‹ Madame Bovary moeurs de provinceChapitre 4 sur 10 · MADAME BOVARY G · texte numérisé non relu

MADAME BOVARY G

à tous les coins de son cœur. Elle se rappelait les jours de distributions de prix, où elle montait sur l’estrade pour aller chercher ses petites couronnes. Avec ses cheveux en tresses, sa robe blanche, et ses souliers de prunelle découverts, elle avait une façon gentille, et les messieurs, quand elle regagnait sa place, se penchaient pour lui faire des compliments; la cour était pleine de calèches, on lui disait adieu par les portières, le maître de musique passait en saluant, avec sa boite à violon. Comme c’était loin, tout cela ! comme c’était loin!

Elle appelait Djali, la prenait entre ses genoux, passait ses doigts sur sa longue tête fine et lui disait : « Allons, embrassez maîtresse , vous qui n’avez pas de chagrins ; » puis, considérant la mine mélancolique du svelte animal qui bâillait avec lenteur, elle s’attendrissait, et le comparant à elle-même lui parlait tout haut , comme à quelqu’un d’affligé que l’on console.

Il arrivait parfois des rafales de vent, brises de la mer qui, roulant d’un bond sur tout le plateau du pays de Caux, apportaient, jusqu’au loin dans les champs, une fraîcheur salée. Les joncs sifflaient à ras de terre, et les feuilles des hêtres bruissaient en un frisson rapide , tandis qr.e les cimes, se balançant toujours, continuaient leur grand murmure.Emma serrait son châle contre ses épaules et se levait.

Dans l’avenue, un jour vert rabattu par le feuillage éclairait la mousse rase qui craquait doucement sous ses pieds. Le soleil se couchait ; le ciel était rouge entre les

branches, et les troncs pareils des arbres plantés en ligne droite semblaient une colonnade brune , se détachant sur un fond d’or; une peur la prenait, elle appelait Djali, s’en retournait vite à Tostes par la grande route , s’affaissait dans un fauteuil, et de toute la soirée ne parlait pas.

Mais vers la fin de septembre, quelque chose d’extraordinaire tomba dans sa vie : elle fut invitée à la Vaubyessard, chez le marquis d’Andervilliers.

Secrétaire d’État sous la Restauration, le marquis, cher chant à rentrer dans la vie politique, préparait de longue main sa candidature à la Chambre des députés. Il faisait, l’hiver, de nombreuses distributions de fagots, et au conseil général, réclamait avec exaltation, toujours des routes, pour son arrondissement. Il avait eu, lors des grandes chaleurs, un abcès dans la bouche dont Charles l’avait soulagé comme par miracle , en y donnant à point un coup de lancette. L’homme, d’affaires envoyé à Tosies pour payer l’opération , conta le soir qu’il avait vu dans le jardinet du médecin, des cerises superbes. Or les cerisiers poussaient mal a la Vaubyessard • M. le marquis demanda quelques boutures à Bovary, se fit un devoir de l’en remercier lui-mème, aperçut Emma, trouva sa taille jolie et qu’elle ne saluait point en paysanne; si bien qu’on ne crut pas au château outre-passer les bornes de la condescendance, ni d’autre part commettre une maladresse, en invitant le jeune ménage.

Un mercredi, à trois heures, M. et madame Bovary montés dans leur bac partirent pour la Vaubyessard, avec

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une grande malle attachée par derrière et une boite à chapeaux qui était posée devant le tablier. Charles avait de plus, un carton entre les jambes.

Ds arrivèrent à la nuit tombante, comme l’on commençait à allumer des lampions dans le parc, afin d’éclairer les voitures. •

Le château, de construction moderne, à l’italienne, avec deux ailes avançant et trois perrons, se déployait au bas d’une immense pelouse où paissaient quelques vaches, entre des bouquets de grands arbres espacés, tandis que desbannettes d’arbustes, rodhodendrons, seringas et boules de neige, bombaient leurs touffes de verdures inégales sur la ligne courbe du chemin sablé. Une rivière passait sous un pont; à travers la brume, on distinguait des bâtiments à toit de chaume, éparpillés dans la prairie, que bordaient en pente douce deux coteaux couverts de bois, et par derrière, dans les massifs, se tenaient, sur deux lignes parallèles, les remises et les écuries, restes conservés de l’ancien château démoli.

Le boc de Charles s’arrêta devant le perron du milieu ; des domestiques parurent ; le marquis s’avança, et offrant son bras à la femme du médecin, l’introduisit dans le vestibule.

11 était pavé de dalles en marbre, très-haut, et le bruit

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des pas avec celui des voix y retentissait comme dans une église. En face, montait un escalier droit, et à gauche une galerie donnant sur le jardin, conduisait à la salle de billard dont on entendait, dès la porte, caramboler les boules d’ivoire. Comme elle la traversait pour aller au salon, Emma vit autour du jeu, des* hommes à figures graves, le menton posé sur de hautes cravates, décorés tous et qui souriaient silencieusement, en poussant leurs queues. Sur la boiserie sombre du lambris, de grands cadres dorés portaient au bas de leur bordure, des noms écrits en lettres noires. Elle lut : « Jean-Antoine d’Andervilliers d’Yverbonvillc, comte de la Vaubyessard et baron de la Fresnaye, tué à la bataille de Coutras, le 20 d’octobre 1587. » Et sur un autre : « Jean-Antoine-Henry-Guy d’Andervilliers de la Vaubyessard, amiral de France et chevalier de l’ordre de Saint-Michel, blessé au combat de la Hougue Saint- Vaast le 29 mai 1692, mort à la Vaubyessard le 23 de janvier 1693. » Puis on distinguait à peine ceux qui suivaient, car la lumière des lampes, rabattue sur le tapis vert du billard, laissait flotter une ombre dans l’appartement. Brunissant les toiles horizontales, elle se brisait contre elles, en arêtes lines, selon les craquelures du vernis ; et de tous ces grands carrés noirs bordés d’or, sortait, çà et là, quelque portion plus claire de la peinture, un front pâle, deux yeux qui vous regardaient, des perruques se déroulant sur l’épaule poudrée des habits rouges, ou bien la boucle d’une jarretière, au haut d’un mollet rebondi.

Le marquis ouvrit la porte du salou ; une des dames se leva (la marquise elle-même), vint à la rencontre d’Emma et la fit asseoir près d’elle, sur une causeuse, où elle se mit à lui parler amicalement, comme si elle la connaissait depuis longtemps. C’était une femme de la quarantaine environ, à belles épaules, à nez busqué, à voix traînante, et portant ce soir-là sur ses cheveux châtains, un simple fichu de guipure qui retombait par derrière, en triangle. Une jeune personne blonde se tenait à côté, dans une chaise à dossier long, et des messieurs, qui avaient une petite fleur à la boutonnière de leur habit, causaient avec les dames, tout autour de la cheminée.

A sept heures, on servit le dîner. Les hommes, plus nombreux, s’assirent à la première table, dans le vestibule, et les dames à la seconde, dans la salle à manger, avec le marquis et la marquise.

Emma se sentit, en entrant, enveloppée par un air chaud, mélange du parfum des fleurs et du beau linge, du fumet des viandes et de l’odeur des truffes. Les bougies des candélabres allongeaient des flammes sur les cloches d’argent ; les cristaux à facettes couverts d’une buée mate se renvoyaient des rayons pâles, des bouquets étaient en ligne sur toute la longueur de la table, et dans les assiettes à large bordure, les serviettes arrangées en manière de bonnet d’évêque, tenaient entre le bâillement de leurs deux plis, chacune un petit pain de forme ovale. Les pattes rouges des homards dépassaient des plats; de gros fruits dans des corbeilles à jour s’étageaient

sur la mousse ; les cailles avaient leurs plumes, des fumées montaient ; et en bas de soie, en culotte courte, en cravate blanche, en jabot, grave comme un juge, le maître d’hôtel, passant entre les épaules des convives les plats tout découpés, faisait d’un coup de sa cuillère, sauter pour vous le morceau qu’on choisissait. Sur le grand poêle de porcelaine à baguette de cuivre, une statue de femme drapée jusqu’au menton, regardait immobile la salle pleine de monde.

Madame Bovary remarqua que plusieurs dames n’avaient pas mis leurs gants dans leurs verres.

Cependant, au haut bout de la table, seul parmi toutes ces femmes, courbé sur son assiette remplie, et la serviette nouée dans le dos comme un enfant, un vieillard mangeait, laissant tomber de sa bouche des gouttes de sauce. Il avait les yeux éraillés et portait une petite queue enroulée d’un ruban noir. C’était le beau-père du marquis, le vieux duc de Laverdière, l’ancien favori du comte d’Artois, dans le temps des parties de chasse au Vaudreuil cnez le marquis de Conflans, et qui avait été, disait-on,

1 amant de la reine Marie-Antoinette entre MM. de Coigny et de Lauzun. Il avait mené une vie bruyante de débauches, pleine de duels, de paris, de femmes enlevées, avait dévoré sa fortune et effrayé toute sa famille. Un domestique derrière sa chaise, lui nommait tout haut dans l’oreille, les plats qu’il désignait du doigt en bégayant ; et sans cesse les yeux d’Emma revenaient d’eux-mêmes sur ce vieil homme à lèvres pendantes, comme sur quelque

chose d’extraordinaire et d’auguste. Il avait vécu à la Cour et couché dans le lit des reines 1

On versa du vin de Champagne à la glace. Emma frissonna de toute sa peau, en sentant ce froid dans sa bouche. Elle n’avait jamais vu de grenades ni mangé d’ananas. Le sucre en poudre même lui parut plus blanc et plus fin qu’ailleurs.

Les dames, ensuite, montèrent dans leur chambre, s’apprêter pour le bal.

Emma fit sa toilette avec la conscience méticuleuse d’une actrice à son début. Elle disposa ses cheveux d’après les recommandations du coiffeur, et elle entra dans sa robe de barége, étalée sur le lit. Le pantalon de Charles le serrait au ventre.

— Les sous-pieds vont me gêner pour danser, dit-il.

— Danser ! reprit Emma.

— - Oui.

— Mais tu as perdu la tête, on se moquerait de toi, reste à ta place. D’ailleurs, c’est plus convenable pour un médecin, ajouta-t-elle.

Charles se tut. Il marchait de long en large, attendant qu’Emma fût habillée.

Il la voyait par derrière, dans la glace, entre deux flambeaux. Ses yeux noirs semblaient plus noirs. Ses bandeaux, doucement bombés vers les oreilles, luisaient d’un éclat bleu ; une rose à son chignon tremblait sur une tige mobile, avec des gouttes d’eau factices au bout de ses feuilles. Elle avait une robe de safran pâle, relevée

par trois bouquets de roses-pompon, mêlées de verdure.

Charles vint l’embrasser sur l’épaule.

— Laisse-moi ! dit-elle, lu me chiffonnes.

On entendit une ritournelle de violon et les sons d’un cor. Elle descendit l’escalier, se retenant de courir.

Les quadrilles étaient commencés. Il arrivait d monde. On sc poussait. Elle se plaça près de la porte, une banquette.

Quand la contredanse fut finie, le parquet resta libre pour les groupes d’hommes causant debout et les domestiques en livrée qui apportaient de grands plateaux. Sur la ligne des femmes assises, les éventails peints s'agitaient, les bouquets cachaient à demi le sourire des visages, et les flacons à bouchon d’or tournaient dans des mains cnlr’ou vertes, dont les gants blancs marquaient la forme des ongles et serraient la chair, au poignet. Les garnitures de dentelles, les broches de diamant, les bracelets à médaillon, frissonnaient aux corsages, scintillaient aux poitrines, bruissaienl sur les bras nus. Les chevelures, bien collées sur les fronts et tordues à la nuque, avaient en couronnes, en grappes ou en rameaux, des myosotis, du jasmin, des fleurs de grenadier, des épis ou des bluels. Pacifiques à leurs places, des mères, à figure renfrognée, portaient des turbans rouges.

Le cœur d’Emma lui battit un peu, lorsque son cavalier la tenant par le bout des doigts, elle vint se mettre en ligne et attendit le coup d’archet, pour partir. Mais bientôt l’émotion disparut, et se balançant au rhvlhme

de l’orchestre, elle glissait en avant, avec des mouvements légers du col. Un sourire lui montait aux lèvres à certaines délicatesses du violon, qui jouait seul, quelquefois, quand les autres instruments se taisaient ; on entendait le bruit clair des louis d’or qui se versaient à côté, sur le tapis des tables ; puis tout reprenait à la fois, le cornet à piston lançait un éclat sonore, les pieds retombaient en mesure, les jupes se bouffissaient et frôlaient, les mains se donnaient, se quittaient, les mêmes yeux s’abaissant devant vous, revenaient se fixer sur les vôtres.

Quelques hommes (une quinzaine) de vingt-cinq à quarante ans, disséminés parmi les danseurs ou causant à l’entrée des portes, se distinguaient de la foule par un air de famille, quelles que fussent leurs différences d’àge, de toilette ou de figure.

Leurs habits, mieux faits, semblaient d’un drap plus

souple, et leurs cheveux ramenés en boucles vers les

tempes, lustrés par des pommades plus fines. Ils avaient

le teint de la richesse, ce teint blanc que rehausse la pâleur

des porcelaines, les moires du satin, le vernis des beaux

meubles, et qu’entretient dans sa santé un régime discret

de nourritures exquises. Leur cou tournait à l’aise sur des

cravates basses; leurs favoris longs tombaient sur des cols

rabattus ; ils s’essuyaient les lèvres à des mouchoirs brodés

d’uu large chiffre, d’où sortait une odeur douce. Ceux qui

commençaient à vieillir avaient l’air jeune, tandis que

quelque chose de mûr s’étendait sur le visage des jeunes.

Dans leurs regards indifférents flottait la quiétude de

passions journellement assouvies, et à travers leurs manières douces, perçait cette brutalité particulière que communique la domination de choses à demi faciles, dans lesquelles la force s’exerce et où la vanité s’amuse, le maniement des chevaux de race et la société des femmes perdues.

A trois pas d’Emma, un cavalier en habit bleu causait Italie avec une jeune femme pâle, portant une parure de perles. Ils vantaient la grosseur des piliers de Saint-Pierre, Tivoli, le Vésuve, Castellamare et les Caccine, les roses de Gènes, le Colysée au clair de lune. Emma écoutait de son autre oreille, une conversation pleine de mots qu’elle ne comprenait pas. On entourait un tout jeune homme qui avait battu, la semaine d’avant, Miss-Arabelle et Romulus, et gagné deux mille louis, à sauter un fossé, en Angleterre. L’un se plaignait de ses coureurs qui engraissaient, un autre des fautes d’impression qui avaient dénaturé le nom de son cheval.

L’air du bal était lourd ; les lampes pâlissaient. On refluait dans la salle de billard. Un domestique monta sur une chaise et cassa deux vitres; au bruit des éclats de verre, madame Bovary tourna la tète et aperçut dans le jardin, contre les carreaux, des faces de paysans qui regardaient. Alors le souvenir de Berlaux lui arriva. Elle revit la ferme, la mare bourbeuse, son père en blouse sous les pommiers, et elle se revit elle-même, comme autrefois, écrémant avec son doigt les terrines de lait, dans la laiterie. Mais aux fulgurations de l’heure présente, sa

vie passée, si nette jusqu’alors, s’évanouissait tout entière; et çlle doutait presque de l’avoir vécue. Elle était là ; puis, autour du bal, il n’y avait plus que de l’ombre, étalée sur tout le reste. Elle mangeait alors une glace au marasquin, qu’ellé tenait de la main gauche dans une coquille de vermeil, et fermait à demi les yeux, la cuillère entre ses dents.

Une dame, près d’elle, laissa tomber son éventail. Un danseur passait :

— Que vous seriez bon, monsieur, dit la dame, de vouloir bien ramasser mon éventail qui est derrière ce canapé.

Le monsieur s’inclina, et, pendant qu’il faisait le mouvement d’étendre son bras, Emma vit la main de la jeune dame qui jetait dans son chapeau quelque chose de blanc, plié en triangle. Le monsieur ramenant l’éventail, l’offrit à la dame, respectueusement ; elle le remercia d’un signe de tète et se mit à respirer son bouquet.

Après le souper, où il y eut beaucoup de vins d’Espagne et de vins du Rhin, des potages à la bisque et au lait d’amandes, des puddings à la Trafalgar et toutes sortes de viandes froides avec des gelées autour qui tremblaient dans les plats, les voitures, l’une après l’autre, commencèrent à s’en aller. En écartant du coin le rideau de mousseline, on voyait glisser dans l’ombre la lumière de leurs lanternes. Les banquettes s’éclaircirent; quelques joueurs restaient encore ; les musiciens rafraîchissaient sur leur langue, le bout de leurs doigts ; Charles dormait à demi, le dos appuyé contre une porte.

A trois heures du matin, le cotillon commença. Emma ne savait pas valser. Tout le monde valsait, mademoiselle d’Andervilliers elle-même et la marquise ; il n’y avait plus que les hôtes du château, une douzaine de personnes à peu près.

Cependant, un des valseurs, qu’on appelait familièrement « Vicomte » et dont le gilet très - ouvert semblait moulé sur la poitrine, vint une seconde fois encore inviter madame Bovary, l’assurant qu’il la guiderait et qu’elle s’en tirerait bien.

Ils commencèrent lentement, puis allèrent plus vite. Ils tournaient; tout tournait autour d’eux, les lampes, les meubles, les lambris, et le parquet, comme un disque sur un pivot. En passant auprès des portes, la robe d’Emma, par le bas, s’ériflait au pantalon; leurs jambes entraient l’une dans l’autre, il baissait ses regards vers elle; elle levait les siens vers lui ; une torpeur la prenait, elle s’arrêta. Ils repartirent, et d’un mouvement plus rapide, le Vicomte, l’entraînant, disparut avec elle jusqu’au bout de la galerie où, haletante, elle faillit tomber, et un instant, s’appuya la tête sur sa poitrine. Et puis, tournant toujours, mais plus doucement, il la reconduisit à sa place ; elle se renversa contre la muraille et mit la main devant scs yeux.

Quand elle les rouvrit, au milieu du salon, une dame assise sur un tabouret avait devant elle trois valseurs agenouillés. Elle choisit le Vicomte, et le violon recommença.

On les regardait. Ils passaient et revenaient, elle immobile du corps et le menton baissé, et lui toujours dans sa même pose, la taille cambrée, le coude arrondi, la bouche en avant. Elle savait valser, celle-là ! Ils continuèrent longtemps et fatiguèrent tous les autres.

On causa quelques minutes encore, et après les adieux ou plutôt le bonjour, les hôtes du château s’allèrent coucher.

Charles se traînait à la rampe, les genoux lui rentraient dans le corps. Il avait passé cinq heures de suite, tout debout devant les tables, à regarder jouer au whist sans y rien comprendre. Aussi poussa-t-il un grand soupir de satisfaction, lorsqu’il eut retiré ses bottes.

Emma mit un châle sur ses épaules, ouvrit la fenêtre et s’accouda.

Lanuitétait noire. Quelques gouttes de pluie tombaient. Elle aspirait le vent humide qui lui rafraîchissait les paupières. La musique du bal bourdonnait encore à ses oreilles, et elle faisait des efforts pour se tenir éveillée, afin de prolonger l’illusion de celte vie luxueuse qu’il lui faudrait, tout à l’heure, abandonner.

Le petit jour parut. Elle regarda les fenêtres du château, longuement, lâchant de deviner quelles étaient les chambres de tous ceux qu’elle avait remarqués la veille. Elle aurait voulu savoir leurs existences, y pénétrer, s’y confondre.

Mais elle grelottait de froid. Elle se déshabilla, et se blottit entre les draps, contre Charles qui dormait.

Il y eut beaucoup de monde au déjeuner. Le repas dura dix minutes ; on ne servit aucune liqueur, ce qui étonna le médecin. Ensuite mademoiselle d’Andervilliers ramassa des morceaux de brioche dans une bannetle, pour les porter aux cygnes sur la pièce d’eau, et on s’alla promener dans la serre chaude où des plantes bizarres, hérissées de poils, s’étageaient en pyramides sous des vases suspendus, qui pareils à des nids de serpents trop pleins, laissaient retomber de leurs bords, de longs cordons verts entrelacés. L’orangerie, que l’on trouvait au bout, menait à couvert jusqu’aux communs du château. Le marquis, pour amuser la jeune femme, la mena voir les écuries. Au-dessus des râteliers en forme de corbeilles, des plaques de porcelaine portaient en noir le nom des chevaux. Chaque bête s’agitait dans sa stalle, quand on passait près d’elle, en claquant de la langue. Le plancher de la sellerie luisait à l’œil comme le parquet d’un salon. Les harnais de voiture étaient dressés dans le milieu sur deux colonnes tournantes, et les mors, les fouets, les étriers, les gourmettes, rangés en ligne tout le long de la muraille.

Charles, cependant, alla prier un domestique d’atteler son boc. On l’amena devant le perron, et tous les paquets y étant fourrés, les époux Bovary firent leurs politesses au marquis et à la marquise, cl repartirent pour Tostcs.

Emma , silencieuse , regardait tourner les roues. Charles, posé sur le bord extrême de la banquette, conduisait les deux bras écartés, et le petit cheval trottait l’amble, dans les brancards, qui étaient trop larges pour

lui. Les guides molles battaient sur sa croupe en s’y trempant d’écume, et la boite ficelée derrière le boc, donnait contre la caisse, de grands coups réguliers.

Ils étaient sur les hauteurs de Thibourville, lorsque devant eux, tout à coup, des cavaliers passèrent en riant, avec des cigares à la bouche. Emma crut reconnaître le Vicomte, elle se détourna, et n’aperçut h l’horizon que le mouvement des têtes s’abaissant et montant, selon la cadence inégale des trots ou du galop.

Un quart de lieue plus loin, il fallut s’arrêter pour raccommoder avec de la corde, le reculement qui était rompu.

Mais Charles, donnant au harnais un dernier coup d’œil, vit quelque chose par terre, entre les jambes de son cheval; et il ramassa un porte-cigares tout brodé de soie verte et blasonné à son milieu comme la portière d’un carrosse.

— Il y a même deux cigares dedans, dit-il ; ce sera pour ce soir, après dîner.

— Tu fumes donc? demanda-t-elle.

— Quelquefois, quand l’occasion se présente.

Il mit sa trouvaille dans sa poche et fouetta le bidet.

Quand ils arrivèrent chez eux, le dîner n’était point prêt. Madame s’emporta.. Nastasie répondit insolemment.

— Partez ! dit Emma. C’est se moquer , je vous chasse.

Il y avait pour dîner, de la soupe à l’oignon, avec un

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morceau de veau à l’oseille. Charles, assis devant Emma, dit en se frottant les mains d’un air heureux :

— Cela fait plaisir de se retrouver chez soi.

On entendait Naslasie qui pleurait. 11 aimait un peu celte pauvre fille. Elle lui avait autrefois, tenu société pendant bien des soirs, dans les désœuvrements de son veuvage. C’était sa première pratique, sa plus ancienne connaissance du pays.

— Est-ce que tu l’as renvoyée pour tout de bon? dit-il enfin.

— Oui. Qui m’en empêche? répondit-elle.

Puis ils se chauffèrent dans la cuisine, pendant qu’on apprêtait leur chambre. Charles se mit à fumer. 11 fumait en avançant les lèvres, crachant à toute minute, se reculant à chaque bouffée.

— Tu vas te faire mal, dit-elle dédaigneusement.

Il déposa son cigare, et courut avaler à la pompe, un verre d’eau froide. Emma, saisissant le porte-cigares, le jeta vivement au fond de l’armoire.

La journée fut longue, le lendemain! Elle se promena dans son jardinet, passant et revenant par les mêmes allées, s’arrêtant devant les plates-bandes, devant l’espalier, devant le curé de plâtre, considérant avec ébahissement toutes ces choses d'autrefois qu’elle connaissait si bien. Comme le bal déjà lui semblait loin ! Qui donc écartait, à tant de distance, le matin d’avant-hier et le soir d’aujourd’hui? Son voyage à la Vaubyessard avait fait un trou dans sa vie, à la manière de ces grandes crevasses.

qu’un orage en une seule nuit, creuse quelquefois dans los montagnes. Elle se résigna pourtant; elle serra pieusement dans la commode sa belle toilette et jusqu’à scs soutiers de satin, dont la semelle s’étuit jaunie à la cire glissante du parquet. Son cœur était comme eux. Au frottement de la richesse, il s’était placé dessus, quelque chose, qui ne s’effacerait pas.

Ce fut donc une occupation pour Emma que le souvenir de ce bal. Toutes les fois que revenait le mercredi, elle se disait en s’éveillant : «Ah! il y a huit jours... il y a quinze jours... il y a trois semaines, j’y étais. » Et peu à peu, les physionomies se confondirent dans sa mémoire, elle oublia l’air des contredanses, elle ne vit plus si nettement les livrées et les appartements; quelques détaiiss’en allèrent, mais le regret lui resta.

Souvent, lorsque Charles était sorti, elle allait prendre dans l’armoire, entre les plis du linge où elle l’avait laissé, le porte-cigares en soie verte.

Elle le regardait, l’ouvrait, et môme elle flairait l’odeur de sa doublure, mélée de verveine et de tabac. A qui appartenait-il ?.. . au Vicomte. C’était peut-être un cadeau de sa maîtresse? Onavaitbrodé cela sur quelque métier de palissandre, meuble mignon que l’on cachait à tous les yeux, qui avait occupé bien des heures, et où s’étaient penchées

les boucles molles de la travailleuse pensive. Un souffle d’amour avait passé parmi les mailles du canevas; chaque coup d’aiguille avait fixé là une espérance ou un souvenir, et tous ces fils de soie entrelacés n’étaient que la continuité de la même passion silencieuse. Et puis, le Vicomte, un malin, l’avait emporté avec lui. De quoi avait-on parlé, lorsqu’il restait sur les cheminées à large chambranle, entre les vases de fleurs et les pendules Pompadour? Elle était àTosles. Lui, il était à Paris, maintenant; là-bas! Comment était-ce Paris? Quel nom démesuré 1 Elle se le répétai' à demi-voix, pour se faire plaisir; il sonnait à ses oreilles, comme un bourdon de cathédrale ; il flamboyait à ses yeux, jusque sur l’étiquette de ses pots de pommade.

La nuit, quand les mareyeurs, dans leurs charrettes, passaient sous ses fenêtres en chantant la Marjolaine, elle s’éveillait; et, écoutant le bruit des roues ferrées, qui, à la sortie du pays, s’amortissait vite sur la terre : « Ils y seront demain, » se disait-elle. Et elle les suivait dans sa pensée, montant et descendant les côtes, traversant les villages, filant sur la grande route à la clarté des étoiles. Mais au bout d’une distance indéterminée, il se trouvait toujours une place confuse où expirait son rêve.

Elle s’acheta un plan de Paris, et, du bout de son doigt, sur la carte , elle faisait des courses dans la capitale. Elle remontait les boulevards, s’arrêtant à chaque angle, entre les lignes des rues, devant les carrés blancs qui figurent les maisons. Les yeux fatigués à la fin, elle fermait ses

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paupières, et elle voyait dans les ténèbres, se tordre au vent, des becs de gaz avec des marchepieds de calèche qui se déployaient à grand fracas, devant le péristyle des théâtres.

Elle s’abonna à la Corbeille, journal des femmes, et au Sylphe des salons. Elle dévorait, saris en rien passer, tous les comptes rendus de premières représentations, de courses et de soirées, s’intéressait aux débuts d’une chanteuse, à l’ouverture d’un magasin. Elle savait les modes nouvelles, l’adresse des bons tailleurs , les jours de Bois ou d’Opéra. Elle étudia dans Eugène Sue, des descriptions d’ameublement; elle lut Balzac et George Sand, y cherchant des assouvissements imaginaires pour ses convoitises personnelles. A table môme, elle apportait son livre, et elle tournait les feuillets, pendant que Charles mangeait en lui parlant. Le souvenir du Vicomte revenait toujours dans ses lectures. Entre lui et les personnages inventés, elle établissait des rapprochements. Mais le cercle dont il était le centre peu «à peu s’élargit autour de lui, et celte auréole qu’il avait, s’écartant de sa figure, s’étala plus au loin, pour illuminer d’autres rêves.

Paris, plus vague que l’Océan, miroitait donc aux yeux d’Emma dans une atmosphère vermeille. La vie nombreuse qui s’agitait en ce tumulte y était cependant divisée par parties, classée en tableaux distincts. Emma n’en apercevait que deux ou trois qui lui cachaient tous les autres, et représentaient à eux seuls l’humanité complète. Le monde des ambassadeurs marchait sur des parquets

luisants, dans des salons lambrissés de miroirs, autour do tables ovales couvertes d’un tapis de velours à crépines d’or. Il y avait là des robes à queue, de grands mystères, des angoisses dissimulées sous des sourires. Venait ensuite la société des duchesses : ou y était pâle ; on se levait à quatre heures; les femmes, pauvres anges! portaient du point d’Angleterre au bas de leur jupon, et les hommes, capacités méconnues sous des dehors futiles, crevaient leurs chevaux par partie de plaisir, allaient passer à Bade la saison d’été, et vers la quarantaine enfin, épousaient des héritières. Dans les cabinets de restaurant où l’on soupe après minuit, riait à la clarté des bougies, la foule bigarrée des gens de lettres et des actrices. Ils étaient, ceux-là, prodigues comme des rois, pleins d’ambitions idéales et de délires fantastiques. C’était une existence au-dessus des autres, entre ciel et terre, dans les orages, quelque chose de sublime. Quant au reste du monde, il était perdu, sans place précise, et comme n’existant pus. Plus les choses d’ailleurs étaient voisines , plus sa pensée s’en détournait. Tout ce qui l’entourait immédiatement, campagne ennuyeuse, petits bourgeois imbéciles, médiocrité de l’existence, lui semblait une exception dans le monde, un hasard particulier où elle se trouvait prise, tandis qu’au delà s’étendait à perte de vue l’immense pays des félicités et des passions. Elle confondait dans son désir, les sensualités du luxe avec les joies du cœur, l’élégance des habitudes et les délicatesses du sentiment. Ne fallait-il pas à l’amour, comme aux plantes

indiennes , des terrains préparés , une température particulière? Les soupirs au clair de lune, les longues étreintes, les larmes qui coulent sur les mains qu’on abandonne, toutes les fièvres de la chair et les langueurs de la tendresse ne sc séparaient donc pas du balcon des grands châteaux qui sont pleins de loisirs, d’un boudoir à stores de soie , avec un tapis bien épais , des jardinières remplies , un lit monté sur une estrade , ni du scintillement des pierres précieuses et des aiguillettes de la livrée.

Le garçon de la poste, chaque malin, qui venait panser la jument, traversait le corridor avec ses gros sabots; sa blouse avait des trous , ses pieds étaient nus dans des chaussons. C’était là le groom en culotte courte dont ij fallait se contenter! Quand son ouvrage était fini, il ne revenait plus de la journée, car Charles, en rentrant, mettait lui-même son cheval à l’écurie, retirait la selle et passait le licou, pendant que la bonne apportait une botte de paille et la jetait, comme elle le pouvait, dans la mangeoire.

Pour remplacer Naslasie (qui partit enfin de Tostes en versant des ruisseaux de larmes), Emma prit à son service une jeune fille de quatorze ans, orpheline et de physionomie douce. Elle lui interdit les bonnets de coton, lui apprit qu'il fallait vous parler à la troisième personne, apporter un verre d’eau dans une assiette, frapper aux portes avant d’entrer, et à repasser, à empeser, à l’habiller, voulut en faire sa femme de chambre. La nouvelle bonne obéissait sans murmure pour n’être point renvoyée ; et comme Madame, d’habitude, laissait la clef au

MADAME DOVAUY

buffet, Félicité, chaque soir, prenait une petite provision tic sucre qu’elle mangeait toute seule, dans son lit, après avoir fait sa prière.

L’après-midi, quelquefois, elle allait causer en face avec les postillons. Madame se tenait en haut, dans son appariement.

Elle portait une robe de chambre tout ouverte, qui laissait voir, entre les revers à châle du corsage, une chemisette plissée avec trois boutons d’or. Sa ceinture était une cordelière à gros glands, et ses petites pantoufles de couleur grenat avaient une touffe de rubans larges, qui s’étalait sur le cou-de-pied. Elle s’était acheté un buvard, une papeterie, un porte-plume et des enveloppes, quoiqu’elle n’eût personne à qui écrire ; elle époussetait son étagère, se regardait dans la glace, prenait un livre, puis rêvant entre les lignes, le laissait tomber sur ses genoux. Elle avait envie de Taire des voyages, ou de retourner vivre à son couvent. Elle souhaitait à la fois mourir et habiter Paris.

Charles, à la neige et à la pluie, chevauchait par les chemins de traverse. Il mangeait des omelettes sur la table des fermes, entrait son bras dans des lits humides, recevait au visage le jet tiède des saignées, écoutait des râles, examinait des cuvettes, retroussait bien du linge sale ; mais il trouvait tous les soirs un feu flambant, la table servie, des meubles souples, et une femme en toilette fine, charmante et sentant frais, à ne savoir même d’où venait cette odeur, ou si ce n’était passa peau qui parfumait sa chemise.

Elle le charmait par quantité de délicatesses ; c’était tantôt une manière nouvelle de façonner pour les bougies des bobèches de papier, un volant qu'elle changeait à sa robe ou le nom extraordinaire d’un mets bien simple, et que la bonne avait manqué, mais que Charles jusqu’au bout avalait avec plaisir. Elle vit à Rouen, des dames qui portaient à leur montre un paquet de breloques ; elle acheta des breloques. Elle voulut sur sa cheminée deux grands vases de verre bleu, et quelque temps après un nécessaire d’ivoire, avec un dé de vermeil. Moins Charles comprenait ces élég^ices, plus il en subissait la séduction. Elles ajoutaient quelque chose au plaisir de ses sens et à la douceur de son foyer. C’était comme une poussière d’or qui sablait tout du long le petit sentier de sa vie.

Il se portait bien ; il avait bonne mine ; sa réputation était établie tout h fait. Les campagnards le chérissaient parce qu’il n’était pas fier. Il caressait les enfants, n’entrait jamais au cabaret, et d’ailleurs inspirait de la confiance par sa moralité. Il réussissait particulièrement dans les catarrhes et maladies de poitrine. Craignant beaucoup de tuer son monde, Charles, en effet, n’ordonnait guère que des potions calmantes, de temps à autre de l’émétique, un bain de pieds, ou des sangsues. Ce n’est pas que la chirurgie lui fit peur ; il vous saignait les gens largement, comme des chevaux, et il avait pour l’extraction des dents une poigne d'enfer.

Enfin, pour se tenir au courant, il prit un abonnement

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