disait-il, allez votre pas, ma bonne femme, vous trouverez votre foye à votre, porte en rentrant : je passe devant chez vous.

Alors il se mettait en marche en disant :

— N'est-ce pas une pitié, que dans un siècle qui se prétend civilisé, les hommes ne soient pas assez frères pour permettre à de vieilles femmes, à de vieilles mères, de porter à soixante ans de pareils fardeaux ! Ah t si je suis jamais législateur, tout cela changera.

Un jour, Gilbert, craignant de manquer de bois pendant l'hiver, ayant eu l'idée de se faire des fagots avec des branches inutiles, avait été chercher un élagueur. En partant pour aller à la chasse, le vicomte avait vu,

suspendu entre le ciel et la terre, le brave homme qui abattait les branches grêles d'un gigantesque peuplier.

— Prenez garde, père Leloup, lui avait-il crié, les branches du peuplier cassent comme verre.

— Bah 1 que voulez-vous? avait répondu l'élagueur, quand on a choisi un état, il faut bien le faire.

Le soir, en rentrant, le vicomte apprit que le père Leloup, s'étant laissé tomber de l'arbre, s'étaitcassé un bras et fendu la tête, et qu'on l'avait ramassé sans connaissance.

Gilbert n'en avait pas moins été chercher le rebouteux, qui avait tranquillement répondu après examen :

— Quand la tête est cassée, inutile de remettre le bras.

Gilbert avait alors placé sa mère près du lit du moribond, et était revenu au domaine avec l'insouciance que les paysans ont pour ces sortes d'accidents.

Il n'en fut pas de même de Charles. A peine eut-il appris le malheur arrivé, que, sans prendre le temps d'ôter ses guêtres et de changer de veste, il courut chez le pauvre diable qu'il trouva expirant, tandis que mère Thurlaine égrenait consciencieusement son chapelet pour le repos de son âme.

Au milieu du silence qui se faisait dans la chaumière, Charles crut entendre des plaintes. Il se mit à la recherche, sans rien demander à personne, de la chose ou de l'objet qui se plaignait; il trouva enfermé dans le fournil de la cabane un enfant que, par précaution, son père, croyant rentrer à deux heures pour dîner, avait

mis là avec un morceau de pain. L'enfant avait encore faim et se plaignait; la mère Thurlaine, qui avait l'oreille dure, n'avait rien entendu.

Le vicomte prit l'enfant, le fit passer près du grabat sans lui laisser voir son père étendu, dessus, et arrivé à la porte, il lui demanda pourquoi il pleurait?

— Parce que j'ai faim, répondit l'enfant.

— Cela t'arrive-t-il quelquefois d'avoir faim? lui demanda Charles.

— Tous les jours, lui répondit le marmot.

— Eh bien, cela ne t' arrivera plus, mon garçon, lui dit le vicomte. Il emmena l'enfant au domaine, lrf constitua une rente de cinq cents francs, dont les intérêts devaient se réunir au capital jusqu'à l'âge de dix-huit ans, où il jouirait de cette rente.

Cet enfant c'était Loulou, qui venait de rentrer à la suite de Stop et qui jetait son caraier sur la table de la cuisine en disant :

— Ah ! ah ! en voilà une chasse t madame Humbert. Chose bizarre, il en était de même de cette force que

nous venons de signaler et dont le vicomte donnait si souvent des preuves lorsqu'il habitait la campagne, il en était de même de cette force que de ce teint hâlé qui blanchissait à l'atmosphère parisienne. Au bout de quinze jours ou d'un mois que le vicomte avait repris son modeste appartement de garçon de la rue de la Ferme, qu'il avait réendossé le vêtement à la mode, conduit huit ou dix jours son tilbury au bois, le côté

visible de cette force s'était changé en élégance, car, disons-le en passant , rien n'est élégant comme ?i force.

Il est vrai que cette élégance n'inspirait pas toujours aux Parisiens le même respect que la vigueur inspirait aux paysans du Bourbonnais, mais alors, le vicomte Charles redevenait Y homme de la charrette et de la charge de bois.

Un jour qu'il se promenait à cheval dans une des allées étroites du bois de Boulogne, quoiqu'il se fût rangé pour laisser passer une espèce de break conduit par quelques dandys en joyeuse humeur, le timon de la voiture, ceux-ci ne faisant pas au cavalier la concession que le cavalier leur faisait, accrocha la croupe du cheval, et la jambe de l'homme avec le moyeu de la voiture.

Une simple excuse eût suffi au vicomte qui était l'être le moins querelleur de la terre, mais un éclat de rire l'exaspéra.

Il jeta la bride de son cheval aux mains de son domestique,] rejoignit le breake, arrêta les chevaux sans dire une parole, prit le moyeu de derrière entre ses deux mains, et le versa avec tout son chargement dans un taillis voisin; puis, prenant sept ou huit cartes dans sa poche, il les lança négligemment à ces railleurs maladroits, et, remontant sur son cheval, il partitau petit trot.

Le lendemain, deux de ces messieurs lui rapportaient sa carte, le surlendemain il donnait à chacun d'eux un coup d'épée, et l'affaire finissait là.

34 MADAME BENOI T

I! résulte de ce que nous venons de dire, que le vicomte avait une double personnalité, celle de gentilhomme campagnard à Ninerolles, et celle de gentleman élégant à Paris.

A Ninerolles, c'était un intrépide chasseur aux yeux bleus, aux cheveux longs flottant à la brise, aux moustaches roussâtres tombant sans apprêt sur sa lèvre inférieure, coiffé d'un panama ou d'une casquette de velours noir, le reste du costume à l'avenant.

A Paris, c'était non pas un gandin raffiné, mais un de ces hommes de bon goût, qui, sans être en retard sur les modes, ne se mettent jamais en avance sur elles, se font habiller par Chevreuil et chausser par Clercx; les longues boucles de ses cheveux, qui avaient eu huit mois pour croître outre mesure, venaient se soumettre à la coupe du moment, et ses moustaches retroussées donnaient à son visage un certain air coquet et crâne dont il ne croyait pas avoir besoin à la campagne.

Ce soir-là, ses cheveux pendaient sur le cou, ses moustaches étaient collées aux lèvres, sa veste de velours gris était constellée de diamants liquides, tandis qu'à l'extrémité opposée, ses souliers et ses guêtres couverts de boue indiquaient que le marcheur avait eu besoin de toute Ja solidité de son jarret pour se tirer des terres détrempées.

— Oh ! Monsieur , Monsieur ! s'écria Humbert , dans quel état vous voilà t Est-il Dieu permis de revenir ficelé comme vous êtes?

. — Aurais-tu mieux aimé que je ne revinsse pas du tout?

— Ça vous arrivera un jour; mais c'est pas tout ça, voyons, il s'agit de changer.

— De changer de quoi, Humbert ?

— Mais de tout, pardié? Vous n'allez pas dîner comme ça, j'espère, un si joli dîner... il ne voudrait pas de vous.

— Humbert, tu as un pot-au-feu qui flaire comme baume, j'ai grande envie de ne prendre qu'un bouillon et de me coucher.

— Oh ! voilà qui serait du beau, par exemple! Humbert, mets ton pot-au-feu à onze heures du maLin , pour que monsieur ait un bon bouillon; Humbert, soigne ton civet de trois à six heures pour qu'il cuise, et de six à huit pour l'empêcher de brûler; Humbert, fais un haricot de mouton que l'Empereur n'en mange pas de pareil; épice tes écrevisses, Humbert; Humbert, sucre ta crème et fais-la rafraîchir dans de l'eau de pluie, et, quand Monsieur rentrera, il prendra un bouillon!... Quant au rôti, c'est bon pour Stop; quant à la tarte aux amandes, c'est bon pour Agnèle et Loulou!... Ah! Monsieur !

— Voyons, voyons, Humbert, ne nous lamentons pas. Il est probable que quand j'aurai changé de tout comme tu dis, je changerai du même coup mon mauvais appétit contre un bon ; mais, sacrebleuî...

— Comment, voilà Monsieur qui jure, maintenant...

ah! Monsieur, la campagne vous perdra; avouez que vous ne feriez jamais une chose pareille à Paris.

Et, tout en le gourmandant ainsi, elle essayait de tirer la veste qui collait sur le gilet et le gilet qui collait sur la chemise.

Elle en vint à bout, et elle put voir alors une épaisse fumée envelopper toute la personne du chasseur. Cette fumée lui tira de la poitrine un de ses soupirs les plus douloureux. Puis, sans perdre de temps, elle se mit à déboucler les guêtres et à délacerljes souliers, tandis que, sur un ordre d'elle, la mère Thurlaine chauffait devant le feu la couverture de voyage qu'elle lui prit des mains lorsqu'elle la crut chargée d'un calorique suffisant, et l'appliqua bouillante sur les épaules de son maître.

— Humbert... dit-il, si cela ne te faisait pas tant de peine quand je jure...

— Jurez, jurez, Monsieur, je vous le passe encore, mais dinez.

— Un instant^que diable, quand j'aurai pris mon bain de pied.

— Il est prêt, Thurlaine, le bain de pied de monsieur?

La mère Thurlaine apporta un de ces récipients anglais dont la mode s'est introduite en France depuis le libre-échange.

Humbert versa dans le bassin un demi-flacon de vinaigre de Bully, et se mit à frotter les pieds de son maître avec du savon de laitue et de la pâte d'amandes douces.

Le vicomte poussa un soupir de satisfaction.

— Je crois que cela va mieux, Humbert, dit-il, et l'appétit me vient.

— Vous me dites cela pour me faire plaisir, parce que vous êtes bon au fond ; mais je vous connais, vous aurez eu faim sur les quatre heures, vous serez entré dans une maison de paysans, on vous aura fait avaler un verre de boisson et manger un morceau de lard entre deux tartines de pain noir ou du fromage de chèvre.

— Humbert, je te jure que je m'en repens du plus profond de mon cœur. Mais qu'est-ce qui sent donc si bon que cela?

— Tout, monsieur. Vous allez voir, vous allez voir, une fois que vous serez à table.

Et elle essuyait les pieds du vicomte avec des serviettes de fine flanelle rosée, lui passant des chaussettes de cachemire aux pieds et des pantoufles de peau de daim.

Un instant après, tandis qu'Agnèle lavait le chien à la porte et qu'Humbert allait chercher dans le cabinet de toilette de son maître une grande vareuse de molleton bleu foncé, celui-ci changeait de chemise et passait un large pantalon de flanelle blanche serré à la taille par une cordelière de soie.

Le reste de la toilette fut bientôt fait. Il s'agissait de se

laver le visage à grande eau. L'opération se passa sur les

marches de la basse-cour, Loulou tenant la cuvette, et

ne comprenant pas qu'après avoir reçu tant d'eau on n'en eût pas encore assez.

Quand le vicomte rentra dans la cuisine, il retrouva Humbert faisant chauffer sa vareuse, comme elle avait fait chauffer sa couverture.

— Humbert, lui dit le vicomte, quand je ferai courir et que j'aurai un jockey trop gros, c'est à toi que je le confierai. Mais ce sera inutile, avec quinze jours de ce régime-là, je pourrai courir moi-même.

— Monsieur, répondit Humbert, je peux vous faire maigrir avec mes couvertures, je vousferai toujours assez engraisser avec ma cuisine.

— Et maintenant, que désire Monsieur? Veut-il se coucher ou veut-il dîner?

— Humbert, je meurs de faim !

— On voit bien que vous voulez vous raccommoder avec votre pauvre cuisinière ; c'est égal, quand vous allez avoir mordu dans le premier plat, vous irez jusqu'au bout, c'est moi qui vous en réponds.

En ce moment, la soupière attendait sur la table de * cuisine qu'Humbert voulût bien tremper de bouillon les croûtons élégamment taillés qui se refroidissaient au fond du vase.

En effet, en écartant la graisse, Humbert plongea dans le pot-au-feu une immense cuiller, et revenant vers la table, cette cuiller à la main, aperçut pour la première fois la pyramide de gibier qu'y a vait déposée Loulou

— Seigneur Dieu! dit-elle, tenant sa cuiller le bras tendu au-dessus de la soupière, qu'allons-nous faire d'une pareille quantité de gibier? Jamais nous ne pourrons manger tout ça dans la maison.

— Humbert, nous trouverons de bonnes âmes qui nous y aideront. Il y a d'abord M. le curé.

— Ah ! je réponds bien, celui-là, que si on lui offre une place de chanoine, il la refusera ! Monsieur le vicomte lui fait une rente pour apprendre à lire aux enfants pauvres, monsieur le vicomte lui envoie les écrevisses de sa rivière, monsieur le vicomte lui envoie les meilleurs morceaux de sa chasse. Qu'est-ce que monsieur le vicomte veut encore faire pour M. le curé? Voyons ?..

—Tremper la soupe dans le cas où il viendrait, Humbert, car je crois t'avoir dit que je crevais de faim. Es-tu contente? je ne meurs pas de faim, j'en crève, là !

— Alors, que monsieur le vicomte me suive, dit Humbert en portant triomphalement la soupière, traversant le corridor et passant dans la salle à manger.

Le vicomte la.suivit avec ce sourire bienveillant , reconnaissance de soins qui étaient, par leur délicatesse et leur persistance, plutôt ceux d'une sœur et d'une mère que ceux d'une servante.

Charles s'arrêta sur le seuil de la porte de la salle à manger. L'aspect du dîner était véritablement bien appétissant, seulement il y avait quelque chose d'un peu triste, c'était ce seul couvert à cette table si admirablement garnie. Charles poussa un soupir; où allait ce soupir? à quel souvenir se rattachait-il? Se rattachait-il même à un souvenir, ou n'était-ce qu'une de ces vagues mélancolies qui passent de temps en temps plutôt encore par Pesprit que par le cœur de l'homme ? Le fait est que ce léger sentiment de tristesse se résuma dans cette interpellation dont Humbert ne perdit pas une parole.

— Ce n'est pas, par ma foi ! bien gai d'être tout seul à manger un si beau dîner, ma pauvre Humbert I

— 11 ne tient qu'à monsieur de ne pas manger ses dîners seul, répondit Humbert; il est jeune, il est riche; si je ne craignais d'offenser sa modestie, je dirais qu'il est bien tourné. Avec ça, on a des convives à sa table tant qu'on en veut, et de tous les sexes.

— Oui, avec cela qu'il y a de quoi choisir à Ninerolles. Je voudrais bien savoir, à part le curé, qui tu me donnerais pour convive, si jé te chargeais de m'en trouver un.

— Monsieur, voilà de mauvaises idées, pour un homme

qui va se mettre à table ; si vous venez à Ninerolles pendant huit mois de Tannée, c'est qu'il vous fait plaisir d'y vivre. Ce n'est certes pas moi qui entraîne Monsieur à faire résidence à soixante lieues de Paris, où mon pauvre mari appelle sa femme à grands cris, mais Monsieur y trouve son bénéfice. Après avoir vécu ici en campagnards, nous vivons là-bas en grands seigneurs, et, Dieu merci, là-bas, dans nos dîners du jeudi, les convives ne manquent pas.

Charles s'était assis, avait approché une seconde chaise de la table, et avait fait signe à Stop de s'y asseoir, ce que le brave chien avait fait avec toute la dignité d'un convive qui apprécie l'honneur qu'on lui fait.

— Faut-il lui mettre sa serviette, monsieur? demanda Ilumbert.

Stop, qui vit qu'on lui faisait l'honneur de s'occuper de lui, bâilla bruyamment en regardant avec tendresse les mets et en allongeant sa patte sur la nappe.

— Non, tu ferais mieux de lui donner sa pâtée; beaucoup des convives qui partagent mon dîner à Paris ne me rendent pas les services que me rend Stop, ne fût-ce que celui de bâiller avec moi quand je suis triste.

— Comment, Monsieur, vous êtes donc triste ?

— Pas précisément ; mais, comme nous disions tout à l'heure, je suis parfois un peu seul avec moi-même, et quoique je me croie assez d'esprit pour tenir ma place

dans tin salon, il m'arrive quelquefois de n'en avoir pas assez dans le monologue; je me connais trop, Humbert, l'imprévu me manque.

— Monsieur parle de choses que je ne comprends pas.

— Tu as raison, Humbert. Voilà un fameux civet, va ! Tu écrases ton foie dans ton sang, n'est-ce pas? et puis tu lies ta sauce avec le tout. Hein ! hein! c'est pourtant moi qui t'y ai forcée, tu ne le voulais pas, car tu es entêtée quelquefois, Humbert. Je l'ai dit : le lièvre est le seul animal à qui la nature n'ait pas mis de fibrine dans le sang; la nature avait un but. Tu sais, Humbert, que la nature ne fait rien sans but. Eh bien! elle avait pour but que le sang du lièvre servît à lui faire sa sauce.

— Gomme Monsieur est savant !

— Savant et très-fatigué, Humbert. Veux-tu que je t'explique à quoi tient la fatigue?

— Pardié ! ça, je le sais, ça tient à ce que vous avez marché.

— Sous ce rapport-là, Humbert, je n'ai rien à t' apprendre; et tu en sais autant que le plus grand savant. Voilà un haricot de mouton qui mérite tous mes éloges.

— Tant mieux, Monsieur, tant mieux. Maintenant, puisque Monsieur est si savant, il va me dire pourquoi on appelle un haricot de mouton un plat dans lequel il n'entre que des navets et des pommes de terre.

— Tiens-tu à le savoir, Humbert?

MADAME BKNOIT 43

— Ma foi oui, Monsieur.

— Ça choquera peut-être tes opinions politiques , car je crois que tu es légitimiste?

— Non. C'est mon mari qui Test.

— Alors Humbert, je puis t'expliquer pourquoi le haricot de mouton se fait aujourd'hui avec des pommes de terre et des navets.

Du temps de Jodelle et de Cyrano de Bergerac...

— Encore des gens que je ne connais pas; qu'est-ce que c'est que ceux-là?

— Ça nous entraînerait trop loin, Humbert. Du temps de ces messieurs, le haricot de mouton était une fricassée de haricots rouges et de viande de mouton hachée, dans laquelle on n'oubliait pas l'ail. Ce ragoût primitif a été perdu de vue, parce qu'il est arrivé que le haricot rouge, ingrédient légitime, mais peu ambitieux, en a été chassé par un usurpateur impudent et niais, le navet! Depuis ce temps, il s'est maintenu sur les tables capricieuses, s'appuyant d'un côté sur le mouton, et de l'autre sur le canard, de sorte qu'il a eu pour lui les quadrupèdes et les bipèdes. Si tu avais été légitimiste, Humbert, je n'aurais pas osé te parler du navet dans de si bons termes, mais puisque tu n'as pas d'opinion, tu dois être impartiale, et puisqu'il faut toujours être usurpé, autant être usurpé par un navet que par autre chose. D'abord l'abbé Delisle a grandi le navet en le comparant à M . de Lafayette, ou plutôt en comparant M. de Lafayette au navet. Il a dit:

MADAME BENOI T

« Ce doucereux blafard, ce héros ridicule,

« De l'astre de Cromwell, pâle et froid crépuscule. »

— Je l'ai connu, M. de Lafayette, dit Humbert, j'avais trois ans; on me Ta montré, il passait sur son cheval blanc. C'est égal, il y a toujours quelque chose de bon à apprendre quand on cause avec Monsieur. Oh! regardez donc Stop, ne dirait-on pas qu'il écoute et qu'il comprend, c'te pauvre bête!

— Je crois bien, il n'a pas sa pâtée, il écoute surtout pour savoir quand j'aurai fini. Que veux-tu qu'il fasse?

— Ah ! c'est pourtant vrai. Agnèle! la pâtée de Stop. Agnèle apparut avec son chapeau à la Lirette, portant

un immense plat de terre, dans lequel fumait une nourriture presque aussi séduisante que celle qui sortait des mains de dame Humbert.

Stop sauta au bas de la chaise en remuant la queue. Jusque-là, on ne s'était occupé que de son amourpropre, et chez lui les honneurs ne le dédommageaient pas des absorptions matérielles. Il s'approcha d' Agnèle, le nez haut et respirant bruyamment ; le nez s'abaissa comme s'abaissa le plat lui-même, et quand le plat fut à terre, le nez se plongea dedans.

Charles venai td'attaquer le rôti, c'est-à-dire les bécassines.

— Comme c'est drôle , dit Humbert, qu'un chien qui

a un si bel appétit, et qui mange de tout enfin, vous ne lui feriez pas manger une bécassine, Monsieur.

— Ça, Humbert, c'est vrai, et je ne saurais te donner l'explication de sa répugnance, à moins que ce ne soit la rôtie sur laquelle on la couche si douillettement. Tes rôties sont excellentes, Humbert, et elles ont un parfum aujourd'hui que je ne sais à quoi attribuer.

— Je crois bien, Monsieur. J'ai eu une idée, j'ai râpé une truffe dessus.

— Tu appelles ça une idée, Humbert? mais c'est une révélation. Et si jamais j'écris un livre de cuisine comme M. Brillât-Savarin et M. Grimod de la Reynière, j'appellerai les bécasses et les bécassines à la Humbert, les bécassines dont on aura saupoudré les rôties avec de la poudre de truffe.

— Si Monsieur voulait attacher mon nom à un autre animal que la bécasse, je lui en serais reconnaissante.

— Pourquoi, Humbert?

— Mais Monsieur a peut-être entendu dire, quand on parlait d'une femme qui n'a pas, elle, inventé la poudre, que c'était une bécasse?

— Tu as tort, Humbert. La bécasse est la rose des oiseaux de passage. C'est de la bécasse que le grand gourmand Montmaur a dit :

« La bécasse n'est pas moins vénérée que le grand Lama! »

— Mon Dieu, Seigneur, le grand Lama, le grand

Lama ?... Qu'est ce que ça peut être que le grand Lama?

— Humbert, c'est le dieu des Mogols, un peuple qui habite à quatre mille lieues de nous, qui a conquis la Chine, et qui... Ah bahi tu en sais assez sur les Mogols, va... Passe-moi les écrevisses.

Humbert passa le plat apprêté savamment en pyramide.

— Humbert, toi qui veux toujours t'instruire, sais-tu ce que c'est qu'une écrevisse?

— Mais certainement, Monsieur; une écrevisse, c'est une écrevisse, pardié! Est-ce que je n'ai pas vu, l'autre jour, dans un gros livre fait par des académiciens, que c'était un petit poisson rouge qui marchait à reculons?

— Je ne sais pas où tu as vu cela, Humbert, et je doute même que tu l'aies vu quelque part, attendu que ce n'est pas un poisson, qu'iln'est pas rouge et qu'il ne marche pas à reculons. C'est un crustacé, Humbert. Tu vois bien cet animal tel qu'il est fait, et que tu prétends marcher à reculons ; eh bien, si tu l'apportes de cent lieues, de la Meuse, par exemple, tu sais que c'est dans la Meuse que Ton trouve les plus belles écrevisses?

— C'est donc pour cela que l'on dit des écrevisses de la Meuse?

— Oui, Humbert. Eh bien, si tu les apportes de la Meuse dans le Bauder, ou sijtu les portes du Bauder dans la Meuse, le jour même elles se remettront en route pour revenir chacune chez elles, tant elles ont l'amour du home.

— Alors, elles mangent de ça?

— Ceci c'est trop grave et pas assez divertissant, je serais obligé de te donner une leçon d'anglais, et je crois que tu n'as jamais pu apprendre que Tauvergnat avec ton charbonnier. Mais il me semble que nous avons commis une erreur culinaire.

— Laquelle, Monsieur?

— Tu mas fait manger les écrevisses avant les artichauts.

— Je l'ai fait exprès, Monsieur. Les artichauts sont à l'ail, et j'ai voulu vous laisser sur la bonne bouche.

— Comment, des artichauts à l'ail, Humbert?

— Oui, Monsieur. Une nouvelle invention, rien que ça, comme mes truffes râpées.

— Deux pour un jour, Humbert?

— Jamais trop pour mon petit maître, dit-elle joyeusement.

— Je t'ai déjàdit que j'étais triste. En grâce, mabonne Humbert, ne m'attendris pas, ne me fais pas sangloter.

— Goûtez les artichauts, Monsieur, je ne vous dis que ça.

— Humbert, voilà des artichauts qui m'étaient inconnus, et je croyais bien certainement connaître tous les artichauts, depuis l'artichaut à la barigoule jusqu'à l'artichaut à la fricassée de poulet.

— Eh bien, Monsieur, c'est une nouvelle connaissance à faire.

Charles goûta l'artichaut.

— Humbert ! s'écria-t-il, laisse-moi te dire comment tu t'y es prise.

— Ah! par exemple, si Monsieur y arrive, c'est qu'il sera sorcier.

— Tu as commencé par vider les foins ; tu as replacé le clocher de l'artichaut sur sa base, tu as battu du sel, du poivre, quelques grains de piment rouge dans de l'huile vierge, et tu as introduit cette sauce onctueuse entre les feuilles de tes artichauts, de manière qu'au fur et à mesure qu'ils cuiraient, l'huile se distillât dans le fond.

— Après, Monsieur.

— Eh bien, après, tu as fait dissoudre à froid une demi-gousse d'ail dans l'huile fraîche, et, au moment de les servir, tu les a arrosés de cette huile-là.

— Ah! dit-elle en soupirant, Monsieur peut perdre sa fortune, il ne sera pas embarrassé de gagner 12,000 francs par an, comme cuisinier du Jockey-Club.

— Ma chère Humbert, pour être cuisinier du Jockey- Club, il faut faire ses preuves de 1399; et quoique ma noblesse ne soit pas précisément mauvaise, j'ai peur qu'elle ne remonte qu'au seizième siècle.

— Avec tout ça, voilà Monsieur qui n'avait pas faim en arrivant, et qui, Dieu merci, a mangé de tout !

— C'est ta faute. A quarante ans, on sera forcé de me traîner dans une petite voiture.

— Je vous traînerai, moi, Monsieur.

— Ah! tu en es bien capable,..

— Allons, allons, du courage, un peu de purée de châtaignes et une tranche de gâteau aux amandes, et puis une cuillerée de crème au caramel par làdessus.

— Humbert, tu connais mieux mes faiblesses que le curé de Yieure, qui m'a fait faire ma première communion, et même que celui de la Madeleine, mon voisin de Paris.

Et Charles, avec ce bel appétit de vingt-cinq ans venant à la suite d'une journée de chasse, attaqua bravement la purée, le gâteau et la crème, les arrosa d'un verre de vin de Pomard, poussa un languissant soupir, et dit:

— Je te donne ma parole d'honneur qu'il n'y a plus de place que pour le café, et encore..,

— Alors, dépêchons-nous, dit Humbert.

Et elle se précipita vers là cuisine où elle allait disparaître, lorsque son nom, prononcé par son maître d'une voix ferme, l'açrêta court!

— Humbert, demandait-il? Moka ou Martinique? Que vas-tu me donner?

— Martinique et Moka, Monsieur.

— Venez ici, Humbert?

Elle se rapprocha à petits pas.

— Humbert, continua Charles d'une voix solen-

nelle, je croyais vous avoir déjà expliqué ma théorie à l'endroit du café ; savez-vous où est situé Moka?

— Non, Monsieur,

— Moka est situé sur la rive orientale de la mer Rouge; savez-vous où est située la Martinique?

— Non, Monsieur.

— La Martinique est située dans le golfe du Mexique. Or, madame Humbert, il y a quelque chose comme trois mille lieues, l'épaisseur de la terre, entendez-vous bien, entre Moka et la Martinique; croyez-vous donc, madame, que Dieu, qui est la suprême intelligence, ait placé à trois mille lieues Tune de l'autre deux fèves destinées à être torréfiées et infusées ensemble? Je sais bien ce que tu vas me dire; tu vas me parler de la civilisation, du progrès, des chemins de fer, du télégraphe électrique, et même du câble transatlantique, qui est rompu, tu sais, Humbert...

— Non, Monsieur, je ne le savais pas.

— Mais, moi, je maintiendrai mon dire, c'est qu'il n'y a que des esprits brouillons et des palais blasés, qui puissent savourer aujourd'hui le parfum du Moka et demain l'arôme de la Martinique, escomptant leurs jouissances en réunissant ces deux liqueurs. Allez, madame Humbert, je vous passe encore aujourd'hui ce mélange du Moka et du Martinique, pourvu que vous continuiez à me manifester l'horreur de la chicorée !

Humbert sortit, écrasée sous le poids de la logique culinaire de son maître, lequel attendit philosophiquement, en roulant une cigarette de tabac de Jukoff.

Humbert rentra, tenant à la main une petite cafetière d'argent, bijou ciselé par Froment-Meurice et tirée du nécessaire de voyage de son maître; puis, elle posa devant lui une tasse du Japon, fine, et dans laquelle s'harmoniait le blanc laiteux de la porcelaine avec les tons indescriptibles de ces fleurs fantastiques qui ne poussent que dans le céleste Empire.

Charles fut obligé d'avouer que ce mélange qu'il repoussait n'était point absolument inadmissible. Mate, de même que Galilée était rentré dans sa prison en décriant : a E pur si muove! » il rentra dans sa chambre à coucher, éclairée par un feu, immense qui dispensait de toute autre lumière, en disant:

— C'est égal, Moka ou Martinique!

Humbert avait suivi son maître, et elle s'apprêtait à allumer les deux candélabres de la cheminée, lorsque le vicomte lui dit :

— Tu vas te livrer à une besogne inutile. Je compte me coucher sans retard et m'endormir immédiatement.

— Oh ! avec ça que je vais vous laisser faire, dit Humbert ; dormir en sortant de table I... mais c'est un suicide, Monsieur.

— Pourtant, si je suis fatigué, si j'ai trop bien dîné, si j'ai une irrésistible envie de dormir, tu ne peux cependant pas m'infliger cette horrible torture de lire le journal du département I

— Monsieur lira ce qu'il voudra, mais il mettra un intervalle entre son dîner et son coucher.

— Humbert, tu es aussi tyran que le navet î Ouvre la fenêtre, si tu ne veux pas que je rôtisse dans mon lit, et va me chercher un livre.

— Lequel ?

— Celui que tu voudras, pourvu qu'il soit bien ennuyeux.

— Alors, dit-elle en ouvrant la fenêtre, j'en prendrai un gros.

— Pourquoi un gros ?

— Mais parce qu'il me semble que les gros doivent être plus ennuyeux que les petits.

— C'est selon la provenance, Humbert. Oh! mon pauvre Stop, et moi qui ai oublié ton canard ! Tu ne m'y a pas fait penser, Humbert... tu es mal pour ce chien.

— Monsieur peut-il dire ça !... j'ai des cousins germains que je n'aime pas autant que lui. Il est vrai que je ne les ai jamais vus.

Et elle sortit sur cet aveu de son indifférence pour sa parenté, en prenant dans le sucrier de son maître le morceau de sucre par lequel Stop avait l'habitude de terminer son dîner, et le lui donna.

Stop était en train de croquer son canard que, grâce à l'oubli d'Humbert, il prenait à sec, lorsqu'il fut distrait de son occupation par l'entrée d'un volatile qui, à l'instant même, attira son attention et celle du vicomte en battant des ailes contre le plafond.

En véritable chasseur qu'il était et convaincu que la première mesure à prendre est de fermer la retraite au gibier, Charles courut à la fenêtre et la ferma.

Le volatile, quel qu'il fût, se trouva donc pris. Nous disons quel qu'il fût, parce que, au premier abord, Charles lui-même ne savait pas s'il avait affaire à une chauve-souris, à un oiseau nocturne ou à un immense papillon de nuit.

Humbert rentra avec le livre, au moment où Stop et Charles, le nez en l'air, suivaient les évolutions de l'animal inconnu qui venait de s'établir dans la chambre à coucher du vicomte.

— Ah ! monsieur ! qu'est-ce que c'est que ça ? ditelle en poussant un cri. Monsieur, si c'est une chauvesouris, je me sauve ! Je connais une dame qui en a

54 MADAME riENOI T

eu une un jour dans les cheveux; il a fallu lui raser la tête, les griffes de la chauve-souris lui étaient entrées dans le crâne ! 11 y a des pays, Monsieur, j'ai entendu dire cela, et c'est vrai, où ces animaux-là sucent le sang des enfants !...

Et Humbert avait battu en retraite jusqu'à la porte quelle tenait enlre-bâillée, et s'apprêtait à fuir.

— Je ne crois pas que ta belle chevelure ait à craindre ici un pareil accident. Nous avons tout simplement affaire à un papillon de nuit.

— Êtes- vous sûr que ce soit un papillon, Monsieur?. .. et pas un vampire, car je me rappelle maintenant que ces animaux-là ça s'appellent des vampires.

— Non, non ! Et si tu veux me donner le filet avec lequel nous prenons le poisson, je vais te montrer un des plus beaux sphinx qui existe au monde.

— Allons donc ! Monsieur va me montrer un sphinx?. ..

— Oui.

— Mais ce n'est pas cependant cette bête que Ton voit à la grille des Tuileries, du côté des quais ?

— Ils n'ont aucune ressemblance, Humbert. Ceux que tu as vu, ce sont des sphinx thébains; ils ne poussent que Sur les routes de Béotie, tandis que celui-ci, tu lé vois, il ne dédaigne pas les jardins de Ninerolles.

Elle alla chercher le filet. Emmanché qu'il était à l'extrémité d'une longue perche, il donnait toutes facilité au vicomte de s'emparer de l'imprudent visiteur.

Au bout de cinq minutes, le papillon était pris, et Charles, avec toute la délicatesse d'un entomologiste, l'avait fait glisser hors du filet, à travers les mailles, et le tenait délicatement entre le pouce et l'index.

Humbert s'approcha et regarda avec une certaine inquiétude.

— Oh ! Monsieur, demanda-t-elle , qu'est-ce qu'il a donc sur le dos, votre finx?

— Il a une tête de mort, regarde...

— Allons donc !... Une tête de mort?...

— Regarde, tiens...

— C'est ma foi vrai, avec les os en croix ! C'est un papillon à prière, ça ?...

— C'est le sphinx Atropos.

— Atropos I... Tiens, ifccrief Atpopos?

— C'est le seul papillon qui soit doué d'une voix, pas très-étendue, comme tu peux en juger.

— Mon petit maître, je m'en vais vous chercher son épingle et son bouchon de liège, à M. ou M me Atropos. Est-ce un monsieur ou une dame?...

— Humbert ! Humbert ! n'as-tu pas de honte? dit Charles. Voilà un pauvre animal qui est évidemment né dans le domaine de Ninerolles, qui se regarde par conséquent comme un des nôtres, qui nous connaît, qui voit une bonne chambre, qui voit un bon fei4, et qui dit : Voilà de braves gens à qui il ne manque rien, et qui doivent être bons, je vais leur de-

mander l'hospitalité ; je ne tiens pas grand'place, je ne les gênerai pas beaucoup. En entendant battre la pluie contre leurs vitres, ils comprendront que c'est le mauvais temps qui me force à les importuner. . . Il entre, je le prends, je dois dire qu'il a fait tout ce qu'il a pu pour échapper à cet honneur, et tu veux lui passer un glaive affreux au travers du corps î car, pour lui, une épingle, c'est un glaive! Humbert, je ne te croyais pas capable, non-seulement de refuser notre porte et même notre fenêtre aux malheureux, mais encore de les clouer sur un bouchon. Tout ce que je peux faire, Humbert, pour l'honneur de la maison, c'est de le remettre à la porte ou plutôt à la fenêtre.

Et, ce disant, le vicomte se rapprocha en effet de, la fenêtre, puis, malgré une bruine assez épaisse, il rendit au sphinx Atropos une liberté qu'il paraissait commencer à regretter. Le papillon disparut dans l'espace et Ton entendit le bruit de ses ailes se heurtant aux sorbiers dont elles faisaient tomber quelques graines.

— Mais comment, étant si susceptible que cela à l'endroit des animaux, êtes-vous chasseur ? demanda-t-elle.

— Lorsque je chasse, Humbert, je chasse des animaux qui se défient de moi, à qui Dieu a donné leur défense contre moi : aux lièvres leurs poils fauves, aux perdrix leurs plumes grises qui se confondent, les unes avec les éteuls, les autres avec ies terres labourées,; à tous deux une fuite rapide. C'est à moi d'être assez

clairvoyant pour les distinguer sur un tapis avec lequel leur pelage ou leur plumage se confondent. C'est à moi, quand ils s'envolent ou qu'ils détalent, de porter mon fusil assez promptement à mon épaule et assez juste à mon œil pour les arrêter dans leur course ; c'est à eux, avec leurs sens subtils, de deviner mon approche et de comprendre que l'homme est l'ennemi naturel de tout ce qui se mange. L'animal est, par la fuite, en cas de légitime défense ; je suis, par la permission que Dieu a donnée à l'homme de se nourrir des animaux, en cas de légitime poursuite. Mais, te rappelles-tu, Humbert, que l'an passé, j'ai rapporté dans ma vareuse une caille vivante ; tu as voulu la mettre à la broche avec les autres; je t'ai dit seulement, non ! pas celle-ci, et cela sans te donner d'autre explication? Eh bien, cette caille, poursuivie par un ^pervier, s'était réfugiée dans mes jambes, méjugeant un ennemi moins à craindre encore que celui qui la poursuivait. Je la pris, je la caressai, malgré Stop qui, réclamant ses droits, aurait bien voulu me la rapporter ; je l'ai mise dans ma vareuse comme je t'ai déjà dit et, quand l'épervier eut disparu, je voulus lui rendre la liberté ; mais la pauvre petite béte avait eu si grand'peur que, se sentant les ailes paralysées, elle n'essaya même pas de s'envoler. Je la caressai, je la fis coucher dans ma chambre, et le lendemain j'ouvris ma fenêtre. Elle jeta un petit cri de joie, et elle s'envola, les ailes lui étaient revenues.

Peut-être Tai-je rencontrée depuis, peut-être Tai-je tuée, peut-être l'ai-je mangée t... mais ce n'est pas ma faute, elle n'avait qu'à venir se remettre dans mes jambes en me disant : C'est moi !

Humbert essuya furtivement une larme. L'histoire de la caille l'avait émue; mais, inexorable pour le pauvre sphinx Atropos, elle dit vivement :

— C'est égal, Monsieur, je suis bien aise d'être débarrassée de cette vilaine bête-là, de cet Atropos, je veux dire. On prétend que ça commence par être des araignées avant d'être des papillons, des chenilles avant d'être des araignées. Pouah, la vilaine famille ! voilà votre livre, Monsieur.

— Merci ! Humbert. Diable! tu as eu la main heureuse, je te demande un livre ennuyeux, et tu m'apportes le sommeil relié en veau. Tu vois que je suis bien éveillé ; il faudra à peu près une demi-heure à Boldenyï pour m'èndormir; si c'eût été avant le sphinx, cinq minutes eussent suffi. Je te promets de ne pas me coucher avant une demi-heure.

— Monsieur fermera sa fenêtre?

— Oui, sois tranquille.

— Si je la fermais moi-même.

— J'adore être dans une chambre avec grand feu et fenêtre ouverte. A Ninerolles, où nous avons du bois pour rien, laisse-moi me passer ce luxe.

La servante regarda de tous les côtés pour voir si rien

ne manquait à son maître, elle alla donner un coup de poing à l'oreiller, elle fit la couverture et sortit.

— Ah ! dit le vicomte en détendant dans un grand fauteuil.

Dans ceaA, il y avait d'abord la fatigue que l'homme .ngrat éprouve pour les soins trop grands que l'on prend de lui; ces soins venant d'une femme quelle qu'elle soit, fût-ce d'une femme de chambre ou d'une cuisinière, ont toujours pour lui le caractère d'une domination déguisée. Ce que la bonne Humbert faisait faire à son maître à force d'attentions et de chatteries, était presque toujours une déviation de ce qu'il eût fait s'il eût obéi à son instinct ou à sa volonté; aussi éprouva-t-il un certain bien-être à se trouver seul avec son chien, qui lui obéissait sans le faire obéir.

Lorsque Stop vit son maître si confortablement étendu dans ce fauteuil et tout prêt à ouvrir ce gros volume, il vint s'asseoir près de lui, et comme s'il eût voulu prendre sa part de la lecture, il commença à pousser le livre à petites secousses avec le bout du nez.

— Ah! Stop, mon bonhomme! murmura le vicomte, on voit bien que tu ne sais pas lire, va !

Il ouvrit le livre à l'endroit où le livre voulut s'ouvrir, preuve qu'il lui était aussi égal de commencer par la fin que par le commencement.

Stop jeta de côté un coup d'œil mélancolique sur les gravures et, pensant que son maître avait besoin d'être

soutenu, il lui posa tendrement la patte sur la cuisse.

— Tiçns, Stop, dit Charles déjà à moitié endormi ; veux-tu voir la différence qu'il y a entre un traître et un héros?

Voilà Arthur Gœrgéï qui a trahi son pays, et voilà Joseph Bem qui est mort pour lui. S'ils étaient vivants, tu les reconnaîtrais bien certainement; tu lécherais la main de Joseph Bem et tu mordrais les mollets d'Arthur Gœrgéï, malgré ses belles bottes, et, en ceci, tu serais plus intelligent que l'histoire, qui peut-être léchera' la main d'Arthur Gœrgéï et mordra les mollets de Joseph Bem. Et quand on pense que sans l'empereur Nicolas....

Le vicomte ne put pas aller plus loin dans sa démonstration philosophico-historique. Le livre se ferma tout seul et commença de lui glisser lentement entre lés doigts. Stop et lui venaient de fermer les yeux, et l'esprit de l'homme et du chien. nageaient déjà dans ces vapeurs grises qui sont l'antichambre du sommeil, lorsque le livre en tombant leur imprima à chacun une secousse; mais ils étaient déjà trop avant sur la pente des rêves pour que le bruit d'un livre qui tombe, fût-ce celui d'un livre ayant le poids du livre de Boldenyï, pût les faire revenir vers le monde réel.

Tous deux dormaient depuis une demi-heure à peu près, lorsque, au milieu de son sommeil, le vicomte crut entendre les tintements acharnés d'une sonnette, entre-

mêlés des aboiements de Stop. Il essaya avec la main de faire signe à la sonnette de se tenir tranquille, et il rassembla toutes ses forces pour murmurer d'une voix inintelligible :

— Tout beau, Stop !

Mais il lui sembla toujours dans son sommeil que la sonnette n'en allait que plus vite et que Stop n'en aboyait que plus bruyamment. Enfin ce qui, à son grand désespoir, ajouta une apparence de réalité à cette interruption de son repos qu'il s'obstinait à attribuer à un rêve, c'est qu'il lui sembla entendre la voix de Humbert qui se mêlait au bruit de la sonnette et aux aboiements de Stop. Il fit un second effort et murmura :

— N'ouvrez pas, Humbert, n'ouvrez pas! quand ce serait l'empereur Nicolas et ses cent mille Russes...

— Je ne demanderais pas mieux que de ne pas ouvrir, Monsieur; mais que voulez-vous? il a forcé la porte, il est entré, et il dit qu'il a le droft de demeurer dans la maison.

— Qui? demanda le vicomte en ouvrant enfin les yeux et en liant son rêve à son réveil, Nicolas?...

— Oui, Nicolas, monsieur.

— Ou Miklôs, dit une voix caressante derrière Humbert. 4

En même temps, la silhouette d'un beau jeune homme se dessinait dans la pénombre au-dessus de l'épaule de la cuisinière indignée.

— Gomment, Miklôs! s'écria Charles en bondissant; mais je ne connais qu'un Miklôs l

— Eh bien ! c'est celui que tu connais, mon cher Charles, dit la douce voix.

En même temps un bras souple et fort écartait Humbert pour frayer un passage au reste du corps.

A peine celui qui se présentait sous le nom de Miklôs avait-il. signe de bon augure, avancé le pied droit dans la chambre, que Charles, complètement éveillé et reconnaissant son meilleur ami, s'était déjà jeté dans ses bras.

Humbert regarda avec une stupéfaction profonde, qui n'était pas sans un certain mélange de jalousie, son petit maître, comme elle l'appelait, presser contre son cœur un jeune homme dont les traits ne se représentaient pas à sa mémoire.

— Comment, c'est toi? mon bon cher Miklôs? s'écriait Charles. C'est toi? àftinerolles? à dix heures du soir! par la pluie! Quel bon vent t'amène? D'où viens-tu? à une pareille heure... Comment ne m'as-tu pas écrit? Il est vrai que tu étais sûr de me trouver. Tu sais que mes habitudes sont toujours les mêmes, à moi ; ce n'est pas comme toi, coureur de grands chemins, chasseur de tous les pôles. Il te restait à voir l'Inde, la Chine et la Cochinchine. Est-ce que les Chinoises ont le pied aussi petit qu'on le dit? Est-ce que les Cochinchinois louchent autant qu'on le raconte ? Assieds-toi dans ce fauteuil, et dis-

moi tout cela. Ou plutôt, as-tu dîné? Veux-tu un bain d'abord, et te mettre à table après? Oh! ne t'inquiète pas : ici, quand il y en a pour un, il y en a pour dix. N'est-ce pas, Humbert?

Humbert ne répondit pas; elle était trop occupée.

Ce qui occupait Humbert, c'était, nous l'avons déjà dit, ce beau jeune homme qu'elle ne se rappelait pas avoir jamais vu, et qui, cependant, paraissait le meilleur ami de son maître. C'était surtout la façon, à la foisélé- •gante et bizarre, dont il était vêtu, et qui accompagnait admirablement une beauté qui n'empruntait rien au goût ni au type français.

Il était coiffé d'un bonnet en astrakan noir, orné de trois boucles d'acier qui maintenaient une longue plume d'aigle s'élevant fièrement au-dessus de sa tête. Ce bonnet, dont le pelage velouté du noir le plus luisant faisait ressortir son teint d'une chaude matité, ombrageait des yeux longuement fendusen amande et brillants comme des diamants noirs de Tripoli; sur toute la longueur de ces yeux, à la fois doux et fiers, s'étendaient des sourcils dessinés en ligne pure, et dont l'ébène se recourbait légèrement à l'extrémité. Il avait le nez droit des Orientaux, aux narines mouvantes et dilatées. Son visage

était presque entièrement séparé par de longues moustaches minces dont les pointes dépassaient un collier de barbe peu saillant, du même ton que les cheveux. On devinait que le possesseur de cet ornement l'avait cultivé avec le plus grand soin, et que jamais le rasoir n'avait effleuré cette partie de son visage. Ses cheveux s'échappaient de son bonnet en épaisses ondulations; ses lèvres, qu'elles dégageaient, étaient doucement arquées, d'un rouge sanglant qui faisait ressortir de petites dents blanches et pointues. Le menton, si nous en croyons Lavater, indiquait par sa proéminence une volonté allant jusqu'à l'entêtement. Son attila de drap noir, garni d'astrakan, faisait valoir sa taille souple, admirablement prise, flexible et vigqureuse à la fois, ainsi que l'extrême blancheur de ses mains aristocratiques, aux ongles polis et rosés,portant pour tout ornement, au petit doigt, une belle turquoise montée à la russe, et une bague d'or avec ses armes gravées sur onyx. Le col de Tattila, garni [de fourrure, encadrait admirablement ce visage pâle, et laissait à son cou un peu long toute la grâce des choses légèrement exagérées. Les deux pointes de sa cravate de gaze noir, surmontée d'un col rabattu coupé droit, descendaient sur sa poitrine. Un pantalon collant noir, orné de torsades de soie de même couleur, dessinait des jambes moulées sur celles de l'Antinoûs, et ses bottes, montant jusqu'au-dessous du genou, faisaient ressortir les fines attaches d'un pied que plus d'une femme eût pu lui envier.

Par-dessus ce costume, que le plus élégant Magyar n'eût point désavoué, surtout pour un costume de voyage, était jeté un manteau à la Deak; les Hongrois ayant trouvé moyen de réunir dans leur costume le double souvenir du fondateur de leur race au nom du défenseur de leur liberté. Ce manteau, posé sur les épaules seulement, laissait voir l'habillement que nous avons décrit, et qui éveillait à un si haut point la curiosité d'Humbert.

L'étranger profita du moment où Charles reprenait haleine, pour s'emparer de ses mains et lui dire :

— Cher ami, si tu veux me poser tes questions en ordre, j'y répondrai de grand cœur. Cependant, il y en a une qui me paraît primer les autres, c'est celle du souper. Je suis désolé de te dire que je n'ai aucune faim. Quant au bain, je m'en suis donné le plaisir à Lyon.

— Ah çà! rnaistu prendras bien quelque chose, cependant? Voilà Humbert qui te regarde, et qui ne s'en ira pas sans que tu aies dit oui.

' — Eh bien ! pour la satisfaction d'être servi par elle,

je prendrai, si tu veux, une tasse de thé.

*— Tu entends, Humbert, pékao à pointes blanches,

de la boîte russe, eau bouillante, crème recueillie par

toi à la laiterie, car voici monsieur, que tu vois, qui a

autant de bergers que nous avons de moutons, et autant

de laiteries que nous avons de vaches. En lait et beurre,

il n'y a donc pas à lui en faire accroire ; règle-toi làdessus.

Humbert pivota sur ses talons et disparut en faisant signe qu'elle était prête à concourir pour son beurre et pour sa crème avec toutes les laiteries du monde connu.

— Maintenant, fais-moi le plaisir de me donner ton beau manteau, et de te détirer à ton aise dans ce fauteuil.

Miklôs se laissa faire comme un enfant, et s'étira même, selon le conseil que lui avait donné Charles, mais plutôt avec un soupir de tristesse qu'avec une ex clamation de bien-être.

Cette nuance n'échappa pas au vicomte.

— Mon cher ami, si je ne te retrouvais avec tondeak, ton attila, ton bonnet d'astrakan, ta plume d'aigle, ton pantalon collant et tes bottes en cœur, je dirais que l'on m'a changé mon Micklôs en voyage. Comment, sapristi î . . . tu arrives ici à une heure indue, tu n'as certainement pas mangé à Moulins, tu es trop malin pour cela, et tu ne veux pas te mettre à table! Tu te déranges de ta route pour me voir, et à peine si tu m'embrasses! Jeté fais vingt-cinq questions plus intéressantes les unes que les autres, pour moi surtout, et tu ne réponds à aucune! Tu vois Humbert qui meurt d'envie de te faire goûter à sa cuisine, car elle est très-forte cuisinière, Humbert, elle pourrait être médaillée par le baron Brisse, quoiqu'elle en sache plus que lui, et tu lui demandes du thé, c'est-

à-dire une cuisine chinoise à laquelle elle ne comprend absolument rien; tu caresses mon chien... c'est bien. Stop ! donnez vite la patte à monsieur. C'est ça 1 vous voilà quittes. Et maintenant, de quoi veux-tu que nous parlions?

— Tiens! voici un livreque tu aslaissé tomberait Miklôs.

— Mon cher, tu vois que si je ne pensais pas aux Hongrois je pensais du moins à la Hongrie. Ce livre si pesant est l'ouvrage du sieur Boldenyï. Comme tu es riche, je t'engage, dans l'intérêt de tes compatriotes et dans le tien, d'acheter l'édition tout entière. Tu as bien dans ton château de Dubniz, ou de Comment diable appelles-tu ton autre château?

— De Rakitszân. Est-ce celui-là que tu veux dire?

— L'un ou l'autre, peu m'importe lequel, pourvu qu'il y ait une chambre assez grande et fermant bien, pour y mettre la susdite édition. Si vous n'étiez pas des êtres si intéressants par vous-mêmes, je te jure bien qu'il dégoûterait l'Europe de vous.

— Je te trouve sévère pour l'auteur, il y a du bon dans ce livre.

— Tu l'as lu?

— Certainement.

— D'un bout à l'autre?

— Depuis A jusqu'à Z.

— Tuas été malade depuis que je ne t'ai vu, et l'on t'aura recommandé les émollients.

— Mais si tu as une si grande horreur pour l'œuvre dece pauvre Boldenyï, comment son livre setrouve-t-il là?

— Humbert, cher ami, Humbert! c'est de son choix. Je mourais d'envie de dormir ; je lui dis : Apporte-moi un livre bien ennuyeux pour me réveiller; je suis à l'homœopathie, elle m'apporte la Hongrie illustrée, parce qu'il y a des images!

A propos de Hongrie illustrée, il me semble que l'ouverture de la Diète s'approehant, voilà le moment de continuer votre histoire. S. M. l'empereur d'Autriche se donne la peine de naître roi de Hongrie, c'est vrai; mais il n'est véritablement votre roi que quand il a franchi à cheval le mamelon de Presbourg et coupé l'air en quatre avec son glaive!... Vous n'allez pas le laisser chausser comme ça la couronne de Saint-Etienne sans lui réclamer un peu de liberté? il vous en redoit, mes bons amis les Magyars, depuis 1848 !... Sans compter ce qu'on vous en redevait depuis Marie-Thérèse.

— Charles, j'ai grand'peur que tu ne juges tout cela au point de vue exclusivement français, et à travers la lorgnette à verres grossissants de vos journaux républi cains.

Les Hongrois ne sont pas le moins du monde des républicains, mon cher ami ; ce sont des hommes habitués à la royauté et aimant la royauté depuis quelque chose comme huit cents ans.

La Hongrie serait vraiment aveugle et ses patriotes

bien mal inspirés, s'ils se perdaient dans d'interminables luttes de politique intérieure, sans tenir compte de l'état de l'Europe, des besoins pressants de la réorganisation entière de l'Empire, et des éventualités menaçantes devant lesquelles le peuple, qui tient le plus à sa nationalité, doit être prêt le premier.

Ce n'est certes pas sur la Prusse, ce n'est pas sur la Russie, hélas t ce n'est pas sur elle-même que la Hongrie isolée peut compter, et malgré le prestige du succès, malgré le séduisant mirage d'une grande et imminente émancipation, la Hongrie, pour être digne de son glorieux passé, doit noblement garder sa foi politique et servir son gouvernement.

Sans cela, elle se fait la complice de ses propres ennemis. Qu'elle donne donc généreusement sa loyauté, sa fidélité et sa chevalerie à l'Autriche qu'elle a préférée à toute autre domination, et ceux qui se rangeront de cet avis seront vraiment les bons citoyens; tandis que la faiblesse et l'impopularité attendent les mauvais, qui nomment leur constante rébellion le parti du progrès.

Sera-ce donc pour la revendication de détails constitutionnels ou pour le règlement de quelques prérogatives ministérielles, que l'union se désunira, que la mèrepatrie succombera sous les divisions? Allons donc! cela n'est pas admissible pour un peuple qui a surtout pour devise : f Amour et V Honneur!

Considérons nos intérêts réels, et soyons simplement logiques.

Quelle protection attend la Hongrie ? De quelle nation espère-t-elle son salut?

Enveloppée par la Croatie, la Slavonie et les frontières du Sud, séparée au Nord de la Russie par la Gallicie et la Bukowine autrichienne, la Hongrie occupe, par ces conditions topographiques, une position fatale qui, aujourd'hui, rend impossible son existence propre, si un mouvement imprudent et intempestif la séparait des provinces autrichiennes. Les populations des frontières militaires, dont les éléments slaves provoquent des difficultés graves de part et d'autre du Danube, se désorganiseraient, et, le peuple magyare ne possédant de ligne de défense que du côté des Karpathes, s'amoindrirait de lui-même en perdant sa consistance et sa force.

Crois-moi, Charles, le sentiment public a de profondes convictions à cet égard ; il sait que le moindre désordre sur la ligne du Danube serait avant lout profitable à l'empire russe, exécré en Hongrie, et dont elle n'a nullement besoin de servir les intérêts.

— C'est très-bien ! mais alors, qu'est-ce que tu fais, dit le vicomte, de Paul de Senney, de Georges Maylath, de Georges Baltal, de fameux caractères, j'imagine... et votre bien-aimé Deak? L'Autriche n'a pas la prétention d'influencer ces hommes- là, j'espère I

— Ces hommes-là, mon cher, ce sont des constitution'

MADAME BKNOJT 71

nels, tous gens de la droite, c'est-à-dire du parti de 47. Au centre, rayonne Deak! Quant à la gauche... qui estce qui s'en occupe aujourd'hui? Excepté les agitateurs systématiques! qui désormais parlerait sérieusement d'un succès probable pour elle I les Kossuth et les Rlapka ne peuvent agir qu'à l'extérieur, ils sont bannis de la conscience publique : fatiguée d'une vaine gloire, elle veut avant tout l'ordre et la prospérité du pays.

Les hommes sensés dont tu viens de prononcer respectueusement les noms, ne veulent et ne prétendent pas à autre chose qu'à une constitution, qu'à leurs intérêts séparés et distincts des intérêts autrichiens, qu'à une justice locale, qu'à une dette à part et qu'au droit sacré qu'ils ont toujours eu de voter eux-mêmes le nombre d'hommes qu'ils consentent à mêler aux querelles de l'Autriche avec les autres peuples.

Yoilà, d'ailleurs, ce que demandera ce fameux Deak, dont tu parles, dans lequel la nation a mis toute sa confiance; pas autre chose, tu peux en être sûr. Aux yeux du parti qu'on appelle avancé dans tous les pays du monde, des républicains chez vous, des séparationnistes chez nous, peut-être perdra-t-il sa popularité, mais un pareil résultat ne prouvera que l'exagération d'un fatal aveuglement. Deak est assez fort, et surtout assez honnête homme, pour risquer cette popularité, et, au besoin, la sacrifier au bien de son pays? Que l'on nous accorde les prérogatives demandées, et l'Autriche n'aura

point de plus fidèle alliée ni de meilleure amie que nous.

— Diable ! mon cher, mais il me semble que tu oublies complètement que ta famille était proscrite, que par conséquent tu l'étais toi-même, et qu'il n'a fallu rien moins que la bataille de Solférino pour t'ouvrir les portes de ta patrie.

— Tu te plains que je ne te parle pas. Eh bien I mon ami, je vais te traiter en jolie femme, et je te ferai des compliments. Vraiment, mon cher Charles, continua Miklôs en prenant la main du vicomte, je ne puis pas en vouloir à mon gouvernement qui m'a proscrit, puisque je dois à cette proscription d'avoir reçu en France une éducation qui m'eût manquée dans mon pays. Si je n'étais pas venu en France, ou si j'y étais venu dans d'autres conditions, je ne t'eusse point connu ; si nous nous étions rencontrés, c'eût été par hasard, dans le monde, et non pas dans cette douce intimité de camarades de collège qui fait de deux amis deux frères... Or, comme tu es le seul cœur qui réponde complètement au mien, le seul bras sur lequel je m'appuyerais comme sur mon bras , je suis heureux d'être venu en France et d'y avoir oublié, dans l'atmosphère de calme où j'ai grandi, les événements par lesquels j'y suis venu. Quant à l'allusion que tu fais à ma rentrée après Solférino, heureux et bénis soient, Charles, les souverains que le malheur éclaire au point de les aider à faire un pas en avant.

Ce que les souverains semblent ignorer, et ce que je leur reproche d'ignorer, c'est, mon ami, que chaque pas qu'ils font en avant les rapproche de leurs peuples et rapproche les peuples de leurs souverains.

On disait de vos princes, lorsqu'ils sont revenus de l'exil :

Ils n'ont rien appris, rien oublié l

Notre empereur, si jeune encore, a tout oublié et beaucoup appris.

Il est douloureux que ce soit le malheur qui supplée à l'éducation des rois ; mais le malheur qui frappe les rois est le bienvenu des peuples. Quand il en sort une liberté de plus pour eux, il en sort une force de plus pour le souverain.

J'ignore ce que l'avenir ménage à l'Autriche, je vois mal à travers le» plis d'un horizon auquel chaque jour apporte un nuage. Mais pourtant, j'ai foi en cet avenir pour le bien de la patrie commune, dût-il surgir d'une terrible tempête. Et, sans prendre à la lettre la prédiction de Jean Claromontanus, j'espère en sa réalisation v et en Dieu 1 .

— Que dit celte prédiction ? demanda Charles.

— Elle dit :

Gens sagittaria regnabit tempora lunga ex christicolis tuis regnus Hungarorum dabiturei, et reservabitur alterï qui erit pius et multens misericors quoad Ecclesiani. Ipse

i. Voir l'excellent ouvrage de monseigneur Wislen sur les Lieuxsaints.

reformabit sanclœ Sophiœ Constantinopolitanam, scandet que ad ardua inter catholicos. Std non sanguine Matthre sed de rupibus Alemaniœ orietwr et <exiet rex sincerissimus. »

— Ce qui veut dire à peu près, reprit le vicomte, si j'ai bien entendu, que le roi qui aura la mission de rendre Sainte-Sophie de Coustantinople à sa première destination etxTy établir le culte du vrai Dieu, sera un prince d'Allemagne, régnant également sur la Hongrie. Prince très-pieux, très-bienfaisant, très-favorable à l'Église, qu'il aura d'abord reformée dans ses propres États, et doat le nom parmi les catholiques sera élevé jusqu'au ciel !....

— C'est cela même, dit Miklôs; et saas trop m'app<ayer sur ses hautes destinées, quoique je les espèce de toute mon âme, au risque de te paraître un peu bien philosophe et un peu bien raisonneur pour un proscrit, fils de proscrit, je .finis tout simplement par me dire, .mon ami, que je n'étais. pas proscrit, qi*e je voyageais...

Quand les rois oublient, c'est bien le moins que nous oublions aussi, nous autres.

J'ai beaucoup réfléchi, parce que j'ai souffert; et quoique je ne sois pas roi, moi aussi j'ai été malheureux. Les années de malheur sont comme les années de campagne, elles comptent double, ,quand elles ne comptent pas triple.

J'atteins mes vingt-cinq ans, je vais être de la Chambre des Magnats. N'ayant rien de mieux à te dire, siûon

que je t'aime toujours et ayant le cœur plein de choses qui n'en peuvent sortir, je te fais ma profession de foi. Je ne sais quel rôle je jouerai dans les événements qui se préparent, mais ce rôle pourrait t étonner si je ne te prévenais d'avance de la voie que ma conscience m'ordonne de suivre. A coup sûr, j'aimerais mieux que, comme au temps des Arpad et des Etienne, nous pussions être une nation, fût-elle errante ! Mais que veux-tu que fassent cinq ou six millions de Hongrois, perdus au milieu de cet immense marché d'hommes qui passent à chaque cataclysme politique comme des troupeaux d'un bercail à un autre I Puisqu'il faut que nous portions au front une plume d'aigle, j'aime mieux quelle soit arrachée à l'aile de l'aigle à deux têtes de Charles-Quint, représenté par les Hapsbourg, issus de la puissante, maison de Lorraine , qu'à l'aigle noir de Frédéric II!

Si nous sommes l'épée de l'Autriche, si nous lui donnons notre sang... le jour où, avec notre dignité na-' tionale, elle nous rendra notre vieille liberté, nous aurons fait un échange qui sera encore en notre faveur. Non, crois-le bien, mon ami, ce n'est pas la présence à Pesth d'un homme comme Kossuth, souvenir vivant de la Révolution, qui sera la pierre de l'angle d'un solide édifice. Laissons paisiblement germer et fleurir l'œuvre tentée par Deak, progressif d'esprit, fidèle de cœur et conciliant toujours ! Chacun doit se faire des concessions. Les devoirs des souverains vis-à-vis des peuples,

et les devoirs des peuples vis-à-vis des souverains ont leur code, leurs lois conjugales; et, le plus souvent, c'est 'l'élément étranger qui s'immisce dans l'intérieur du ménage et amène tous les désastres.

Un jour viendra où le Magyar renoncera à son kalpach, à son attila, à ses bottes, signes d'une opposition systématique à un gouvernement qui n'a peut-être pas assez fait pour répondre au vœu du pays. Gomme un jour viendra où l'empereur François-Joseph comprendra qu'il faut faire des concessions au tiers état autrichien, en sachant se mêler à la foule el revêtir l'habit égalitaire pour assister aux fêtes qui lui seront données par • la bourgeoisie, de même qu'il revêt l'uniforme de général en chef lorsqu'il prend le commandement de son armée.

Le vicomte regardait son ami avec étonnement. C'était la première fois que d'un homme calme, ne posant en aucune façon, à demi couché dans un fauteuil, l'œil voilé par une tristesse étrangère à ce qu'il disait, il entendait sortir une suite de paroles qui, sans passion, sans fiel, sans exagération, peignait l'état respectif de deux peuples, dont l'un, à tout prendre, n'était que la boule de marbre que les statuaires mettent sous la patte des lions.

— Ainsi, lui dit Charles, tu crois que les choses se passeront de cette manière ?

— Viens à la Diète, cher ami, et je te promets que si l'empereur nous fait les concessions que lui demandera Déak, c'est-à-dire l'âme de la Hongrie, la colonne d'airain

droite et loyale sur laquelle s'appuie la nation, nous irons de la Diète au couronnement.

— Je ne dis pas non. Mais sais-tu une chose, qui ressort visiblement de tout ce que tu viens de me dire, mon cher Miklôs ? c'est que, depuis que je ne t'ai vu, tu as beaucoup souffert. Tu viens de me parler politique, non pas en homme de vingt-cinq ans, non pas en diplomate, non pas en homme d'État, mais en poète. Or on ne devient pas poète, même en politique, sans une grande raison de le devenir... Tu me dis que ton cœur est plein de choses qui ne peuvent en sortir; tu n'as pas besoin de me le dire, je le vois, et c'est par les brisures de ton cœur que sortent ces douces et humaines paroles avec lesquelles tu fais à la fois l'éducation des peuples et celle des souverains. Tu as raison, Miklôs, le malheur a des enseignements précieux et des secrètes voluptés pour les âmes nobles qui en ressentent les meurtrissures. Tiens, voilà Humbert qui rentre, prends une tasse de thé et ne me dis que ce que tu voudras me dire; je suis trop ton ami, je suis trop ton frère pour t'interroger et rien exiger de toi.

Charles n'avait pas achevé ces mots que, par un mouvement dont il ne fut pas le maître, Miklôs lui prit la tête dans son bras, la rapprocha de son visage et l'embrassa avec un sanglot intérieur qui fit tressaillir le vicomte. Il sentit deux larmes sur ses joues.

Miklôs se leva vivement, tourna sur ses talons, tira un mouchoir de sa poche et s'essuya le visage. Puis, en

faisant un effort pour sourire, il revint s'asseoir à la table où le thé était déposé.

De ce moment, la conversation prit l'allure banale qu'elle affecte entre deux jeunes gens du même âge.

Charles invita Miklos à chasser le lendemain, lui disant pour l'y déterminer qu'il avait fait mettre cteux vols de perdrix dans une garenne où les bécasses de leur côté, commençaient à donner.

— Demain, lui répondit Miklos, nous irons, si tu le veux bien, cher ami, faire une course que je désignerai moi-même; puis, après cette course, je t'embrasserai comme je t'ai embrassé tout à l'heure et je te dirai adieu. C'est toi qui viendras tuer mes perdrix et mes bécasses, sans compter mes daims, mes chevreuils, mes chamois et mes faisans, qui sont à ta disposition, comme

tout le reste de mes quadrupèdes et de mes volatiles

Tu as vraiment d'excellent thé, mon cher Charles, et madame Humbert le fait comme une princesse russe.

Sur ces mots, Miklos se leva.

— • Jé vois ce que cela signifie, dit Charles, tu demandes ta chambre ?

— Tu sais que pour moi les chambres et surtout les lits ne sont pas bien nécessaires. Enferme-moi où tu voudras, donne-moi quatre chaises sur lesquelles je puisse m'étendre, ou le parquet tout simplement, je ne t'en demande pas davantage.

— Ah! Monsieur... dit Humbert, il ferait beau voir que vous couchiez à terre, comme s'il n'y avait pas de

lit dans le domaine de Ninerolîes. Non, monsieur, votre chambre est prête, avec un grand et bon feu comme celui-ci, et si monsieur veut me donner son bagage...

— Mon bagage, ma chère madame Humbert, dit Miklos, est seulement une valÎ9e qui contient quelques effets de rechange, c'est celui d'un simple touriste.

Humbert aurait bien désiré savoir ce que c'était qu'un touriste, mais elle n'osa le demander.

Et, voyant Miklos tendre la main en signe de bonne nuit au vicomte, elle le précéda dans la chambre voisine avec une bougie allumée.

Comme Miklôs avait dit bonsoir à Charles, celui-ci, pensant qu'il désirait être seul, se contenta de raccompagner jusqu'au seuil de sa propre chambre.

Ce n'était pas sans un certain serrement de cœur que Charles, complètement réveillé, non-seulement de sommeil causé par sa fatigue, mais encore de la somnolence amenée par sa lecture, avait vu Miklos le quitter d'un si rapide adieu, lorsqu'il avait bien compté employer une partie de la nuit à repasser dans les mêmes lieux qu'il avait autrefois visités au bras de son ami avec ces deux compagnes de la jeunesse qu'on nomme l'Insouciance et la Gaieté.

Point du tout, voilà que Miklôs le laissait seul et qu'il lui semblait qu'avec lui il emportait les souvenirs les plus purs et les plus souriants de sa vie.

Il resta un instant debout, tenant à la main la porte par laquelle Miklôs venait de passer et ne pouvant détourner les yeux de celle qui venait de se fermer sur lui; puis, comme fait un enfant qui boude, il poussa cette porte, qui se referma avec bruit, et, jetant ses deux torasen l'air ;

— Ah I ma foi, dit-il, au bout du compte, comme il voudra.

Il fit quelques pas vers le fauteuil où l'étranger était étendu un instant auparavant, s'arrêtant à moitié chemin pour regarder la porte une dernière fois.

— Et quand je pense, dit-il, que Miklôs était là tout à l'heure, la main dans ma main, et qu'il a eu le courage de se lever pour s'en aller dans une chambre -où je ne suis pas, quand de la nuit je n'aurais quitté, moi, la chambre où il était.

Au reste, je suis bien bon. Voilà trois ans que je ne l'ai vu, il me semble que je me suis bien passé de le voir. Il revient, tant mieux î il m'embrasse, à merveille! il s'en va, tant pis f II y perd autant que moi, même plus que moi; car je me fais bien l'effet de l'aimer beaucoup, tandis que lui ne m'aime qu'un peu. Je suis sûr qu'il ne regarde pas dans l'autre chambre le fauteuil où je me suis assis, moi.

MADAME BENOIT 8i

Le vicomte se plongea dans le fauteuil laissé par Miklôs avec un mouvement de colère , et s'y étendit avec une victorieuse exclamation.

Je ne sais pas si, comme le dit Brutus, la vertu n'est qu'un mot; mais, à coup sûr, l'amitié n'est pas grand'chose. L'amitié... Écoutez donc ce que les poètes et les philosophes vous en disent. Ils en disent ce qui est, après tout. Dans les amitiés, il y a toujours un Oreste et un Pylade. Malheureux Pylade , en a-t-il souffert avec Oreste! L'a-t-il promené, comme dit Virgile, per arnica silentia lunœ (par les silences de la lune). C'est poétique, mais je suis sûr que cela n'amusait pas toujours Pylade. Est-ce que, par hasard, je vais m'amuser à être le Pylade de M. Miklôs Illyéshâzy ?... Pauvre Miklôs ! il est peut-être tout simplement fatigué. Je lui fais une querelle d'amoureux, quand vingt fois j'ai dit moi-même que la supériorité de l'amitié sur l'amour, c'était la liberté de laisser faire à chaque ami absolument ce qu'il veut. A quoi, diable, peut-il penser dans sa chambre? S'il se couchait, j'entendrais craquer le lit; s'il écrivait, il m'aurait demandé des plumes, de l'encre et du papier. Autrefois, il avait la manie d'écrire, je me rappelle cela, mais au moins il ne lisait pas ce qu'il écrivait. Il paraît qu'il n'a pas changé de caractère, puisqu'il ne dit pas même ce qu'il pense. 11 ne pense pas à quelque chose de gai, au reste, j'ai vu cela aux lignes de son visage, il y a longtemps qu'il n'a ri ; puis ces deux

larmes qu'il a laissées sur mes joues en m'embrassant,

ce n'est pas d'un cœur desséché, et Ton ne pleure pas dans les bras d'un homme qu'on n'aime plus. Allons, allons, Pylade, ne sois pas trop injuste pour ton Oreste. Peut-être est-il amoureux ; mais ce n'est pas une raison pour être triste que d'être amoureux. Je ne suis pas si beau garçon que lui, je ne suis pas si riche que lui, j'ai été amoureux souvent, je pourrais même dire toujours, quand je suis à Paris, bien entendu ; car ici, à moins que je ne sois amoureux de Humbert, de la mère Thurlaine ou de mademoiselle Agnèle, je ne vois pas à qui je pourrais offrir l'intérim de mon cœur. Puis, quelle est la femme qui ne trouve pas Miklos charmant? Les femmes... elles sont si bizarres; elles n'ont jamais les mêmes goûts que nous, elles trouvent charmants un tas de bellâtres dont nous ne voudrions pas pour nos coiffeurs, et souvent elles détournent les regards de l'homme vraiment fait à l'image de Dieu. Miklos a un peu de cette beauté-là, qui plaît aux femmes pourtant. Non, il n'est pas amoureux.

Il m'a parlé politique, il retourne à Pesth pour la Diète, est-ce qu'il serait ambitieux, par hasard? est-ce qu'il voudrait être ministre? Ce ne serait pas une raison pour m'avoir pleuré sur les joues. Je les sens là, ces deux diablesses de larmes... Comment ne l'ai-je pas pris au collet et ne lui ai-je pas dit : mais, sacrebleu, parle donc! Et s'il n'avait pas parlé... dans ce cas-là, j'aurais eu l'occasion de lui chercher querelle.

Par exemple, je donnerais bien quelque chose pour savoir ce qu'il fait, il ne bouge pas. 11 est peut-être couché et endormi pendant que je m'extermine à lui chercher des chagrins qu'il n'a jamais eus; il a fait une longue route, il est fatigué; eh, quand on est fatigué on bâille, on ne pleure pas? Ce sont ces deux larmes... Je croyais qu'elles m'étaient tombées sur les joues, je me trompais, elles me sont tombées sur le cœur. Oh î je saurai ce qu'il a avant qu'il ne parte, il faudra qu'il me le dise, bien certainement, je ne le laisserai pas s'en aller avec un pareil chagrin dans l'âme. Eh bien, s'il faut nous brouiller, nous nous brouillerons, quoi?

Et, décidé à se brouiller avec Miklos s'il ne voulait pas lui dire la cause de sa peine, le vicomte se leva de son fauteuil et alla s'appuyer le dos à la cheminée.

En ce moment, le papillon à qui il avait rendu la liberté deux heures auparavant, rentra, et, d'un seul vol, alla s'accrocher aux rideaux de son lit.

— Quelle merveilleuse thèse à philosophie j'aurais là, murmura Charles, si je n'avais pas à penser à autre chose dans ce moment-ci.

Voilà un animal qui est attiré par la lumière ; tout à l'heure, il a échappé au bouchon de Humbert, et luimême ne sait pas combien il était prêt de connaître le grand secret du papillon. Les papillons ont peut-être un grand secret comme les hommes? Il y a peut-être des phalènes et des sphinx qui s'enveloppent de leurs ailei

comme Hamlet de son manteau, et qui disent : To be

-or riot to be ?

Viens, pauvre bête, ce ne sera pas pour ce soir que tu sauras à quoi t'en tenir sur ce point-là. J'ai décidé que Ninerolles ne te serait pas fatal, quoique tu ne sois pas un animal d'un augure bien folâtre avec ta tête de mort sur le dos et tes os en croix.

Et Charles s'approcha doucement du sphinx, qui, familiarisé avec lui, se laissa prendre cette fois.

— Cela va bien quand je suis seul, lui dit Charles, en 4ui parlant comme s'il pouvait l'entendre, et tu peux te passer de ces fantaisies-là quand lu seras sûr de me trouver, mais si tu trouvais Humbert à ma place, tu -aurais fait ta dernière visite à la chambre à coucher de monsieur le vicomte. En conséquence, pour que pareille -chose ne t'arrive plus, tu vas permettre, mon triste camarade, que je te jette de l'autre côté du mur du ■potager; tu trouveras là des pommes de terre, de la feuille desquelles la chenille ta mère s'est nourrie, leurs touffes épaisses t'offriront un abri plus sûr que -celui de cette chambre.

Et comme, essentiellement bon, le vicomte ne voulait pas qu'il arrivât malheur à son protégé, il enjamba la fenêtre qui n'était qu'à trois ou quatre pieds du sol, marcha droit à un mur qui séparait les deux jardins, et passa avec précaution le sphinx du côté du potager.

Pour arriver jusqu'à ce mur, le vicomte avait été -oblige de suivre une allée diagonale qui le conduisait

non-seulement à la muraille, mais à la ligne dans laquelle se trouvait la fenêtre de la chambre de Miklos.

Comme Charles s'en était douté, la lumière n'était pas éteinte chez son ami, et comme il n'avait pas eu la précaution ni de fermer les contrevents ni de tirer les rideaux, un grand rayon de lumière, comme un mur diaphane et doré, se projetait dans le jardin.

Charles s'arrêta tout court.

— Ah pardieu ! dit-il, quand je disais tout à l'heure que je voudrais bien savoir ce que tu fais, j'ignorais que ce ne fût pas plus difficile que cela.

Maintenant... Eh, eh !... ça ne va pas tout seul I Est-ce que ce serait mal de voir ce qui se passe chez mon ami. Que peut-il se passer? ou il lit, ou il écrit, ou il se couche; s'il lit, je ne verrai pas ce qu'il lit; s'il écrit, je ne verrai pas ce qu'il écrit ; s'il se couche, je verrai qu'il se couche, voilà tout.

Voici justement un cadran solaire qui ne me sert à rien à cette heure, et qui va me faire un piédestal.

Tiens, tiens, tiens !... Il a jeté son manteau et son attila par la chambre , et il est à genoux devant son lit! C'est comme ça que j'ai fait ma prière jusqu'à ma premier! communion ; mais, depuis ce tempslà, je dois dire que je l'ai faite où j'ai pu et quand j'ai pu. Ces diables de Hongrois, je les savais bons catholiques, mais je ne les savais pas catholiques à ce point-là. Est-ce qu'il aurait l'idée d'entrer dans les ordres? Est-ce que c'est son regret du monde qui le

rend mélancolique? Allons donct... Mais, je ne me trompe pas, il pleure à chaudes larmes en baisant, quoi?... un portrait de femme, sans doute. Il est amoureux, c'est bien ça; mais non... Oh ! l'imbécile ! il baise un chapelet, Dieu me pardonne. Pourquoi faire peut-il baiser un chapelet ?.. . Je suis fâché de ne pas lui avoir conservé mon sphinx pour le lui offrir demain matin, puisque Humbert l'appelle un papillon à prières. Pauvre Miklôs, c'est qu'il pleure véritablement... Devient-il fou ? hélas t non, les fous ne pleurent pas. Allons, me voilà bien, moi, avec un ami qui se désole. Quand je resterai là jusqu'à demain matin, je n'en saurai et n'en verrai pas davantage. Bien du plaisir à dire ton chapelet, mon cher Miklôs, moi, je vais me coucher. Bonsoir, Miklôs.

Le vicomte sauta au bas de son cadran solaire, escalada sa fenêtre, la referma furieux, et jeta, comme son ami, sa vareuse par la chambre.

Tout à coup une idée lui vint.

Il resta un instant le pied suspendu et l'œil fixé sur la porte; puis, s' approchant pas à pas de cette porte, qui était celle du corridor, il l'ouvrit en pressant sur le loquet de manière à ne pas faire de bruit; *1 la poussa doucement, et passa sa tête par l'ouverture,

— Cela commence à bien faire, dit-il; on ne voit pas d'ici, mais on entend, et puisque j'ai vu et que je n'ai pas compris, il me reste à entendre, et je comprendrai peut-être.

En effet, la voix de Miklos, entrecoupée de sanglots, murmurait tout à la fois un nom de femme et une prière qu'il mêlait à des souvenirs d'amour, singulier amalgame de pensées mystiques et d'élans passionnés.

La prière s'adressait à la Vierge, c'est-à-dire à cette fleur d'or du christianisme que tous ceux qui souffrent approchent de leurs lèvres sans savoir si leurs lèvres sont assez pures pour l'effleurer.

Les souvenirs s'adressaient à une femme dont il était amoureux jusqu'à la folie, et qu'il venait de quitter sans qu'elle lui laissât aucun espoir.

Charles, qui avait toujours été amoureux d'une façon convenable, ne comprit point d'abord ce mélange de mysticisme et de réalisme ; mais, quand il eut senti pénétrer jusqu'au fond de son cœur l'accent douloureux avec lequel Miklos prononçait le nom de Maryam, quand il eut entendu les sanglots avec lesquels il priait la Vierge de lui arracher du cœur cette passion inféconde, mais coupable; quand ces comparaisons poétiques s'échappaient de ses lèvres frémissantes et qu'il s'écriait: 0 Maryam, ma Maryam !... mon beau palmier de Cadèsî ma rose de Saaron ! ma vierge du Liban I mon cher laurier de l'Eurotas! mon blanc cygne du Mélès 1 Ces expressions, qui l'eussent fait rire dans un livre, lui arrivant trempées de larmes dans le silence de la nuit, échappées d'un cœur solitaire qui déborde par la conscience même qu'il a de ne pas être écouté, lui firent comprendre tout ce qu'il y avait de sérieux dans cette

passion singulière, réunion bizarre des sentiments de Werther et de Jacques Ortis.

Dès lors, il comprit ce chapelet baisé à pleines mains. Ce que Miklos baisait, c'était probablement le dernier et l'unique don d'une amie, et non le symbole sacré et les souvenirs religieux qu'il représentait; ce qu'il disait à chaque grain qui passait entre ses doigts, ce n'était ni l'oraison dominicale, ni la Salutation angélique qui restaient au fond de son âme, tandis que son cœur débordait d'amour! C'était le: Je t'aime! je t'aime! je t'aime! qui se fût élancé vers Dieu sur les degrés de l'autel, et même au pied de la croix. Notre religion, toute d'amour, n'attire-t-elle pas à elle du même élan, le cœur qui commence à aîimer, le cœur qui aime et le cœur vide qui n'aime plus !

A ces accents désespérés, Charles sentit un trouble qu'il n'avait jamais éprouvé. Il y avait une si profonde angoisse dans la voix de son ami, que son premier mouvement avait été d'entrer et de le serrer dans ses bras ; niais il avait compris aussitôt que sur un feu qui brûle avec cette ardeur, il faut jeter la quantité d'eau suffisante pour l'éteindre, et que ce n'étaient pas quelques soupirs , quelques larmes , quelques banales consolations qui pouvaient quelquexhose sur cet incopdie du cœur.

Aussi, peu à peu, en écoutant ces mots incohérents qui, sans rien dire, racontaient un drame si doulou-

reux, ces élans vers une puissance divine, qui prouvaient que les hommes ne pouvaient plus rien pour celui qui jugeait inutile de s'adresser à eux ; ces cris à une femme qui ne pouvait plus l'entendre, ces baisers dans le vide à des lèvres qui n'étaient plus là... Charles, qui avait commencé par rire, se sentit envahi d'une invincible tristesse, et les larmes aux yeux à son tour, se mit à prier mentalement, lui qui, depuis dix ans, n'avait pas songé à dire un mot de prière.

Peu à peu cependant, cette espèce de crise qui s'était emparée de Miklôs se calma; les cris cessèrent, les sanglots s'éteignirent, la prière mourut...

Le pauvre fou était-il mieux, était-il plus mal?... Charles essaya de voir par le trou de la serrure, mais Miklôs avait mis la clef en dedans, et il était impossible de rien distinguer. Il songea alors que, du jardin, il pourrait s'assurer de l'état dans lequel était son ami. Il rentra chez lui sur la pointe du pied, comme il en était sorti, referma sa porte, descendit dans le jardin et remonta sur son cadran solaire.

Miklôs écrivait.

Charles jugea qu'il était inutile de suivre plus loin l'investigation; et, plaignant davantage son ami, à qui il commençait d'en vouloir moins, il se coucha ; puis, le besoin matériel l'emportant chez lui sur le côté sentimental, au bout de quelques instants, il s'endormit.

Gomme il arrive après de grandes fatigues physiques, et les émotions morales, Charles ne fit qu'un somme! jusqu'au lendemain matin, à l'heure où le craquement accoutumé de la porte le réveilla,

Il tourna du côté d'où venait le bruit cet œil languissant du dormeur qui ne se sent pas tout à fait au bout de son sommeil, et qui comprend qu'en l'éveillant on obéit à une règle établie dans la maison.

En effet, c'était Humbert qui, selon sa coutume, lui apportait son chocolat.

La servante, qui connaissait les faiblesses de son maître et qui avait remarqué cet œil suppliant, s'empressa de lui dire :

— Si Monsieur veut , on tiendra son chocolat chaud jusqu'à ce qu'il s'éveille tout à fait.

€harles allait dire oui et se retourner du côté de la muraille, lorsqu'il lui revint comme un vague souvenir des choses extraordinaires arrivées la veille, sans qu'il vît encofe bien précisément quelles étaient ces choses.

— Ah! s'écria-t-il tout à coup, et le prince, lui as-tu porté son chocolat?

— Comment! demanda Humbert, ce monsieur-là c'est un prince?

— Mais certainement que c'est un prince.

— Ah î bien oui, son chocolat î je viens de sa chambre, elle est vide; il vagabonde autour du domaine depuis l'aurore. Croiriez-vous, monsieur, qu'il ne s'est pas couché, votre prince?

— Comment, il ne s'est pas couché?

— Eh! mon Dieu non. Son lit n'est pas défait; il s'est jeté dessus comme pour dire : Voilà de beaux draps blancs à qui il ne faut pas faire affront. Puis, zestî Le voilà dans l'écurie, de l'écurie dans la bergerie. Je crois, Dieu me pardonne, qu'il n'y a pas jusqu'aux dindons d'Agnèle à qui il n'ait été faire une visite. Tenez, le voilà dans le jardin, maintenant. Eh bien! eh bienl il abat mes chrysanthèmes à coups de baguette) Non! ne vous gênez pas, mon prince, allez-y gaiement. Ah! par exemple!...

— As-tu lu l'histoire romaine, Humbert?

— Non, Monsieur, mais j'ai lu le Parfait jardinier, qui ordonne de ne couper les fleurs qu'avec des. ciseaux.

— C'est que tu aurais lu l'anecdote d'un autre prince nommé Sextus Tarquin, qui abattait les plus hauts pavots du jardin de son père.

— Il n'y pas de pavots dans le nôtre, Monsieur, iî n'y a donc pas de raison pour les abattre. Tenez, tenez, le voilà qui s'approche de la fenêtre pour voir si vous êtes éveillé.

— Ouvre-la lui, Humbert, ouvre-la lui.

Et comme elle allait vers la fenêtre avec une certaine hésitation:

— 11 est beau tout de même, votre prince, dit-elle. Est-ce qu'ils ont tous de grandes moustaches comme ça, dans leur pays?

— Tous, Humbert. C'est par là qu'on tire les enfants quand ils viennent au monde.

— Oh î Monsieur. Entrez, entrez, monsieur le prince, la fenêtre est ouverte et mon petit maître est réveillé.

— Tu t'adoucis, tu t'adoucis, Humbert, je le dirai à ton époux. #

Miklos saisit la barre d'appui de la fenêtre, et d'un seul élan qui indiquait sa science gymnastique, il se trouva sur cette barre de fer, et de cette barre de fer sauta légèrement dans la chambre.

Le jeunfe Magyar s'approcha du lit de Charles, sur lequel il vint s'asseoir, tendant la main à son ami,

Charles prit la main qui lui était offerte, regarda un instant Miklos, et devinant toute sa longue insomnie au travers de son sourire triste, il le prit de l'autre main par le cou, l'approcha de lui à son tour comme Miklos avait fait la veille et l'embrassa

— Si je ne te pleure pas sur les joues, mon ami, ditil, il ne faut pas m'en vouloir, je n'ai pas les larmes faciles . Cependant Miklos, s'il arrivait que tu eusses une grande douleur, vois-tu, s'il arrivait que tu eusses

besoin de moi, s'il fallait faire pour toi cent lieues à cheval ou deux cents lieues à pied, tu sais...

— Oui, je sais que tu serais là, mon bon, mon cher Charles. Aujourd'hui, nous irons tout simplement, si tu veux, à Vieure.

— Que diable veux-tu faire à Vieure? Viens-t-en donc chasser avec moi. J'ai fait remettre, je te l'ai dit hier, mais hier tu n'écoutais pas un mot de ce qu'on te disait; j'ai fait remettre deux compagnies de perdreaux dans une garenne, il n'a pas fait de vent cette nuit, nous y trouverons même du lièvre. Ah! dam. je sais bien que ce n'est pas comme chez toi, où Ton a le choix entre les chevreuil et les chamois, entre les coqs de bruyère et les faisans... Viens, viens, nous nous amuserons plus qu à Vieure. Tiens I voilà Humbert qui t'apporte ton chocolat. Tu vas me faire le plaisir de le prendre, n'est-ce pas?

— Gela te fera véritablement bien plaisir? dit en riant Miklôs en prenant la tasse des mains de Humbert et en y trempant ses lèvres.

— Je t'ai connu un meilleur appétit que ça, dis donc? Tu ne soupes pas hier, tu prends ce matin une tasse de chocolat pour me faire plaisir, et, au lieu de me parler d'un déjeuner confortable, tu parles d'aller à Vieure ! Pourquoi faire, à Vieure?

Pour accomplir un vœu, cher ami.

— Un vœu, à Vieure? Mais je ne connais pas de saint miraculeux à Vieure, moi !

— Aussi n'est-ce point à un saint que j'ai affaire, je veux laisser en passant une somme pour les pauvres. Tu ne m'empêcheras pas de faire du bien aux pauvres de ta commune, peut-être ?...

— Il n'y a pas de pauvres à Vieure, mon cher ami. J'ai fait enterrer le dernier il y a huit jours. C'est une place à prendre si tu en connais un. Les pauvres de Vieure, c'est le curé.

— Eh bien ! je laisserai la somme au curé, et il en fera ce que bon lui semblera*

— J'irai à Vieure, mais tu déjeuneras.

— Je ferai tout ce que tu voudras, cher ami.

— Voilà une jolie réponse, pour un gaillard de vingtcinq ans, bâti comme toi! Mon cher, j'ai conservé un meilleur appétit, tu vas voir tout à l'heure. Hier, je n'avais pas faim, j'ai mangé à moi seul un dîner de six personnes.

Humbert! cria Charles.

— Monsieur! répondit Humbert du cabinet de toilette par la porte entr'ouverte duquel elle pouvait continuer de voir Miklôs, qui l'intriguait plus qu'elle ne voulait le dire.

— A quelle heure veux-tu être à Vieure? demanda le vicomte.

— A quelle heure arrive h poste, d'abord?

— Ici, ou à Vieure ?

— Ici?

— Ici, tu auras la poste vers midi ou midi et demi, Comme le cabaret de la route est fermé, il est probable que tu l'auras vers midi.

— Maintenant, il faut quatre heures pour aller à Moulins; j'en sais quelque chose, puisque que j'ai mis quatre heures pour venir.

— Comment, tu veux partir aujourd'hui ? demanda Charles avec un mouvement d'impatience; ce n'est pas sérieusement que tu paries?

— Mon ami, tout dépendra d'une dépêche que j'attends chez toi.

— Mon cher Miklôs, j'espère que la dépêche te permettra d être meilleur ami que tu ne Tas été jusqu'à présent.

— Alors, en partant pour Vieure vers neuf heures, nous pourrons être de retour à midi, et partir à une heure pour Moulins?

— D!abord, monsieur Miklôs, il est parfaitement inutile d'aller chercher la station à Moulins, quand nous en avons une ici à trois ou quatre kilomètres.

— Laquelle donc ?

«— Celle de Chavenon.

— Alors, nous irons prendre le chemin de fer à Chavenon, ce qui me permettra de te donner trois heures de plus

— Et ai la dépêche ne t'pblige pas à partir toutdesuite?

— Oh! alors, dit Miklôs en se levant et en détournant la tête, alors, ce sera autre chose et je verrai ce qu'il me reste à faire.

Cette pantomime n'échappa point au vicomte, qui suivit des yeux son ami avec une inquiétude plus grande, et qui, combattu par un sentiment de délicatesse, n'osa pas, quelque envie qu'il en eût, lui demander d'autres explications. 11 se jeta à bas de son lit, passa dans son cabinet de toilette et en chassa Humbert, en lui disant :

— Tu entends, à neuf heures le déjeuner.

Humbert grognait fort lorsqu'on la tirait de ses habitudes et qu'on la dérangeait de ses heures. Mais cependant, quand celui qu'elle appelait son petit maître avait dit une chose, il savait d'avance qu'il n'avait aucun besoin de le répéter, et que s'il avait commandé le déjeuner pour neuf heures, quoiqu'on déjeunât d'habitude à onze onze, et le dîner pour cinq heures, quoique l'on dînât d'habitude à sept, il n'y avait qu'à entrer à neuf heures ou à cinq heures dans la salle à manger, il était bien sûr d'y trouver déjeuner et dîner prêts.

Miklos avait pris sur lui-même de paraître sinon gai, du moins calme, car il avait vu la peine que sa tristesse causait à son ami. Une ride qui sillonnait son front, une légère oppression qui voilait sa voix^ étaient les seuls signes auxquels Charles pût reconnaître le désespéré de la nuit passée.

Il fit même un effort et mangea. Ce fut une occasion

MADAME BEN QJT 97 de complimenter Humbert sur un salmis de bécassines qui venait de la desserte de la veille. Le civet réchauffé n'avait pas non plus menti à sa réputation, que le civet vaut mieux réchauffé deux fois que chauffé une. L'abondance du gibier conduisait Humbert à ne pas faire d'économie sur les lièvres, et à mettre en civet les levrauts aussi bien que les vieux bouquins, il en résultait une amélioration qui fut encore appréciée par Miklôs, qui avait juré de ne rien laisser passer sans indemniser ses hôtes par une louange de son jeûne de la veille.

A cette seconde louange Charles lui tendit la main et la lui serra, en disant:

— Brave garçon que tu es, va !

Miklôs sourit.

— Tu sais, lui dit-il, cher ami, qu'il y a des moments de mélancolie ou l'homme n'est pas maître de lui-même. Certes, si j'ai passé de bonnes heures, quoique bien tristes, c'est depuis que j'ai mis le pied sur le seuil de ta porte et que je t'ai vu. Je n'ai jamais eu ta puissante organisation, Charles, ni ta sérénité d'âme. Il me semble, quand le malheur ne vient pas à moi, qu'il me manque quelque chose et que c'est à moi d'aller à lui. Tu es né dans une famille où l'habitude du bonheur était prise depuis longtemps, dans un climat tempéré, où il ne fait ni trop chaud ni trop froid, dans de belles forêts qui ont l'air de promenades bocagères. Moi, je suis l'enfant de la famille errante, jamais sûre du lendemain; princière,

cirque ;■;•-'< j

et que le caprice c£un homme peut dégrader; riche, et que le caprice d'un homme peut ruiner. Chez nous, il fait trop chaud l'été, il fait trop froid l'hiver. Nous vivons au milieu de grands sapins et d'immenses cyprès, qui ont l'air d'arbres de cimetière. Le Danube nous roule des brouillards à faire envie à l'Angleterre; tout cela prédispose à la tristesse.Tusais ce que dit Shakspeare : « Un cœur mélancolique est facile à damner... »

Eh bien! peut-être suis-je ce cœur mélancolique, qui, marchant vers l'abime, fait sa damnation en ce monde. Tu n'es pas le premier, va, que j'aie attristé et qui ait essayé de me rendre une gaieté, je ne dirai pas perdue, car tu sais que je n'ai jamais été bien folâtre; ma mère et ma sœur s'y sont épuisées : ma mère, malgré son amour infini; ma sœur, malgré sa tendresse profonde. Pauvres femmes, il a fallu que je les quittasse pour leur rendre leur gaieté. Quand tu viendras nous voir là-bas tu les aideras à faire de moi une créature maniable, un être pareil aux autres. Jusqu'à présent, j'ai bien peur d'être le seul de mon espèce.

— Etquand on pense, dit Charles, que si j'entendais un autre que toi me dire tout cela, je lui rirais au nez en lui disant : en voilà un monsieur qui pose ! Mais toi, ce n'est pas ça, on sent la vérité dans chacune de tes paroles, et c'est ce qui «brise le cœur de ceux qui t'aiment, vois-tu? Tu es comme ces beaux arbres, à qui je fais au moment de la séve uae incision avec mon couteau pour m' amuser, etqui se mettent à pleurer, si bien que je comprends

que je leur ai fait du mal et que je suis tout prêt à pleurer avec eux. Qui est-ce qui croirait jamais que c ! est ce même homme qui va enfermer les ours dans leur tanière et qui les attend à la porte pour lutter corps à corps avec eux, avec un simple poignard à la main . Tu es un drôle d'être, vois-tu. Ah!... levons-nous et allons chez le curé, le grand air nous fera du bien et nous verrons l'abbé Angelvin, puisque tu veux le voir absolument.

Et sur ce, comme dix heures sonnaient au coucou de la cuisine, Charles se leva, servit de guide à son ami; par la porte de derrière du corridor et par les étroites allées du potager, il gagna la route qui, par la métairie de Marmenailles et le château de Lassalle, conduit à la commune de Yieure.

Quiconque a suivi ce joli sentier sait que rien n'est plus charmant, au mois d'octobre surtout, que ce chemin môitié forêt, moitié prairie, où poussent naturellement la digitale pourprée, cette fière fleur, qui porte en elle r selon qu'on emploie son dictame, la santé ou la mort; les bruyères touffues auxquelles se mêlent la Labelia urens à ces milliers de fleurs des champs qui ont l'air de vouloir par leur finesse et leur ténuité l'emporter en grâce sur les fleurs de nos jardins. Quant aux arbres, dont quelques-uns déjà jaunissaient sous ces dernierssouffles d'été précurseurs de l'automne, c'étaient deschênes verts, qui, transportés d'Italie chez nous, se contentent d'y vivre, n'ayant pas la force d'y grandir et d'y atteindre comme sur la terre du soleil leur ma-

jestueuse dimension. C'était le sorbier, égrenant sur la tête du voyageur qui passe et qui le frappe de sa houssine, ses grains de corail dont les merles et les grives sont si friands que la science Ta nommé le sorbier des oiseleurs. C'était enfin le châtaignier, qui, Couvrant de lui-même, laissait échapper le marron bruni de son épineuse prison.

Quoique habitué tous les jours à ce spectacle, quoique familiarisé avec tous ces arbres qui semblaient abaisser leurs branches vers lui comme vers un ami, Charles ne passait pas près d'une fleur, près d'un arbre, sans remarquer la fleur, sans dire un mot à l'arbre, sans ramasser la châtaigne qui tombait à ses pieds, tandis que Miklôs, comme s'il eût été étranger à cette luxuriante'et saine nature dont il semblait ignorer la langue, ne remarquait rien, ne faisait attention à rien, pas plus à l'oiseau qui chantait joyeusement sur sa tête qu'au lézard d'émeraude qui glissait furtivement sous ses pieds.

De temps en temps, Charles le regardait, poussait un soupir et se disait en lui-même : malade, malade ! malade !

Enfin, après vingt-cinq minutes de marche, de vie active pour Charles, de vie rêveuse pour Miklôs, après avoir traversé des clairières pleines de soleil, des tunnels de feuillages pleins d'ombre, à l'extrémité d'un de ces tunnels la route s'ouvrit tout à coup, et l'on vit sous la lumière tamisée des grands arbres, le petit bourg de

Vieure avec ses maisons blanches à toits abaissés, qui se groupaient autour de l'église comme des poussins sous l'aile de leur mère.

Au centre de la place et à quelques pas de l'église, s'étendait, comme un miroir légèrement terni, une flaque d'eau que-l'orgueil des habitants de Vieure baptisait du nom d'étang, mais qui, ne rougissant point de sa naissance, s'obstinait à demeurer une simple mare. A quelques pas d'elle, une fontaine, dont l'eau transparente comme le cristal s'échappait par trois robinets, faisait honte à l'eau • croupissante où les métayers venaient deux fois par jour baigner leurs chevaux, qu'ils avaient soin d'abreuver en s'en allant à une grande auge aboutissant au bassin de la fontaine, au sommet de laquelle souriait à l'Enfant-Jésus une vierge couronnée de pâquerettes fraîches.

Au moment où les deux jeunes gens débouchaient, c'était autour de la mare un mouvement, un bruit tellement inaccoutumé, que Charles lui-même, familier avec les localités, se demanda quelle fête c'était et quel saint on pouvait chômer par un pareil sabbat.

Mais, tout à coup, l'homme qui était l'objet de cet enthousiasme excité par une goélette d'un mètre de long qui venait d'être lancée sur la mare et qui glissait sous toutes ses voiles, se redressa, enchanté lui-même du succès qu'il venait d'obtenir et qui était d'autant plus honorable, qu'à sa longue soutane, à ses cheveux blancs, à sa calotte noire, on pouvait voir du premier coup

d'œil que son état n'était pas de construire des flottes ; c'était en effet le curé de Vieure, le digne abbé Angelvin qui, voulant récompenser ses écoliers du coup de main que leurs parents lui avaient donné la veille pour le transport de ses reliques, leur avait promis de leur montrer sur la plus grande échelle qui lui serait possible, ce que citait qu'une goélette, qui n'était connue à Vieure que par la relation du naufrage de Robinson Crusoé, prix de sagesse annuel que le bon abbé Angelvin distribuait depuis dix ans à ses élèves, ayant eu une occasion de douze exemplaires du chef-d'œuvre de Daniel de Foë.

Dans le [mouvement qu'il fitpour admirersonœuvre...

— Bravo, bravo ! monsieur le curé, s'écria une voix derrière le bon prêtre qui se releva vivement et se trouva face à face avec Charles et l'étranger.

— Ah ! seigneur mon Dieu! dit le pauvre abbé en regardant ses mains pleines de terre et ruisselantes d'une eau qui n'était pas destinée à les laver. C'est vous, monsieur de Gessine? Ah ! si j'attendais quelqu'un ce matin, ce n'était certainement pas vous ; je voudrais vous donner une poignée de main, mais ce ne serait pas un cadeau à vous faire.

Et l'abbé courut autant que le lui permettaient ses soixante-dix ans et ses petites jambes, vers la fontaine, où il trempa tout ensemble et ses mains et les manches de sa soutane, qui avaient autant besoin d'être lavées que ses mains.

MADAME BENOIT 10a

— Là, dit-il, en tirant de sa poche un mouchoir à carreaux rouges et ea s'épongeant, voilà qui va mieux. Bonjour, monsieur le vicomte.

— Et moi, monsieur l'abbé, dit Miklôs, vous ne me dites pas bonjour ?

— Vous, monsieur, dit l'abbé s'inclinant, je n'ai pas l'honneur de vous connaître , et comme monsieur

( Charles ne m'a pas présenté à vous...

Miklôs prit les deux mains du vieux curé, et le regardant avec cette expression de douce tristesse qui n'appartenait qu'à lui :

— Miklôs, Miklôs, mon cher abbé, lui dit-il, Miklôs, à qui vous avez fait faire sa première communion.

— Comment, ce petit gredin de Hongrois qui m'a tant fait enrager?... c'est vous? Ah ! pardon, monsieur Miklôs, pardon, vous êtes bien grandi, vous êtes devenu un homme, on n'a pas besoin de vous le demander; vous êtes devenu triste, ça se voit à votre visage...

— Mon cher abbé, si je vous disais que Charles est pour beaucoup dans la visite que je viens lui faire à Ninerolles, mais que vous y êtes aussi pour quelque chose.

— Moi! demanda l'abbé ?

— Oui, vous ! mon cher abbé ! Vous êtes resté une des figures les plus profondément sculptées dans mon cœur. Je ne sais pourquoi, à chaque circonstance importante de ma vie, vous m'êtes apparu. Est-ce parce que c'est

vous qui m'avez ouvert la voie chrétienne et qui m'avez dit le premier : « Va, mon fils, dans ce chemin de douleur que la vie fraye aux élus. Quand tu te sentiras chanceler, appuies-toi à tout ce que tu rencontreras, il y aura toujours un peu de Disu en tout. Et si tu ne rencontres rien où t'appuyer, rejettes-toi dans tes souvenirs.

Eh bien, mon Père, j'ai marché , j'ai souffert , j'ai chancelé, j'ai cherché où m'appuyer et je n'ai pas trouvé d'appui. Je me suis rejeté en arrière et je vous ai toujours vu, et vous avez toujours été le souvenir que j'ai appelé à mon aide à défaut de soutien réel. Est-ce que je pourrais rentrer avec vous, mon Père, et à votre bras, dans cette église où j'ai reçu de vous Je pain de l'espérance?

Le curé regarda Miklôs avec étonnement, mais il n'était pas le seul, la goélette nageait à l'aventure et n'avait plus personne pour suivre des yeux sa course vagabonde. Tous les marmots entouraient Miklos et le regardaient avec non moins d'étonnement que le curé ; quant à Charles, il avait fait un mouvement qui signifiait :

Allons voilà que ça lui reprend.

Le curé vit qu'il fallait d'abord débarrasser Miklos des spectateurs importuns qui poussaient la familiarité jusqu'à se fourrer sous le manteau du jeune Magyar et lui brossaient sa fourrure avec leurs manches.

Il frappa dans ses mains d'une certaine façon trois

fois répétées, et à la troisième fois toute cette marmaille disparut comme une volée de perdrix.

— Est-ce bien vrai, ce que vous me dites là, mon cher enfant? demanda le curé, que vous avez pensé à moi? que vous avez besoin de moi? et que vous voulez revoir ma pauvre église?

— Oui, mon Père, dit Miklos !

— Eh bien, entrons-y, mon enfant, et si vous voulez parler à Dieu, Dieu vous répondra.

Et Miklos, appuyé au bras du vénérable prêtre, qui, chargé d'ans, semblait soutenir le jeune homme, entra avec lui dans l'humble église.

Charles put voir un instant de sa place la lampe du sanctuaire qui brillait comme une étoile, mais que lui cacha presque aussitôt la porte de l'église se refermant d'elle-même sur le prêtre et sur son ami.

Le vicomte resta un instant immobile, un instant aussi il eut l'intention de les suivre, ou du moins, de regarder ce que faisaient Miklos et le prêtre. Il n'osa point, il sentit qu'il n'y avait pas place pour son incrédulité entre ces deux croyances.

Il se tourna donc du côté opposé et se trouva en face de la joyeuse figure de dame Emeline, servante de l'abbé Angelvin, laquelle, Tes poings sur les hanches, les manches retrousées et son tablier à bavette pendu au cou, attendait que le vicomte se retournât de son côté pour lui envoyer un salut cordial. •

— Bonjour, monsieur le vicomte! lui cria-t-elle. Dieu merci, devenez-vous assez rare ! — On sait bien que c'est le temps de lâchasse; dites donc, je vous remercie, vous envoyez à monsieur le curé du gibier ! ! ! — Ce matin Loulou en a encore apporté un plein panier.

— Et le trouvez-vous bon , mon gibier , dame Emeline?...

— Ah ! oui, bon ! — Est-ce que vous croyez que j'en goûte de votre gibier ! Est-ce que vous croyez que c'est à nous que.ça profite? — A part quelques pâtés que j'escamote, quelques pauvres cailles ou quelques râles de genêts que je mets de côté, pas pour monsieur le curé,

# il me gronderait de lui servir de pareilles douceurs, mais pour moi; — à part ça, le gibier s'en va aux pauvres et aux malades . — C'est pour la Mathurine enceinte, ou pour Jacques, ou pour Claude, qui ont ceci ou cela, qui inventent un mal par ci, un mal par là, pour attendrir le bon monsieur Angelvin. Celui-ci vient avec son chacrot, celle-là avec sa chacrote ; ou encore, il faut faire des terrinées de Bouillon avec des viandes de premier choix, â tous ces gars-là ! — En vérité Dieu, ce n'est pas par gourmandise que je vous dis cela, c'est comme artiste. Là où j'étais, avant de servir un petit curé de campagne, chez feu madame de Lomerville, c'était pourtant

une dévote encore elle; eh bien, vous me croirez si vous voulez, monsieur Charles, je passais pour un cordon bleu. — Avec M. le curé, deux œufs à la coque le matin, deux pommes de terre cuites sous la cendre; les jours d'extrà, à dîner, une livre de viande dans le pot-au-feu et un plat d'épinards ou de chicorée. — Est-ce que vous croyez qu'on se conserve avec un pareil ordinaire? Quant au vin, c'est pas du vin, c'est tout au plus de la boisson. J'ai beau lui dire : « monsieur le curé, c'est mauvais de manger de l'herbe sans graisse.pour les chrétiens.» — Ah ! bien, oui... il ne m'écoute pas, au lieu de nous faire manger de la bonne viande saignante avec laquelle le lendemain on fait une bonne sauce ; car je ne sais pas comment madame Humbert fait les sauces, mais moi je les faisais, ahl... que madame de Lomerville s'en léchait les doigts! — Enfin, je n'ose pas le dire, quoique ce soit une chose bien en mon honneur, la pauvre chère dame, monsieur Charles, elle est morte d'une indigestion 1 sans ça, je ne l'aurais jamais quittée î — Quant à monsieur le curé, je suis bien tranquille, ce n'est pas de ça qu'il mourra, lui!... — Remarquez-vous comme il maigrit, le pauvre cher homme?...

— Mais, pas trop, dit Charles, arrivant à placer un mot entre deux respirations de dame Emeline. Je trouve même qu'il ne se porte pas mal.

«- Avec l'invention qu'il vient de trouver, ça ne durera pas longtemps, sa sattté, bonne vierge Marie, il ne sait que s'imagiaer.

— Que s'est-il donc imaginé? demanda Charles avec curiosité.

— Il s'est imaginé de coucher à terre, là !... Sur un paillasson, comme votre chien, et encore,' je suis sûre que celui de Stop est plus épais que celui de monsieur le curé.

— Ah çà, je présume que ce n'est pas pour se mortifier !

— Eh ! de quoi se mortifierait-il ! le pauvre cher homme ! il n'a pas une pensée qui puisse faire pleurer l'Enfant Jésus. Non, mon Dieu, non ; c'est encore à son saint qu'il se sacrifie..,

— Comment, à saint Pierre ! car si je ne m'abuse, le patron de M. le curé c'est saint Pierre?

— Ah! bien oui ! — Si c'était un saint comme ça, il y aurait peut-être quelque chose à en attendre encore; mais c'est un vieux saint, qui ne vient ni d'Ève ni d'Adam. — Quand on pense qu'il est là, qui se dorlotte dans le lit de mon maître.

— Dame Emeline , je dois avouer que je ne comprends pas. De quel saint parlez-vous, mon Dieu ?

— Mais, de ce saint qu'il a trouvé sous l'autel de la Vierge, en piochant lui-même, il ne sait qu'inventer pour la perte de son âme.

— Ma chère dame Emeline, voilà la première nouvelle que j'ai de votre saint, moi.

— Voulez-vous le voir, monsieur Charles?

— Dam, si j'avais une infirmité quelconque, je ne dis pas; mais j'ai le malheur de me bien porter. Au premier rhumatisme que j'attraperai dans les marais du Bauder, j'arrive à cloche-pied, et il faudra bien qu'il me guérisse votre saint, ou qu'il dise pourquoi. Est-ce que M. le curé vous a mis un saint dans votre lit, à vous, dame Emeline?

- — Ah ! monsieur Charles ! je croyais que vous me con^ naissiez assez pour savoir que je n'aurais jamais permis une chose. comme ça. — Il voulait bien y mettre les pierres de son tombeau, à son saint, mais je l ai défendu, mon pauvre lit. — Ah! je lui ai dit : Non, monsieur lecuré; il y en a assez dans nos chemins des pierres grosses et petites, sans en mettre dans mon lit. Mais, je vous le demande! quelle utilité d'avoir été découvrir un . bienheureux auquel on ne pensait pas! Je lui ai dit : M. le curé, l'almanach en regorge de saints, on ne sait où les fourrer, si bien que le calendrier change tous les ans, excepté pour les jeûnes. Enfin, voyons r monsieur Charles, çà a-t-il du bon sens? J'ai vu dans le journal de l'Allier, avant-hi er, que voilà Rome qui vient de canoniser Sainte-Marie a la coque! Mais c'est une sainte pour les poules que cette sainte-là? Est-ce quemes poules ont besoin de ça pour faire des œufs. En vou... lez-vous, monsieur Charles? j'en ai de tout frais.

— Non, ma bonne Emeline, gardez-les pour M. lecuré r puisqu'il ne mange que cela.

— Je lui dis toujours : monsieur le curé, rien n'est

échauffant comme les œufs, demandez à un médecin, il vous dira : qu'un homme qui mange deux œufs tous les matins à son déjeuner , ne peut pas vivre six mois. Il devient étique. — Tenez , monsieur Charles, ça vous ferait de la peine de le voir dans sa chambre, où il n'y a pas une des trois chaises de paille disponible. — Des reliques partout , quoi? Quand il dit son bréviaire, savezvous sur quoi il est obligé de s'asseoir ? Sur son trictrac!

— Mais ce ne doit pas être trop commode, son trictrac ne doit guère être élevé de terre de plus de deux pouces.

— Dam ! il le met sur le coupant, monsieur. Qu'est ce qu'il gardera donc pour ceux à qui il impose des pénitences!...

— Vous auriez bien dû rne dire ça, dame Emeline, je Vous aurais envoyé un autre lit et d'autres chaises.

— Il n'y a plus de place pour les mettre, le saint a tout envahi.

— Et à quoi a-t-il reconnu que c'est un saint?

— En voilà encore une autre!.... Imaginez-vous que c'est à trois gouttes de sueur qui lui sortent tous les jours du front! — M. le curé passe son temps à regarder ces gouttes d'eau, qui sont ma foi très-propres. Il dit que c'est un miracle.

Peut-être a-t-il raison, dame Emeline.

— Moi, en attendant, je les lui éponge, ses gouttes d'eau, quand je passe près de lui. Mais regaïdez, tenez,

voilà M. le curé qui sort de l'église avec votre ami. Dites donc, il est drôle, votre ami... Pourquoi a-t-il du poil comme ça partout? ce n'est pas naturel, ça"?

— Non , c'est une habitude de son pays, dame Emeline.

— Certes, ils ont plus d'esprit que les animaux qui portent leur poil en dehors, eux, ils le portent en dedans. — Tiens, M. le curé qui rentre dans l'église. — Bon Dieu! qu'est-ce qu'il va y faire encore? il n'en démarre pas!....

Charles n'écoutait plus; du moment où il avait vu Miklôs venir à lui, il s'était rapproché de son ami , et à son sourire calme, mais triste, il vit que la station dans l'église ne s'était pas passée sans larmes.

— Eh bien, lui demanda-t-il^ l'as-tu reconnue, ton église?

— Oui, mon ami, c'est toujours la même, et j'espère que son humilité la rend plus précieuse aux yeux de Dieu, que certains temples que j'ai vus bâtis sur des modèles grecs et romains. Au reste, si Dieu s'en écartait, le prêtre serait là pour l'y rappeler. Sais-tu que c'est un saint, notre digne curé Angelvin.

— Lui, monsieur le curé, un saint, dit dame Emeline, jamais ! jamais! Il me fait trop enrager pour ça. Mais, monsieur le vicomte, si vous faisiez ce qu'il fait, on vous ferait interdire, vous.

— Dame Emeline, nous allons prendre congé de vous,

i 12 MADAME BENOIT

dit Charles, qui commençait à en avoir assez du bavardage de la bonne femme.

— Ah! monsieur Charles, ce ne sera pas sans que je vous fourre dans vos poches une paire de pigeonneaux dont vous me direz des nouvelles. Ce sont des boulants; à trois semaines qu'ils ont, ils pèsent chacun une livre.

— Mais, chère dame Emeline, — dans ma poche ? — Êtes-vous bien sûre de vos pigeonneaux? — Non, tenez, j'aime mieux vous envoyer Loulou demain ou aprèsdemain.

— Par exemple ! monsieur Charles, il ne sera pourtant pas dit que vous vous serez en allé sans emporter quelque chose. Voulez- vous des pommes rouges ? Madame Humbert m'a dit de lui en envoyer pour les mettre au beurre. — Voilà une bonne occasion; mirez-les donc, ne dirait-on pas les joues de no» fillettes de Vieure, sontelles roses et jolies?

4 — Mettez vos pommes dans mes poches, dame Emeline : dépêchez-vous, voilà mon ami qui s'impatiente, il attend des lettres par la poste et il part ce soir.

« —Ah bien! il y â beau temps qu'elle est passée , la poste !

— Alors, nous n'avons que celui de courir après elle. A .revoir, dame Emeline. Toutes mes tendresses à

. notre brave curé. .

Dame Emeline fit une suite de petites révérences courtes et pressées, et cria une dernière fois au vicomte :

— Monsieur Charles, n'oubliez pas d'envoyer chercher vos pigeonneaux.

— Oui, oui, soyez tranquille, on ne l'oubliera pas.

Puis, se tournant vers Miklôs;

— Par quel chemin veux- tu revenir? Par Gosne, et alors nous suivrons l'Aumance dont un des bras nou s conduit au Bauder, ou bien par Lassalle et Marmenailles.? , • .-

— Par le plus court.

— C'est celui que nous avons déjà fait.

— Que veux- tu?... nous le referons.

— Pas gymnastique ou pas ordinaire?

— Pas ordinaire.

Et les deux jeunes gens, prenant le même chemin, firent en sens inverse la route qu'ils avaient faite. A cinq cents pas du domaine, on vit arrivé* Stop, faisant pour le moment l'intérim du facteur. La pauvre bête portait une lettre au bout des dents, et, comme probablement on lui avait recommandé de ne pas la maculer, il allait le nez au vent et les lèvres retroussées, ce qui donnait à sa physionomie l'expression d'un sourire.

Stop accourut droit à son maître, fit un demi-tour, s'assit entre ses deux jambes et se dressa comme font les chiens bien élevés, pour ne pas crotter le chasseur.

Charles lui prit la lettre des dents, c'était une dépêche à l'adresse de Miklôs.

— Tiens, mon cher, lui dit-il, voilà les nouvelles que tu attendais.

Et, en lui présentant la dépêche, il jeta les yeux sur lui.

Miklôs, qui était si pressé d'avoir le télégramme, osait à peine étendre la main pour le prendre, et, saisi d'un tremblement nerveux, était devenu pâle comme un mort.

Le vicomte étendit les bras vers lui, comme s'il eût pensé qu'il eût besoin d'être soutenu.

Mais Miklôs s'efforçant de sourire :

— Donne, dit-il.

Et il prit la lettre.

Charles fit quelques pas en avant, caressa Stop et murmura :

— En vérité, je lui ai servi de témoin dans deux duels et il était moins^pâle qu'il ne Test maintenant.

Au bout de quelques secondes, il se retourna. — Miklôs avait lu la dépêche, il l'avait mise dans la poche de 9on attila, il tenait son bonnet d'astrakan à la main, et il essuyait son front et ses cheveux trempés de sueur.

Ses yeux rencontrèrent ceux de Charles. Il sourit, essaya de faire deux pas, mais, étendant la main vers un arbre déraciné, il s'assit sur le tronc ou plutôt s'affaissa sur lui.

Le vicomte se précipita vers son ami ; voyant qu'en pressant son front entre ses mains il en couvrait ses deux yeux, il aima mieux le laisser tout entier à l'émo-

tion, triste ou joyeuse, qui avait une si grande influence sur lui.

Un instant après, Miklos se redressa comme un homme qui a remporté une victoire sur lui-même, et passant son bras sous celui de Charles :

— Tu es un adorable ami, lui dit-il, et je ne pourrai jamais te dire à quel point je te suis reconnaissant de ne pas demander à un fou la cause de sa folie.

— Pars-tu toujours? demanda Charles.

— Plus que jamais, cher ami.

— Et nous rentrerons à Ninerolles?

— Tu m'as dit que Ninerolles était à trois quarts de lieue du chemin de fer, n'est-ce pas?

— Oui

— Eh bien, rentrons à Ninerolles.

Humbert attendait sur la porte du potager; ils virent de loin blanchir son tablier, au milieu des massifs jaunissants des seringats, des boules de neige, privés de puis longtemps de leurs fleurs.

— Quand je vous disais, mon petit maître, s'écriat-elle en les apercevant, que Stop était dix fois plus intelligent qu'un homme. Enfin, j'aurais demandé à Gilbert : De quel côté viennent-ils? Du côté de Marmenailles ou du côté de Cosne? il m'aurait répondu : Moi, est-ce que je peux le savoir? — Stop, je n'ai eu qu'à lui dire: Où donc est- il, ce pauvre maître? Il a fait hou, hou, u, u, u, u.., et il a regardé du côté de Marme-

«ailles. Je lui ai mis immédiatement la dépêche entre les dents, et vous voyez!...

— Ma chère Humbert, il faut veiller à ce que Amidon dîne convenablement et soit prêt pour l'heure du train

-de Chavenon, route de Paris.

— Oh ! vous avez encore deux bonnes heures, dit Humbert, et je vais lui fourrer moi-même son picotin d'avoine sous le nez. Mais, pour qui le chemin de fer ?

— Pour le prince qui nous quittte, dit Charles en soupirant.

— Oh! ohl dit Humbert, voilà tout l'honneur que ^vous faites à Ninerolles? monsieur le prince. Mais nous ne sommes pas habitués à ce qu'on nous quitte comme «a.

MikI6s avait glissé entre Humbert et la haie du potager, et arrivé sous une espèce de tonnelle, il avait tiré la dépêche de sa poche et la relisait

Charles toucha du doigt le bras d'Humbert et lui -montra son ami.

— Ah dame! monsieur! dit-elle. Du moment où il y

a un télégramme, vous savez... Seulement mangera- * 4;-il? ou ne mangera -t- il pas avant son départ?

— Mets toujours un en-cas sur la table.

— C'est fâcheux qu'il ne reste pas à la maison, il ne Paurait pas ruinée en nourriture. On n'a jamais vu ça, ! ■ un homme si peu manger. Agnelette mange trois fois ' plus que lui.

Charles rentra; il avait compris que l'hospitalité vis-

à-vis de Miklôs, c'était la liberté entière à celui-ci de faire ce qu'il voudrait.

Lorsque trois heures sonnèrent, Miklôs entra dans la chambre de Charles.

— Cher ami, lui dit-il, je crois que l'heure de nous quitter approche. La conviction que j'ai, que tu voudras rester avec moi jusqu'au dernier moment, fait que je ne te parle pas de la peine que tu vas prendre à me conduire.

— Tu as tort, pourquoi ne m'en parles-tu pas ? Mais, sois calme, je te revaudrai cela quand j'irai à Rakitszân.

Miklôs lui serra la main sans proférer une parole.

— Maintenant, mangeras-tu? ou ne mangeras-tu pas? comme dit Humbert; songes-tu que tu n'as plus qu'un mauvais buffet à Vierzon, et que tu arriveras à Paris à cinq heures du matin?

— Cher ami, pour te tranquilliser, car je vois où tu en veux venir, nous allons nous mettre à table et je ferai semblante manger. Seulement, comme je suis très-nerveux, recommande bien à madame Humbert, pour moi, une bonne tasse de café ; je me traite à l'homœopathie.

— Je te devine, va... tu veux avoir Pair de prendre quelque chose. Mais, morbleu I tu mangeras ou tu diras pourquoi!...

— Mon ami, je te dirai pourquoi tout de suite. Je ne mangerai pas, parce que je n'ai pas faim. Le café, au

contraire, me fera faire toutes sortes de rêves charmants, et tu ne sais pas combien j'ai besoin d'en faire. Les Arabes ne disent-ils pas : l'écrin du rêveur est cent fois plus riche que l'écrin le plus riche du plus riche des rois!

— Tout ceci veut dire que tu prendras une tasse de café, voilà tout. Allons, n'en parlons plus ! Le veuxtu à la turque ou le veux-tu à la française, ton café?

— A l'orientale, mon ami, à l'orientale.

Charles appela Humbert, lui transmit Tordre du café et lui annonça que ce serait tout le dîner de son hôte, et que, par conséquent, elle l'apportât où il se trouvait, c'est-à-dire dans sa chambre à lui.

Dix minutes après, Humbert apportait sur un plateau mauresque deux petites tasses de fine porcelaine du Japon, reposant sur leurs fingans de Smyrne.

Humbert, pour faire une surprise au beau prince, lui apportait en même temps un chibouck de deux mètres de long, en bois de jasmin et à bouquin d'ambre. Autour du tuyau était nouée une bourse turque pleine de latakié, le seul tabac que Charles fumât avec plaisir.

— Humbert, Humbert I et tu n'as pas pensé à ça hier? dit Charles.

— Monsieur, ce n'est que ce matin que je me suis dit; un prince, ça ne doit fumer que dans des pipes comme ça; alors je l'ai bien nettoyée et vou* voyez...

MADAME BENOIT i 1 9

— Vous me rendez la fête complète, chère madame Humbert, dit Miklos de sa plus douce voix. Depuis longtemps, je n'avais pas eu le double plaisir de fumer du latakié dans unchibouck et de boire du café turc dans des fingans.

— Ça s'appelle comme ça? dit Humbert, moi, j'aurais appelé tout simplement ça des coquetiers et une pipe.

— Et tu aurais eu iort, Humbert; les noms, crois-le bien, augmentent ou diminuent la valeur des choses qu'ils servent à nommer. T'est-il arrivé quelquefois, Humbert, de boire du vin dans une tasse?

— Oui, monsieur, du vin chaud.

— Je suis pris ! — Tu vois, Miklos. — 0 suprême bon sens! ô génie de Molière, qui consultais ta servante 1 Humbert, quand je ferai des comédies, je te consulterai, tu peux en être sûre

Va voir si Amidon est attelé, et dis à Loulou qu'il mette sa blouse des dimanches , il vient avec nous.

.— Pourquoi faire, mon Dieu?

— Pour tenir le cheval tandis que je conduirai mon ami jusqu'au fin fond de la gare. Tu ne sera débarrassé de moi que dans ton wagon ; tu peux être tranquille, mon pauvre Miklos.

Miklos était tout entier à ses rêves. Il buvait goutte à goutte la savoureuse liqueur, il poussait bouffée à bouffée l'odoraute fumée.

Charles roula une cigarette et attaqua sa tasse.

Un observateur qui aurait vu ces deux hommes, aurait pu faire un parallèle de leur caractère à la manière dont chacun d'eux accomplissait la même action.

Miklos était le rêveur d'Orient, habitué à voir dans^la fumée toutes les apparitions magiques qu'Aladin doit à sa lampe d'or.

Gharlesétait le Gaulois, bon, mais légèrement railleur, qui ne voit dans les choses que ce qu'elles contiennent, et . pour qui la fumée est de la fumée, c'est-à-dire le panache de toutes les espérances humaines.

Les tasses vidées, la pipe éteinte, la cigarette consumée, Miklos poussa un soupir, se leva, tendit la main â Charles et, sans rien dire, rouvrit la porte du corridor, -entra dans sa chambre et en sortit un instant après avec sa valise à la main,

L'heure arrivait, en effet.

Charles jeta son bras autour du cou de son ami et suivit le corridor jusqu'à la porte de la cuisiue.

— Adieu, excellents serviteurs d'un bon maître! djt Miklôs. Aimez-le comme il mérite d'être aimé; rendezle heureux, et qu'à son tour il vous rende heureux, sous ce toit tranquille où j'aurais mieux fait de grandir avec lui. Adieu, bonne et hospitalière maison, que j'ai quittée une fois avec l'espérance de te revoir, et que je quitte aujourd'hui, certain de ne te revoir plusl...

Et M klôs sembla, d'un seul regard, vouloir tout em- .

MADAME BENOIT i 2 i

brasser : maître, serviteurs, maison, pour tout emporter avec lui dans son souvenir. ; 1

Humbert regarda son maître, et comme elle vit deux grosses larmes couler le long de ses joues, elle éclata en sanglots sans savoir pourquoi elle pleurait, mais comprenant bien que le prince venait de dire une chose trèstendre.

On monta dans le tilbury. Loulou se jucha sur un des brancards, et Amidon, excité à la fois par la voix de Charles et par ces légers coups de fouet qui trahissaient un maître plus qu'indulgent, prit au petit trot la route de Chavenon.

Les deux amis n'échangèrent pas une seule parole pendant la route. Arrivés à Chavenon, Miklôs avait juste le temps de prendre son billet.

A peine Charles fut-il en vue, que tout le personnel de la gare s'empressa autour de lui. On croyait que c'était lui qui partait, et chacun lui faisait ses offres de service.

Miklôs alla au guichet, prit un coupé pour lui seul, et, conduit par le vicomte qui connaissait les détours de la gare comme Osmin ceux du sérail, il se trouva immédiatement sur la voie ferrée.

Au bout de quelques minutes, on vit apparaître la locomotive s'annonçant par ses coups de sifflet et ses crachements de fumée.

Le train s'arrêta juste devant les deux amis. Lecrieur répéta trois ou quatre fois le nom de Chavenon, le chef

de train, après avoir pris connaissance du billet de Miklùs, ouvrit en saluant le coupé, et accrocha à la poignée l'étiquette : Réservé.

Les deux jeunes gens se jetèrent une dernière fois dans les bras l ; un de l'autre, quelques sanglots étouffés de Miklôs se mêlèrent aux soupirs de Charles, puis, comme s'il eût rougi de sa faiblesse, le jeune magyar monta dans le wagon, tira la portière après lui, cria deux fois adieu au vicomte, se jeta violemment en arrière et cacha son visage dans ses mains.

Le train partit, tout frissonnant, emportant le prince Illyéshâzy et laissant Charles suivre des yeux le wagon aussi longtemps qu'il put le voir.

Quand le train eut disparu, le vicomte, sans se donner la peine de repasser par les endroits autorisés, enjamba par dessus les barres de fer, sauta de l'autre côté des tables où Ton dépose les bagages, puis, remontant dans son tilbury :

— Allons, dit-il tout haut sans savoir à qui il s'adressait, à Ninerolles I

Et il ajouta à demi- voix :

— Il faut, ma parole d'honneur, qu'il ait le diable a corps!

MADAME BENOI.T

En arrivant à Nineroiles, Charles laissa le soin à Loulou de dételer Amidon et de le conduire à récurie, puis il entra au domaine par la porte du potager, ce qui lui permit de voir du premier coup, à travers la porté de la cuisine, toute la domesticité, depuis Agnelette jusqu'à la mère Thurlaine, depuis Humbert jusqu'au métayer,. • réunis en conseil. En dehors du cercle formé par eux, Stop, assis sur son derrière, écoutait gravement.

Il était question des mérites du seigneur Miklôs, prince Illyéshâzy,qui, nous devons Pavouer, n'étaient pas reconnus à l'unanimité. Agnelette, seule, soutenait qu'il n'y avait pas dans tout le canton un aussi bel homme que lui, et même qu'elle lui donnait la préférence sur le saint Michel de l'église de Vieure. La mère Thurlaine n'avait pas d'opinion, et elle basait cette absence d'opinion sur ce qu'elle ne l'avait pas vu; mais d'après ce que les autres disaient, elle le jugeait digne de tout son intérêt; Gilbert, lui, était en admiration sur la façon dont il se connaissait en chevaux. Sans l'avoir vu marcher et sans avoir regardé ses dents, il lui avait dit que son bidet devait avoir de quatorze à quinze ans, et marcher l'amble. H avait même avancé ce fait, qui n'était connu que de Gilbert, qu'avant de lui appartenir, il avait ap-

partenu à un curé.Humbert était un juge prévenu, quoiqu'elle se gardât bien de parler du grief qui s'agitait au fond de son cœur. Miklos n'avait pas soupé ; le malin il avait à peine déjeuné ; avant de partir, au lieu de manger une bonne tranche de roastbeef, il avait avalé, sans savoir même ce qu'il faisait, une tasse de café turc. Et ceci se résumait par ces mots d'Humbert : Tout prince 4 qu'il est, il aurait bien mieux fait de ne pas nous déranger.

''Charles apparut au milieu de l'assemblée comme le Deus ex machina.

' — Ah 1 dit Humbert en l'apercevant, j'espère que Monsieur ne va pas faire comme lui, et qu'il va manger.

— Qui est-ce donc qui n'a' pas mangé, ici, Humbert ?

— Pardié, votre prince I En voilà des estomacs I... C'est pas étonnant, il avait une taille de fillette dans sa... Comment appelez-vous ça? Dans sa redingote à poil enfin ! Aussi, il vous est pâle ! C'est pas comme vous, mon petit maître. Là, en vérité, depuis que vous êtes à Ninerolles, voyez- vous, que vous respirez ce bon air et que vous^ mangez de ma cuisine tous les jours, vous n'êtes plus reconnaissable.

— Si vous aviez fréquenté le grand monde, Humbert, au lieu de faire la cuisine d'un gentilhomme campagnard comme moi, vous sauriez que dans le grand monde on mange très-peu, et qu'il y a même des maîtresses de

maison qui ne mangent pas du tout et qui n'ôtent pas leurs gants pour dîner.

— Oh ! monsieur, et comment font-elles pour vivre?

— Elles cherchent querelle à leur mari, et elles mettent leurs enfants en pénitence, ça les nourrit. Il en résulte que, dans le grand monde, toujours on a la taille fine et le teint pâle. Or, mon ami est le type de ce qu'il y a de plus beau en gens du monde, en grand seigneur et en prince. Ceci posé, que l'on ne parle plus de lui que pour dire entièrement comme moi. Je mangerai volontiers d'ici à une heure, quoique je sois fort triste, vous entendez, Humbert. Quand je suis triste, ça me creuse- Je demande qu'on me fasse du feu dans ma chambre et qu'on m'y laisse bien tranquille, jusqu'à ce qu'on vienne me dire : Monsieur est servi.

Quelle drôle de chose que la différence des caractères, continua Charles en s'acheminant vers sa chambre. Nous sommes du même âge, Miklôs et moi, nous sommes de *amême taille, nous étions autrefois exactement de la même force; il est vrai qu'il a les yeux noirs et que je les ai bleus, qu'il a le teint pâle et que je l'ai vermeil moi, qu'il a les cheveux blonds et que je les ai châtains. Au fait, cela peut bien influer sur le caractère. Humbert ! j'ai demandé du feu.

— Voilà, Monsieur, voilà, répondit Humbert de la chambre voisine. Pour ne pas aller jusqu'au bûcher, je prends le bois qui avait été déposé dans la chambre de monsieur votre prince ? Mon petit maître, vous ne savez

pas, votre prince, il a oublié sa bourse sur la cheminée.

— Gomment, sa bourse?

— Ma foi ! oui.

Et Humbert, laissant tomber de son tablier le bois qu'elle avait amassé et qui retentit sur le parquet en faisant un vacarme épouvantable, entra dans la chambre du vicomte, tenant à la main une petite bourse très-élérgante brodée aux armes des IUyéshâzy.

Charles prit la bourse par les cordons, la fit tourner devant ses yeux avec un certain sentiment de tristesse* et, l'ouvrant, il en tira un papier sur lequel étaient écrits ces mots :

« Pour madame Humbert, qui fait de si bon chocolat, de si bon café turc, et que je charge de la distribution de cepetitsouvenir. La bourse, brodée parma'sœur, appartient à mon ami Charles. »

— Que veut dire cela? demanda Humbert. Vous disiez qu'il n'avait pas dormi. Est-ce qu'il aurait passé la nuit à faire son testament?

— Non, Humbert, mais il a voulu que vous ayez tous bonne mémoire des quelques heures qu'il a passées ici* et tu vois qu'il ne m'a pas plus oublié que les autres.

— Il a donc une sœur, ce prince, Monsieur?

— Oui, Humbert, et une bien jolie sœur même, je te jure.

— Eh bien , mais , pourquoi ne Tépousez-vous pas, monsieur?

— Pour trois raisons, Humbert : Elle est trop jolie, elle est trop riche, elle est trop noble pour moi.

— Ah ! par exemple ! D'abord, une femme n'est jamais trop jolie. Trop riche. Qu'est-ce qu'elle a donc, cette demoiselle? Quand elle aurait cinquante mille livres de rentes, vous en avez trente-cinq, vousl — Trop noble; allons donc ! — D'abord, vous avez trois bêtes dans vos armes, et il n'en a qu'une, lui. — Vous voyez donc que, sous tous les rapports, c'est elle qui ferait un joli mariage. — Comment s'appelle-t-elle, cette princesse?

— Iîka, dit Charles.

— Ilka, Iîka, qu'est-ce que cela veut dire, Jésus? — C'est un nom de païenne, ça...

— Humbert, cela veut dire Hélène. Mais il me semble que tu n'es guère pressée de voir ce que contient la bourse, quoique tu sois légataire universelle.

Charles renversa la bourse sur la table ; elle renfermait cinq cents francs.

— Ah!.... par exemple I dit Humbert, il ne sait donc pas vivre, votre prince ? — Quand vos amis viennent ici à la chasse, Dieu merci, ils mangent et ils boivent, vos amis, il n'y a rien à leur dire, à eux, ils couchent dans leur lit, et jamais ils ne laissent que dix francs chacun,

— Que veux-tu? Humbert. Il faut prendre les princes comme ils sont. Celui-là a été mal élevé, c'est un malheur. Mais comme tu es chargée de la distribution des legs, il faut obéir au testateur.

— Nous allons d'abord mettre trois cènts francs pour toi, Humbert.

— Mais, Monsieur, je n'oserai jamais dire cela à Joseph. Qu'est-ce qu'il penserait?

— Tu ne diras rien à Joseph, et tu achèteras quinze francs de rentes sur le grand-livre.— Mettons cinquante francs pour la mère Thurlaine; — cinquante francs pour Gilbert; — cinquante francs pour Agnèle et cinquante francs pour Loulou. — Il me semble que ça fait juste le compte, n'est-ce pas, Humbert!

— Oui, Monsieur; — mais, bon Dieu! qu'est-ce qu'ils vont dire tous? Qu'est-ce qu'ils vont faire de ça? — La mère Thurlaine fera dire des messes pour l'ânje de son mari. — Gilbert les boira. — Agnèle les mettra aux pieds de sa bonne dame et les regardera tous les jours sans y toucher. — Loulou, qui a ses poches trouées, me les donnera h garder de peur de les perdre.

— Allons, allons, va faire des heureux, Humbert! — Va faire des heureux ! . . .

— Mais le feu de Monsieur? •

— Je vais le faire moi-même.

— Ah ! bien, Monsieur; alors, si Monsieur permet... je lui demande pardon, mais je suis curieuse....

— Va, Humbert, va !

Et Humbert s'élança dans le corridor, tandis que Charles portait à ses lèvres la petite bourse d'Ilka.

— C'est drôle, dit-il, comme les femmes pensent tout de suite au mariage. Je n'ai pas plus tôt dit que

Mikl6s avait une sœur, que voilà Humbert qui arrange un mariage , auquel , moi , sans en rien dire à personne, j'ai plus d'une fois songé. Je suis sûr que le bon Miklôs y a songé aussi, témoin cette bourse qu'il me laisse en partant. Humbert avait raison : cette insomnie, ce papier qu'il écrivait, tout cela ressemble à un testament. Il y a un gros bon sens dans ces gens du peuple, qui est incroyable.

Et Charles mit la bourse dans son gilet, comme on met une chose précieuse sur son cœur. Et il s'en alla tout pensif, chercher, pour faire son feu luimême, comme il l'avait dit à Humbert, le bois qu'elle avait laissé tomber dans la chambre de Miklôs.

Mais, en entrant dans cette chambre, tous ces souvenirs de la veille, de la nuit, du matin, vinrent à son esprit. C'était là que Miklôs avait prié, avait gémi, avait pleuré! c'était là, qu'il avait écrit. A qui?.... probablement à cette femme dont le nom lui échappait à travers ses sanglots,

Par un mouvement machinal, il chercha autour de lui, comme s'il espérait trouver quelque trace visible du secret poignant qui avait donné de telles idées religieuses à Miklôs, qu'une ou deux fois la pensée lui était venue que son ami pourrait bien finir comme M. de Rancé ou comme le P. Lacordaire.

En ce moment, un papier déchiré par la moitié, et sur îéqûel il lui sembla voir des traces d'écriture, frappa son r^ard.Il le ramassa vivement, mais son énotion fut

telle, que tout en reconnaissant l'écriture de son ami, il lui fut d'abord impossible de lire.

Voici ce que contenait le fragment que tenait Charles.

« Maryam ,

» Lorsque vous m'avez quitté à Marseille, vous m'avez

» tant votre parole puissante a eu d'empire

» moi. Mais, maintenant que vous êtes

» moi, séparée de moi par votre volonté,

» attirez à vous, toute cette partie de

» qui me faisait fort; de sorte

» voilà trois jours, après vous avoir

» . . plus faible, plus désespéré, plus désireux de la mort.

» spérais que la vue d'un ami que

» aurait une heureuse influence

» au contraire cette vue n'a servi qu'à

» sentiment existe qui fait que la

)> ou qui fait la mort et que ce

» l'amour! — Vous m'avez tellement

» convaincu qu'il existe une autre vie, que mourir

» moi n'est qu'aller le premier au rendez-vous

» de l'éternité; ne m'en veuillez donc point si vous

» à coup par ces voix qui passent la nuit dans

» disant : Miklos est mort ! Miklôs va mourir I

Ce fragment de lettre n'était point fait pour calmer les terreurs du vicomte ; ce qu'il avait vu, ce qu'il avait entendu, ces cris de désespoir, ces gestes de fou, tout lui revenait à l'esprit et semblait si bien s'appliquer à cette lettre, que l'on pouvait croire, comme le disait Humbert, que c'était son testament qu'il avait écrit dans cette chambre. Cette lettre était d'un homme foudroyé à qui la bouche même dont il attend son salut avait ôté toute espérance. Ce rendez-vous dans l'éternité, ces lugubres mots : Miklàs est mort, Miklos va mourir ! restés parfaitement intacts sur ce papier déchiré, laissaient deviner tout ce que pouvait ajouter à ces menaces la partie absente. Charles s'assit à la table où s'était assis Miklôs ; il posa le fragment sur une page intacte et essaya de recomposer ces commencements de phrases dont il ne lui était permis de lire que la fin. Mais il se faisait un tel tourbillonnement dans son esprit, une voix répétait si incessamment à son oreille, ces mots : Mort, Eternité, Amour f qu'il lui était impossible de rien trouver qui eût un sens adaptable aux capricieuses dentelures du papier. Charles passa près d'une heure à ce travail obstiné, mais inutile, et ne fut tiré, nous ne dirons pas de sa préoccupation, car la préoccupation resta tout entière, mais de son fiévreu^ silence, que par la voix d Humbert qui, ne l'ayant pas trouvé dans sa chambre, le poursuivait dans celle de Miklos, en lui disant :

— Monsieur le vicomte est servi !

Charles entendit des mots qu'il ne comprit pas, re-

connut la voix d'Humbert, et se retourna en disant avec impatience :

— Voyons ^ que me veux-tu encore ?

— Jésus î — Ce que je vous veux encore? — Je veux que vous diniez, il me semble que c'est l'heure?

Puis, tout à coup, s'apercevant à la pâleur de son maître, à son air effaré, au bouleversement de ses traits, qu'il devait s'être passé quelque chose d'extraordinaire.

— Ah! j'en demande pardon à Monsieur, dit-elle; mais, mon Dieu, qu'y a-t-il donc?

— Il y a, Humbert, il y a qu'il faut le rejoindre à tout prix ; il y a qu'il faut que je l'empêche de se tuer, car il se tuerait, l'imbécile !

— Qui donc, Monsieur? qui donc?

— Nous partons demain matin, que tout soit prêt. Humbert laissa tomber ses bras et dit :

— Nous partons demain matin? cher Monsieur I... Nous quittons Ninerolles? C'était pas la peine d'y venir alors !

— Pas de raisons, Humbert, pas de raisons ! Demain, à six heures du matin, soyez prête, je vous emmène, et .vite, une dépêche à votre mari, pour lui dire que j'arrive. Si le cheval n'était pas en état, qu'on en ait un autre, loué ou acheté. Que la voiture soit prête et qu'il n'y manque rien.

Ah 1 c'est vrai, tu ne pourras écrire tout cela toi-même, ma pauvre Humbert, attends, attends.

Charles déchira trois dépêches avant d'en faire une qui

eût le sens commun, quoique la rédaction ne fût pas bien difficile.

Puis au moment de lui donner la dépêche :

— Mais, j'y pense, dit-il, peut-être y a-t-il encore moyen de partir ce soir.

— Ah ! quant à ça, Monsieur, je supplie Monsieur de ne pas l'exiger. C'est tout au plus si, avec la nuit devant moi, j'y arriverai ! Je ne dormirai pas une heure, Monsieur, j'en ai pour jusqu'à demain matin à faire les paquets...

— Bon, dit Charles, j'ai tout en double à Paris, vous le savez, et nous entrons en hiver.

— Mais, Monsieur, mon linge! mais, Monsieur mon argenterie! mais, Monsieur mes confitures! mais, Monsieur, mes conserves! mais, Monsieur, mes cornichons !... dit Humbert gémissante... Je ne peux pas leur laisser tout ça î Ce n'est pas qu'ils ne le mangeraient pas bien tout de même, Monsieur, mais ils ne l'apprécieraient pas ! Il faut des bouches fines pour tout ça, ou c'est perdu!...

— C'est bien ! c'est bien, Humbert, lui cria Charles, tu me rejoindras demain.

— Comment ça? comment ça? mon cher petit

maître! s'écria-t-elle larmoyante... Oùçà, vous rejoindrai-je? où çà? mon Dieu ! mon Dieu !...

— A Paris, rue de la Ferme, chez nous, donc! Où

est mon chapeau?... où est mon chapeau, voyons?

Et Charles qui, comme il l'avait dit, avait tout en

double à Paris, pour ne pas perdre de temps à chercher son chapeau, prit sa casquette de chasse et sortit en criant :

— Allons, Loulou, allons, Gilbert, Amidon au tilbury tout de suite, pas une minute à perdre I

— Ahl Monsieur I le pauvre Amidon, s'écria Humsbert.... vous allez le tuer!

— Je crois bien! il aura fait trois lieues troisquarts, dans sa journée! En voilà une campagne t Allons ! allons !

Loulou était déjà parti comme un trait pour obéir à son maître.

Amidon, qui savait qu'il n'y avait pas grand'chose à craindre, ne faisait jamais le récalcitrant lorsqu'il s'agissait de l'atteler, et il en était arrivé, au contraire, à regarder comme ses moments de récréation ceux où on le mettait à la voiture. Il se laissa donc faire avec sa docilité naturelle, de sorte qu'en cinq minutes la voiture se trouva prête, Charles dedans, sa couverture de voyage sur ses genoux, et, comme Loulou ne montait pas aussi rapidement qu'il le voulait, i! le prit, sans rien dire, par le collet de sa blouse et le transporta par- dessus la roue à côté de lui.

Quant à Amidon, enveloppé par un de ces vigoureux coups de fouet dont il avait perdu depuis longtemps l'habitude, il comprit qu'à cette haure il s'agissait d'une course sérieuse et, tout en soufflant, toussant, renâclant, il déploya ses jambes avec une vigueur dont il se serait

cru lui-même incapable. Charles fit entendre une espèce de sifflement, moitié compliment, moitié menace, qui indiqua au pauvre animal qu'hélas, c'était sur cette allure-là qu'il fallait continuer. Amidon, ce qui ne lui était amais arrivé, même aux jours de sa jeunesse, fit le chemin de Ninerolies à Chavenon en vingt-sept minutes. Un si beau dévouement ne fut pas récompensé; depuis trois miniites le train était parti.

Charles fit entendre un tel juron, que Loulou en sauta du tilbury et qu'Amidon en tomba sur ses genoux.

11 n'y avait pas moyen de rattraper le chemin de fer, surtout avec Amidon ; aussi Charles en prit son parti, et comme rien ne le pressait de revenir à Ninerolies, ne pouvant plus partir que le lendemain matin, il laissa Amidon faire à sa guise, et Amidon, libre de choisir l'allure qui lui convenait, choisit le pas.

Quant à Loulou, on avait eu toutes les peines du monde à le retrouver, il s'était blotti sous la voiture.

Le vicomte revint à Ninerolies à huit heures et demie, se coucha sans souper, sans dire une parole ; se leva le lendemain à cinq heures du matin, et arriva au chemin de fer une heure avant le départ.

Humbert avait beaucoup pleuré ; mais, comme toujours, Humbert s'était trouvée prête au moment où il fallait l'être.

Seulement, elle avait, tant en-linge, en confitures, qu'en conserves et en cornichons, dix-sept colis à enregistrer et soixante francs de suppléments de bagages.

Le vicomte arriva à Paris vers deux heures de l'aprèsmidi; Joseph, prévenu par un télégramme, l'attendait à la gare avec le coupé. Humbert et ses dix-sept colis fut laissée en arrière et prit un omnibus pour elle toute seule. Charles ne fit qu'un bond de sa voiture, à son cabinet de toilette. Comme il l'avait dit, il n'eut qu'à ouvrir quelques armoires pour se retrouver un costume complet de demi-saison.

Pendant ce temps, Humbert arrivait de son côté, et elle atténuait par ses plaintes de quitter intempestivement Ninerolles, la satisfaction qu'aurait pu éprouver son mari de la revoir.

D'où il était, de son cabinet de toilette ou de sa chambre à coucher, le vicomte pouvait entendre les appréciations de la digne femme. Selon elle, la maison était menacée des plus grands malheurs! Ces malheurs étaient présagés par une espèce d'oiseau, de papillon ou de chauve-souris, elle ne savait pas très-bien lequel, qui, sous le nom de Tropos, ayant sur le dos un tête de mort et des os en croix, s'était introduit par deux fois dans la chambre à coucfier de M. le vicomte. Elle avait voulu le tuer, dans sa prévoyance des grandes catastrophes qu'il annonçait, mais, M. le vicomte, toujours trop bon, avait

pris la défense de ce monstre et avait exigé qu'il ne lu fût fait aucun mal. A peine cette vilaine bête était-elle sortie, qu'il était entré un voyageur tout vêtu de noir, avec un bonnet en poils, du poil au collet de son habit, du poil à ses manches, avec un manteau doublé de poils ; avec de beaux yeux noirs et de belles moustaches rousses, mais pâle comme le col de sa chemise. Cet individu, au lieu de manger comme aurait fait un chrétien, se reposer dans son lit et y dormir toute la nuit cet homme étrange n'avait rien voulu prendre, avait geint toute la soirée, ne s'était pas couché dans son lit, et, dès la pointe du jour, tournait tout autour du domaine comme un loup-garou, sans doute pour lui jeter un sort.

A peine était-il parti et Monsieur entré dans sa chambre, qu'il avait été pris de la même folie, et qu'il s'était mis à crier: Humbert, nous partons pour Paris ! Qu'alors elle lui avait fait toutes les observations possibles, mais que rien n'avait prévalu. D'ailleurs, Joseph savait combien monsieur était têtu quand il s'y mettait; à l'entendre, il fallait venir tout de suite, et comme il ne voulait pas attendre au lendemain, on a attelé Amidon pour la seconde fois de la journée, et on l'a fait aller toujours au galop, de Ninerolles à Chavenon, et là, quand monsieur a vu qu'il avait manqué le chemin de fer, bien certainement par la faute du sort qui avait été jeté sur la maison et qui commençait à agir, Monsieur , qui

ne jure jamais, avait blasphémé comme un cosaque et

i38 MADAME BENOIT

il avait juré comme un Prussien. Ça été si terrible qu'on ne pouvait plus rattraper Loulou, et qu'Amidon en était fourbu. Au reste, .Monsieur avait si bien reconnu son tort, qu'il n'avait pas osé reparaître devant elle, qu'il était rentré dans sa chambre sans rien dire, qu'il n'avait ni dîné, ni soupé, qu'il s'était couché comme un vrai hibou, et que le matin il était au chemin de fer une heure plus tôt fqu'il ne fallait. Quant à elle, se sacrifiant comme toujours, elle n'avait pas dormi une minute bien entendu et avait emballé toutes les provisions. Que, d'après ce qu'elle avait entendu dire à Monsieur, Joseph pouvait être tranquille, son tour allait venir.

En effet, à ce moment-là, on entendit la voix du vicomte qui criait :

— Êtes-vous prêt, Joseph?

— Tu l'entends , dit Humbert , il va sortir encore comme ça sans rien prendre, et Dieu sait à quelle heure il rentrera.

Joseph était prêt. Beaucoup moins familier que sa femme, qui avait été élevée par la mère du vicomte, et qui depuis vingt ans était dans la maison, tandis que lui n'y était que depuis son mariage avec elle, Joseph répondit respectueusement» que le coupé attendait Monsieur ; et sur cette observation du vicomte, qu'il était défendu de aisser les chevaux aux portes de la rue sans quelqu'un pour les garder, Joseph lui dit que le cheval

et le coupé étaient dans la cour et que la porte de la rue était fermée.

Charles ne répondit qu'en jetant cette adresse :

— Hôtel Mirabeau !

Il n'y avait qu'un pas de la rue de la Ferme-des- Mathurins à l'hôtel Mirabeau, et Joseph ne vit rien de bien effrayant dans ce premier ordre ; il pensa que, comme toujours, sa femme avait vu l'avenir à travers le télescope de son imagination.

Cinq minutes après l'ordre donné, la voiture s'arrêtait à la porte de l'hôtel Mirabeau, le vicomte sautait du coupé sans attendre qu'on vînt lui en ouvrir la portière, et courant au secrétariat de l'hôtel...

— C'est ici, n'est-ce pas, monsieur, dit-il, qu'a l'habitude de descendre le prince Miklôs IHyéshàzy, lorsqu'il vient à Paris?

— Oui, Monsieur, il est arrivé cette nuit.

— Faites-moi vite conduire à sa chambre.

— ' Mais, Monsieur, il est déjà reparti.

— Comment, reparti ?

— Oui, Monsieur.

— Il n'a pas pris de voiture chez vous?

— Si, Monsieur.

— Puis-je parler au cocher qui l'a conduit?

— On va s'informer, Monsieur.

On s'informa, le cocher qui avait conduit Miklôs était reparti pour toute la journée, avec une famille anglaise, pour Versailles.

Charles fut sur le point de laisser échapper un second juron qui eût fait pendant à celui de Chavenon, mais il réfléchit qu'il était dans la capitale du monde civilisé et il se tut. Il est vrai qu'en même temps une idée lui venait, c'était d'aller s'informer à l'ambassade d'Autriche si on n'avait pas vu son ami. En conséquence, il remonta en voiture en criant à Joseph :

— Ambassade d'Autriche î

— Où Monsieur prend-il l'ambassade d'Autriche ? demanda Joseph, je n'y suis jamais été.

— 101, rue de Grenelle-Saint-Germain, va !

La course n'était pas encore trop forte, et comme il n'y avait rien à dire, Joseph ne dit rien.

La voiture s'arrêta au bout de quelques minutes à l'ambassade d'Autriche.

Si pressé que fût Charles de descendre, un valet de pied, poudré à blanc, avait ouvert la portière avant qu'il n'eût porté la main au ressort.

— M. Adalbert de Péchy est-il à l'ambassade? Je voudrais lui dire deux mots.

— Oui, Monsieur, il est dans son appartement.

— Et son appartement.

— Au premier, la troisième porte à gauche, dit le domestique en l'introduisant dans le vestibule.

Charles escalada l'étage et frappa à la porte indiquée.

. — Entrez, dit une voix à l'intérieur.

Le vicomte ouvrit la porte e| trouva M. de Péchy tra-.

vaillant. Les deux jeunes gens se connaissaient un peu pour s'être rencontrés l'hiver dans les salons.

— Mille pardons de vous déranger, Monsieur, dit Charles, mais je suis à la recherche d'un de mes bons amis que vous connaissez, qui mé donne de sérieuses inquiétudes. Avez-vous vu, s'il vous plaît, le prince Miklôs Illyéshâzy?

— Comment ! s'écria M. de Péchy, il est à Paris?

— C'est-à-dire que je crois qu'il n'y est déjà plus. Il y est arrivé ce matin, et il a disparu comme un éclair. Maintenant, il faut que je le retrouve, mort ou vif! Vou3 ne savez pas où il est? vous ne vous doutez pas où il peut être?...

— Pas le moins du monde.

— Eh bien ! excusez-moi de vous avoir dérangé.

— Attendez donc, fit le jeune Hongrois , mais j'y pense...

— Une idée?

— Oui. La seule personne qui puisse vous donner de ses nouvelles à Paris, ce serait le comte Edmond Zichy ; il n'y sera certainement pas venu sans l'avoir vu.

— Où demeure-t-il?

— 3, rue des Saints-Pères.

— Cent fois merci, Monsieur, j'y cours.

Et Charles, s'élançant hors de la chambre, bondit par les degrés de l'escalier et se trouva dans sa voiture.

— Rue des Saints-Pères, n° 3, cria-t-il à Joseph, et Lstement!

— Voilà que ça commence, murmura celui-ci.

En un instant, on ftit rue des Saints-Pères. - Le comte Edmond Zichy sortait à cheval.

Charles sauta à la bride du cheval du comte, qui le connaissait de vue, en lui disant :

— Miklôs? avez-vous vu Miklôs?

— Pardon, Monsieur, dit le comte Zichy en saluant avec la plus grande politesse, mais presque tout le monde s'appelle Miklôs en Hongrie.

— Il s'agit, Monsieur, du prince Miklôs Illyéshâzy. J'ai des motifs d'être de la plus grande inquiétude sur son compte. Pouvez-vous m'en donner des nouvelles?

— Indirectes, monsieur, car il ne m'a pas fait l'honneur de passer chez moi, et c'est par un tiers que je sais qu'il était à Paris ce matin. J'ai rencontré par hasard le P. Félix, du commissariat de Terre-Sainte, chez lequel il est allé en descendant du chemin de fer.

— Monsieur le comte, je vous suis bien obligé, dit Charles en lâchant la bride du cheval et en sautant dans sa voiture.

— Commissariat de Terre-Sainte ! cria-t-il à Joseph. Mais celui-ci ne bougea pas.

— Pardon, monsieur, dit-il, qu'est-ce que ce commissariat? un...

— Rue de Vaugirard?

— Le numéro, monsieur?

— Je t'arrêterai.

— C'est qu'elle est longue, la rue de Vaugirard, répondit Joseph.

— Va toujours!

— Je demande pardon à Monsieur. Est-ce au commencement, au milieu, ou à la fin?

— A la fin, près du boulevard Montparnasse.

— Merci, monsieur.

Joseph poussa un soupir et aiguillonna son cheva d'un coup de fouet.

Un quart d'heure après, on s'arrêtait au n° 150, quel le vicomte s'était rappelé pendant ce temps.

Ici, pas de domestique poudré .pour ouvrir, pas de cheval à arrêter par la bride, mais la froide et austère entrée d'un couvent.

Le vicomte sonrta peut-être un peu plus violemment qu'il n'eût convenu à la porte de la sainte retraite, mais personne ne vint, malgré cette inconvenance. Il s'aperçut alors que la porte était poussée et non fermée. Il l'ouvrit, et se trouva sous une espèce de porche ayant à gauche un petit parloir dans lequel il se garda bien d'entrer, à droite, une porte au-dessus de laquelle il lut ce mot: Communauté, et, devant lui, une grille entr'ouverte sur un jardin dont l'ombre des arbres tremblait sur la muraille, aux derniers rayons du soleil couchant.

Il entra dans le jardin.

Là, il vit venir à lui un jeune frère convers, la tête

coiffée de son capuchon, qui, après l'avoir salué jusqu'à terre, les mains croisées sur sa poitrine, lui demanda s'il venait pour se confesser ou pour la bénédiction.

— Je n'ai rien contre la bénédiction. Je n'en dirai pas autant de la confession, mon garçon, répondit Charles, mais c'est seulement au P. Félix que je voudrais parler.

— Ce n'est pas possible dans ce moment, Monsieur répondit le jeune frère, il la donne.

— Quoi?

-r- La bénédiction.

— Eh bien l avant qu'il ne la donne, est-ce que je ne pourrais pas lui parler?

— Impossible, Monsieur, on dit l'office.

— Mais si ce n'est pas lui qui cïit l'office, qu'est-ce qui l'empêche de venir?

— Oh! Monsieur, fit le petit frère scandalisé, la Sainte Règle, donc !

— Ah!... ah!... dit Charles, alors, pour voir le P. Félix, il faut que j'attende ?

— D'abord. Monsieur, que l'office soit dit.

— Ensuite ?

— Que les Enfants de Marie se soient réunis.

— Ensuite?

— Que la bénédiction soit donnée.

— Et le P. Félix, sera-t-iî libre, enfin? ■

— C'est probable, monsieur, à moins qu'il n'ait quelqu'un à son confessionnal.

— Mais que vais-je faire en attendant? demanda Charles.

— Si monsieur veut profiter de la bénédiction, reprit le frère, elle commencera à cinq heures.

Charles tira sa montre, il était quatre heures et quart.

— Sacrebleu! dit-il, mais vous allez donc me faire attendre une heure?

Le petit frère baissa précipitamment son capuchon jusque sur sa poitrine.

— Monsieur est libre de faire d'ici-là ce qu'il voudra, dit-il, et il se sauva.

Le vicomte avait grande envie de le rappeler, mais il comprit les difficultés d'une conversation suivie, dans l'état d'esprit où il était, avec un néophyte aussi calme et aussi édifié que celui qui venait d'apparaître à ses yeux. Il se contenta de suivre du regard le moinillon et d'écouter le murmure des voix qui psalmodiaient l'office. Pendant quelques instants, ce bruit insolite occupa l'imagination de Charles. Il se demanda, lui qui était peu familier avec les usages monastiques, ce que voulait dire ce murmure inintelligible pour lui. Mais enfin il songea que ce qui était inintelligible à l'homme, même le plus intelligent, était entendu de Celui à qui l'homme s'adressait, et de même qu'il s'était dit souvent, en écoutant Palouette qui s'élève verticalement en chantant,

jusqu'à ce que la voix lui manque : Que peut dire l'alouette et qu'il s'était répondu : Elle prie... il pensa que ces religieux qui chantaient sans quitter la terre et sans que leur voix eût le charme, du moins pour lui, de celle de l'oiseau matinal, ils priaient aussi, et, comme l'alouette, étaient entendus de Celui auquel ils s'adressaient.

11 écouta machinalement cette monotone psalmodie, essayamt de s'unir à elle; mais ne trouvant point de mots pour en suivre le rhythme, il se contenta, à défaut de paroles, d'écouter ce chant mélancolique qui, au reste, s'harmoniait assez avec la disposition de son esprit.

De temps en temps, dans un mouvement d'impatience, il abattait du jonc flexible à pomme d'agathe qu'il tenait à la main, la tête majestueuse d'un soleil dont les pépins s'éparpillaient en tombant sur le sol, ou d'un coup de pied il faisait sauter à dix mètres de hauteur un chou pommé qui allait en roulant s'effeuiller au milieu de l'allée sablée. Alors la honte du dégât qu'il faisait s'emparait de lui, il allait ramasser les débris de son chou et les jetait chez le voisin.

Enfin les chants cessèrent.

A son grand étonnemeht, une procession de femmes, portant toutes des cordons blancs ou bleus en sautoir se rejoignant sur la poitrine pour suspendre une médaille de l'Immaculée Conception, sortirent d'un endroit spécial qu'on appelle la Salle des enfants de Marie. Cette

petite troupe, les mains jointes, le nez sur la pointe des doigts, sans lever les yeux, sans regarder ni à droite ni à gauche, entra dans la chapelle.

— Quand je pense, dit Charles en haussant les épaules à diverses reprises, que si je voulais déranger dans ce moment un de ces moines pour un homme qui se noie, il n'en dirait pas une parole plus vite et n'en ferait pas un pas plus rapide. C'est une belle chose que le quiétisme de M. Molinos pratiqué par madame Guyon et adopté par l'évêque de Cambray. Mais, sacristi ! quand on est pressé, je préfère une autre hérésie, car ce doit être celle-là qu'a censurée Bossuet, et il avait bien raison de la censurer. Enfin !

Alors il entendit les voix flûtées des jeunes filles mêlées aux voix aigres des vieilles femmes, qui entonnaient le Salve Regina, 11 se rappela les jours de son enfance où, conduit par sa mère à la Madeleine, il entendait pendant le mois de mai. dans l'église toute parfumée de fleurs, tout embaumée d'encens, les voix les plus suaves de l'Opéra, chantant ces poétiques antiennes qui semblent presque dignes de la Vierge, à laquelle elles sont adressées. Quoique la comparaison ne fût pas au profit des voix des jeunes filles et des vieilles femmes, ce souvenir-là lui fit écouter plus patiemment jusqu'aux dernières notes de l'hymne sainte, ainsi que toute la cérémonie des Enfants de Marie qui venait à la suite du Salve Regina. Peu à peu, il s'était laissé gagner à cette douce tristesse qu'inspirent les chants d'église, qui au

moins substituent la mélancolie au désespoir quand ils ne peuvent pas donner le repos.

Enfin la cloche extérieure du couvent tinta la bénédiction, appelant les fidèles au salut,

Quelques personnes étrangères se rendirent à cet appel et traversèrent le petit jardin.

Quant à Charles, il était encore assez initié aux mystères de l'Église pour savoir que cette cloche annonçait la bénédiction tant attendue par lui, et que le Tantum ergo chanté, les psaumes dits par l'officiant, le tintement de la sonnette de l'enfant de chœur allait succéder à la cloche.

Ce son se fit entendre, annonçant que le prêtre levait le Saint-Sacrement, et s'il ne plia pas les genoux de Charles, du moins il inclina sa tête.

Le vicomte était encore courbé sous le sentiment qui était venu un peu tard, mais enfin qui était venu lui rappeler qu'il était chrétien, lorsqu'il vit toute la foule se presser de sortir de la chapelle et courir à la porte de la rue.

Pendant ce temps, le petit frère qui était venu donner des renseignements à Charles, allait et venait, cherchant parmi les groupes de religieux le P. Félix, qu'il trouva enfin, et auquel il dit qu'un monsieur qu'il lui montra du doigt voulait lui parier sans retard.

Le révérend père suivit la direction du doigt du jeune frère, et s'approcha du vicomte de ce pas mesuré particulier aux moines.

Charles alla au-devant de lui,

— Mon père, excusez-moi, lui dit-il, de venir vous troubler jusque dans votre sanctuaire. Il s'agit d'affaires graves. Vous avez eu ce matin la visite d'un de mes meilleurs amis, M. le prince Miklôs Illyéshâzy.

— Oui, répondit laconiquement le P. Félix.

— Serait-ce une indiscrétion de demander si le prince est encore à Paris?

— Je ne sais pas, monsieur. Mais veuillez, s'il vous plaît, entrer au parloir, où nous causerons plus commodément.

— Merci, merci, mon bon père, mais j'ai à peine le temps d'insister auprès de vous pour savoir où je pourrais prendre des nouvelles de mon ami.

— Je l'ignore moi-même, monsieur.

— Mais enfin, mon cher père, vous n'avez aucune trace à m'indiquer? Si je vous disais cependant qu'il s'agit de la vie ou de la mort d'un homme, peut-être rappelleriez-vous vos souvenirs.

— La seule chose que je puisse vous dire, monsieur, répondit lentement le P. Félix, c'est que le prince est venu me demander l'adresse d'une de nos Tierciaires.

— Qu'est-ce que c'est que ça, vos Tierciaires?

— Auparavant, seriez-vous assez bon de me dire, monsieur, ce que vous désirez de cette dame?

— Ah ! c'est une dame, la Tierciaire, dit Charles, peut-on avoir son adresse?

— Oui et non, monsieur. D'abord, est-ce pour la voir ou pour lui écrire?

— Pour la voir.

— Je doute que vous puissiez arriver jusqu'à elle, elle est fort malade, et déjà, lorsqu'elles se portent bien, ces dames reçoivent rarement.

— Si je sais son adresse, je ferai ce qu'il faudra pour arriver jusqu'à elle. Dans tous les cas, ne dussé-je que lui écrire, il me faudrait toujours s m adresse.

— Puisque vous me dites qu'il s'agit d'un cas grave...

— Je vous en supplie, mon père, par grâce I dit Charles impatient.

— C'est fue de la Santé, n° 25, au couvent du Sacré Cœur de Marie, madame Benoit.

— Mon père, je vous suis très-reconnaissant. Pardonnez-moi de vous avoir retenu si longtemps.

Et Charles, sans suivre aucune allée, se mit à courir à travers les plates-bandes, et disparut.

— 25, rue de la Santé! cria le vicomte en montant dans son coupé.

— Mais, dit Joseph, monsieur ne sait donc pas où c'est, rue de la Santé?

— Que je le sache ou non, c'est là que je vais. Marchez !

— Rue de la Santé, rue de la Santé?... Ça doit donner... Oui, je sais où ça donne. Allons, Zéphir... c'était

MADAME BENOIT i5i

le nom que Joseph avait donné à son cheval, rue de la Santé, mon ami.

Joseph fit cent pas et s'arrêta tout court.

— Sacristi! que faites-vous donc? dit Charles en passant la tête par la portière.

— Il faut que monsieur me permette d'allumer, dit Joseph, nous serions en contravention si je n'allumais pas, et ensuite la rue de la Santé est encore éclairée aux réverbères. C'est une rue avec son ruisseau au milieu, ce qui veut dire qu'elle n'est pas éclairée du tout et que Zéphir pourrait se couronner. Dame! monsieur, ça n'est pas Paris, ça, c'est le quartier des chiffonniers et des marchands de peaux de lapin.

— Joseph !

— C'est bien, monsieur, j'allume. Seulement, c'est comme un fait exprès, voilà trois chimiques que le vent m'éteint, Ho! ho, Zéphir, tu as bien le temps de te fatiguer, mon bonhomme. Si tu avais entendu ce qu'a dit monsieur : rue de la Santé!...

— Joseph ! !

— En voilà une d'allumée, monsieur, en voila une d'allumée, là...

Charles, s'étendant de toute sa longueur dans le coupé, se raidissant contre les parois et s'impatientant de l'impuissance de l'homme contre les petites choses, poussa un lamentable soupir.

— Ah! fit Joseph, voilà la seconde, enfin! monsieur sait que nous ne serons pas là avant vingt bonnes mi-

nutes. Est-ce bien rue de la Santé que monsieur m'a dit?

— Oui, sacrebleu! rue de la Santé, n° 25, en route! Joseph sauta sur son siège sans toucher au marchepied et lança Zéphir rue des Postes.

Vingt minutes après, comme il l'avait dit à son maître, il s'arrêta avec fracas à la porte du couvent.

— Sonnez, sonnez I

Joseph tira la sonnette avec toute la modestie et toute la réserve d'un domestique de bonne maison.

— Allons donc, plus fort que ça ! reprit le vicomte de l'intérieur de la voiture.

— Que voulez-vous? dit une voix de femme.

— Ah! monsieur, d'où me parle-t-on?

— Du vasistas, imbécile î Voyons, laisse-moi descendre, ouvre! Ma sœur, s il vous plaît?

— Monsieur, répéta la même voix avec le même calme.

— Ma sœur, ouvrez-moi bien vite, je vous prie. La porte s'ouvrit roulant sur ses gonds massifs.

— Ma sœur, je désire parler à madame Benoît ; vous avez une madame Benoît ici, n'est-ce pas ?

— Oui, monsieur, dit la sœur tourière, examinant le vicomte à la lueur de la petite lanterne qu'elle tenait à la main.

— Eh bien, ma sœur, conduisez-moi chez êllel

— Monsieur est sans doute de sa famille?

— Non, mais ça ne fait rien, j'ai besoin de lui parler; éclairez-moi, ma sœur, éclairez-moi.

— Mais, monsieur, on ne monte pas chez nos dames sans la permission de notre Mère.

— Que fait-on alors, quand on veut leur parler?

— On entre au parloir vitré.

— Alors vous allez la faire descendre, n'est-ce pas, ma belle petite sœur?

— Non, monsieur, dit-elle en souriant.

— Mais qu'allez-vous faire descendre alors!

— Notre révérende Mère.

— Mais je n'ai rien à lui dire à votre révérende Mère, puisque c'est à madame Benoît que je veux absolument parler.

— Monsieur, c'est la règle.

— Alors, dépêchez-vous, allez chercher votre Révérende.

— Oui, monsieur, je vais voir si elle n'est pas à la prière.

— Allez bien vite, ma petite sœur, allez bien vite, ma chère petite sœur, et dites-lui de venir malgré la prière ; qui fait une bonne action prie, c'est dans l'Évangile.

Malgré les instances de Charles, la religieuse s'en alla du pas dont elle était venue, prouvant par ce calme que les émotions n'arrivaient pas jusqu'à elle.

Le vicomte entra dans le parloir vitré éclairé par

une petite lanterne suspendue au plafond. Tout était

nouveau pour lui dans ce monde séraphique. Il prit

une des chaises de paille alignées au cordeau et alla

s'asseoir près du poêle, mais le poêle était sans feu et

semblait destiné à être un ventilateur plutôt qu'un calorifère.

— La drôle de maison, dit-il en regardant tout autour de lui, et dire qu'il y a pourtant des êtres humains qui vivent là-dedans. Il est vrai que ce ne sont pas des êtres comme nous, mais ça ne fait rien. Ah çà ! la charmante petite sœur ne revient pas, au bout du compte. Fichtre ! il ne fait pas chaud ici. Si elle allait m'oublier, heureusement que Joseph est à la porte, mais il est si bête qu'il serait bien capable de ne pas sonner avant une heure ou deux.

Ah !... j'entends une clef qui tourne du côté de la niche là-has. C'est notre révérende Mère, sans doute.

Et, en effet, c'était la supérieure qui s'avançait d'un pas onctueux et digne, son voile noir baissé jusqu'aux lèvres, ses mains cachées dans ses manches, droite dans les plis de son habit de serge noire. On eût pu croire à l'apparition silencieuse d'un spectre, si les os et la tête de mort de son long chapelet d'ébène n'eussent joué ensemble et cliqueté l'un contre l'autre.

La tourière éclaira la supérieure jusqu'au parloir, levant sa lanterne pour jeter un dernier regard sur ce visiteur attardé. *

Charles s'avança vers la religieuse, en s'inclinant respectueusement,

— Que désirez-vous, monsieur? demanda la révérende Mère, sans lever son voile et d'une voix veloutée.

— Ma. mère, je désirerais voir madame Benoît,

— Ah! monsieur... répondit la supérieure, y songezvous ? madame Benoît.

— Eh oui ! madame Benoît, je sais qu'elle est ici.

— Ignorez-vous donc, monsieur, que madame Benoit est fort malade ! Elle n'a pu se lever ce matin pour aller à l'office, et elle est couchée.

— Mais, ma mère, ma chère mère, dit Charles d'une voix suppliante, elle se lèvera pour moi, j'en suis sûr.

— Vous êtes son parent, monsieur?

— Moi l je ne la connais pas, je ne l'ai jamais vue.

— Mais si vous ne la connaissez pas, si vous ne l'avez jamais vue, que pouvez-vous avoir à lui dire?

— Oh ! ma mère, c'est elle qui a quelque chose à me dire, c'est elle qui a un renseignement à me donner ; allez lui dire, ma mère, que c'est le meilleur ami du prince Miklôs Illyéshâzy, qui est venu la voir ce matin et qui doit courir un grand danger.

— Affirmez-vous, monsieur, que ce danger soit réel?

— Je n'affirme rien, je vous dis que je crois, que je crains, que j'ai peur !

— Monsieur, il est impossible, sur une simple supposition, d'enfreindre la règle, il est huit heures et demie, tenez, mieux que cela, huit heures trois quarts sonnent.

s — Ma chère mère, votre horloge avance.

— Monsieur, elle marche avec le Val-de-Grâce.

— Mais enfin, ma mère, il faut pourtant que je la voie.

— Ce soir, je vous l'ai dit, monsieur, c'est impossible.

— Impossible !

— Si vous voulez venir demain ?

— A quelle heure? à six heures du matin ?

— Oh !... Non, monsieur, à neuf heures, à dix, toute la journée, madame Benoît ne sort jamais, et si elle consent à vous recevoir.

— Ainsi, vous me refusez positivement..,

; — Monsieur, la règle est là, dit-elledoucement.

— Mais enfin, s'il lui arrive malheur?

— A madame Benoît.

— Non, au prince.

— Je prierai pour qu'il n arrive malheur à personne, monsieur, et Dieu bénira mon intention.

Et, s'inclinant devant Charles, elle se retira, laissant à la sœur tourière le soin de mettre le vicomte à la porte. Celle-ci entra avec son air souriant.

— Monsieur a vu notre révérende Mère, n'est-ce pas? dit-elle,

— Pardié oui, je l'ai vue.

— Et elle a dit à monsieur ce que je lui ai dit moimême.

— En propres termes.

— La règle, monsieur, la règle.

— La règle veut que je m'en aille maintenant, ma petite sœur, voilà ce que vous voulez me dire, n'est-ce pas? Eh bien, bonsoir, et à demain matin.

— Mais pas avant neuf heures, monsieur, madame Benoît serait à la messe, et elle respecte la règle, elle.

— Oui, oui, la règle, je sais, dit Charles, et je vous réponds bien que je ne l'oublierai pas !... S... ! ! !

— Où allons-nous, monsieur? demanda Joseph au vicomte, qui était remonté en voiture sans quitter des yeux la porte du couvent et sans lui donner des ordres.

— Chez nous, mille millions de... Oh! mais non, je ne veux pas jurer, ça me porterait malheur pour demain.

Le lendemain, à neuf heures précises du matin, le coupé de Charles s'arrêtait devant la porte du couvent du Sacré-Cœur de Marie. Cette fois, il ne fit pas sonner par Joseph,, et, tirant la sonnette d'une main et sa montre de l'autre, il la mit devant les yeux de la sœur tourière, poussa le ressort de la répétition, et la montre Réveillant, son timbre argentin spnna neuf coups.

— Sur le Val-de-Grâce, ma sœur, dit Charles.

— Oh ! je vous reconnais bien, monsieur, dit la sœur, c'est vous qui êtes venu hier et à qui on a dit de revenir ce matin à neuf heures.

— Eh bien ! me voilà. Pourrai-je voir madame Benoit ce matin ?

— Je ne sais pas, monsieur, mais je vais aller le demander à notre mère.

i 58 MADAME BENOIT

— Oh ! votre mère, votre mère, je la connais,.. Si elle y met le même empressement qu'hier, j'en ai pour jusqu'à midi au moins à faire le pied de grue dans le parloir vitré, car je le connais votre parloir...

La religieuse, sans faire attentiom aux impatiences du visiteur, sans s'émouvoir le moins du monde, reprit l'escalier qui conduisait à la communauté.

Charles attendait déjà depuis longtemps, lorsque la porte du tour se rouvrit laissant apparaître la révérende mère, les mains cachées dans ses manches, les bras croisés sur sa -poitrine et son voile baissé jusqu'à ses lèvres. C'était exactement la même apparition que Ja veille.

A cette vue, Charles sentit frémir toutes les susceptibilités nerveuses de son corps et il attendit, se mordant les lèvres d'impatience.

— Eh bien, ma mère, dit Charles, suis je bien à l'heure aujourd'hui? Vous m'aviez dit : Neuf heures I Et, grâce au temps qu'a mis la sœur portière à aller vous chercher, il est neuf heures vingt!

— Monsieur, dit la supérieure sans répondre à la question de Charles, hier vous étiez tellement ému que vous m'avez dit le nom de votre ami et même le vôtre de façon à ce que, une fois parti, il m'a été impossible de me les rappeler.

— Mais, ma mère, s'écria Charles,* alors vous ne vous êtes occupée de rien de ce que je vous avais demandé ?

— Si fait, monsieur ; mais madame Benoît, ignorant le nom de Ja personne qui désirait la voir et le nom de

celui qu'invoquait cette personne pour parvenir jusqu'à elle, m'a répondu qu'elle ne pouvait recevoir une personne qu'elle ne connaissait pas.

— Ah! fit Charles, je m'en doutais. Dites-lui que c'est le vicomte Charles de Gessine, au nom du prince Miklôs Ulyéshâzy.

— Si monsieur voulait écrire son nom ou me donner sa carte, je crois que je me souviendrais de celui du prince Miklôs.

Charles tira vivement une carte de sa poche, la plia presque en deux en voulant lui faire une corne, et la mit dans la main de la religieuse.

Celle-ci salua, remit ses mains dans ses manches, recroisa ses bras sur sa poitrine, et reprit le chemin du tour.

Le vicomte saisit une chaise, se mit à chevaldessus, fit quelques pas au trot en homme qui s'impatiente, et tout à coup, entendant rouvrir le tour, il rejeta vivement la chaise derrière lui et se tint debout, prêt à tout événement.

La supérieure parut. Un instant, Charles crut qu'elle était seule. Mais à peine eut-elle franchi la porte, qu'elle se retourna, tendit son bras à une femme qui s'approcha appuyée sur ce bras, non d'un pas lent, mais languissant.

— Souvenez-vous, dit la religieuse en s' arrêtant au milieu du trajet du tour au parloir et en se penchant doucement vers l'inconnue, que vous^m'avez promis de

parler peu, de ne point vous émotionner, et de faire la séance la plus courte possible.

— Elle est vraiment charmante, notre mere, murmura Charles, agacé par ces préliminaires.

— J'espère continua la supérieure, que vous n'oublierez pas votre promesse, ma chère Maryam ?

— Maryam ! s'écria Charles.

Les deux femmes, entendant le cri du vicomte, s'arrêtèrent.

— Oh ! si c'est en effet vous qui vous nommez Maryam, dit Charles, venez, madame, venez I car alors c'est bien à vous que j'ai à parler.

L'inconnue, entièrement voilée par un capulet de molleton noir, dont le capuchon retombait presque sur sa poitrine, vêtue d'une tunique de serge noire serrée à la taille par une épaisse ceinture de cuir fermée par une boucle de fer, les bras inertes et pendants, perdus dans ses longues manches tombant presque jusqu'à terre, se tourna à demi vers Ja religieuse, et d'un faible mouvement appuya sa tête contre la sienne, comme pour lui donner un baiser à travers son capuchon.

La révérende mère s'éloigna, tandis que, de son côté, l'inconnue entrait dans le parloir,

— Excusez-moi, madame, lui dit Charles, mais tout ici est tellement nouveau pour moi et si fort en dehors du monde des vivants auquel j'appartiens, que je crains à chaque mot, à chaque mouvement, à chaque geste que je fais, de me trouver en dehors des convenances

MADAME BENOIT i 6 i

claustrales. Si j'étais ailleurs, si je vous rencontrais dans un appartement, si vous n'étiez vêtue de cette robe, je serais déjà à vos genoux, madame, vous suppliant de me rassurer sur le sort de mon ami.

— Votre ami, monsieur, d'après ce que m'a dit madame la supérieure, est M. le prince Miklôs Illyéshâzy ?

— Oui, madame, c'est mon ami, plus que mon ami, c'est mon frère I Nous avons été élevés ensemble, et nous nous aimons, ou plutôt je l'aime, moi, d'une de ces saintes amitiés si rares en ce monde. Il y avait plus de trois ans que je ne l'avais vu, que je n'avais eu de ses nouvelles, quand tout à coup, avant-hier, il arrive chez moi. Sa pâleur m'aurait fait croire à une apparition, si je ne l'eusse serré contre mon cœur. Dois-je vous dire ce qui s'est passé, madame? Oui, car si je veux que vous me répondiez, il faut que vous sachiez combien j'ai le droit d'être inquiet et de craindre. Pendant tout le temps que mon cher Miklôs est resté chez moi, à peine ai-je eu le pouvoir d'obtenir de lui qu'il mangeât. La nuit, il l'a passée à pleurer et à prier. Puis il a écrit. Le matin, je me suis aperçu qu'il ne s'était pas couché. Il a voulu revoir l'église où il avait fait sa première communion avec moi. Là il a rececommencé à gémir et à pleurer. Cependant, comme c'était sous l'œil de Dieu qu'il pleurait, il en sortit plus calme qu'il n'y était entré. Nous revînmes. Une dépêche qu'il reçut le détermina à partir immédiatement. Je le conduisis au chemin de fer, j'aurais dû ne pas le quitter ! Mais je ne

savais pas ce que je devais retrouver en rentrant chez moi. Nous nous embrassâmes, il partit. Je revins à Ninerolles, j'entrai dans sa chambre, je trouvai ce papier. Vous le voyez, madame, ici est écrit.

... « plus faible, plus désespéré, plus désireux de la mort... »

Puis voyez encore ceci :

<c Miklos est mortt Miklos va mourir l... »

A ces paroles, l'inconnue, qui était restée debout, austère et rigide comme une statue sculptée dans un bloc de granit noir, sans qu'un seul des plis de son vêtement se fût dérangé jusque-là, parut s'animer, leva, la main à la hauteur de son capulet qu'elle rejeta en arrière, tandis que sa manche retombant sur son épaule, découvrait son bras nu dans toute sa longueur.

Charles, qui tendait le papier vers elle, jeta un cri et le laissa tomber.

Jamais, non jamais plus suave apparition n'avait éclaté à ses yeux.

Le capulet, en tombant avait entraîné avec lui ses cheveux qui s'étaient déroulés sur ses épaules.

Elle fit un mouvement pour se baisser et ramasser le fragment de la lettre de Miklôs. Mais Charles se précipita, et un genou en terre, comme il eût fait devant une sainte ou devant une reine, il lui présenta le papier, tout en la regardant avec une admiration pleine de respect.

— Ah ! madame, madame, dit-il en se relevant, rien ne m'étonne plus.

Maryam lut les lignes brisées avec un sourire d'ineffable tristesse, et rendit le papier au vicomte

— Monsieur, dit-elle, j'ai vu votre ami depuis qu'il a écrit ces lignes; il s'est repenti de les avoir écrites, puisqu'il les a déchirées. Continuez à l'aimer de cette sainte amitié que vous lui avez vouée, mais ne craignez plus pour lui rien de pareil à la mort et surtout au suicide. Le prince m'a quittée hier matin, calme comme l'est tout homme dont l'âme sent que les choses de ce monde sont comme ce monde lui-même, des choses inférieures, et que c'est au ciel que nous attend la récompense de tout sacrifice. Votre ami est parti pour Pesth. Je ne vous dirai pas que votre amitié lui est inutile ; je vous dirai, au contraire : je crois qu'il a besoin de votre amitié. La mienne lui est acquise tout entière, il le ait. Si vous le rejoignez, vous pourrez le lui répéter. Vous ajouterez, monsieur, que je vous ai remercié du profond intérêt que vous m'avez témoigné pour lui. Adieu, nous ne nous reverrons probablement jamais dans ce monde. Je ne vous dirai pas : priez pour moi, les hommes ne prient guère; mais je vous dirai, moi qui n'ai plus qu'à prier : je prierai pour lui et pour vous. '

Et à ces mots, sans s'inquiéter du capulet qui était tombé, elle s'éloigna, les yeux à demi fermés, pâle comme si elle allait mourir, ses longs cheveux épars et la tête inclinée sur son épaule.

Charles se précipita sur le capulet, le cacha sur sa poitrine en disant :

— Si ce n'est pas pour moi, ce sera pour lui ! Le lendemain, le vicomte partait pour Pesth.

Quand nous disons partait pour Pesth, nous savons parfaitement, nous autres Parisiens, que, grâce au réseau embrouillé de chemins de fer à l'aide desquels nous traversons l'Europe, on ne part pas tout simplement pour Pesth en disant : Je pars pour Pesth, comme on dirait : Je pars pour Saint-Cloud. On consulte l'itinéraire prescrit par Jouanne ou par le Guide-Richard, et Ton trouve que, pour arriver à Pesth, il y a trois routes qui toutes trois aboutissent à Vienne d'abord, et qu'un3 fois arrivé à Vienne, on va à Pesth, comme une fois arrivé à Paris on va à Rouen, à Orléans ou à Lyon ; seulement on met trois fois le temps qu'il faudrait raisonnablement pour faire deux fois la même route par un chemin' de fer anglais ou français.

Des trois voies qui conduisent à Vienne, le vicomte choisit naturellement la plus courte, et, au bout de trente heures, il aperçut la capitale de l'Autriche, après avoir passé par Châlons, Lunéville, Strasbourg, Munich, 2* Ulm et Lintz. Il ne fit que traverser la ville de gare en gare, et, remontant en chemin de fer à celle de Pesth,

qu'il eut le loisir d'admirer, grâce à la demi-heure qui sépare un train de l'autre, il continua son voyage par

Pressbourg et Gran. Là, il s'arrêta : il était temps de prendre langue.

Tandis que de la gare du Sud il se rend par Waitzner-Strass, Kohlmarckt et la Murok-Gasse, qui passe devant le Théâtre-Allemand et arrive par la Josephs- Platz à la Dorothée-Gasse, où se trouve situé le palais de la famille Illyéshàzy, disons quelques mots sur ce peuple magyar, qu'à si juste titre Léon le philosophe nomme « un peuple noble et fier. »

C'est dans les puszla ou steppes qu'habitent les vrais fils des compagnons d'Arpad. Ils n'ont pas changé, et les voici après dix siècles tels qu'étaient leurs pères. Depuis la longue moustache jusqu'à la botte ornée d'éperons, depuis le paisible laboureur au mâle visage, à l'allure énergique, creusant le sillon de son champ, jusqu'au Magyar resté soldat sur le sol qu'il a conquis, et se reposant, après les journées de fatigue, au milieu de ses chevaux qui paissent autour de lui.

On sent qu'un peuple nomade s'est fixé près de cea villages, qui indiquent un camp par cette double rangée de tentes qu'on ploie au premier signal, pour chercher la terre inconnue où l'on campera demain.

Outre que les invasions des Turcs empêchèrent les habitants de se répandre dans la campagne, les paysans semblent s'être fait un devoir sacré de ne pas abandonner le toit de leurs ancêtres, auquel ils n'ont rien

changé. Débrecsin, la ville magyare par excellence, qui compte soixante mille âmes, est en partie un campement de petites habitations bâties en forme de tentes.

Les Magyars sont aussi remarquables par la régularité des traits de leur visage que par la perfection de leurs formes, quoique généralement leur taille ne dépasse pas la moyenne. Courageux, robustes, agiles, durs à la fatigue et aux intempéries, chez eux les infirmités sont rares.

Au point de vue moral, le Magyar est valeureux, grave, plein de franchise, de bienveillance et de loyauté, bon, facile à vivre, humain, et avec cela d'une irritabilité nerveuse qui se manifeste à la moindre occasion. Fidèle à sa foi, il remplit ses devoirs sans faiblesse comme sans ostentation.

Si la civilisation moderne a conquis la population des villes, le paysan est resté fidèle aux anciens usages. L'homme du peuple, enclin à la vie méditative des Orientaux , considère comme le premier des biens le repos que la fertilité du pays lui assure, et il en use largement. La pipe à la bouche, le csutora (gourde contenant sa consommation de vin) suspendue à son côté, il quitte le seuil de sa chaumière, l'œil contemplatif, presque toujours levé au ciel. On dirait à son air grave et à son silence que ce muet colloque avec la nature lui suffit. Malgré cela, il aime les nouvelles, cause volontiers avec son voisin, et, quelle que soit la vivacité du sujet que l'on traite, il garde une dignité magistrale.

MADAME BËiNOIÎ 16?

Les petits geniilshommes^de campagne, jaloux de leurs privilèges et de leur aisance tranquille, s'entêtent à exagérer cette dignité contemplative, signe caractéristique du paysan. Souvent on le voit des heures entières avec sa pipe d'ambre, suivant de l'œil la fumée qui s'en échappe en flocons d'azur et qui va en serpentant s'évaporer dans les airs, La manie de fumer est devenue en Hongrie une coutume nationale; la qualité supérieure du tabac qu on y récolte, ainsi que la facilité de se procurer du tabac turc, en est l'excuse. La plus grande preuve d'hospitalité qu'un Hongrois puisse donner, à quelque heure du jour qu'un hôte frappe à sa porte, à la campagne surtout, c'est d'introduire le nouvel arrivant dans la chambre réservée, où s'étale voluptueusement, appendue au mur, une précieuse collection de pipes ornées de leurs floches pourpres et or et de couleurs vives. C'est là un cérémonial inévitable. Dans ce lieu cher au Hongrois on cause, et l'amitié se livre à toute son expansion; on traite les intérêts les plus graves avec une majesté placide, et tout se résout au milieu des nuages de fumée. Les femmes n'apparaissent jamais dans ce cénacle.

Le costume magyar est très-varié, quoiqu'il ne diffère jamais dans la coupe. Ce qui distingue celui du grand seigneur de celui de l'homme du peuple, ce sont les ornements plus ou moins riches.

Par respect pour la haute noblesse, le gentillâtre n'ose pas imiter dans son luxe l'opulent magnat, à moins

que son mérite ne lui ait fait atteindre les plus hautes charges.

Les femmes, si belles cependant, sont peut-être moins remarquables que les hommes, à cause de l'irrégularité de leurs traits; mais elles sont élégantes de tournure, belles de corps, enthousiastes, gaies, piquantes, spirituelles et séduisantes au possible.

Les jeunes filles aux grands yeux bruns, dont les paupières frangées de longs cils trahissent, malgré l'auréole , de pureté qui les entoure, cette volupté secrète qui est à la fois le poëme du cœur et des sens, ressemblent à ces grenades d'Espagne trop hautes pour la main du passant, et qui, néanmoins, de temps en temps, caressées toujours par un soleil trop ardent, éclatent et laissent tomber leurs rubis sur la tête du voyageur. Le ton chaud de leur fraîcheur orientale leur donne l'aspect d'un fruit mûr, savoureux, et ce charme qu'on trouve rartment chez les peuples du Midi ou du Nord. Leur nature, pleine de délicatesse, de grandeur et de générosité, leur donne l'amour de la loyauté et des vertus hospitalières; elles deviennent alors graves et sérieuses peut-être par habitude; avides de richesses, plus pour se bien parer que pour amasser; elles aiment tout ce qui brille. Dévouées au patriotisme comme les hommes, nulle contrée de la terre n'a été plus féconde en amazones que la Hongrie. Plus d'une fois, d'après la tradition, on a vu, dit M. de Sacy, dans son langage tant soit peu académique :

« L amante, sans autre parure qu'un casque, guider son » bien-aimé dans le chemin de la gloire!!! L* épouse marcher » au péril d'un pas égal à son époux Ht La mère envoyer son » fils à la mort et mourir comme lui, après ravoir vengé! Il

La Hongrie a eu ses Camilles, ses Clorindes, ses Bradamantes qui, la guerre terminée, rentraient sous le toit conjugal et devenaient d'excellentes femmes de ménage.

Elle a eu ses Hectors, ses Tancrèdes et ses Renauds qui, une fois désarmés, poussaient la charrue du même bras qui avait fait étinceler la lance ou l'épée. Alliance sociale du courage et de la simplicité.

La coiffure des femmes mariées diffère essentiellement

de celle des jeunes filles, qui consiste en grosses nattes

tressées avec des rubans ou artistement relevées sur la

tête, selon leur goût et leur caprice. Les femmes

mariées, au contraire, adoptent, suivant la contrée, un

grand fichu formant voile, presque toujours blanc, ou

un bonnet national qui a un caractère tout particulier.

Cachant les cheveux relevés par un peigne, il couvre le

chignon seulement, et jamais, qu'elle soit pauvre, du

peuple, de la bourgeoisie ou de l'aristocratie, la femme

mariée ne se montre sans ce bonnet, qui ne varie que

par la richesse de chacune d'elles. Sortir sans le bonnet,

serait un acte insolite pour une Hongroise, et fort mal

interprété par l'opinion publique. Un proverbe national.

dit : L'honneur serait perdu.

Le paysan magyar exerce chez lui une autorité sans

i70 MADAME BENOIT

contrôle. # Il est souverain, sa femme l'appelle Monsieur et n'ose même pas le tutoyer. Il règne en despote sur ce qu'il nomme son bien. D'ailleurs, l'harmonie est rarement troublée dans ces intérieurs, sanctuaire des joies naïves et des existences posées. Dans tout on sent la douce et bienfaisante influence du christianisme et de l'esprit chevaleresque.

Le Magyar ne se presse pas de se marier, il courtise la fiancée de son choix pendant quatre ou cinq ans. Il y a des endroits où, la veille du mariage, le fiancé se présente avec une voiture chez son beau-père pour emporter la dot, qui consiste ordinairement en un coffre peint, en une collection d'habits et en tout l'attirail qui compose un lit. Rien n'est plus curieux que de suivre dans toutes ses péripéties le choix de sa fiancée, la demande en mariage, la noce et l'installation au logis de l'époux. Mais nous ne pouvons donner qu'un aperçu de toutes ces mœurs si originales et si spéciales à ce peuple, qui semble avoir pour lui les séductions qui doivent lui assurer au premier aspect toutes les sympathies.

Après le mariage, tout rentre dans l'ombre de la vie de famille; la naissance d'un enfant ou la mort d'un parent peuvent seules donner lieu à des cérémonies solennelles. Chaque comitat hongrois a ses usages.

Été ou hiver, le paysan est revêtu d'une espèce de tunique de toile, recouverte d'une large pelisse d'épais drap blanc, doublée de peau de mouton blanc ou

noir. Cette pelisse, brodée de laine de couleur, ornée d'applications de cuir rouge ou brun qui représentent des tulipes de fantaisie, lui sert à la fois pour toutes les saisons. L'été, il la retourne du côté du cuir qui est censé lui tenir frais; l'hiver, il la retourne du côté de la fourrure qui, à coup sûr, lui tient chaud. Ce qu'il y a de remarquable dans cette pelisse, c'est que jamais les manches ne sont passées, et qu'elles vont ballottant de chaque côté des hanches comme un ornement. Il faut au Magyar la liberté de ses mouvements, comme aux rues de son village l'espace et le grand air.

Impossible de décrire complètement tout ce qui caractérise cette race vigoureuse, depuis la chaumière où la noblesse est fidèlement respectée, jusqu'à ces vastes plaines où le Magyar, en rapport avec les beautés de la nature, garde sa physionomie poétique et si fière, prenant en pitié les maisons luxueuses qu'il dédaigne d'habiter.

Mais que la patrie pousse le cri de guerre, et le redoutable Czikàs revendiquera sa part de gloire, apportant sa part de dévouement, Le mot honneur est à chaque instant dans la bouche du Hongrois, qui ne le prononce que selon sa conscience et son cœur. A cet appel guerrier, on le verra marcher à l'ennemi avec une dignité calme qn^ne l'abandonne jamais.

Quiconque pénètre au foyer d'une famille hongroise, peut y voir le chef de cette famille gravement assis au milieu de ses enfants, ses fils, bottés, éperonnés et com-

me faisant partie d'une tribu toujours disposée à entrer en campagne.

A l'âge le plus tendre, le père met son fils sur un cheval, l'enfant se cramponne, étreignant la crinière de Tanimal avec ses petites mains, et, dès qu'il se sent bien assis, il l'excite de la voix, sans manifester la moindre crainte. Le jour où il galope sans tomber , son père lui dit gravement: <r Tu es un homme. » A ces mots, l'enfant regarde fièrement son père qui vient de le sacrer Hongrois et cavalier.

Ces habitudes viriles ne contribuent pas peu à donner à cette belle race le sentiment de sa dignité personnelle, de là aussi son maintien calme, son langage poli et respectueux. Ils ont des égards les uns pour les autres.

Parfois des hommes d'âge différent se saluent, même s'ils ne se connaissent pas, par ces mots: Mon frère aîné ou Mon frère cadet. S'ils sont du même âge, ils se disent : Votre Grâce.

On pourrait reconnaître leur origine orientale à la manière dont les amants et même les maris parlent à l'heureuse mortelle qui se croit aimée d'eux. Ils emploient l'infini des comparaisons délicates pour s'adresser aux objets de leur tendresse, plus ils sont éloquents, et plus V aimée est dans le ravissement : « Ma rose, mon étoile, ma perle, » sont généralement les mots de prédilection. Au reste, ces formes symboliques relèvent les expressions les plus vulgaires et donnent au sentiment

des teintes hardies, pathétiques, tendres ou fortes, suivant le motif qui l'inspire.

Le Magyar est cérémonieux jusqu'à l'excès, mais il faut que son interlocuteur lui rende courtoisie pour courtoisie, ou, sinon, il passe de l'étiquette à une certaine rondeur de langage qui ne manque ni d'esprit ni de brio.

Un jour que S. M. le roi de Prusse voyageait incognito, elle rencontra un brave Hongrois qui était juge de Témeczwar. Le roi était à cheval, lui à pied. Le juge souleva son chapeau comme il eût pu faire vis-à-vis d'un aîné ou d'un cadet.

Le roi, ne se trouvant pas suffisamment salué, arrêta son cheval tout droit sous le nez du juge :

— Qui sommes-nous? lui demanda-t-il d'un ton brusque. Ce ton déplut au juge.

— Quant à moi, lui répondit-il, j'ai l'honneur d'être juge du comitat constitutionnel de Témeczvvar.

— Fort bien, lui le roi, mais moi, qui suis-je? Le juge le regarda en riant.

— Ma foi, monsieur, dit-il, je dois avouer que je n'en sais absolument rien.

— Je suis le roi de Prusse!.. .

— Ah I... fit le Hongrois. «Eh bien, je vous en félicite. » Puis, remettant son chapeau sur sa tête, il tourna le dos à Sa Majesté, et comme il allait du côté opposé au roi de Prusse, chacun continua son chemin, le roi se retournant, lui sans se retourner.

MADAME BENOJT

En descendant du chemin de fer, Charles se rendit immédiatement au palais Illyéshâzy, situé sur la rive gauche du Danube, et faisant l'angle de Waitzen-Gasse, la rue la plus fréquentée de la ville.

Les fenêtres du palais étaient hermétiquement fermées, seulement la grande porte était ouverte.

Charles se hasarda dans la cour d'honneur, regardant à droite et à gauche jusqu'à ce que, dans une loge magnifique, il aperçût, dans un grand fauteuil de cuir de Russie, revêtu de son habit rouge des jours de gala, Fheyduque chargé de veiller à la porte du palais. Il prenait un instant de repos en face d'un excellent feu vers lequel il étendait voluptueusement ses bottes garnies de fourrure.

A l'extrémité de son bras gauche était son kalpak d'astrakan gris, orné d'une aigrette, à la portée de «on bras droit, sa canne à pommeau et à chaînes d'argent, incrusté d'escarboucles, de perles et de turquoises. A sa bouche était une grosse pipe de Cumner, de laquelle il tirait, avec une régularité qui semblait réglée sur le balancier de sa pendule, une bouffée de fumée par seconde.

En apercevant le vicomte, quoique celui-ci fût revêtu

de son habit de voyage, le serviteur intelligent reconnut un ami de son maître; il se leva, et d'un triple mouvement, rapide comme la pensée, il repoussa son fauteuil, mit son kalpak sur sa tête, déposa sa pipe, prit sa canne, et se trouva comme le valet de carreau à la troisième position.

L'interrogatoire commença.

Tous ces symptômes, depuis les fenêtres fermées jusqu'au far niente de l'heyduque, n'aVaient point paru rassurants à Charles. Ce fut donc avec la presque certitude d'une réponse négative qu'il demanda si son ami était à Pesth.

— Ah I excellence, répondit en mauvais allemand le gardien de la maison, le prince? Si vous pouvez m'en donner des nouvelles, vous rne rendrez bien service. Voilà trois ans que nous ne l'avons vu ici. De temps en temps madame la princesse en reçoit des nouvelles et a la bonté de nous en donner, mais c'est bien insuffisant pour des serviteurs dévoués.

Et le bon heyduque fit semblant d'essuyer une larme avec le pommeau de sa belle canne.

— Je m'en doutais, fit Charles, Mais'Ja princesse et sa fille ne sont pas à Pesth non plus ?

— Excellence, elles sont au château.

— A quel château, mon ami ? demanda Charles.

— Au château de Rakistszàn, à cinq heures de Gnetz, frontière de Styrie et de Hongrie.

— Oui, oui, oui, répondit Charles, je sais.

Le vicomte tournait et retournait deux ou trois louis dans sa poche, mais il hésitait à les donner à un homme qui avait tant d'or sur lui, lorsque l'heyduque, devinant ce qui se passait dans son esprit, rejeta élégamment sa canne dans son bras gajiche, de manière à conserver libre sa main droite, et, sans la tendre, ce qui eût été indigne de lui, il s'en frappa doucement la cuisse.

Charles comprit à son tour, tira sa main de sa poche, et, voyant celle de l'heyduque venir au devant de la sienne, il n'hésita plus à y déposer son offrande, qui fut reçue avec la même humilité que si le digne custode eût été vêtu de bure.

Le vicomte fit un signe d'adieu au brave homme, qui enleva son kalpak, en coiffa sa canne et se courba jusqu'à terre.

En sortant de chez son ami, Charles remarqua une chose qui l'avait déjà préoccupé, c'est qu'il était l'objet des regards de la foule, et que ces regards n'étaient pas d'une parfaite bienveillance.

En arrivant près de l'hôtel de l'Europe, cette foule, qui semblait s'attacher à ses pas, fit entendre quelques murmures. Ne pouvant se figurer que c'était à lui que ces murmures s'adressaient, car il n'avait rien fait pour les exciter, le vicomte continua son chemin vers Dorothea-Gasse

Mais, à l'entrée de la rue, il se]trouva tellement pressé par cette même foule, que rimpatiei«ce le prit et qu'il demanda en allemand si c'était à lui que cette foule en

voulait, et, dans ce cas, qu'elle voulût bien lui dire ce qu'elle lui voulait.

A cette question, faite dans une langue que le vicomte croyait sympathique à ceux qui l'entouraient, l'orage éclata, et les épithètes, Allemand, Prussien, Autrichien, retentirent à son oreille.

Seulement alors Charles comprit qu'on lui faisait un crime de sa nationalité, en même temps qu'on lui faisait un éloge de la manière dont il parlait la langue de Gœthe. Il voulut expliquer qu'il n'était ni Prussien, ni Autrichien, ni Allemand, mais déjà les murmures de la foule couvraient sa voix, et il se trouva acculé à la porte d'une boutique. Le bruit d'un carreau cassé lui prouva qu'il venait de faire effraction dans le magasin, quand la porte s'ouvrit derrière lui et qu'un bras vigoureux le tira en arrière, tandis qu'une main officieuse, lui enlevant son chapeau qu'elle jeta à la foule, le coiffa d'un kalpak d'astrakan noir, orné d'une plume d'aigle.

A l'instant même les applaudissements retentirent, et celui qui lui rendait ce service ayant dit quelques mots en hongrois, les cris de : Eljenf Eljen! répondirent frénétiquement.

Le marchand venait d'expliquer à la multitude que la pratique qu'il venait de fournir d'un bonnet n'était ni un Allemand, ni un Prussien, ni un Autrichien, mais un Français.

La foule, satisfaite, se retira en donnant des marques

de vive sympathie pour la France, ce qui fit que Charles

la salua avec son kalpak.

— Ah çà ! mais, s'écria le vicomte en regardant autour de lui et en voyant qu'il était dans la boutique d'un chapelier, qu'avaient-ils donc après moi, ces diables de Pesthois?

— Votre coiffure, excellence, répondit le chapelier.

— Comment, ma coiffure, demanda Charles ?

— Oui, regardez dans la rue, regardez sur la place, et dites si vous voyez un seul chapeau dans le genre de celui dont je vous ai débarrassé.

— Et qu'avait donc mon chapeau? C'est un Pinaud et Amour.

— Excellence, quelque chose qu'il puisse avoir, il est de forme sinon défendue, du moins détestée à Pesth. Il est de forme autrichienne.

— Tiens, dit Charles, voilà où vous en êtes avec l'Autriche? Je vous croyais si bons amis....

— Votre excellence a peut-être remarqué, dit le chapelier d'un air magistral, que la coiffure est la dernière partie du costume national qu'abandonnent les peuples.

— C'est vrai, dit le vicomte, je l'ai remarqué à propos des Turcs, qui ont des redingotes noires et des calottes rouges.

— Eh bien, excellence, il en est de même chez nous. Vous pouvez porter le pantalon large sur la botte, on ne vous dira rien. Vous pouvez porter le gilet sans broderies et sans boutons de diamants, on ne vous dira rien.

Vous pouvez porter la redingote sans brandebourgs et sans fourrures, on ne vous dira rien. Vous pouvez porter une cravate sans franges d'or ou d'acier, on ne vous dira rien ; mais, si vous commettez l'imprudence de porter un chapeau tromblon, même de Pinaud et Amour, comme vous dites, je ne réponds plus de votre vie. Vous avez vu que la chose n'a tenu qu'à un fil, et vous êtes bienheureux de n'en être que pour une vitre cassée!

— Et pour un bonnet à poil, dit Charles. Je croyais que depuis que je m'étais dispensé de la garde nationale je n'aurais plus jamais affaire à un pareil ustensile. Mais cependant je dois avouer que celui-ci est plus commode et plus élégant qu'un bonnet de grenadier. Je dois même dire, ajouta-t-il en se regardant dans une glace avec une certaine coquetterie, qu'il ne va pas mal, votre kalpak; seulement il y a là une plume d'aigle en paratonnerre.... Je crois que ce serait assez des trois boucles d'acier.

— Ah ! excellence, n'allez pas ôter la plume. On croirait que vous avez fait des concessions au gouvernement. Si ce n'est pour vous, que ce soit pour les personnes chez lesquelles vous allez et que cela pourrait compromettre .

— En effet, dit Charles, je vais chez Deak. Pouvezvous me donner positivement son adresse?

— Excellence, je vais vous faire conduire hôtel d'Angleterre, c'est là qu'habite M. Deak.

Le vicomte demanda le prix de son kalpak ; il était de neuf florins avec la plume; vu la circonstance

il ne trouva point que le marchand eût abusé de sa position et il donna un billet de dix florins, sur lequel un florin devait être remis au jeune garçon qui le conduisait.

— Excellence, dit le chapelier en s'inclinant, je vous ferai observer qu'il y a encore la vitre.

— Ahl c'est juste 1 dit Charles, combien la vitre?

— Deux florins, excellence.

Le vicomte ajouta deux florins à la somme, et cinq minutes après le concierge de l'hôtel d'Angleterre répondait à Charles que M. Deak était chez lui.

Il se fit annoncer sous son nom français, et, comme ce nom n'eût rien dit à celui chez lequel il se présentait, il ajouta au crayon : Ami du prince Miklos Illyéskâzy.

On le fit entrer à l'instant même.

Quoiqu'il tint son kalpak à la main, Charles vit qu'il attirait le regard de Deak et il en fut flatté. Un sourire passa même sur les lèvres de l'homme grave qui tenait dans sa main, à cette époque, les destinées de la Hongrie.

—Ah ouil ditCharles en allemand, Deak ne parlant pas français, mon beau kalpak tout neuf vous fait rire?...

— Je présume, en effet, répondit Deak, que ce n'est pas votre coiffure habituelle.

— Je dois l'avouer, quoique je la trouve infiniment plus jolie que la nôtre; mais c'est la coiffure nationale de la Hongrie, et heureux les peuples à qui il reste une trace de nationalité, ne fût-ce que la coilfure.

— Maintenant, monsieur ie vicomte, dit Deak en

avançant lui-même un fauteuil au visiteur étranger, voulez-vous me faire la grâce de me dire ce qui me procure l'honneur de votre visite?

— Monsieur Deak, vous connaissez mon ami le prince Miklôs Illyéshâzy?

— Oui, j'ai cet avantage, répondit Deak.

— Eh bien je suis à sa recherche. Il a quitté Paris il y a trois jours, j'ai quitté Paris il y a deux jours et demi; si nous avons suivi la même route, je ne dois pas être loin de lui, comme vous voyez; seulement, avonsnous suivi la même route ?

— Je l'ignore complètement, n'ayant point entendu parler de lui, répondit Deak, mais je suis prévenu qu'il doit nous revenir pour l'ouverture de la Diète. A cette époque de l'année, je crois que la princesse sa mère et sa sœur doivent habiter Rakitszân.

— Il faudra que je me décide à l'y poursuivre, dit Charles en soupirant.

— Nous reviendrez-vous avec lui, monsieur le vicomte, demanda Deak?

— C'est probable, répondit Charles, si je le retrouve, toutefois ; car, quelque intérêt que puisse avoir la Diète, je vous avoue que si mon ami n'est pas là....

— Monsieur, c'est toujours un spectacle imposant et beau à voir, reprit Deak, que celui d'un peuple tel que nous sommes, qui réclame, tête découverte, des droits qu'il a perdus depuis longtemps. Vous pourriez donc, même quand votre ami n'y serait pas, assister à ce

spectacle, qui aura un certain intérêt pour l'Europe.

— Ohl mais vos droits, vos droits, je ne vous les conteste pas, dit Charles,'; au contraire, je suis un libéral en France, je passe pour un humanitaire, ce qui est bien pis qu'un républicain.

— Nous, monsieur le vicomte, nous ne sommes ni humanitaires ni républicains, nous avons été Hongrois, nous voulons l'être, nous le serons.

— Je n'en doute pas, avec un homme comme vous, et je vous en félicite d'avance. Si j'ai retrouvé mon ami, si je suis ici au moment où cette grave question se jugera et qu'il ne vous faille qu'un coup de main pour y arriver, je vous jure que je serai heureux de vous le donner.

— Je crois et j'espère que les choses s'arrangeront sans que vous preniez cette peine, répondit Deak. En attendant que vous reveniez à Pesth, seul ou avec votre ami, monsieur, n'oubliez pas le grand plaisir que j'aurai à vous revoir. Où êtes-vous descendu, monsieur le vicomte?

Charles comprit qu'avec sa courtoisie si connue, Deak lui faisait cette question dans le but de lui rendre sa visite

— Je ne suis encore descendu nulle part, lui réponditil, mais je vais descendre dans un exécrable hôtel que l'on m'a recommandé, parce que c'est un compatriote et qu'il faut se soutenir à l'étranger; j'irai à l'hôtel de l'Europe, pour cette seule raison.

Les deux hommes se saluèrent, et Charles promit que, s'il revenait à Pesth, il ne manquerait pas de déposer ses

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compliments chez l'illustre député qu'il venait de voir avec tant de sympathique joie.

La courtoisie seule avait déterminé Charles à abréger sa visite. M. Deak lui plaisait fort, et, s'il n'eût craint d'être indiscret, il eût causé longuement avec lui. Qu'allait-il faire jusqu'au soir, moment du départ pour Graetz, frontière de Hongrie et de Styrie, comme avait dit le bel heyduque.

Le vicomte s'aperçut avec satisfaction que depuis qu'il avait son kalpak, la circulation lui était devenue, non-seulement plus facile, mais agréable. Il repassa par ft la rue où il avait cassé la vitre et acheté son bonnet d'astrakan; juste en face, il vit à la montre d'un marchand de bric-à-brac, de charmants bibelots hongrois, pleins de caractère et de splendeur. Il leva les yeux jusqu'à l'enseigne de la boutique et il vit que l'antiquaire s'appelait Egger. En même temps un homme grand et maigre s'avança jusqu'au seuil, et lui dit en français :

— Voulez-vous entrer, Monsieur.

Charles se demanda comment, coiffé de son kalpak, on avait pu reconnaître qu'il était Français, et cela lui donna une haute idée du cachet de notre nationalité et de la perspicacité du marchand. — Il entra comme il y était invité, et une fois entré, il eut, comme cela nous arrive à nous autres Français, envie de tout ce que contenait le magasin.

Il se demanda même un instant si un très-beau sabre turc, incrusté de grenats et de turquoises, n'irait pas à

merveille avec son kalpak et sa plume d'aigle. Mais il réfléchit que s'il allait bien avec son kalpak et sa plume d'aigle, il irait mal avec son paletot, et que d'ailleurs ça l'entraînerait à un changement complet de nationalité. Il préféra choisir quelques bijoux pour la sœur de son ami, mais il pensa que mademoiselle Ilka devait avoir en bijoux hongrois ce qu'il y avait de plus beau, et que le moindre joyau parisien aurait bien plus de prix à ses yeux que toutes ces merveilles magyares.

Pour l'acquit de sa conscience, il acheta, moyennant quelques louis, un poignard slovaque dont il n'avait aucun besoin et qu'il destina à couper le livre qu'il achèterait à la gare pour l'aider à faire sa route le lendemain. Puis il se jeta dans une voiture, et ne craignant plus d'être pris pour un Allemand, pour un Prussien ou pour un Autrichien, il dit en pur allemand :

— Conduisez-moi où vous voudrez I

— Son Excellence veut-elle aller à l'académie, demanda le cocher?

— Est-ce qu'il y a séance, demanda Charles?

— Oh ! non, Excellence, elle n'est pas encore ouverte.

— Alors, il n'y a pas encore d'académiciens?

— Je ne le crois pas.

— Dans le doute, abstiens-toi, dit le sage, menezmoi ailleurs.

— Votre Excellence veut-elle aller voir l'église grecque? Il y a un bas- relief estimé. La bibliothèque de l'Université? La Curia royale qui a une façade de

vingt fenêtres?... Le palais du comte Karoly, au coin de la rue du Sacre. Le musée de peinture, d'antiquité, d'histoire naturelle ; ou, sur la route de Kerepes, le théâtre national hongrois.? Ou le bâtiment du Comitat? Ou la façade des Invalides? Ou la Redoute où était le théâtre allemand qui a brûlé en 47? Nous avons encore les bains de Diane près du Casino national? Son excellence pourra revenir souper à la Houblonière et entendra la musique des Bohémiens. Ah! si je menais Soi Excellence à la villa Pichler, il y a une belle chapelle érigée par les habitants de Pesth à la mémoire de la bien-aimée archiduchesse Hermine, morte à la fleur de l'âge, fille du Palatin Joseph? Ou bien le champ de Rakôs, où pour la première fois se réunirent les États de Hongrie en 1226, pour élire André III, dernier roi des Arpads.

— Voyons, voyons, dit Charles, quand aurez-vous fini? Quand réspirerez-vous? Je n'ai certes pas la prétention d'aller voir tout cela.

— Où conduirai-je votre Excellence, dit le cocher piqué de l'indifférence de Charles. Sera-ce au moins à la forteresse de Bude ou à la chapelle du château impérial, on y voit les insignes de la royauté hongroise, comme dans la chapelle Saint-Étienne on voit la main droite du roi Étienne? Sur la place, il y a un monument élevé à la mémoire des héros qui défendirent la forteresse en 1849. Il y a là le corps du général Hientzy, du colonel Allnoch et de 418 soldats qui moururent

pour le roi et la patrie! Le palais Téléky , la chapelle des ramoneurs? Le pont de bateaux, l'église des Dames d'Élisabeth? Le bain turc sur la route du couvent des Minorités? Le moulin du roi, flanqué de quatre tourelles, bâti au temps des Turcs. Le tombeau de saint Gyulbaba, un saint Turc que les Turcs viennent prier tous les ans? La montagne des Schvabes, les ruines du bain romain?

— Sacrebleu! dit Charles, vous tairez-vous, animal, ou bien je descends de votre voiture.

Le cocher monta sur son siège, et sans attendre la réponse de Charles, dit avec une imperturbable tranquillité :

— C'est convenu, je vais mener votre Excellence à la forteresse de Bude, elle verra ce qu'elle voudra...

— Eh bien, oui, allons là.

On traversa le beau pont Széchényi, d'où Ton a la meilleure vue du Danube et de Pesth : en face, est le splendide palais Nakô.

Au milieu du pont, le conducteur s'arrêta et se renversant en arrière :

— Excellence, dit-il, voici l'île d'Etelka.

— Qu'est-ce que l'île d'Etelka? Dites-le, si ce n'est pas trop long, demanda Charles.

— C'est une île qui appartenait à la bonne amie du grand poète Petôfi.

Sichst du, mein engel die Donau Und die Insel mitten in lhr.

« Vois-tu, mon ange, le Danube » Et File en son milieu. >

— Ah! oui, dit en allemand Charles.

— C'est bien ça, dit le cocher qui avait récité les vers tout bas pendant que Charles les disait tout haut. Monsieur connaît Petôfi.

— Je crois bien que je le connais 1 C'est un de vos grands poètes et un de vos grands patriotes» Il a été tué dans la révolution de 49.

Le cocher secoua la tête.

— Comment, il n'a pas été tué? dit Charles.

— Non , Excellence, on croit qu'il est tué, mais il est caché dans la puszla. Au premier coup de fusil nous le verrons reparaître,

— Je vous le souhaite, répondit Charles, mais j'ai peur que vous n'attendiez longtemps.

Le cocher donna un coup de fouet à son cheval en faisant signe de la tête qu'il savait ce qu'il disait, et, arrivé devant le tunnel de Bude, il demanda au voyageur s'il fallait traverser la montagne ou la contourner.

— Contournons, contournons; vous avez trois quarts d'heure devant vous, faites de moi pendant ces trois quarts d'heure-là ce que vous voudrez.

C'était plus qu'il n'en fallait pour voir toutes les curiosités de Bude.

Le cocher conduisit Charles aux bains arabes , puis au tombeau de Gyulbaba, élevé au rang de marabout ; au château impérial que les empereurs d'Autriche habitent pen-

dant la Diète et où Ton voit la couronne de saint Etienne, qui sert encore à les sacrer comme rois de Hongrie ; puis il revint par le revers de la montagne, d'où Ton découvre ce faubourg si curieux de Bude, composé de petites maisons blanches et noires, n'ayant toutes qu'un rez-dechaussée, pareilles à des jouets d'enfants, posées les unes à côté des autres sans souci des rues, des places ni des carrefours. De là, il gagna la forteresse, et, ramené vers Pesth par son appétit, se fit descendre à l'hôtel de l'Europe où ses bagages avaient été envoyés du chemin de fer.

L'heure du départ arrivée, il prit congé de la-capitale de la Hongrie, longea, par un magnifique clair de lune, le grand lac Balaton, et vers neuf heures, il descendit à Mahrbùrg, où, dans un horrible cabaret bâti en planches, au milieu d'une atmosphère empestée par les vapeurs du tabac et le bruit d'une musique infernale, il attendit près de deux heures et demie le train de Trieste qui, en une heure et demie, le conduisit à Graetz.

Là, comme dix lieues le séparaient encore du terme de son voyage, il se fit conduire au premier hôtel venu et attendit que le jour lui permît de continuer sa route.

Comme il se Tétait promis, Charles partit au point du jour. Il y avait dix lieues de Graetz à Rakitszân; il fallait quatre heures au moins pour les faire. Charles, en partant à sept heures, arriverait donc à onze, ce qui était une heure tout à fait convenable pour un homme assez ami de la maison pour venir y demander à déjeuner.

Le vicomte ne donna pas une grande attention aux beautés delà nature: plus il avançait, plus il se demandait s'il n'allait pas avoir l'air, aux yeux de Miklôs, d'un fou ou d'un illuminé. Il se reportait en arrière et il était tout étonné de ne pas voir dans son souvenir son ami aussi désespéré qu'il le croyait. Le père Félix, qui l'avait vu, ne lui avait rien dit de ce désespoir qu'il avait cru lire, sinon sur le visage, du moins dans l'âme de Miklôs, et madame Benoît avait pris avec assez d'indifférence cette menace du fragment de la lettre, fragment auquel il lui semblait maintenant qu'elle n'avait pas accordé toute l'importance qu'il méritait. C'était donc lui seul qui avait vu ou avoir cru voir cette désespérance chez Miklôs, qu'il allait peut-être trouver parfaitement tranquille, auquel il ne saurait que dire pour s'excuser d'avoir hâté son voyage de deux mois. Il en arriva à se demander si la princesse Illyéshâzy le reconnaîtrait, et

it.

si Ilka, qui était une enfaùt de quatorze ans lorsqu'il la vit pour la dernière fois, se souviendrait de lui? Toutes ces réflexions, au lieu de lui tenir la tête à la portière, Pavaient repoussé tout pelotonné dans un coin de la voiture, quand tout à coup la voiture s'arrêta et le cocher lui cria :

— Nous sommes arrivés à Rakitszân, Excellence; la grille du parc est ouverte, faut-il entrer.

Charles réfléchit un instant pour savoir s'il dirait oui, et une terrible envie lui prit de retourner à Graetz, et, sans repasser par Pesth, de revenir tout droit à Paris. Mais une pareille course , faite sans toucher le but, lui paraissait profondément ridicule ; ensuite il compta sur son imagination pour trouver un prétexte, dans le cas où il serait reçu de cette façon qui fait chercher des prétextes pour s'en aller.

La voiture entra dans le parc et s'arrêta devant le perron.

Une belle jeune fille de dix-huit à dix-neuf ans sortait d'une serre tenant une rose thé à la main, et, comme elle s'approchait de la voiture sans être vue de Charles, le vicomte, en sautant à terre, faillit lui tomber sur les pieds; elle recula avec une certaine épouvante, tandis que Charles restait immobile sans dire une parole, croyant démêler dans la physionomie de la jeune fille les traits de l'enfant, et trouvant cette physionomie fort charmante.

Quant à Ilka, après avoir fait un bond en arrière, elle

MADAME BfcN OIT 191

avait jeté une exclamation, moitié de surprise, moitié de joie, et, reconnaissant le vicomte, elle s'était écriée :

— Maman, maman, descends bien vite. Quel bonheur ! C'est Charles... avec un kalpak!

Puis elle s'était élancée vers lui, les bras ouverts, et ne s'était arrêtée qu'au moment de le toucher, baissant la tête et les yeux, moitié riant, moitié rougissant.

— Oh I chère Ilka, murmura Charles.

— Ah î ma foi, tant pis î dit Ilka en lui jetant les bras autour du cou, il faut que je vous embrasse.

Charles la pressa contreson cœur avec un frémissement involontaire. Cette réception était si loin de celle qu'il craignait, et il était si content de n'être pas reparti, qu'il continuait de serrer la jeune fille dans ses bras et de l'embrasser, puis il respirait longuement et largement.

— Ah ! tant pis, comme vous dites, chère Ilka, ça fait plaisir.

En ce moment la princesse apparaissait à l'extrémité du perron, et Ilka, appuyée à l'épaule du jeune homme, le lui amenait en lui disant :

— Comme il a bien fait de venir deux mois plus tôt, n'est-ce pas, maman ?

Charles voulut baiser les mains de madame Illyéshâzy ; mais celle-ci, lui prenant la tête, lui embrassant les deux joues:

— N'êtes- vous donc plus mon second enfant? lui demanda-t-elle?

Le vicomte se sentit une grande envie de tomber aux pieds de la princesse; son cœur fondait de joie. Il chercha son mouchoir pour essuyer une larme. Ilka vit cette larme et ce qu'il cherchait :

— Tenez, voilà le mien, dit-elle.

Pour le coup, ce fut presque un sanglot qui s'échappa des yeux, de la gorge et du cœur de Charles. Il appuya le mouchoir tout imprégné de cette odeur virginale de la jeune fille, sur ses yeux, sur sa bouche, sur ses joues, et tout naturellement renfonça dans sa poitrine.

— Eh bien, et mon mouchoir, dit Ilka? Je ne vous le donne pas, je vous le prête. Est-ce que les hommes ont des mouchoirs garnis de valenciennes?

— Ah! c'est vrai, dit Charles, mais c'est qu'il sentait si bon votre mouchoir !

— Tenez, voilà qui sent encore meilleur que mon mouchoir, lui dit la jeune fille en lui donnant la rose qu'elle venait de cueillir.

Charles avait bien envie de dire que non, et que le mouchoir avait une odeur bien plus agréable que celle de la rose, mais il n'osa point. D'ailleurs, la princesse avait passé son bras au sien, et tout en tenant ce bras contre elle, comme si elle avait peur qu'il ne s'en allât:

— Conduisez votre voiture aux écuries, faites-vous donner ce qu'il vous faut, dit-elle au cocher, et vous venez vite, mon cher Charles, nous allons vous servir, Ilka et moi , non pas que nous manquions absolument

MADAME BENOIT i93

de domestiques , mais pour notre plaisir à nous. Charles regardait tout autour de lui.

— Ah ! oui, dit la princesse, vous cherchez Miklôs.

— N'est-il point ici? demanda vivement le vicomte.

— Il est ici... Comme je suis heureuse que vous soyez venu, que de choses à vous dire, et surtout que de choses j'ai à vous demander...

Et les deux femmes entraînèrent Charles dans une petite salle à manger d'hiver. Ilka sonna, un valet de pied entra.

— Vite, un couvert et un déjeuner.

— Oh! princesse, la moindre chose...

— Vous n'allez pas nous faire accroire que vous avez déjeuné en route, on ne déjeune guère sur le chemin de Graetz à Rakitszân. Je me rappelle Ninerolles, vous aviez un majestueux appétit dans ce temps-là, et vous n'en rougissiez pas comme aujourd'hui, dit llka.

Et, en effet, sans qu'il sût pourquoi, Charles s'était mis à rougir lorsque la belle jeune fille lui avait fait compliment de son appétit. Il lui semblait, en voyant cette beauté si fine, si délicaf e, si aristocratique enfin, qu'elle devait fort dédaigner les gens qui mangeaient beaucoup.

Ilka parut lire dans sa pensée.

— J'espère que vous n'êtes pas devenu comme mon frère, ajouta-t-elleen poussant un soupir, qui ne mange plus que sur nos instances et qui nous est revenu tellement changé, que nous ne pouvons pas croire, ma mère et moi, qu'il n'ait point quelque maladie dangereuse ou quelque profond chagrin.

— Il m'a dit vous avoir vu en passant en France, demanda la princesse.

— Oui, madame, et comme mademoiselle Ilka, j'ai trouvé notre pauvre Miklôs bien changé.

— Nous vous avons reconnu tout de suite, n'est-ce pas? Eh bien, lui, nous avons eu peine à le reconnaître. Vous avez paru bien joyeux de nous revoir ? Eh bien, à peine a-t-il paru aussi heureux que vous en nous revoyant. Vous avez demandé où il est? Vous le cherchez des yeux? Eh bien, nous ne l'avons pas encore vu d'aujourd'hui. Il est parti ce matin avec Csillay, son cheval favori.

— M'est-il permis, madame, demanda Charles, de chercher à le rejoindre?

— Ah! sans doute, tâchez, tâchez et ramenez-nous le?

— Mais croyez- vous que ma vue ne lui soit pas importune?

— Si vous saviez, dans le peu qu'il nous a dit, combien il a été question de vous; n'est-ce pas, Ilka?

La jeune fille rougit et répondit affirmativement. . — Eh bien, madame, si vous voulez me permettre de faire seller un cheval je vais me mettre à sa recherche.

— Mais vous ne connaissez pas le pays et nous ne pouvons vous donner aucun renseignement sur le chemin qu'il a pris. A son départ, nous ne savons pas où il va ; à son retour, nous ne savons pas d'où il vient. Quand nous lui demandons: — D'où viens-tu ? il répond: Je reviens des bois noirs. Nous avons des forêts de sapins

tout autour du château, sa réponse ne nous donne aucune indication.

— De temps en temps, il chasse, n'est-ce pas? demanda Charles.

— Oui, deux ou trois fois par semaine.

— Comment appelez-vous son chien favori, s'il vous plaît?

— Jargà, répondit la jeune fille.

— Vous comprenez, n'est-ce pas? dit Charles.

— Pas le moins du monde.

— Voici, je prendrai Jargà avec moi : s'il ne me suit pas, il suivra le cheval qu'il connaît, et soyez tranquille, l'instinct de l'animal ne se trompera point, il me conduira droit à votre frère.

Ilka le regarda en souriant.

— Vos idées sont bonnes, mon cher Charles, dit-elle, comme si elles venaient moitié du ciel, moitié de votre cœur. Allez et ramenez-nous le bien vite.

Elle achevait à peine que l'on conduisait à Charles un magnifique cheval harnaché à la hongroise, c'est-à-dire avec une chabraque d'astrakan aux armes du prince. Jargà, son chien de prédilection, lâché, vint aussitôt gambader autour du cheval.

Charles, excellent cavalier, se mit en selle avec autant de grâce que de légèreté, salua ces dames et partit au galop. Mais, à peine sorti de la grille, il ralentit l'allure de l'animal, pour laisser au chien la faculté de prendre la route qu'il voulait suivre.

Le chien prit un sentier qui s'enfonçait dans une charmante vallée, coupée de ruisseaux, de bosquets, et où à chaque pas devant lui se levaient des bandes de perdrix et des vols de faisans. Peu à peu, la vallée devint plus aride, s'escarpa davantage, s'élargit tristement sur un fond noir, c'est-à-dire sur une forêt de sapins. Depuis quelque temps, Jargà s'arrêtait de place en place, humait l'air et semblait chercher une piste connue. Bientôt il commença, en s'arrêtant, à jeter un aboi, puis cet aboi se prolongea et devint presque une plainte; enfin, après s'être arrêté une dernière fois, il partit tout courant, le nez à terre et donnant de la voix comme s'il chassait.

En arrivant à l'extrémité d'un bois, Charles vit, devant lui, passer comme une ombre. C'était Miklôs qui descendait au grand galop une montagne dîme pente si rapide que, tout bon cavalier qu'il fût, le vicomte frissonna à l'idée que son cheval, en Remportant, pouvait lui faire faire le même chemin. Mais le cheval du prince n'était pas emporté, il le vit bien, lorsque cheval et cavalier s'arrêtèrent à cent pas de lui, et que Jargà, joyeux, sauta jusque sur l'arçon de sa selle.

Le v omte n'eut point à se plaindre ; en même temps qu'il avait reconnu Miklôs, Miklôs l'avait reconnu presque aussi rapidement. Le jeune Magyar jeta un cri, fit faire trois bonds de dix pieds chacun à son cheval, d'un quatrième bond, il fut près de Charles, et l'habile cavalier avait si bien prisses mesures, que, jetant les bras au cou de son ami, en même temps qu'il lâchait la bride à

Csillay, ranimai glissa pour ainsi dire entre ses jambes, tandis que lui, de son côté, sans lâcher Charles, glissait à terre.

— Ah! mon bon Charles! dit-il, j'aurais dû me douter que tu serais ici presque aussitôt que moi. Et, appuyant sa tête sur la main de son ami, il poussa un soupir.

— Si tu étais sûr que je te suivisse, répondit Charles, je te pardonne. Mais, mon cher, tu n'es pas commode à suivre, excepté toutefois quand on a un chien. Maintenant, veux-tu me permettre de descendre de cheval, ou veux-tu prendre la peine d'y remonter, à cheval ? Car enfin il ne s'agit pas, parce qu'on est sur les frontières de Hongrie et de Styrie, comme dit ton heyduque, car je l'ai vu, ton heyduque, c'est un très-bel homme, de faire des fautes de français !

— Tu as donc été à Pesth ?

— J'ai été partout, mon bon ami, même au couvent du Sacré-Cœur de Marie.

Miklôs le regarda avec un étonnement mêlé d'une certaine inquiétude.

— Mais, au Sacré-Cœur de Marie, qu'allais-tu y faire?

— Ce que j'allais faire au commissariat de Terre- Sainte, chez le comte Edmond Zichy, à l'ambassade d'Autriche, à l'hôtel Mirabeau, chez toi à Pesth ; c'est là que j'ai fait connaissance avec ton heyduque; chez Deak, qui est un homme charmant, dans lequel on près-

sent l'homme sublime; ce que jê viens faire ici, enfin: j'allais te chercher.

— Mais tu ne pouvais pas supposer que je fusse au Sacré-Cœur de Marie, cependant?

— Ma visite au couvent te préoccupe tellement, mon cher Miklôs, que tu ne t'aperçois pas que je suis à cheval, comme un des quatre fils Aymon, et que tu restes à pied. Permets-moi donc de descendre et de continuer une conversation qui me semble pleine d'intérêt.

Le vicomte mit pied à terre, en effet, et laissa la bride sur le cou de Fecshé, qui alla rejoindre son camarade et brouter les ronces avec lui.

— Tu disais?... reprit avec impatience Miklôs.

— D'abord, mon bon ami, comme j'ai appris dans ta famille que tu sortais de grand matin, que tu rentrais très-tard, laisse-moi te faire cadeau de ce capulet qui peut t être utile, au point où la saison est arrivée.

Et en disant ces mots, il donna à Miklôs le capulet tombé aux pieds de madame Benoît, et dont il s'était muni le matin dans l'espérance de revoir son ami.

Miklôs poussa un cri de surprise.

— Le capulet de Maryam ! s'écria-t- il en saisissant l'austère coiffure, en l'arrachant des mains du vicomte et en la pressant du même mouvement sur sa poitrine

— Mon cher Miklôs, celle de madame Benoît.

Miklôs jeta sur son ami un regard interrogateur.

— Que veux-tu? répondit Charles, je ne connais pas Maryam, tu ne m'en as jamais parlé...

MADAME BENOIT i99 Et des larmes vinrent mouiller les paupières du vicomte.

Miklès vit ces larmes, serra la main de son ami, et lui dit :

— Décidément, tu as bien fait de venir, Charles, je t'en parlerai,

— Quand tu voudras, Miklôs. Mais laisse-moi te dire que je crois que le plus tôt sera le mieux.

— Demain, mon ami, nous reviendrons ici, puisque c'est ici que je t'ai revu. Nous reviendrons ici, puisque c'est ici que j'ai prononcé pour la première fois devant toi le nom de Maryam. Ces arbres sont des confidents discrets, et ces montagnes n'ont point d'échos.

Et, pour la première fois, Miklôs approcha respectueusement de ses lèvres le capulet de madame Benoît ; puis, comme si deux pieuses idées s'enchaînaient l'une à l'autre :

— Maintenant, dit-il, allons embrasser ma mère!... Miklôs rattrapa la bride de son cheval, Charles en fit

autant; tous deux se remirent en selle et revinrent au petit pas vers le château Ils marchaient en silence l'un à côté de l'autre, lorsqu'une voix claire, sonore, aux notes élevées, monta dans les airs comme celle du rossignol.

Charles posa la main sur le bras de son ami et arrêta son cheval.

— Qu'est-ce que ce chant étrange? demanda-t-il.

— Ah I c'est vrai, dit Miklôs, tu ne connais pas nos Cziganôz?

SOO MADAME BENOIT

— Non, mais j'en ai fort entendu parler. Ils furent chassés de l'Asie par Tamerlan, et ces bohémiens, après avoir traversé la Thrace et la Macédoine, formèrent en Hongrie une race à part. Ce sont les chanteurs de vos fameux Gzardas, de vos airs nationaux dont les intonations variées et pleines de passion excitent les Magyars à la danse. C'est la musique primitive de la nation. Estce que ceux-ci chantent la marche guerrière de Rakoczï, votre Marseillaise? Permets que j'écoute, quoique je n'entende que les sons.

— Je te traduirai les paroles. J'ai entendu chanter cette chanson dans mon enfance, et plus d'une fois, la trouvant en harmonie avec ce qui se passait dans mon cœur, je l'ai chantée moi-même.

Et les deux jeunes gens écoutèrent le Czigany, qui chantait ces vers non rimés en s'accompagnant de sa zimball.

Miklôs le lui montra du doigt, assis au pied d'un chêne, au milieu de cinq ou six de ses compagnons:

Par une nuit sans étoiles et sans lune, Un feu brûlait dans la forêt; *

Il montait à travers les branches Des mélèzes et des bouleaux, *

Jetant au vent ses étincelles.

Qui retombaient en gerbes d'or

Sur le feuillage, que le givre Avait brodé de diamants.

Pour regagner leur toit de chaume, Pâtres et bergers se hâtaient.

Dans leurs cheveux le vent passait, Séchant la sueur sur leur front.

Recouverts de la peau de bouc, Sur l'épaule gauche ils portaient

Les instruments, qui de la terre, Ouvrent le sein toujours fécond.

Sous la fatigue de la route Et du fardeau chacun pliait.

Les enfants, soudain, s'écrièrent, Du feu ! du feu 1 voilà du feu!

La Sainte- Vierge soit bénie, Asseyons-nous et chauffons-nous.

Et tous s'assirent et soupôrent Autour du bienheureux foyer.

Puis, bien réchauffes et nourris, Ils reprirent gaîment leur route,

Ce feu, qui l'avait allumé ?

C'est ce que nui ne saurait dire.

| 0 t MADAME BENOIT

Qui l'éteignit, lorsque les pâtres Eurent soupé? nul ne le sait.

Mais on voit la place où la flamme Pendant quelques instants brûla.

La bruyère a cessé d'y croître Et la mousse n'y pousse plus.

Beaucoup de flammes ainsi brûlèrent En réchauffant les voyageurs,

Qu'on vit le môme soir s'éteindre, Sans qu'on sut qui les alluma.

Avec le secret de leurs flammes, Se perd celui de leur ardeur.

Seulement, si, dans la poitrine, S'allument Ces feux dévorants,

Us ne laissent plus que des cendres A la place où était le cœur.

A mesure que le Gzigany chantait, Miklôs traduisait et Charles comprenait pourquoi son ami redisait parfois tout bas cette chanson.

C'est qu'il était de ceux qui n'ont plus que des cendres à la place du cœur...

Le lendemain, à la même place où la veille le Czigany chantait cette chanson qui avait donné à Charles une idée de l'état du cœur de son ami, les deux jeunes gens étaient assis, Charles attentif et prêt à écouter ce que Miklôs avait à lui dire; Miklôs fouettant du bout de sa cravache l'amas de cendres qui contenait un reste de feu de la veille.

— Mon cher, lui dit Charles, en amour, vois-tu, il ne faut jamais désespérer. On le croit mort, on le croit éteint, on croit qu'il a tout brûlé, tout dévasté, qu'il n'a laissé que des cendres ; et puis arrive un passant, un voyageur, qui, avec le bout de sa cravache, fait jaillir une étincelle du foyer qu'on croyait mort. Une poignée 4e feuilles sèches, une brassée de bois jetée là-dessus, et dans dix minutes le feu sera aussi brillant qu'il l'était hier. Il n'y a pas de désespoir en amour. Si celle qu'on aime est jeune fille, on peut l'épouser; si elle est mariée, elle peut devenir veuve. Les amants doivent toujours penser que les maris ont quatre-vingts ans. Mon Dieu, que j'en ai vu mourir à trente ans des maris 1

Seulement, fais-moi le plaisir de me dire comment on s'appelle à la fois Maryam de son nom de baptême, et

madame Benoît de son nom de femme ? Je sais bien que la Muse inconnue de M. Demoustier se nommait madame Benoît, et que son mari était directeur général des contributions ; mais elle ne s'appelait pas Maryam, elle s'appelait Émilie, ce qui est le nom de tout le monde ; ça ne choque personne de dire Émilie Benoît, ça choque tout le monde de dire Maryam Benoît.

— Mon ami, répondit Miklôs, tu diras que j'emprunte toujours mes comparaisons au grand poëte anglais, mais ce n'est pas ma faute. Pourquoi a-t-il tout dit? Est-ce que Juliette ne dit pas à Roméo, lorsqu'elle le prie de ne plus s'appeler Montaigu :

(( Si la rose ne s'appelait pas la rose, mais portait un » autre nom, en serait-elle moins belle à voir et moins » douce à sentir? »

— Oui, je comprends cela, dit Charles ; ta madame Benoît est parfaitement belle à voir, et je crois même que si on s'en approchait, ce qu'elle ne paraît pas devoir permettre à tout le monde, car elle a de grandes manières, ta madame Benoît, elle serait fort bonne à sentir.

Miklôs poussa un gros soupir.

— Voyons, conte-moi tout cela, mon pauvre Miklôs, tu verras qu'une fois que je serai au courant de tes aventures, je te donnerai de bons conseils, va !

— As-tu été à Athènes ? demanda Miklôs.

— Moi, à Athènes ! pourquoi faire? Je connais Athènes mieux que les Athéniens. Le Pantélique à gauche, l'Hymète à droite, colonnes en face, les jardins d'Aca-

démus a liant de droite à gauche, selon le courant du Cépbyse; au fond le couvent de Daphnée, derrière tout cela le golfe de Salamine, qu'on ne voit pas... Eh bien, voilà Athènes... ou plutôt ce qui restes d'Athènes I...

— Cher ami, dit Mikl6s, suppose, sortant de l'espace étroit qui existe entre le Parthénon et le temple d'Erycthée, suppose une jeune femme de dix-neuf à vingt ans, belle comme les grandes divinités antiques, descendant avec la marche sûre et précise d'une déesse cet escalier étroit et dégradé, au-dessous duquel est le précipice où ton pied de chasseur hésiterait à se poser. Mets sur son visage l'admiration des belles choses; mets-lui dans

, le cœur la pitié des jours éteints; mets dans tout son ensemble la douce mélancolie de l'âme blessée, qui voudrait voir l'univers heureux et qui cherche comme le bon Samaritain une blessure où verser l'huile et le baume... Mets à dix pas derrière cette femme un gros monsieur chauve avec des lunettes d'or, revêtu d'un paletot bleu foncé, fumant son cigare, s' accrochant à la muraille de peur de tomber, et criant au guide :

— « Dites-moi donc, vos diables de ruines, pourquoi sont-elles si ruinées ? On risque de se casser le cou sur vos marbres jaunis ! Et tu auras une idée de Maryam et de M. Benoît, ou du moins tels qu'ils m'apparurent à moi, qui suis peut-être partial pour l'une et injuste pour l'autre. A cette vue, qu'eusses-tu fait?

— Je fusse devenu immédiatement amoureux de ma-

dame Benoit, et j'aurais fait tout au monde pour me faire aimer d'elle.

— Elle logeait à l'hôtel de l'Europe.

— Mon bon ami, je te ferai observer, dit Charles, que ce n'est pas la peine d'aller à Athènes pour se loger hôtel de l'Europe.

— Ils étaient descendus à l'hôtel de la Tour-d'Éole; mais il a prétendu que la cuisine y était mauvaise.

— Ah ! dit Charles, il c'est le mari ? c'est bon à savoir; cela te dispensera désormais de prononcer son nom, et je comprendrai parfaitement. La cuisine était donc mauvaise à la Tour-d'Éole? Quant à Maryam, peu lui importait la cuisine, n'est-ce pas? car en sa qualité de déesse, elle vit de la rosée du matin et du parfum des fleurs...

Miklôs serra vivement la main de son ami.

— Veux-tu que je te dise tout, Charles? comprends ou tâche de comprendre Maryam, mais ne la raille pas I Femme, elle est soumise à toutes les faiblesses de la femme et à toutes les nécessités de la vie. Vois-tu, Charles, il y a des créatures douées qui savent donner un charme à tout ce qu'elles font; Maryam est une de ces élues.

J'allai me loger en face d'elle.

Tout le temps qu'elle fut à Athènes je pus la voir, la suivre quelquefois sans être remarqué, et, la nuit venue, dans les promenades, effleurer en passant ce vêtement flottant, qui, chez elle, n'a jamais l'air de la robe

d'une femme mondaine, mais de la tunique d'un ange.

Me voyait-elle ? me remarquait-elle ? je n'en savais rien. J'avais pris à mon service le même cicérone que lui, et par ce cicérone, je savais chaque jour ce qu'elle devait faire le lendemain.

Je parlais suffisamment le grec moderne pour m'entretenir avec cet homme, qui, d'ailleurs, comme tous ceux de son état, parlait italien.

Ce fut ainsi que je sus qu'ii préméditait un voyage en Morée.

En vérité, quand je voyais cette tournure épaisse, cette insouciance du beau, cette crainte du danger, cet égoïsme de toutes les minutes, cet isolement de la femme, je me demandai ce qui avait pu déterminer un pareil homme à voyager et surtout à emmener sa femme avec lui. Je crus d'abord que c'était la jalousie ; je vis depuis que je me trompais : c'était tout simplement un caprice, ou, qui sait ? peut-être y avait-il quelque chose de profondément méchant dans le cœur de ce gros homme, et avaitil besoin d'avoir près de lui quelqu'un à faire souffrir.

Je revenais de la Morée ; mais que m'importait si je parvenais à faire le voyage avec eux, à côté d'eux, derrière eux ! C'était une nouvelle Morée que j'allais revoir.

Je cherchai le moyen de me mêler à leur vie d'une façon quelconque, et sans être soupçonné du motif qui me faisait agir, lorsque le cicérone vint me conter qu'il cherchait un agoyate. . .

— Un agoyate^ interrompit Charles, c'est un guide,

n'est-ce pas? Il ne faut pas craindre de m'humilier en réapprenant certaines choses, j'aime à m'instruire, mon bon ami — va, continue.

— C'est un guide, répéta Miklôs.

A cette demande du cicérone, une lueur me traversa l'esprit, je venais de visiter scrupuleusement la Morée, j'avais inscrit sur mon carnet toutes mes haltes, j'avais dessiné les plus jolis points de vue de la roule, je connaissais donc le chemin comme le meilleur guide : je répondis au cicérone que j'avais un agoyate à lui offrir, et qu'il recevrait comme courtage le prix qui serait alloué à cet agoyate.

Le cicérone secoua la tête.

— Ce ne- sera pas grand'ehose, dit-il, l'homme ne me paraît pas généreux. Oh ! si c'était la femme!

— Elle est donc généreuse, elle? m'écriai-je.

— Gomme la Panagia.

— Ah ! quant à la Panagia, dit Charles, voilà. ..

— Eh bien, la Panagia c'est la Vierge des Grecs, cher ami.

— Ah oui, la Panagie, dit Charles, les Grecs prononcent mal...

Alors, je me mis à causer d'elle avec cet homme; jusque-là je n'avais jamais osé, mais puisqu'il m'avait ouvert lui-même cette voie, il ne devait pas être étonné que j'y entrasse.

Ce qu'il me dit alors de choses douces à entendre,

vois-tu, sur sa bienfaisance, sa résignation, sa piété, sa miséricorde, son amour de Part, son admiration pour la nature ; ce qu'il me dit de sa science, qui l'étonnait lui-même, en laissant la sienne bien en arrière, je ne saurais te le répéter. Je n'osai lui dire :

— Parle, parle toujours ainsi, et je te paierai ce que tu voudras l'heure !

Je finis par prendre une poignée d'or dans ma main et par la lui donner en lui disant :

— Tiens, qu'on prenne de ta main r agoyate que tu présenteras et tu en auras encore autant.

Le Grec jeta un coup d'œil de côté sur ce que contenait sa main et la referma bien vite, il crut que je m'étais trompé.

— Autant ! entends-tu ? lui dis-je, autant!

— Votre agoyate sera reçu, dit le cicérone. Seulement, je doute que vous rentriez dans vos frais avec ce qu'on lui donnera. Mais, vous savez, il faut qu'il se trouve prêt, votre agoyate, car c'est pour demain ou après-demain.

— Sois tranquille, il sera prêt.

Et, en effet, j'allai, à l'instant même, acheter un costume complet d'aybyate-guide.

J'avais déjà les moustaches et la barbe, je n'avais pas la prétention d'éblouir Maryam, mais de me cacher à tous les yeux.

J'achetai la peau de mouton traditionnelle, la veste

210 MADAME BENOl T

que recouvre cette peau de mouton, et dont les manches brodées sortent par les ouvertures des bras. J'achetai la fustanelle aux trois cents plis, sans laquelle on n'est point Palikare. J'achetai les cnémides de cuir, et je chargeai le marchand de donner à tout cela une teinte d'usure et de fatigue qui était nécessaire à la vérité de mon déguisement. J'avais la ceinture de cuir rouge brodée d'or, luxe du Palikare. J'avais des pistolets et un yatagan magnifique, dont je ne craignais pas les dénonciations, car souvent ces hommes, aux vêtements en lambeaux, ont des armes splendides, avec lesquelles ils pourraient facilement acheter une maison dans leur pays; mais leur maison, à eux, c'est la voûte du ciel, c'est le feuillage des arbres, c'est la corniche qui reste d'un vieux temple écroulé.

Je rentrai chez moi, encore rachetant une gourde en buis aux cordelières élégantes, le chapeau de grosse paille qui pend dans le dos, les jours où le soleil s'absente. Quant au fez, j'avais fait mon voyage avec cette coiffure; ayant reçu l'eau et la neige pendant trois mois, elle était dans un état d'avarie satisfaisant.

Le lendemain, à l'heure dite, on m'apporta les objets achetés. Je m'enfermai. Dès la veille, j'avais commencé à lisser mes cheveux pour leur faire perdre leur recherche mondaine.

Je commençai par me coitfer , je trouvai que ce changement me transformait déjà suffisamment, et je

demeurai convaincu que pour l'œil d'un étranger j'étais méconnaissable.

J'achevais ma toilette, lorsque le cicérone entra, il regarda dans la chambre pour me chercher ; me prenant pour un compatriote, il me dit en grec :

— Où est le maître ?

— Dans la chambre à côté, lui répondis-je, pour voir jusqu'où irait son erreur.

Il ouvrit la porte, qui était celle du salon, il alla jusqu'au cabinet de toilette, et revint en disant :

— Il n'est pas là.

— Alors, lui dis-je en* riant, et en italien , alors, c'est qu'il est ici.

Il jeta un cri de surprise et battit des mains.

— Ah ! dit-il, je comprends maintenant, Excellence, la dame, la dame...

— Chut ! lui fis-je avec le doigt...

— En effet, interrompit Charles, c'est ainsi qu'on représentait Harpocrates, le Dieu du Silence.

— Crois-tu que Ton puisse me reconnaître? lui demandai-je.

— Ma foi non, par exemple, puisque je ne vous ai pas reconnu, moi.

— Eh bien, que viens-tu me dire ?

— Justement, je l'avais oublié, je venais vous dire qu'on vous demande. Dépêchons-nous.

Je descendis rapidement. Nous traversâmes la rue, et mon guide me présenta à Maryam et à lui, je dis à Ma-

ryam et à fat, parce que, ne parlant ni le grec, ni l'italien, c'était Maryam qui lui servait d'interprète.

— Tu cherchais pourquoi il avait emmené sa femme, dit Charles ; c'était pour économiser un drogman , voilà! Harpagon n'a rien à dire, il a une progéniture.

Maryam leva sur moi ses grands yeux bleus et me regarda longtemps. M'avait-elle reconnu, ou m'examinait-elle comme on examine en artiste une statue, un bas-relief, un cheval ou un chien ? Je ne sais. Son œil me troubla. Je ne comprenais pas qu'un regard pût être à la fois si calme et si plein de flamme.

Il fallut aborder la question du salaire.

Je répondis que c'était ordinairement les ciceroni qui discutaient ces sortes de choses.

Alors mon cicérone entra en scène, et, très-sérieusement, obole à obole, il discuta mon gain de chaque jour. Je servirais de guide, de domestique, je fournirais les chevaux, j'en aurais soin, j'achèterais les provisions, je choisirais les meilleurs kanis...

— Pardon, pardon, ditCharles, je t'arrête à kanis... Homère ni Beulé n'en parlent.

— Mon cher, ce sont les atroces auberges qu'on appelle des kanis et à qui l'on a fait trop d'honneur en les baptisant ainsi.

— Continue, continue, ton récit est plein d'intérêt. Et combien te donnait-on pour faire tout cela?

— Douze drachmes.

— Ah ! treize francs cinquante ; ce n'était pafc trop. Et étais-tu chargé de les nourrir avec cela ?

— Non, c'était eux qui me nourrissaient.

On discuta longtemps; mon guide tint bon, et j'eus les douze drachmes.

Le lendemain, à sept heures du matin , on partait.

Je me procurai les meilleurs chevaux que je pus, mais je n'avais pas un choix bien considérable, forcé que j'étais de prendre dans les écuries qui avaient des relais ou des correspondances dans le pays que nous allions parcourir.

Je parvins cependant à me procurer deux chevaux passables.

Quant à moi, bien entendu, j'allais à pied, ce qui me donnait ou ce qui me laissait l'espérance d'avoir l'occasion de guider le cheval de Maryam par la bride dans les chemins difficiles, de m'appuyer à lui dans les haltes, et de me trouver aussi près que possible d'elle pendant toutes les marches.

Au moment du départ, un mulet devint nécessaire pour les bégages. Il eut un instant l'envie de ine le faire payer, mais un regard suppliant de sa femme l'en empêcha.

Je fis un signe au cicérone pour qu'il allât chercher l'animal devenu indispensable.

On chargea la bête des différents colis des deux voyageurs, au milieu desquels je glissai une espèce de sac de nuit qui contenait cinq ou six chemises que je comptais

mettre sous ma chemise grossière, ne voulant pas, pour moi-même, être un trop parfait agoyate.

// s'approcha alors de moi.

— Le mari, n'est-ce pas? dit le vicomte.

— Justement.

Et m'appuyant la main sur l'épaule comme pour me séduire.

— Le meilleur cavallo? me dit-il.

— Per la stgnora? demandai-je.

— Que dit-il donc ? fit-il en se tournant vers sa femme.

— Il demande si c'est pour moi, le bon cheval.

— Mais non î mais non î pour moi, pardieu ! Vous savez monter à cheval, vous, élève de Pellier !

— Tandis que vous, répondit doucement Maryarfl, comme si elle eût craint que je l'entendisse, vous êtes l'élève...

— De personne, madame ! Je suis le fils de mes œuvres.

J'avais entendu et compris la discussion. De deux chevaux, il y en a toujours un qui est moins bon que l'autre; j'allais donner le mauvais au mari, lorsque j'entendis la voix de Maryam qui me disait en italien :

— Pas celui-là, l'autre est assez bon pour rnoi. Il eut donc le bon cheval et Maryam le mauvais. Et nous partîmes.

Je m'étais informé où nous allions; nous allions à Corinthe d'abord, puis de là à Sparte, etc., etc.

Cette réponse m'avait préoccupé. Je me demandais comment nous pourrions aller à Corinthe par terre, sachant la route complètement impraticable de Mégare à Kalamaki, ou plutôt sachant qu'il n'y a jamais eu de route que celle où le fameux brigand Scyron exerçait sur ce chemin un métier qu'il a laissé à bon nombre de ses successeurs. Thésée en avait eu beau faire justice, la route était tombée dans un tel discrédit qu'elle fut complètement abandonnée, et qu'aujourd'hui on n'en trouve aucune trace.

Ce fut pour moi une occasion d'entrer en conversation avec Maryam. Comme cette route m'était familière, je lui demandai si elle comptait faire le tour du golfe de Lépante et visiter Delphes.

Elle me répondit que non.

Je lui demandai alors comment elle ferait à Mégare, la route étant interrompue pour Kalamaki.

Tout cela venait, tu comprends, de ce qu'il avait le mal de mer, et que, ne pouvant vaincre sa répugnance à voyager en bateau à vapeur, il préférait exposer sa femme à la fatigue d'une route horrible et à l'ennui de

traverser sur une espèce de bateau, d'Eleusis ou de Mégare à Kalamaki, cette portion de la mer protégée par nie de Calouri, l'ancienne Salamine, qui a presque le calme d'un lac.

C'était à moi, en arrivant à Eleusis ou à Mégare, de trouver un moyen de transport pour Kalamaki.

Tu ne doutes pas que j'acceptai bien volontiers la mission.

Seulement, comme d'Eleusis à Mégare les chemins sont à peu près impossibles, ce fut à Eleusis que je traitai avec le patron d'une de ces barques appelées télémaque pour aller jusqu'à Kalamaki, en abordant à Salamine.

Maryam lui lit comprendre qu'il ne pouvait pas passer près de Salamine sans mettre au moins le pied sur cette terre où Athènes s'était réfugiée tout entière sous l'épée de Thémistocle.

On traverserait l'île à pied, tandis que la barque contournerait l'île.

Cette proposition lui allait à merveille; il aimait beaucoup marcher, soit par raison de santé ou économie. Maryam me prévint qu'il y aurait probablement des difficultés pour la location de la barque ; elle me priait de faire les avances et d'en référer à elle pour les questions d'argent.

Nous avions pris le même chemin d'Athènes à Eleusis, chemin charmant et dans lequel aucun mécompte ne se présenta à nous.

Le lendemain, avant que personne eût paru, deux chevaux et la mule portant les bagages étaient embarqués, et le télémaque, nettoyé et frotté à neuf, attendait ses passagers.

JZ daigna être content de mes services, et Maryam, de son côté, comprenant que c'était à moi qu'elle devait cette propreté, assez rare en Grèce, voulut bien me remercier d'un sourire.

Nous abordâmes à Salamine, et nous gagnâmes le point le plus élevé de l'île, assez plate du reste. Elle ne se doutait pointque je parlasse français, et que, par conséquent, je pusse admirer son érudition.

C'était elle qui avait remplacé le cicérone, et je dois dire que la vérité historique n'y perdait rien. Elle lui montra dans la montagne le trône de Xercès, c'est-à-dire le siège de pierre du haut duquel on prétend que le grand roi assista à la défaite de son armée.

Tout cela n'avait pas un grand intérêt pour lui, et j'en suis encore à me demander pouquoi il avait choisi la Grèce pour but de son voyage.

Au bout de trois quarts d'heure, l'île était traversée et le bateau nous attendait de l'autre côté de Salamine.

Je m'informai si l'on voulait aller coucher à Mégare, ou si l'on voulait passer la nuit à bord du bateau avec la chance d'arriver le lendemain à Kalamaki.

// demanda ce qu'il y avait à voir à Mégare.

Je lui répondis qu'il y avait des ruines.

— Des ruines, des ruines t... dit-il, je commence à en avoir assez, de tes ruines.

Il fut donc décidé que Ton ferait voile vers Kalamaki.

J'avais eu le soin de jaunir des provisions, de sorte que le dîner se passa aussNbien que possible, sauf un léger trouble dans l'estomac a^sa part.

Seulement une inquiétude lui vt^t, c'était si on avait fait prix d'avance pour ce repas et pohfcfcJes repas suivants.

— Tous ces Grecs, dit-il à sa femme, c'est tas de voleurs, et si vous ne faites pas avec lui tous lel? prix avant de nous mettre sérieusement en route, nous n au ~ rons plus le sou au milieu du voyage, tous ces fripon s " là s'entendent ensemble. Oh I si je par lais italien ou . grec... Que les parents sont coupables de ne pas faire apprendre les langues étrangères aux jeunes gens.

— Vous ne dites pas cela pour les miens, murmura Maryam.

— Oh ! vous, vous êtes une savante, et vos parents se sont ruinés pour votre éducation, les aristocrates font tout pour la gloriole.

— Eh bien, voyez, monsieur, la même chose eût pu arriver pour vous, et, ajouta-t-elle avec un soupir, nous n'aurions pas le plaisir de voyager ensemble.

Le soir vint, il avait pris pour lutta cabine du patron, et comme l'on n'y pénétrait que difficilement et que tu as dû remarquer que toute personne distinguée a besoin

d'air, Maryam la lui avait abandonnée sans discussion aucune. La concession lui avait suffi et il n'avait pas songé à s'informer où elle passerait la nuit.

•J'avais entendu tout cela sans paraître y faire attention.

Une espèce de porte-manteau que personne n'avait vu, contenait mes deux couvertures de voyage dont j'avais bien pensé que Maryam aurait besoin.

Mon attente n'avait point tardé à se réaliser. La nuit était magnifique; je ne doutais pas que Maryam ne montât sur le pont et ne préférât Pair pur du ciel à l'air méphitique d'un bateau grec. J'avais préparé en conséquence une espèce de lit sur deux bancs : j'avais étendu une de mes couvertures dont mon sac de nuit faisait l'oreiller, et j'attendis.

En effet, vers huit heures, je vis Maryam sortir de l'écoutille, cherchant des yeux un endroit où elle pût se reposer. Je lui montrai du doigt la couche informe que je lui avais préparée; la seconde couverture était roulée au pied du lit.

Puis, je m'en allai à l'autre bout du bâtiment, sans même lui adresser la parole,

Elle' me regarda avec étonnement, prit la couverture roulée au pied du lit, et la tendant de mon côté :

— Et vous? me dit-elle.

— Moi, lui répondis-je, je veille, je suis pilote.

Et disant quelques mots au timonier, je me fis céder par lui la barre du gouvernail .

Appuyé sur cette barre, je pouvais rester debout et ne pas la perdre un instant de vue. La lune était si belle et jetait une si blonde lueur, que, d'un bout à l'autre du petit bâtiment, je distinguais ses traits et jusqu'aux bagues de sa main, qui, posée sur la couverture brune, semblait une main de marbre.

Je ne sais si elle dormait, j'en doute. Cependant, elle ferma les yeux.

Le jour vint, et avec lui cette fraîcheur qu'il amène parfois.

J'avoue que je n'avais aucun moyen de m'opposer à cet inconvénient, et que je m'approchai de Maryam, en lui demandant pardon dans mon cœur d'être impuissant contre cette froide brise.

Elle m'assura que, grâce à moi, elle avait passé une fort bonne nuit, et que les premiers rayons du soleil suffiraient à la réchauffer.

Au même moment, nous entendîmes une espèce de brrroum annonçant la présence de quelqu'un qui humait avec répugnance cet air frais du matin.

C'était lui qui avait poussé ce grognement. // apparaissait coiffé d'une casquette de poils bruns, qui lui avait servi de bonnet de nuit, une énorme cravate écossaise autour du cou, une robe de chambre de flanelle bleue soutachée de rouge, un pantalon de molleton gris à pieds, et des bottes russes brodées d'or.

// tenait à la bouche une énorme pipe, dont il tirait

des bouffées de fumée, à faire croire aux bâtiments que nous avions sur eux l'avantage de la vapeur.

— Ah! ah!... Eh bien ! belle dame, dit-il, comment ça va-t-il ce matin ? brrroum... Oh! continua-t-il en s'approchant d'elle, il paraît que vous vous Têtes passée douce, la nuit, peste I Je ne vous connaissais pas ces couvertures-là.

— Elles ne sont point à moi, monsieur, répondit-elle, c'est notre agoyate qui avait eu, pensant que je ne pourrais supporter les miasmes de l'entre-pont, le soin de me préparer ce lit.

— Bigre ! il paraît que c'est un homme précieux que notre agoyate.

// s'approcha du lit de Maryam, prit un coin d'une des couvertures, le frotta comme aurait pu le faire un marchand de drap pour s'assurer de la qualité de l'étoffe, et dit :

— Manufacture anglaise; il aura volé ces couvertureslà, le drôle.

— Ah çà, mais, et toi, qu'est-ce que tu disais? demanda Charles. Est-ce que tu n'avais pas envie de l'étrangler un peu ce monsieur?

— Ma foi, non. Au premier moment où je l'avais vu, au premier mot que je lui avais entendu dire, je l'avais apprécié à sa valeur, et, pour pousser à l'ombre de cette espèce de cryptogame, cette charmante fleur qu'on appelait Maryam ne m'apparaissait que plus belle.

— D'où vient donc ce petit vent-là? dit-il en se tournant

vers le Nord et en enfonçant ses mains dans les poches de sa robe de chambre.

— Du Parnasse, répondit-elle.

— Sapristi, dit-il, je savais qu'il venait de cette montagne-là des choses bien désagréables, mais je n'avais pas encore pensé au vent.

— Maryam ne répondit pas.

Je ne pus m'empêcher de rire en songeant aux pauvres poètes, qui, depuis Homère jusqu'à Pétôfi, ont fait élection de domicile sur la montagne sacrée.

Quant à lui, il avait tiré la couverture qui couvrait Maryam, de sorte qu'avec un costume bien plus léger que le sien, elle se trouvait exposée à cette bise bien connue de tous ceux qui ont voyagé en Grèce. Il s'enveloppa de la couverture qu'il croisa par-dessus sa robe de chambre, en disant :

— Servez-vous de ces couvertures tant que vous voudrez, mais ne les achetez pas, nous pourrions rencontrer plus tard la personne à qui elles ont été volées, et ça pourrait nous faire une mauvaise affaire.

Maryam se leva sans répondre et alla s'appuyer sur le bastingage du petit bâtiment, la tête tournée du côté de Kalamaki.

Ses magnifiques cheveux noirs, dénoués pendant la nuit, la couvraient de toute leur longueur et tombaient au-dessous du jarret.

— Ces cheveux-là doivent bien vous gêner pour le

voyage? lui dit-il; à votre place je les couperais pour ne pas avoir l'air d'une folle.

Maryam détacha le foulard tissé d'or qui lui faisait une charmante coiffure, le jeta sur un banc, divisa ses cheveux en deux grosse tresses qu'elle roula autour de sa tête.

Ainsi coiffée, elle avait Pair de ces femmes d'iEgine, qui, les jours anniversaires des fêtes d'jEgos-Potamos, rentraient sur un char traîné par des bœufs, une branche de laurier à la main, et symbolisaient la victoire remportée sur les iEgimètes par les Athéniens.

Au bout d'une demi-heure :

— Est-ce que vous ne trouvez pas, dit-il à sa femme, que ce petit vent donne de l'appétit? Appelez donc ce garçon et qu'il voie à ce qu'on nous donne à déjeuner.

Au lieu de m'appeler, Maryam vint à moi.

— M. Benoît a faim, dit-elle en italien, soyez assez bon de demander si Ton trouverait quelque chose pour déjeuner.

J'avais fait porter au bâtiment la moitié d'un mouton, des œufs frais et des fruits.

Un petit Grec de dix ans, qui semblait une statue de Ganymède, et qui était à peu près nu comme lui, était chargé des détails de la cuisine ; je l'y aidai au reste de mon mieux, et si l'on m'avait dit qu'un jour je tiendrais la queue d'une pocle ou le manche d'un gril, je te jure que j'eusse répondu négativement. Eh bien, mon cher, à l'idée que ces services si inférieurs lui étaient rendus,

à elle, j'éprouvai une certaine joie à voir reluire les assiettes d'étain dans lesquelles elle devait manger et le gobelet d'argent dans lequel elle devait boire. Car, il est bon de te dire qu'il avait un opulent nécessaire, dont il ne tirait d'habitude qu'un gobelet pour lui, mais dont j'avais fait tirer la veille un second gobelet pour madame.

Au bout d'un instant la table était dressée sur le pont et offrait à ses deux convives un déjeuner composé de beurre, de miel de l'Hymète, d'œufs frais, de côtelettes et de fruits.

//jeta un regard satisfait sur la table, et dit à sa femme : , — Je suis très-content du guide qui nous a fourni ce garçon-là, il n'est pas maladroit du tout.

. Elle me regarda avec son grand œil limpide, et comme si elle eût deviné que c'était pour elle que j'avais pris tout ce soin, elle mangea un œuf et quelques fruits. Elle trempa ses lèvres dans d'excellent vin de Santorin qu'iY buvait à plein verre et qui avait le privilège de lui plaire, malgré son petit goût de résine auquel il avait fini par s'habituer.

— Bigre! murmura-t-il quand il eut fini, il y a longtemps que je n'ai aussi bien déjeuné 1 Si j'avais une tasse de café maintenant, l'empereur ne serait pas mon oncle.

Le petit Grec montrait dans ce moment la moitié de son torse par l'écoutille et adressait en langue franque quelques paroles à Maryam.

— Le voulez-vous à la turque ou à la française, votre café, dit-elle.

— Plaisantez-vous? demanda-t-il.

— Non. C'est ce bel enfant qui a reçu de l'agoyate l'ordre de vous faire le meilleur café possible, et qui vous demande comment vous l'aimez?

— Ah ! ma chère, vous appelez ça un bel enfant, vous, un gamin à moitié nu? Veux-tu aller t'habiller, petit polisson.

L'enfant, croyant qu'on le grondait, se laissa glisser le long de l'échelle et disparut.

M. Benoît sentit que son café s'en allait avec lui, et courut à l'écoutille.

— A la françaisel lui cria-t-il.

Et, faisant claquer son pouce, il répéta le refrain de la vieille chanson : « Je suis Français, mon pays avant tout. »

— A propos, et vous, belle dame, dit-il, n'en voulezvous pas prendre du café? Sur mer, c'est bon, ça chasse les humeurs.

— J'en prendrai volontiers quelques gouttes à la turque, et sans sucre.

— Ah ! que vous êtes maniérée, ma chère.

Et, oubliant que personne ne parlait français à bord :

— Garçon, une seconde tasse à la turque et sans sucre... pour madame Benoît, s'entend, cria-t-il, et chaud! chaud!!..

Maryam me répéta en italien ce que je venais d'entendre en français, et je descendis dans l'écoutille, voulant avoir le bonheur de lui préparer moi-même son café comme j'avais l'habitude de le prendre.

Un instant après, l'enfant remonta portant le café de M. Benoît, tandis que moi je versais celui de Maryam dans la petite coupe d'or ciselé qui me sert ordinairement à la chasse, et que je porte toujours sur moi en voyage.

Et, en disant cela, Miklôs tira de sa poche cette même petite coupe, ravissante de forme, merveilleuse d'exécution, tout incrustée de rubis, de perles, de turquoises, et la montra à Charles.

— Elle a bu dedans, dit-il, pendant tout le temps de la route... Gomme le roi de Thuie, j'y boirai mon dernier breuvage.

Et il soupira, laissant aux mains du vicomte, pour qu'il l'examinât tout à son aise, la coupe qui lui rappelait ce tendre souvenir.

— Je la plaçai sur l'assiette la plus élégante que je pus trouver et h présentai à Maryam.

Elle jeta un cri d'étonnement et la prit délicatement par son anse d'acanthe.

— Voyez donc le délicieux bijou, dit-elle à son mari.

— Quand je vous le disais, madame.

— Que me disiez-vous?

— Que cet homme était un voleur.

— Mais taisez-vous donc, monsieur, dit-elle.

Hein ?... est-ce qu'il entendrait le français, par hasard? Dans ce cas-là, je me tiendrais sur mes gardes. Ces Grecs, il ne fait pas bon les avoir pour ennemis. C'est égal, si j'étais en France, je le ferais tout simplement pincer. Un tas d'assassins...

— Monsieur î fit Maryam.

— Damî depuis que j'ai lu à Athènes: le Boi de la Montagne, par M. Edmond About, je suis fixé là-dessus, et je vous déclare que si j'avais lu cet ouvrage en France, je ne serais certainement pas venu en Grèce.

Cependant , ajouta-t-il en regardant toujours la coupe d'or, comme il ne sait probablement pas le prix de cet objet, s'il voulait vous' le donner à bon compte, ça se cache facilement à la douane, et nous pourrions l'emporter, nous le mettrions près du belvédère, dans notre muséum. Nous dirions que c'est une antiquité et que nous l'avons trouvée en faisant des fouilles à Eleusis.

Maryam devint pourpre et ferma un instant les yeux.

Je m'étais tenu derrière elle, tandis qu elle buvait son café; elle me rendit alors la coupe et l'assiette, mais sans prononcer une parole et sans me transmettre le désir de son mari.

J'emportai le tout, je disparus dans Pécoutille, et une fois hors de sa vue, je portai avidement mes lèvres où elle avait posé les siennes, et je bus jusqu'à la dernière goutte ce que la coupe avait conservé de liqueur.

Puis, par l'écoutille opposée, je remontai et allai m'asseoir à l'avant du bâtiment, la tête dans mes mains.

Cinq minutes après, j'entendis mon nom cTagoyate dit près moi par une douce voix.

— Elias, disait cette voix.

Je levai la tête.

Maryam était debout à mes côtés.

Je frissonnai malgré moi, quoiqu'elle ne me touchât point.

— Elias, répéta-t-elle, il faut avoir soin de vous; il reste des œufs et des côtelettes que je vous apporte, mangez-les.

— Eh bien ! mais qu'est-ce que vous faites donc, madame ? cria M. Benoît. Je crois, Dieu me pardonne, que vous servez votre domestique î

— C'est l'habitude ici que l'on dise aux serviteurs ce qu'ils peuvent manger. Si je ne lui en donnais pas la permission, il n'oserait toucher à ce que nous laissons, et vivrait de pain et d'eau.

— Ce n'est pas comme ceux de Paris ! Cependant, ma bonne amie, je ne crois pas qu'il soit habitué à quelque chose de beaucoup plus relevé. Ce sont des mendiants, tous ces gaillards-là, sachez -le bien, et s'ils ne trouvaient pas de temps en temps un Français pour se laisser gruger ou leur donner quelques grammes, comme ils disent...

— Drachmes, monsieur, dit-elle.

— Grammes, dragmes ou drachmes... tout ça se vaut, soyez-vous; quand je serai de la Chambre, je demanderai l'unité monétaire, et je ferai valoir l'ennui que

m'ont donné, en Grèce, tous ces noms de pièces qui ne valent pas quatre sous français.

J'allai prendre un morceau de pain sur la table, le reste du vin, je m'assis modestement dans un coin, et je fis un des meilleurs déjeuners que j'aie faits de ma vie.

Le soir, nous arrivâmes sans accidents à Kalamaki.

Tu comprends que si M. Benoît se plaignait de l'hôtel de la Tour-d'Éole, à Athènes, ce fut bien pis lorsqu'il se trouva dans les kanis d'Eleusis et de Kalamaki. Eleusis, situé à quatre ou cinq lieues d'Athènes, présentait encore un reste de civilisation. A Kalamaki, nous étions entrés dans la véritable Grèce moderne* c'est-à-dire dans la barbarie la plus complète.

Rien, au reste, ne ressemblait moins à une auberge que la maison qu'on nous avait indiquée et qui devait nous en tenir lieu.

M. Benoît ne voulait pas absolument descendre de cheval, disant que je le conduisais dans un repaire et non dans un hôtel.

Maryam lui.expliqua qu'il fallait qu'il s'attendît à ne point trouver d'autres gîtes à partir d'Athènes, et surtout

rien qui ressemblât à ce que Ton entendait en France par le mot : auberge.

— Madame... comment savez-vous tout ça... Vous êtes donc venue en Grèce, vous me l'avez donc caché?...

— Mais non, monsieur, ces détails-là se lisent dans tous les livres qui traitent de la Grèce.

— Eh bien, moi, madame, j'ai cependant lu Plutarque d'un bout à l'autre, et je n'y ai jamais rien vu de pareil.

J'attendais, appuyé sur la mule aux colis.

— Vous déciderez-vous à descendre, monsieur, demanda! Maryam?

— Je veux d'abord savoir où on nous logera et le prix de la chambre.

Maryam me transmit le désir de son mari.

J'allai, pour la forme, causer un instant avec le propriétaire du kani et je revins en disant :

— Vous serez logée au premier, madame, mais il n'y a qu'une chambre pour vous et monsieur.

— Que dit-il, que dit-il ? voyons, dans son baragouin, demanda M. Benoît, qui s'impatientait sur son cheval.

— Il dit, monsieur, que vous aurez une chambre au premier, mais que vous serez obligé de la partager avec moi. Si, du reste, cela vous gêne, vous savez avec quelle facilité je trouve à me loger.

Le maître du kani s'approcha pour affirmer aux voyageurs qu'ils seraient mieux chez lui que dans leur propre maison.

M. Benoît, en voyant la figure de son hôte, se rap-

MADAME BENOIT 33i

procha de sa femme par une manoeuvre assez habile qu'il fit exécuter à son cheval, et dont je ne l'aurais pas cru capable.

— C'est là l'aubergiste ? demanda-t-il.

— Je le crois, répondit Maryam.

— Mais il a l'air d'un chef de brigands, avec son pistolet à sa ceinture.

— Oh! rassurez-vous, dit Maryam, Elias en a deux.

— Qu'est-ce que c'est qu'Elias?

— C'est notre agoyate.

— Et qui vous dit qu'il ne s'entend pas avec ce gaillard-là, qu'il ne nous amène pas chez lui pour nous faire assassiner, et que ce sont eux alors qui ont trois pistolets contre nous ?

— Allons, monsieur, il faut'vous décider, dit Maryam, ce kani est le seul...

— Kani... kani... kanich versthe nicht!... comme je disais dans mon voyage d'Allemagne.

M. Benoît se décida à mettre pied à terre.

J'étendis les bras pour aider Maryam à en faire autant, mais elle avait déjà sauté à bas de son cheval.

Je déchargeai la mule et commençai de porter les bagages avec le maître du logis au premier étage que devait habiter M. Benoît. C'était un grenier auquel on parvenait par une échelle fort raide et sans rampe.

— Eh ! madame, faites donc attention où ces gens-là portent nos effets, dit M. Benoît.

— Mais dans votre chambre, je présume, dit-elle.

— Comment) notre chambre?... Ces misérables appellent cela une chambre ?...

— Vous voyez qu'ils n'en ont pas d'autres et qu'ils nous donnent ce qu'ils ont de mieux, dit Maryam en haussant les épaules.

— Sapristi î je me la rappellerai, leur chambre au premier !

Et il mesurait de l'œil la hauteur de l'échelle.

Maryam avait aperçu dans un coin de la cour une espèce d'auge à désaltérer les animaux, qui n'était autre qu'un magnifique sarcophage antique. Elle tira son album d'un sac de nuit, s'assit sur une espèce de borne en face de l'auge, et se mit à en faire un croquis.

— Que diable faites-vous donc là, madame, à me laisser ainsi seul? dit M. Benoît, s'impatientant des retards qu'il occasionnait lui-même.

— Vous voyez, monsieur, j'utilise le temps que vous nous faites perdre.

M. Benoît s'approcha en grognant.

— Mais que diantre trouvez-vous de beau dans toutes ces pierres bossues?

— Comment! vous ne voyez pas, monsieur, tout ce qu'il y a d'art dans ce bas-relief?

— Houuu!... Je vois un porc, un homme couché, une espèce de nuage qui descend du ciel. Est-ce ça?

— Exactement, monsieur. Le porc, comme vous dite?, c'est le dieu Mars qui, jaloux de son rival, s'est déguisé en sanglier pour se débarrasser de lui. Cet homme

couché, c'est Adonis. Ce nuage qui descend du ciel, c'est Vénus.

— Gomme vous expliquez ça, vous. Et vous croyez que tout ça est arrivé, alors.

— Je n'en suis pas certaine, mais toute la poésie antique repose là-dessus.

— C'est bien la peine alors d'apprendre aux enfants des choses qui ne sont pas vraies ! Pourquoi faire, bon Dieu?

— Vous le voyez, monsieur, pour qu'ils ne s'ennuient pas trop dans les cours d'auberges quand ils sont devenus grands,

— Vous avez réponse à tout, dit M. Benoît en s'irritant; vous feriez bien mieux d'aller voir dans notre chambre si elle est habitable.

— Pour moi, monsieur, elle le sera toujours.

— Remarquez-vous comme vous êtes égoïste, madame?

— Non, fit Maryam en se levant. Je vais voir votre chambre.

Et, sans fausse pruderie, Maryam se mit à escalader l'échelle.

J'étais monté le premier, de sorte que je pus lui donner la main pour l'aider à entrer par la fenêtre qui servait de porte.

Maryam jeta un coup d'œil sur l'ensemble de l'appartement, et son regard s'arrêta d'abord avec un sourire sur la petite vierge grecque qui, dans un coin, .reflétait

de sa robe d'or la lumière tremblotante d'une lampe votive qui éclairait toute la chambre. Elle alla en se courbant, pour ne pas se briser la tête au plafond sur baissé, faire une courte prière devant la Panagia.

— Dites donc, madame, cria M. Benoît d'en bas, que faites-vous si longtemps là-haut avec cet homme?

Elle se rapprocha de la fenêtre.

— Vous ne serez pas précisément comme dans votre appartement de la Chaussée-d'Antin, mais on pourrait être plus mal que nous ne serons. Montez.

— Hum ! ça vous est bien aisé à dire : Montez. Est-ce que vous me prenez pour M. Léotard?

— Faut-il que je descende pour vous aider, monsieur?

— Moquez-vous de moi, selon votre habitude !

Il mit le pied sur le premier échelon de l'échelle qui se brisa.

— Voyez, dit-il, voilà d'abord votre escalier.

— Aidez-le donc à monter, mon ami, me dit Maryam. Je sautai de la fenêtre en bas : il n'y avait que huit à

dix pieds.

M. Benoît se redressa pour me regarder. Il était évident que je venais de conquérir son admiration par le tour de gymnastique que j'avais exécuté.

— Eh bien! à son âge, j'en faisais autant que ce garçon-là, dit-il. Ce sont des sauvages, et ils sautent comme des bêtes fauves par habitude ; il n'y a pas de mérite à ça.

Aidé par moi, il arriva à plonger son regard dans la chambre où déjà Maryam avait fait toutes ses dispositions.

— C'est là-dedans que nous allons passer la nuit? demanda-t-ii, sans se décider encore à entrer dans le grenier.

— Je vous assure, monsieur, dit Maryam, qu'en empruntant les couvertures d'Elias, vous serez à merveille.

M. Benoît poussa un soupir qu'il acheva par un juron; il s'était frappé la tête au toit qui n'était élevé que de cinq pieds.

— Vous êtes-vous fait mal, monsieur? dit Maryam en allant au devant de lui.

— Non, mais vous auriez bien pu me dire de me baisser. Et il Rassit mélancoliquement sur un sac de fèves, passa son doigt par les trous du sac et en tira un fruit.

— Pouvez-vous me dire ce que c'est que ça, madame? demanda-t-il.

— Monsieur, je crois que ce sont des fèves.

Il essaya d'en casser une entre ses dents.

— Pythagore avait bien raison de défendre à ses disciples d'en manger, dit-il. Vous voyez, madame, que vous n êtes pas la seule à connaître votre antiquité. Ah çà ! qu'est-ce que nous allons demander pour souper? Pas de fèves, j'espère. Entendez- vous de cela avec votre Elias.

C'était la première fois que M. Benoît faisait don de ma personne à Maryam.

Je la regardai, elle sourit, comme elle souriait à toutes ses boutades.

Puis, se tournant de mon côté :

— Voulez-vous être assez bon pour vous occuper du souper? me dit-elle. M. Benoît a faim, seulement il ne veut pas manger de fèves. Tenez, voici la clef du nécessaire, afin que vous y preniez les objets dont vous pourrez avoir besoin.

— Non pas, non pas, sacrebleu!... dit M. Benoît en prenant la clef. Qu'on monte le nécessaire ici. Vous oubliez, madame, qu'il y a cinquante louis dans le secret de votre nécessaire.

Le nécessaire était monté, Maryam le prit, l'ouvrit, en tira quatre assiettes d'argent, deux gobelets, deux couverts, deux fourchettes, deux couteaux, et me donna le tout.

— Il n'a pas besoin de tout ça, cet homme, il n'a besoin que d'un plat pour mettre l'abominable fricot qu'il nous fera.

Je pris deux plats qu'elle me tendit, et j'allai m'informer en effet de ce que l'on pouvait avoir pour souper. C'était toujours la même chose. Une poule qui court encore quand vous arrivez, deux ou trois œufs plus ou moins frais, du safran à volonté et du glik6.

Je remontai une demi-heure après avec de la bouillie au safran, un poulet frit dans l'huile, des œufs à la coque et un pot de gelée de coing.

Maryam avait trouvé moyen de dresser une espèce de table qu'elle avait rapprochée du côté de la porte. Pendant ce temps, la nuit était venue.

— Une lampe, une carcel, un modérateur, peu m'importe, pourvu que j'y voie! J'aime à regarder ce que je mange.

Le petit Grec du bateau, à qui Maryam avait donné deux ou trois drachmes de batchis, et qui nous avait suivis, espérant attraper encore quelques petites pièces d'argent, montait en ce moment, tenant de chaque main une pomme de pin enflammée au bout d'une tringle en fer.

— Mais, affreux gamin, tu veux donc nous brûler tout vifs? s'écria M. Benoît en faisant un bond en arrière.

— Monsieur, fit Maryam, dans ce pays c'est la seule manière de s'éclairer.

— Je savais déjà que c'était leur manière de gâter le vin, mais, mon Dieu... c'est si simple, pourtant, de faire de la bougie. «

L'enfant, qui n'entendait pas ce que disait M. Benoît et qui se sentit encouragé par le sourire de Maryam, satisfaite de le revoir, tourna tout autour de la table, et ne trouvant pas les sébiles dans lesquelles on a l'habitude de placer ces sortes de candélabres, en tint un de chaque main, se transformant lui-même en torchère.

Maryam ne voulut pas souffrir que l'enfant restât debout pendant tout le temps du dîner. Elle tira le sac de fèves sur lequel M. Benoît était assis un instant aupa-

ravant, et lui fit signe de s'y asseoir. Mais lui secoua la , tête, et croisant une jambe sur l'autre comme le Joueur de flûte, il se contenta de s'y appuyer.

— Je t'assure, mon Charles, que je n'ai rien vu de plus charmant et, je dois le dire à mon grand regret, de plus grotesque à la fois, que Maryam assise en face de M. Benoît et éclairée de la façon la plus merveilleuse par ce candélabre vivant qui, naturellement et sans y penser, avait adopté la pose d'une des plus jolies statues antiques, j'arrivai, pour compléter le tableau, avec un plat de chaque main.

M. Benoît voulut bien ne pas trop faire la grimace en mordant dans la poule.

— Et du pain, du [pain? demanda-t-il tout à coup après avoir dévoré une aile et servi un pilon à sa femme.

J'avais prévu la détresse dont nous serions bientôt atteints sous ce rapport, et j'avais acheté à Athènes d'excellents biscuits anglais. Je descendis, et au bout d'un instant M. Benoît tournait et retournait dans sa main un objet qui paraissait lui être inconnu et qui n'était autre qu'un carré de biscuit.

Maryam, de ses belles dents, avait immédiatement attaqué le sien .

— Ah ! voilà qui vaut cent fois mieux que du pain, dit-elle en regardant son mari. Remerciez donc Elias, monsieur, car, en vérité, cet excellent homme a des attentions qui ne sont pas d'un simple serviteur.

— C'est bon, c'est bon, on lui donnera un pourboire, mais pas de compliments ! ça les gâte.

Et il mordit à son tour dans le biscuit.

— Je ne suis pas de votre avis, belle darne, dit-il, ça ne vaut pas ie pain, et surtout le pain viennois; mais c'est mangeable.

La poule, les œufs et le safran disparurent en un instant. M. Benoit avait encore meilleur appétit sur terre que sur mer. Enfin vint le tour du glikô.

C'était encore un essai à faire.

— Mais, demanda-t-il, avec quoi mange-t-on ça, avec ses doigts ?

— Voyez, la cuiller est dedans, dit Maryam.

— Mais alors, si on est douze à table, on mange donc dans la même cuiller?

— Oui, monsieur, et c'est même un signe de courtoisie et d'hospitalité.

— Au diable la courtoisie et l'hospitalité!... Passezmoi une cuiller du nécessaire. Je ne veux pas sucer cette tringle-là après que vingt personnes l'ont mise dans leur bouche.

Maryam donna la cuiller demandée, et M. Benoît, tirant dédaigneusement et du bout des doigts la cuiller autochthone, la posa sur une assiette.

Un éclair jaillit des yeux du jeune Grec. C'est une insulte pour toute l'Hellade et particulièrement en Morée, de ne pas manger dans la cuiller de son hôte.

Maryam vit ce qui se passait dans l'esprit de l'enfant,

et comme elle avait l'intuition de toutes choses, elle prit la cuiller dédaignée par M. Benoît, fit passer deux ou trois cuillerée de glikô sur son assiette, et les mangea avec la cuiller traditionnelle.

L'enfant sourit, me regarda, et murmura en mauvais italien : Brava^ signora.

— Voulez-vous m'expliquer, madame, demanda alors M. Benoît, pourquoi, quand je me sers d'une cuiller ordinaire, pour ne pas me servir de leur sale cuiller, pourquoi vous vous en servez, vous? C'est donc pour me faire de l'opposition, comme toujours?

— C'est bien simple, monsieur. Vous leur avez fait injure, et je viens de vous raccommoder avec eux. Il est arrivé p^fois que, pour un détail dans le genre de celui que vous négligez, un coup de couteau a été donné.

— A qui ? demanda M. Benoît.

— A celui, par exemple, qui avait refusé de manger dans la cuiller de l'hospitalité.

— Mais donnez-la moi, votre malheureuse cuiller, je vais l'avaler.

— Non ; maintenant, personne n'y pense plus. L'enfant achèvera le pot de confiture, et le maître de la maison ne saura pas ce qui s'est passé.

— Peste! en voilà des gaillards susceptibles, M. Benoît, si on l'était autant qu'eux...

— Eux font ce qu'ils peuvent, monsieur, et si vous descendiez, vous verriez que, relativement au bouge où vous les trouveriez, vous êtes, vous, dans un palais.

— S'il y avait un autre escalier, je descendrais peutêtre, mais avec celui-ci j'attendrai le jour, s'il vous plaît.

Maryam me tendit le glikô d'une main et la cuiller dont elle s'était servi de l'autre.

— Qu'allez-vous faire, monsieur? demanda Maryam. Allez- vous dormir? et en ce cas, je renverrai ce pauvre enfant qui doit être fatigué, ou allez-vous lire votre Jeune Anacharsis?

— Mon Jeune Anacharsis, mon Jeune Anacharsis! D'abord, c'est imprimé trop fin, et puis il indique des auberges où il n'y en a pas. Non, je vais fumer ma pipe.

Puis, tirant sa pipe de sa poche, il la bourra, l'alluma, s'étendant du mieux qu'il put sur les sacs et les ballots.

Maryam donna une drachme à l'enfant qui s'en alla tout joyeux, la recommandant à la Panagia, et le grenier demeura éclairé seulement par la lampe de cette Vierge à laquelle Maryam venait d'être recommandée.

En se retrouvant dans une demi-obscurité, M. Benoît en revint à ses idées de voleurs et de brigands.

— Vous êtes sûr de cet Élias? dit-il à Maryam.

— Oui, autant qu'on peut être sûr de ces gens.

— Comment ! autant qu'on peut être sûr. Vous n'en répondez donc pas, madame ?

— Si, j'en réponds. Élias a une excellente figure; il est même beau, ajouta-t-elle indifféremment.

— Vous V3 trouvez beau? Que c'est drôle, les femmes,

ça n'aura jamais de goût. Alors, si vous en êtes si sûre que cela, il faudrait lui dire de coucher au pied de notre échelle.

— Que dites-vous donc, monsieur, au pied de notre échelle ? Pauvre garçon I

— Madame, j'ai lu dans Victoires et Conquêtes, que Napoléon I er faisait coucher son mameluck à la porte de sa tente. Est-ce que votre agoyate est plus qu'un mameluck, par hasard? Les hommes sont des hommes.

Et, sur cette maxime, M. Benoît tira sa casquette sur ses oreilles, s'enveloppa d'une de mes couvertures et se coucha sur son sac de fèves, dont il avait fait un oreiller.

Un quart d'heure après, un ronflement sonore, qui sortait du grenier et qui se mêlait comme basse aux notes aiguës que poussaient une douzaine de petits cochons logés immédiatement au-dessous des voyageurs, m'apprenait que M. Benoît dormait du sommeil du juste.

Pendant qu'il dormait, Maryam, du même pas dont je l'avais vue descendre l'escalier brisé du Parthénon, drapée dans un long châle de cachemire blanc, comme elle l'était la première fois que je la vis, descendit, et, dirigée en quelque sorte par le murmure de la mer, traversa la cour, sortit du kani et se trouva en face de ce splendide miroir bleu qui est le lac de Salamine. Elle s'arrêta un instant, et comprenant qu'elle n'avait que quelques pas à faire pour avoir une vue magnifique, elle

gravit un petit monticule au sommet duquel elle eut, non-seulement la vue du lac de Salamine, mais celle du golfe d'Alcyon. De là, elle dominait l'isthme et avait devant elle la montagne de l'Acrocorinthe, qui se développe dans toute son abrupte majesté. La lune, dans son plein, éclairait cet admirable paysage, si bien que, dans ces belles nuits de Grèce qui ne sont pas des nuits, mais l'absence de jour, on apercevait jusqu'au moindre détail, comme on eût pu le faire par un beau crépuscule.

Je l'avais suivie à quelques pas, car les craintes de M. Benoît n'étaient pas tout à fait vaines. Mais elle, préoccupée de je ne sais quelle idée, ne m'avait pas vu et était ailée s'asseoir sur un fût de colonne qui couronnait la petite colline. Je la gravis derrière elle, à vingt pas d'elle, je m'étendis sur la mousse mêlée de bruyère rose. Elle resta longtemps à regarder, à rêver, immobile et blanche comme une statue, et semblable à une Muse qui aurait oublié de monter au ciel avec ses huit autres sœurs.

Sa rêverie était si profonde qu'elle ne s'aperçut pas que deux hommes s'approchaient d'elle. Ils s'avancèrent de son côté, lorsque, me jetant tout à coup au devant d'eux, je leur fis signe de passer à droite ou à gauche. Comme ils paraissaient résister à mon injonction, je tirai un pistolet de ma ceinture et leur ordonnai de retourner en arrière. L'ordre fut donné assez haut pour être entendu de Maryam, qui se leva vivement et me vit aux prises avec ces deux hommes. Mais ceux-ci, me voyant armé

jusqu'aux dents et comprenant à mon intonation que je ne plaisantais pas, firent quelques pas et disparurent.

— Je crois que j'ai fait une imprudence, me dit Maryam? Mais vous étiez là, mon bon Élias, et je vous remercie.

Et du même pas, après avoir dit ces seules paroles : — Mon Dieu, que c'est beau et que vous êtes grand ! elle reprit le chemin du kani.

M. Benoît ronflait toujours.

Le lendemain, nous partîpies à cheval et suivîmes le long de l'isthme la route qui conduisait à Corinthe Je ne sais quelle idée M. Benoît se faisait de Corinthe, mais il déclara, après avoir consulté le Voyage du jeune ^nacharsis, que c'était là qu'il désirait déjeuner. Nous sûmes alors que c'était dans ce livre, fréquemment consulté par M. Benoit, qu'il prenait des résolutions dans le genre de celle que je viens de dire ; il le cachait avec beaucoup de soin, et, de temps en temps^ il avançait un fait qu'il nous présentait comme contemporain et qui

avait eu lieu il y a quelque deux mille ans. Il en était ainsi cette fois pour Corinthe; il avait lu la description qu'en fait l'abbé Barthélémy, et il avait pu se persuader qu'à l'endroit où s'élevaient tant d'édifices sacrés et profanes, anciens et modernes, il ne restait pas au nombre de ces derniers édifices un hôtel dans lequel il pût faire un meilleur déjeuner que dans le kani que nous venions de quitter.

A peine étions-nous, je ne dirai pas au milieu des ruines, car les ruines de Corinthe ne sont pas trèsvisibles, mais au milieu de Corinthe, qu'il nous de manda :

— Mais où donc est-elle cette fameuse Corinthe, où il n'est pas permis à tout le monde d'aller?...

Je lui expliquai, ou plutôt, par l'intermédiaire de Maryam, je lui fis expliquer que nous étions à Corinthe et que la pierre sur laquelle il était assis était le tombeau des deux fils de Médée.

Il se leva vivement.

— Comment! s'écria-t-il, c'est ici que les enfants de cette mère infortunée ont été assommés à coups de pierres par les Corinthiens?... et qu'en punition de ce crime une maladip épidémique enleva leurs descendants au berceau?

— Vous savez, lui dit Maryam, que l'anecdote des enfants assommés est contestée, et qu'Euripide les fait tuer par leur mère.

— Oui, madame, diî-il, mais je sais aussi ce que

vous ne savez pas, à ce qu'il paraît, c'est qu'Euripide, vénal comme tous les poëtes, avait reçu des Corinthiens cinq talents pour mettre le crime sur le dos de l'infortunée mère, déjà bien assez à plaindre sans cela. Mais enfin, que ce soient les Corinthiens qui aient tué ces enfants à coups de pierres, ou que ce soit leur mère qui les ait égorgés, ce n'est pas une raison pour que nous ne déjeunions pas, nous. Voyons, Élias, où allonsnous déjeuner, mon brave?

Je parus ne pas comprendre et je me tournai vers Maryam pour qu'elle m'expliquât les paroles de son époux; elle me les répéta en italien.

Comme la vue de l'endroit où nous nous étions arrêtés était magnifique, je lui demandai si elle préférait y déjeuner, ou si elle aimait mieux descendre jusqu'à un kani qui se trouvait à quelques pas de là, caché par une masse de rochers,

Elle transmit la question à son mari, qui voulut rester où il était, disant :

— Là, au moins, je pourrai raconter à Paris que j'ai déjeuné sur le tombeau des enfants de Médée, et si j'avais ici une plume, de l'encre et du papier, j'écrirais à mon neveu Anatole une lettre datée du tombeau des enfants de Médée,

Dès que je connus le désir de M. Benoît, qui devenait celui de Maryam dès lors qu'il m'était exprimé par elle, je descendis vers le kani, où je trouvai du poisson frais

qui venait d'être péché dans le golfe, une poule et du riz.

En cinq minutes, grâce à un grand feu que je fis allumer dans Tâtre, j'eus fait cuire la poule dans le riz et j'en eus faitunpilaff présentable; quant aux poissons, on les fit frire dans l'huile. Aidé de la maîtresse du kani et d'un enfant, nous portâmes ces objets près des voyageurs. Je m'étais chargé, en outre, du nécessaire que je présentai à Maryam, qui en tira tous les objets utiles à notre déjeuner. J'avais chargé l'enfant de prendre une amphore vide, et je l'envoyai puiser de l'eau à la fontaine Pirène. Moyennant toutes ces attentions, que M. Benoît ne manquait pas de prendre pour lui et desquelles il me remerciait par de gentils sourires, grâce à une bouteille de vin de Santorin, conservée dans le nécessaire et dont il colora irréligieusement l'eau sacrée, M. Benoît déclara avoir fait un déjeuner non pas substantiel, mais suffisant.

Le déjeuner terminé, je demandai à Maryam s'il fallait faire venir les chevaux pourmonter à l'Acrocorinthe, ou si l'on gravirait la montagne à pied?

A cette demande, M. Benoit se récria, déclarant que c'était tout au plus s'il se confierait à ses propre jambes pour faire une pareille ascension, mais qu'à coup sûr il ne se confierait pas à celles d'un animal qui ne comprendrait pas l'importance de ce qu'il portait. En conséquence, je pris les devants, et, comme il y avait quinze jours que j'avais visité fces localités, je pus me risquer,

même en présence du jeune Anacharsis, à faire le métier de cicérone.

L'excursion de l'Acrocorinthe nous mena jusqu'à une heure de f après-midi. Comme il n'y avait rien autre chose à voir que l'aspect des deux mers, et comme nous avions déjeuné en face de ce magnifique spectacle, nous repartîmes à l'instant même pour Basili.

Nous y arrivâmes au moment où commençait de tomber une de ces pluies torrentielles comme n'en peuvent avoir aucune idée ceux qui n'ont jamais voyagé dans les montagnes de l'Épire ou de la Grèce.

Je me rappelais avoir été très -bien reçu par un brave homme du village, qui m'avait donné une chambre assez propre et un assez bon souper.

Gomme il était probable qu'il ne me reconnaîtrait pas sous mon costume d'agoyate, je me présentai à lui, disant que des voyageurs que je lui amenais lui étaient recommandés par le prince hongrois qui avait couché chez lui il y avait quelques jours. Le bonhomme répondit qu'ils seraient les bienvenus, et je sortis pour faire signe aux deux voyageurs qu'ils pouvaient entrer.

Il était temps, la pluie redoublait.

Je ne m'étais pas trompé. Relativement au kani où nous avions logé la veille. M. Benoît se trouva dans un palais. Maryam, de son côté, me remercia d'un regard. Ce qui parut lui plaire par-dessus tout, c'est qu'elle avait une chambre où elle put prendre tous ces soins d'ellemême si nécessaires à une femme.

Cette fois je ne m'inquiétai de la cuisine que pour la diriger. Il plut toute la nuit. Le soleil se leva assez souriant; mais moi qui connaissais ce genre de. sourire et qui me faisais une idée de l'état dans lequel pourraient être les chemins après une pareille pluie, je fis ce que je pus pour obtenir de M. Benoît, toujours par l'intermédiaire de Maryam, qu'il ne partît que le lendemain.

Tout joyeux qu'il fût d'avoir pu admirer dans sa chambre un dessin d'après la bosse représentant Achille blessé regardant son talon par-dessus son épaule, composition remarquable du fils de notre hôte, qui étudiait le dessin à Athènes, et d'avoir retrouvé, à cinq cents lieues de Paris, son patron, tant soitpeu païen, il est vrai, et encore plus nu, M. Benoît désira continuer sa route. Il avait eu la précaution de prendre un énorme parapluie, et, selon son habitude, ne songeant qu'à son bien-être, il avait pensé que ce parapluie suffirait grandement pour le préserver de l'orage, si terrible qu'il fût. Pour plus grande sécurité, il tira sa robe de chambre d'un sac de nuit, et, après l'avoir roulée, il l'attacha sur la croupe de son cheval, puis il étendit à l'avance mes deux couvertures sur ses genoux. Ces précautions prises indiquaient une résolution immuable; il fallut obéir.

Une demi-heure après notre départ, la pluie recommença de tomber avec un accompagnement de tonnerre comme jamais M. Benoît n'en avait entendu.

— A propos, demanda-t-il en arrêtant son cheval, où allons-nous?

— Mais, dit Maryam, nous allons à Argos %

M. Benoît fit un effort pour rappeler ses souvenirs du Jeune Anacharsis.

— Argos! Argos! répéta-t-il, capitale de l'Argolide. y a-t-il des maisons dans la capitale de l'Argolide?

Maryam me transmit la question.

— Il y a, répondis-je, le tombeau d'Agamemnon, un reste de temple et un couvent grec.

M. Benoît écouta le renseignement traduit par sa femme avec tout le recueillement d'un homme déjà à moitié trempé par la pluie,

— Et reçoivent-ils les voyageurs, ces gueux de moines, demanda-t-il?

— Très-bien, monsieur, dit Maryam, qui savait qu'un des devoirs des couvents en Orient, c'est d'exercer l'hospitalité.

— Tas de jésuites, c'est bien heureux! s'écria M. Benoît. S'ils me reçoivent mal, j'en écrirai au Siècle en revenant, avec prière d'insertion dans ses colonnes. C'est bien le moins que M. Havin doive à un homme qui est son abonné depuis quinze ans.

— Il y a deux points que je me permettrai de vous faire observer, monsieur, c'est que les moines grecs n'ont rien de commun avec saint Ignace de Loyola, fondateur de l'ordre des jésuites, et ensuite, que les moines de la communion grecque ne donnent pas l'hospitalité aux femmes.

— Hum... fit M. Benoît alors ils ont sans doute un endroit où on les met?

Maryam se tourna de mon côté en haussant à demi les épaules.

— Oui, lui dis-je, et vous serez seule.

Elle me regarda avec étonnement.

Je tourn ai les yeux d'un autre côté et meremis en marche.

Nous avions eu plusieurs petits ruisseaux à traverser et j'avais remarqué que Isrpluie déjà tombée avait suffi pour les rendre presque impraticables. Je pensais que, quand nous arriverions sur les rives de l'Inachus, le plus terrible et le plus tourmenté cle tpusces torrents, nous passerions un instant assez difficile. En attendant, comme la pluie tombait toujours et que M. Benoît ne songeait à offrir à sa femme ni son parapluie, ni sa robe de chambre, ni une couverture, j'ôtai ma tunique de peau de mouton, et, tandis que M. Benoit continuait de trotter sans tourner la tête, je suppliai Maryam d'accepter le vêtement que je lui offrais.

Mais elle le repoussa doucement.

— Ce n'est pas, me dit-elle, pour refuser une chose que vous ayez portée, mon bon Élias, que je vous dis non, mais vous n'êtes pas plus insensible que moi à cette pluie; vous êtes à pied et, par conséquent, vous avez une fatigue plus grande.

— Mais, insistai -je, je suis un homme, je suis plus fort que vous, et...

— Nul de nous n'est fort, répondit-elle, Dieu veut,

voilà tout. Croyez-vous donc que votre existence lui soit moins chère que la mienne? Vous avez une famille, sans doute, moi je n'en ai pas. Vous êtes heureux peut-être, moi...

Elle n'acheva point et excita son cheval à suivre celui de son mari.

Lorsque nous rejoignîmes M. Benoît, il était près d'un torrent devant lequel il s'était arrêté court, quoiqu'il fût visible qu'il n'avait aucune profondeur.

Je pris sans rien dire son cheval par la bride et le conduisit du côté opposé.

Quand je me tournai pour aller chercher celui de Maryam, je m'aperçus qu'elle suivait son mari. Je n'eus qu'à me ranger pour qu'elle prît terre.

— C'est étonnant, dit M. Benoît, je suis pourtant assez bon cavalier, eh bien, au milieu de cette rivière, je sentais la tête qui me tournait. En avons-nous beaucoup comme cela à traverser, Élias?

J'attendis que la question me fût posée en italien pour y répondre.

— Trois ou quatre, dis-je, mais un seul m'inquiète sérieusement.

Maryam traduisit ma phrase à son mari.

— Comment ! i ! il y en a un qui Vxr\quiète sérieusement, lequel donc?

— L'Inachus, probablement, dit Maryam.

Je fis signe que oui.

— Mais taisez-vous donc, madame, laissez répondre

mon agoyate. L'Inachus! FInachus! comment pouvez- y ou s savoir ça, vous, madame?

— L'Inachus étant le seul cours d'eau de quelque importance dans toute l'Argolide, j'ai supposé que c'était celui qui, dans les temps de piuie, devait devenir le plus dangereux.

— Vous avez supposé, mais c'est une supposition, ça?

— Elias vient de me donner raison par un signe de tête.

— Pourquoi fait-il des signes que je ne vois pas? C'est moi qui suis le maître, c'est moi qui le paie, il me semble. C'est donc à moi seul qu'il doit répondre !

— Alors, parlez-lui directement.

— Mais, madame, vous savez bien que je ne connais pas toutes vos langues barbares.

— Il fallait les apprendre, monsieur.

— Madame, depuis Louis XIV, le français étant la langue diplomatique, tous les peuples doivent la parler.

— C'est vrai; mais, vous le voyez, tous les peuples ne la parlent pas.

— Ils ont tort. Voyons, combien, avons-nous encore, d'ici à l'Inachus?

Maryam se tourna de mon côté, et comme si elle se doutait que je l'entendisse, elle me répéta la question par un simple signe.

— Trois lieues, lui répondis-je. Si la pluie cessait,

tous le savez, madame, dans ces contrées, l'eau baisse aussi vite qu'elle monte.

— Qu'est-ce qu'il dit? qu'est-ce qu'il dit?

— Il dit que si la pluie continue, le danger deviendra plus grand.

M. Benoît étendit la main hors de la circonférence de son parapluie.

— Mais c'est qu'elle n'a pas du tout l'air de vouloir cesser, la pluie, dit-il.

— On vous a fait toutes ces observations-là ce malin, monsieur, vous n'avez pas voulu les écouler.

— On ne m'a pas parlé de l'Inachus, ce matin.

— On n'a pas pu supposer, monsieur, qu'un homme qui connaissait si bien l'histoire des enfants de Médée, ignorât celle d'Inachus, qui commença par être roi et qui finit par être fleuve.

— Il aurait bien mieux fait de commencer par être fleuve et de finir par être roi, dit M. Benoît au comble de la mauvaise humeur.

— Sans doute n'avait-il pas le choix, répondit Maryam, car sans cela je ne doute pas qu'il n'eût été de votre avis.

*— Vous croyez donc tout cela, ma chère? dit-il. Mais ce n'est pas arrivé, ce sont des histoires inventées par les romanciers du temps. C'est égal, quand ce sera foi, qu'on me prévienne.

— Qui, lui? demanda Maryam.

— Eh ! l'Inachus, donc !

MADAME BENOIT 2o5

— Oh! vous le reconnaîtrez bien, reprit-elle, ne * pouvant s'empêcher de sourire.

— Sais-tu, dit Charles, que je trouve ton M. Benoît réussi, il est tout simplement adorable, et que, si tu es amoureux de la femme, moi je deviens amoureux du mari. Continuons notre route vers Tlnachus, mon ami, je prévois qu'il va s'y passer quelque chose d'intéressant.

— A peine avions-nous fait cinq cents pas, que nous nous trouvâmes au bord d'un autre torrent.

— Est-ce Tlnachus? cria M. Benoît.

Je ne pus m'empêcher de rire. Maryam me regarda. Elle commençait à se douter que j'entendais le français.

— Non, lui cria-t-elle, ce n'est pas Tlnachus, passez.

— J'attends mon agoyaie, répondit M. Benoît.

Je courus prendre la bride de son cheval, et je l'aidai à passer le torrent comme la première fois.

Comme la première fois, Maryam mit son cheval à l'eau et traversa seule.

Nous fîmes encore une lieue à peu près par d'atroces chemins et par une pluie toujours croissante. On entendait un grand bruit d'eau et de cailloux.

— Je crois bien que cette fois c'est l'Inachus, dit M. Benoit.

Maryam me regarda. Je lui fis signe que non.

— Non, monsieur, dit-elle, ce n'est pas encore lui. Nous traversâmes ce troisième torrent de la même

façon.

— Le premier que nous rencontrerons, dis-je à Maryam, ce sera Tlnachus.

— Alors, me répondit-elle, allez près de mon mari.

— Mais, lui dis-je, à la condition que vous ne vous hasarderez pas seule dans le courant.

Elle me regarda singulièrement.

— Vous avez parfois des mots qui ne sont point de votre étht? me dit-elle doucement.

— C'est vrai, madame, lui répondis-je. Ayant reçu quelque éducation, je ne me suis fait agoyate que privé de toute ressource.

— Allez près de M. Benoît, me dit -elle.

J'y allai, elle nous rejoignit , et nous nous trouvâmes faire, en marchant Pun près de l'autre, un groupe, ce qui n'arrivait presque jamais, M. Benoît ayant pour habitude de nous précéder ou de nous suivre de cent pas au moins.

De temps en temps, il arrêtait son cheval et tendait l'oreille.

On entendait en effet un bruit sourd et semblable à celui que fait en tournant la roue d'un moulin. Au fur et à mesure que l'on approchait, ce bruit allait en grandissant à ce point, qu'à peine si j'entendis la question de M. Benoît, lorsqu'il dit en tremblant :

— Cette fois-ci, je crois que c'est bien l'Inachus.

Sa femme, qui n'avait aucun motif pour lui cacher la vérité, lui répondit affirmativement.

— Que croyez-vous que je doive faire ? demandat-il , interrogéz l'agoyate. Vaut-il mieux que je descende de cheval et que je risque de me mouiller jusqu'aux genoux et même au-dessus, ou dois- je rester à cheval ?

Je répondis que mieux valait qu'il restât en selle, attendu que, même en selle, il aurait selon toute probabilité de l'eau au-dessus du genou. Que nos chevaux, habitués à cette traversée, avaient l'instinct du danger ; que je conduirais son cheval par la bride et que je croyais pouvoir affirmer qu'il ne lui arriverait point d'accident.

— Il croit pouvoir affirmer, répéta M. Benoît, mais il n'affirme pas ! Je n'ai pas pris un agoyate, que je paie dix francs par jour avec ses chevaux, pour qu'il me laisse dans le doute ! et sur quoi?... sur la chose qui m'est la plus précieuse, sur mon existence.

— Voyons, monsieur, reprit Maryam, songez donc que vous êtes un homme, et que vous me devez l'exemple du courage.

— Je suis un homme... je suis un homme... Mais, ma chère, je vous ai entendu dire vingt fois que vous étiez lasse de la vie, c'est votre affaire... mais vous, vous ne me l'avez pas entendu dire une, à moi ! Il n'est pas difficile d'être courageuse comme vous. Voyons, fit-il , en

25* MADAME BEXOIT

se dressant sur ses étriers, est-ce qu'il n'y a pas un détour ? Est-ce qu'il n'y a pas un moyen d'éviter cet

Inachus?

— Non, répondit sèchement Maryam.

— Je ne vous demande pas ça à vous, madame, je demande ça à notre agoyate,

— Y a-t-il un moyen d'éviter l'Inachus? me demanda Maryam.

— Aucun, madame, lui répondis-je.

— En le passant plus haut ou plus bas? insista-t-elle.

— Plus bas, il sera plus large; plus haut, il sera plus escarpé.

— Eh bien?

— Eh bien ! Monsieur, il faut passer l'Inachus.

— Passons-le donc! dit M. Benoît en poussant un soupir désolé.

Et il remit son cheval au pas.

Dix minutes après, nous étions sur le bord du torrent. En réalité, il y avait de quoi effrayer un homme moins timoré que M. Benoît. L'Ioachus bondissant, roulant avec lui dans son cours des roches écroulées, des arbres déracinés, mugissant comme une tempête, échevelé, furieux, semblait une cataracte infranchissable.

A ce vacarme, le cheval de M. Benoît se cabra, et celui-ci poussa un juron qui se perdit dans le tumulte des eaux, mais qui devait être proportionné à l'émotion qu'il éprouvait.

J'avoue que, moi-même, j'eus un instant de crainte, non pour lui, non pour moi, mais pour elle.

Je coupai un jeune arbre dont je me fis un appui, et, m'approchant de M. Benoît, je voulus prendre son cheval par la bride.

— Encore une fois, madame, demanda-t-il, est-ce absolument nécessaire de passer llnachus ?

— Oui, monsieur, et si vous voulez, je passerai devant*

— Non, madame, non! Elias n'aurait qu'à se noyen

— En effet, dit Maryam, ce serait un grand malheur. Allons, décidez-vous, monsieur.

Je vis que si j'attendais la permission de M. Benoît, cette permission pourrait se faire attendre jusqu'à ee que la faim l'emportât sur la crainte. J'enlevai ma peau de mouton, ma veste, ma chemise et mes guêtres, ne gardant que ma fustanelle, je pris mes armes que je joignis au reste dont je fis un paquet que je liai dans mon mouchoir et que je lançai sur l'autre bord. Puis je saisis le cheval de M. Benoît par la bride, je l'entraînai sur la pente glissante et nous nous trouvâmes dans l'eau.

Je dois dire que la position était terrible. Je ne reconnaissais pas précisément l'endroit où j'avais traversé le torrent, et d'ailleurs, quand je l'avais traversé , à peine mon cheval avait-il eu de l'eau jusqu'au jarret. Mai* pour rien au monde, devant elle, je n'eusse paru hésiter.

Au tiers du torrent, j'avais de l'eau jusqu'à la poitrine,

je sentais que la terre allait se dérober bientôt sous moi. Quant au cheval, une fois engagé, il luttait aussi vigoureusement qu'il lui était possible contre le tourbillon. Je perdis pied, le cheval aussi ; nous nageâmes comme nous pûmes; j'entendis M. Benoît qui m'encourageait, mais l'eau qui me passait de temps en temps par-dessus la tête, m'empêchait d'entendre autre chose que le son dje sa parole, dont le ton indiquait la mesure de ses appréhensions. En ce moment, je l'avoue , une mauvaise pensée me traversa l'esprit. Je n'avais qu'à lâcher la bride du cheval et passer sous son cou ou entre ses jambes et le torrent entraînait le cheval et le cavalier. Mais, aussitôt, une autre idée me vint et combattit cellelà : c'est que Maryam pourrait me soupçonner, et que je lui deviendrais comme meurtrier, car je serais un meurtrier, un objet d'horreur. Je fis un effort, je soulevai ma tête et celle du cheval hors de l'eau, je pris pied sur un rocher solide, le cheval l'atteignit de son côté, nous respirâmes un instant ; je vis M . Benoît qui enlaçait de ses bras le cou de l'animal, et qu^se cachait le visage dans son épaisse crinière; cinq ou six pas nous séparaient seulement du bord, j'entraînai le cheval une seconde fois; quelques instants après, nous étions sur l'autre rive tous les trois.

Je me retournai. Quelle fut ma terreur! Maryam, sans m' attendre, avait lancé son cheval dans le torrent, elle allait traverser la place dangereuse.

Je jetai un cri, je m'élançai dans le gouffre, et je repa-

rus heureusement trois pas au-dessus de son cheval que le courant entraînait. Je n'eus qu'à me laisser porter par la vague. J'atteignis le cheval, je saisis Maryam à bras le corps, je l'arrachai de sa selle, et, la serrant contre ma poitrine, je m'écriai en français, oubliant que j'étais censé ne pas savoir cette langue : « Ne craignez rien, je réponds de tout ! Seulement, ne me lâchez pas! »

A ce moment j'étais de force à soulever un monde. Ma poitrine nue s'était gonflée, lorsque j'avais senti la sienne s'appuyer contre elle. Je la soulevai hors de l'eau, luttant contre cette invincible force qui fait de l'eau un élément, mais sachant que je ne pouvais pas succomber.

De même qu'une mauvaise pensée avait traversé mon .esprit, lorsque l'idée m'était venue d'abandonner le cheval de M. Benoît à la dérive, cette pensée me vint que je pouvais, si je m'y étais laissé aller, mourir avec elle en la tenant pressée contre mon cœur.

Tout cela, tu le comprends bien, fut rapide comme l'éclair.

Ma tête délirait, mon cœur bondissait. L'instinct de la conservation la faisait s'attacher à moi plus étroitement qu'une maîtresse bien-aimée ne se serait attachée à son amant. La mort est plus forte que tout; il n'y a pas de créature qui, en face de la mort, ne la craigne.

Enfin, j'arrivai au rocher.

Nous sortîmes ruisselants de l'eau, nos yeux se rencontrèrent.

— Ah ! mon cher Charles, ce qu'il me fallut de force pour ne pas lui dire : Maryam, je t'aime ! je ne puis te l'exprimer.

Je la laissai glisser de mes bras en soupirant, elle avait pied près de moi; encore étourdie, elle s'appuya contre moi. Ah! je suis sûr qu'en ce moment, vois-tu, elle avait tout oublié dans un sentiment inexplicable , car il était évident que je n'étais toujours pour elle qu'un guide, qu'un hpmme du peuple, un misérable à qui elle devait la vie, voilà tout. J'eus envie de lui dire qui j'étais, ce que j'avais fait pour la suivre, combien je raimais. Hélas! je sentis que c'était ma perte, et que, du moment où elle saurait mon secret., il me faudrait la quitter.

Elle était complètement revenue à elle.

— Et M. Benoit? dit-elle.

Je le lui montrai à travers les arbres, à plus de cinq cents pas de nous. Il était arrêté à un embranchement de route, nous tournant le. dos et ne sachant pas le chemin qu'il devait prendre.

Mais je ne pus parler.

Maryam me regarda.

Je lui montrai ce qu'il nous restait de torrent à traverser, elle rougit.

— Fayt-il encore que vous me portiez? demanda -telle.

— Non, répondis-je, je crois qu'il vous suffira de vous appuyer à moi.

Elle s'appuya à mon épaule, et, chose bizarre, je n'osai plus même entourer sa taille de mon bras. C'était le danger qui m'avait donné toute mon audace, avec le danger elle avait disparu.

Nous atteignîmes le bord.

A ce moment, la force me manqua, je me laissai aller la face contre terre, les larmes me vinrent aux yeux.

— Oh ! mon Dieu ! me dit-elle, vous trouvez-vous mal?

Je soulevai seulement ma main, et je sentis qu'elle la touchait de la sienne.

D'un signe, je lui fis comprendre qu'elle continuât sa route. Je désirais être seul.

— Oh! Elias, me dit-elle, je ne vous abandonnerai pas!

Je relevai alors la tête et lui montrai mon visage couvert de larmes.

Elle ferma les yeux et s'éloigaa.

—Ah! mon ami, ah! mon cher Chartes... EtMîklôsvtes ■ deux mains sur son visage, jeta sa téte dans la poMrine du vicomte.

Je rejoignis Maryam, et nous rejoignîmes M. Benoît.

— A quoi vous amusez -vous donc? demanda-t-il.

— A nous noyer, monsieur, répondit Maryam.

— Gomment ! à vous noyer! Est-ce que je me suis noyé, moi?

— Par bonheur, nous ne sommes pas noyés, seulement peu s'en est fallu.

— Maintenant, mon cher Élias, faites-moi le plaisir de venir ici, dit M. Benoît. Avons-nous encore beaucoup d'Inachus à passer?

— Oui, si nous allons à Sparte; non, si nous nous bornons à aller à Argos, dis-je à Maryam.

— A Sparte, à Sparte... Pourquoi faire? — Il n'y a pas pierre sur pierre à Sparte! — M. de Chateaubriand y a été, il a même crié: «Léonidasl Léonidasî... » Léonidas ne lui a pas répondu, et s'il n'a pas répondu à cet homme d'État, qui, tour à tour, a été ministre, ambassadeur et de l'Académie des belles-lettres, il est probable qu'il ne me répondra pas à moi, qui ne suis que propriétaire et membre du conseil général, et je vous dirai

ue, pour passer la nuit à écouter, comme l'auteur du

Génie du Christianisme, aboyer les chiens de la Laconie, je ne trouve pas ça bien intéressant.

— Alors, monsieur, nous n'irons pas à Sparte? dit Maryam.

— Bah! ma telle, nous dirons que nous y avons été, ça reviendra exactement au même. D'sfilleurs, qui est-ce qui ira se douter qu'ayant été à Argos, nous n'avons pas été à Sparte? Je sais que l'endroit où a été Lacédémone s'appelle aujourd'hui Misistra; que l'Eurotas s'appelle Vasili-Potamos, ou le fleuve aux Chevaux, et qu'il n'y a plus de lauriers-roses, parce qu'il n'y a plus de héros en Grèce à couronner. Je n'ai donc pas besoin d'en savoir davantage.

— Alors, monsieur?... demanda Maryam.

— Alors, nous allons voir Argos, belle dame, le tombeau du roi des rois, et nous nous embarquerons àNauplie de Roumanie.

— Pour où, monsieur?

— Pour Athènes, madame.

— Alors, le voyage en Terre-Sainte?...

— Nous le ferons, je vous l'ai promis. En Palestine, les torrents sont desséchés, le feu du ciel y a passé ! Je sais cela, je l'ai encore lu dans M. de Chateaubriand. C'est ce que vous voulez, n'est-ce pas? Voir le tombeau de Jésus-Christ?

— Et le lieu de sa naissance, dit Maryam.

— Oui, oui, Nazareth, Nazareth. Mais je présume que

c'est tout près de Jérusalem, Nazareth. Il est bonde vous dire, madame, que cette Judée, qui a fait tant de bruit dans le monde, est grande comme les deux mains. M. de Voltaire le dit dans ses œuvres impérissables; or, vous n'allez pas dire que ce n'est pas vrai, du moment où l'auteur de Zaïre l'a écrit... Nous allons aller d'abord à Argos.

Tout chemin mène à Rome!

Maryam me traduisit en quelques mots le désir de son mari. Elle paraissait fort contrariée de renoncer au reste de son voyage en Morée; mais, comme ce qui lui tenait le plus au cœur était sa visite aux lieux saints, elle baissa la tête et me dit :

— Allons à Argos !

Il était près de trois heures de l'après-midi; en deux heures, nous fûmes à Argos.

J'étais chargé naturellement du rôle de cicérone. Je conduisis directement M. Benoît à la ruine intitulée ; Le tombeau d'Agamemnon, tout en faisant observer que quelques auteurs appellent cette même ruine : Le trésor d'Agamemnon ou des Atrides. C'est un monument rond, ayant à peu près la forme d'un pâté, et qui, sans aucun aspect, n'offre pas de désignation précise.

— Eh bien! madame la pédante ! demanda M. Benoît. Pour quelle opinion êtes-vous? — Croyez-vous que ce trou soit l'entrée d'un tombeau ou la descente d'un trésor?

Maryam, sans se blesser le moins du monde de la façon

dont lui parlait son mari, se contenta de lui répondre doucement :

— Je serais d'avis que c'est un tombeau.

— Vous seriez d'avis, vous seriez d'avis... c'est pas le tout d'être d'un avis, il faut l'appuyer sur quelque chose, cet avis.

— Je l'appuie sur ce que Agamemnon* au retour de la Troade, fut, disent quelques historiens, et surtout un poète, Eschyle, assassiné la nuit même de son arrivée. Agamenanon , quelque considérable que fût le trésor quMi rapportait, n'a pas eu le temps de faire bâtir un monument pour le renfermer. Si, au contraire, je suis forcée d'opter entre le tombeau d'Agamemnon et le trésor des Atrides, je pencherais, à cause de sa forme, pour le trésor des Atrides. Je doute d'ailleurs que dans les circonstances où fut tué Agamemnon, sa veuve et Egistbe pensassent à lui faire élever un tombeau assez solide pour traverser les siècles et perpétuer la mémoire de leur adultère et de leur assassinat. Voilà mon opinion, monsieur, c'est celle d'une pauvre pédante, comme vous dites; faites-en ce que vous voudrez.

— Moi? dit M. Benoît, je n'en ferai rien du tout... Que voulez-vous que j'en fasse?... Je vous écoute, je vous admire , belle dame, voilà tout. Mais ce bon Agamemnon n'avait-il pas ramené avec lui une certaine de* moiseHe...

— Oui, monsieur, une des filles du roi Priam, mademoiselle Cassandre, comme vous dites. Mais vous savez

la loi terrible de l'esclavage dans l'antiquité. Toute fille de roi qu'elle fût et toute maîtresse d'Apollon qu'elle ait été, la loi de la guerre avait fait de Cassandre une esclave. Il est donc probable que non-seulement ce tombeau ne fut pas élevé pour elle, mais encore que, quoique assassinée la même nuit qu'Agamemnon et dans a même couche, elle ne repose pas dans le même tombeau.

Comme Maryam avait prononcé ces paroles avec une certaine mélancolie , M. Benoît crut devoir protester contre l'intérêt que sa femme manifestait pour la malheureuse prophétesse.

— Quant à votre Cassandre, dit-il, vous l'avouerez vous-même, il a été tenu pas mal de mauvais propos sur son compte. Je ne la plains pas du tout, je ne plains pas ces femmes-là; elles n'ont que ce qu'elles méritent.

— Alors, monsieur, vous ne plaignez pas Andromaque, devenue l'esclave de Pyrrhus? Je crains que vous n'ayez appris l'histoire de la Grèce dans les tragédies de Racine.

— Eh mais, les tragédies de Racine... N'allez-vous pas préférer celle de M. Victor Hugo?

— Je ne discute pas le mérite poétique, monsieur, je discute le mérite historique. Racine, avec son exquise délicatesse de cœur, n'a pas osé être aussi antique que l'antiquité. Dans la tragédie d'Euripide , imitée par Racine, et probablement imitée par Euripide de l'histoire, ce n'est pas le fiJs d'Hector que défend Andromaque con-

tre Oreste, c'est le fils de son maître Pyrrhus. Vous voyez qu'elle est plus coupable encore que la pauvre Cassandre, qui, au moins, n'a pas eu d'enfant d'Agamemnon à disputer aux ambassadeurs des Grecs.

J'écoutais avec un certain étonnement cette femme qui faisait de l'histoire comme un archéologue. C'était la première fois que je l'entendais répondant sérieusement à une question de M. Benoît.

— Eh bien, mais, il est habité, votre tombeau d'Agamemnon ! s'écria M. Benoît en voyant apparaître à l'ouverture un descendant de ces Argiens si bien bottés, au dire des traducteurs d'Homère, et qui marchait à peu près nu-pieds.

Il tenait une torche à la main, et invitait en langue romaïque M. Benoît à descendre dans le tombeau.

— Que diantre me chante ce Ioque'eux? demanda M. Benoît.

— Il vous demande, monsieur, si vous voulez descendre dans le tombeau.

— Bon, voilà que vous savez le grec maintenant.

— Elias le sait mieux que moi, et il vient de me traduire en italien l'offre qui vous est faite.

— Oh! madame Benoît, vous sauriez le chinois que ça ne m'étonnerait pas. Ces couvents, on y apprend tant de choses inutiles...

J'aidai M. Benoît à descendre de cheval, il me jeta la bride aux mains, et, sans s'inquiéter de Maryam :

— Voyons, voyons , dit-il en chantonnant, visitons avec le respect qui lui est dû le monument de cette héroïque et malheureuse victime de l'adultère.

Maryam allait descendre à son tour, lorsque je lui fis observer que la visite au tombeau d'Agamemnon n'était pas sans inconvénient.

— Cependant, madame, lui dis-Je en lui tendant la main, si vous voulez descendre...

Je trouvais un bonheur extrême à lui rendre tous ces petits soins que négligeaient son mari et qui me valaient toujours, soit un remerciement, soit un égard. Parfois, j'étais obligé ou plutôt elle était obligée de me donner la rnain ; je touchais alors la moiteur douce et parfumée de sa main nue.

Plus d'une fois aussi, lorsque je soulevais la mienne à la portée de ses yeux, elle la regardait avec un certain étonnement de la trouver, par sa blancheur et sa finesse, si peu en harmonie avec l'état que j'exerçais. Alors, comme si un doute vague lui traversait l'esprit, elle arrêtait sur moi ses grands yeux bleus pleins* d'interrogations , puis écartant à l'instant même l'ombre d'un soupçon dont elle ne pouvait se rendre compte, elle agissait sans autrement s'appesantir sur cette indécise pensée.

Tout à coup, M. Benoît poussa un: cri de détresse.

— Ah ! madame, madame! ne descendez pas, le tombeau du roi des rois est plein de puces , j'en ai jusqu'aux genoux.

Et nous le vîmes reparaître dans la pénombre sur les marches du monument.

Puis, se tournant du côté du guide :

— Comment, malheureux descendant des Argiens, lui dit-il, tu ne préviens pas les voyageurs! Attends, attends...

Et, lui arrachant la torche des mains, il mit le feu à la couche de paille qui garnissait le fond du tombeau du roi d'Argos, et qui était probablement le lit du malheureux cicérone.

Il sortit à l'instant même du tombeau une si épaisse fumée qu'il n'y avait plus moyen de le visiter. Le guide s'arrachait les cheveux en demandant qu'on l'indemnisât du dégât commis dans son domicile.

Je traduisis sa demande à M. Benoît.

— Ah! oui, dit-il, prends garde que je te paie pour avoir brûlé tes puces, tu devrais me remercier, coquin, au contraire.

Et, sans entendre à rien, il remonta sur son cheval. Maryam me fit signe de donner quelque chose à ce malheureux.

Je lui remis 5 ou 6 drachmes, sans que M. Benoît me vît. Il prenait des notes sur son agenda, il avait Tair d'une statue équestre.

— Reste-t-il, demanda Maryam, quelque chose du temple de Junon?

— Quelques ruines à peine reconnaissables. Mais si

monsieur veut visiter la citadelle, répondis-je, elle est curieuse, étant de construction cyclopéenne.

Maryam répéta mon offre à M. Benoît.

— Cyclopéenne, dit-il, je croyais que les cyclopes étaient des insulaires habitant Lemnos et occupés aux forges de Vulcain. A Paris, j'en ai vu un tableau au coin du quai aux Fleurs. Il représentait la reine des amours venant chercher l'armure d'Enée qu'elle a trouvé moyen de faire confectionner à son mari. Il y a derrière elle deux cyclopes, n'ayant qu'un œil au milieu du front, car vous savez, belle dame, que les cyclopes étaient borgnes de naissance.

— Monsieur, répondit Maryam, on appelle indifféremment cyclopéennes ou pélasgiques, toute construction faite avec des pierres sans ciment; ces constructions sont attribuées à des peuples venant de l'autre côté de la mer.

— De quelle mer?

— De la Méditerranée, monsieur. Quelques archéologues prétendent que ces Pélasges ne sont rien autre qu'une migration celtique, qui, douze ou treize cents ans avant N. S. J.-C., à travers les brouillards confus des temps antéhistoriques, ayant remonté jusqu'à l'Inde, seraient redescendus en Grèce et même en Italie. Ils partent de la Bretagne; de là cette ressemblance entre leurs monuments et les monuments bretons. Si nous allions à Tirinthe, monsieur, et nous pourrons y aller, Tirinthe n'étant qu'à trois lieues d'ici, nous verrions une

porte extrêmement remarquable, composée de trois pierres seulement, qu'on appelle la Porte-des-Lions, et qui a complètement la forme de ces antres celtiques où Ton immolait des victimes humaines.

— Mais, madame, dit M. Benoît impatienté, puisque vous connaissez si bien les pays, je ne sais pas pourquoi vous les visitez.

— Pour les revoir, monsieur. Chacun de nous a en soi deux regards, celui de l'imagination et celui des yeux; ce sont ces deux regards réunis sur un seul objet qui mesurent à cet objet l'importance qu'il doit prendre dans nos souvenirs.

— Hum!... fit M. Benoît qui fut un instant à comprendre, mais qui finit par hausser et baisser la tête comme un homme qui n'a pas d'objection à faire.

— Voulez-vous voir les murs pélasgiques, puisque nous y sommes? demanda Maryam.

— Mais, oui, je n'en serais pas fâché. J'ai un ami Breton, et ça lui fera plaisir quand je lui dirai que j'ai vu des monuments bâti par ses ancêtres; car vous êtes sûre, madame, que les Péiasges, comme vous le dites, étaient des Bretons? Êtes-vous bien certaine des faits que vous avancez? N'allez pas me faire dire des bêtises.

— On ne les appelait pas encore Bretons à cette époque-là, monsieur, on les appelait Celtes. Ce sont eux qui, aprèç s'être arrêtés en Géorgie, ont donné le nom

d'Ibérie à cette partie du Caucase, et vous devez vous rappeler dans vos études historiques de jeune homme, lorsque vous étiez en cinquième, qu'il y avait une partie de la Gaule qui s'appelait Celtibérie. Eh bien, c'était une colonie de ces Ibériens, qui était rentrée sur le sol paternel et qui, y ayant retrouvé leur ancien nom de Celtes, l'avaient joint à leur nouveau nom d'Ibériens.

— Et vers quel temps cela se passait-il, madame.

— Ce serait difficile à fixer; seulement on peut croire que cette colonie s'établissait dans les Gaules sept ou huit siècles avant N. S. J.-C. Elle donna même à l'Espagne son premier nom en traversant les Pyrénées.

— C'est que, dans ce temps-là, dit M. Benoît, il y avait encore des Pyrénées; depuis le grand roi, il n'y en a plus ! Allons voir les murs cyclopéens ou pélasgiques, belle dame, car l'un et Pautre se dit ou se disent, comme l'a écrit l'inimitable Boileau.

— Boileau! ditMaryam, je crois que c'est Vaugelas qui a dit cela.

— Boileau, Vaugelas, peu importe, ça m'est égal. Maryam mit son cheval au trot. M. Benoît la suivit, et

moi, pour ne pas retarder les voyageurs, je m'installai comme je pus sur la mule aux bagages; cette allure n'était pas facile au milieu des plaines de TArgolide ; toutes jonchées de débris. Nous arrivâmes à la citadelle d'Argos.

— Bigre, voilà de fameuses pierres! dit M. Benoît, elles ont au moins trois mètres de long. Gomment faisaient-ils donc pour monter de pareilles pierres à des étages supérieurs?

— Àh! ceci, monsieur, c'est le secret de l'antiquité; et elle ne nous l'a pas encore révélé. Si vous alliez en Égypte, vous verriez aux Pyramides des pierres du double de <5elles-ci, et, en outre, quatorze ou quinze obélisques, dont les érecteurs n'ont point pensé, comme le Milanais Fontana et comme notre compatriote M. Lebas, à mettre leur nom sur le piédestal.

— C'est égal, fit M. Benoît en hochant la tête, si on pouvait traiter de ces pierres-là avec M. Haussmann,qui, comme Sylla, a reçu une Rome de moellons et la laissera de pierre...

* — Pardon, monsieur, quoi que vous puissiez dire, vous savez que je n'aime pas à faire la pédante, mais vous pourriez, entraîné par un enthousiasme irréfléchi, faire quelque jour cette citation devant quelqu'un, et ce serait désobligeant pour vous : c'est Auguste et non Sylla qui a dit : a Ils m'ont donné une Rome de briques, je leur rendrai une Rome de marbre! »

— Eh bien! alors, c'est notre empereur Napoléon III qui pourra dire cela, et non pas M. le préfet de la Seine. Que vous en semble-t-il, madame?

— C'est probable, monsieur,

— Bien dit, bien dit, madame Benoît. Oh! la France !

la France ! quel est le pays qui peut lutter? avec elle. Mai > ce n'est pas tout ça, où dinons-nous aujourd'hui? Maryam se tourna vers moi.

— Vous pourrez dîner au couvent grec, répondis-je.

— Je dînerai partout où il y aura quelque chose à mettre sous la dent. Croyez-vous, bel Elias, que ce couvent grec soit bien approvisionné?

— Vous y trouverez toujours, dit Maryam, des poules, du mouton et du glikô.

— Du cliquot!... Nous avons tant de peine à nous en procurer en France! Je ne savais pas que la veuve Cliquot fit des affaires avec l'antique Argos.

— Je ne vous dis pas Cliquot, dit Maryam en riant.

— Tant pis!...

— Je dis glikô, monsieur.

— Qu'est-ce que c'est que cela, du glikô ?...

— Ne vous rappelez-vous pas en avoir déjà mangé à Kalamaki?

— Ah!... cette confiture de coings dans laquelle il y avait une tringle rouillée?

— Justement.

— Allons, le Grec, allons, Tagoyate, allons, mon brave descendant des vaillantes races, allons, mon bon Elias, vite, vite, vite au couvent grec, passe pour le glikô!

Dix minutes après , nous frappions à la porte du couvent grec, où nous fûmes reçus par le Pope, qui

après nous avoir parfaitement accueillis, fit servir le dîner sur la terrasse, d'où M. Benoît put voir toutes les plaines de l'Argolide, depuis Mycène jusqu'à Epidaure.

Si M. Benoît avait été le moins du monde sensible aux beautés de la nature, il était placé de manière à avoir un des plus splendides spectacles qui existe au monde, celui du soleil se couchant derrière la chaîne du Taygrète, tandis qu'il fait resplendir de ses derniers rayons le golfe deNauplieet la mer de Salamine.

Ce n'est pas sans raison que le peuple grec a atteint la perfection en tout. Nul horizon n'est plus harmonieux que son horizon de montagnes, plus éblouissant que son horizon de plaines que borne de tous côtés la mer.

De la terrasse sur laquelle il était placé, et avec la limpidité du ciel hellénique, il pouvait voir à dix lieues devant lui. Argos est le centre d'un immense amphithéâtre fermé au nord par la chaîne de collines au pied desquelles blanchissent les ruines de Mycène; au midi, par les monts de la Laconie qui font retour, depuis Sellasie jusqu'aux sables du golfe Argolique.

Dans cet espace est compris tout ce qu'ont chanté les poètes dans l'antiquité. Mycène, que j'ai déjà nommée; Epidaure, où Esculape avait son temple le plus célèbre; Tirinthe, Nauplie, Trézène, Hermione, trente lieues % carrées de terrain, voilà tout, c'est vrai; mais là où les hommes ont été grands, là où les poètes ont été à la hauteur des hommes, l'espace n'est pour rien dans l'importance des événements. Sans doute, en beaucoup d'autres lieux, des rapts, des adultères, des assassinats ont été commis, mais les hommes et les femmes qui les commettaient ne s'appelaient point : Paris, Atrée, Thiesle, Egysthe, Agamemnon, Thésée, Qreste, Phèdre, Hélène, Glytemnestre! Ils n'avaient pas pour les chanter : Homère, Eschyle, Euripide et Tyrtée!

Mais M. Benoît ne pensait à rien de tout cela, et tandis que Maryam perdait son regard et ses pensées sur trente lieues de terrain et trois cents ans d'histoire, M. Benoît trouvait qu'il y avait trop de safran dans ses saucisses, | et que le coq mêlé au riz de son pilaff avait droit, par j son âge, de prendre part au grand aréopage de la Grèce. Les puces du tombeau d' Agamemnon lui causaient aussi quelques soucis; il avait hâte de leur donner une de ces chasses en règle comme en donnait Hercule aux oiseaux du lac Stimphale, auméléagre, au sanglier de Galydon. 11 parla le premier dé se retirer. Il annonça donc à sa femme qu'il allait dire un dernier mot aux hôtessesdu tombeau du roi d'Argos, tout en lui laissant, à elle, fa-

culté entière d'admirer les dégradations de lumière qui ondulaient à la cime du mont Gyllène.

Lorsqu'elle abaissa ses yeux, encore éblouis des derniers rayons du soleil couchant, sur les pentes du Taygète, et qu'elle les ramena sur les objets qui l'entouraient, elle m'aperçut, appuyé que j'étais à l'angle de la terrasse, et complètement perdu dans la contemplation de sa beauté.

Elle ne s'attendait sans doute point à me voir là , car elle tressaillit coriime une femme surprise dans sa méditation. Chose singulière, ce tressaillement se communiqua à moi d'une façon tellement visible, qu'elle étendit la main de mon côté en me disant :

— Qu'avez-vous, Elias ?

— Rien , madame. Seulement je vous regardais , comme il m'arrive souvent de regarder cette belle étoile que les Arabes ont appelée « Al-Debaram, » et qui, enveloppée d'une auréole d'azur et d'or, change trois fois de couleur en quelques instants. C'est toujours la même, seulement elle est toujours nouvelle. Eh bien! vous aussi, madame... Comme elle, vous réflétez dans vos yeux et sur votre visage toutes les émotions extérieures et intérieures; vous êtes toujours la même, et cependant vous m'apparaissez toujours nouvelle I Laissez-moi vous contempler comme je contemple Al-Debaram. Je ne demande pas autre chose, et, à mon retour à Athènes, je remercierai la Panagia qui m'aura donné ce doux crépuscule pendant quelques jours de ma vie.

Maryam baissa la tête et ne répondit point. Seulement, un instant après, elle se leva et s'en alla à l'angle opposé de la terrasse, regardant le golfe comme elle avait regardé la montagne. J'étais puni de ma témérité ; ses yeux n'étaient plus en face des miens, et tout ce qui me restait de la déesse était la draperie de la Polymnie antique.

Nous restâmes ainsi une demi-heure à peu près; pendant cette demi-heure, je rentrai complètement dans mon rôle d'agoyate, et, lui adressant la parole sans laisser paraître la moindre émotion :

— Pour quelle heure madame veut-elle ses chevaux demain? demandai-je.

Elle se retourna ; il me sembla qu'elle avait pleuré ; alors, sans se donner la peine d'essuyer de nouvelles larmes qui perlaient à l'extrémité de ses longs cils bruns, elle revint droit à moi et, ne répondant pas à ma question, elle me dit :

— Je vous remercie, Elias, de ce que vous avez fait aujourd'hui pour moi, et de la manière dont vous l'avez fait. Je ne sais si j'aurai comme vous à remercier la sainte Vierge du voyage que nous avons entrepris, mais je me souviendrai toujours, je vous le promets, du guide, et elle appuya sur ce mot, fidèle et dévoué, qui, dans ce voyage, m'a sauvé la vie.

Puis elle rentra à son tour sans me donner d'ordres, et comme si elle n'eût pas voulu me fixer de place

dans la hiérarchie humaine autre que celle de son sauveur.

Le lendemain, les chevaux étaient prêts au point du jour. Les yeux fatigués de Maryam accusaient une nuit sans sommeil.

A sept heures du matin, M. Benoît sortit de sa chambre toussant et crachant.

— Ah! te voilà, garçon, dit-il; toujours exact; c'est bien. Mais j'oubliais que les compliments que je te fais sont des compliments perdus, et que ton éducation n'a pas été jusqu'à l'étude de notre belle langue.

J'essayai de lui taire comprendre que, s'il avait quelque chose à me dire, mon extrême bonne volonté remplacerait mon ignorance, mais il répondit :

— Non, non, non, cela te donnerait trop de peine et à moi aussi.

Puis il appela :

— Madame Benoît, madame Benoît I

Gomme si elle se fût trouvée prête à répondre à cet appel, Maryam parut aussitôt.

— Avez-vous payé, me demanda-t-elle ?

— Oui, madame, répondis-je.

— Avez-vous besoin d'argent? car je crois que M. Benoît ne vous a point donné d'arrhes.

— Merci, madame, j'ai encore quelques drachmes; si j'ai besoin d'argent, j'aurai l'honneur de vous en demander.

— Que dit-il, que dit-il Il me semble qu'il vous demande de l'argent?

— Au contraire, monsieur, il m'en refuse.

— Ah çà, mais il a des rentes, ce gaillard-là. Au fait, ce doit être un bon état que le sien.

J'avais approché le cheval de M. Benoît d'un chapiteau de colonne renversé, car je savais qu'il lui était extrêmement agréable d'avoir, lorsqu'il montait à cheval, un soutien quelconque qui vînt en aide à son étrier. Pendant ce temps-là, avec sa souplesse habituelle , Maryam s'était mise en selle.

— Voyons, madame, qu'avec vous décidé? — Où voulez-vous aile*? car enfin c'est vous qui tracez notre itinéraire, vous le savez bien. Moi, pourvu que je sois à Nauplie ce soir, c'est tout ce qu'il me faut.

— Si vous le voulez, monsieur, nous verrons les trois villes qui se trouvent sur notre route, Mycène, Tirinthe et Trézène.

— Trézène, oui, je veux voir Trézène.

Et il se mit à entonner à haute voix le récit de Théramène :

A peine sortions-nous des portes de Trézène., . •

Heureusement, il n'en savait pas davantage, sans quoi il est probable qu'il ne nous eût pas fait grâce d'un seul vers du récit de la mort d'Hippolyte.

— Demandez à votre agoyate, madame, s'il pourra me montrer la place où ce pauvre monstre vint se rouler aux

pieds des chevaux du fils de Thésée et leur fit prendre le mors aux dents ; moi, je trouve qu'on a été injuste pour cette malheureuse bête, il était parfaiteroeat innocent, lui, de la coupable passion de Phèdre, et il trouva la mort dans cette occurrence!

— Ce serait assez difficile aujourd'hui, monsieur, de retrouver l'endroit où Y accident est arrivé, le chemin de Trézène à Mycène est à trois quarts de lieue de la mer,

— Mais, madame, M. Racine dit positivement que le monstre sortit des flots et vint se rouler aux pieds d'Hippolyte. Or, si sûre que fût la main du fils de Thésée, il n'aurait pas pu lancer son javelot à une demi-lieue. Comment expliquez-vous cela, voyons, madame la savante?

— Mais d'une façon très-simple. Autrefois la mer côtoyait la route de Trézène à Mycène; aujourd'hui, elle s'est retirée d'une demi-lieue. C'est ce que vous pourrez voir, monsieur, puisque nous allons suivre cette même route qu'a prise Hippolyte ; au lieu de la faire comme lui de Trézène à Mycène, nous allons la faire de Mycène à Trézène.

— En vérité, madame, dit M. Benoît, il y a des moments où je pense que vous me mystifiez, et que c'est la seconde fois que vous faites ce voyage.

— Au risque de vous ancrer davantage dans votre croyance, je vous dirai, monsieur, que vous traversez

en ce moment un fleuve qui ne vous est pas tout à fait inconnu.

— Comment, ce filet d'eau aurait la prétention d'être un fleuve? dit M. Benoît.

— Ce filet d eau, c'est l'Inachus.

M. Benoît fit faire involontairement un bond à son cheval.

— Ne dites donc pas des bêtises comme ça, madame Benoît, vous me désarçonnez.

— Demandez à votre guide, si vous ne voulez pas me croire.

— Inachus, çaî ça, Inachus? dit M. Benoît, en me montrant le fleuve desséché.

— Si, Inaco, répondis-je.

— Vous entendez, madame, c'est VInaco, et non pas l'Inachus, voilà ce que c'est de vouloir faire le pédagogue.

— Inachus, en italien, monsieur, se dit Inaco, comme Londres en français, se dit London en anglais.

M. Benoît ne répondit point, il fit traverser Fex-fleuve à son cheval qui baissa la tête, malgré l'énergique compression du bridon qui lui infligeait M. Benoît, et lui fit l'humiliation d'y tremper sa langue.

Nous gagnâmes Mycène d'abord. Le souvenir de l'Inachus qui était venu se mettre au travers de sa route, nuisit beaucoup à l'enthousiasme que M. Benoît pouvait

M ADAME BENOIT 285

ressentir pour les ruines de Mycène, même pour celles de Tirinthe. Les immenses blocs de pierre derrière lesquelles il disparaissait lui et son cheval, lui parurent mériter à peine son attention, et cette fameuse Porte-des- Lions, que les savants et les curieux viennent voir de toutes les parties du monde, ne tint qu'une ligne sur son agenda. Il fallut l'approche de Trézène pour lui rendre sa verve. Depuis Tirinthe, je voyais qu'il faisait des efforts surhumains pour se rappeler le fameux récit qui termine la tragédie de Phèdre. Mais sa mémoire ne put lui fournir que le second vers et encore incomplètement.

Maryam, au contraire, entendait tous ces échos du passé avec l'enthousiasme silencieux d'un cœur véritablement ému et qui ne sait à qui faire partager ses émotions. Elle aussi, avait son agenda ; c'était un petit album sur lequel en quelques coups de crayon elle fixait avec un esprit et un sentiment merveilleux, sans se tromper jamais, le point artistique de chaque chose et de chaque monument. M. Benoît me tourmenta tellement, que je fus obligé de lui montrer la place précise où l'on avait retrouvé le corps d'Hippolyte. Quelques rochers encore debout à l'angle droit de la route me servaient de point de repère, et je les lui donnai comme l'écueil terrestre auquel s'était brisé le char du fils de Thésée. A partir de ce moment, il parut satisfait.

Je m'étais un peu écarté de Maryam, et, tandis que M. Benoît, avec la pointe de sa canne, essayait de briser

un fragment de silex à l'un de ces rochers, je me tenais appuyé à l'autre.

Je la vis alors ouvrir son album et tracer rapidement quelques traits au crayon. Je ne sais pourquoi il me vint dans l'idée qu'elle faisait mon portrait. Je me tins un instant immobile, indiquant à M. Benoît de nouveaux débris de rochers qu'il s'empressa de mettre dans ses poches , et lorsque je me retournai , Maryam ferma vivement son album, ce qui me confirma dans ma croyance.

Sauf quelques cabanes de pêcheurs qui sont semées sur les rives du golfe, Trézène est maintenant absolument abandonnée , mais il ne fallut pas moins que je montrasse à M. Benoît les ruines du palais d'Hippolyte.

Je n'avais pas de motif de lui être désagréable, archéologiquement parlant, je lui fis voir une espèce de pierre qui pouvait à la rigueur avoir appartenu à la façade d'un monument antique.

De Trézène à Nauplie, il pouvait y avoir huit lieues; mais, le maître avait déclaré qu'il voulait être, le soir même, à Nauplie, il n'y avait pas eu moyen de le faire changer d'avis. Je m'étais douté de 6è qui arrivait; par bonheur, j'avais pris avec moi une bouteille de vin, une volaille froide et des biscuits anglais.

Les voyageurs dînèrent sur les ruines présumées du palais d'Hippolyte, et, le dîner fini, on mit les chevaux au trot dans une assez belle plaine qui nous permit de

couper le chemin , ce qui n'empêcha point que nons n'arrivâmes à Nauplie qu'à deux heures du matin* Nous descendîmes à l'hôtel de l'Université.

Maryam n'avait pas poussé une plainte, mais elle était vraiment brisée d'une pareille journée ; nous avions fait près de trente lieues.

Heureusement, le bateau partait le lendemain matin. La traversée fut bonne.

Nous arrivâmes au Pyrée à la nuit tombante. Là, M. Benoît, en me donnant rendez-vous pour le lendemain, me laissa les chevaux et la mule en garde. Une voiture fut arrêtée pour le conduire, lui et Maryam, à Athènes. M. Benoît voulait prendre l'omnibus, mais sa femme, en lui montrant les cinq ou six colis qu'on avait déchargés de la mule, exigea positivement une des voitures qui stationnaient sur le port.

J'avais offert de nouveau mes services à M. Benoît, mais il m'avait répété :

— A demain, à demain, mon ami, à l'hôtel de l'Europe, là, nous réglerons nos comptes.

Maryam s'était tournée de mon côté et m'avait dit :

— Je vous remercie, Elias, à demain, n'est-ce pas? Lorsque je les vis installés dans leur voiture et les colis

casés, tant sur l'impériale que près du cocher, j'enjambai le cheval de M. Benoît et je les suivis par derrière. Cependant je laissai assez d'intervalle entre eux et moi pour qu'ils eussent le temps de se faire donner un appartement à rhôtel de l'Europe et d'y faire monter leur

effets. J'arrivai derrière eux, comme je te l'ai dit, et Ton ne fut pas étonné, puisque Ton savait que j'étais leur agoyate, de m'entendre demander où on les avait logés.

Les voyageurs n'affluaient pas à Athènes, de sorte qu'on avait pu leur donner au premier deux chambres et un salon. Le salon séparait les deux chambres. Il me fut encore facile de savoir laquelle de ces deux chambres occupait Maryam et d'en obtenir une pour moi attenante à celle-là.

On fut un peu surpris qu'un simple agoyate prît une chambre de trois drachmes; mais je répondis que mes voyageurs ayant été très-généreux, je n'étais pas fâché, après sept ou huit nuits passées à la belle étoile ou dans des kanis infects, de me reposer dans un bon lit. Je demandai en même temps qu'on me servît à souper dans ma chambre. Les aubergistes font quelquefois des difficultés aux voyageurs qui veulent diminuer leurs dépenses, jamais à ceux qui ont la fantaisie de les augmenter.

Les chevaux et la mule à l'écurie, je montai dans ma chambre.

Maryam était seule dans la sienne, et, comme nous n'étions séparés que par une cloison, moins que par une cloison, par une simple porte, comme il arrive souvent dans les hôtels où les chambres communiquent les unes avec les autres, je compris que les deux époux, avant de dîner au salon, faisaient chacun dans leur chambre ces

ablutions si nécessaires au retour d'un voyage comme celui que nous venions de faire.

Il va sans dire que M. Benoît fut prêt le premier. J'entendis son pas dans le corridor et le bruit de son doigt résonnant à la porte de la chambre de sa femme.

— Je vous demande pardon, mais je ne suis pas encore prête, monsieur, dit Maryam.

— Pressez-vous, pressez-vous, madame, je meurs de faim, ajouta M. Benoît.

— Eh bien, occupez -vous de hâter le dîner, dit-elle.

— Non, parce que j'ai à vous parler un instant auparavant.

— Laissez-moi encore cinq minutes et je vous recevrai.

M. Benoît, qui se promenait dans le corridor, tambourinant sur les carreaux d'une fenêtre qui donnait sur la cour, essaya de presser la toilette de Maryam par trois ou quatre: Eh bien, madame?... indiquant une impatience croissante , jusqu'à ce qu'enfin j'entendis le bruit de la clef tournant dans la serrure et ces mots :

— Maintenant, vous pouvez entrer, monsieur.

M. Benoît entra en effet, ferma la porte derrière lui, toussa, se moucha, comme un homme qui s'apprête â entamer une discussion d'une certaine importance, et il dit :

— Dites donc, belle dame, j'espère bien que votre agoyate ne va pas nous demander demain le prix d'un voyage complet en Morée. Si nous avions été à Sparte et dans les localités environnantes, dont je crois inutile de dire les noms, nous aurions mis sept ou huit jours de. plus à notre pèlerinage en basse Grèce.

— Je m'attendais, monsieur, à vous entendre faire cette objection.

— Et vous vous proposiez sans doute d'y répondre?

— Je me proposais de vous dire que le marché a été fait , pour tout le voyage, que ce n'est pas la faute 4'Elias, mais votre volonté, qui a empêché ce voyage de s'accomplir dans toute son étendue. Non, certainement, à la rigueur, vous ne devez peut-être pas le salaire intégral, mais, après les dangers que cet homme a courus, et le dévouement qu'il nous a montré, je crois qu'il serait de mauvais goût d'ouvrir sur le prix de quelques jours

" v de plus ou de moins une discussion indigne de votri loyauté.

— De mauvais goût, de mauvais goût, mais je vous trouve charmante... Il n'est jamais de mauvais goût, madame, de ne point payer ce qu'on ne doit pas. Or, si sur douze jours je n'en ai pris que six à votre Elias, je ne vois pas ce qui me forcerait ou m'obligerait à lui payer les six autres.

— On paie un dîner qu'on a commandé, monsieur, même quand on ne le mange pas , et tout est dans

la convention faite. Elias a £>ris les chevaux pour douze jours, on lui fera payer les douze jours à lui; vous ne voulez certainement pas qu'il paie à votre place.

— Oh I je les connais tous ces muletiers, ils se tirènt toujours bien d'affaire. Ça finira peut-être par quelques coups de poing qu'il donnera ou qu'il recevra, et voilà tout. j

— Je ne sais pourquoi, mais il me semble, monsieur, qu'Elias n'a pas l'air d'un homme à qui les querelles de cabaret sont familières. Et tenez, voulez-vous que je vous dise les choses franchement, c'est que je crois qu'à votre place, il serait plus grand seigneur que vous.

— Voudriez vous par là, ma bonne amie, me dire qu'Elias est un troubadour déguisé.

— Faisons mieux, monsieur, attendons à demain, demain vous demanderez vous-même à Elias ce que vous lui devez; peut-être, comme je vous le disait tout à l'heure, sera-t-il le premier à ne pas vouloir d'un argent que, selon vous, il n'a point gagné, mais auquel, selon moi, il a parfaitement droit. 11 sera temps alors de discuter pour quelques drachmes de plus ou de moins, ce que dans tous les cas je vous invite du du fond du cœur à ne pas faire. Vous êtes riche, et à défaut de noblesse, richesse oblige.

— Richesse n'oblige pas à se ruiner, madame, ni à payer des fainéants qui ne font rien que se promener

29* MABAME BENOIT

et respirer l'air de leurs campagnes. Enfin il faut être de bon compte, qu'a-t-il fait, cet Elias? rien, absolument rien, que mieux manger et mieux boire qu'à l'ordinaire, mais rien que cela, voyons!

— Rien que vous sauver la vie, je comprends!... Maintenant que nous sommes entre nous et que nul ne peut en rougir, avouez, monsieur, que vous avez eu grand' peur en traversant Hnachus; avouez-le, car c'est là votre seule excuse de ne pas même vous être retourné au cri que j'ai jeté quand, vous voyant en danger, j'ai poussé mon cheval dans le torrent sans attendre que le guide qui luttait à ce moment-là contre le courant pour vous tirer à terre, vînt me rendre le même service qu'il vous rendait à vous! Si vous vous étiez retourné, monsieur, vous auriez pu voir que j'avais déjà disparu sous l'eau , que mon cheval était emporté par le courant, quand ce brave jeune homme, auquel vous voulez marchander son salaire, ne marchandant pas sa vie, lui, m'a traînée mourante sur la rive, où il est tombé presque évanoui. Maintenant, discutez, faites comme vous l'entendrez, payez ou ne payez pas, vous avez votre bourse, moi, j'ai mes bijoux.

— J'espère bien que vous n'allez pas donner un collier de perles fines à ce monsieur?

— Non, je lui donnerai un objet de la valeur de quelques drachmes, mais je saurai le lui donner, voilà tout î

On vient vous dire que le dîner est servi, raangez-vous? Moi, je ne mange pas, je n'ai pas faim.

— Allons donc, allons donc* tout à l'heure vous me disiez de presser le dîner; tenez, ma foi, il vient une odeur de rôti qui donnerait de l'appétit à un mort.

— Eh bien I monsieur, allez satisfaire votre appétit et laissez-moi seule, je vous prie.

— Oh! ma petite femme, pas de bouderie pour si peu de chose. Je ne chipoterai pas avec ce drôle, puisque ça vous contrarie. Je suivrai le conseil que vous m'avez donné : je lui demanderai son prix. Ah I êtesvous contente?

— Si le bouillon est bon, vous m'en enverrez une tasse ; je vous serai reconnaissante de cette attention*

— Ma foi, je crois que j'ai fait tout ce qu'un galant homme et un homme galant peut faire pour décider à dîner une femme qui est la sienne. Vous ne voulez pas venir ? Alors, belle dame, si le bouillon est bon, je vous en enverrai un bol avec une jolie petite rôtie.

Et M. Benoît s'éloigna, tirant la porte du corridor après lui.

J'étais appuyé contre la porte de communication. Elle était assise sur le canapé qui servait de barricade à cette porte. Elle laissa tomber sa tête contre la mince cloison qui nous séparait.

— Maryam, lui dis-je à travers cette porte, Maryam... vous êtes un ange!...

294 MADA.ME BENÔiT

Elle poussa un faible cri, essaya de se lever et retomba assise en laissant ëchagpçr de son cœu* un profond soupir. * + • . ^* ¥ '

Le lendemain, M^Bonoît, s'en rtpportêfc à mi délicatesse, me den^ndair de fixer œoi-jnênw la somme qui m'était due pbur pos six fours de voyage. Je me contentai de lui répondre "qu'à dix francs par jour* selon nos éonvçptiôns, c'était soixante francs.

— Eh bien 1 à la bonne heure, me dit M. Benoît, vous êtes raisonnable.

Et il m'en donna soixante-cinq .

J'allai régler mes comptes avec le cicérone, car j$ voulais partir le même jour afin de les précéder en Terre-Sainte.

Au moment où je sortais, j'entendis le nom d'Élias prononcé au-dessus de moi. Je levai la tête. Maryam était à sa fenêtre. Elle laissa tomber un papier à mes pieds. Je le ramassai.

Il contenait cette bague de turquoise avec ces mots écrits de sa main :

« Souvenir de l'Inackus, I er décembre 1 864. »

J'eus encore le temps de l'apercevoir, mais au moment où elle vit que j'allais porter la bague à mes lèvres, elle disparut.

— Et, demanda le vicomte, cette bague de turquoise est naturellement celle que tu as à ton doigt ?

— Mon cher Charle^ j§ ne sais si tu seras là à l'heure de ma mort ; mais? si tu ^ ês, veille à ce que je sois enterré avec €ette%agu^et^c|tte^cbi^>e.

Et Miklôs aj^jjta en riant. % * * — De sorte que si jarnais on , fouille mon tombeau, on me prendra pour un prince étrusque. *

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