‹ Madame Bijou comedievaudeville en un acteChapitre 2 sur 22 · ADELINE, FRÉDÉRIC · texte numérisé non relu

ADELINE, FRÉDÉRIC

FRÉDÉRIC

Je vous fais donc peur, Adeline?... Ne tremblez pas... votre grand’mère nous suit... elle doit nous suivre.... Elle nous suivra ainsi jusqu'au moment... de notre mariage... (a part). C'est gai !

ADELINE

l'espère, monsieur, qu'elle nous suivra toujours.

FRÉDÉRIC, 6 pan.

. Je l'en défie!

ADELINE

Vous voyez... je n'ai plus peur... j’ai confiance... d’ailleurs, j'ai une question... plusieurs questions à vous adresser... secrètement... mystérieusement...

FRÉDÉRIC, bas, se rapprochant d’elle.

Rapprochons-nous... et parlons bas...

ADELINE, racolant.

Plus loin, monsieur Bijou!;., et écoutez-moi, avec moins de mystère. *

Je vous écoute.

■ FRÉDÉRIC

ADELINE

Ne venez-vous point à Vichy... tous les ans... à peu près?...

• FRÉDÉRIC, à part.

Diable!... (iuut). A peu près... oui.

ADELINB.

Pour raison de santé?

FRÉDÉRIC

Pour raison de santé... je ne me porte vraiment bien que depuis six mois... depuis que je vous connais...

ADELINE

Vous êtes venu à Vichy... toujours seul?

Toujours seul... par goût et par prudence... Un jeune homme ne doit voyager... qu'avec sa malle... c'est assez... c'est même trop... elle finit par le gêner... Mais pourquoi toutes ces petites questions?

ADELINE

Ce matin, à mon lever, j'ai prié le maître de l'hôtel de vous indiquer notre appartement aussitôt que vous seriez arrivé.. .

FRÉDÉRIC

Merci, Adeline.

ADELINE

J'ai dû lui dire votre nom... et ce nom, bien simple et bien joli pourtant... Frédéric Bijou... a produit sur cet homme un effet...

FRÉDÉRIC

Un vilain effet?...

ADELINE

Non... mais il a ri... en me regardant d'un air très-fin.

FRÉDÉRIC

Je connais ça! il regarde tout le monde d'un air très-fin... mais il n’y met aucune finesse... ce n'est qu’un tic !

ADBLINE.

Un tic?...

Nerveux... une infirmité qu’il doit à l'usage immodéré des eaux de Vichy.

ADELINE

Il s'est écrié... avec son tic de finesse : « M. Frédéric Bi-

» jou? voilà un homme qui entend la vie!... » Et j'avais hâte de vous demander, monsieur, ce qu’il peut entendre par là?...

FRÉDÉRIC

Voyons, que peut-il entendre par ces mots : « Il entend la vie!... » C’est là probablement une phrase du pays, une banalité de l’endroit... « 11 entend la vie... » C’est-à-dire il aime ce qui est convenable; il paye sans marchander: il avale exactement son verre d’eau, et il se couche exemplairement à neuf heures du soir; tout s’explique.

ADELINE

Mais non!... car, grand’maman me disait, à ce sujet, un mot qui a tout compliqué dans mon esprit ; elle me disait en se moquant de moi : « Eh mon Dieu ! ton futur mari est comme tout le monde... il faut que jeunesse se passe ! »

FRÉDÉRIC, à pari.

Je remercierai la grand’maman...

ADELINE

Et moi, monsieur, je me suis promis de vous demander... le plus tôt possible... comment avait pu se passer votre jeunesse?...

FRÉDÉRIC, à part.

Diable! diable! (Haut). Mais, chère Adeline, il n’y a plus de jeunesse... les jeunes gens y ont renoncé!... De loin, pour des yeux innocents, la vie de jeune homme est quelque chose de brillant et d'équivocme, une existence agitée, folle, coupable même!... les grands parents s'en inquiètent... les jeunes filles à marier s’en effrayent quelquefois... mais, de près, quand on y regarde bien, ce terrible tableau de la jeunesse n’est plus qu’une misérable décoration de théâtre, éclairée, embellie peut-être par le soleil du printemps!... Voyez-vous, Adeline, les jeunes gens d’aujourd’hui sont vieux! ils savent le prix du temps... et le prix de l’argent. Ils ne prodiguent rien... et ils gardent leur cœur pour le mariage.

ADELINE

Ahl

FRÉDÉRIC

Ils font des affaires, ils spéculent, ils jouent à la Bourse et ils boivent de l’eau de seltz. II y en a qui poussent la raison jusqu’à venir à Vichy... à peu près tous les ans! Enfin, ma chère Adeline, la jeunesse d’aujourd’hui, en tout et pour tout, c’est la jeunesse réduite... c’est la jeunesse à bon marché, comme la presse !

ADELINE

Tout ce qtie tous dites là, c’est la vérité?

La vérité pure... une photographie.

ADELINE

J’ai peut-être tort... mais vous me rassurez!

FRÉDÉRIC

Je le crois... c'est si rassurant tout ce que je vcrüs ai fit!

aùéliNe.

J’en avais grand besoin!... Depuis ce matin, grâce aux paroles de l’hôtelier, je ne voyais qtie des monstres autour de moi... Autour dé voàs... de jolis monstres

FRÉDÉRIC

Des femmes?

ADELINE

Oui, des femmes... que vous aviez aimées... que vous regrettiez peut-être... (Mouvement àé Frédéric.) J'étais folle, n’eSt-Ce pas?... Ce que c’est que de s'entendre... Loin de grand’ maman!... en ce moment, rien ne m'effraye autour de moi... autour de vous... tous les monstres ont disparu... et il me semble... il me semble... monsieur Frédéric, que j’aurai un bon mari.

FRÉDÉRIC, lui preuaut la mata.

Ün bon mari?... le roi des maris.. .le meilleur des rois!... Voüs régnerez, et je ne gouvernerai pas!... Enfin, je serai l’esclave de ma femme... et de mon étude.

MADAME DELTEF, qui vieut (feutrer par la porte do fond *.

De votre femme surtout (Adeime va * elle.)

FRÉDÉRIC

Grand’ihaman a raison...

« Rien qu’une heure, un instant, aux soins de mon empire

* Et le reste du jour sera tout à... Adeline! »

(a part.) Grand'maman raffole des tragédies de Voltaire.^* (Adeline va près du guéridon et prend une brochure. M m * Deltef s’écarte avec Frédéric. Adeline ne les perd pas des yeux.)

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