MICHEL LÉVT FRÈRES, .ÉDITEURS
RUB AUBBR, 3, PLACE DE l'opÉRA LIBRAIRIE NOUVELLE
BOUUyAM DES ITAUEVily 45, AQ COIN DE LA ROB DE GHAXSIONT
Droits ^6 reproducUon et de traduction réservés
in
MADAME DE GHAMBLAY
» Restée seule avec Zoé, je levai les yeux sur elle.
» Zoé me regardait en riant et en tournant et retournant la bague entre ses doigts.
» — En vérité, lui dis-je, tu es insupportable.
» — Et en quoi ? En ce qae je ne suis pas de ^ton avis sur M. de Montigny, en ce que je ne le regarde pas comme le démon, comme Satan» comme l'antecbrist? Ah! ma pauvre Edmée, je ne suis qu'une paysanne; mais, si tu n'adores pas cet homme-là, tu passeras auprès de ton bonheur comme un aveugle passe, sans le voir, près d'un trésor qui renfermerait sa fortune.
» — Comment veux-tu que j'aime jamais' un hérétique?
» — D'abord, dit Zoé, je ne sais pas ce que c'est
2 MADAME DE GHAMBLAT.
qu'un hérétique; mais, si ignorante que je sois, je sais que c'est un honnête homme, et je me trompe fort si M. de Montigny n'est pas un homme et, en eatre, «a forfc heL homme; ce qui n/est pa& tout à iaitàdicBaîgaer daia «n nsaiu
» — Un mari I un mari ! m*écriai-je ; il est donc mon mari ?
» — Dame, il me semble qui! n'y a plus à s*en dédire.
» Je poussai un soupir.
» — Voyons, dit Zoé, que dois-je faire de cette bague? Dois-je, comme Ta dit M. de Montigny, Taller tremper dans Teau bénite pour réprouver? dois-je la jeter dans le puits du verger? dois-je la passer à ton doigt, comme cela me parait être sa véritable destination ?
» Et Zoé la passa au sien en 1» mettaAl soas mes yeux.
tt — Vois, <?it-elle, comnwelie &it bi«ï sur ma main noire ; juge doncr de l'effet qu'elle fera sur ta maisË blanche :1e môme qu'elle faisait sur la main de M. de Montigny... Sais-tu qu'il a une fort belle main?
» Je ne répondais rien, car tcmt ee que Zoé me disait était l'irrécosable vérité.
» Elle prit ma main gauche, la méofie ot était d^à ratlianee, et passa la bague à mon doigt.
» — Eh bien, me demanda-t-ellc, te blesse-t-elle, te brûle-t-elle, cette bague terrible?
D Rien de tout cela. Elle allait à mon index comme si elle eût été faite pour moi.
MAD^iiUI? DS CHÀVBLAT» 3
» En ce moment, j'entendis et je reconnus le pas de madame de Juvigny. Zoé avait posé sur une taUe le Dillet que j'avais trouvé sous le socle de ma petite Yierge ; je le pris, je le déchirai meme&t et j'en jetai les morceaux dans la cheminée.
» Madame de Juvîgny venait me chercher; il était, disait-elle, ridicule qu'un jour de noces, je restasse ^fermée dans ma chambre de jeune fille avec une petite paysanne*
)) Je regardai Zoé ; quoique le compliment fût peu gracieux pour elle, elle paraissait donner raison à madame de Juvîgny.
» Décidément, tout le monde était ligué conitre moi.
» Je descendis. M. de Hontigny était au salon afvec quelques personnes de nos amie» qui devaient ^tre les convives de notre dliier.
» Le regard de M. de Montigny se porta vivement sur ma main ; un éclair de joie passa dans se& yeux en voyant qu'elle était parée de sa bague ; il se leva, ynmâ ai>âevant de moi et me dit tout bas :
»- — Merci I
D Ce mot nore fît passer un frissoct dans les veines»: ne venais-je pas de donner un gage à Satan en metlanf cette bague à mwk doigt ?
» Je m^assis muette et tremblante ; tout le m^nde dut me prendre pour une idiote.
» On annonça que le dîner était servi.
» On m'avait placée eu face de M. de Montigny; je ne parlais pas^ je ne mangeais pas; il paraissait
4 MADAUE DE CHAMBLAT.
horriblement soufifrir de cette espace de torpeur dans laquelle j'étais plongée.
' » A la suite du dîner, il y eut un assez long colloque entre madame de Juvigny et lui; M. de Montigny paraissait hésiter, ma belle-mère insistait*
» Depuis, je compris de quoi il était question.
» M. de Montigny vint à moi*
» -— Je me souviens, dit-il, de nos promenades dans le parc, je me souviens que vous écouliez avec plaisir les vers de nos grands poètes ; il fait un temps magnifique, une nuit admirable ; voulez-vous jeter un chàle sur vos épaules et venir nous promener du côté de la source^ sous le rayon silencieux de la lune amie, comme dit Virgile; à l'obscure clarté qui tombe des étoiles, comme dit Corneille? Nous parlerons un instant d'un poète plus grand que tous ceux dont je vous ai dit des vers.
» Je me levai machinalement ; M» de Montigny m'enveloppa d'un superbe cachemire.
a Je pris son bras et nous sortîmes. Dans l'antichambre, je rencontrai Zoé et je lui fis signe d'aller m'attendre dans ma petite cellule de pensionnaire; elle parut me comprendre et me répondit de son côté par un autre signe.
» Je me rappellerai toujours cette soirée, comme on se rappelle un des moments suprêmes de la vie. Supposez un homme condamné à mort, qui sait que, dans une heure, la sentence qui le condamne non-seulement dans ce monde^ mais encore dans l'éternité, sera exécutée, et à qui l'on permet d'er-
HADÂME DE GHÂMBLÂT. S
jer dans un beau parc au milku des douces té* fièbres delà nuit, au murmure des sources, au chant du rossignol, sous un ciel d'azur tout constellé de fleurs d'or, et vous aurez une idée 4e ce que j'é*prouvai.
2> M. de Montigny dut sentir le frémissement de mon bras sous le sien ; car, sentant que j'étais près de le retirer, il l'y fixa en appuyant sa main gauche dessus.
» Puis, comme il avait déjà pu remarquer la puis- 4sance de sa voix sur moi, il commença à me parler de ce poète plus grand que tous ceux dont il m'avait dit des verSy c'est-à-dire à me parler de Di<eu.
)) Jl me serait impossible de vous répéter tout ce •que me dit, avec une suprême éloquence, cet esprit supérieur de ce Dieu, moteur unique, âme universelle, ouvrier sublime, créateur des mondes semés dans l'espace comme une poussière de diamant. €ent fois, cette conversation est revenue à mon esprit dans toute l'harmonie de son ensemble, dans toute la splendeur de ses détails. Quoique plus de la moitié des choses que me disait M. de Montigny échappât à la faiblesse de mon esprit, je sentais <iue ces paroles dont je n'avais aucune idée, c'était la vérité, mais la vérité avec quelque chose de l'entraînement de la révélation; elles semblaient, comme un nouveau baptême, se répandre sur mon front et pénétrer jusqu'à mon cœur; jp me demandais lequel était véritablement le roi du ciel, de ce Dieu bon, miséricordieux^ immense, infini, portant
9 XÂDIXI DE GHÂKBLAT.
notre monde dans nm pU de sa robe dViznr, éckiw imnt l'univers de son regard, le récbanffant de soa lialeiDe, ou de ce Dieu irrité, jaloui, colère, dent l'abbé Horin mVivait, la veille cnoore, fait un ai terrible portrait. Tout enfant que j'étais, j'ams déjl «ne certaine justesse d*esprit, et il me semblait que, de ces deux paroles si opposées, celle de M. de llontigny était non-sealenent la plus éloquente, mais encore la plus selon le cœur de l'bonune, de la nature et de Ddeu.
> Je! loe latœai pem à peu aller mx cbanne dceétte poésie, et il a*eut plus besmn de retenir raein braa sur le metu
» Voulait41 arriver seulement i ce but, de ne plus m'inspiTer de crunte, et avait41 compris que œ bat était atteint? C'est probable, car, sans risquer «me seule caresse, il me ramena au cbàteau...
J'interrompis madame de Ghamblay.
— Mais savez-v^ous, madame, lui dis-je, que ee M. de Montigny était ftoot simplement un homme adoamUe?
£]le sourît tristement comme à un soavemr mit efikcé.
— - Et, continuai*je, ^e, chose étrai^e, je suis jios jaloux du mort que du vivant?
— - Et vous avez raison, me dit-elle.
«—Alors, m*éciiai-je vivement, vous me peiv mettez d'étne jaloux ?
— Je vous permets d'être le plus tendre ami de cœur, me dit-elle; j^i pour vous un îndéQ-
MADAKS DE CHAMBLAT. 1
Bîssable senticoieikt^ie racomnaissaiice, paroe »qu1i Yoos seul je dois les quelques jonomente de douée léverketde csime botoheurque j'ai ais danssna ^e. Ce rse&lîcQettt est fincare mdéfini dans xdûa âme, ste me fûnœc pas h ranalyjser, laissez-ile vagoe et flotteat cAHune uns ^Rptnr^ e&axsùt un nèvo, et oe 4eiiiAiiàez pas qu'il se laatéiûaUae «en fiassant du i^e 4 da réalité, en ^desœiidaait demaniiBLeà
ie ne itas ceu «obeerciiaiit :sa mam, «qu^eUe m^ainu-
— - CMtîiiiiei^ lui dis-je.
— Ces confidences d'une pensieusairene tous enr jnBcrnt éfmc poiet ?
— Elles ont pour moi ua «chsinie suprôme; c'eift ie RwQ de tvotaie i»e enirtouMert à ses premières fiages, et rque je lis avec ^ous jeu lieu de le iiaas ceul^ doucDQttfi Je lamOet, aous spsnmesja ims d'une pageL
.'Ibdame 4e «ûiKaaatibtj^cofiiDsiua :
-— Deux .heases apsès, J'éteis dsas la chaErnins verte, ôcoacttailtdes exhortatinns de madame deiio- YÎgny, qui, après m'ayeirfaitimelMgneéanmâia» iimi des é&?cdt8 d'une femme »eaveis eoa .maiî, me iaifiBa «a peignoir «àt nuit, «n .aDt'âEonoEiQant la laisîte de JL de MEintigiiy.
9 Mas^ comme m teSe dùA pmsé que ses devoixs âe bdUe-^mère n'étaient pomi eanitiàpement acK>mplis par ses recommandations de docilité, elleomn trai etne me limita que Jona^'eUeflaten^'^mcoaciiée
8 MADAUB DE GHAMBLÂT.
dans ce même lit où ma pauvre mère m'avait mise au monde et était morte.
n Ce souvenir m'avait serré le cœur; il me sem* blait qu'en m'imposant cette môme chambre mortuaire pour chambre nuptiale, madame de Juvigny commettait une impiété ; mais, à moins d'une de ces exaltations qui appartiennent à mon caractère, ou plutôt qui me font sortir de mon caractère, j'avais pris avec ma belle-mère l'habitude d'une obéissance passive. Je me couchai donc sans résistance aucune et ne parus faire aucune attention aux frissons qui couraient dans mes veines et aux larmes qui cou« laient de mes yeux.
» Je l'entendis fermer la porte à double tour et tirer la clef de la serrure.
» Elle m'enfermait. — Je ne cherchai pas dans quel but; je m'élançai dans ma chambre, presque certaine d'y trouver Zoé et ayant hâte de faire ma prière aux pieds de ma chère petite Vierge.
» Zoé était là, en effet, cachée derrière un grand écran; elle avait prévu le cas où madame de Juvigny entrerait chez moi, et elle avait pris ses précautions pour ne pas être vue.
» Ma première idée Ait de m'enfermer dans ma chambre et de ne pas répondre à M. de Montigny; mais je cherchai vainement la clef; bien plus, le verrou avait été dévissé. Toutes les précautions avaient été prises contre ce que l'on appelait ma folie.
» Je me jetais aux pieds de ma Vierge pour y faire
iVADÀME DE GHÂUBLÂT. 9
ma prière habituelle, lorsqu'on abaissant les yeux^ je vis, sous le socle, à la môme place, un papier pareil à celui que j'y avais trouvé le matin.
» Mes yeux se portèrent rapidement vers la cheminé&; les fragments du papier déchiré y étaient encore; ce n'était donc pas le môme, et ma mémoire ne me trompait pas : je l'avais bien détruit.
» Je montrai l'autre à Zoé, toute tremblante et n'osant y toucher môme.
» Zoé le prit, et elle voulait le brûler sans le lire; mais je le lui arrachai vivement des mains; mon ;mauvais génie me poussait. Je lus :
« Au moment où vous dépendes encore de vous-. » môme, au moment oCi vous pouvez perdre ou » sauver votre âme, rappelez-vous l'engagement » que vous avez pris devant Dieu de ne jamais ap- » partenir à un hérétique. »
» C'était plus que n'en pouvait supporter ma pauvre imagination; je me renversai en arrière, me tordant les bras et criant :
» — Non, non, je te promets. Vierge sainte, je ne serai jamais à cet homme !
» Écoutez ceci, mon frère, dit madame de Chamblay en me serrant la main avec plus de terreur que de tendresse; fut-ce l'effet de mon imagination frappée, fut-ce celui de ma double vue, de môme que je vous ai reconnu, dans la chambre de l'auberge, à travers les rideaux de ma fenôtre , je vis le prêtre dans la chambre de ma vieille nourrice.
tO KABJLXK DS CftAHlIiAT.
le visage ooUé à ia vUre, les bras croisés, i«s y^x menaçants, la sneizr sur le frosA*
)> Mes yeux devimneat iixes et se •dilalèi'^t hom- Uement ; mon bas s'étendît, emaam tens isn accès cataieptiqœ, du côté et la terrible wion ; mes Id* ^ms Uûmjrent «i tremUérent.
M — Qtt'as-lu? aiais qu'as-ta «famc? lue demandft
Zoé.
)) — Là, là, lui dis-je, vois-la?
» — Qaoi? Qse v«ux4ii que je «voie?
n — Le j^êtrei
» — L'abbé McirinT Tu es felle : il eisft repart] ce matin pour Bernaj.
)) — Non, non ; à un quart de lieue de Juv^ny^ fl est descendu; il a attendu la nuit, il est chez ta mère» il a les yeux fixés sur la fenêtre 4e mz cham«» bre, il me menace de Tenfer, si jamais je suis ji cei homme... Non, non, jamais, je jure...
» —M. deMoQlîgnyl interrompît Ibé.
j» £a efi^, absodide que l'étais par PefFrayant» vision, je n'avais pas enfendu la clef de la grande chamiMPe tenraer dans la seirure, je n'axais pas va M. de Montigny s'appro<cter de la porte.
» àxi cri 4e £aé, je me retournai ; il était âc3)0ut sur le settâ.
« A «eUe vue, je sc^otis que toute ma raison mV bandoniiKait ; je ne songen qu'à fuir; je m'élançai avec une tdle ^le&ce, que j^écartai M. de Montigny. La pe^ p«r lafpielle il était entré étai^ déjà ptSetmée ; mais restsSt celle du couloir, qm coa«
diiisaot à i'escalier dérobé, au verger, k la rivière*
» Tout me paraissait préférable, même la mor^ à cette danmatioB >dftat j'étais menacée, i'enteodis la voix de Zoé qui^erjait:
» — Au nom duSe^eur I airéteB-Ia I elle est folle,
.i> Fms àes pas me suivireBt dans l'obscurité; Je CftitfwHiai àe fuir, ëjpeidae, haietaïute^ sboutà coup, k tore .semkla mancpLtr sons mes pieds^ un cd m'téduE^jHL; «i cri plus tecriUe psat^étee 4pie Je nûen Inî lépoadii; je roulai comsie ûbds «m aJ^kaft.
» Je me vis tout eaairoiiaée d'éclairs, pois je ne wililas «en. Ma àéfit avait porté eaali» i'angie de PescilÂer, je poussai xm gémissement et jœi'éva^ Douis...
<— AhJ pauvre kvamak mml m'écriai-je «^i sermai JSdfluée «ootce ma poitrine «ippseseée et em àhenchant «vee mes lèvres dans ses cheveux la «traoe dek Uessa».
Jfflle se âtif^ea ikmcemeist de IXIO& iéÉraraie.
— i'^élaîs bien inseaisôe, n'est-^eepas? dit-dile.
«-^ âfai répliqoai-je, mK)i]is ^ue le prfttre n'âail coupable... Oh! le misérable! Et Aien ne i'^jpas piffli?
— Maa, îrepritEâmée, ce M l'innocent, oe fat le bon qui fut puni à sa place, si toutefois la perte d^ime sotie enfant eootme moi est une pomtton.
— ▲cfaewz^Eémée, achevez, loi dis-Je ; iBevoyee- «DUS pas qœ mon ftme «Bt Sfuspendae à «os Mures?
fiUevq^it:
«—A la joile de eet érâneaaseQt, deoit la oasse
12 MADAME DE GHAMBLAT.
resta un mystère pour tout le monde, Tabbé Morin rentra triomphant dans la maison. Ce qui transpira de cette scène , c'est que, dans un accès de brutalité, la première nuit de ses noces, M. de Montigny m'avait brisé la lôte contre la muraille.
j> La blessure éfait grave ; je restai, à ce que l'on m'a dit depuis, plus de douze heures sans connaissance; lorsque je rouvris les yeux, l'abbé Morin était au pied de mon lit, son doigt mince allongé sur ses lèvres pâles, pareil à la statue du Silende,
» Il fut le premier que je vis.
)) En se détachant de lui, mon regard s'arrêta sur les autres personnes ; ces autres personnes étaient le médecin, ma belle-mère et Zoé.
» Je vis Zoé me tendre les bras avec une indéfinissable expression de joie; mais j'avais perdu une telle quantité de sang, j'étais si faible, que je m'effrayai à ridée de parler ou d'entendre parler, et que je refermai les yeux, emportant pour tout souvenir, dans le demi-sommeil où je me plongeai, l'image du prêtre, dont le geste impératif me commandait le silence.
» J'avais remarqué que M. de Montigny n'était point là, et, contradiction étrange, je lui en faisais presque un reproche.
j> Le médecin recommanda que l'on me laissât seule, affirmant que désormais c'était à la nature de faire elle-même son œuvre. J'entendis Zoé qui insistait pour demeurer près de moi, promettant qu'elle resterait immobile dans le fauteuil et que,
MADÂKE BE GHAKBLAT. 13
quand môme je m'éveillerais et lui parlerais en m'éveillant, elle ne me répondrait pas.
}) Elle tint parole, et ce ne fat que quatre ou cinq jours après que j'appris d'elle ce qui s'était passé.
» Au cri que j'avais poussé et auquel M. de Montigny avait répondu par un cri non moins désespéré, Zoé était accourue avec une bougie ; elle avait vu, au bas de l'escalier, M. de Montigny me soulevant sanglante dans ses bras. Elle et lui me crurent tuée sur le coup.
» — Rien ne pouvait se comparer, me dit Zoé, au désespoir de M. de Montigny.
}> À nos cris, à ceux de Zoé, madame de Juvigny était accourue. Elle demanda ce qui s'était passé; mais, secouant la tôte^ M. de Montigny se contenta de lui répondre avec une profonde tristesse :
» — Si vous m'aviez dit, madame, que la pauvre Edmée avait pour moi une si cruelle antipathie, croyez-le bien, jamais je ne fusse devenu son mari.
» Puis, se détachant de mon cotçs inanimé :
)> — Je vais motiter à cheval et vous amener un médecin, continua-t-il ; quant à moi, mon devoir m'est tracé par la terreur que j'inspire ; je ne reparaîtrai devant Edmée que lorsqu'elle me rappellera.
» Et, appuyant ses lèvres sur mon front tout san- -glant, il salua, madame de Juvigny et sortit. Cinq minutes après, on entendit le bruit du galop d'un cheval qui s'éloignait.
» Une heure après, le médecin était arrivé; M. do
li XADAUS DIS tiHAHBLAr,
IfoDtâgay l:i2i aiiaii fait promettre 4e le tenir ^ma par jour au ceuraiit de izui saiiié; {mis il s •éiaii jetif 6 datas «on chMeaii, siioé à deux îiBwts é» celui
« l'abrège.
j» L'aUbé Mon&Tefifritme ielteioifliieDee sar maK dame de Jui^bj» qu'elfe partit fMMfur BssA% me iais- SflODit Jiuz soÛDs de JosépUoe et de Zoé, <etik tsâssal nsUiv absoioL de la :8ituali0iu
» il en profita pour se porter partie Hcav^e, deoEftiH dant laa séi^aiba de i>ot§s îpar «uile de mauvais traitements.
4» Il c'y ^vMts, âii reste, qu'iioe yoîk. «oootpe H* de HâDtîgQj: À dix lieues k la roade, un chœur tiNxt esaHer de dévêtes, iAs^nrées par l'aUié Morin, le ca* lomniaieBt  gai juienx mieuKé
» D'aidkiissy Jes .appanenees n'étai^i-diles jpas là, et Q'^est-tt pas un «Bonsitre àigod de l'exécora- Éaa pnUiQue, quW àoioiiaie gui, la fffcmiàre ault de ses imeesy feffise, |M)ur Huske Mgère résistance ^p'élle oppose k ses désirs, la 4ôie de sa femme «contre la muxaiUe, suntaut ^uand laet kowme est iia béDâtifoe et que eette rési^noe est inipkée ]Mr des eeoliments inel^ieux?
» J'étais une martyre; M. de Montigny était ^ua JMîQrzeaii.
t Ce iMiuirean était admiisaUe jos^'an booL Voilant fite fe Jie le rappelais pas caaame il Jtavait espéré, il ne revint pas au cMtean^ i^ant «^ae mon flfKOcat et mon ai^eué .poussiiiifiaiea^ en
quelque sorte au nom de la morale outragée, ma séparation d'avec lui, il ne fit aucune défense, s'en rapporta à la justice du tribunal, et se laissa condamner sans plaider.
» Le jour même du jugement^ il partit pour l'é* tranger sans me dire vers quelle partie du monde ii je diiâgieaît, .tuais «unie laissant oes tm^ :
a Chère enTanl de mon cœur, je ni'al pas le droit » de faire votre malheur, n^ayanl pas su faire votre » félicité. le ne me tuerai pas, si malheureux que » je SOIS, parce que le suicide est un crime; mais n je puis tous promettre une chose, c'est qu'avant » que vous ayez atteint l'âge de vingt ans, l'homme a que vous aimerez pourra devenir votre époux.
i) 3KE MoimGNT. ir
— Elj'vot» «va eu te courage dç te laisser parlîr? m'écriai-je, emporté par l'admintion que m'inspirait cet homme.
— Je Ti'ëlaîs plus à Jtrvîgny, ^ rm m^appartenais ^phis*; f'ëtm an souvent des religieuses ursnliiyes de Bemay.
— Ohî Œwrnwraî-jç, «filtre tes toeShs de «et iKicMEie; ISmi vous protégeH
«— Dioei jQ'a protégée, répondit 8nd»me -de Cbaml^ay.
«— Ohl papd0D «de "^us avoir iat^srrotnpue, hii dis*je; continuez, continuez.
16 KABÀXE DS CHAHBLAT.
— Le lendemain de l'arrivée de madame de Juvîgny à Paris, je reçus d'elle une lettre dans laquelle elle m'annonçait que ce que j'avais de mieux à faire, c'était^ après le scandale causé par ma sottise, d'entrer comme pensionnaire au couvent des ursulines de Bernay.
» Elle partait pour faire un voyage en Italie avec sa sœur et son beau-frère; ce voyage durerait un an ou deux, peut-être davantage. En cas de mort de M» de Montigny, mort peu probable, puisque M. de Montigny avait à peine trente-deux ans, je serais libre de prendre le voile, de me remarier ou d'attendre ma majorité»
» Une procuration laissée par elle à l'abbé Morin l'autorisait à la remplacer près de moi en toute circonstance.
D Je montrai cette lettre à Zoé, ma seule confidente ; ma bonne vieille Joséphine était tout entière en la puissance de l'abbé Morin, et, chaque fois que j'aurais à lutter contre lui, je savais d'avance qu'en aucune façon je ne pouvais compter sur elle.
» Zoé lut la lettre; sous une apparence de frivolité, c'est un esprit très-juste et surtout un c(3&ur
MABÂUE DE GHAXBLAT. 17
très-résolu, à qui plus d'une fois j'ai dû un bon conseil, une solide assistance*
» Elle réfléchit un instant.
» — Tu n'as que deux choses à faire, ma pauvre Ëdmée, nie dit-elle : ou suivre le conseil que te donne ta belle-mère, ou m'autoriser, à l'instant même^ à partir pour le château de M. de Montigny et à le ramener.
» — Que me proposes-tu là, Zoé? m'écriaî-je.
» — Je te propose ton bonheur.
» — ' Je n'oserai jamais reparaître devant lui; il refuserait de me revoir.
)) — Il rentrerait dans ta chambre à genoux, Tois-tu.
» — Non, non, jamais I murmurai-je d'une voix sourde; c'est impossible; l'abbé Morin dit que je serais damnée.
» — Que Dieu pardonne à l'abbé Morin le mal qu'il a fait, et, si miséricordieux que Dieu. soit, je doute qu'il le fasse; car ce ne serait plus de la miséricorde, ce serait de l'injustice. Encore une fois» veux-tu que j'aille chercher M. de Montigny?
» — Non, je te dis que non.
» — Si je vais le chercher sans te le dire, me pardonneras-tu?
x> — Jamais, ne fais jamais cela, Zoé; car, si je le revoyais, cette fois, je n'irais pas jusqu'à l'escalier, je me jetterais par la fenôtre.
x> — Alors, tenons-nous au conseil donné par ta belle-mère, et allons au couvent.
n — - Allons au 4;oavfiQl, iliiHlu?
» — Sans doute ; si tu vas au couinent, j'y vais aveé toi.
9 —-Obi avsK toi, Zoé, in^écnai;je^ je n'hésiterais pas; mais,**
» — liais quoi?
D — Il ne permettra |Kas que tu m'aocoantpagnea,
» — Qui cela?
» t— Lui.
» — Qui, lui?
» — L'aida Morin.
» -^ Oh ! ne sois pas inquîèftei cela meix^nfe;
» Je secouai la lâte.
D — D'abord, voyons, dit Zoé, regarde-moi fes feoe; ponirifiioi oroisHUn qne l'abbé Moria ne cie laissera {uisailer aoi omiveal Aiec toi?
D — Je ne sais, répondis-je ; mais tu commis la faculté que j^Ai ée cJeviaer cerlaiiies choses. £h bien, je suis ceilaine qu'tls'om>osera àceqoe iume suives.
9 —Oh! quanta cela, oui, Mea ceitainemenl;^ dit Zoé.
» — litais, .akars, «comment feras->tu?
2) — Je te suivrai msalgré lui, donc?
D — Malgré lui! fintrecas-lnau couventiinadg^ lui?
» — J'y entrerai de son consentenveist:; il est vcû que cda loi fcragnros'CGesr, nids j'y esstreisii.
m — iklors, il a^a pas à hésiler, via cbèare Zcé^ allons à Bernay. .
>^— Oh ! ne mwats pressons pas tant; ee a'eat pas une vie si agréable <ipie odle •du ^cxMRrenL
XJIDAJU BI CEAV3LA7. Vt
> — Celle que je mène ici est-elle bien gaie?
— Non, je le sais bien; mais encore ne £aBt*îi pas se Jeter ainsi tête J>aissée dans an goii£Ere sans regarder ie fond.
» £n ce momeai, oa iiappa i la porte; eomme les phts^ianâs ménagements itoient recommandés à Bioa ^gardy «quoique je fiasse en pleine convries^ cence et gîie je commençasse à descendre et à me promener dans le parc, il était défendu i qiù que ce £ûit d'entier sans iînppes*.
» Zoé alla voir à la porte ; c'était un des dômes* tiques restés m diàieau qm vensdt prévenir Zoé qu'on la demandait chez sa mère pomr affaire d'importaace.
» Elle St i^péter au doanestiqiie deox fiois ka mêmes paroles*
» — Moi, s'écria-t-elle en riant, moi, pour a&îre d'importance! Ëntends^to, Ediaée^On demande mademoiselle Zoé chez madame sa mère pour af» faire d'importance.
m Pins, ve tournant tees k^loBDUSsi^e:
» — Dites que jV vais.
» Zoé referma Ja fioite et lenint à mcd.
m — Te doutesHtH de ee que cela peut fitre ? lui demandai-je.
» — Par ma Cdî, non; quelque manigance de l'abbô liorin, probaUemeut. Eu tout cas, quelque eboae «pe ce soit, daifô un quart d'h&wt, tu en sauras autant que moi. Je reviens,
» Je restai seule, eonTainooe qjoe c'4^tait M. âe
20 MADAME DX GHAMBLAT.
Hontigny qui faisait demander Zoé, et peut-être le désirant au fond du cœur.
f> J'avais souvent repassé dans mon esprit tous les détails de ses relations avec moi, et je ne pouvais me dissimuler que, si la fatale influence de Tabbé Morin ne m'avait pas éloignée de lui, comme me Pavait dit Zoé dans son langage moitié naïf, moitié pittoresque, mon bonheur était là.
. » Zoé rentra.
» — Eh bien, lui dis-je vivement, que te voulait-on ?
}) — Oh I presque rien : on voulait me marier.
» — Te marier, toi î
» — Tiens I et pourquoi ne me marierait-on pas, au bout du compte? On t'a bien mariée, et j'ai huit mois de plus que toi ; donc, je suis une grande personne.
» — Et qui donc voulait te marier?
}) -— M. le vicaire, ni plus ni moins.
)) — M. le vicaire?
» — Oui, c'était lui en personne qui m'attendait.
» — Avec qui voulait-il te marier î
)) — Avec Jean-Louis le sacristain.
» — Mais Jean-Louis est pauvre, tu n'es pas riche ; comment feriez-vous en ménage ?
I) — Voilà ce qui te trompe. On a découvert à Jean-Louis un protecteur inconnu qui lui donne trois mille francs en le mariant. Avais-tu trouvé à Jean-Louis d'assez beaux yeux pour qu'on lui donnât dessus mille écus de dot, toi ?
HADAUS BS GHAUBLAT. 21
» — Ma foi, non ; il louche I
— • C'est ce que j'ai répondu ; mais M. le vicaire m'a répliqué que j'avais tort, que Jean-Louis était très-joli garçon, que c'était une fantaisie seulement qu'il avait dans Tœil; qu'outre lés trois mille francs qu'on lui donnait en le mariant avec moi» on portait ses appointements comme bedeau à six cents francs; que ses fonctions à l'église, qui lui prenaient un quart d'heure par jour de la semaine et deux ou trois heures le dimanche, ne l'empêchaient pas d'exercer son état de sabotier; enfin que, si je refusais Jean-Louis, jamais je ne retrouverais son pareil.
» —Et qu'as-tu fait?
» — J'ai refusé, naturellement.
— Sous quel prétexte ?
» — Sous celui que, t'accompagnant au couvent des ursuUnes de Bernay^ je ne pouvais, juste à ce moment-là, jnrer obéissance à un homme qui pourrait m'ordonner de rester à Juvigny. J'ai, du reste, reconnu les belles qualités physiques et morales de Jean-Louis, et lui ai souhaité une plus digne appréciatrice que je ne l'étais de ses mérites et de sa fortune.
» — Et ta mère, qu'a-t-elle dit ?
» -— Âh! ma mère, du moment qu'elle a su que c'était pour te suivre que je refusais Jean-Louis, elle a approuvé mon refus; seulement, M. Morin la retournera,
— Comment, M. Morin ?
23 XABAHE SB CHi.liBI.AT.
• — Sans doute ; tu ne devines pas que le eovp irient de lui ?
» — No».
» -— Innocente que tu es^ va t
» El Zoé haussa tes épaules..
» Je réfléchissais à Tintérét que ponrait affoir llabhé Morin à marier Zoé à Jeaft-Louis, laraqm le même domestique reparut, disant pour la seconde fois à Zoé qu'on la demandait chez sa mère
» — Cette fois, c'est lui, dit-elte.
» — Qui, lui ?
9 «— Ah ! ma foi, puisque tu as la seconde vue, regarde.
» Je me recueillis, et, fermant les yeux, je fis un effort de volonté, en m'imposant à moi-môme l'obligation de voir à distance. Tout à coup, je tressaillis.
» — L'abbé Morin I m'écriai-je en pâlissant.
n — Eh bien, je Tavais deviné^ moi, sans avoir la seconde vue.
» Puis, me prenant les deas mains et les baisant en s'agenouillant devant moi :
» — Voyons, me dit Zoé, es-tu bien décidée à ne pas voir M. de Montigny?
» — Oui, tant que le prêtre vivra ; il me rendrait folle.
» — Et mieux vaut être enfermée aux Ursnlines de Bernay qu'au Bon-Sauveur de Gaen (i), tu as raison; demain, nous partons pour Bernay.
(4 } Le BoQ-Sauveur^ maison de fous à Gaen.
UADAKB BE GJIASBLA.T. 23
» — Et toi avec moi, n'est-ce pas? '
» — Certainement.
» — Mais, s'il ne veut pas que tu m'accompagnes?...
» — Il voudra, sois tranquille.
» — Comment t'y prendras-tu?
a — Cela me regarde.
» St, se relevfflit„ elle m^eoibrassa sur les deux jouesy la cbère allé, et soirfit.
» — Bbàitenant, ajouta naïadame de GhambIaj,poa(r ne pas inler rompre mon récit d^à Iden hmg^ laisse^moi vous dire ici ce que je ne sus que plus tard, au eouvesit même des ursulines.
— • Chère Edlokée, lai dis-je, j:e ii€ sais si tout ce que vous venez de me dire paraîtrait. loi^ à un étranger; mats je sais que chaque mot qtbe. veus piraKtoQGea semble correspondre à une des fibres de mon eœuF ; voss voyez, avec qiaelle ardeuir je VE0US écoute, vous sentez avec quelle avidité j'aspire vos paroles* N'oublies donc aucun détail de cette Tie qui m'est chère; ne m'avez-vous pas prévenu, d'ailleurs, que vos pressentiments vous, disatent <^ j^étais destiné & vous sauver d'un grand danger? P^ur inréveir ce danger, pour Técarter de vonts, il fàfut que je connaisse votre vie tout entière. Pariez» parlez donc ; je vous écoute.
Madame deCkamblayccnlmua.
24 UADAHB DE CHAMBLAT.
— En arrivant chez elle, Zoé trouva sa mère qui l'attendait au rez-de-chaussée; la bonne femme, avec sa vue courte, sa foi naïve, est restée^ môme aujourd'hui encore, la fidèle de Tabbé Morin; elle ignore, au reste, complètement ce gui s'est passé.
» — Qu'as tu donc fait à M. l'abbé? demandat-elle. Il semble fâché tout rouge contre toi; il est à la chambre; montes-y vite, mon enfant^ et fais ta paix avec lui.
» Zoé monta sans répondre ; c'est un cœur nonseulement dévoué, mais encore résolu que celui de la pauvre enfant, et, quand vous saurez tout ce qu'elle a fait pour moi, vous ne vous étonnerez pas que, lorsqu'il s'est agi de son propre bonheur, j'aie risqué près de votre ami la démarche à laquelle je dois le bonheur de vous connatlre.
Un serrement de main mutuel, un regard échangé, un sourire passant des lèvres au cœur, interrompirent pendant une seconde le récit de madame de Chamblay, qui reprit :
— L'abbé Morin attendait, en effet, Zoé au premier étage ; il était assis dans un fauteuil, les sour* cils froncés, les lèvres contractées, et, comme pour ne pas se laisser aller à sa colère, il se tenait cram-
MADAME DE GHÂMBLÂT. 25>
ponné des deux mains aux deux bras de son fauteuil.
» Zoé entra^ lui fit la révérence et se tint debout devant lui.
» — C'est donc vous, petite fille, dit Tabbé rompant le premier le silence, gui refusez le bien que Ton veut vous faire?
D — Et en quoi cela, monsieur l'abbé? demanda Zoé, comme si ^le ignorait complètement la cause de son irritation.
» — En ce qu'un brave garçon veut bien vous choisir pour femme et que, brutalement et sans raison, vous refusez son offre.
)) — Oh ! monsieur l'abbé, on vous a mal rapporté- la chose; je n'ai pas refusé brutalement : j'ai dit que M. Jean-Louis me faisait honneur. Je n'ai pas refusé sans raison : j'ai dit que je n'aimais pas M. Jean-Louis, et, sauf votre avis, monsieur l'abbé, quoique je n'aie pas grande expérience en ces sortes de matières, je crois la bonne amitié encore plus nécessaire en amour qu'un sac d'argent, si gros qu'il soit.
9 -— Ce n'est point là la raison qui vous a fait refuser, mademoiselle, dit l'abbé, étonné de cette résistance railleuse à laquelle il ne s'attendait pas.
» — Ce n'est point là la raison tout à fait, monsieur l'abbé; mais c'est une des deux raisons.
» — Et quelle est l'autre? Voyons.
» — Madame de Montigny — Zoé appuya sur ce mot, qui amena sur les lèvres de l'abbé un funèbre
T. ir. a
sourire *• madame de Montigay, cépéta Zoét, ^a^ suivant le conseil de sa belle-mère et votre désir, monsieur l'aitbéy sfi; rendre m eoi»reat â£s uissolines de Bernay.
n — Ah r fil TahM, c'est biea heuress ; eUe s'est décidée, enfin !
)) — Oui, mais à une condition.
» -—Elle îail des conditions?
» -^ Oh 1 mon Dieu, oui ; eomime on dit, vous savez, monsieur Tabbé, le mariage émancipe, et Edmée est mariée..
» — Voyons, queUfi est la condHioa qcie fait mademoiselle Edmée ?
i> — Que Mt madame de Moatigny, vous voulez dire?
» — Soît.
» — Eh bien, la oonditîoa çofelle &it «sD cpie je ne la quitterai pas ; je ne peux pas me ma^iân ai»jourd'hui, vous comprenez^ monsisiir Vakbâ^. et m'en aller au couvent demaiii ; ce serailî d'un maflr vais exemple, si Ton ne se mariait que ponur aela.
» — Soit; mais, paY malheur, le désir de mademoiselle Edmée est impossible à réaliser.
» — Et qui s'y opposera?
» — Votre mère d'abord ; elle est bien àééMe h ne pas se séparer de vous,
)) — Bonne mère I dit Zoé, je la reconnais bien là ; mais, par bonheur, monsieur l'abbé, je sais quelqu'un qui a une grande îniueoce sur elle et qui obtiendra que je suive ma sœur de lait.
» ^ Om crfa? demanda Tabbé d'un air «de doute.
D — Voos, morrsîeur Marin, -dit 2o6,
» — Moi ? répéta Tabbé .
» — ■ Ooi, voas^iBôine.
» — Âh bien, Doi I compte «or moi poar cela,
)) — jf«y comprte cependant, m'onsieur l'abbé.
)) — Ëh bien, ta te trompes, et du tout au tout.
» Zoé secoua ta tèle.
9 — Parce que tous ne savez pas les raisons que j'ai d'y compter, monsieur Morin.
1) — le serais cterieux de les 'connaître, ces rai** sons.
» — Oh I mon Dieu, je vais vous les dire, à vwas, comme je les dirais à tout le monde.
u — J'écoute.
» L'abbé s'accommoda dans son l&utenîl poor mieux entendre les raisons de Zoé.
» — La première, c'est que madame fle Monti*^
gny«-
» — TSFe ponrex-vons, ma chère, vous déshabituer d'appeler mademoiselle de Juvigny de ce nom?
» —Pourquoi m'en déshabîtuerais-je, monsieur l'abbé, puisque c'est le sien ?
» — Vous savez qu'elle va être séparée de son mari?
» — Une séparatîun, monstenr Tabbé, n'est pas le divorce.
« — Vous êtes bien savante.
S8 VâDAKE x>e ghâublât.
» -« Dame» on m'a dit cela; et puis elle n'est pas séparée encore.
» — Elle va Tétre ; j'ai tous pouvqirs de madame de Juvigny pour poursuivre cette séparation.
)> — Oui ; mais, supposez que madame de MûntigDj ne veuille pas qu'on la poursuive?
» — Hein ! que dites-vous là? s'écria l'abbé.
» — Je dis une chose tout à fait possible.
» — Après ce qui s'est passée après les mauvais irailementsdontla pauvre enfant a été victime, que penserait le monde ?
)) — Si le monde restait dans l'ignorance des causes qui ont amené ces prétendus mauvais traitements...
» — Prétendus ?
» — - Je m'entends, monsieur l'abbé, et je suis sûre que, vous aussi, vous m'entendez ; si le monde savait ce que je sais, moi, par exemple...
» — Vous 1 dit l'abbé ; et que savez-vous ? Dites.
)> — Si le monde savait^ monsieur l'abbé... Ah ! mais, tenez, j'aime mieux ne vous rien dire ; laissez-moi ne pas quitter Edmée; —vous voyez, pour vous faire plaisir, je ne l'appelle plus madame de Jilontigny ; — laissez-moi ne pas quitter Edmée, et je ne dirai rien, et tout restera comme cela est.
— Non pas, mademoiselle, dit l'abbé, vous parlerez, au contraire, et à l'instant même.
)) — Vous le voulez, monsieur l'abbé?
» — Je le veux 1
n Zoé baissa la voix.
HADÂHE DE GHÂUBLÂT. 29
» — Si le monde savait, par exemple^ que, la veille du mariage d'Edmée^ vous vous êtes donné la peine de quitter Bemay pour venir la confesser vous môme ?
» — N'étais -je pas, de tout temps, son con* fesseur, et devais-je, à un moment aussi intéressant (de la vie, abandonner ma pupille spirituelle ?
» — Non, monsieur l'abbé, et le monde, en effet, ne pourrait qu'applaudir à ce dévouement ; cependant, lorsque le monde saurait que vous n'avez pris la peine de venir de Bemay ici que pour expliquer à votre pupille la possession des religieuses de Loudun...
» — Que dites-vous là ?
)) — Que pour la menacer de la perte de son corps en ce monde et de son àme dans l'autre, si elle devenait jamais la femme de celui que, le lendemain, la loi et l'Église allaient lui donner pour époux!
» L'abbé fit un mouvement comme pour arrêter
de la main les paroles sur la bouche de Zoé ; ses
lèvres pâles et minces murmurèrent quelques mots
de menace ; mais Zoé se recula ; elle était décidée
à pousser la chose jusqu'au bout.
. » — Lorsque le monde saurait que ce livre des
religieuses de Loudun, c'était vous qui l'aviez tiré
de la bibliothèque et fait mettre par ma mère ^ous
les yeux d'Ëdmée ; lorsque le monde saurait que
le premier billet qu'elle a trouvé, le matin de ses T. lu s.
90 KlBâmi ^ï CfiÂVBLAt.
îioces, sous le socle de la Tierge, c'est voas qur l'aviez écrit et qui l'aviez feit mettre ïà pat m» taètt encore ; lors(iue le tnonâe saurait que le seeoni billet qu'Ëdméc a trouvé à la môme place le 9mt^ €t que f ai gardé, Tenait toujours de tous et av&ît été mis Ik par ma mère, toujours; lorsque te monde saurait qne, pendant cette fatale ntrit ée noces, vous étiez ici, caché dans cette cbainliPe même, attendant le résultat de vos menaces et prévoyant le malheur qui est arrivé : voyons, monsieur Vabbé, CToyez-TOUs que le monde ne plaîn* drait pas la pauvre enfant que vous avet waàwt presque Mie, "n'absoudrait pas M. de Montigny ^ n'accuserait pas le véritable coupable ?
ï) L'abbé se leva livide, les yeux étîncélants, les lèvres serrées ; s'il eût été ctMtaîn de Pimpunité, à coup sûr Zoé eût payé son audace *de sa vie : 9 l'eût étranglée de ses mains.
)) Mais, avec un violent effort sur luî-même, ft retomba dans son fauteuil en murmurant :
» — Petite misérable !
A £oé ne s'iutimîda pofmt,
» — El, cotitîflaà-VeBe, supposez qne feicounaîs* sauce de tous les faits qne je viens *e TOusTaeomter parvienne à M. die Montiguy, accompagnée âes. preuves, croyez vous qu*il existe, dilttwtnoi, un tribunal qui ait Tioftimie de prononcer cette sépara* tîon de corps que vous poursuivez avec rauiorisft-* tion de madame de Juvigny?
— Fais cela, vipère, et Bdmée devieodra fcAIe;
et, «u Un 4e la condum «ax Unmfiaes 46 Bernay, ta !^0wetTaa «a Boo-Saiifeiir de Caen^
» -^ Cresl joiiemettt oe tf«V»Qe i»^ dtt, aoa^ sievr VtiM ; «^est jiisAeiaeiit ce qui iSait que jt me tairai.
» — Ah I fît l'abbé.
» •— Vais, comme je tous Tai dit, à la condition que je ne ^^tteni pas Edmée, qu*eUe se aortisa qoL^wmc mm, et que mucis ft^Hirnaa qa^tne ciiafli})re pDQr Boats ideux.
» L'abbé ateissa ses .soorcilB sonibres sur S8& yeaz, réflédhit m ii^tant, «ssuya ayec son mcudmr soa 'fpoat iatiDdé de soeoc, et dii d'amie vaix qu'à £Mce de puiasatiee sur Im^aataie il était arriaé à Tendre catove :
» —- * l'ai ^cwki votre l)oaiheiir, tous le refuses; si iretne mère consent l hius laisser suvrre EdixtéOi je ne m'y oppose pas; all»«
}> Zoé fit une révérence, desoendil, embrassa sa ne», lai «aaurn qn^ie vmwi ée faire sa paix avec l^aèfaé Morhi, H, tout courant, a^entna ^daas ma ohambre ea disait :
m — Bioos partons demain poar Bernay*
» — fiasemble ?
» -•— Ensemble.
s — Afora, 'Chai|;eHlm detoas les |xrér»ara4ifs, lui éK»^je ; je sois â &ibk de an^ et d'esprit, que je snis incapable de penser à rien, jqI de rien faire.
» Et je pris et serrai ma tête entre mes m^ins eomme pour empêcher la raison de s'^en échapper.
VÂDAUE DE GHAHBLÂT.
3> Ea effet, tant d'événements venaient, dans l'espace de quelques jours, de $e succéder dans ma vie si calme jusque-là» que, plus d'une fois, je sentis le délire près de s'emparer de moi, et que je fus sur le point de m'écrier :
» -— Je deviens folle !
Eh bien, souvent Zoé m'a répété, depuis, que la crainte seule de voir se déchirer dans mon cerveau cette frêle barrière qui sépare Timagination de la folie, l'avait retenue de tout me dire et d'amener M. de Montigny au pied de mon lit.
}) Elle ne le ût pas ; les desseins de Dieu sont impénétrables. — Nous partîmes comme la chose avait été convenue et sans que ma bonne Joséphine, entièrement au pouvoir de l'abbé Morin, mit obstacle au départ de Zoé pour Bernay, où je n'eus plus de nouvelles de M. de Montigny que par la lettre où, notre séparation de corps prononcée, il m'annonça son départ pour l'étranger.
}) Pendant les trois semaines qui s'étaient écoulées depuis nfbn arrivée à Bernay, j'avais retrouvé beau* coup de ealme, et peu à peu Zoé, qui ne perdait pas l'espoir de me réunir à M. de Montigny. dont j'appréciais au fond du cœur toutes les nobles qualités et dont la fatale influence de mon mauvais génie m'avait seule éloignée, peu à peu Zoé était arrivée à me faire consentir à une entrevue, lorsque, tout à coup, la lettre que je vous ai dite arriva.
)!> 11 y avait dans cette lettre une telle tristesse.
MADAME DE GHAMBLAT. 33
une telle grandeur, une telle abnégation, que je fondis en larmes en la lisant.
» Zoé me suivait des yeux.
) — Tu Taimes? me dit-elle toute joyeuse.
D Je ne répondis pas.
» — Tu raimes7insista-t-elle«
» — Je le plains, lui dis-je.
» Elle me sauta au cou, m'embrassa et s'élança hors de notre cellule en me criant :
» —Je reviens.
» Je continuai de pleurer, les larmes me soulageaient; je n'aurais jamais cru que des larmes pussent faire tant de bien.
f) A mon grand étonnement, une heure se passa, deux heures se passèrent sans que je visse revenir Zoé.
)) — L'heure du dîner sonna; la tourière, chargée de notre petit ménage, monta dresser la table et me demanda si je dînais seule ou si elle devait mettre deux couverts,
» Je ne comprenais pas ce qui pouvait retenir Zoé dehors; pas un instant elle ne m'avait quittée depuis notre arrivée à Bernay.
ïi L'abbé Morin m'avait fait deux visites,, et, pen«> dant ces deux visites, elle était restée debout, appuyée à mon fauteuil, sans s'inquiéter delà singulière expression du regard que lui avait lancé l'abbé Morin.
» Quelques jours auparavant, sans que je devi« sasse dans quel but, elle avait fait mettre deux^ver-
ê^ «ÂBAV2 :D£ GHAHBLAT.
{•US & la porte, me faisant promettre, si une obligation quelconque Téloignait de moi, 4e ne rece^ir, le jour, personne en son .ai)9enoe, et de pousser avec soin les verrious la tmit.
» Comme j'attendais Zoé d'isn moment à l^antre, je dis à la tourière detscttre les deux couverts.
}> Je l'attendis une heure au^eHi de l'heure du di- Mr pour me mettre à table ; elle t^vepffipult pas. Je dînai seule, occupée d\Rie seule <ibose, e*est-àH}iîi» de cette lettre de M. de Montignyet du chagrin que ceîm qui Tarait écrite devait éprouver,
» Le soir mat ; buit heinies «onnèrent. A huit heures, dans la saison d'été, on fermait le eouvent. La tourière entra dans ma cdMIe.
» EHe venaîï me jH^venir que ron avait dû faire connaître l'absence de Zoé à l'abbé Morin et lui demander si Vxfti devait, en tas de retom^ pendant la nuit, contrevenir aux règles ordinaires du couvent, qui défendaient d'ouvrir les portes à qui que ce ftct, au directeur excepté, après neuf heures du soir.
n L'abbé Morin avait répondu qu'il ne voyait pas pourquoi Ton ferait une exception pour Zoé.
» Si Zoé n'était pas rentrée avant neuf heures^ elleBe rentrerait donc pas avant le lendemain, huit heures*
» Tattendis avec une véritable angoisse.
)> Bepuis le soir où, dans un accès de folie, je m'étais échappée de ma chambre et m'étais fendti la tête en roulant du haut en bas dHm escàtter, je fi'étais jamais restée seule la irait*; souveift. Zoé
coufibée à Gâté d« moiy ja nu» léveillais eu proie à des terreurs sans cause, toute frémissaata 4e fièvre, foiito trecopâe' Aetraeiir» pou^saot des cris tfeffiroi.
u J/r€i?QyaJA.vatr eourir ddft flasun^s sur les mur railles^ jin ecoyaia Y/m oaa eiiiaBibre se peupler de fantômes.
m Mai«,,ea rouarranl les yeux» Je me sentais entre les bras de Zoé, j'entendais sa voix qui merassuh xaU» ei^ touie frâaoniiaiite» je rappelais, ma raison.
m i?'entfindi& sonner' le quart», la demie» les tcoifi qpait» avant neuf heures».
» Puis>, neu£ beurea enfin. Zoé n'était pas revenue.
» J'espérai qaa la tourière rementeniit pour me demander si îe.a'a«ais pas quelque ordre klui donner;, elle ne renaboata point.
j» Le îpxa s'était complètement éteint; je poussai les verrous de ma porte^ me rappelant les recommandations de Zoé, et j'allumai n^a bougie.
» Vers dix heures, je m'aperçus que je n'aivais de lumière que pour une heure, et demie ou deux heures^, je chescbai une aecoade bougie», mais inutilemeniu.
».Nou& étîonsau bout de notae proidsion», et j'avais MbUé de la faire renouveler.
» Je pou^is sortir de ma chambre,^ descendre chez la tourière en demander une autre ; mai» il me fallait traverser un long corridor et longer le eloSitre qui aervaitde cimetière; je n'en eus pas le courage.
» Deux fois, î'allai jusqu'à la porte ; deux fois, je
36 mâdake de ghahblat.
revins m'asseoir, le cœur bondissant, les jambes défaillantes.
» J'onvris la fenêtre afin d'appeler; toute lumière était éteinte chez la tourière; il se faisait dans le couvent, et même dans les rues, le plus profond silence : j'eus peur de ma propre voix, les mots ezpî-. rèrent dans ma gorge.
)> Je refermai la fenêtre et tombai dans mon fauteuil ; j'étais anéantie.
» Deux choses seulement vivaient en moi : mes yeux, qui suivaient la cire fondante et la décroissance de la bougie; mes oreilles, qui saisissaient la première vibration de la cloche sonnant Theure et qui en gardaient jusqu'à la dernière vibration.
» J'avais beau me dire que je ne courais aucun danger; l'instinct du danger inconnu s'obstinait à demeurer dans mon esprit et faisait frissonner tout mon corps.
n La bougie me semblait décroître avec une fantastique rapidité.
» Vers onze heures et demie^ elle n'eût plus, pour s'alimenter, que la cire fondue que la chaleur maintenait liquide dans le récipient du chandelier.
n Je maintins la mèche debout et l'alimentai le plus longtemps que je pus; mais, entre minuit moins un quart et minuit, elle commença de pétiller, puis jeta une lumière plus vive, puis enfin s'éteignit.
D Je demeurai dans la plus complète obscurité, la nuit étant sans lune et le ciel presque sans étoiles.
MADAME DE GHAMBLAT. 37
j> Quelques minutes avant que minuit sonnât, je sentis en moi cette agitation et ce trouble qui précèdent ces hallucinations étranges où ma vue acquiert cette acuité presque surhumaine qui lui permet de voir à travers les murailles.
» Je sentis que le danger que j'avais deviné approchait.
)) Je ne puis comparer l'impression éprouvée par moi qu'à celle que doit ressentir la gazelle enfermée dans une cage, lorsque, sans voir encore le tigre qui s'approche d'elle, elle le sent déjà.
» Tout mon corps était secoué par un mouvement convulsif ; ma poitrine semblait écrasée du poids d'une montagne; il n'y avait pas un cheveu de ma tête qui n'eût sa goutte d'eau.
» Tout à cou|), j'entendis un bruit lointain de pas qui allaient se rapprochant; tout à coup, je vis, dans le corridor, comme s'il était éclairé ou par le soleil ou par mille bougies, — je vis une chose qui m'épouvanta.
» Une ombre se glissait obscure dans Ce corridor éclairé; elle essayait d'assourdir en marchant le bruit de ses pas, et cependant chacun de ses pas retentissait dans ma poitrine, agitant toutes les fibres de mon cœur; cette ombre, dont je ne pouvais distinguer les traits, avait la forme et la tournure de l'abbé Morin.
» Je me rappelai la scène de la sacristie, celte scène où, du fond de ma léthargie, j'avais vu cet homme s'approcher de moi à pas lents et sourds,
S8 MADAME J>% GHAMBLAT»
puis se pencher vers moi, puis poser ses lèvres im* pur^s sur les miennes.
» Je demeurai muette^ inoutQohile, fascinée.
» Il i^riva ainsi, posant sa main contre la mu« raille, afin de se faire un appui, jusqu'en face de la porte de ma cellule.
)) Là^ comme si la force lui manquait, ou comme s'il eût été pris. d'hésitation, il s'adossa à la muraille , opposée.
» Je le voyais se découpant en noir sur la mu-^ raille blanchCé
n Au bout d'an instant, il se redressa, tira unc^ clef de sa poche et l'apiurocha de la serrure.
» J'oubUai que le double verrou qu'avait fait po ser Zoé me servait de rempart contre ses tentati* ves ; je m'âançai vers la fenêtre, je l'ouvris pour me précipiter, et je l'eusse fût, quelle qu'eût été sa hauteur.
» Par, bonheur, la fenôtre était grillée.
» Je m'accrochai à l'un des barreaux, que je secouai de toutes mes forces, et je m'écriai, haie* tante, éperdue :
» «*- A moi I au secours !
' » J'entendis la clef tourner rapidement dans la serrure ; il me sembla qu'elle accrochait en tournant la fibre de vie cachée au plus profond de mon cœur. Je poussai un gémissement inarticulé, je lâchai le barreau^ je tombai sur mes genoux >et je m'évanouis...
Vous n'avee pas idée, cher ami| des émotions
MADAME DE CHÂMBLAT. 39
éproB¥ées par moi pendant ce récit de ma chère Edmée; je ressentais, toutes ses terreurs, et elle les dépeignait avec une telle iiérité, que, moi aussi, je croyais voir ce qu'elle voyait, elle, avec les yeux du souvenir.
. Peu à peu je m'étais rapproché d'elle, et, par un simple mouvement de protection qui n'avait rien de sensuel, quoiqu'il fût d'une douceur infinie, je l'avais enveloppée de mon bras et je la serrais contre mon coeur.
Ses cheveux touchaient les miens, son haleine effleurait mon visage ; je voyais en quelque sorte les paroles sortir de sa bouche et j'eusse pu, pour ainsi dire, les saisir en passant avec mes lèvres.
Elle comprit le danger d'une pareille situation, me donna son front à baiser comme eût fait une sœur, et s'éloigna doucement de moi sans que j'essapsse de la retenir autrement que par la main.
Seulement, ma bouche, presque malgré elle, murmurait ces mots :
— Ëdmée i chère Edmée !
Les entendit-elle? Je n'en sais rien ; mais, dégagée de mon étreinte, elle continua :
— Je revins à moi seulement au bruit de coups violents frappés à ma porte, et à celui de mon nom répété avec angoisse par une voix effrayée.
» Il était grand jour.
» J'étais étendue à l'endroit môme où j'étais tombée ; je me soulevai lentement. Un grand froid m'avait saisie, exposée que j'avais été à l'air de la
40 MADAME DE CHAMBLAT.
nuit au-dessous de cette fenêtre ouverte ; je ne me souvenais de rien ; je me fusse levée de mon tom* beau, que je n'eusse pas été plus inerte et plus anéantie.
» La première pensée qui se fit jour dans mon esprit, fut que Zoé était à ma porte et qu'elle m'appelait.
» Je fis un effort pour rappeler ma voix. ^ » — Entre ! lui dis-je.
») — Mais je ne puis, me répondit-elle, puisque tu es enfermée en dedans.
» — Ah l murmurai-je.
» Et, l'œil fixe, la main sur mon front alourdi, les jambes chancelantes, j'allai tirer les verrous et ouvrir.
u Zoé se précipita dans la chambre, jeta un Iregard rapide autour d'elle et le ramena sur moi. Elle vit que j'étais tout habillée et que mon lit n'avait pas été défait. ,
n — Tu ne t'es pas couchée? me dit-elle.
» — Je ne sais pas, répondis-je.
» — Qu'as-tu donc ? s'écria-t-elle. Tu es pâle et froide comme un marbre.
» — Je n'en sais rien, dis-je en secouant la tête.
n Elle alla à la porte^ la referma, revint vive*» ment à moi qui étais restée muette et sans mouvement, me prit à bras-le-corps et m'entraîna vers mon lit, où elle me fit asseoir avec elle.
» — Voyons, me dit-elle, la porte est ferméCi nous sommes seules; que s'est-il passé?
UADAHE DE GHAUBLAT. 41
» Je la regardai avec un œil vide de penséCi
» — Voyons, dît-elle, rappelle-toi.
» Je baissai la tête sur ma poitrine et fis un effort sur moi-môme pour rappeler mes souvenirs.
» Tout à coup, je tressaillis ,: quelque chose comme un de ces phares qui éclairent les ténèbres de rOcéan venait de s'éveiller dans mon esprit et illuminait ma mémoire; comme on voit les flots suivis des flots monter sur le rivage, je voyais le flux de mes souvenirs se succéder depuis le moment où Zoé m'avait laissée seule jusqu'à celui où j'avais entendu sa voix criant mon nom. Je lui jetai mon bras autour du cou, et, tout bas à l'oreille, de peur que quelqu'un ne l'entendit, je lui racontai, à elle, ce que je viens de vous raconter à vousmême.
» — Eh bien, me dit-elle, tu vois que j'ai eu bien raison de faire mettre des verrous à notre porte.
» — Mais toi, lui demandai-je, pourquoi m'as-tu quittée? A quel propos m'as-tu laissée seule? Où étais-tu allée?
» — Hélas! me dit-elle, j'étais allée chercher M. de Montîgny.
» Je sentis un frisson me courir par tout le corps; mais ce frisson n'avait rien de douloureux.
» — Eh bien ? lui demandai-je.
» — Eh bien, répondit-elle, il était trop tard ; il est parti hier matin, et nul ne sait la route qu'il a prise, étant parti seul à cheval avec son dômes-
42 UABAMS DE GHÂHBLAT.
tique : les portes et les fenêtres (étaient ferméesyle château avait l'air d'une tombe.
» Je poussai un soupir.
9 — Ainsi soit-il!.,. murmurai-je.
Je tressaillis : c'étaient les trois mômes mots que T0us,m'a\iez laissés pour consolation et dont j'avais fait ma devise.
Ces trois mots» sortant de la bouche de madame de Chambiay, me firent tressaillir au point qu'elle s'en aperçut et me demanda ee que j'avais.
Je lui racontai alors, ea quelques paroles, à quels tristes et tendres souvenirs se rapportaient ces trois mots ; j'eus peu de chose à lui dire, «au re&te : le soir de. la noce de Gratien et de Zoé, je lui avais dé^ parlé de la mort de ma mère et des sensations que cette mort m'avait fait éprouver.
Mais j'avais hâte d'entendre la suite de son récit,
-— Vous n'avez pas fini? lui dis-je.
— Ce qui me reste à vous racoxiter» me dit-elle, peut se dire en deux mots :
— - Zoé m'ouvrit les yeux sur les sentiments que me portait l'abbé Morin. Cet homme m'aimait d'un amour de prêtre, plus terrible et plus menaçant qu'une haine. — Il s'aperçut facilement que je savais cet amour; d'ailleurs, Zoé lui en avait asses dit pour qu'il comprît qu'elle. l'avait deviné, et, du moment que Zoé l'avait deviné, il ne doutait pas qu'eussé-je eu des écailles sur les yeux, ces écailles ne fussent tombées à la voix de Zoé.
» Seulement, ce qu'il ignorait, ce qu'il ignore
UADAVE Bï GHAMBLAT, 43
«ncore, ce qu'il ignorera probablement toujours, c'est ce don inconcevable de la nature, c'est cette incroyable faculté de mon organisation gui 'm'a fait trois fois le voir quand il se croyait caché à mes yeux : la première fois dans la sacristie, la seconde fois pendant la soirée de mes noces dans la maison de Joséphine, la troisième fois la nuit où il avait essayé inutilement d'ouvrir la porte de ma cellule.
» Je me sentais une grande force sur lui, sachant ce qu'il devait croire que je ne savais pas.
» Que vous dirai-je ? Trois ans s'écoulèrent ainsi sans que Zoé me quittât d'une heure ; pendant ces trois ans, je sentis en quelque sorte les regards du prêtre sur moi.
» Madame de Juvigny était restée à Florence ; la vie italienne lui avait plu et il n'était pas ques* tîon de son retour en France. Les jours s'écoulaient dans une monotonie inouïe ; par bonheur, une de nos sœurs, Anglaise de naissance et catholique quoique Anglaise, se prit d'amitié pour moi, en môme temps que je me prenais d'amitié pour elle. Elle m'offrit de me donner des leçons d'anglais. J'acceptai. Chaque jour, elle venait passer deux ou trois heures avec moi, et, au bout de dix-huit mois, je parlais l'anglais comme une Anglaise. Cette bonne sœur était, en outre, excellente musicienne. J'avais étudié le piano comme une pensionnaire étudie; j'achetai un piano et je travaillai aussi sérieusement la musique que j'avais travaillé
Ai HABAHE DE GHÂMBLAT.
Tanglais. Comme la sœur était fort instruite evt tout, elle m'indiqua les livres que je devais lire ; ces livres, Zoé les faisait venir, soit de Caen, soit d'Évreux ; j'appris ainsi l'histoire. Le temps passait lentement, mais il passait, et, si je n'étais pas heureuse, j'étais au moins tranquille.
» Ces trois années ont laissé dans ma vie la trace calme et mélancolique d'un lac plein d'ombre et de fraîcheur dans un paysage désolé.
» Au reste, un souvenir planait sur ma vie» celui de M. de Montigny ; j'en étais arrivée à lui rendre pleine et entière justice, et, si j'eusse su où le retrouver, j'eusse bien certainement été me jeter à ses pieds et lui demander pardon ; mais quelques informations que prit Zoé dans les différents voyages qu'elle fit à Juvigny, voyages pendant lesquels la religieuse anglaise la remplaçait près de moi, elle ne put rien apprendre sur lui.
)) Peu dé jours se passaient sans que je songeasse h lui et sans que j'arrêtasse, souvent pendant une heure entière, mes yeux sur la bague qu'il m'avait donnée,
» Un jour, — c'était le 16 avril 1840, — il me sembla que ma turquoise pâlissait; ne ressentant aucun malaise, je crus que ce changement de couleur était une erreur de mes yeux.
» Le lendemain, il me parut qu'elle était plus pàlo encore que la veille ; je la montrai à Zoé ; Zoé fut frappée comme moi de la teinte verd&tre qui succédait à son splendide azur.
MADAME DE GHAMBLAT. 45
» Elle s'inquiéta de ma santé, se rappelant ce que nous avait dit M. de Montigny' de la propriété syn)pathique de cette pierre; jamais je ne m'étais mieux portée,
» Cependant la turquoise allait chaque jour pâlissant, et, je Tavoue, j'étais profondément affectée des progrès visibles de cette teinte, qui lui enlevait toute sa beauté primitive,
» Enfin, neuf jours après celui oix elle avait commencé à se ternir, c'est-à-dire le 25 avril, en m'éveillant, comme je le faisais depuis une semaine, mon premier regard fut pour ma bague.
» Elle était livide et gercée en croix.
» Cette gerçure, dont il n'y avait pas trace la veille, s'était faite pendant la nuit.
» Un mois après, arriva une lettre cachetée de noir ; elle était timbrée de New-York.
» Elle m'annonçait la mort de M. de Montigny.
II s'était battu en duel avec un Américain ; le duel avait eu lieu au pistolet ; les deux combattants avaient fait feu l'un sur l'autre en môme temps ; M. de Montigny avait tué roide son adversaire et avait été blessé mortellement.
» L'événement avait eu lieu le 16 avril 1840 ; M. de Montigny était mort neuf jours après, c'est-àdire dans la nuit du 25 au 26 avril.
» Le 16 avril était le jour où ma turquoise avait commencé à pâlir; la nuit du 25 au 26 était celle où elle était devenue livide.
» La pierre sympathique était restée fidèle à son
46 MADÀJIE DE GHÀHBLAT*
premier maître, et était, pour ainsi dire, morte avec
lui.
)) Qq avait trouvé dans le. portefeuille de M. de Montigny un testament par lequel il me léguait toute sa fortune*. •
— Ohl madame, madame, m'écriai-je tristement, voilà un souvenir contre lequel nul ne peut avoir la prétention de lutter.
— Mon ami, me répondit Ëdmée, c'est plus qu'un souvenir, c'est un remords.
Je me levai brusquement et, presque sans savoir ce que je faisais, j'allai, en chancelant, appuyer ma tête contre un platane. y
Je n'avais jamais, je crois, éprouvé plus poignante angoisse de jalousie.
Edmée,.sansme dire un seul mot, me laissa un instant livré tout entier au sentiment qui m'agi* tait; puis elle vint doucement s'appuyer sur mon épaule.
— ^Mais comprenez donc, lui disrje en me retournant vers elle, comprenez donc que cet homme, c'était la perfection sur la terre.
— Voilà, sans doute, répondit Ëdmée, pourquoi Dieu l'y a laissé si peu de temps.
— Ëdmée, lui dis-je, je n'ai point les vertus de M. de Montigny, mais je jure de vous aimer comme il vous aimait
— Alors, répliqua tristement Edmée, alors j'aurai fait deux malheureux au Ueu d'uni
HAIXÀKl! DE GHAlIBZrAT. 47
Je restai appuyé au platane ; Edmée, debout près de moi^ avait passé son bras sous le mien, et je serrais son bras contre mon cœur.
Le bas de ma figure effleurait son front, et la brise de la nuit, en soulevant ses cheveux, les faisait flotter sur mon visage.
Un doux parfum, parfum étrange, composé de celui de la violette et du géranium, montait à moi, •émané d'elle, et m'enivrait.
Le mouvement violent qui, pendant quelques minutes, m'avait agité, se calmait peu à peu et faisait place à un indicible bien-être.
Ma poitrine se soulevait sous des aspirations inconnues, pleines d'une volupté céleste et dont au« cune sensation humaine ne m'avait jusque-là donné l'équivalent.
Je levai les yeux au ciel et laissai, d'une voix pleine de reconnaissance, échapper cette double exclamation :
— Mon Dieu 1 mon Dieu !
— Ami, dit-elle.
■— Edmée I m'écriai-je, quel charme divin le Seigneur a-t-il donc mis en vous?... Vous êtes moins que l'ange, puisque, par bonheur, vous n'avez
fS MADAME DE CHAMBLAT.
pas ses ailes; mais, à coup sûr, vous êtes plus que la femme; vous avez pris quelque chose à tout ce que la nature a de charmant, son parfuma la fleur, la douceur de sa voix à l'oiseau, sa poétique mélancolie à la nuit; vous êtes un de ces êtres mystérieux placés entre l'homme et la Divinité, pour servir d'intermédiaire entre la terre et le ciel; cette double vue, ce don surhumain que Dieu a mis en vous, c'est la sublime révélation, âmes yeux, de sa grâce infinie. Edmée, Edmée î je ne vous aime pas, je vous adore !
Je me laissai glisser à ses pieds et je baisai le bas de sa robe.
Une autre femme se fût écartée devant moi ou m'eût repoussé.
Elle, au contraire, restant debout, posa doucement sa main sur ma tête.
— Ami, dit-elle avec une voix d'une ineffable douceur, un jour peut-être saurez-vous comment je puis écouter sans colère ce que vous me dites : ma vie n'est qu'une longue énigme, qu'un inexplicable mystôre ; j'en suis à me demander souvent si la chaîne des événements qui ont formé mon existence est une raillerie du hasard ou une combinaison de la Providence; seulement, sachez une chose, et, croyez-le, cet aveu je puis vous le faire sans crime, je vais avoir vingt-trois ans, Max ; eh bien, la seule heure bénie de ma vie, le seul moment heureux de mon existence, je viens de les rencontrer sur ce banc et contre ces arbres. Relevez-
UADAUE DE GHAMBLAT. 49
TOUS, Mkx; VOUS n'en demandiez pas davantage, n'est-ce pas ?
— Oh ! Dieu m'est témoin, m'écriai-je, que je n^en demandais pas tant.
Elle sourit.
— Vous me regardez d'un œil étonné, dit-elle; la seule chose que je puisse vous dire, c'est que cet aveu, je vous le répèle, j'ai le droit de vous le faire; c'est que je n'enlève rien à personne en vous le faisant.
— Edmée, répliquaî-je, si je vous demandais la fin de votre récit, me la diriez-vous ?
— Volontiers, et il sera court, répondit Edmée avec un sourire si singulier, que je n'en pus comprendre l'expression. Un an et demi après la mort de M. de Montigny, fatiguée de cette vie végétative du cloître, j'épousai M. de Chamblay.
— Et qui vous fit faire ce mariage ? demandaî-je. Je vis le même sourire reparaître sur ses lèvres.
— Lui, dît-elle.
— Qui, lui? demandai-je.
— Le prêtre.
— Mais, s'il vous aimait^ si cet amour l'avait si cruellement rendu jaloux de M. de Montigny, comment alors vous mariait-il à un autre ?,
— Ceci, mon ami, dit Edmée avec le môme sourire et avec une intonation de voix aussi singulière que son sourire, c'est le secret de M. de Chamblay et non le mien ; permettez ^moi donc de le garder.
tê HiLBAXK SS GHAXBLAT.
Puis^ eomme elle sentait que j'allais la ques* tionner :
— Adteu^ Max^ me dîl-eUe en me donnaat à baiser ses deux mains ; voilà une heure da lùlin gui sonne, il est temps de nous quitter.
Je craipris bien que je n'avais pas le droit d'exiger davantage; j'avais, dans oette deme soirée, obtenu d'Ëdmée plus que je n'eusse osé lui demander; je n'inrâlaî pas; j'appuyai mes lèvres sm ses mains en murmurant :
•— Toujours, n'estrce pas ? toujours I
Et je m'éloi^iaî sans mêm€ ajouter : « A demain t» tant j'avais, dans l'élreinte qui nous aiait réu&is, soBti battre le cœur d'Ëdmée à l'onisson da mien.
J'étais rentré depuis dîz minâtes à peine et ne pensais aucunement à lae coucher; j'étais près de ma fenêtre, étendu sur un fauteuil, continuant par le souvaair ma^ délicieuse soirée, repassant un à un dans ma mémoire les événements étranges de cette vie d'un enfant se faisant femme dans le sein de la solitude et sous l'œil du malheur, me demandant quel était ce privilège inconiMi qui avait valu à M. de Cbamblay de devemir Ire mari de l'adoxaUe créature qu'il paraissait si eomplétemeot mé- <;onnaitre^ essayant de deviner quel était ce secret qu'Sdmée n'avait pu me dii» parée qu'il n'était pas le sien, lorsque j'entendis moa nom parononcé dem fois dans la rue.
Je me mis à la fenêtre, et, à la clarté de la lune, je reconnus la vieille-Joséphine.
VA DAMS DE GHAVBI^AX.' Sf
^-^ Ah I mon Dieu, m'écriâi-je^ serait*il arrÎYé un tnalheurà madame de Chamblay?
— Non, me dit-elle ; seulement, elle veut vous parler à l'instant môme.
— A moi?
— A Ton9, oui, et je Tiens vous cbercher*
— Soyez la bienvenue [Je descends.
Je m'élançai dans l'escalier, et en un instant je fus près^de.losi^ine.
— Qu'y a-t*il donc de nouveau ? lui demandai*je.
— Rien de grave, je l'espère.
— Mais enfin ?
— Je l'attendais pour la déshabiller et la mettre au lit, comme quand elle avait dix ans, ma pauvre chère petiote; elle est remontée très-calme et parûssant très-heureuse, lorsqu'au moment de se coucher, elle s'estsentie prise d'une grande agitation ; elle est entrée dans sa petite chambre en me disant de l'attendre dans la grande; an bout de cinq minutes, elle est sortie plus pâle et plus in* quiète qu'elle n'était ^trée.^
» — Ma bonne Joséphine, mVt^elIe dit, je te demande pardon de la peine que j[e vais te donner.
B Vous compr^ez bien que je haussai les épaules : prendre de la peine pour elle vaut mieux qu'avoir du plaisir pour les autres.
» — Voyons, parle, lui dîs-je; n'aie pas x^eur ; car, la chère créature, elle permet que je Iq tutoie toujours comme lorsqu'elle était petite*
» — Eh bien, me dil-elle, cours à l'auberge où
83 HADAUE DE GHAMBLAT.
est M. de Villiers; j*ai oublié de lui dire une chose importante, et, comme il est possible que, malgré mon désir de le voir demain, ou plutôt aujourd'hui, j*en sois empêchée, dis-lui de venir tout de suite. Ne crains pas de le déranger; va! ajouta-t-elle avec ce bon sourire qui vous ferait vous jeter à Teau pour elle ; je suis sûre que ton message lui sera agréable.
» C'est ce qui fait que je suis venue fout courant, puisque je savais que je lui faisais plaisir à elle, et à vous aussi.
Oui, certes, son message m'était agréable, quoique je le sentisse mêlé d'une certaine inquiétude; pour qu'Edmée m'envoyât chercher, dans la situation de nos cœurs, un quart d'heure après que je l'avais quittée, il fallait qu'il fût survenu quelque chose de grave. Aussi laissM-je Joséphine me suivre de loin et m'élançai-je vers le château.
La grille en était ouverte ; ayant oublié de demander à Joséphine où je trouverais madame de Chamblay, je courus d'abord au banc près duquel je l'avais laissée; puis, le voyant vide, je montai le perron et m'engageai à tâtons dans l'escalier; mais, presque au môme instant, je vis apparaître, sur le palier, Edmée une bougie à la main.
Elle avait changé de costume et avait un vêtement de nuit, c'est-à-dire un long peignoir de mousseline blanche qui lui donnait, admirablement éclairée comme elle l'était, l'air d'une statue an« tique.
,1IÂDÂME DE CHÂMBLÂT. 53
Je m'arrêtai à quelques pas d'elle.
— Eh bien? me demanda-trelle.
— Eh bien, vous le voyez, lui dîs-je, je vous regarde avec mes yeux de peintre cette fois : vous êtes éclairée à merveille et belle à ravir. Oh ! un portrait de vous par Van Dyck, quel chef-d'œuvre cela serait !
— Je vous voyais venir, me dit-elle, et, sachant l'escalier dans l'obscurité, j'ai eu peur qu'il ne vous arrivât quelque accident.
Et elle me tendit la main comme pour hâter mon ascension vers elle.
— Je ne suis pas Dante, lui dis-je; mais vous ressemblez fort à Béatrix aidant son poète à gravir les degrés du paradis.
— Venez vite ! me dit-elle; j'ai peur d'être obligée de quitter ce paradis plus tôt que je ne voudrais.
— Mon Dieu! c'est ce que m'a dit Joséphine; vous êtes inquiète, agitée, assure-t-elle; qu'est-il arrivé ?
— Je n'en sais rien encore; mais suivez-moi, vous allez me le dire.
Elle marcha devant moi, m'éclairant» et me conduisit dans sa petite chambre, s'assit sur le canapé, et me fit signe de m'asseoir près d'elle.
Cette petite chambre était remplie d'un parfum enivrant.
Je m'arrêtai pour le respirer.
— Quel baume avez-vous donc brûlé ici ? lui demandai-je.
.^4 UADAUB DB CHAHBLA^T^
— Aucun, dit-elle,
— Mais celte odeur qu'on resi)ire mêlée à l'at- TTiosphëre, cette combinaison merveilleuse du parfum de la vi(rfette et du géranium î
— C'est une infirmité que j'ai, dit-elle en riant; ne TOUS en inquiétez pas, à moins qu'il ne vous soit désagréable, auquel cas, je serais bien malheureuse, car il me faudrait renoncer à TOtre société, <m plutôt il vous faudrait renoncer à la mienne.
i— Gomment! lui demandai-je, ce parfum est naturel ?
— Si naturel, que, quand j'étais jeune ille, je m'amusais souvent à aller près d'une ruche dV beilles, un gros bouquet de fleurs à la main. Ëb bien, quoique je leur présentasse mes fleurs, les capricieuses préféraient s'abattre sur moi; elles fouillaient mes cheveux, exploraient mes épaules, pénétraient partout où leur donnait entrée l'ourerture de ma robe, et, au bout d*un instant, s'envolaient toutes désappointées.
•^ Et aucune ne vous a jamais piquée?
«- Jamais I II est vrai qu'elles me connaissaient; mais cela n'yfaisait rien, ^les s'y laissaient toujours prendre.
— Ne faites jamais cette expérience-là devant moi, fe mourrais de peur.
— Vous auriez tort; il faut qu'un animal, quel qu'il soit, se trouve accidentellement jeté hors de lui-même pour me vouloir du mal ; j'ai toujours trouvé les animaux bons pour moi ; par malheur.
XADAXE BS GHÀII^LAT. 58
il n'en a pas été de même des hommes. Mais je ne TOUS ai pas ei\voyé chercher à deux heures du matin pour faire de la botanique ou de l'histoire na* lorelle; asseyez-vous et^écoutez-moi.
Je m'assis près d'elto et lui tendis leé deux mains ; elle y posa les siennes.
Ce parfum qui émanait d'elle m'enivrait.
— Écoutez-moi, mon ami, reprit-elle; ce que j'ai à vous dire est très-sérieux. A peine m'aviezvous quittée, que j'ai été prise d'un de ces tremblements, d'une de ces terreurs vagues qui s'emparent de moi quand je suis menacée de quelque danger. Alors j'ai laissé Joséphine dans la chambre et je suis entrée ici pour ài 'isoler et essayer de voir; mais tous mes efforts ont été inutiles. Il faut croire que ce danger est encore éloigné ; s'il n'eût été question de moi, peut-être eussé-je hésité à vous déranger; mais il me semble, mon cher Max, que vous êtes de moitié dans mon danger; peut-être est-ce une erreur, et l'espèce de communion que nous avons faite de nos idées, ce soir, a-t*elle mêlé les uns aux autres quelques-uns des fils sympathiques de notre vie, si bien que, par erreur» je dis cous au lieu de moi; mais n'importe, je suis trop inquiète.
— Que puis-je faire qui calme cette inquiétude? Je vous avoue, chère Edmée, que je ne comprends pas.
— Eh bien, j'ai pensé que ma vue, demeurée trouble à l'état de veille^ s'éclaircirait pendant le
56 MADAME DE GHAMBLAT.
sommeil magnétique; en dormant, je suis d'une lucidité étonnante. Endormez-moi» dirigez-moi, et je suis sûre que je verrai.
— Oh I m*écriai-je, en effet, vous m'aviez promis cette joie un jour. Merci l merci I
Elle fixa sur moi son œil bleu, profond et limpide comme l'azur du ciel.
— C'est mon frère qui m'endort, dit-elle, et il ne me demandera rien que je ne puisse lui dire.
Je me levai et j'étendis la main vers la petite Vierge.
— Oh ! m'écriai-je.
— - Tenez, dit-elie, voici mes deux mains ; vous n'avez besoin que de vouloir; des passes me chargeraient de trop de fluide, je deviendrais vous, et ne serais plus mai; cela pourrait nuire à ma luci^ dite.
Je m'agenouillai devant Edmée, je réunis ses deux mains dans les deux miennes, je plongeai mon regard dans le sien, et je voulus fortement qu'elle s'endormit.
Au bout de quelques secondes, ses mains devinrent moites, ses yeux se voilèrent doucement^ ses paupières se fermèrent peu à peu, et elle se renversa doucement en arrière, cherchant pour sa tête l'appui du dossier du canapé en murmurant :
— Je dors.
J'avais vu magnétiser, mais c'était la première fois que je magnétisais moi-môme ; les sensations que je recevais de celles produites par moi étaient
MADAME DE GHAUBXAT. 57
donc complètement nouvelles et, je dois le dire, délicieuses.
Tous les rayons de l'extase étaient concentrés sur le visage d'Edmée; une espèce d'auréole de bonheur visible ceignait son front; un sourire ineffable, le sourire des anges, voltigeait sur ses lèvres.
— - Comment vous trouvez-vous ? lui demandai-je.
— Parfaitement bien; laissez-moi un instant ainsi; tout à l'heure il sera temps de m'interroger.
— Êtes-vous fatiguée ?
— Non, je suis heureuse.
Au bout d'un instant, elle me serra doucement la main, son sourcil se fronça, son visage peignit une vague inquiétude.
— Attendez, attendez, dit-elle.
Sa tête s'agita doucement, comme ferait quelqu'un qui essayerait de regarder au travers d'une gaze très-épaisse.
— Ordonnez-moi devoir, dit-elle; imposez-moi votre volonté ; c'est très-loin.
Je fis ce qu'elle m'ordonnait de faire , en murmurant à voix basse :
— Voyez, JE U5 veux !
Elle fit un nouvel effort de volonté.
— Je vois, dit-elle.
— Qui voyez-vous? lui demandai-je.
— M. de Chamblay.
— Dois-je vous interroger? dois-je voua laisser dire?
— Laissez-moi dire ; je le suis.
T. lU *•
58 MÂBAIEE DE GHAlEBLi.T.
Ses sourcils et ses paupières firent difTérentsmouvements.
— li part de Bernay, à che?al, et yr jusqu'à É^eux. A Éyreux, il prend une Toiture jusqu'à Rouen; à Rouen, le chemin de fer. n arrive à Paris à cinq heures du soir, prend une voiture et descend, hôtel Lotivoû... Ah 1...
— Vous voyez toujours?
— Oui, parMtement; votre volonté a un grxstê pouvoir sur moi. Attendez... 11 remonte en voiture; oùva-t-il? Il traverse le Carrousel, lepontRoyaL Je sais où il va.
— Est-ce un secret ?
— Non; il va chez son notaire au numéro 53; c'est cela, il s'y arrête.. . Ah I le notaire dîne en ville ; il reviendra le lendemain matin, c'est-à-dire hier.
Elle haussa les épaules.
— Le malheureux I murmura-t-elle comme se parlant à elle-^méme, il ne sera content que lorsqu'il nous aura complètement ruinés. Le notaire lui rendra réponse à cinq heures ; il faut des papiers qui sont à Bernay; ces papiers sont urgents; il ne peut rien faire sans cela. Réveillez-moi vite, Max, et redites-moi tout ce que je viens de vous dire ; je ne me souviens de rien de ce que je vois pendant mon sommeil ; réveillez-moi, il n'y a pas ua instant à perdre, il sera à Bernay à onze heures du matin.
Je n'avais qu'à obéir sans discuter. Je donnai une légère secousse aux mains de madame de Ghamblay^ en lui ordonnant de se réveiller.
2IADAUE DE GHAttBLAT. 59'
Presque aussitôt, un frisson rapide passa dans ses veines ; ses lèvres s'agitèrent et elle ouvrit les yeux*
— Oh I demandart^elle» qu'est-il arrivé ?
Je lui racontai tout ce qu'elle avait vu dans son> sommeil.
— Onze heures, répéta*t-elle après moi, oiize Heures I il sera à once heures à Bernay; mais, enpartant à l'instant môme, je puisyétre à sept heures.
— Vous parlez?
•— Vous voyez bien qu'il le faut. Adieu, mon ami, ou plutôt au revoir ! Venez à cette partie de chasse où il vous a invité. Qui sait si je n'aurai pas besoin de vous? Partez vous-même sans perdre une minute,, et allez droit à Reuilly au lieu d'aller à la préfecture, afin que personne ne vous voie rentrer.
— Ëdmée, Ëdmée, vous quitter ainsi I m'écriai-je.
— Que demandez-vous de plus ? Ne me suis*je pas donnée à vous de cœur, et de moi-môme?
— Oh I oui, oui.
— £h bien ?
— Vous penserez à moi, n'est-ce pas?
Elle sourit, haussa les épaules et me présenta son front à baiser.
Je pris sa tête entre mes deux mains et l'appuyai contre mes lèvres.
— Partez, partez^ répéta-t-elle.
"^Oui, oui; songez que vous m'avez dit : « Au re-> voirl »
€0 MADAME DE GHAMBLAT.
— Cela dépend de vous ; mais partez.
— Je pars.
Je m'élançai hors de la chambre ; les premiers rayons de l'aube commençaient à paraître ; il pouvait être trois heures ou trois heures et demie du matin.
Je pris ma course vers l'auberge, et, en tournant le coin de la rue, je vis un domestique sans livrée tenant un cheval en main et frappant à la porte de l'auberge.
En approchant^ je reconnus Georges, le domestique de conflance d'Alfred.
Lui ne me voyait pas, tout préoccupé qu'il était de se faire ouvrir la porte.
Son cheval était tout fumant.
Je l'appelai.
— Ah ! c'est vous, monsieur de Yilliers? Je vous cherche.
Et, tirant de sa poche une lettre dans une grande enveloppe :
— De la part de M. le baron, dit-il.
Je rompis vivement l'enveloppe et je vis une dépêche télégraphique datée du ministère de la police, EUe contenait ces mots :
(( M. de G..., arrivé hier à Paris par le chemin de fer de Rouen, descend à l'hôtel LouvoiSj^ai le môme soir chez son notaire, M. Bourdeauz, rue du Bac, 53; va h rOpéra, revient coucher à l'hôtel ; le lendemain, à huit heures du matin, retourne chez son
MÀBÀME DE GHAHBLAT. 61
notaire, y revient une troisième fois à cinq heures.
» Parti ce soir à huit heures par le chemin de fer de Rouen.
» Parait très-pressé,
» Hait benres on qaart da soir. »
Cette lettre était suivie de ces deux mots d'Alfred :
9 Peut être à onze heures du matin au château; tu ^eras prévenu à trois heures et demie, tu peux être chez moi à cinq heures, et la comtesse chez elle à six.
» Ne ménage pas ton cheval; j'aime fort mes chevaux, mais j'aime encore mieux mes amis.
» Je t'attends.
» P.^S. Avoue que la police est bonne à quelque chose, et que le télégraphe électrique est une utile invention. Et quand on pense que c'est un homme qui s'appellç Mopse, comme mon terrier, qui a inventé cela I ))
Ainsi, madame de Chamblay m'avait dit exactement ce que me répétait Alfred.
Vous avouerez, mon ami, qu'il y avait là du miracle.
Je courus à l'écurie, et, tandis que Georges bouchonnait son cheval, je sellai moi-môme le mien ; puis, sautant en selle, nous partîmes tous deux au galop.
Le lendemain, je reçus la visite de Zoé ; la com-
62 Ui.J)A.XS DE CHJLXBLAT.
tesse était arrivée à temps ; mais, ne fût*eUe pas arriyée, il n'y aurait pas eu de malheur*
Le comte, sans demander de ses nouvelles, était monté droit à sa chambre, avait ouvert son secrétaire, 7 avait pris des papiers, et était reparti à l'instant môme.
J'eusse pu profiter de cette seconde absence pour voir la comtesse; mais je n'osai en demander la permission
D'ailleurs, de mon côté, j'avais un voyage à faire à Paris. Cette lucidité étrange de madame de Ghamblay, dont j'avais fait l'expérience et dont j'avais eu la preuve^, me donnait de graves inquiétudes; on se rappelle que^ dans un moment d'abandon, elle m'avait dit : a Un pressentiment m'annonce que vous êtes appelé à me sauver d'un grand danger. »
Quel était ce danger? Peut-être , dans le sommeil magnétique, arriverait-elle à le voir clairement; mais elle m'avait dit un jour : « Ne m'endormez jamais, que je ne vous en prie la première. » Elle m'avait, à Juvigny, envoyé chercher pour J'endormir ; sans doute à l'approche de ce danger en seraitelle instruite par cette espèce de démon familier qui Veillait ses sensations instinctives.
HÂDi^UE DE GHAHBLAT. 63
Eh bien, ce danger dont j'étais appelé à la sauver, le prévît-elle, il fallait qu'il me trouvât prêt à lui faire face.
D'où venait ou plutôt d'où viendrait ce danger? Je n'en savais rien; mais, à mon tour, mon instinct me disait qu'il viendrait, ou de l'abbé Morin^ ou de M. de Chamblay.
Avec quoi conjure-t-on à peu près tous les dangers, excepté celui de la mort? Avec de l'argent.
Je voulais donc aller à Paris pour réunir une somme assez forte, trente ou quarante mille francs en billets de banque, autant en traites sur Londres, «ur New-York et sur la Nouvelle-Orléans, que je porterais toujours sur moi dans un portefeuille* Puis le hasard faisait que mon notaire, lui aussi, demeurait rue du Bac, n? 42, c'est-à-dire presque en face de celui de M. de Çhamblay; peut-être pourrait-il me donner quelques renseignements sur la fortune du comte. J'en avais vu assez, et surtout Alfred m'en avait dit assez pour que je comprisse que les grands troubles intérieurs du ménage de madame de Chamblay étaient soulevés par des questions d'argent.
Cette fois, je ne fis à Alfred aucun mystère de mon voyage; je lui dis tout, excepté le côté sibyllique de ce voyage. Il mit sa bourse à ma disposition ; ses tantes, ou plutôt ses parques, comme il les appelait, lui entretenaient toujours un fonds de caisse d'une centaine de mille francs.
Pour le moment, je remerciai Alfred, mais lui
64 MABÂHE DE CnAHBLAT.
dis que je ne répondais pas de ne point recourir plus tard à son obligeance.
Comme j'allais partir, on vint m'annoncer qu'un jeune homme de Bernay me dismandaiU C'était à Reuiily ; j'étais seul, Alfred étant à sa préfecture. Je me doutai que c'était Gratien. Je dis à Georges de le faire entrer, et, en môme temps, j'allai au-devant de lui.
Je le trouvai à la porte de la salle à manger ; mon déjeuner était servi ; je le fis entrer ; je dis de mettre un second couvert.
Gratien se défendit longtemps de Vhonneur de déjeuner avec moi, mais finit cependant par accepter.
Mon voyage pour Paris n'était pas tellement pressé, que je ne pusse le remettre au soir ou même au lendemain matin; ce dont j'étais pressé, c'était de causer avec Gratien de madame de Chamblay.
11 venait de sa part et m'apportait une lettre.
La lettre était conçue en ces termes :
a Ami , voulez-vous me faire un cadeau inestimable pour moi et sans importance pour vous?
Youlez-vous autoriser Gratien à aller prendre à Juvigny ma petite Vierge à la couronne et au bouquet d'orang'er? J'y suis tout particulièrement religieuse, et je voudrais en faire ma gardienne en ce monde W dans l'autre. J'ai pour elle une chapelle où je voudrais pouvoir passer mon éternité avec vous.
» Vous pouvez garder la couronne et le bouquet
Ki^DAHE SE GHAMBLAT. 65
d'oranger en dédommagement, si toutefois vous croyez qu^un dédommagement soit nécessaire.
» Cette couronne et ce bouquet n^ appartiennent à personne qu'à moi, et je puis les donner à mon frère sans qu'il y manque un seul bouton.
» Votre reconnaissante,
» Edmée.
J'approcbai la lettre de mes lèvres ; je mourais d'envie d'en baiser les caractères.
Gratien vit le mouvement, et comprit que je faisais un effort sur moi-même.
— Oh I monsieur Max, me dit-il en riant, vous pouvez baiser la lettre comme si je n'y étais pas, allez I nous savons bien, Zoé et moi, que vous aimez la comtesse et...
— Et quoi? lui demandai-je.
— Et — ma foi, tant pis! je crois que je ne vous apprends rien de nouveau — et que madame la comtesse vous aime.
Mon cœur tressaillit de joie; je portai la lettre à mes lèvres.
— Tu sais ce que la comtesse me demande?
dis-je à Gratien.
— Je crois qu'il est question comme cela de la petite Vierge de Juvigny, dit-il.
— Justement.
— Voilà, elle y tient beaucoup, pauvre chère dame. Vingt fois, elle a dit devant Zoé : a Oh ! si j'avais ma petite Vierge, oh ! si j'avais ma petite
66 MADAME DE GHAMBLÀT.
Vierge I » tant et si bien, que Zoé lui a dit : « Eh I demai^ez-la-luiy votre petite Vierge; il vous la donnera avec bonheur; que voulez^vons qu'il en fasse ?» Et madame secouait la iête. « Peut-être, dîsaît-elle, y tient-il plus que tu ne crois. — Voulezvous que j'aille la lui demander de votre part, moi ? fit Zoé. De votre part, je suis sûre qu'il me recevra bien, allez. — Non, a-t-elle dit; je vais lui écrire. » n faut vous dire que, quand on parle de vous, on ne dit jamais M. MaXy ni Jf. de YUlierSj on dit lui.
— Chère Edmée l murmurai-je en serrant la grosse main de Gratien.
— Elle a donc dit : ce Je vais lui écrire, parce que, vois-tu, Zoé, si on le trouve à Reuilly et s'il y consent... — Oh! il y consentira, madame, a<}it Zoé ; il vous donnerait sa vie, il peut bien vous donner une petite Vierge. — Eh bien, a repris miadame la comtesse, s'il y consent, Gratien partira tout de suite pour Juvigny avec un bon cheval et une bonne voiture, et, en se hâtant un peu, il pourra être de retour ce soir. » C'est pour eela surtout, et puis un peu parce que j'étais honteux de m'asseoir à votre table, que je ne voulais pas déjeuner avec vous.
— Tu n'aurais donc pas mangé?
< — Oh I si fait, j'aurais acheté un pain et un saucisson et, fouette cocher I j'aurais mangé en route; mais, ma foi, vous avez été si bon, que je n'ai pas eu le courage de vous refuser; ça me retardera un peu, mais enfin, en me pressant, je puis encore être à
HAUAMS de GHÂSIBLAT. 67
Bernay vers onz^ heures du soir; ce qu'elle ne pourra pas faire cette nuit, elle le fera demain matin.
— Eh bien, tu y seras à neuf heures, mon garçon, lui dis-je.
— Ah 1 ça, dit Gratiai, ça n'est pas possible ; non, voyez-vous, monsieur Max, Il est midi ; nous déjeunons, n'est-ce pas ? Au train dont ça va, ça durera une demi-heure, le déjeuner; une demiheure pour trouver une carriole, ça fait une heure. J'irais bien à cheval; mais je ne peux pas, pendant sept lieues, car il y a sept lieues et sept grandes lieues, rapporter une bonne Vierge dans mes bras; je ne me sens pas assez bon cavalier pour cela. Je dis donc une heure ; une demi-heure pour atteler, ça fait une heure et demie ; deux heures et demie pour aller là-bas, quatre heures, n'est-ce pas? Deux heures pour prendre la bonne Vierge, Temmaillotter, causer avec la mère Gauthier^ faire manger le conducteur, faire reposer le cheval, six heures. Nous voilà à six heures du soir, et nous sommes à Jcvigny ; le cheval a encore sept grandes lieues à faire, et il en a déjà près de six dans le ventre. Eh bien, il faut être juste peur les animaux comme pour les hommes. Il va demander quatre heures ; donc, dix heures ou dix heures et demie ; mais à neuf heures, impossible, et j'avais bien raison de dire que madame ferait demain matin ce qu'elle ne pouvait pas faire cette nuit.
— El que voulait-elle faire cette nuit, Gralien?
66 VADAHE DE GHAHBLAT.
— Ça, je ne puis pas le dire; vous m'excuserez, n'est-ce pas, monsieur Max? c'est son secret.
— Oh I Dieu me garde de t'interroger, mon ami I •!— Vous êtes bien aimable de ne pas m'interro-.
ger, parce que, voyez-vous, vous êtes si bon, que je vous le dirais; non, parole d'honneur, je n'y tiendrais pas.
— N'en parlons plus, Gratien.
— Non, n'en parlons plus, monsieur Max.
— • Mais parlons d'autre chose, mon ami.
— De ce que vous voudrez, monsieur Max ; si je connais^ la chose dont vous me parlerez, je vous repondrai; si je ne la connais point, cela m'instruira.
— Eh bien, je te disais que tu serais à neuf heures au château, et tu y seras.
— Ah I ça serait bon avec les chevaux de M. le préfet, qui viennent tout droit d'Angleterre, à ce qu'on dit; mais, avec une rosse du pays, ça n'est pas probable, et, à coup sûr, M. le préfet ne me prêtera pas ses chevaux.
— Eh bien, c'est ce qui te trompe, Gratien, il te les prêtera.
— A moi ? à Gratien Picard ? Jamais I En voilà une bonne bourde que vous me contez là, monsieur Max, dit le brave garçon, que le vin d'Alfred commençait à échauffer. Allons, allons, vous voulez vous moquer de moi.
— Non, je ne veux pas me moquer de toi, et la preuve,
KÀDAUE DE GÉÂMBLAT. 69
Je me retournai vers le domestique qui me servait.
— Dites à Georges de mettre le bai brun au tilbury.
Le domestique sortit; Gratien le suivit des yeux.
— La preuve, répéta-t-îl, eh bien, la preuve, mpnsieur Max, parole d'honneur, je ne la comprends pas.
— La preuve, mon ami, répétai-je à mon tour, c'est que je vais te conduire moi-môme de Juvigny à Bernay, et, demain, je prendrai la poste à Bernay au lieu de la prendre ici ; comprends-tu maintenant?
— Oui, je comprendst
— Et tu ne refuses pas, j'espère?
— Non, monsieur Max, non ; car, je devine bien, vl)us faites cela pour elle et non pour moi.
— Diable ! Gratien, tu es clairvoyant.
— Non, mais j'ai du cœur: quand j'étais amou-^ reux de Zoé, — «ntendons-nous bien, je le suis toujours, — je voulais dire que quand je n'étais pas encore le mari de Zoé, pour qu'elle eût cinq minutes plus tôt pe qu'elle désirait, j'aurais passé la rivière à la nage.
— La Gharentonne ?
— Oh I non, la Gharentonne, je n'aurais eu besoin que de sauter par-dessus, mais la Seine, la Seine à Rouen, à Villequier, à Honfleur; j'aurais passé le détroit de Douvres à Galais, comme on dit.
70 MADAUE DE GQÂHIBLAT.
Gratien en était à son second verre de vin de Champagne et ne trouvait plus rien d'impossible; il eût traversé TOcéan du Havre à New- York, toujours poi|r Zoé, bien entendu, quoique, en le traversant, il Teût fait aussi un peu pour la comtesse et pour moi.
Dix minutes après, on vint nous prévenir que le cheval était attelé»
Nous sortîmes; il était, en effet, au tilbury, et Georges le tenait par la bride.
Gratien regarda avec inquiétude les deux places assez étroites que nous offrait le véhicule/
Il tournait autour du cheval et du tilbury en faisant :
— Hum ! hum !•.•
— Eh bien, lui demaudai-je, qu'as-tu donc, Gratien ?.••
— Dame^ monsieur Max, sauf votre respect, il n'y a que deux places dans la voilure, pas de siège devant, pas de siège derrière, et nous sommes trois.
-«- D'abord, nous ne sommes que deux, mon cher Gratien; Georges va m'attendre à Bernay. -— Vous m'entendez, Georges? Vous irez m'attendre au Lion d'or, à Bernay, sans livrée et par la voiture publique ; nous revenons demain.
— C'est bien , vous voilà débarrassé de M. Georges; 3nais moi ?
— Comment, toi?
— Oui, mol, où vais-je me mettre ?
VÀDAUE DE GHAMBLAT. 71
— - A côté de moi, parbleu !
— À côté de vous, avec ma veste, avec mon chapeau de paille ? Allons donc !
— Veux-tu que je te fasse donner un habit de préfet et un chapeau 'à plumes?
— Ah ! oui, cela m'irait bien !.,. Ah I Zoé riraitelle si elle me voyait avec un habit de préfet et un chapeau à plumes, et madame la comtesse aussi, quoiqu'elle ne rie pas souvent, pauvre chère dame! pourtant elle est plus gaie depuis son voyage & Juvigny.
— Voyons, lui dis-je, monte I monte I
— Mais, monsieur Max, que va-t-on dire en me voyant là assis près de vous?
— On dira que tu es mon ami, Gratien, dis-je en lui tendant la main, et Ton ne se trompera pas.
— Ahl ahl dit-il, ah! par exemple, voilà qui est fort, et je n'ai pas apporté mes gants de noces pour vous faire honneur, monsieur Max; je ne me doutais pas de cela ; il est vrai qu'ils sont crevés, mes pauvres gants ; mais, vous savez, monsieur Max, continua Gratien en riant bruyamment et comme un homme content de lui, un jour de noces, ça crève les gants.
— Voyons, monte, monte, bavard 1
— C'est que je ne sais pas très-bien conduire,, voyez-vous, et votre cheval, ou plutôt le cheval de M. le préfet, il a l'air fringant en diable.
— Ne t'inquiète pas de cela, Gratien; c'est mol qui conduis.
72 VADAME DE GHAMBLAT.
— Commenll vous me voiturez, et vous me conduirez encore par-dessus le marché! Je n'ai donc plus rien à faire que de me croiser les bras? Eh bien, je me les croise, c'est un bon métier.
— Y es-tu?
— Oui, monsieur Max,
— Alors, partons!
Je lâchai la bride au cheval, et nous partîmes d'un trot allongé qui devait nous faire faire trois lieues à l'heure.
Deux heures après, nous étions à Juvigny. Gomme j'étais sûr d'être à neuf heures à Bernay, je ne voulais pas surmener le cheval.
Il n'était pas trois heures de l'après-midi lorsque nous entrâmes dans le parc.
J'avais, laissé tilbury et cheval à l'auberge où j'étais déjà descendu la seconde fois que j'étais venu ; car, vous vous le rappelez, c'était la troisième fois que je venais à Juvigny.
Et, à chaque fois, je m'étais trouvé plus heureux d^ venir
Je passai près du banc où nous nous étions assis, Edmée et moi, près de l'arbre au pied duquel elle avait appuyé sa tête sur ma poitrine. J'envoyai uji
MABiuME DE CHÂHBLAT. 73
souYenir àTun, un baiser à l'autre, et nous gagnâmes le chÂteau.
Nous montâmes l'escalier^ nous traversâmes la chambre verte, nous entrâmes dans la petite chambre virginale où Edmée m^avait fait appeler pour l'endormir.
La petite Vierge était là avec son bouquet au côté, sa couronne au cou.
Je détachai la couronne et le bouquet, et les posai dans une des deux coupes de Sèvres.
— Dans quoi vas- tu envelopper la madone? de^ mandai-je à Gratien en regardant autour de moi et en cherchant quelque objet de toile fine qui pût servir à cet usage.
— Oh ! dit Gratien, ne vous inquiétez pas de cela, j'ai son affaire, à la bonne petite Vierge, et elle sera bien difficile si elle ne s'en contente pas.
Et, en môme temps, Gratien tira de sa large poche un paquet enveloppé de papier, contenant une espèce de nappe d'autel en mousseline brodée et garnie de dentelles de Valenciennes. Le brave garçon maniait le tout fort délicatement, non pas qu'il connût le prix de la dentelle, mais il avait eu soin de me dire, en la déployant, que c'était la comtesse qui avait brodé la mousseline et cousu la dentelle.
Je lui dis alors que je me chargeais d'envelopper la Vierge, et qu'il pouvait aller porter à la mère Gauthier des nouvelles de sa fille.
Dans une heure, il reviendrait.
Soit que Gratien comprît que je désirais rester
T. Il*
74 M AD A HE pn GHAHBLA7.
seul, soit qu'il n<eût pas d'objection à faire, il se retira en me disant que, dans une heure, il^erait'i deretourw
Une grosse montre qu^ihtira de sa poefae et qu'il consulta,, m'offrait une assurance de sa< ponctualité;
Lorsque j'eus entendu le bruit de ses pas s'éloigner, décroître et s'éteindre, Je- ferdiài^ là porte derrière moi et je me mis à genoux devantt la petite Vierge, dont jlallais me sépafer>af?ee un seDtimentà la fois plein de joie et- de tristess^kJe làpffiai'de veiller surEdmée, et peuà;peu^ passant des paroles à la rêverie pieuse, je restai ud quart ^d'heure pieut*» être agenouillé devant elle, croyant avec tO«ites les ' puissances de la foi, quoique Ëls d'un siècle^ impie^ ou à pjeu près; l'iaUuence d'une femno^ et ma pieuse mère sur mon éducation se fait'toujoufs' sentir, et toute grande joieou toute grafide douleur prête ses ailes à mon kmd pouf* la? conduire à Dieu.
Ma prière faite, je pris respectueusement la pe** tite Vierge, et, après avoir baisé ses preds nus, oix^ il me semblait encore sentir l'impression des lèvres > d'Edmée, je l'enveloppai de son voile et la courbai sur le canapé.
Mes yeux se portèrent alors sur le bouquet et sur la couronne d'oranger; un mot de la lettre d'Ëdmée, qui se rapportait à une chose qu'elle m'avait dite Je soir où elle m'avait raconté savi€, me revenait 4' l'esprit et me préoccupait d'autant plus qiîie je ne pouvais m!expliquep ni ce que madame de Cbam<blÂy
hVâit '^ouîù'dîre duns sa lettre, tii ce qu'elle 'm'avait dît deVîte vdix.
Il y avait un si étrange mystère dans ces pàrote^, le sens qu'ellefs présentaient à tnon esprit était tdlemerit invraisemblable dans ma situation, *quej*éii repdiissîti 'jusqu'à la possibilité pour Ine jeter daifs les plus folles divagations.
Je prômensii'uhe derniêre*foîs lès jeux dtltour de moi ; j'ar^Stai avldétaent tdôn'régaM sur cette couronne et ce bouquet de fleuft d'oranger; je'l^s ptfs ^t les appiTyâi sdr tnés rêvrefs't)îlr un môUveineift conVulsifljui était, je dois l*av0tier, bien opposé ft celiii avec leqlielj'avais, un^ustânt aut)aravailt,'balsfe les'pieds de la Vierge; un Itidhient j'eus envie de Tés emporter pressés sur mon cœur; maïs il me èertibbt qiie leitr 'véritable plaéie était cette chambfe tîrgifaale où, depuis sept àhs, ils 'étïiiétit suspendus, et que lés eiilever de leur sfaûCtUaii^e' serait tine inoiliiété.
Je lés laissai donc datts ïa coupe de Sevrés, et téférmai l'a pbrte de'îa éhaiïibre, èni^ortant'ïa petite Vierge, que je déposai dans l*anliéhanlbre, et j'allai chercber dans le jardin les endroits déôrits •pàfEdmée datts sbh récit si naïf et si coloré à la fois.
Je m'assis près de ha source, probableffiétit àU môme endroit où/plus d'une* fàîs, elle s*était assise, et où, un jôur,'1VI. de Mbhtigriy était venu la Chercher, et, chose singulière, mon cœur 'battît à*soû souvenir, et encore tînefoîsje me sentis ]plusjaloux de' Wpôte'ttiort queîde l^éj^otixWlvant.
70 MADAME DE CUAMBLAT.
liC ruisseau, transparent comme un cristal, était tout bordé de myosotis; je présumai que cette plante, tout imprégnée de sa poésie allemande, devait être chère à Edmée. J'en cueillis un bouquet qiie je trempai dans la source pour qu'il se conservât frais le plus longtemps possible, et que je mis aux pieds de la Vierge.
Au bout d'une heure, Gratien revint et me trouva sur le perron ; il avait occupé le loisir que lui avait laissé la mère Gauthier à faire, chez son confrère du village, une petite caisse où coucher la Vierge. Nous cueillîmes une brassée de fleurs des champs, bluets, boutons d'or et marguerites, et nous la couchâmes dessus, remplissant tous les interstices avec des fleurs.
En ce moment, une hallucination me traversa l'esprit, une vive douleur au cœur, comme celle d'une fibre qui se romprait, me fit fermer les yeux, et, de même que la Vierge était couchée sur des fleurs dans sa boîte enveloppée de son riche linceul blanc, il me sembla voir Edmée couchée de la môme façon sur des fleurs dans son cercueil, vêtue de blanc comme la Vierge.
Cette vision eut la rapidité de l'éclair; mes yeux se rouvrirent ; je ne vis plus rien.
Je portai la main à mon front ; il était couvert d'une sueur froide, tant la sensation avait été violente et aig:uô.
Je secouai la tête et marchai vivement vers la grille pour chasser mes pensées ou plutôt ma pen^
MADAME DE GHAMBLAT. 77
sée, car je n'en avais qu'une puis je me mis à rire de moi-même; mais^ ce rire, il me fut impossible de Tachever.
Le cheval s'était reposé une heure et demie; il était un peu plus de cinq heures du soir. J'allai dire à mon tour adieu à Joséphine Gauthier, qui trouva moyen, dans les quelques paroles qu'elle me dit, de me demander des nouvelles du bon abbé Morin; puis, pour que le pèlerinage fût complet, je montai dans la petite chambre derrière les rideaux de laquelle Edmée m'avait vu passant.
Puis nous partîmes, moi conduisant, et Gratieu portant respectueusement sur ses gehoux la petite Vierge dans sa boite.
A huit heures et demie, c'est-à-dire à la nuit tombante, nous arrivions à Bernay, et nous nous arrêtions au Lion ^or.
Gratien avait reçu de moi la recommandation positive de ne pas dire que je l'eusse accompagné ni que je fusse à l'hôtel du Lion d'or. Je voulais savoir si ce sens intérieur si étrange dont la comtesse m'avait parlé, et même donné une preuve, lui révélerait ma présence à Bernay.
Gratien me donna sa parole de ne rien dire, et partit avant même que le cheval fût dételé. Il avait à peu près pour six ou huit minutes de chemin à faire avant d'être arrivé au château.
L'hôte, pour qui j'étais une ancienne et même une bonne connaissance, vint lui-même à ma rencontre et me conduisit au n® 3» c'est-à-dire à la
78 UADAUE DE GHAMBLÀT.
plus belle-chambre de Thôtel, oii il ipe ûi servir immédiatement à souper.
J'étais à moitié de mon repas, à peu près,, lorsque 1^ porte s'ouvrit et que Zoé parut.
Je lui tendis la main en riant.
— Ah ! lui dis-je, Gratien m'a trahi, à ce qu'il paraît?
«— Au contraire, et il a été bien grondé par ma«
dame la comtesse, ailes !
— Comment cela î
— Mais de ne lui avoir pas dit que vous êtes ici.
— Pardon, si Gratien ne le lui a pas dit, qui lo loi: a dit, alors ?
— Elle vous a vus descendre tous deux d'un tilbury à la porte de l'hôtel du Lion éPor; yétzis près d'elle, elte est restée un instant les yeux fermés, puis elle a dit : « Les voilà qui arrivent; ils apportent ma chère petite Vierge couchée sur des fleurs. Mon Dieu ! qu'il est bon et comme il m'aime ! Il a voulu conduire Gratien à Juvigny et le ramener ici pour que j'aie ce que je désire une heure plus tôt. » Puis elle s'est tue jusqu'au moment où Gralien est arrivé. Gratien alors a voulu commencer une histoire de voiture et de conducteur ; mais madame i'^a regardé en face ; alors Gratien s'est embrouillé, et madame s'est mise à rire et m'a dit : « Va à l'hôtel du Lion d'or, et dis-lui qu'il peut venir me voir un instant ce soir ; tu le trouveras au n" 3 ; inutile de le demander à l'hôtel. » Je suis partie, personne ne jû'a vue, je n'ai riep demandé, je suis passée par
XAD'A.ttfE DE CHAHBLAT. 79
.la 'grande porte, j'ai pris l'escalier de la cour, et me voilà. Êtes-vous prêt ?
— Je le crois 'bien^ que je suis prêt ! m'écriai-je en jetant ma serviette et en prenant mon chapeau. Allons, Zoé.
Zoé descendit par le même escalier de la cour -et sortit par *la grande porte, sans iStre plus vue en s'en allant qu'en venant. Je passai, moi, par la salle commune en recommandant qu'où fit veiller pour -m'attendre, au cas où je rentrerais un peu tard.
Pardon de tous ces détails, mon ami; peut-être les trouverez- vous longs et sans intérêt; tnais, moi qui repasse par le (Chemin de mes joies et de mes douleurs, j'éprouve un sentiment de céleste bonlieur à m'arrêter Tsur la route et à y retrouver la trace de mes pas.
Dante a dit, ou plutôt a fait dire à Françoise de Itimini:
Neuun moffgior dolare
Che ricordarsi dal tempo felicô
NeUa miseria,
MtA, je dirai : « H d'y a pas de plus grande joie que de «e rappeler les temps malheureux dans le bonheur. »
•Et je suis si heureux 4 cette heure, mon ami, que je voudrais non-seulement me rappeler les jours de ce temps, mais les minutes mômes de ces jours.
80 MADAME DE GUAMBLAT.
Je marchais d'un tel pas, que Zoé avait peine k me suivre. ■ '
Elle arriva tout essoufflée et voulut passer devant moi pour m'annoncer.
Mais madame de Chamblay était venue au-devant de moi sur le perron.
— - Toujours bon ! me dit-elle en me tendant la main.
— Toujours belle ! lui dis-je avec un soupir.
En effet, chaque fois que je revoyais Edmée, cette beauté empreinte d'une si profonde tristesse me semblait augmentée et s'emparait de mon être en agitant non-seulement toutes les fibres de l'a* mour^ mais encore toutes'celles de la pitié.
— Je vous ai vu revenir, me dit Edmée, et je n'ai pas voulu attendre à demain pour vous remercier ; d'abord, demain, n'avez-vous pas un voyage à faire? J'ai le sentiment d'une absence, d'un éloignement, d'un pins grand espace enfin mis entre nous.
— En effet, madame, lui dis-je, demain, je vais à Paris, mais pour deux jours seulement.
— Je vous reçois dans ma chambre à coucher, dit-elle; nous étions en train de travailler, Zoé et moi; j'ai pensé que vous me pardonneriez de ne pas faire allumer le salon. Une Anglaise, ajoutât-elle en souriant, ne commettrait pas une pareille inconvenance.
Je ne répotidis pas ; je venais d'être pris par ce parfum étrange qui mfavait déjà frappé deux fois.
MADAME DE CHAMBLAT. 81
Je le respirai avec une espèce d'enivrement en jetant les yeux tout autour de nioi.
La chambre était tendue en satin de Perse à fleurs et à oiseaux ; c'était évidemment une étoffe du temps de Louis XV, bleu glacé, rose et aident. Les dessus de porte étaient de Boucher; tous les meubles, garnitures et cheminée comprises, étaient du môme temps.
Le dernier des meubles, je l'avoue, sur lequel j'arrêtai ma vue, fut le lit.
Le lit était juste de la même dimension que celui de là petite chambre de Juvigny, un lit de pensionnaire, tout au plus déjeune fille.
Chose incroyable! il y avait autour de cette femme, jeune, belle et mariée deux fois, un immaculé parfum de virginité.
— Mais, lui dis-je répondant à ma pensée^ cette chambre n'est pas la vôtre ?
— Si fait, répliqua-t-elle.
— Impossible !
— Pourquoi cela ?
Et elle fixa sur moi ses grands yeux clairs, limpides et profonds comme Tazur du ciel.
— Vous êtes un mystère d'amour et de chasteté, madame, lui dis-je. Heureux celui à qui vous ouvrirez tout entier le tabernacle de votre cœur I
— Si la seconde partie de ma vie était à moi comme la première, cet homme heureux serait vous, Max; et, en tout cas, je le promets, cet homme
$3 HADÀME fis CHAUBLÀT.
heureux, répéta-t-elle en souriant^ ne sera jamaîs un autre que vous.
— Edfinée, lui dis-je^ tous qui devez être dans les secrets des anges, et qui, par çonsi^quent, voyez dans la pensée de Dieu, appj?enez-moi donc pourquoi ce monde est ainsi &it que Von s'y rencontre lonjours trop tôt ou trop tard.
— Groyez-tvous à une autre existence, Mas;?
•^ ]^e vous ai-je point déjà dit que je n'osais y croire, mais que je Tespérais?
•^ C'est que les malheurs de celui-ci vous seraient expliqués par cette croyance. Môme aux mains du , Seigneur, la nature procède matériellement, et du premier coup n'atteint pas à la perfection. liCS savants ne parlent*ils pas de six ou sept formations successives pour notre globe, et ne racontent-ils pas, des débris de plantes et d'animaux fossiles à la main, que ce n'est qu'à force de tâtonnements et d'imperfections corrigées par le sublime ouvrier, que le Créateur universel en est arrivé à l'homme et aux animaux qui peuplent le globe? Ëh bien, mon ami, peut-être nôtre monde à nous, que, dans notre orgueil, nous croyons le monde ^e la perfection, n'est-il qu'un monde de passage, un monde d'essai enûn. Les hommes lancés au hasard s'y rencontrent, s'éloignent les uns des autres par les antipathies, se rapprochent par les sympathies ; c'est Je crible qui, aux mains du suprême moteur, sépare le bon grain de l'ivraie; les justes et les bons restent ensemble ; les méchants, plus légers, sont
MADÂUC DE CliÀMBIAT. 83
emportés par le vent. Tâchons d'élre des justes et •des ûons, Max, pour rester ensemble dans ce monde «t nous retrouver dans Tautrè.
— Vous parlez avec une adorable conviction, Edmée.
— C'est que celte conviction, je Taî, mon amî. Elle sourit tristement.
— J*ai été très-malheureuse, si malheureuse, que souvient, sanis désirer la mort, je l'ai regardée comme un terme et comme un repos; mais, à force de réfléchir, je me Suis dit que la mort, terme et repos seulement, n'était qu'un accident et non une rémunération ; qu'il fallait, pour que Dieu fût complet dans sa miséricorde comme dans sa justice, qu'elle fût une rémunération de nos vertus ou une punition de nos fautes ; c'est alors que j'ai cru et que j'ai regardé la tombe comme un de ces passages obscurs et souterrains qui mènent des ténèbres à la lumière; c'est alors que je me suis dit que plus tôt on arrivait à cette tombe, mieux valait, puisque l'on quittait ici-bas ceux que souvent l'on n'aimait pas, pour retrouver là-haut ceux que l'on avait aimés.
— Et ce sentiment est-il toujours le vôtre? cette ardeur de la mort vit-elle toujours dans votre co&ur, Edmée ?
Elle me regarda.
— C'est tout simplement un aveu que vous me demandez, Max; cet aveu, je vais vous le faire dans toute la franchise de mon âme. Lorsque je désirais
8| .MADAME DE GHAMBLAT
la mort, j'étais complètement malheureuse. Je ne V0U3 avais pas rencontré, je ne vous avais pas vu, et, par conséquent, les nouveaux sentin^ents qu'a excités en moi votre présence n'existaient pas. Le complément de la vie humaine, Max, c'est l'union des âmes. Je crois nos corps séparés, mais nos âmes unies; ma vie, tout entière autrefois dans l'obscurité de la tristesse, a donc aujourd'hui son côté sombre et son côté lumineux. Ce côté lumineux, c'est votre tendre et amicale bonté pour moi qui l'a fait. Je vous aime, Max, plus peut-être que les apparences ne me permettent de vous aimer. Eh bien, dans ce sentiment nouveau que j'éprouve, il y a, sinon le bonheur complet, du moins une dour ceur infinie. La vie, qui était pour moi à peu près ce qu'est un jardin pendant l'hiver, c'est-à-dire une terre couverte de neige, des arbres couverts de givre ; la terre commence, je ne dirai pas à renaître, mais à naître ; les primevères s'azurent et commencent à fleurir;»les violettes s'ouvrent et parfument; le gazon verdit et fait un tapis moelleux à mes pieds endoloris; l'air se velouté et caresse mon visage au lieu de le gercer. Je suis au printemps, mon cher Max, c'est-à-dire aux promesses et aux espérances ; ma vie, qui, si elle eût suivi le cours des existences ordinaires, aurait atteint son été, entre à peine dans son avril. Eh bien, je vous l'avoue, je voudrais avoir, au moins, ces trois mois de soleil que Dieu donne à toute plante et à toute fleur, je voudrais vivre mon printemps, Max, depuis que je vous connajs^
MADAME DE GIIAMBLAT. 83
£st-ce là ce que vous me demandiez ? Depuis que je vous connais, j'ai peur de mourir.
Un murmure de joie s'élança de ma poitrine ; je. me laissai tomber à ses pieds ; je baisai ses genoux à travers son peignoir de mousseline.
Elle abaissa ses deux mains sur ma tête.
— Pourquoi n*ai-je pas le pouvoir de bénir, ditelle? Je vous bénirais dans ce monde et dans l'autre.
Ses deux mains, en me touchant, me firent passer un frisson par tout le corps.
Je n'en pouvais pas supporter davantage ; ce n^étalent plus ses genoux, ce n'étaient plus ses mains, ce n'étaient plus même son front, c'étaient ses lèvres que j'eusse voulu couvrir de baisers, où j'aspirais à puiser une nouvelle vie.
Je me relevai le regard étincelant, le visage enflammé, les cheveux épars.
J'étais prêt à la prendre dans mes bras, à l'enoporler... Où ? Je n'en sais rien I dans un désert où ni les lois ni les hommes ne me la vinssent disputer.
Mais elle, avec une sérénité de déesse, me re« garda^ prit ma tête entre ses deux mains, appuya ses lèvres sur mon front et se leva en me disant :
— Suivez-moi, Max ; vous allez savoir pourquoi je vous ai redemandé ma petite, ou plutôt, ami, notre petite Vierge.
Elle fit un signe à Zoé.
J'étais resté à genoux; j^avais saisi une de ses mains, je la couvrais de baisers, je la baignais de
66 VADAME SE CHÀHfilAT*
larmes, i'ëfais dans un de ces momeû(s d'exaltaiioii où les sensations ont besoin de se répandre au dehors par des pleurs et par des cris; j*euss6 été seul, que je me fusse roulé sur le tapis dans uaie de ces crises nerveuses que nous reprochoiis peat-^étte tià peu trop inconsidérément aux femmes^
•— Veâez» Mai^ répéta-t-elle ; l'air tdw fera du bien.
«— Je me relerai tout chancelant, les mains sur les yeux; la chambre me semblait une merde flammes^ le sang montait de mon cœur à mon front comme une tempête, et battait dans les artères de mes tempes.
— * Oii allons-nous donc ? lui demandai*je.
Elle sourit et me tendit la main.
— Entendre chanter le rossignol, dit^eile.
Je la suivis.
Ces quelques paroles qu'elle m'avait dites m'indiquaient le but de notre course.
Nous allions au cimetière.
Il y avait une chose étrange dans Edraée.
La mort est au fond de toutes les choses de la vie, et, Pline l'a dit dix-neuf cents ans avant nous, du moment où il nait, l'homme commence à mou-
HADAUE DE GHAUBLAT, 81
pir; mais, toute la vie, surtout si cette via est jeune çt lumineuse, la mort reste cachée dans un nuage*
Pour Ëdmée, la mort, toujours présente, semblait I4 nourrice d'une vie nouvelle et inconnue, toujours prête à Tallaiter d'un laitcéleate et à la bercer sur 3on sein immortel.
Zoé prit la petite Vierge, wn grand devant d'autel auquel la comtesse travaillait lorgne j'entrai, et nous suivit*
Sans attendre que je lui offrisse mon bras, -^ ^bose à laquelle, plongé dans mes réflexions, je ne {ionge^is guère, -^ Edmée le prit et s'y appuya.
Nous nous dirigeâmes vers le cimetiéte, distant de deux cepts pa^ à peine.
Nous n'en avions pas fait cinquante, qu'£dmée
a'arrêta.
— L'entendez*vous, mon poôte ailé? dit-elle.
Et, en effet, les notes égrenées par le mélodieux
gosier du rossignol venaient jusqu'à nous.
— U raconte ses amours avec la rose, oontiima Edmée, et, pour être une rose des tombeaux, il n'en aime que mieux son amante^ Si ce que vous m'avez dit est vrai, Max, il y a quelque ressemblance entre vous et lui ; vous aussi, vous aimez une rose des tombeaux, une rose blanche et p&le, ajouta-t-elle avec un accent de mélancolie impossible à décrire, et qui peut-être ne vivra pas plus longtemps quQ cellç dont le pauvre bulbtU (1) es& amoureux. ,
(4) Nom persan du rossignol^
88 MADAME D£ CUAMBLAT.
<^ Edmée ! Edmée I m'écriai-je en serrant son bras contre mon cœur, pouvez-vous me dire de pareilles choses !
— Que voulez-vous, mon ami ! depuis que le malheur m'a faite sérieuse, j'ai toujours eu le près* sentiment d'une mort prochaine. Les anciens disaient : « Une mort prompte est une preuve de l'amour des dieux ; o et à peine croyaient-ils à l'âme. Pour nous, la croyance, mieux que cela, la certitude de notre vie est un dogme de la religion ; pourquoi ne serions-nous pas de l'avis d)es anciens ?
Nous venions d'entrer dans le cimetière ; Edmée s'arrêta ; je crus que c'était pour mieux écouter le rossignol, qui redoublait ses chants. C'était pour regarder autour d'elle.
Je cherchai ce qui pouvait attirer l'attention de la comtesse, quand je vis deux hommes se lever du banc placé à la porte de l'église, se détacher de lé^ muraille et s'approcher de nous.
— Quels sont ces homnles ? demandai-je k tSiàmée en tressaillant malgré moi.
— L'un est Gratien, que vous connaissez; l'autre est le fossoyeur, auquel je fais d'avance une petite pension, en prévision du service qu'un jour ou l'autre il me rendra.
— Vous êtes cruelle, Edmée!
— Pourquoi cela, Max...? Si jamais je vous quitte, ce sera pour aller vous attendre ; il est vrai que, si je me presse trop, je cours peut-être risque d'être oubliée.
MADAME D£ GUAMBLAT. 89
— Oh! jamais, jamais! m*écriai-je; je suis à vous, je vous le jure, Ëdmée, en ce monde et dans l'autre ; je vous le jure en face de...
— Ne jurez pas, interrompit Edmée ; peut-être vous croiriei-vous lié par votre serment; non, Max, vous ôtes trop bon, trop grand, trop généreux pour que Dieu vous éloigne de lui. Si nous ne nous retrouvons pas là-haut comme amants, nous nous y retrouverons comme amis.
Puis, s'adressant aux deux hommes :
— Eh bien, Gratien, eh bien, père Fleury, demanda Edmée, que faites-vous ?
—-Nous attendons les ordres de madame la comtesse.
— Ne savez-vous pas pourquoi je suis venue, Gratien ?
— Oui, certainement; mais je ne savais pas si, devant M. de Villiers...
Edmée sourit.
— M. de Villiers est des mienSy Gratien, dit-elle ; levez la pierre.
Les deux hommes s'approchèrent de la tombe que madame de Chamblay, le soir de la noc^ de Zoé, m'avait désignée comme devant être la sienne. Ils soulevèrent lentement cette pierre, sur laquelle je l'avais vue couchée comme une morte, tandis que le rossignol chantait au-dessus de son front.
A l'approche des deux hommes, l'oiseau s'était envolé; mais il chantait dans le massif voisin.
rOO MJLDAJULE DE GHAHBLAT.
Je m'approchai avec curiosité, mais non 8aix9 une ,4îertaipe tisrreur.
La pierre, en se soulevant, découvrit un. escalier ^'une douzaine.de marcbes,fern)éj)2(r une .porte de çb0ne.
Je compris g^^ cette «poçte ^tait celle .d!un .ca- «veau .funéraire.
— Vous allez descendre 1&? di3-jeii Ëdmée en la retenant.
Sans doute, «dit-elle. Il y.i^, si vous vous en^ou* .vapez, daps Nolre-Bame de Poris^ — je parle du livre et non du monument, ^«-un cb^^pitre intitulé Je BMToit où, 4it ses heures M^ Louis (le Frcmce. Eh bien, ceci est le retrait oh je dis les miennes.
(Pepdantxe (temp^, le jpè^e fFleuqr Avait ouvert la porte,
Sdmée ^wttfi mon bras, e^ x^oiome on ne pou« vait descendre qu'un à un par l'étroit escalier, elle mit le pied sur la première marche, et, se tournant 4e c6té :
— Qui m'aime me suive I dit-elle.
Je J'eusse suivie 'dans un gouffre ; je descendis demère elle.
£6rsque je fus arrivé à la deraiëre marche, Edmée, gui m'avak précédé, me tendit la msàn en disant :
— Pe^ffufiit^ iqne je vqxxs fasse jes Jionneurs «de chez moi.
J'entrjal.
Je me tronvai dans un caveau de dix f^ieAs 4e
long sur BIX k peu près i^ large. Au fond était un ;50fa sur lequel Edrpée jpe fît assjeoir.
Ce cayea^ était faibleiQ.epjt éclairé par une lamp^ 4'albj^tre penduç ai^ plafond.
A la lueur de cette lajppe, ou ^j^tjioguaijt /coi^fuis.ément u)i petit autel, ef;, fe l.opç de 1^ p^uraille, des draperji)ss ^ur lesqi^elles brill^l^ut du étoiles d'or.
— Lais$p?-m}p$; me$ amis, dit la icomtestuç à Gratien et au fpssoyeuTi et revenez lorsgue onze beures sonneront.
Zoé prit la clef 4e$ piaips ^ii fèr^ Flpury» qui sortit avec Grati^n,
Zoé ferma la porte derrière eux, et nous nous trouvâmes tous les trois réparés dq reste du inonde, dans un tombeau,
)e cbercbai qù prendre l'air que pous allions respirer; mais, en levant }a tôte, j'aperçus, cachée par un massif de fleurs, une grille, i^ travers les |)arreauz de laquelle on distinguait les étoiles du ci^l.
^— Obi vous me direz un jour, n'est-ce pas, Edmée? lui demandai-je, quelles sont les douleurs qui vous ont conduite à faire votre oratoire d'une tombe. Pauvre cœur chéri I combien d'angoisses il t'a fallu souffrir pour en arriver là I
— Oui, j'ai souffert, p'est vrai, beaucoup et longtemps, car la douleur se mesure surtout à son éternité ; mais, je vous l'ai dit, Max, Dieu vous a ponduit à moi, e| vp^s ^ye^s fait dan^ mpn puage
92 MADAME DE GHAMBLÂT.
un coin d'azur. Par cette trouée, j'ai entrevu le ciel ; d'ailleurs, vous allez voir, mon ami, que mon oratoire n'est pas si triste qu'il vous est apparu au premier abord. Tirez les rideaux et allumez l'autel, Zoé; c'est aujourd'hui fête.
Zoé alluma une foule de petits cierges posés sur des gradins surmontant l'autel, et une vive lumière succéda bientôt à la demi-obscurité que j'avais trouvée en entrant dans le caveau.
Alors Zoé releva et attacha, par des embrasses d'argent à chaque angle, des rideaux de velours violet à franges d'argent ; ces rideaux, en se relevant, laissèrent voir un fond de satin légèrement teint d'azur, comme un pâle ciel d'automne, et brodé d'étoiles d'argent, fruit d'un long travail. Ces rideaux de velours, en retombant, c^est-à-dire en reprenant leur position primitive, pouvaient recouvrir tout le fond de la tapisserie, et donner au caveau, assez gai quand une grande lumière ruisselait sur les plis de l'éloiTe argentée, l'aspect funèbre d'un caveau mortuaire, surtout lorsque, les cierges éteints, il n'était plus éclairé que par la lueur sépulcrale de la lampe.
— Voyez, dit Edmée, nous avons travaillé près de deux ans, Zoé et moi, à cette triste besogne. Tant que je possédai Juvigny, mon idée avait été de placer ma petite Vierge sur l'autel, afin qu'elle veillât sur la mort comme elle avait veillé sur la vie. Quand j'appris que Juvigny était vendu, meublé tel qu'il était, ma plus poignante douleur fut
'UâOAHE de CHÂMBLAT4 -> 9â
de ne pas avoir eu l'idée d'enlever ma Vierge et de la transporter d'avance ici ; mais je ne voulais la placer sur l'autel que lorsque le caveau serait complètement terminé. Nous avions encore pour, une quinzaine de jours de travail, Zoé et moi. Les bras me tombèrent, nous interrompîmes notre travail ; puis, le soir de la noce de Zoé, vous me dites que Tacquéreur, c'était vous. Alors, l'espoir me revint. Je me dis que, bien certainement, vous m'accorderiez ma demande, et nous nous remimes à notre broderie avec plus d'ardeur que jamais. Avanthier, nous avons terminé la nappe de l'autel; avant-hier, Gratien a achevé de clouer la tapisserie et de suspendre les rideaux; hier, nous avons garni l'autel de ses cierges, et, ce matin, Gratien est allé vous porter ma lettre. Vous avez fait mieux que de permettre qu'il reprit ma chère madone, TOUS me Tavez apportée ; je vous devais l'inauguration de mon reposoir. — Zoé, donne-moi la Vierge et étends la nappe sur l'autel.
La comtesse alors prit la Vierge et la plaça dans le vide ménagé au milieu des cierges, tandis que Zoé étendait la nappe et tirait jusqu'à terre le devant de l'autel.
— Et, demandai-je à Ëdmée, M. de Chamblay connait-il ce caveau et sait-il les préparatifs lugubres que vous faites ?
— Pourquoi le connailrait-il, demanda vivement Edmée, puisque, ni mort ni vivant, il n'y doit entrer?
91 IfiDÂVE DE CHAUBIÀT«
— Aïôrs, itf'écrfai-je pleîiï dfé joîcJ, vous m'ac- Côr(!6z, à moi, une faveur qae vods refaseriez à votre mari et tpi^l pourrait j^éclamer comme tiiï droit?
-— Mon m&ti n'a qu'un seul Aroit sut moi, Mait, le droit dé ihé téHâtë malbeureu96, et ee droft, je réitère, il né l'exeréera jias au delà éé la vie^
— De sorte ^e — |e joigah les maSn^ — de :ât)^te que, chère Edi^e, jsi totès aflmiez qUét^
Se m'arrêtai totif tremblait.
Elte âomKt»
— Contiûùéz, At-èBé.
— Celtaî que vous aîméi^rez, Sép3ttê de volis? dari* te Vie, pouri*aîl éspé^ér dot^mir prè'â' dé vo^us J^dant rélei*nité dans cette fonibe ?
— Max, dW Edméé,* la chaîste Vierge que vôîCî — et elle étendit la main' vers la statué — - te cbàste Vierge qtte tôîcî slait qfué le pui^ Vou^ faire cette promesse et que je n'aurai point à rôtii^r erf apparaissant? dévarit Èieu apt)tiyéé au bras d'un autre que celui que le monde aura appelé mon' mari.
— Eh bien, Edmée, lui dis-je eÀ* él^Ad^ht të Bras à: mon ifour vers la madone, ^ar éélfe Vierge, moi, je vous juré que Thomme que sott' anitotif et son respect rendront digne de dormir prèi^ de vôti»; pendatit l'étertiité; ce sera moi.
Une priëre commuhe succéda' à ce double serment. A mii^uit, je me séparai d'Edmée, ivre d^ûa
bG«tièor*^iii'avait'qu€lque chose du>bbiihc!tirdmtii^ Mipoi!ït»du'jour, J0 quittai Bcrnàly, ei\le' m&mei sdir, j ?a?rrini à Parii. .
X32fô
Le lèndèmato, • à?* dia? bwires ■ du matiff/ » j e fis aip-»' ' procher une vbittire et j^dôniïai aft dochei^dè me; conduire rue dû Bàe,ri«4S. Je c¥aîà'vd#J-avolr> dît que cf'étàït là^ que^ dciti'etaràH lûém ridtaihj M. Loubon.
M. Loabôn ptït iïi« reiri^tte^ vihgfc' mille fraucs cotoptaut et s'engagea" à* m^eu- faire passiep, avanthntt jours, trente milîè autres' enf» traites sur làmaison Behring et 0*% de Londres.
C'était tout' ce qu'il' me fàllàît': atfec cinquante^ mille francs, on'pai'e' à tôutes'l es 'éventualités;
Cette p-etîte affaire rëgîée, j-en'taïHâi la questionf* de M. de'Chamblay, priant Mf Loubbn de me iriéttre^' au coutafrtj' autant que les loià dé' sa profession le permetlraîént, de la sitDàt?on pécuniaire du comrtè.
ir n'avait, lui, personnellement, aucune relation' avec lé conilè ; mais soUteUt il'prêtait sa signaturecônïm'e secUnd ntofarre' à ' son con'Wêre Mi Bouridèaux, chargé" des intérêts de M: de Chambfayi
Or, vbici ce qu'il savait dé- source certaine :
M; do Çhamblay, après avoir mangé' sà fortuné^
96 MADAME DE GHAMBLAT;
personnelle, plus apparente au reste qu'effective^ avait attaqué celle de sa femme, quoique marié avec elle sous le régime dotal. Il avait commencé par des emprunts faits à un certain prêtre^ nommé Tabbé Morin, que Ton disait fort riche, quoique Ton ignorât la source de sa fortune. Ces emprunts, il avait fallu les rembourser, et le comte avait obtenu de sa femme une procuration générale valable pour un an. C'est fondé de cette procuration qu'il avait, en moins d'une année, vendu trois terres dont il avait englouti l'argent dans le gouffre du )eu, seule passion qu'on lui connût. La dernière vente, me dit M. Loubon, était celle de cette terre de Juvigny que j'avais achetée.
Enfin, il y avait quelques jours, M. de Çhamblay était venu pour vendre la terre de Bernay, que, par habitude, on appelait de son nom la terre de Ghamblay, quoiqu'elle vînt de sa femme ; mais, la procuration étant sur le point d'expirer, le notaire avait voulu avoir la procuration sous les yeux. M. de Ghamblay était reparti pour Bernay et en était revenu en toute hâte avec la procuration, qui expirait au 1*' septembre. Chargé des intérêts de madame de Çhamblay en, môme temps que de ceux de son mari, M. Bourdeaux avait regardé comme chose grave de vendre, cent ou cinquante mille ft*ancs au-dessous de sa valeur, une terre appartenant à la femme, quand le mari, porteur d'une procuration expirant dans quelques jours, lui avait paru pressé de vendre cette terre avant que la pro-«
màbâhb de ghakblat. 97
curaiion expirât. Il avait pensé que madame de Chambiay, aux trois quarts déjà dépouillée de sa fortune, pourrait bien ne pas renouveler Tsa procuration. Il allégua donc, vis-à-vis de M. de Chambiay, la difficulté de trouver immédiatement un asquéreur qui eût un demi-million disponible, M. de Chambiay voulant être payé comptant, et il demauda un délai de huit ou dix jours. Ces huit ou dix jours conduisaient justement M. de Chambiay au lendemain ou au surlendemain de l'expiration de la procuration de la comtesse*
En outre, M. Bourdeaux écrivit confidentiellement à celle-ci, lui donnant un état exact des affaires de son mari et de sa fortune à elle, fortune dont il ne restait plus que cette terre de Bemay, d'une valeur de huit à neuf cent mille francs, mais que le comte, vu le besoin d'argent qu'il avait, disait-il, voulait vendre à tout prix.
Madame de Chambiay avait résolument répondu qu'elle ne renouvellerait pas sa procuration, ajoutant qu'elle désirait garder Bemay, dernier débris de sa fortune paternelle.
Tout cela était on ne peut plus récent ; la lettre de madame de Chambiay datait de la veille.
J'en étais là de ma conversation avec l'homme de loi, lorsque la porte s'ouvrit et que l'on annonça M. de Chambiay.
— Faites passer au salon, dit le notaire.
Mais, comme, à travers la porte entr'ouverte, M. de Chambiay m'avait aperçu^ je ne crus pas
'98 «AI>AUE DE •CffA'MlI/AT.
demr faire mystère de ma présence, et, TiTiMMnt; :
•^ Non, non, dis-je, faites entrer dans yféife •étude; c'eètmoîquî vais passer au satûti.
Et/ allant à la porte, j'insistai pour «^e^le^ccMIe entrât.
Cdui-ei entra en effet, le visage souriant, et »!e ' tendit la mam avec sa oourtoisief habituelle, se^fâicîtant de me rencontrer au toomèîit' où îl^i^'àttèrtdait si peu à me voir.
Be'tooncôtéjïje Itii présentai mes'Çô*ûî)lîmerts et lui expliquai ma présence èfaez^M.>L^bV>n pkr le -désir que j'avais de faille un ^voyftgepôftÈr. lequel ttùe assez forte somme* Ttf'élait nécessaire.
Mes paroles prenaient une' certaine aWbetrtîcîlé de • la préseiïee ' 'dés vingt ' mr1!e franés en billels*'<te banque que, dàfmme je l*aifdit,*M.^Làuboto"àvaSt pu me' donner é6m]^ant«
— Heureux honWné I s'étaît^^écrié^'M. 'de^CBartn- Wây en jetant un rëgai*d de convoitise -sûr» mes billets de banque.
Puis,' reveriânt à Hûvîtàtiorf qu'il to'àvait^làîte'^à Ëvreux :
— Ah 4à Viûe diti-îl,' j'èspôi-e qiie' ée dÔgaH rfest point teîlerileût râpprôfehé, que vods ne^puiissièz pas venir ouvrir la chasse chez"moi?
— Ohl luidis-je, mon voyage est ene6i*^à'l^àt de projet.
— Mais, en homme prudent,' vdlis prenez' vos précautions. Quant à la chasse, ajouta-t-irpâSàant^avec ùâe a^taticrn fébrile, d'un sujet à un autre, -qua&t
UADÂHE DE GHAMBLAT, 99,
à lâchasse, elle s'ouvre le !«' du mois, prochain;^ mais, comme mes affaires. peuvent m'occuper jusqu'au 3, que Chamblay est une terre gardée, nous n'ouvrirons la chasse que le 4. Il ep rjésuUe que nous aurons non-seulement notre gibier, mais, en? core celui des autres ; au reste, soyez tranquille: si vous ôte^s véritablement chasseur, vous vovi^ amuserez ; j'ai fait très-bien épurer la terre, et nous avons, à ce qu'il parait, cette année,, des, myriades de cailles. Mais je vous dérange; je vais passer au ^on; terminez, terminez.
— Non, répondis-je, c'est moi qpî y passerai. si
vous voulez bien. J'ai à causer longuemeul;, avec M. Loubon..
— Et moi, je n'en al.que pour quelques minutes, un oui ou un non.
— Vqus voyez bien.
— Alors,, sans façon, j'accepte.
Je m'ayançai vers, la porte du salon.
— Je vous serrerai. la main en m'ea allant, n'est-r ce pas ? I .
— Faites-moi dire vous-même au salon quand je pourrai rentrer.
— Eh bien, c'est cela; merci, merci.
Il m'accompagna,^ comme pour me conduire, jusqu'à la porte, qu'il poussa derrière moi.
Toutes les paroles de M. de Chamblay avaient été dites, tous ses mouvements avaient été faits, les paroles avec cet accent saccadé, les mouvements
ftyçç cette agitatioa îéhfik d^ rbomfxi^ inquiet et
iOO MADÀMB DE CHÀHBLÀT.
pressé. II était évident que le comte venait chez mon notaire pour la même affaire qui Tavait con« duit chez le sien.
Quoiqu'il n'eût qu'un oui ou un non à entendre de la bouche de M. Loubon, le comte resta près d'un quart d'heure avec lui ; au bout de ce quart d'heure, la porte du salon s'ouvrit tout à coup et avec une certaine violence.
M. de Chamblay parut.
Il avait ce sourire nerveux du joueur qui perd, et que j'avais vu voltiger sur ses lèvres pendant la soirée de la préfecture.
— Eh bien, c'est convenu, me dit-il, le 3 au soir, rendez-vous à Chamblay, ou plutôt à Bernay. J'ai pris la mauvaise habitude de donner mon nom à cette terre qui vient des Juvigny. On couche au château ; donc, au château, à l'heure de la journée que vous voudrez, mais au plus tard à huit heures du soir, on soupe à dix ; après le souper, jeu d'enfer... J'oubliais que vous ne jouez pas; vous causerez avec madame. Songez que je n'admets aucune excuse, j'ai votre parole.
— Et je vous la renouvelle bien volontiers, monsieur le comte.
— Alors, au 3 septembre. Retournez-vous à la préfecture avant le commencement du mois ?
— C'est selon le temps que mes affaires me prendront à Paris.
— C'est comme moi ; on ne sait jamais à quoi s'en tenir avec ces diables dé notaires. Je ne con-
MADAME DE CUAMBLAT. 101
nais rien de plus ennuyeux que tous ces gaillardslà. Ainsi, au revoir, n'est-ce pas? Je me fais une fête de vous recevoir chez moi ; qui sait ! c'est peut-être la dernière chasse que nous ferons à Bernay ; ce serait fâcheux, la terre est giboyeuse ! Le 3, à huit heures du soir.
Il me tendit la main, je sentis cette main frissonner dans la mienne, et il sortit.
Je rentrai dans l'étude de M. Loubon.
— Eh bien, lui demandai-je, il venait s'enquérir auprès de vous si vous étiez aussi scrupuleux que votre confrère du numéro 53?
— Justement.
— Il veut vendre sa terre de Bernay ?
rr- Ou plutôt la terre de la comtesse.
~ Oui.
— La vendre ou emprunter dessus. Il veut la vendre six cent mille francs, mais la donnerait pour cinq cent mille, tant il parait pressé d'argent ; ou bien il donnerait hypothèque pour cent vingt-cinq mille, si l'on voulait lui prêter cent mille francs comptant. Que dites-vous d'un homme qui veut emprunter à vingt-cinq du cent devant notaire, plus l'intérêt légal?
— Je dis que c'est un fou, mon cher monsieur.
— Vous devriez acheter cela, vous.
— Quoi?
— La terre de Bernay.
— Vous n'y pensez pas ! Ma fortune est de quinze cent mille francs à peine, et en terres ; je
102 MADAME DE GHAMfiLAT.
ne suis pas assez riche, cher monsieur Xoubon*
— On est toujours riche quand on est rangécomme vous Pôtes. Puis j'ai, dans ce moment-ci^, un parti de deux millions comptant,, ^vec autant d'espérances,, à vous oflGrir,
Je souris.
— • Je n^ai jamais moins pensé à me marier cgi\ cette heure.
f^ Achetez sans vous marier* La terre vaut huit cent mille francs, haut la main»
-— Mon cher monsieur Loubonv où. voulez-vous, que je prenne six cent mille francs comptant?
-^Je vous ai dit que vous l'auriez pour cinq cent mille.
-* Mais je n'ai pas plus cinq cent mille £ranca que six cent mille.
— » Je vous les trouverai*
— Qui diable vous a. donné cette idée-là?
-—M. de Ghamhlay lui-môme; vous lui êtes
apparur comme la Providence en personne. II m'a dit : <( Puisque M. de Yilliers a ma terre de Juvigny, il peut aussi avoir ma terre de Chamblay. S'il n'a pas toute la so^me, son alni Alfred, le préfet de l'Eure, lui prêtera le complément. D'ailleurs, à lui, je ne demanderai que moitié comptant.
— Mon cher monsieur, dis-je en riant à M. Lou- Lon, vous m'avez tout l'air, si j'acceptais, de vouloir passer par-dessus la petite irrégularité de la procuration de madame de Chamblay sur le point rl'expirer.
ILADilME BE GHAlllBiÀT« 103*
— J'avoue que, remplissant les désirs da vendeur &t faisant faire une excellente affaire à Tache*teur, client de l'élude de père en fils, j'avoue que je passerais par-dessus ce petit scrupule. Au bout du compte, tant que la procuration n'est pas expirée», le mandalaire peut s'en prévaloir^
— Oui ; mais, moi qui ai l'honneur de connaître madame de Chamblay» qui savais lui faire une cbose agréable en achetant Juvigny, et qm saurais lui faire une chose désagréable en achetant Cham* blay, je refuse positivement, mon cher monsieur Loubon, et j'ajouterai môme qjae |e vous pria de ne pas insister davantage.
Je me levai.
— Alors, n'en parlons plus, dijk M. Loubon ; mais c'est une bien belle occa^n que vous laissez échapper là.
— Quand aurai-je mes trente mille francs sur Londres ?
— Voyons, nous sommes le 36 août, n'est-ce pas?
— Oui, et le mois a trente et un jours.
— Vous les auce* le l*' septembre. Oi faut-il vous les envoyer?
— A Évreux, chez le préfet.
— Ah I oui, M. Alfred de Senonches. En voilà un qui fait son chemin ; avant trois ans, il sera ministre. Maintenant, donnez-moi un reçu de vingt mille francs ; il suffira que vous m'accusiez réception des trente mille autres.
104 • HADAUE DE CUÂMBLÀT.
— El je les aurai le !«' septembre, n'est-ce pas?
— Vous aî-je jamais manqué de parole?
— 11 ferait beau voir ! dis-je en riant; un notaire, c'est-à-dire la loi faite homme !
— Vous repartez, quand ?
^- Ce soir probablement, demain au plus tard; j'ai quelques objets de voyage à acheter.
— Vous allez faire un voyage?
— Probablement... Cela me rappelle qu'il serait peut-être bon que je vous laissasse une procuration générale.
— Faites-vous donc un long voyage?
— Jp ne sais.
— Où logez-vous ?
— Hôtel de PariSy rue de Richelieu.
— La procuration générale sera chez vous dans deux heures.
Je quittai M. Loubon. Deux heures après, la procuration générale était chez moi, et, le 1" septembre, je recevais, à Reuilly, les trente mille francs de traites sur la maison Behring et C**, de Londres.
C'était la ponctualité môme que ce brave M. Louhon.
Il > a des hommes chez lesquels une qualité remplace toutes les vertus*
HADÀIIE BE GHAHBLAT. i05
On se rappelle que l'ouverture de la chasse avait été fixée par M. de Ghamblay au 4 septembre, et que les invitations avaient été faites par lui pour le 3 au soir.
Le 3, en déjeunant avec Alfred, je lui annonçai mon départ pour Bernay.
Il me répondit par un signe de tête insignifiant; puis, après le déjeuner :
— C'est aujourd'hui dimanche, me dit-il, jour auquel tout préfet redescend au rang de simple mortel. Allons faire un tour dans le parc; nous chanterons les champs et l'amour, en alternant, > comme deux bergers de Virgile :
Ama^t alterna camenae !
J'étais accoutumé aux originalités d'Alfred; je compris qu'il avait à me dire quelque chose dont il n'avait pas Voulu parler devant les domestiques. Je pris sH)n bras et nous descendîmes dans le parc.
Au bas du perron, en mettant le pied sur la dernière marche, nous rencontrâmes le curé du Hameau ; sa messe dite, il venait nous remercier au nom de ses administrés ; nos noms, placés en tôte de la liste de souscription pour les incendiés, lui
i06 HADAHS DE GHAHBI.AT.
avaient porté bonheur : le total des souscriptions avait monté à dix mille francs, et, avec cette somme, non*seulement les pertes causées par le feu pourraient être réparées, mais encore ses administrés se trouveraient plus ricbes^et mieux logés qu'ils ne Tétaient avant l'accident.
Seulement, lui. était plus pâle et plus faible eAcore que je ne l'avais vu lors, de sa dernière visita au ch&teau. L'implact^ble maladie dont il était atteint suivait sa marche et faisait lentement mais^ sûrement son œuvre de destruction de chaque Jour.
A sa vue, le rire sceptique qui voltigeait sans cesse sur. les lèvres d'Alfred s'effaça pour faire place à une expression de suprême bonté.
Je regardais ce prêtre, si différent, de cet antre prêtre qui, je le sentais, était entré dans ma vie pour y jouer un rôle douloureux ou fatal, et je me. demandais comment un même arbre, cet arbre si^ miséricordieux de la religion, pouvait portier. deu2^ fruits si opposés.
Alfred reprocha au cuséi d'être vienu trop tard pour partager notre déjeuner, et insista pour qu'il srccept&t quelque chose. Pressé par Alfred, il demanda une tasse de lait.
Fatigué' de la course, le curé du ETameau s%tait assis sur les marches du perron, essuyant son front^ pille, où perlait la sueur; Alfred monta jusqu'à Tanlichambre et appela lui-même les domestiques, tandis que, le chapeau à la main, je tenais compa<«
^lie au digue prAir«^
Alfred reparut «au ba«t du perron, &am d^Hi «tomestique portant le plaleau' tout chargé.
— Voulez-vous entrer, mon: père, dit Alfred, 4>u;préférez-vo4is> prendre votre lasse de. lait sous •ces tilleuls ? ,
-* Sous. ces! tilleuU, si vous la peiHaaettez, monsieur, dit le- prêtre ; Dieu, «qui na .m'avait pas destiné à eU' joirir longteo^ps, m'a fait, amoureux de la 'Sature; cetamouret celui de notre pirochaia.sont les seules amours qui nous soient permises.
— Le premier a fait«de vots un, philosophe et l'autre uir saint,* mon&ieur le curé, dit Alfred ; ïM^u &it bien oeiqu'ii fait.
£t, me prenant par le bras, il m'entraîna vers Je ffvârc en-me disant'de son ton railleur efr saccadé :
— Viens, Max, viens ; ce prêtre est tout simple- 'saent un «magicien ;qui . en aniivaraità me < firire.es- 4îmer mes- semblables.
— >£h bi«n, demandai-je^ à Alfred, où serait-le mal?
—* IJUi !préfet jqui- estimerait les hommes,. mon cberMax 1 Et letmoyen, une :foÂs tombé dans-une telle erreur, • do suivre les ordres de moa gouvernement? Non, » par ma foi, j'aime mieux dire comme le comte de•Monte*Cristo,^ exéorable livre 'de quelqu'un de ta connaissance, je crois : «Décidément, c'est une vilaine chenille que l'homme !
^- £t, cependant, tu le vois» mon ami^^cQ-prêtre, c'est un homme.
^ Oui) vms une ^ci^ptioa parmi les bompaes,
108 HÀDAUE DE GHÂHBLAT.
une espèce d'hybride, la tulipe ïioire que cherch ^ les Hollandais, le dahlia bleu que cherchent les Bretons. Gomme on dit en poésie, il a fleuri dans un petit yillage de Normandie par une combinaison d'ombre et de lumière arrangée par le hasard; mais ces plantes-là ne laissent pas de graine et ne reprennent pas de bouture. Revenons à ta chasse : c'est demain Touverture chez M. de Chamblay ?
^- Oui ; et tu as quelque chose à me dire à ce propos ?
— Moi? Rien, sinon qu« vous ferez une merveilleuse chasse ; c'est un propriétaire fort jaloux que M. de Chamblay, et qui garde scrupuleusement son gibier.
— Tu vois bien que non, puisqu'il nous le fait tuer.
. — Mon cher, Grassus a prêté treize ou quatorze millions à César — je ne me rappelle pas le chiffre exact -^ lorsque celui-ci est parti pour sa préture d'Espagne; et cependant Crassus était fort avare. Seulement, il y a des avares qui savent bien placer leur argent : ces treize millions de Crassus lui ont valu le triumvirat et le commandement de l'expédition parthique. Il est vrai que Texpédition a mal tourné; mais c^est un détail; Crassus, pour ses treize millions^ n'en avait pas moins obtenu ce qu'il désirait. '
— Où veux-tu en venir?
— A rien ; je fais une excursion dans l'antiquité; c'est bien permis à un barbiste, que diable I
MADAME DE GHAMBLAY. 109
— Oui... Mais lu as fait ton excursion dans Tanti quité à propos de M. de Chamblay.
— C'est vrai; lui aussi, a fait une excursion,' mais à Paris tout simplement ; sais-tu cela?
— Je Tai rencontré chez mon notaire, M. Loulon.
— Oui, il sortait de chez le sien, M. Bourdeaux ; îl n'y a rien d'étonnant à cela, au reste : les deux tabellions demeurent rue du Bac, presque en face l'un de l'autre.
— Tu sais cela?
— M. Loubon est le notaire de mes trois tantes, et j'ai reçu hier ou avant-hier une lettre de lui.
— Où il est question de moi ?
— Justement... Il me dit que tu as envie de la terre de Bernay, mais que tu ne te trouves pas assez riche pour l'acheter. Tu sais que, si tu as besoin de trois ou quatre cent mille francs, je les ai à ton service ; cent mille francs de mes propres, comme on dit en termes de notariat, et cent mille francs par tante, cela ne dépasse pas mes moyens. Tu es déjà propriétaire de Juvigny, tu seras propriétaire de Bernay; de sorte que, le jour où M. de Chamblay aura perdu au jeu son dernier lopin de terre et se brûlera la cervelle, tu pourras épouser la veuve;, son troisième mari lui rendra ce que lui aura enlevé son second.
— Mon ami, dis-je à Alfred sérieusement, et en ]^-osantla main sur son bras passé sous le mien, ne parle jamais légèrement de madame de Charabhiy, je t'en supplie.
T. Il, 7
110 HADAKE DE GHAHBLAT.
— Dieu me garde de parler légèrement d'une pareille femme, mon cher Max! me répondit Alfred en reprenant à son tour son sérieux; elle est, pour la bonté du cœur et la chasteté de Tàme, ce qu'est ce pauvre prêtre qui s'en va mourant : deux lis de pureté. Aussi, tu vois, ni l'un ni l'autre ne laisseront de descendants. S'il y avait beaucoup de prêtres comme le curé du Hameau, il n'y aurait plus d'athées. Si toutes les femmes étaient comme madame de Çhamblay, il n'y aurait plus de célibataires. Or, moi, célibataire, célibataire par tempérament, par conviction, par philosophie, je te dis, mon ami : Puisque tu aimes madame de Çhamblay, et que madame de Çhamblay t'aime, le jour où tu pourras l'épouser, épouse-la, et, ce jour-là...
— Eh bien, ce jour-là?
— Tu auras, je crois, une agréable surprise.
— Que veux-tu dire?
— Rien... C'est toujours ma police; mais, celte fois, je ne réponds pas d'elle et ne veux pas m'avancer. Revenons donc à M. de Çhamblay : je te préviens qu'il est de très-mauvaise humeur.
— A quel propos ?
— Pardieul mais à propos de ce qu'il n'a pu, la procuration de sa femme expirant le d" septembre, je crois, ni vendre sa terre de Bernay, ni emprunter dessus. Cela le rend de mauvaise humeur, ce cher comte ; cependant, si tu te décides à acheter cette terre, je sais qu'il apporte un acte de vente en t)lanc qu'il a promis de reporter à M. Bourdeaux revôtu de
ilÂDAHÊ DE GHAMBLAt. 111
la sigùcifure de sa femme; en échange de quoi, MM. Bourdeaux et Loubon lui ont promis la somme de sîK cent mille, francs, dont trois cent mille seulement comptant; ce qui est une grande facilité pour l'acheteur. Voilà ce que j'avais à te dire. C'est une très-bonne affaire que l'acquisition de Bernay pour six cent mille francs, attendu que Bernay vaut huit cent mille francs à donner comptant, et que j'ai quatre cent mille francs, à t'offrir, en prenant, bien entendu, hypothèque sur la terre de Bernay et sur les autres biens ; car mes trois tantes, assistées de M. Loubon leur notaire, mon notaire et le tien, ne comprendraient pas que je prêtasse, même au Cid Campeador, quatre cent mille francs sans hypo* thèque. Sur ce, je te quitte.
-*- Et pourquoi?
— Pour te laisser à tes réflexions ; la solitude est meilleure conseillère que le meilleur ami ; seulement, avant de te quitter, un conseil.
— Parle.
•^ Je t'ai dit que M. de Chamblay était de mau* vaîse humeur.
— Oui.
— Eh bien, les gens de mauvaise humeur sont distraits; les genç distraits sont de mauvais voisins à la chasse; ne te mets pas trop près de M. de Chamblay : un coup de fusil est bientôt parti, et qui sait où va le plomb?
— Alfred î
— Je ne te dis pas qu'il le ferait exprès, Dieu
112 MADAME DE GHAMBLAT.
m'en garde ! au contraire, il te méDage pour sa terre; mais les gens distraits, vois-tu, c'est une peste en chaase, c'est pis que les myopes : les myopes voient encore à une certaine distance; les distraits ne voient à aucune. Adieu I ne pars pas sans me serrer la main.
— Bonne recommandation I
— Eh I toi aussi, tu es un distrait.
— Comme M. de Chamblay?
— Tout au contraire... Il est, lui, un distrait malheureux, et toi, mortel favorisé, tu es un distrait heureux.
Il fit quelques pas en s'éloignant ; puis, revenant tout à coup :
— J'oubliais, dit-il : fût-ce à propos de l'Évangile et des miracles du Christ, ne parle jamais devant ton hôte d'épileptique ni d'épilepsie.
— Pourquoi cela ?
— Parce que tu connais le proverbe : « Il ne faut point parler de corde devant les pendus. » Au revoir!
Je restai seul, et, je l'avoue, comme me l'avait dît Alfred, j'avais grand besoin de solitude.
Depuis le jour où j'avais rencontré madame de Chamblay, un singulier changement s'était fait dans ma vie ; il me semblait que ma nouvelle existence avait perdu quelque chose de la réalité de l'ancienne Je vivais comme on vit dans certains rêves, marciidUt dans une voie mystérieuse qui devait aboutir à un but inconnu. Le labyrinthe de Crète
MADAME DE GHAMBLAT. 113
n'avait pas plus de détours que ceux qui s'offraient à mes pas. J'avais à la fois au fond du cœur quelque chose de triste qui n'allait pas jusqu'aux larmes, quelque chose de joyeux qui n'allait pas jusqu'au rire. Chacune de mes haleines était un soupir, mais un soupir qui n'avait rien de pénible; on eût dit qu'Edmée m'avait communiqué quelque chose de sa double vue, et que,, à travers un crêpe de deuil, je devinais un lointain lumineux.
En tout cas, je me sentais entraîné par une force plus puissante que ma volonté, ou plutôt contre laquelle ma volonté ne tentait pas môme de lutter.
J'étais plongé au plus profond de ces réflexions, qui me faisaient tout oublier, môme le temps, lorsque j'entendis un bruit de pas froissant les premières feuilles tombées des arbres, non pas encore sous les rigueurs de l'hiver, mais sous les chaleurs d'août.
Je relevai la tôte et je vis le curé du Hameau.
A tous les sentiments qui s'agitaient dans mon cœur, vint se joindre une sensation profonde de religion; ce prôtre, qui, avant l'âge de mourir, marchait, le front calme et le cœur pur, vers la tombe, en faisant le bien, m'apparaissait comme la véritable incarnation de l'Évangile en ce monde; par un mouvement irréfléchi, tout instinctif, par ce besoin que l'homme a de se mettre en rapport avec Dieu, j'allai à lui, et, la tôte découverte et inclinée :
— Mon père, lui dis-je, je suis sur une route qui me peut conduire également ou à la félicité suprême ou au désespoir. Bénissez un homme croyant en
114 HADÂME DE GHAKBLAT.
Dieu, pour que Dieu lui envoie un de ses anges qui veille sur lui et le maintienne dans la voie heureuse.
Le prêtre me regarda avec étonnement.
— Monsieur, me dit-il, la foi est rare de nos jours, et c'est un grand bonheur pour moi d'entendre sortir, avec cet accent tle vérité, des paroles chrétiennes de la bouche d'un homme de votre âge. Nul plus que vous n'a droit à la bénédiction des hommes du Seigneur. Je vous donne donc la mienne du plus profond de mon âme, non-seulement en mon nom, mais encore au nom de tous les malheureux auxquels votre généreuse pitié a porté secours.
Et, levant les yeux au ciel comme pour adjurer Dieu d'accueillir cette bénédiction, il posa doucement sa main sur ma tête, tandis que je disais dans mon cœur :
-^ Mon Dieu ! bénissez-la comme votre serviteur me bénit.
Si le monde m'eût vu, — et vous savez, mon ami, vous pour qui j'écris ce récit, ce que j'entends par le monde, -* si le monde m'eût vu, il eût raillé ce grand enfant de trente-deux ans demandant, sans savoir pourquoi, ni dans quel but, la bénédiction d'un prêtre; mais, vous, mon ami, vous, poète, vous me comprendrez et ne me raillerez pas.
Je me relevai le front aussi joyeux que si Dieu lui-môme y eût mis le cercle d'or qui ceint la tête de ses anges, et cependant des larmes roulaient sur
MADAME DE GHAMBLAT. 115
mes joues aussi pressées que le jour où mon âme était brisée par la douleur.
Est-ce une preuve de la faiblesse de l'homme ou de la puissance de Dieu, que la créature n'ait qu'un même signe pour la douleur et pour la joie?
Le prêtre s'éloigna sans m'interrompre, mais en continuant de me bénir des yeux et du geste.
Et moi, plus près du ciel que je n'avais jamais été, même au moment où je serrais Edmée contre mon cœur, j'allai prendre congé d'Alfred, le sourire sur les lèvres, riant de ses tristes prévisions, et certain que ce prêtre venait de me mettre sous la garde de Dieu.
Une heure après, je roulais avec Georges sur la route de Bernay.
Cette fois, au lieu de descendre au Lion d^or, je m'acheminai vers le château de M. de Ghamblay.
Cependant, quoique ce fût retarder le moment où je reverrais Edmée, j'arrêtai le tilbury devant la maison de Gratien.
De la porte de la rue, j'entendais la chanson du joyeux menuisier; j'entrai et je le trouvai les manches retroussées et poussant vigoureusement le rabot.
116 MADAllE DE GUAMBLÂT.
Il releva la tête au bruit que firent mes pas dans les copeaux, et poussa un cri de joie en m'apercevant.
Puis, après un moment d'hésitation, lâchant son rabot :
— Ah I ma foi, tant pis, dit-il en s'élançaht vers moi, vous me Tavez déjà donnée une fois, vous me la donnerez bien encore.
Et il me tendit les deux mains.
Je les lui pris de grand cœur, ces deux mains laborieuses et loyales, et les serrai cordialement dans les miennes.
— Eh bien, lui demandai-je, comment va-t-on au château et ici?
— Grâce au ciel, monsieur Max, dit Gratien, tout le monde se porte à merveille; il n'y a pas jusqu'à madame la comtesse qui ne refleurisse et ne sourie comme une rose au printemps. Je commence, en vérité du bon Dieu, monsieur Max, à croire que vous êtes la bénédiction du Seigneur déguisée en homme.
— Et M. de Chamblay? demandai-je.
— Oh ! lui ne refleurit ni ne sourit. Je l'ai rencontré hier en allant au château, où madame m'avait appelé pour quelques réparations dans la salle à manger. Il se promenait avec l'abbé Morin, dans la grande allée de tilleuls, vous savez, celle par laquelle on entre. Ils avaient l'air de deux conspirateurs; en passant près d'eux, j'ai entendu ces mots :
» — Elle a nettement refusé.
>> — fion! a répondu le prêtre, une femme veut toujours ce que veut son mari.
» — Aussi je ne me tiens pas pour battu, a dit le comte avec un mauvais sourire, il faudra bien qu'elle signe.
» Puis, comme je marchais dans un sens et eux dans Tautre, je n*ai plus rien entendu, à cause de l'éloignement. D'ailleurs, je n'étais pas venu pour écouter leur conversation, j'étais venu pour faire mon état.
— La comtesse ne t'a rien dit?
— Si fait ; elle m'a conduit dans une chambre et elle m'a dit :
» — Visite bien tout et veille à ce qu'il ne manque rien dans cette chambre ; c'est celle de M. de Villiers.
Je murmurai :
— Chère Edmée!
— Aussi, continua Gratien, rien n'y manquera, à votre chambre, allez I tout le temps que j'ai été là, la comtesse est restée avec Zoé; et « Zoé, vois donc par icil... » et «Zoé, vois donc parlai... As-tu pensé au sucre? as-tu pensé à la fleur d'oranger? » La comtesse était furieuse, Zoé avait pensé à tout.
— Et, sans indiscrétion, mon cher Gratien, où est cette chambre?
— Porte à porte avec celle de la comtesse; il n'y a que le cabinet de toilette qui vous sépare.
Les paroles de Gratien allèrent droità mon cœur, qui battit violemment.
T. II. j
118 MADAME DE GHAMBLAT.
— Et cette chambre, lui demandai-je encore, est-^ ce aussi la comtesse qui Ta choisie?
— Non, me dît-il, c'est le comte ; comme elle est la plus belle du château, il a voulu vous en faire honneur; il a son idée.
— Et laquelle?
— Vous avez déjà Juvigny, n'est-ce pas?
— Oui.
— Eh bien, je crois qu'il veut vous coUoquer Bernay. Vous savez qu'il cherche à vendre Bernay?
<— Oui, je sais cela.
— Mais, s'il vend Bernay, que lui restera-t-il? II a encore une petite terre entre la Délivrande et Çourseulles ; mais c'est son reste. Quand il aura vendu celle-là, il sera comme les oiseaux à l'air du bon Dieu, plus pauvre que Gratîen, qui est riche, grâce à vous, et qui ne vendrait pas sa maison quand on lui en donnerait cent mille francs. Non, pour cent mille francs, je ne la donnerais pas, ma maison.
— Tu as tort, Gratien ; pour cent mille francs, tu aurais un château et une terre.
— Et qu'en ferais-je?... Non, monsieur Max, dans un château, voyez-vous, il y a trop de place ; je veiîx une maison où il n'y ait qu'une chambre ; nous finirions peut-être, Zoé et moi, par faire comme M. de Chamblay et sa femme, par demeurer chacun à un bout de la maison, et encore, je crois qu'ils ne se sont arrêtés là que parce qu'il y avait les murs qui' les empêchaient d^aller plus loin. Mai$ je vous retiens en bavardant comme une pie borgne^ et
MADAHK DE GHAMBLAT. il9
j'oublie que vous êtes pressé de voir madame de Chamblay.
-— Qui t'a dit que je fusse aussi pressé que cela, Gratien?
— Soit; alors, j'oublie qu'elle est pressée de vous voir.
— Qui te fait croire cela? Voyons.
-- Ce qu'elle disait elle-même en rangeant dans votre chambre.
» •— A quelle heure crois-tu qu'il arrive? demandait-elle à Zoé.
)> — Le plus tôt qu'il pourra, soyez tranquille, répondait la folle.
» — Moi, répliquait la comtesse, je crois qu'il n'arrivera que le matin pour la chasse.
» — Et moi, je suis sûre qu'il arrivera le soir pour le souper, et même» voulez-vous que je vous dise comment il viendra?
» — Âh ! disait la comtesse, c'est toi qui as la double vue, à ce qu'il parait, maintenant.
» — Oh ! mon Dieu, oui.
» — Voyons un peu.
» — Il s'arrêtera chez Gratien, il demandera de vos nouvelles; il dira au domestique de faire le grand tour avec la voiture ; il entrera dans l'église ; il traversera le cimetière et, du cimetière, viendra à pied au château.
»•— Tu crois?
» — Madame veut-elle parier ma layette?
» A propos^ vous savez qu'elle est grosse, Zoé?
12(L MADAME DE CnAMBLAT.
— Non, repris-je; mais tu me Tannonces. Jet*en fais mon compliment, tu n'as pas perdu de temps, Gratien.
— Oh ! moi, je ne suis pas comme les grands geigneurs, qui remettent tout au lendemain, et puis, le lendemain, c'est jamais. N'est-ce pas que Zoé avait raison ?
— De point en point ; d'abord en ce que je me suis- arrêté chez toi pour te demander des nouvelles de tout le monde ; ensuite parce que je vais suivre pas à pas l'itinéraire indiqué par Zoé. Ainsi donc, adieu, Gratien,
— Adieu, monsieur Max ; je ne vous retiens pas; bien du plaisir à la chasse !
Je serrai encore une fois la main du brave garçon, et je n'étais pas à la porte, qu'il avait repris sa chanson et son rabot.
J'entrai dans l'église; je baisai les pieds de la Vierge à l'endroit où j'avais vu, un jour, se poser les lèvres d'Edraée; je rais un louis dans le trône des pauvres, je traversai le cimetière, je cueillis une rose dans le buisson qui ombrageait la pierre sépulcrale sous laquelle j'étais descendu un soir, et je m'acheminai vers le château. Dans l'antichambre, je trouvai Zoé ; elle m'attendait; de loin, elle m'avait vu venir. J'ai dit, je crois, que, de la fenêtre de madame de Charablay, on voyait le cimetière, le jardin et la maison de Gratien et partie du village.
— Je le savais bien, me dit-elle, que vous viendriez aujourd'hui.
— Et tu savais aussi qu^e je passerais par chez Gratien, par Téglise et par le cimetière?
— Je l'avais deviné.
— Où est madame? N'a-t-elle pas deviné, elle aussi, que je venais, et ma présence Ta-t-elle fait fuir?
— Oh ! non pas; mais elle ne fait pas ce qu'elle veut, la pauvre servante du Seigneur; elle m'a dit de vous attendre ici.
— Où est-elle donc?
— Au salon, où elle reçoit nos invités, en l'absence de M. de Chamblay.
— Alors, je vais au salon.
— Attendez donc ; comme vous êtes pressé !
— Tu ne comprends pas que je sois pressé de la revoir, Zoé?
— Oh! si fait, je comprends cela; mais, si j'ai quelque chose à vous répéter de sa part...
— Parle.
— Eh bien, elle m'a dit :
» — Tu vasTaltetidre ici ; tu lui diras que, lorsque mes lèvres, en face des étrangers, lui diront : « Bon- » jour, monsieur ! » mon cœur lui dira : a Bonjour, » mon ami ! » que, lorsque, pour obéir aux convenances sociales, mes yeux passeront de lui à un autre, mon cœur s'arrêtera à lui. Tu lui diras enfin de deviner tout ce que je ne lui dis pas.
— Et toi, Zoé, si je ne puis le lui dire à ellemême, tu lui diras qu'elle est adorable et que je l'adore ; tu lui diras que je l'aime non-seulement
12S VADAXE DE CHÀKBLAT.
comme amie, comme sœur, mais encore comme amante; tu lui diras que les anges du ciel se présentent après elle à ma pensée, viennent après elle dans mes prières; tu lui diras que, depuis que je la connais, elle est ma joie, mon espérance, ma religion, mon culte ; dis-lui que, par bonheur, je n'ai rien à oublier pour elle, car, pour elle, j'oublierais tout.
— £h bien, maintenant, me dit Zoé, je crois que vous pouvez entrer; vous m'avez dit de votre part et je vous ai dit de la sienne à peu près tout ce que nous avions à nous dire.
Un domestique entra.
— Annoncez M. Max de Villiers, dit Zoé.
Le domestique ouvrit la porte et annonça.
La porte, en s'ouvrant, me laissa voir Ëdmée et lui permit de me voir ; nos regards se croisèrent ou plutôt se rencontrèrent, tandis que le domestique m'annopçait.
Je ne sais si la langue des hommes pourrait exprimer tout ce que nous nous dîmes dans ce regard; Tœil a reçu de Dieu le rayon céleste ; le regard de madame de Chamblay m'en avait plus dît dans une étincelle d'amour que Zoé dans toutes ses phrases.
Elle se leva, fit un pas au-devant de moi, me sourit de son plus doux sourire, et me tendit la main,
— M. Max de Villiers, messieurs, dit-elle s'adressant aux cinq ou six chasseurs déjà arrivés, un ami de quinze jours que nous aimons comme un ami de quinze ans*
XABAXE DE GHAHBLAT* 123
Des yeux elle me montra un fauteuil.
— Je dois, continua-t-elle, vous présenter comme je»rai fait à ces messieurs, les excuses de M, de Chamblay; une affaire indispensable Ta appelé à Gaen, au moment où il s'y attendait le moins; mais il est parti en poste pour revenir plus vite, ^t, trèscertainement, il sera de retour à temps pour souper avec vous. En attendant, messieurs, que puis-je vous offrir? Vous avez le billard, vous avez la promenade dans le parc, vous avez même la musique, et, malgré mon peu de mérite^ je suis prête à me sacrifier si quelqu'un veut m'accompagner ou que je l'accompagne.
Il n'y eut qu'une voix pour demander que la comtesse chantât.
Je me hâtai de me mettre au piano : j'eusse été jaloux d'une communauté d'harmonie avec tout autre.
J'ai juste, en musique, le même talent que j'ai comme dessinateur, c'est-à-dire celui de lire à livre ouvert facilement, rapidement.
J'ouvris au hasard une partition; c'était celle de la Lucia.
, Je feuilletai jusqu'au troisième acte, et m'arrêtai à l'air de la folie.
Je regardai Ëdmée pour lui demander son adhésion.
— Ce que vous voudrez, dit-elle ; la musique est un des moyens de distraction dans la solitude; j'ai plus chanté dans ma vie pour moi que pour les
124 ttADAME DE GHÂUBLAT.
autres, de sorte que j'ai grand'peur de ne pas chanter à votre goût; mais, comme je sais par cœur à peu près toutes les partitions, depuis Weber jusqu'à Rossini, je chanterai ce que vous voudrez.
Je fis entendre les premiers accords du récitatif:
/{ dolce suono mi colpi di sua voce I
Et Ëdmée se mit à chanter.
Les premières notes qui sortirent de ses lèvres ne me produisirent pas Teffet que j'en attendais; madame de Ghamblay avait une méthode admirable; on la sentait excellente musicienne; mais sa voix, un peu voilée, semblait un instrument rebelle et qui n'atteignait pas toute retendue qu'il aurait dû avoir. Sa manière >4e chanter était celle de la Persiani, et, je l'avoue, je m'attendais plutôt à trouver en elle l'âme de la Malibran que les trilles savantea de madame Damoreau.
Elle chanta la Casta Diva de Bellini et le rondeau de la Cenerentola. Pendant ces trois airs, sa voix s'éclaircit successivement et il devint visible pour moi qu'elle faisait un effort pour ne pas lui laisser prendre toute son étendue, et qu'après l'air triste et solennel, elle avait choisi le rondeau de la Ccnereu" tola pour briser sa propre émotion prête à s'élancer au dehors.
A la fin du rondeau, elle se leva en posant sa main sur mon épaule, comme pour me dire de demeïurer ofi j'étais.
— Messieurs, dit-elle interrompant les bravos dont on avait accompagné les dernières mesures du
MADAME DE GHAMBLAT. 125
morceau de Rossîni, je ne veux pas abuser plus longtemps de votre galanterie; vous mourez d'envie de fumer, j'en suis sûre ; allez fumer, en faisant une pallie de billard, dans le fumoir à côté de la salle; vous y trouverez des cigares qui sèchent. Accompagnez-vous ces messieurs ?ajouta-t-elIe en se tournant de mon côté.
— Hélas! madame, répondis-je, j'ai le malheur » de détester le cigare et d'adorer la musique; je vous demande donc la permission de m'éloigner autant que possible du fumoir et de me rapprocher tant que je pourrai du piano.
— Restez; ces messieurs et vous, vous savez que vous êtes chez un ami ; agissez donc comme avec un ami; les jours de chasse, il n'y a plus à la maison de comtesse de Chamblay, il y a un chasseur de plus, voilà tout.
Ces messieurs sortirent; nous restâmes seuls.
— Ami, dit-elle en me donnant sa main à baiser, j'ai pensé à une double chose, au moment où j'ai commencé de chanter : c'est qu'il faut garder son cœur pour les gens que l'on aime. Or, au lieu de faire ce que j'avais annoncé, j'ai chanté, non pas pour moi, mais pour tout le monde. Maintenant, voulez-vous que je chante pour moi et pour vous?
— Vous avez juré d'avoir toutes les délicatesses, lui dis-je.
— Celle-là, SI c'en estime, m'est venue à l'instant môme, continua Edmée ; j'ai eu un remords; je me suis dit : « Si je donne à ces étrangers tout ce que
126 MADAME DE GHAMBLAT.
je puis renfermer en moi de joie ou de douleur, de rire ou de larmes, que lui restera-t-il, à lui qui doit avoir sa part de mes larmes, de mes rires, de ma douleur, de ma joie ? » Je vous ai donc gardé la meilleure part de moi-môme, et, cette fois, je vais vous la donner tout entière.
— Cédez-moi votre place au piano ; pour ce que je vais chanter, il faut que je m'accompagne moimôme.
— Et qu'allez-vous me chanter?
— Les tristesses de mon âme et les rêveries de mon cœur.
— Et les paroles et la musique?
— Sont d'un poète et d'un musicien inconnus.
D'ailleurs, les paroles ne sont point des vers, lesi mélodies ne sont point des notes. Supposez les plaintes du vent, les soupirs de la harpe éolienne, le murmure des feuilles se détachant de l'arbre et rasant la terre dans une nuit d'octobre, et vous aurez juste l'équivalent de ce que vous allez entendre.
— J'écoute avec religion.
— Voulez-vous un souvenir de votre auteur favori, de Shakspeare?
— Je ne demande pas mieux.
— Eh bien, tenez.
Les doigts d'Edmée coururent sur les touches et en tirèrent des accords d'une enivrante mélancolie ; puis, avec une voix qui n'avait plus rien de celle que j'avais entendue et qui semblait dépouillée de tout souvenir terrestre, elle commença : .
MADAME DE GHAMBLÀT.. 127
f Ophéiia^ ma sœur^ que fais-tu sur la rive?
— Je Tiens^ tous le Toyez^ pour y chercher des fleurs* •—Pourquoi ton front si pâle et ta voix si plaintive? •— Demandez au ruisseau qui recueille mes pleurs.
» — Pourquoi, quand le palais de lumière étincelle. Cueillir, risquant ton pied sur le glissant talus. Le pâle nénufar et la sombre asphodèle?
•^ Hélas! mon père est mort, et lui ne m'aime plus.
» Mon esprit est allé dans le pays des songes. Égaré sur les pas du spectre paternel.
Et je cherche, à minuit, la terre des mensonges. Où la mort est vivante et l'amour éternel. »
Edmée l'avait bien dit, ce n'était plus de la musique, ce n'étaient plus des vers; c'était une plainte, un murmure, un gémissement, quelque chose de vague, d'égaré, de flottant, comme la folie; c'étaient de ces vers que l'oû fait pour soi, de cette musique qu'une femme chante quand elle est bien sûre d'être seule ou quand elle est avec cet autre soi-môme pour lequel elle n'a plus ni secret de l'âme ni mystère du cœur.
Edmée ne m'eût pas encore dit qu'elle m'aimait, que ce chant me Peut dit clairement pour elle.
— chère Edmée 1 murmurai-je, je n'ose pas dire que je voudrais baiser vos lèvres ; ce serait trop de bonheur, mais je voudrais aspirer la voix qui en sort et qui monte au ciel avec cet enivrant parfum qui émane de vous. Encore, encore quelque chose, je vous en supplie, quelque chose de vous, qui soit bien de vous l
— Prenez garde ! me dit Edmée» si j'allais vous
428 ICADAHE DE GHAMBLAT.
chanter quelque chose, non plus de mes jours de trisi(?sse, mais de mes jours de désespoir, je serais capable de vous assombrir pour huit jours, et, ne pouvant pas être soleil pour mes amis, je ne voudrais pas être nuage.
— Soyez ce que vous voudrez, mais chantez.
— Vous voulez donc avoir une idée des profondeurs où peut plonger le découragement?
— Je veux vous suivre, Edmée, partout où vous avez été, comme désormais, je vous le jure, je vous suivrai partout où vous irez.
— Eh bien, alors, écoutez.
Ses mains retombèrent sur les touches, qui rendirent un son douloureux et funèbre comme celui de la cloche des morts, et, presque aussitôt, sa voix prit le dessus sur Taccompaguement,
— Lamentation 1... murmura-t-elle.
Et sa voix se mit à réciter à la manière antique plutôt qu*à chanter :
Oh! certes^ c'est un sort fuDeste, épouYantable^ Qu'avant que du sépulcre il ait touché le seuil, Uq cœur, sous les semblauts d'une mort véritable. Soit, tout vivant encor, cloué dans un cercueil.
Mais il est un destin bien plus cruel au monde, Il est un plus fatal et plus terrible sort, Il est une douleur bien autremeut profonde, G*e8t d'être, encor vivant, le cercueil d'un cœur mort!
Edmée avait dit vrai; le plongeur de Schiller, au fond des abîmes de Charybde, n'avait pas entrevu plus de formes terribles et indécises que mon cœur
MADÀMB DE dHAMBLAT. i29
ne venait d'en deviner dans cet abîme de découragement.
— Oh I par grâce, Edmée, ne me laissez pas sous celte impression; il me semble qu'il nous arriverait quelque malheur!
— Que vous avais-je diV pauvre ami ? Vous avez voulu sonder la douleur; ne saviez-vous pas qu'il y a des endroits où la mer n'a pas de fond? Vous êtes tombé sur un de ces endroits-là ; mais j*ai pitié de vous. Allons, plongeur sans Laleine, vite .à la surface I ou vous étoufferiez pour une minute passée dans cette atmosphère où, moi, j'ai si longtemps vécu. Respirez, mon ami, respirez à pleine poitrine; voici de Tair, de la lumière, du jour!...
Et, cette fois, sans accompagnement autre qu'une espèce de frémissement d'amour, elle chanta :
D'où vient, vers ce papier, que je me tourne encor? Ne le demande pas, je n'ai rien à te dire; Mais, plus heureux que moi, mon unique trésor, Il va te voir, et je soupire.
Pourquoi donc ce papier, hélas ! et non pas moi? Oh 1 c'est que je languis en des chaînes mortelles. Dieu, qui soumit mon corps à cette dure loi, A mon àme devait des ailes.
l\ ne te dira rien de Tun à l'autre bout.
Si ce n'est que faimer est mon bonheur suprême. Que je t'aime! ... attends donc... Que je t'aime ! Est-ce tout? Mais non, ce n'est pas tout : je t'aime !
A ces vers :
Dieu, qui soumit mon corps à cette dure loi, A mon âme devait des ailes.
130 IIADAMË DE dHAMfiLAt.
Edmée avait levé les yeux au ciel avec une ange* ligue expression de foi. Mais à ceux-ci :
Qaeje t'aime!... attends donc... Que je t'&ime', EsfcHse tout? Mais noD^ ce n'est pas tout : je t'aime !
elle renversa la tête en arrière^ belle con^me une Sapho en extase, et comme si elle voulait, ainsi que je le lui avais demandé, me donner sa voix à baiser.
Un mouvement d'irrésistible attraction me courba vers elle ; les dernières notes montèrent à moi mêlées de son haleine ; encore une faible distance et ce n'était pas sa voix, c'étaient ses lèvres ellesmêmes qu'allaient toucher mes lèvres, quand une espèce d'éclair sombre passa devant les vitres. C'était M. de Chamblay qui rentrait dans la cour au grand galop de son cheval.
Je m^éloignai vivement d'Ëdmée ; mais elle me retint.
— Attendez, dit-elle en fixant son regard sur la muraille dans la direction où devait être le comte, attendez, il ne rentre pas ici ; il monte directement à sa chambre.. • Âhl il a réussi; tant mieuxl Vous aurez au moins un hôte à gracieux visage.
— Et à quoi a-t-il réussi? demandai- je.
— U était allé chercher de l'argent chez nos fermiers et a touché une somme assez forte, qu'il compte doubler au jeu et qu'il perdra probablement.
Puis, se levant :
^- Hélas ! qui m'eût dit, murmura-t-elle, que le
VADAVK DE GHAHBLAr. 131
mot argent tiendrait une place si importante dans l'histoire de ma vie?
Elle poussa un soupir accompagné d'un léger haussement d'épaules.
Puis, après ces mots qu'elle avait dits pour ellemême, se tournant vers moi :
— Donnez-moi votre bras, mon cher Max, ajoutat-elle, et passons à la salle de billard.
A peine y étions-nous, que M. de Chamblay y entra à son tour, le sourire sur les lèvres. Il était vêtu d'une veste de velours noir, d'un pantalon collant en peau de daim; des bottes molles couvertes de poussière montaient jusqu'au-dessus de son genou. Il portait à la main une de ces casquettes de velours que les gentilshommes campagnards ont empruntées aux jockeys.
Il nous salua d'abord collectivement du geste et des yeux; mais, avant d'adresser la parole à aucun de nous, il alla droit à la comtesse, lui prit la main, et, en la lui baisant :
— Madame, lui dit-il, votre bonne mine me dispense de vous demander des nouvelles de votre 3anté. Je vais doncm'informerde cellede nos amis;
132 MADAME DE GHAMBLAT.
quoique remise à vos soins, il est probable que je la trouverai en excellent état.
Puis, se tournant vers nous» saluant les uns, serrant la main des autres selon le degré d'intimité, il dit à chacun un de ces mots aimables dont le secret est à quelques hommes de race et de courtoisie seulement.
J'eus une part remarquable dans les compliments de M. de Ghamblay.
— Messieurs, dit-il, voici M. Max de Villiers, que je vous dénonce comme ne jouant jamais ; mais, quoiqu'il ne joue pas, il ne peut empêcher que l'on ne parie pour lui. Or, je parie vingt-cinq louis, et je vous préviens que je parie à coup sûr, vu que j'ai entendu parler de son adresse; donc, je parie vingt-cinq louis qu'il sera demain le roi de la chasse. Au reste, môme pour ceux qui ne sont pas de sa force, il y aura du plaisir à voir. Mes gardes me parlent de vingt-cinq ou trente xjompagnies de perdreaux, rien que sur Ghamblay. Quant aux lièvres, ils n'ont pas pris la peine de les compter. Le soir, nous reviendrons par un petit bois pu nous trouverons une centaine de faisans et cinq ou six chevreuils. Cela, un dîner qu'assaisonnera un bon appétit et un jeu d'enfer après le dîner, c'est tout ce que je puis vous offrir.
On remercia en chœur M. de Ghamblay, les uns du plaisir qu'ils se promettaient à la chasse, les autres de celui qu'ils se promettaient au dîner, les autres, enfin, de celui qu'ils se promettaient au jeu.
ITADAHE DK GHAMBLAT. 133
Puis M. de Chamblay demanda la permission d'aller faire sa toilette. Les joueurs se remirent à leur poule; madame de Chamhlay et moi, nous descendîmes au jardin.
J'aurais peine à raconter ce que nous nous dîmes;, notre conversation fut telle qu'on^ peut l'imaginer dans l'état de nos coeurs ; pour ceux qui nous regardaient des fenêtres, — car nous ne nous éloignâmes point hors de la portée de la vue, — nous étions deux étrangers causant de choses indifférentes; pour nous, nous étions deux cœurs appuyés l'un à l'autre, deux voix chantant, à l'unisson, une douce symphonie d'amour, deux flammes brûlant sur deux autels séparés, mais ^tend^nt sans cesse à se réunir.
La cloche du dîner nous appela au château.
Quoique chaque incident de cette journée soit présent à mon esprit jpsque dans ses moindres détails, je vous ferai grâce, cher ami, et du dîner et de la soirée, où, comme une escarmouche d'avantposte précède une grande bataille, les joueurs commencèrent d'en venir aux mains en attendant l'affaire décisive.
Nous nous retirâmes dans un coin, madame de Chamblay et moi, et, comme personne, pas même son mari, ne faisait attention à nous, il nous fut facile de reprendre notre conversation où la cloche du dîner l'avait interrompue.
Nous causâmes ainsi jusqu'à onze heures, à peu près. Le jeu, quoiqu'on ne l'eût considéré que
131 IfADlUE t^Ë GHlttBLAt.
comme le prélude de la véritable partie, était fort animé; M. de Ghamblay tenait la banque et gagnait beaucoup. •
 onze heures, madame de Ghamblay me serra la main et se retira. Je ne demeurai pas longtemps après elle ; un domestique m'attendait sous le vestibule pour me montrer ma chambre. Je devais passer, comme me Pavait dit Gratien, devant celle de madame de Ghamblay pour arrivera la mienne; la porte du corridor était fermée. Mais, en passant devant cette porte, toute fermée qu'elle était, je sentis cet enivrant parfum dont elle embaumait sa trace. Si j'eusse été seul, je me serais mis à genoux devant cette porte et j'en eusse baisé le seuil.
Je me contentai de lui envoyer silencieusement, en passant, tous les souhaits et tous les respects de mon cœur, en murmurant cet hémistiche de Virgile:
tncessu patuit dea
Je ne me sentais aucun besoin de dormir; une bibliothèque garnie de quelques livres de choix était dans ma chambre; j'essayai de lire; mes yeux seuls déchiffraient les caractères, ma pensée était ailleurs.
Les rayons de la lune filtraient à travers ma persienne; j'ouvris ma fenêtre, qui était à balcon.
Au moment où je l'ouvrais, il me sembla que l'on refermait la fenêtre voisine, qui était à balcon aussi.
Sans doute, Edmée, atteinte de la même insomnie
MADAME DE GHAMBLAT. 135
que moi, avait cherché comme moi la môme 4istraction. Le hasard lui avait fait fermer sa fenêtre au moment où j'ouvrais la mienne^ ou bien, craignant d'être vue ou de m'enhardir par notre voisinage, elle était rentrée dans sa chambre au moment oti je sortais de la mienne.
Je restai une heure sur le balcon à suivre des yeux la marche des mondes, tout baigné de la triste et pâle lumière de la lune, qui éclairait le silencieuse sommeil de la terre.
Il me semblait, au milieu de ce silence, entendre cette voix de céleste harmonie qu'élèvent, pendant le périple qu'elles accomplissent, les étoiles errant
dans le ciel, chant sublime et éternel que l'homme ne peut entendre à cause de la distance, mais qui, pénétrant en lui par un sens secret et inconnu, lui inspire cette invincible piété que chacun sent au fond de son cœur, et qui, le plongeant dans les vagues souvenirs d'une vie passée et dans les suaves espérances d'une vie à venir, le prédispose aux larmes. Je voyais comme dans un rêve, à travers la transparence d'une belle nuit d'été, le petit. cimetière, qui semblait avoir inspiré à Gray sa plus belle ode; les deux ou trois tombes ambitieuses qui blanchissaient dans la nuit, l'église romane qui s'élevait lourdement à son centre et dont une des fenêtres, réfléchissant les rayons de la Iune> semblait un œil regardant le ciel ; tout, jusqu'au toit de la maison de Gratien, dont la base posait au versant de la colline, tandis que le jardin montait jusqu'au
436 MADAME DE GHAMBLAT.
faîte. De temps en temps, un chant brillant, clair, saccadé, rapide, arrivait à mon oreille, et, comme il était né tout à coup, cessait tout à coup. C'était le rossignol d'Edmée, qui, avant de se taire et de s'exiler, jetait au vent ses dernières notes. Tout cela, dans la disposition d'esprit où j'étais, emplissait mon cœur de cette suprême mélancolie si douce, que, comme toutes les sensations suprêmes, môme celles de la joie, elle touche à la douleur.
Au moment où je rentrais dans ma chambre, je vis vaguement une espèce d'ombre se détacher d'un massif et s'éloigner dans la direction d'un petit groupe de maisons placées à quelques pas de la grille, et qui servaient de communs au château.
Je refermai ma fenêtre sans refermer ma persienne;jene voulais pas interdire l'entrée de ma chambre à ce rayon de lune qui venait la visiter. D'ailleurs, je devais me lever avec le jour, et, comme je ne savais point à quelle heure je m'endormirais, je comptais sur le soleil pour me réveiller.
En regagnant mon lit, je vis un papier qui avait été glissé dans ma chambre, sous la porte de communication s'ouvrant dans le cabinet de toilette de madame de Chamblay.
Je me baissai vivement, je me rapprochai de la lumière, je reconnus l'écriture d'Edmée, j'ouvris le billet et je lus :
« Ami, j*eusse été bien heureuse de partager avec
MADAME DE CHAMBRAT. 137
VOUS la douce contemplation dont m'a tirée, tout à l'heure, le bruit de votre fenêtre ; mais nous étions espionnés et j'ai dû renoncer à ce bonheur. Celte femme que vous avez vue, le jour où nous avons passé une heure dans le jardin de Zoé, est à quelques pas de nous, cachée dans un massif et toute prête à livrer, si elle peut le surprendre, notre secret au mauvais esprit qui veille autour de nous.
») Endormez-vous en pensant à moi; réveillezvous en pensant à moi.
» Je vous aime, Mazl
» EOMEE. »
Je baisai ce billet en bénissant presque la perverse créature qui me l'avait fait écrire; puis je me rapprochai de la porte du cabinet de toilette pour écouter si je n'entendrais pas quelque bruit. Tout était silencieux.
Je me couchai en relisant le billet d'Edmée, et je m'endormis en le pressant sur mon cœur.
Je fus réveillé au point du jour, non-seulement par les premiers rayons du soleil, mais encore par le piqueur de M. de Chamblay, qui allait frappant de porte en porte. Georges m'avait préparé, sur une chaise, mon costume complet de chasseur. Je relus le billet d'Edmée, je le baisai encore une fois et je m'habillai.
Le domestique m'avait averti qu'une légère collation était préparée dans la salle à manger. A onze
heures, la chasse nous conduirait dans un petit bois T. n. 8.
138 HADAHE DE CHAMBLAT.
OÙ nous trouverions notre déjeuner nous attendant au milieu des ruines d'une petite chapelle gothique.
Je sortais de ma chambre, me demandant s'il n'y avait pas un moyen de voir Edmée avant le départ, lorsqu'au moment où je passais devant sa porte, cette porte s'entr'ouvrit et j'en vis sortir une main qui, évidemment, attendait mes lèvres.
Mes lèvres ne se firent pas attendre, et, à travers l'étroite ouverture de la porte, j'aperçus Edmée en long peignoir de nuit; elle avait quitté sa toilette commencée pour venir à moi, et ses longs cheveux cendrés, dans leur abondance luxuriante, dont sa coiffure habituelle ne pouvait donner une idée, tombaient presque jusqu'à terre.
— Edmée ! murmurai-je, que je vous remercie et que je vous aime !
Le bruit d'une porte qui s'ouvrait força Edmée de retirer sa main ; mais, avant que sa porte à elle fût refermée, elle eut le temps de tirer de sa poitrine un objet qu'elle me jeta.
C'était un mouchoir, un mouchoir tout imprégné de cette odeur qui déjà deux ou trois fois m'avait enivré.
Ce petit billet y était attaché avec une épingle :
a Vous aimez, avez-vous dit, non-seulement la plante, mais encore son parfum; prenez ce mouchoir fît essuyez-vous-en le front pendant celte journée de fatigue.
» Je vous forcerai de penser à moi. » E. n
XABIME DE GHÀMBLAT. 139
Je pressai contre mes lèvres ce mouclioir embaumé; j'y enfermai le billet de la veille et celui du matin, et je renfonçai dans ma poitrine.
Si Ëdmée ne voulait pas me rendre un jour le plus beureux des bommes, à coup sûr^ elle devail m'en rendre le plus malbeureux.
M. de Chamblay nous attendait dans la salle à manger.
Gn avala lestement deux œufs et une tasse de tbé ou de café, au cboix des convives : on passa la carnassière, on jeta le fusil sur Tépàule et Ton sortit au milieu des abois des cbiens.
La cbambre d'Edmée donnait sur le jardin par lequel nous quittions lecbàteau; je me retournai, espérant l'apercevoir ; je ne me trompais pas : par son rideau entr'ouvert, je vis son visage souriant.
Puis un signe de tête imperceptible me dit que c'était pour moi seul qu'elle était là.
Personne que moi ne la vit et, probablement, personne que moi ne pensait à elle.
M. de Cbamblay avait eu un bonheur insolent pendant toute la soirée, et deux ou trois de nos cbasseurs, qui étaient des environs, avaient été obligés d'envoyer leurs domestiques chez eux pour pou-*
140 MADAME DE CHAMBLAT.
voir faire face aux éventualités de la seconde soirée.
Le comte avait dit vrai, la chasse commençait à la grille du parc; il me donna un de ses gardes avec son chien ; le chien chassait pour moi, le garde ne tirant pas.
11 avait dit vrai encore en nous promettant une terre giboyeuse. Soit chance de chasseur, soit que le garde eût reçu ses instructions, je ne faisais pas cent pas sans tirer un coup de fusil. Lorsque nous arrivâmes au rendez-vous du déjeuner, j'avais trente pièces.
Le déjeuner était servi avec une admirable élégance; c'était un grand art qu'avait M. de Chamblay, dans la situation gênée où il était, de maintenir de pareilles apparences de luxe. Les meilleurs vins de Bordeaux et de Bourgogne furent prodigués dans cette halte d'une heure, et pour cette collation en plein air, à laquelle le voisinage du château et même l'intérieur confortable d'une salle n'eût rien pu ajouter.
On se remit en chasse vers deux heures, c'est-àdire quand la grande chaleur du jour était déjà passée. M. de Chamblay avait tracé l'ilinéraire avec toute la science d'un chasseur, de sorte que nous trouvâmes constamment le coup de fusil à faire.
Je l'avais regardé avec attention pendant tout le déjeuner, et, pour la première fois, je m'étais aperçu d'un mouvement nerveux dans la partie gauche de son visage; cela m'avait, malgré moi, rappelé la recommandation d'Alfred, de ne point parler devant lui d'épilepsie ni d'épileptique.
MADAME DE GHAMBLAT. 141
Vers cinq heures, nous nous rapprochâmes du château et nous trouvâmes au petit bols les faisans et les chevreuils promis.
En arrivant au château, chacun accusa son gibier; j'avais tué soixante pièces, et j'étais le roi de la chasse, comme l'avait prédit notre hôte.
M. de Chamblay en avait tué cinquante-sept, et, par courtoisie, n'avait pas voulu atteindre mon chiffre ni le dépasser; car, vers la un de la chasse, — plus rapproché de lui que je ne l'avais été de toute la journée, — je remarquai qu'il eut de très-beaux coups à faire et n'épaula même pas.
Le son du cor annonça notre entrée. Madame de Chamblay vint au-devant de nous sur le perron; elle avait la môme toilette et la môme coifTure que le jour de la noce de Zoé.
Mon premier coup d'œil lui dit que je reconnaissais tout cela et que je la remerciais de se si bien souvenir.
— Messieurs, nous dît M. de Chamblay, il est cinq heures et demie; dans une heure, la cloche vous annoncera que le dîner est servi; allez et pas de cérémonie, je vous en supplie; nous sommes à la campagne et c'est un dîner de chasseurs.
Chacun de nous, en rentrant dans sa chambre/ trouva un bain préparé : c'était de l'hospitalité antique.
Le dîner n'avait pas la savante ordonnance de celui de mon ami Alfred de Senonches; mais il ^vait la profusion et l'élégance d'un grand dîner
142 KADAHE PE GHAHBLAT.
parisien. M. de Ghamblay s'échauffa beaucoup en en faisant les honneurs, et but beaucoup en faisant boire les autres. Je remarquai que les mouvements nerveux de son visage devenaient plus fréquents et plus visibles, et je crus m'apercevoir que madame de Ghamblay faisait la même remarque avec inquiétude.
Au dessert, avec des vins et des liqueurs de toute espèce, on apporta des cigares. Madame de Ghamblay se leva.
J'étais fort embarrassé; Todeur du cigare, vous le savez, m'est insupportable; puis je mourais d'envie de suivre Edmée. J'avais tant de choses à lui dire qui m'étaient venues à l'esprit depuis le matin, non pas en m'essuyant le front avec son mouchoir, mais en le pressant sur mes lèvres,
M. de Ghamblay me mit fort à moii aise.
— Monsieur de Villiers, me dit-il, je sais que ce serait abuser de votre courtoisie, vous qui ne fumez pas, que de vous faire assister à un dessert de fumeurs; soyez donc assez bon pour tenir compagnie à la comtesse, laquelle partage votre antipathie pour le cigare.
Puis^ arrêtant la comtesse, qui, pour aller au sar Ion, passait, à la portée de sa main :
— Vous savez ce que je vous ai demandé, lui dilîl à demi-voix, le visage souriant, mais d'un tonim- ^pératif qui démentait l'expression de son visage; rappelez-vous donc ma prière.
Si bas qu'il ^ût prononcé ces paroles, comme je
MADAME DE GHAMBLÂt. 143
suivais de près madame de Chamblay, je les avais entendues.
Je saluai le comte en signe de remercîment et j'entrai au salon avec Edmée,
La porte donnant sur le jardin en était ouverte; il faisait une magnifique soirée.
La comtesse alla s'appuyer sur la balustrade du perron ; je l'y suivis.
— chère Edmée, lui dis-je, combien j'avais hâte de me retrouver avec vous, et que de choses j'ai à vous direl
Elle me regarda en souriant.
— J'ai bien peur, dit-elle, qu'en les récapitulant, toutes ces choses ne se bornent à trois mots.
— C'est vrai; mais, dans ces trois mots, Edmée, sont enfermés tout le bonheur et toutes les espérances de ma vie : Je vous aime ! c'est vous dire : avant de vous voir, je n'avais pas vécu; c'est vous dire : tous les instants que je passe loin de vous, je ne vis pas; c'est vous dire enfin : de ce monde ouvert à tant d'ambitions, je n'ambitionne, moi, qu'une chose, votre amour.
— Eh bien^ Max, cet amour, vous l'avez, dit-elle en me tendant la main ; je n'ai pas môme essayé de vous le cacher. Le sentiment que vous m'avez fait éprouver, mon ami, a été tellement nouveau pour moi, que je vous l'ai avoué plus encore peut-être dans mon étonnement que dans mon abandon. Vous ne vivez pas quand vous êtes loin de moi, ditesvous? Mais, moi aussi, je ne vis loin de vous que
144 MADAME DE GHAMBLAT.
par votre pensée ; moi aussi, je n*ai qu'un désir en votre absence, c'est de vous revoir. Hier, je savais bien que vous ne vous coucheriez pas sans venir un instant à votre balcon, et je vous attendais au mien, lorsqu'un mouvement du feuillage a trahi la présence de cette créature que Ton m'a donnée pour espion. Au bruit de votre fenêtre qui s'ouvrait, j'ai refermé la mienne ; mais l'idée m'est venue que, si vous entendiez le bruit que j'avais fait en la fermant et que vous ne sachiez pas la cause de ma retraite, vous pourriez l'attribuer, non pas à mon indifférence, mais à une puérile soumission aux convenances sociales. Alors, mon cher Max, j'ai pensé à votre nuit agitée, à tous ces serrements de cœur du doute que je n'ai jamais ressentis, mais que je devine : je me suis dit que, quand la femme aime un homme supérieur comme vous, Max, il ne lui suffit pas d'aimer, il faut qu'elle donne , par tous les moyens qui sont en son pouvoir, la preuve qu'elle aime; il faut que le sentiment que l'élu de son cœur lui a voué ne s'irrite point par de vaines coquetteries, mais s'augmente par toutes les prévenances que l'esprit peut mettre au service du cœur; alors je vous ai écrit, et il y avait moitié égoïsme, moitié amour, dans le sentiment qui m'a fait vous écrire. Je me suis dit — vaniteuse que j'étais peutêtre : — « Il va être heureux en lisant mon billet, il va s'endormir en le serrant sur ses lèvres ou sur son cœur; » et moi, dans cette conviction, j'ai été heureuse de votre bonheur. M'étais-je trompée, Max?
MADAME DE GHAMBLÂT. 145
— Oh ! non, non I m'écriai-je en serrant sa main contre ma poitrine, non, je vous le jure, Edmée !
— Laissez-moi finir.
— Oh I je n'ai garde de vous interrompre.
— Je me suis dit ce matin : n Us vont partir au point du jour; s'il ne me voit pas avant son dépa!rt> il aura une journée mauvaise, et, moi, j'aurai une journée triste; faisons-nous à tous deux une bonne journée; » et je me suis levée avant Taube, et j'ai attendu votre passage. Ce n'est pas de la dignité d'une femme, comme on dit dans le monde, je le sais bien; mais pourquoi, quand elle aime, une femme serait-elle digne, c'est-à-dire fausse avec l'homme qu'elle aime? Non, je ne suis pas ainsi, je vous jure ; je vous ai attendu, je vous ai donné non* seulement ma main que vous étiez forcé de me rendre^ mais encore quelque chose que vous pouviez emporter avec vous.
— Oh ! oui^ oui, ce mouchoir bien-aimé !... m'écriai-je en le pressant sur mes lèvres, ce mouchoir marqué, non pas de votre nom de femme, mais de votre nom de jeune ûUe, E. J.
— Âh ! vous vous en êtes aperçu? dit-elle en tressaillant de plaisir. A la bonne heure ! il m'a toujours semblé, ami, que la véritable tendresse, que l'amour élevé au-dessus de la passion vulgaire à laquelle on donne ce nom, non-seulement vivait, mais encore s'augmentait de toutes les petites déli^ catesses. Rieu ne vous échappe, tant n^ieux ! Vous m'aimez sincèrement.
116 SADAHE DE GHAUBLAT.
— Oh! ouï, ouï, je vous aime, Edmée.
— Maintenant, écoutez-moi, continua-t-elle. Jemô suis débarrassée de Nathalie en renvoyant à Gaen; nous pourrons donc, ce soir, causer deux bonnes heures, vous à votre fenêtre, moi à la mienne. Je ne vous reçois pas dans ma chambre pour deux raisons : d'abord, parce qu'on pourrait savoir que vous y êtes venu, et que votre présence dans ma chambre à coucher, tandis que mon mari et ses convives sont au salon, ne serait pas convenable; puis je vais vous dire ce qu'aucune femme ne vous dirait, mais ce que je vous dis franchement : je ne me défie pas de vous, je me défie de moi.
— Edmée, chère Edmée, que dites-vous là et quelle joie vous me faites I
— Du moment où je vous ai avoué que je vous aimais^ Max, du moment où je vous ai donné mon cœur, c'est-à-dire la plus précieuse partie de moixnôme, il me semble que je n'ai plus la puissance die vous rien refuser. Mais laissez-moi dans la pleine disposition de mon libre arbitre ; je crois avoir un droit, celui de me donner ; ne faites pas une chose d'entraînement, un acte de surprise, d'une décision de ma volonté; si j'ai tort et si je coùimets une faute, laissez-moi la responsabilité de cette faute devant les hommes et devant Dieu.
— Edmée, Edmée I m'écriai-je, je voudrais tomber à vos pieds pour vous dire non-seulement combien je vous aime, mais encore combien je vous admire. v
XABAKE DE GHAUBLlt. 44*7
— Mdri ami, je n*ai jamais volontairement fait de niai à personne : pourquoi Dieu, par une chaîne de circonstances dans lesquelles ma volonté n'est pour rien, vous eât-il amené èui* mon chemin, si celte renconttf'e devait mè faire commettre une faute ou causeï^ mon malheur? Nori! — elle leva au ciel ses
beaux yeux limpides, profonds et azurés comme lui, ■^nôù ! j*àî toute croyance dans le pouvoir infini de Dîeù, mais j'ai toute foi dans son immense et éternelle bonté. Dépuis six ans, et pendant les six plus belléii diUtiéts de la femme, je suis lùalheureuse, malheureuse par la méchanceté des hommes; c'est au tour de la justice du Seigneur d'intervenir. Je é^\i bien' ^'à la vue de ces mondes fiànlboyants et splendides qui roulent dans le firmament, nous, les habitâftrt^ d'un des plus petits de ces mondes, nous soiïitùes des atomes bien orgueilleux de croire que Dieu règle notre destinée ; mais, s'il a créé ces mondes^ s'il nous a créés, nous, s'il a créé l'insecte qui rampe à nos pieds, l'éphémère qui vit une seconde, il y aurait injustice de sa part à nous avoir créés éphémères, insectes, hommes et mondes, pour nous abandonner, une fois créés, au hasard, c'està-dire à ce qui est tout justement le contraire de la Providence. Non, mon ami, croyons, d'abord païce qu'il est plus facile de croire que de douter, et ensuite parce que la foi est fe sœur de l'espérance et de la charité. Oh ! je vous le jure du plus profond de mon cœur, je crois 1 j'épi:oàvais un véritable désir de presser Edinée
148 MADAME DE GHA^tfBLAT.
sur tnon cœur, et j'allais céder à ce désir lorsque les convives firent bruyamment invasion dans le salon, où les attendaient le café et le jeu.
En passant devant sa femme, le comte sembla l'interroger impérativement du regard ; mais, au lieu de répondre à cette muette interrogation, la comtesse détourna les yeux.
M. de Chamblay fronça le sourcil et frappa du pied avec impatience ; mais la comtesse ne parut pas remarquer Tirritation de son mari.
11 n'en fut point ainsi de moi, et je me promis d'interroger Ëdmée sur les quelques mots que le comte lui avait adressés en sortant de la salle à manger et sur les signes de colère qu'il venait de donner en entrant au salon.
Je ne sais pourquoi il me semblait que j'étais pour quelque chose dans ces paroles et dans ces signes.
Aussitôt le café et les liqueurs pris, les joueurs se mirent autour du tapis vert.
Comme la veille, le comte prit la banque ; seulement, on avait changé le jeu ; on jouait le trenteet-quarante au lieu déjouer le lansquenet.
Madame de Chamblay, qui était sortie un instant après sa muette altercation avec son mari, rentra
hadàke de ghamblat. 149
dans le salon aussitôt qu'iHut assis à la table de jeu.
Il avait pris deux poignées d'or dans ses poches ; il compta et compléta six mille francs.
Puis il commença de tailler.
11 était déjà tellement occupé, qu'il ne fit point, ou ne parut pas faire attention à la rentrée de sa femme.
Celle-ci vint , sans hésitation , s'asseoir à côté de moi.
Il me sembla que M. de Chamblay jetait un coup d'cBil rapide de notre côté.
— Ne craignez-vous pas, lui demandai-je tout bas, que M. de Chamblay ne remarque cette bonté de votre part qui me rend si heureux?
— Non, dit-elle en secouant la tête, je sais ce que je fais et ce que je puis faire; M. de Chamblay n'est point jaloux, à la manière dont vous l'entendez, du moins.
Je la regardai avec étonnement.
— Écoutez, dit-elle, j'avais encore besoin de vous dire quelques mots. Lorsque je suis sortie tout à l'heure, mon intention était d'abord de ne pas rentrer; mais peut-être n'eussiez-vous rien comprise mon absence et m'eussiez-vous accusée de ne pas éprouver tout le bonheur qu'en réalité, je ressens à être auprès de vous. Je ne veux jamais que vous ayez un doute, mon ami, sur la persistance du sentiment que j'éprouve pour vous, et ce sentiment est aussi présent à mon cœur que le sang qui Talimente et sans lequel mon cœur ne saurait pas vivre.
150 UÀDAHE DE GHAUBLAT.
Je suis donc revenue pour vous dire : J'ai une puî^ santé raison de ne pas rester ici; je vais montep à ma chanjbre, où je penserai à vous. Ne quittez pas trop tôt le salon, mais qe vous croyez pas non plus obligé (J'y rester trop tard. Quand yous verrez les joueurs tout entiers à leur jeu, montez i votre tour dans votre chambre; la lune se lève tard, nous au? rons deux heures d'obscurité ; éteignez yo§ bopgies, et Ton croira que, fatigué de votre journée de chasse, vous vous ^tes couph^. Gomme nos balcqns sont un peu éloignés et que, de mon balcpji a^ vôtre, pQS mains ne peuvent s'atteindre, youç trouverez, en traversant le corridor, ma main, ce soir, comme vous l'avez trouvée ce matin.
— Et trouverai-je aussi vos beaux cheveux défaits et pendants, comme ils étajent ce matin ?
— Vous les trouvez beaux?
— Oh I vous savez vous-même qu'ils sont d'une merveilleuse couleur et d'urje poiagni^que richesse.
— Voulez-vous que je Ijbs coupje et que je yofis les (}onne en passant, ea mênie tpmps que je vous dounerai ma main.
— Dieu du ciel I ne comipettez lamaîs jin parejl crime.
Son visage prjt une adorabje (S^pre^çioQ dp fpélancolie.
— De ce moment, Max, dit-elle, pes cheveu^ qije vous avez trouvés beaux sont à vp^s; )e jour où vous les demanderez, je vous les donnera}.
.— Oh ! jamais, jamais, je vous le répète.
MADAME DE GHAMBLÂY. iH
— Eh bien, alors, faites-moi une promesse, Max.
— Laquelle? --
— Si je meurs avant vous...
Jellnterrompis,
— Que dites- vous là ! m'écriaî-je.
Elle posa sa main sur la mienne, et, d'un toa doucement impérieux :
— Si je meurs avant vous, dit-elle, jurez-moi une chose.
— Mon Dieu! vous me faites frissonner, Edmée; de me parler ainsi.
— Jurez-moi une chose^ c'est q^e, d'une façoa ou de l'autre, ces cheveux seront à vous; si j'ai le temps de les couper, si je suis naaîtresse de moir même au moment de ma mort, je les remettrai à Zoé,, çt Zoé vous les remettra.
— Edmée, Edmée, vous ne sentez donc pas quo vous me broyez le cœur?
— Si j^'meurs subitement, — et c*est là qu'il me faut un serment de vous qui me rassure, — si je meurs subitement et qu'on m'ensevelisse sans que j'aie le temps de vous les envoyer, vous descendrez dans ce tombeau, où vous avez, comme je vous l'ai dit, le droit de dormir près de moi; vous rouvrirez ma bière et vous les couperez vous-même.
— Quelle lugubre pensée, Edmée I
— Pourquoi lugubre? Ai-je l'air triste ? Voyez, mon ami : j'ai le sourire sur les lèvres. Regardez la pendule, il est dix heures du soir. Eh bien, aujourd'hui 4 septembre, à dix heures du soir, promet-
lo2 MADAME D£ GHAMBLAT.
tez-moi que ces cheveux que vous avez trouvés beaux, vous viendrez les couper sur le front de la morte, si la mourante n'a pas eu le temps de vous les envoyer.
— Je vous le jure, Edmée, lui dis-je; et, à mon tour, ces cheveux dormiront sur mon cœur pendant Téternité.
— Merci de la promesse. Le serment...
— Eh bien, le serment?
— Le serment doit être fait dans un lieu plus solennel; demain matin, à sept heures, vous le renouvellerez dans notre petite église, devant la Vierge au pied de laquelle j'étais agenouillée quand vous êtes entré, et que j'ai deviné que vous étiez là.
— Avec joie, Edmée.
— C'est bien; dans une heure, ou plutôt quand vous voudrez.
Au moment où madame de Chamblay se levait, il me sembla que son mari lui jetait un second regard plus interrogatif et plus impérieux encore que le premier; mais la comtesse sortit avec son indifférence ou plutôt son impassibilité ordinaire.
Edmée sortie, je reportai mes yeux sur la table; la chance avait tourné, le comte perdait. Un des joueurs avait fait sauter la banque et M. de Chamblay pontait à son tour; des poignées d'or sortaient de ses poches et étaient dévorées comme s'il les jetait dans un gouffre. Son visage, à part le mouvement nerveux que i'avaîs remarqué et qui devenait plus fréquent d'heure en heure, était impassible ; à chaque pla-
MADAME DE GHAMBLAT. 153
teau qu'apportaient les domestiques, et les plateaux se renouvelaient avec cette prodigalité particulière aux maîtres de la maison, il avalait ou un verre de vin de Champagne, ou une tasse de punch.
Bientôt ses poches s'épuisèrent, et je le vis, avec un mouvement fébrile, déchirer un jeu de caries neuf, et, avec un crayon, écrire au dos des cartes des chiffres destinés à remplacer de Tor; il devait, approximativement, et d'après Tor que j'avais vu passer devant lui, avoir perdu de quinze à vingt mille francs.
U était si sérieusement occupé de son jeu, qu'il était évident que je pouvais aller où bon me semblerait sans qu'il s'occupât de moi. Je sortis du salon; pas un joueur, en effet, ne détourna la tête. Le château eût brûlé, que, pourvu que le feu n'atteignit point le salon, personne ne s'en fût occupé.
L'antichambre était déserte ; les domestiques étaient aux cuisines, occupés du service sans doute. Je montai l'escalier sans être vu.
En passant par le corridor, je vis s'ouvrir la porte d'Ëdmée; elle attendait ma venue^ et, comme elle me l'avait promis, me tendait la main avec son charmant sourire; ses cheveux étaient dénoués comme le matin ; je l'en remerciai.
— Ne me l'aviez-vous pas demandé? dît-elle.
Je pris dans mes bras, et j'appuyai contre mon cœur en les baisant, ces cheveux qui eussent pu servir de manteau à une reine, et je rentrai dans ma chambre enivré
i54 MADAME DE GHÀMBLAT.
Oh I que peu de femmes savent combien la façon d'accorder une faveur ajoute à la faveur elle-même ! Les âmes délicates et aimantes donnent deux fois, tandis que les âmes ordinaires donnent à moitié ; les unes vous rendent fou de bonheur, les autres simplement amoureux.
J'entrai dans ma chambre, et, selon la recommandation d*Edmée, ^*e n'allumai point nies bougies; j'allai droit à ma fenêtre, que j'ouvris. Ëdmée était déjà à son balcon.
— Sommes-nous seuls ? lui demandai-je.
— Oh ! bien seuls, dit-elle; autant qu'on est seul au milieu de la nature, où tout vil, ou tout palpite,
— Et où tout aime! ajoulai-je. Dieu me garde de ne pas sentir, surtout en ce moment où vous donnez à toutes mes facultés leur plus complète étendue, cette palpitation universelle de la nature que n'arrête pas la nuit, que n'interrompt pas le sommeil; la moitié des êtres créés dort et se repose, l'autre moitié veille et agit ; non, je vous demandais prosaïquement, chère Edmée, si vous ne craigniez point d'être troublée, si vous aviez eu le soin de fermer votre porte.
— J'ai fermé ma porte par une habitude de pensionnaire, mon ami, par une suite de ces terreurs" d'enfant qui se croit toujours poursuivi par un danger inconnu ; la terreur a passé quand l'âge raisonnable est venu : le mouvement machinal est resté. Fermée ou ouverte, Max, ma porte est un rempart que personne ne franchit, et le seuil en est
MADAME DE GHÀMBLÂT. 155
anssi vierge que celui de ma petite chambre de Ju- Vigny.
— Edmée, lui dis-je avec une violente palpitation de cœur, voilà déjà plusieurs fois que vous faites allusion à une chose impossible et qui me rend fou quand j'y pense. Edmée, expliquez-moi, au pom du ciel, ce que vous voulez dire.
— Le moment n'est pas veqq, ami ; probablement, un jour, vous saurez tous les mystères de mon existence; seulement, ne hâtez rien. Il me semble qu'en ce moment Dieu a la main sur nous; laissons Dieu agir. Que fi^iisait M. de Chamblay au moment où vous avez quille le salon?
— Je ne s^is si je dois vous dire cela, pauvre amie; car, si détachée que vous soyez des biens de ce monde, le contre-coup de celte fatale passion du comte vous frappe toujours. M. de Chamblay, lorsque je suis sorti du salon, perdait énormément.
— Le malheureux I
— Et maintenant, Edmée, à mon tour dç vous interroger. Pendant toule la soirée, il m'a paru attendre de vous une chose à laauelle vous ne vouliez pas répondre.
— Vous avez remarqué cela, Max?
— Oui, et, je J'avoue, se§ regards et ses signes d'impatience ne m'ont pas laissé sans inquiétude. Que vous demandait-il ou plutôt qu'exigeait-il de vous?
•— Je puis répondre à une partie de votre queff-
156 MADAME DE CHAMBLAT.
tion, en vous demandant de laisser l'autre dans Tobscurité. -
— Vous êtes mon porte-flambeau, Edmée ; les endroits que vous éclairez sont dans la lumière, tout le reste est ténèbres, je ne vois qu'avec votre permission.
— ■> Eh bien, il veut que je consente à la vente de cette terre de Bernay, mon dernier bien personnel,
— Vous me Pavez dit pendant votre sommeil, et, à mon voyage à Paris, j'ai acquis la certitude que vous aviez bien vu.
-^ Voilà donc l'objet de sa préoccupation. En trois ans, il a dévoré deux millions ! Eh bien, je vous avoue que j'hésite à me dépouiller de ce dernier héritage paternel et à revêtir la robe de men« diante, Bernay vendu, nous n'avons plus rien ; et, porteur de ma procuration, il a déjà emprunté dessus une centaine de mille francs; mais ma procuration est expirée et je refuse d'en signer une autre. Il a rapporté de Paris un acte de vente en blanc, et, hier et avant-hier, nous avons eu de graves contestations à ce sujet. Avec l'homme que j'aime, avec vous, K^ax, je supporterais sans me plaindre la médiocrité, la misère même; mais, avec l'homme qu'on n'aime pas, la misère est une double infortune, et je n'aime pas M. de Chamblay. Demain, s'il a perdu, comme vqus me le dites, nous aurons quelque nouvelle altercation, et ces altercations, je les crains, non pas que j'aie peur d'y ce-
KADAME D£ GHAMBLAT. i57
der; je sais ma force morale, mais, physiquement, elles me brisent.
Ji'allais répondre, quand je vis Edmée l'œil fixe, Toreille tournée du côté de sa chambre et écoutant avec inquiétude.
Au môme moment, on frappa un coup sec, presque violent à la porte du corridor.
— Qui est là? demanda Edmée en tressaillant.
— Moi, madame, répondit la voix du comte.
— Max, me dit-elle, votre parole d'honneur que, quelque chose qui se passe chez moi, quelque menace que vous entendiez, vous ne paraîtrez pas, à moins que je ne vous appelle
— Cependant, Edmée...
— Votre parole d'honneur? Ne me la faites pas attendre, Max.
-— Ma parole d'honneur 1
— C'est bien.
Puis, se retournant vers l'intérieur de la chambre :
— Me voici, monsieur, dit-elle.
— Vous reverrai-je?
— Oui.
Et elle referma la fen^/ffe.
Je me rejetai moi^^nôme dans ma chambre, les cheveux mouillés de sueur et le cœur bondissant.
Qu'allait-il se passer, et quelle sorte de danger courait cette femme qui était plus que ma vie, et k laquelle il m'était défendu de porter secours?
158 MADAME PB CHAMBLAT.
Mon premier mouvement fut de coller mop oreille à la porte de communication des deux chambres. Fdmée m'avait défendu de paraître, mais ne m'avait pas défendu (}*écouter.
Par malheur, pomme je Tai dit, ma chambre était séparée de celle de la comtesse par un cabinet de toile te, de sorte que les sons arrivaient jusqu'à moi sans que je pusse distinguer les paroles.
J'aurais pu aller écouter à la porte du corridor, et alors j'entendais tout; mais, si j'étais vu, à quel mouvement attribuerait-on ma curiosité?
Je repris ma plape sur le bf^lcon ; mais, de là, j'entendais encore moins distinctement que de la porte du cabinet de toilette.
Je revins à celle-ci.
J'essayai de l'ouvrir, chrsse que je n'eusse pas faite d£|ns une ^utre çirconstaKice ; je la trouvai fermée en dedans ; cette dprniôie chance me manquant, je résolus d'attendre.
De seconde ea seconde, la voix du comte augmentait de violence sans que celle d'Edmée montât au-dessus de son diapason ordinaire.
Il me sembla entendre mon nom deux ou trois
MÂDAlilE DE GHÀHBLiy. 459
fois prononcé par le comte, et, quoi que m'en eût dit Edmée, je commençai à croire que j'étais le prétextiB d'wne scène de jalousie.
Il est difficile d'exprimer à quelle inquiétude j'étais en proie.
Bientôt la voix du comte — ce qui en parvenait
jusqu'à moi du mqijis — prit raccent de la menace. Je me rappelai ce que ni'ayaif dit Alfred, du danger que courait larcomlesse près de son mari, et, tout en écoulant, je reculai jusqu'au tiroir où, dans la prévision d'une semblable scène, j'avais enferipé les pistolets qu'jj m'avait çlppnés.
Je les pris tout frjssopnant et les mis dans les pocbes de mon panfaloji.
Puis je fevins.
Tout à coup j'entendis distinctement et la voix d'Edmée et celle du comte; je corppfis que la porte 4u cabinet venait de s'ouvrir dp côté ^e 1^ chambre de madame de Chamblay.
— Si vous ne sortez pas de phez moi, mpnsiepr, disait la comtesse, et si vous cofitinue? à me nienacef, je serai obligée d'appeler à mon aide un protecteur et de rendre un étranger t^mojn des excès indignes auxquels yous vous portez et de l'état où vous êtes.
— Eh bien, s'écria le comte, que notre ç^estinée s'accomplisse jusqu'au bout; vous n'appellerez
pas. 1
J'entendis la détonation d'une arme à feu, je seq- '
tis une vive douleur au bras gauche, la porte s'ou^
160 , MADAME DE GHAMBLAT.
vrit, Edmée se jeta dans ma chambre et je me trouvai en face du comte.
J'étais dans un état d'exaspération difficile à décrire, non pas à cause de ma blessure, que je sentais être très-légère, mais à cause du danger qu'avait couru Edmée.
Je marchai droit au comte, ne songeant pas même à tirer mes pistolets de ma poche; je me sentais fort à l'étouffer entre mes deux mains.
— Monsieur le comte, lui dis-je en marchant sur lui et en le faisant reculer devant mon regard, vous êtes un misérable ! Vous êtes un lâche ! Vous êtes un gentilhomme indigne du' titre que vous portez I entendez-vous? c'est moi qui vous dis cela, moi, Max de Villiers, et je vous le dis non-seulement au nom de la comtesse, non-seulement au mien, mais au nom de toute la noblesse de France.
En reculant, il se trouvait acculé à la muraille et ne pouvait faire un pas de plus en arrière.
Son visage était d'une pâleur livide, ses lèvres crispées laissaient voir ses dents grinçantes; sans prononcer une parole, il leva convulsivement un second pistolet sur moi.
— Tirez, lui dis-je, et vous ne serez plus justiciable de l'épée d^un honnête homme, mais de la hache du bourreau.
Et je lui présentai ma poitrine.
En ce moment, rapide comme l'éclair, Edmée s'élança entré son mari et moi. Le comte fit entendre une imprécation étouffée, un blasphème im-
KADAME DE GHÂHBLÀY, 161
possible^ et pressa la détente de Tarme presque à bout portant.
Par un miracle du ciel, la capsule seul partit.
Je fis un mouvement pour m'élancer sur le comte.
— Au nom de notre amour, Max, s'écria Edmée, ne touchez pas cet homme; il faut que nous puissions être heureux... D'ailleurs, regardez. Dieu nous venge I
En effets il venait de se faire un effroyable bouleversement dans les traits du comte ; il commença un éclat de rire insensé qui s'acheva dans un cri de douleur, et il s'abattit sur le plancher, où il se roula et se tordit, en proie à une effroyable attaque d'é* pilepsie. \
Je tenais Edmée serrée contre mon cœur et je regardais avec étonnement les progrès de ce mal si terrible, que nos pères, dans leur naïveté, pensaient qu'il ne pouvait être suscité que par le démon, et qu'il fallait le secours de Dieu lui-même pour le guérir.
Mon premier mouvement fut d'entraîner Edmée dans ma chambre et de la couvrir de baisers. Ne venait-elle pas, sinon de tout m'accorder, du moins de tout me promettre?
Elle devina mon intention, et, avec un ton de doux reproche :
— Max, dit-elle, nous ne pouvons le laisser ainsi:
— Que faire alors? lui demandai-je.
— Appeler les domestiques et le faire transporter dans sa chambre.
162 UADÂUI^ DK GHAHBLAT.
— Vous avez raison, il souille la vôtre. "^ J'allai pour sonner, E(Jmée m'arrêta.
— Mon ami, me dit-elle, avaùt tout, sortez de ma chambre ; il ne faut pas que les domestiques vous trouvent ici. Toutes les portes et toutes les fenêtres étaient fermées ; on n'a entendu ni les cris ni la dé-
tonation ; le comtie est venu dans ma chambre pour y demander du secours, se sentant indisposé; il s'est trouvé mal ; voilà ce qu'il faut que je dise, voilà ce qu'il faut que l'on croie. Son valet de chambre de coni^ance eçt habitué à ces attaques, qui le prennent deux ou trois fois par an ; il l'emportera dans sa chambre et nul ne saura ce qui s'est passé. Demain , le comte lui-même n'en aura aucune idée; à la suite de ces accès, il perd toute mémoire.
— Attendez, dis-je à Edmée, nous pouvons faire mieux encore. Je vais emporter le comte dans sa chambre, je le poserai sur son lit; alors vous sonnerez les domestiques et vous direz ce que vous voudrez. Nul n'entrera dans votre chambre, ou l'odeur de la poudre peut faire deviner ce qui s'est passé.
— Vous avez raison, Max. Pourrez-vous l'emporter, ou plutôt y consentirez-vous ?
— Pour éloigner cet homme de vous, Edmée, je l'emporterais jusqu'en enfer.
Je me baissai vers le comte : à la suite de l'accès effroyable auquel il venait d'être en proie, il était tombé dans un sommeil qui tenait de l'évanouisse-
ment; ses yeu:^ fiaient ouverts, mais «ans regard ; les veines de son front et de son cou étaient gonflées comme si elles allaient se rompre; $ps lèvres étaient blanches d'écume.
Je le pris dans mes bras et le soujievai comme j'eusse fait d'un enfant.
— Maintenapt, gjiijjezripoi, çlfs-je h Pdfpée ; je ne sais pas où est la chambre du comte.
Edmée regarda dans Ip corrjdpr; i{ était vide comme elle Tavait présumé, aucun bruit n'avait été entendu, leç portes ej; 1§ distance avaji^fit -tout absorbé.
Elle marcha devanj ^oi^ je }a siiiyîs.
A l'autre extrémité diji çorridopj e|}e ouyrit une porte, c'était celle du coipt^.
— Voici sa chambre, dit-elle, p.Qse?;-le s^r son lit et allez m'attendre chez pioi; je vqijs rpjpjns aussitôt que je l'aurai remis à sop valet fie ch^nibfe; il sait ce qu'il faut lui faire en pareil ca§.
J'obéis; je d^pos^i le comtp sur son lit jst Je me retirai.
Arrivé au milieu d^ corridor, j'entendis retentir la sonnette; au ynoment où je refermi^is la porte d'E^mée, un bruit de p^s retentissai|; dj^ns l'escalier.
En entrant dans la chambre, je jptai up coup d'œil rapide autour de moj ; sur la tablette du secrétaire, deux bougies brûlaient et éclairaient un acte ^e vente sur papier timbré.
La date et les noms étaient en blanc ; il était
164 MADAME DE GHAMBLAT.
signé (lî'avaDce par M. de Chamblay, mais il ne Té-* tait point par la comtesse.
De là était venue la discussion.
J'entendis dans le corridor des pas légers et le froissement d'une robe; je courus à la porte et l'ouvris ; Edmée entra.
Je refermai la porte derrière elle et lui tendis les bras.
Elle me jeta les siens autour du cou en murmurant :
— Cher Max, que vous êtes bon, et combien vous méritez d'être heureux!
Puis, tout à coup, poussant un cri d'elTroî :
— Ohl mon Dieu, s'écria-t-elle , qu'avez-vous donc ? Vous êtes couvert de sang I
Seulement alors, je me souvins de ma blessure.
— Ce n'est rien, lui dis-je en souriant.
— Comment! ce n'est, rien? répliqua-t-elle en pâlissant et près de défaillir.
— Rien, vous dis-je, chère Edmée, ou presque rien; la balle du coup qu'il a tiré sur vous a traversé la porte de ma chambre, et, comme j'étais derrière la porte, prêt à vous porter secours, elle m'a effleuré le haut du bras. Je vais rentrer dans ma chambre, efiacer toutes les taches de ce sang qui vous a fait si grand'peur, et je reviens à vous.
— Oh 1 que non î dit-elle. Max, vous êtes mon chevalier, et, comme les anciennes châtelaines, il est de mon devoir de panser vos blessures. Voyops vite cela.
MADAME DE GHAMBLAT. 16S
Je voulus me défendre.
— Merci, Edmée, merci; vous êtes cent fois trop bonne, et, si l'on entrait...
— Je vous l'ai dit, mon cher Max, nul n'entre jamais dans ma chambre.
— Vous me disiez cela, Edmée, un quart d'heure avant que M. de Ghamblay y entrât,
— Jetez les yeux sur ce papier^ dît-elle en me montrant l'acte posé sur la tablette du secrétaire, et vous verrez pourquoi il y est entré.
— Oh I lui répondis-je, je le sais déjà.
— Eh bien donc, vite, vite, et voyons ce que c'est que cette blessure.
Je rentrai dans ma chambre pour ôter monhabit, tandis qu'Edmée épaississait devant la fenêtre les doubles rideaux.
Les efforts que je fis pour ôter mon habît ravivèrent la blessure, dont le sang s'échappa avec une nouvelle violence, si bien qu'on eût pu la croire en réalité plus grave qu'elle n'était.
Lorsque je rentrai dans la chambre d'Edmée, quoique j'y rentrasse le visage souriant, elle fut effrayée; en effet, la manche de ma chemise était complètement ensanglantée.
I6è ÙÂdAHE DE GHAUÊLAT.
Elle me fît asseoir sur le tapis, ouvrit la manche de ma chemise avec des ciseaux, et la délacha à la hauteur de Tépaule en mettant ma blessure à découvert.
La balle avait seulement effleuré les chairs, mais, dans son passage, avait ouvert une petite veine ; de là venait Tabondance du sang perdu.
Edmée lava elle-même là blessure, y appliqua une compresse d'eau glacée, la banda avec un mouchoir pareil à celui qu'elle m'avait donné, et assura la bande avec un de ses rubans.
Le meilleur chirurgien n'eût pas pu faire mieux, tant la femme qui aime a l'instinct de toutes les délicatesses.
Puis elfe iné fit asseoir dans un fauteuil, s'assit près de moi, posa mon bras blessé sur ses épaules et prit ma main dans les siennes.
Le moment de l'explication était venu.
Voici ce qui s'était passé :
A son retour de Paris, M. de Chamblay avait renouvelé ses tentatives pour obtenir de madame de Chamblay qu'elle signât ou une procuration nouvelle, oii un acte dé vente en bïanc; maïs elle s'y était complètement refusée.
Alors, M. de Chamblay, dans son besoin de se procurer de l'argent pour faire face aux dépenses du château et surtout à celles du jeu^ pendant les deux jours où il devait recevoir ses convives, était allô faire une tournée chez ses fermiers ; quelquesuns étaient en retard avec lui, il avait fait payer
ttÂDAHE DE dHÂMBLAf. 167
ceux-ci; d'autres, moins nécessiteux, avaient fait leur payement d'avance; d'autres enfin, pour renouveler leurs baux à de meilleures conditions, avaient consenti à donner des pots-de-vin.
ni. de Chamblay était revenu avec une douzaine de mille francs.
Malgré cette somme, iiui lui permettait de faire face aux besoins du moment, il avait renouvelé ses tentatives auprès de n^adame de Chamblay, lui disant que j'étais tout disposé à acheter la terre de Bernay, et qu'autant valait que je fusse propriétaire de Bernày, puisque je l'étais déjà de Juvigny,
Un mot de la comtesse, ajoutait M. de Chamblay, me déciderait si j'hésitais encore.
Mais la comtesse avait obstinément maintenu son refus, non-seulement pour m'inviter à acheter la terre de Bernay, mais même pour la vendre.
De là les regards interrogateurs du comte, de l.i ses mou ements d'impatience en voyant l'impassibilité de la comtesse»
La première soiré b s'était bien passée ; M. de Chamblay avait gagn^ une dizaine de mille francs et avait ainsi presque doublé son capital de jeu.
Mais la seconde soirée avait été orageuse. M. de Chamblay avait perdu, outre l'argent qu'il possédait, trente mille francs sur parole. Madame de Cham- May devait consentir ou à un nouvel emprunt, ou à la vente de Bernay,
Sous le coup de cette nécessité^ surexcité d'ailleurs par le vin de Champagne et le punch qu'il
i68 MADAME DE GHAMBLAT. '
avait bu, il avait quitté la table de jeu, laissant les joueurs à leur partie, était monté à sa charnière, y avait pris ses pistolets, n'ayant sans doute aucune intention de s'en servir, mais voulant tenter de l'intimidation, et, son acte de vente à la main, était venu frapper à la porte de la comtesse.
Ëdmée avait ouvert à son mari.
Alors, la discussion interrompue avait recommencé, et il avait insisté pour que la comtesse, nonseulement signât l'acte de vente, mais encore me ftt, le lendemain matin, la proposition d'achat.
La comtesse était restée calme, mais ferme dans ses refus.
Cependant» elle avait consenti, non point à me parler de l'acquisition de Bernay, mais à donner, son consentement à la vente, si, sur cette vente, cent vingt mille francs étaient distraits pour racheter, en son nom à elle, la terre de Juvi/py, dont elle me prierait de me défaire en sa favear, et si une séparation complète de corps et de biens lui assurait sa liberté dans l'avenir.
Mais une pareille proposition entraînait trop de délais; d'ailleurs, M. de Ghumblay devait déjà cent mille francs sur Bernay; cent \^ngl mille qu'il donnerait à sa femme réduiraient la somme à toucher à celle de quatre-vingt mille francs, attendu qu'il ne pouvait guère espérer toucher plus de trois cent mille francs comptant; sur ces quatre-vingt mille francs, il en devait trente mille ; resteraient donc cinquante mille seulement. Or, la somme était in-*
MADAME DE GHAMBLAT. 469
suffisante pour ses projets d'automne, qui étaient d'aller jouer à Hombourg et de faire sauter la banque à l'aide d'une combinaison qu'il croyait sûre, et pour laquelle il lui fallait au moins cent mille francs.
La proposition n'avait donc fait que redoubler la colère du comte. Il avait pressé avec plus de violence; la comtesse avait refusé avec plus d'obstination.
Il avait alors tiré un pistolet de sa pocbe ; vous savez le reste, ami.
Mon intervention, en redoublant encore l'état d'exaspération auquel le comte était arrivé, avait provoqué cette attaque d'épilepsie dont j'avais été témoin et qui avait tout terminé.
Edmée me fit ce récit avec toute la sincérité et la simplicité de son cœur ; puis, le récit terminé, elle se leva, alla au secrétaire, prit la plume et signa l'acte de vente.
— Que faites-vous donc là? lui dis-je.
— Mon ami, répondit Edmée, avec la résolution que j'ai prise, je ne veux plus rien avoir à moi que moi.
Puis, levant les yeux au ciel :
— Dieu pourvoira à tout, dit-elle.
Je la regardai avec une tendresse profonde.
— Et maintenant, dit-elle, mon bien-aimé Max, je t'aime et je te le dis sans remords et du plus profond de mon cœur.
Je la serrai dans mes bras, cherchant ses lèvres,
170 MADAME T>t GHAMBLAt.
qui vinrent au-devant des miennes, et je voulus l'entraîner dans ma chambre.
— Non, Max, dit-elle en résistant; à partir de cette heure, je suis à toi ; mais laisse-moi me don* ner à toi comme je Tentends, mon bien-aimé.
— Edméel Edmée I m*écriai-je.
— Pas sous le toit de cet homme, pas à la suite de cette orageuse soirée, pas pendant qu'il souffre, pas pendant que des étrangers nous entourent! Notre amour, Max, par la situation étrange que Dieu m'a'faite^ sans doute pour que je puisse appartenir au seul bien-aimé de mon cœur, notre amour n'a rien d'un amour ordinaire. Quand je me donnerai à toi, qu'il n'y ait entre nous, je ne dirai pas aucun remords, je puis, je te le répète, disposer de moi sans remords, mais pas môme un nuage. Rentre cLez toi, ami, et laisse-moi seule avec mon amour ; demain, à sepit heures , nous nous trouverons , comme il est convenu, à l'église de Notre-Dame-àela-Culture ; je t'y renouvellerai le serment de t'appartenir, et tu me feras, de ton côté, celui que je t'ai demandé ce soir. Au revoir, mon Max bienaimé ; tu m'emportes dans ton cœur, je te garde le mien, nous ne nous séparons pas.
Et elle appuya de nouveau ses lèvres sur les miennes en me poussant doucement dans ma chambre.
J'y rentrai le paradis dans le cœur ; cette femme avait des persuasions célestes; ce n'étaient point des paroles ordinaires, c'était un miel enivrant qui
M^DÂVB DE GHÂMBLiT. 17|
Sortait ^p §ps lèvres. Elle seitpljlait marcher dançla vie à la lueur d'pop lumièfiç en debor^ de ce monde: elle avait pour moi gi^elgi^e chose de l'essencç d'un ange gardien que pieu aurait envoyé sur la terre, f jbs yeijx couverts d'pii bandeau et gui se gi;iderait à l'aide d'uije flammp iptépieure.
Dh| mon apij, Jadoiice chosp qqe de marcher aveuglément à 1^ çfjjte {le la femme gu'pi^ aime, d'abandonner son libre arbitre pour lui obéif ea toi^t point jBj fje ffj^ttre la vplppjé pj; la force de l'homme sous la protection de son instinct et de s^ faiblesse!
Cette nuit du 4 ^i^ 5 gepteml)r^ fu|; \\ne des plus douces nuits de ma vie.
Je ne sais pa^ si je dprjpîs pu si je veillai, ci elle fut dans fpon cflppr ep spuyjBoir oq dans fnes bras en rêve; ce q^^ jp fai?, ç'pst gi^^ je f}e la quittai pas un instant.
Un peu av^nt gep^ heiff es, je m'bal^ill^î et je descendis ; elle p'avait dit : « Noifs ppus verrons à l'église, )) et c'était là ^eulen^ent que je voulais la revoir; perspnne n'étaij; ley^ au châteaif, ni naaîtres ni domestiques, et l'pn n'eptepclait pas le moindre bruit.
En passanj; devant les écuries, je trppvai un palefrenier ; je lui dis de réveiller Georges, de lui donner en pion nom l'ordre d'atteler et d'aller pf^'attendre à la porte de Gratien.
Puis je sortis du château.
Après la i^cène de la puit, — le comte oubliât-il
172 MADAME DE GHAMBLAT.
tout, comme me l'avait dit Edmée, — je ne pouvais revoir cet homme ; lui serrer la main m*eût été chose complètement impossible. £t comment me souvenir, s'il oubliait, lui?
En moins de cinq minutes, je fus à Téglise; la porte en était ouverte; j'y entrai. A mon grand étonnement, quand je croyais arriver le premier, j'y vis Edmée, agenouillée devant l'autel de la Vierge.
J'allai m'agenouiller à quelques pas d'elle; elle se retourna.
— Plus près de moi, dit-elle.
Je rapprochai ma chaise de la sienne.
•- Déjà ici? lui demandai-je.
— J'y suis depuis le point du jour, dit-elle; j'avais besoin, pour la paix de ma conscience, ajouta-t-elle, de m'entretenir un peu seule à seul avec Dieu.
-— Et la paix est faite? lui demandai-je.
— Oui, fit-elle, le cœur joyeux, l'âme pure et la conscience tranquille. Je vous jure, Max, que je serai à vous en ce monde et dans l'autre ; à votre tour, jurez-moi... je ne sais pourquoi j'insiste sur ce point, mais quelque chose de plus fort que moi m'y pousse ; à votre tour, jurez-moi que, si je meurs sans avoir pu vous envoyer mes cheveux, vous descendrez dans mon tombeau pour les couper vousmême, en attendant qu'on vous y descende pour y reposer près de moi. '
•^Oh ! m'écriai-je, je le jure et de toute mon âme!
MADAME DE GHAMBLAY. 173
— En voici la clef, dit-elle ; à partir de cette heure, il est à nous deux.
Puis, se levant de la chaise où elle était agenouillée ;
— Conduisez-moi jusqu'à la porte, dit-elle; à la porte, nous nous séparerons.
— Ohl pas pour longtemps? m'écriai-je.
— Non, je vous le promets; car, moi aussi, croyez-le bien, Max, j'ai hâte de vous revoir. Retournez à Reuilly et attendez-y une lettre de moi.
Nous nous acheminâmes côte à côte vers la sortie de l'église; nous puisâmes de l'eau bénite au même bénitier ; nous fimes le signe de la croix ensemble ; puis, arrivée à la porte :
— A bientôt! me dit Ëdmée.
— Ainsi soit-il I
Et elle s'éloigna du côté du château, tandis que je descendais vers la maison de Gratien.
Je demandai au brave garçon une plume et du papier et j'écrivis à mon notaire :
Mon cher monsieur Loubon, vous pouvez traiter du château et de la terre de Bernay avec le comte pour la somme de sept cent mille francs et lui donner trois cent mille francs comptant. Si vous ne pouvez pas, de vos propres ressources, réaliser cette somme, adressez-vous à Alfred de Senonches.
» Max de Viluers.
» Bernay, 3 septembre. »
174 MADAME DE GHAMBL^T.
Jç mis moi-même la lettre ^ h ppste^ et, le môme jour, vers onze heures, j'étais de retour à Évreùs.
, — Je parie que tu as acheté Bernay? me ^H Alfred.
— Parie et tu gagnera^? , lui répqndis-je ^n souriant.
— Alors, tu as besoin de ma bourse ?,
— Peut-être; M. ï^oubon t'écrira probablêipç|i^ ce sujet.
— Et en attendant?
— Jln attendant, mon ami, je spîs le plus bpureijx des hpoipies.
— On peut donc être heureux s^ps $trq préfet? . dit Alfred. Parole d'honneuf, je ne r^^m'^ispas c^ru.
Cinq jours après, c'est-à-dire le 9 septembre, je reçus de M. Loubon,^mon notaire, une lettre qui me disait que tout était terminé pour l'achat dh la terre de Bernay, et qu'il avait pu remettre deux cent mille francs à M. de Chamblay sans avoir recours à personne.
Quant aux autres cent mille francs, il les avait gardés par devers lui, comme la chose avait été convenue, pour purger l'hypothèque légale.
MADAME DE GHAMBLAT. i7S
Le surlendemain, je reçus d'Edmée une lettre conçue en ces termes :
« M. c[e Çhamblay part ce soir pour Hombourg : demain, à cinq beures de l!après-midi, je serai à Juvigny.
D Ton Edm£e. n
Elle me tenait parole : la première, elle venait à moi.
Edmée, comme on le voit, ne me recommandait aucune précaution ; peut-être se trouvait-elle libre et croyait-elle avoir payé assez cher unç liberté gui lui coûtait sept cent mille francs.
Ces précautions qu'elle ne jugeait pas ^ propos de me recommander, je résolus de les prenc^re de moimême. J'arrêtai que j'irais seul à Juvigny, que je ferais la route à cheval, et aue je partirais pendant la nuit afin d'arriver avant le jour.
De cette façon, et pourvu que je me|insse dans l'intérieur du château, personne ne conpaîlrai^ ma présence à Juvigny, et Joséphine seule ?eraij dans le secret.
J'avais annoncé à Alfred ma nouvelle acquisition, et j'avais eu toutes les peines du monde à obtenir de lui qu'il ne me lit pas nommer membre du conseil général. Il affirmait que, si je cqpsentais à cette nomination, je serais certainement une des lumières du département. Par malheur, ma vocation n'était point là.
J'avais habitué Alfred à me voir paraître à Reuilly
176 MADAME DE CHAMBLAT.
et à m'en voir disparaître au moment où Ton s'y attendait le moins; je ne cras donc pas avoir à le prévenir de ma prochaine disparitioo. Au reste, grâce à sa police si bien faite, je n'espérais pas lui cacher quelque chose, mais je me fiais à sa disrcrétion.
Le soir, en dînant, Alfred me dit tout à coup : ^~ Quel malheur que tu ne sois pas joueur !
— Tu regardes cela coomie un malheur? lui dis-je«
— Oui,
— Pourquoi cela?
^~ Parce que je regarde toujours comme un malheur qu'on ne connaisse pas une passion qui surexcite tellement la vie, qu'elle parvient à vous la faire oublier.
— Et, si j'étais joueur, que m'arriverait-îl?
— Qu'en partant pour Homboui^, tu trouverais un partenaire digne de toi.
— M. de Chamblay?
-^ Justement; il doit partir, à l'heure qu'il est, pour Hombourg. Au reste, je ne crois rien t'apprendre de nouveau, n'est-ce pas ?
— Non, lui dis-je en riant, je le savais.
— Et tu ne me préviens pas que cette absence va nous séparer pour quelques jours, ingrat ami?
—Et pourquoi cette absence nous séparerait-elle?
— Oh I un nouveau propriétaire, quand il est homme d'ordre comme toi, doit une visite à sa terre, et, quand il est homme du monde comme
HADAHIS B£ GHAUBLAT. 177
toi, toujours, il a la délicatesse d'attendre Tabsence de Tancien maître pour faire cette visite.
— As-tu encore, dans le cas où ce serait mon intention, lui demandai-je en riant, quelque conseil de prudence à me donner?
— T*es-tu mal trouvé de ceux que tu as reçus de moi jusqu'à présent?
— Non pas, au contraire! et c'est pour cela que je t'en demande de nouveaux.
— Pour le moment, je ne crois pas que tu aies grand'choseà craindre; tant que ses deux cent mille francs dureront, M. de Chamblay restera à Hombourg. Seulement, le jour où ils seront épuisés, il tombera à Bernay comme une bombe. Quand je dis le jour, tu comprends, c'est peut-être la nuit. Or, un bomme qui vient de perdre deux cent mille francs, quand il ne lui en reste plus que quatre cent mille à perdre, est de très-mauvaise humeur, et mieux vaut être à côté de son chemin que sur son chemin. Combien de temps peut-il habiter Bernay, malgré la vente qu'il t'en a faite?
— Il avait demandé six mois, j'ai accordé un an; mais je suis prêta prolonger l'autorisation tant qu'il voudra.
— Je comprends; cela t'est commode, qu'il loge à la porte de Juvigny : — car je présume que Juvigny sera désormais ta terre de prédilection; — un nouveau propriétaire, quand il a conservé de bonnes relations avec l'ancien, a toujours quelques renseignements utiles à lui demander. Maintenant, si tt;
|7Ç H^PAlfJE pE G^ÀlfBLAT.
pej^ tç r^cjccjnjpoder s^nç affectation ^yec Tabb^ Morin, — je i^e t(ç croîs p^s très-bjea ayec }uî, — ^ l'^is-l^, ^ ipQÎps (juç Jij De pijisses Técr^sçr spus ton |)iç4 cofp^^ ^pe cbepille. En pç c^s-jà, je t'aiderai. J'ai certains renseignements sur uq cpuyent (J'ursulif^e^ fix^i pe sçr^ient pas san$ |ptérê^ dans up procès scandaleux. D'ailleurs, une (de ipes tantes Ç3t cousir^p gçrm^iae ^e monseigneur rarcheyéque de Paris.
— Ma foî, ippn cjffir ^Ifred, ^ t(m\ bas^irjj, jg te ren^ercje, répondis-je, e\ tu Jiraj? d^ns paa pensée, qpç fu n'y répopdj'ais pas plus catégorjgijement C'est vrai, je n'aime pas l'abbé I^orin, et je croi^ qu'il jfne bai t. Mais que ypux-tu que pet |ippune puisçQ contre paoi ?
— Mon cbçr ^mh il existe une pièce d'un certain Molière... je np sais pas si tu la connj|is, on l'ap-* pelle Tartufe; il y a là un homme d'Église quf conToite madame Elmire, femme de son bote, et qui, alors, fait toute sorte d'infamies, je ne me rappelle plus lesquelles. Si tu Ips as oubliées comme moi, prends dans ma bibliothèque les O^Mvres de Molièrej et relis Tartufe dans tes moments perdus, c'est une bonne lecture. Au revoir I
Et, craignant de me gêner sans doute, I^lîred se leva et sortit. }1 me laissait libre de faire ce que bon me semblerait.
A onze heures du sofr, j'allai aux écuries et je sellai moi-même un cheval. A deux heures du^atin, j'étais à Juvigny, je réveillais la vieille José-
ÛJH^kài DE GHÀ^BLÀt. 179
phine, et je tn'înstallais dans la chatobfe verte, en itecommaînâant à la boâné feiiïtiié le secret sur mon arrivée.
ie passai la journée à courir par tout le parc et à îrecônnaître lès endroits dont m'avait parlé madame iàè Chamblày. Ctose singulière et que Je vous ai déjà dite, je crois, c'est de cette partie de sa vie que j'étais le plus préoccupé, et j'étais plus jaloux de M. de Montigiiy mort que de M. de Ghàmblay vivant.
Je prévins Joséphine que madame de Chamblày arriverait pour le dîner, et lui dis de se mettre en mesure de bien recevoir sa petiote, comme elle l'appelait.
La bonne femme fut au comble de la joie.
Dès quatre heures, j'étais à la grille, interrogeant des yeux l'horizon de la grande route.
A quatre heures et demie, j'aperçus une voiture de louage, venant aussi vite que pouvait l'amener un maigre cheval, sur lequel son conducteur frappait à coups redoublés.
Dans le conducteur, je reconnus Gratien; une femme, enveloppée d'une mantille noire, se tenait au fond de la voiture.
Mon premier mouvement fut de courir au-devant d'elle ; mais alors je la rencontrais au milieu du village, et j'attirais l'attention sur elle et sur moi.
Certain qu'elle m'avait vu comme je l'avais vue, je me rejetai, au contraire, de l'autre côté de la grille) et j'attendis.
180 VADAllE DE GHAMBLAT;
Cinq minutes après, Gratien poussait la grille et s'arrêtait en me voyant. Je sautai au marchepied de la voiture, et reçus Ëdmée dans mes bras.
Il y avait cinquante pas de la grille au perron; il y avait deux pas de la grille à un massif d'arbres. J'entraînai Edmée derrière le massif et la pressai sur mon cœur.
Pour de pareilles émotions, la voix est impuissante; tous les sens y concourent avec une telle violence, qu'il n'y a que ce silence, entrecoupé de soupirs et de cris de joie, appelé à peindre les suprêmes émotions, qui devienne l'interprète des sensations que l'on éprouve.
Nos noms dix fois répétés, le mot je t'aime murmuré et éteint sur nos lèvres^ nos regards encore pleins de doute et cependant déjà pleins de bonheur, le frissonnement de nos deux cœurs appuyés l'un à l'autre, un sentiment d'indicible joie s'inflltrant dans nos veines, voilà tout ce que je me rappelle, voilà ce qu'il m'est impossible d'exprimer.
Nous fûmes un quart d'heure , peut-être , sans que rien de suivi pût s'établir entre nous; enfin, le hasard nous conduisit à un banc ; nous nous y assîmes les bras enlacés, et seulement alors nous respirâmes.
11 faut renoncer à faire comprendre aux indîiférents ces puissantes émotions du cœur qui font bouillir le sang et battre les artères ; quant à ceux qui les ont éprouvées, toute description leur serait inutile : ils ne les oublieront jamais.
MADAME DE GHAMBLAT. 181
Un bruit de pas nous rappela à nous-mêmes ; c'était Joséphine qui renaît nous annoncer que le dîner nous attendait.
Elle avait eu soin de dresser notre table à deux couverts, non pas dans la salle à manger, mais dans un petit boudoir au rez-de-cbaussée donnant sur le jardin, et dont la fenêtre était littéralement obstruée par un rideau de rosiers qui tamisait le soleil cou* chant, n'en laissant parvenir jusqu'à nous que des rayons brisés par les feuilles et par les fleurs.
Ce dîner est encore un de nos charmants souve* nirs; changer de verre, manger dans la même assiette , mordre au même fruit, respirer la même fleur, oublier qu'on mange pour se regarder et se serrer la main, tout cela est le printemps de l'amour et le mois de mai de la vie.
Pendant le dîner, la nuit vint; il faisait une de ces ravissantes soirées du mois de septembre qui mêlent aux derniers souffles ardents de l'été les premières brises fraîches de l'automne. Nous descendîmes au jardin, et bientôt l'obscurité fut si profonde, qu'à peine nous voyions-nous au milieu des ténèbres, rendues plus épaisses encore par le feuillage des platanes.
Je conduisis doucement Edmée vers le banc où , à notre dernier voyage, elle m'avait fait le récit de sa vie. Je le lui montrai en lui demandant si elle n'avait pas un second récit à me faire, touchant ce côté mystérieux de sa vie qu'elle m'avait dit ne pas lui appartenir à elle. Mais elle, en sou-
T. Ik 11
fSSr UASAHK DE CHAUBLAT.
riant et en s^musant à effleurer mon visage avec Tes boucles de ses cheveux :
— Ce soir, mon bien-aimé Max^ me dit-elle, je n'aurai pftis de secrets pour toi, et, si je ne te raconte qu'à moitié ce que tu veux savoir, tu devineras le reste.
Nous restâmes longtemps sous notre pfatane, moi appuyé contre Tarbre, elle contre mon cœur.
L'horloge du village sonna; je comptai les coups du timbre par des baisers sur le front et les yeux d^dmée.
Le timbre résonna dix fois.
— Rentrons-nous? dis-je à Edmée.
— Quand tu voudras, mon bien-aimé, me dit-elle.
— Où veux-tu que je te conduise?
— Dans ma chambre de jeune fille.
— Sera-t-elle fermée en dedans?
— Oni. Ne t*ai-je pas dît que c'était moi qui voalais aller à toi?
-— Et où attendrai-je monEdtnée?
— Dans la chambre verte.
— Mon Dîeul mon Dieu f mMcriai-je, est-ce que je ne serai pas mort de bonheur d'ici là ?
Nous rentrâmes au château et montâmes resca-* lier. Edmée prit un bougeoir et entra dans sa chambre, dont elle referma la porte sur elTe, en me disant :
— Attends-moi.
Je tombai sur un fauteuil; mes jambes^ tremblaient à ne plus pouvoir me soutenir, et je restai
les yeux ardemment fixés sur cette porte, ne pouvant me figurer que l'adorable créature qui venait d'y entrer en sortirait jamais.
Au bout d'un instant, mon émotion devint si violente, que je fermai les yeux et appuyai ma main sur mon cœur; et que, presque malgré moi, machi^ salement, je me mis à appeler tout bas :
— Edméel Ëdméel Edméel
Comme si mes paroles avaient eu la puissance de révocation, j'entendis, à un léger grincement, ^e la porte d'£dmée se rouvrait» et je la vis apparaître vêtue d'une robe blanche, la couronne au front, le bouquet d'oranger à la poitrine*
Je jetai un cri d'étonnement» de joie» de délire» et, n'osant parler, j'étendis ma nuain vers le sym-^ bolc virginal.
-^ Comprends-tu maintenant» mon Max bieaaixné, me dit-elle», comprends-tu pourquoi le prêtre m'a choisi cet homme et me Ta fait épouser?
— Non, non, m'écriai-je, pas encore; achève*
— Eh bien^ dit Edœée, c'est pour que» veuve ei mariée, je pusse venir à mon seul époux» au bien-^ aimé de mon cœur, avec la rohe blanche et le bouquet virginal de la jeune fille»
-^Edméel Edméel répétai-je ea ouvrant mes bras tremblants* — • Me voilà, prends-moi I dit-elle.
Et elle se laissa tomber sur mon eœur.
484 XADAMK DE GHAMBLAT.
Nous passâmes huit jours dans de snprômes délices.
Edmée avait annoncé qu'elle allait faire un Yoyage à Paris. Elle avait, disait-elle, à rectifier Tacté de vente de son mari, et, comme personne ne pouvait se douter qu'elle l'eût signé pendant la nuit môme où le comte avait eu son attaque d'épilepsie, son absence ne pouvait inspirer aucun soupçon.
Pendant la soirée du septième jour, Gratien était revenu à Juvigny avec une autre voiture de louage prise à Évreux ; la comtesse, au lieu de retourner tout droit à Bernay, devait s'en aller par Évreux ; à Évreux, elle prendrait la diligence de Paris à Cherbourg et descendrait à Bernay, comme si elle arrivait de Paris.
. Nous étions si heureux, qu'il était convenu, quoi* que nous fussions sûrs désormais de nous revoir, qu'elle me donnerait un jour de plus, et, aU lieu de partir le huitième jour, ne partirait que le neuvième.
Mais, dans la matinée du huitième jour, je la vis inquiète et troublée; je l'interrogeai^ et elle m'avoua qu'elle éprouvait un de ces malaises qui
UADAUE BE GHAMBLAT. 185
étaient chez elle l'annonce d'un danger quelconque. Je lui offris de l'endormir.
Elle accepta.
Cette fois, elle ne me fît pas de condition; elle était tout entière à moi, et nous n'avions plus de secrets l'un pour l'autre.
Peut-être s'endormit-elle plus facilement encore cette seconde fois que la première,
— Ah I dit-elle, attends, baisse tes mains sur ma tête, et exige que je voie; c'est du côté de Bernay qu'il faut que je regarde !
Je ûs ce que disait Ëdmée.
Elle continua :
i— Il n'y a rien au château; Zoé est dans ma chambre et plie mes dentelles; toutes les chambres sont vides, les domestiques sont à l'office ou à l'écurie.
Elle sembla faire un effort pour voir,
— Que cherches-tu? lui demandai-je.
— Je cherche... je cherche Nathalie; je vois bien l'enfant qui joue sur la pelouse avec le terre-neuve, mais je ne vois pas Nathalie.
— Tâche de la voir; je suis prévenu que c'est d'elle surtout que tu dois te défier.
— Oui; aussi je cherche... Je suis sur sa trace... Je m'en doutais ! s'écria-t-elle tout à coup.
— Eh bien? demandai-je après un moment Je silence, pendant lequel le mouvement fébrile des j)aupiëres d'Edmée témoignait des efforts qu'elle faisait pour voir.
186 MÀDAIUE BE GHAMBLAT.
— Eh bien, dit-elle, répondant à mon interrogatoire, elle est chez lui.
— Chez qui ?
— Chez le prêtre,
— Ah! c'est donc de ce côté que viendrait, cette fois, le danger?
-—Je le crois... Mais, attends, attends, je vais le savoir...
Elle écouta.
— Oh I la méchante créature, murmura-t-elle, moi qui ne lui ai fait que du bieni
— Peux-tu entendre ce qu'ils disent?
— Non; mais je vois le mouvement de leurs lèvres, et je devine. Elle lui dit que je ne suis pas à Paris; que, le jour où j'ai annoncé que je partais, Graticn a loué une voiture à Bernay, et n'est revenu que le lendemain; que, sans doute, il m'a conduite à Juvigny, et que, comme il a disparu de nouveau, il est probable qu'il est venu me chercher.
— Et que répond- il, lui?
— Rien; il est très-pâle, ses lèvres sont serrées, ses yeux ternes; il prend une résolution.
— Laquelle?
— Il ne l'a pas dite; mais, sois tranquille, je vais le suivre. Il congédie Nathalie, et lui donne une bourse. Elle sort. Il reste un instant à la même place; on dirait qall hésite à faire ce qu'il a résolu.cb Non, il se décide; il sonne. Son domestique entre. Il lui ordonne de mettre le cheval au cabriolet; il rentre dans la salle à manger, et déjeune à la
HADAJIE DB GHÀJIBLÀT. 187
bâte. Le cheval est atlelé et attend à la porte, monte dans le cabriolet; il prend le foaet et les rênes, il est seul et conduit lui-môme,
— Voyons où il va,
— C'est bien ce que je regarde.^: Ahl mon Dieu 1
— Quoi?
— Il n'oserait jamais I
— Que fait-il?
— Il prend la route de Juvigny, il TÎe&t ki»
•>- Comment i ici., chez moi?
— Ohl oui, il n'y a plus à en douter; il vient, il est parti k huit heures du matin, il en est dix; dans une heure, il sera ici.
— Il ne faut pas qu'il t'y trouve, chàre Edmée.
— Oh I s'il y trouve Joséphine, c'est absolument la même chose; par Joséphine, il sauna tout La pauvre femme le tient pour saint
— Eh bien, voyons, tandis que lu es «eodormÂe, pense toi-même à ce que tu dois faire.
— Oui, tu as raison, j'y pense... Voici, ie vais prendre Joséphine avec moi, je conduirai la voiture moi-même. Il comptait me rencontrer avec Gratien sur la route de Juv^nj à Bernay, ou me surprendre ici. Moi, je pars pour Évreux avec Joséphine, et je te laisse Gratien; Joséphine absente^ personne ne parlera; s'il vient Jusqu'à toi...
^- Il n'osera pas.
— Oh I il te hait bien ; s'il vient i toi, tu i^aùras que lui répondre.
— Oh ! quant à cela, sois tranquille.
188 MADAME DE GHAMBLAT.
— Maintenant, réveille-moi, et raconte-moi tout Je la réveillai^ et lui racontai tout.
Elle resta un instant pensive; puis :
— Ce doit être ,vrai, dit-elle; agissons donc comme si nous étions sûrs,
— Y a-t-il autre chose à faire que ce que tu as dit pendant ton sommeil?
— Je ne crois pas.
En ce moment^ Joséphine entra.
— Joséphine, dit la comtesse, je pars, et je t'emmène avec moi.
— Pour toujours? s'écria la bonne femme toute joyeuse.
— Non, mais pour quelques jours; ne serais-tu pas contente de voir Zoé ?
•— Oh I si fait; mais comment fera M. Max?
— Je lui laisse Gratien; d'ailleurs^ M. Max va sans doute partir aujourd'hui ou demain.
— Et quand partons-nous?
— Tout de suite.
— Comment I tu pars comme cela sans déjeuner, petiote?
— Tu me donneras une bonne tasse de lait que tu iras traire toi-même.
— J'y cours.
— Dis en même temps à Gratien d'atteler et d'amener la voiture devant le perron.
-— Cela va être fait.
Et la bonne femme sortit, courant aussi fort que le lui permettait son âge.
MADAME DE GHAMBLAt. 489
— Et maintenant, demandai-je à Edmée, nous, qu'allons-nous faire? Comment nous revoir? où nous réunir?
— Laisse-moi réfléchir à cela, mon bien-aimé... Une lettre de moi te donnera des instructions.
— Et je la recevrai bientôt, cette lettre?
— Le temps qu'il faudra à la poste pour te l'apporter, je n'en demande pas davantage.
— Merci.
Nous restâmes un instant miiets dans les bras l'un de l'autre; le roulement d'une voiture se ût entendre; Gratien entra.
— La! dit-il, tout est prêt.
— Déjà ? murmurai-je.
— Cette fois, tu sais que ce n'est pas pour longtemps que nous nous séparons, n'est-ce pas?
— Oh I je l'espère, du moins.
— Et moi, j'en suis sûre.
Joséphine entra à son tour, tenant sa tasse de lait tout mousseux et tout fumant.
— Tiens, petiote, dit-elle.
Edmée prit la tasse, en but la moitié, et me donna l'autre.
Puis, me prenant le bras :
— Je le sens qui s'approche, dit-elle ; il est temps que je parte.
Je la soulevai et la fis asseoir dans la voiture ; elle me prit la tête entre ses deux mains, et me baisa le front.
Joséphine monta, et s'assit près de la comtesse»
T. H. il
190 XABAltfi DE CHAMBLAT.
Je toarnai de Tautre côté de la inoitœe poiar lui prendre encore une fois la maio.
— Tu le recevras au rez-de-chauss6e^ dit^eUe, ai toutefois il te convient de le recevoîf ; le «e veux pas que cet homme entre, ni dantUichan^tarei^erte^ ni dans ma petite chambra*
-^ Ta as raison, lui di&-j^» i*^^^ ^^ ^ ^Q^^ l'autre le tabernacle : pas d'impies dans les lieux saints*
'^ Vite, vite, vite I il entre dans le vills^e, dit jidmée; Gratien, cours ouvrir la grille ^uî donne .«ir la POU te d'Évreux,
Et, m^envoyant un dernier adîeu avec on deeaier signe de main^ elle fouetta son cheval, qui 4isfMirut au milieu de l'allée, juste au moment ob la tèle du cheval de Tahèé Horia s'arr6taiià la^lk dânaant sur le village.
Tandis que, descendu de voiture, il attachait «on cheval à l'anneau extérieur de l'im des pUiers don- Bant pas^ige dans le parc, j'eus le temps de nentrer au château, et de regi^^rle sal(Mi.
Comme l'avait prévu fidmée, il comiaenoa de jB'acheminer vers la maison de Joeéphi&e ; «uis, un instant après, il en sortit tout désappointé. U était évident qu'il comptait sur 1^ tadiscrétions de la honae femme pour amasser 4es «armes contre fious.
Il entra alors dans l'allée des platanes, et s'achemina vers le ch4éeau„ /regardait à dr^te et 4 gaache s'il ne trouverait persomie pour l'annonoer.
En ce moment, Oratien revenait de conduire la cooitesse jos^'à la giiUe,
T - ■ fc TfcfV l'
VADAME DE GUAHBLAT. 491
La figure du prêtre s'éclaira d'ua mauvais sou-* rire; la présence de Gratien était déjà un commeiH cernent de preuves sur la présence de la comtesse.
L'abbé Tinterrof ea; mais, quoique je ne pusse entendre la conversation, je devinai, aux gestes de Gratien, qu'il répondu! négativement.
L'abbé parut insister, et tous deux s'acbemînèrent vers le perron.
Un instant, j'entendis un bruit de pas qui 4iILalt sexapprocbani, puis on iiaappaii la porte.
— Entrez, dis-je.
La porte s'ouvrit, démasquant la dnédwe pepsoftne du prélre, et, d^rnère lui» la ligure.Darquodse de Gratien.
Sur un signe de moi, Gratien refernui la porte, et nous laissa seuls.
— Je fis un pas au-devant de l'abbé^, et, avec le plus de courtoisie que je pus, quoique cette courtoisie îùï noélée de quelque peu de raillerie :
— Donnez-vous la peine de vous asseoii;, moa^ sieur l'alxbé, lui .dis-je; je vous altendais.
— Vousjn'attendiez?
— Oui.
— Puis-je savoir depuis quand?
— Mais depuis ce matin buitou neuf heunsa»
— Depuis œ malin liait ou neuf beuresl répétat-il tout étonné.
— Oui; enfin, depuis le moment où Nalbalie est entrée cbez vous^ et, vous ayant dit que madame de GbamUay était partie seule avec Gratien pour Juvi*
192 MADAME DE CHAMBLAT*
gny, TOUS avez décidé d'y venir pour vous assurer si la chose était vraie... Mais asseyez-vous donc, monsi€ur l'abbè; soit fatigue, soit émotion» vos jambes ont l'air de ne plus vouloir vous porter.
L'abbé s'assit, ou plutôt se laissa tomber sur un canapé; j'amenai un fauteuil et je m'assis en face de lui.
«— Vous dites que Nathalie est venue me trouver ce matin?
— Oui, monsieur l'abbé, à neuf heures, chez vous; vous l'avez reçue dans la salle à manger; et, à la suite d'une conversation qui a duré près d'une demi-heure, vous avez mis vous-même le cheval au cabriolet, et vous êtes parti, poussant si fort la pauvre bote, que vous lui avez fait faire le chemin en moins de trois heures.
— Vous avez d'excellents espions^ monsieur.
— Moins bons que les vôtres : les miens ne me rapportent que ce qui est; les vôtres vous rapportent ce qui n'est pas.
— Alors, la comtesse n'est pas chez vous?
— Je vous livre le château et le parc, monsieur l'abbé; cherchez.
— Elle est partie, alors?
— Demandez à Nathalie.
— Car elle y est venue, j'en suis sûr.
Je regardai l'abbé Morîn en face.
— Mais enfin, lui dis-je, y fût-elle venue, monsieur l'abbé, en quoi cela vous regarde-t-il?
— Monsieur, depuis Tenfance de mademoi-
XADilME DE GHAMBLAT. 193
selle de JaTigny, je suis son directeur spirituel.
— Je sais cela» monsieur, et môme ce n'est pas votre faute si vous n'êtes pas devenu son directeur temporel.
Le prêtre se redressa comme une vipère à qui l'on marche sur la queue, et ses petits yeux étincelèrent au fond de leurs creuses orbites.
— Que voulez-vous dire, monsieur? demanda-t-il.
— Je veux dire, monsieur, que, si vous avez eu la bonté de vous occuper de moi, j'ai eu la curiosité de m'occuper de vous, et que je sais, sans avoir eu besoin de vous espionner, beaucoup de choses que vous ne croyez connues que de vous seul.
— Et ces choses... me ferez-vous la grâce de me les dire?
— Pourquoi pas? Je suis un ennemi loyal.
— Vous avouez être mon ennemi?
— Vous me haïssez, pourquoi ne vous haïrai-je
pas?
— Bien! Et, ceci posé, pouvez- vous me dire quelles sont ces choses que vous savez?
— Volontiers, monsieur l'abbé; d'abord, il y a une scène de sacristie assez scandaleuse, et qui a eu lieu le jour même où, tombée en catalepsie par excès d'émotion, le jour de sa première communion, vous vous êtes trouvé seul avec mademoiselle de Juvigny.
— Si j'étais seul dans la sacristie avec mademoiselle de Juvigny, comment pouvez-vous savoir ce qui s'y est passé?
194 XADAIIŒ DE 4SHAJilBI.A7.
— Je VOUS ai promis de vous dire ce que je savais et non comment je le savais, monsieur l'abbé.
— Continuez,
^— Il y a la scène du confessionnal, dans laquelle vous lui avez ditj revenu exprès de Bernay pour cette œuvre jueuse, que, si elle devenait la femme d''un hérétique, elle perdrait à la fois son corps et son âme,
— Et, en cela, monsieur, je n'ai fait que suivre le devoir d^un bon pasteur qui craint de voir s'égarer ses brebis. Est-ce tout ?
— Ohl monsieur l'abbé, ce ne serait point la peine que Je me fusse informé pour si peu... 11 j a la scène qui s'est passée en haut, dans la chambre verte, tandis que vous étiez caché derrière un rideau chez la vieille Joséphine, et que vous vous assuriez, de là, que vos deux billets déposés, l'un le matin, l'autre le soir, sous le socle de la Vierge, produisaient leur effet, effet déplorable, monsieur l'abbé, et dont le résultat fut la chute xlans laquelle votre pénitente se brisa la tête en tombant du haut en bas d'un escalier; la séparation des deux nouveaux époux, qui, sans votre fatale intervention, eussent sans doute vécu heureux, et, enÛA, l'exil et la mort de M. de Montignj^ que l'on peut faire remonter à vous, puisque, sans vous, il restait en France, heureux et honoré.
— Pouvais-je laisser Ina pupUle aux lâains d'un homme qui, la première nuit de ses noces^ .avait la brutalité de lui briser la tôte à l'angle d'un escalier?
^^ Aa$5i éUût^e pour qu'elle ne pût pas fuir fit se briser la tête une seccMide fois, aux angles d'un autre escalier, que vous l'aviez enfermée aux Ursulines de Bernay, dans une cellule dont les fenêtres étaient grillées; ce qui eût bien pu arriver^ la nuit où, Zoé étant absente, vous êtes venu aviec une lanterne sourde pour crocbeter sa. porte, qui, beur4eusenxeat» était feranée au verrou.
— - Ob I.quant il cela, monsieur^ s'écria l'abbé en devenant livide et en essupint £on front couvert de sueur, oh! quantàcela.*,
«*• €^e&t vmi comme tout le reste, et Dieu, «gui nous entend et nous jugera un jour, sait lequel de nous deux ment, ou plutôt essaie de mentir* Ras- ^yez-vous donc et soyez patient, car je n'ai pas fiai^, Ce^t ^nûn, monsieur, parce que vous avez trouvé cette cellule obstinément fermée^ que vous avez résolu de marier la recluse, dont la réclusion était infructueuse, à un bomme épileptique, brutal, joueur, qui la ruine en détail, la dépouille pièce k pièce, mais qui surtout, car c'était pour vous la chose essentielle, vous la saviez d'avancé, vous, l'homme des secrets honteux, mais qui, surtout, ne pouvait pas être son mari.
L'abbé ne put retenir un cri de colère.
— - Eh bien, monsieur, me dit-il, en échange de toutes les choses que vous savez, Je n'en sais qu'une, moi : c'est que vous êtes l'amant de madame de Chamblay, entendez-vous bien, et que j'ai assez de puissance sur ce mari que vous méprisez tant pour
196 XADAME DE GHAMBLAT.
faire mettre sa femme dans an couvent bien autrement sévère que celui des Ursulines de Bern^y, Voyons, osez me nier en face que vous soyez l'amant de madame de Ghamblay.
— C'est à cette question que je vous attendais, monsieur, lui dis-je.
Et. me laissant tomber à ses genoux :
-^ Mon père, lui dis-je humblement, sous le sceau de la confession, je vous avoue que madame de Ghamblay, restée, après deux mariages, mademoiselle de Juvigny, est ma maîtresse.
Puis, me relevant et passant de l'humilité à la menace :
— Vous savez tout ce que vous vouliez savoir, continuai-je; mais, si mauvais prêtre que vous soyez, vous êtes prôtre, et, par conséquent, condamné à garder dans votre cœur ce secret qui le rongera; dites un mot de cette confession que je viens de vous faire,, soit à M. de Ghamblay, soit à tout autre, et je me porte votre accusateur devant l'archevêque de Paris. Maintenant,' nous nous connaissons bien l'un Tautre, et n'avons plus rien à nous dire, n'est-ce pas? Sortez donc de chez moi; j'ai juré, le jour où j'ai acheté Juvigny, qu'il n'y entrerait que d'honnêtes gens.
Et ce second Tartufe sortit comme le premier, mais n'osant pas dire : « Je me vengerai ! »
KADAME DE GHAMBLAST. 191
Je restai seul avec ce sentiment si doux de la vengeance satisfaite, et le sentiment plus doux encore de Tamour heureux. Ce moment est peut-être celui de toute ma vie où, me sentant jouir de toutes les facultés humaines portées à leur plus haut degré d'exaltation, je compris que cette terre n'était qu'un pont conduisant au ciel et que l'enveloppe terrestre enfermait le dieu futur.
Puis, soudain, je fus pris d'un irrésistible désir de revoir Ëdmée; je laissai à Gratien le soin de revenir à Bernay comme il l'entendrait; je courus à l'écurie, je sellai le cheval moi-même, et je m'élançai sur la route d'Évreux.
Madame de Chamblay était partie depuis une demi-heure à peine ; c'était tout au plus si, avec son cheval dé louage, elle avait fait une lieue; un temps de galop me suffisait pour la rejoindre.
En effet, au bout d'une heure, j'aperçus sa voiture; elle allait traverser un petit bois ombrageant un angle de la route. Je la rejoignis au tournant.
Elle jeta un cri de joie en me reconnaissant, et arrêta la voiture.
J'arréiai mon cheval.
198 mJkJBAUE DS GHÀHBLàT.
— Eh bien ? me demanda-t-elle,
— Eh bien, je l'ai vu , tout s'est passé à merveille ; nous avons un ennemi mortel mais impuissant, à ce que je crois du moins.
— Je vous avoue que je suis curieuse de savoir ce qui s^est passé.
— Où puis-je vous le raconter?
— ^ de soÊr, dattB le japdni die £oé, si "^ons wour
«—4^ pensais,
•*— C'est prolbaiileiiieiit pemr ofAn ique fy at p&mé moi-même, 4iit>èUfeen souriant; noiis«rriver<Mfè, je ;respàre bien, à ine faire <[u*iiii ^«1 esprit, eomme nous xie iaÛ9ons déjà qn^un seul eeenar. GKmiiomtz votre chepain, beau cavalier; que person^ne ne ncms voie csiviser coasenible sur la grande route, et à ce s@îrsom le tercesm,
— C^ ià tqee je vous eusse attendue quand '^oons ne me l'eussiez tpas 4iit ; et à qoeSle heure ?
— Soyez-y à l'heure que voas vtmèrez ; moi , f y serai lianiiH,
— <©hl «70«s poupée 'être (tranyquille, toc» (m''y tti'ou^erez.
Novs écbiKBgBâmes » 4e «oes gestes «jm pwlent wtk baiser avec eux, et je mis mon cheval au galop ; ta pn^éder, c^étaît "un moyen de la ^r çlus loi%teiB'pft. ^
J^rivai à Heoillyvers xme iieure.
La roule de Juvigny à Évreux passai à tm de«mkilomètre de Reuilly. Je pm wx fitre, comme un
■ADAIIS DE CHAKBLAT« iW
solitaire qoi médite^, et j'allai attendre sur la route le passage d'Edmée.
C'était une fois de plus que je la revoyais..
Obi quand un amour réel est une lois entré dans le cœur, il n'y a fue celle 4iui l'inspire qui puisse en comprendre toutes les tyrannies. P^ bonheur, Edmée m'-aimait d'une passion égale à la mienne 4 ce serait un supplice pire que la mort d'aimer ainsi ejt de n'être aimé que médiocrement.
Au boni d'une demi^heure, la voiture reparut.
— - Quelque chose me disait que je te reverra^ avant ce soir, &i Edmée ea arrêtant le cbevaL Mais comment donc aUons-nous £siire maintenant pour être un jour sans nous voir?
Je lui lis signe qu'elle parlait un peu inconsidéré* ment devant Joséphine.
— Ohl elle sait tout, dit*elle; elle sait que je l'aime, que tu es ma vie, ma joie, mon Itonheur, «t elle me gardera le secret, même devant l 'abbé Mo^ rin. N'est-ce pas, nourrice, tu me l'as promis, demanda-t-elle en se retournant du côté de la vieille paysanne, et tu tiendras ta parole?
— Je croîs bien, ma pauvre petiote. Ohl mon Dieul mon Dieu! ajouta-t-elle en levant les yeux au ciel et en poussant un soupir, qu'as-tu fait là ?
— Voyons dit en riant Edmée, si c'était un si grand crime, me verrais^tu si heureuse ? Le bonheur va mal avec le remords. Non, j 'ai la conscience tranquille, ma chère Joséphine ; et, d'ailleurs, l'abbé MorijQ m'a donné l'absolution.
200 MADAME DE GHAMBLAT.
— Il est si boD) le saint homme ! dit la vieille Joséphine en joignant les mains.
J'échangeai un regard avec Edmée.
En ce moment, je vis une ombre noire s'avancer à travers les arbres; j'arrêtai les yeux sur elle et je reconnus le curé du Hameau.
Edmée le vit en môme temps que moi, et, par un mouvement instinctif, se rejeta en arrière.
— Oh ! non, non, lui dis-je, au contraire ; celuilà, chère Edmée^ c'est notre bon génie ; descendez et allons au-devant de lui.
Sans me demander d'autre explication, Edmée descendit avec cette sainte confiance de la femme qui aime, dans la parole de celui qu'elle aime.
Le prêtre, voyant que nous allions à lui, vint à nous.
— Mon père, lui dis-je , votre bénédiction m'a porté bonheur : je suis aussi heureux qu'on peut l'être en ce monde, presque aussi heureux qu'on l'est au ciel.
— Voilà des paroles d'autant plus douces à mon cœur qu'elles sont rares dans une bouche humaine.
, — Amie, dis-je à Edmée, monsieur est le curé du Hameau ; c'est pour lui que je quêtais lorsque je vous ai vue pour la seconde fois. Mon père, continuai-je, madame a été pour cinq cents francs dans l'argent que je vous ai remis pour vos pauvres.
— Madame, dit le prêtre, je ne puis que vous remercier; vous souhaUer quelque chose me parait
XADÂXE DE GHAMBLAT. 201
inutile, votre sourire me dit que rien ne manque à votre bonheur.
— - Vous avez l'art de lire dans les cœurs, mon père. ,
Et elle ajouta, avec un accent de profonde reconnaissance :
— En effet, je suis bien heureuse, mon père.
— Dieu vous bénisse tous deux dans votre félicité, qui, je n'en doute pas , vient de Dieu, dit le prêtre, et que cette félicité dure le plus longtemps possible I ,
Puis, avec son doux et triste sourire , il sembla nous demander s'il pouvait continuer son chemin.
Nous nous effaçâmes; il passa^ murmurant une prière sur nos fronts inclinés.
Il était plus pâle et plus amaigri encore que la dernière fois que je l'avais vu.
— Il nous souhaite la félicité terrestre, dis-je à Edmée, tout en marchant à grands pas vers la félicité éternelle.
. — Hélas I répondit Edmée , qui sait combien d'êtres bien portants et joyeux qui se croient sûrs d'une longue vie en ce monde, descendront au tombeau avant lui I Je tressaillis et la regardai.
— D'où te vient cette sombre pensée, mon cher amour? lui demandai-je.
— Ma pensée est-elle sombre? C'est possible; une idée m'a traversé le cerveau, je l'ai formulée, voilà tout. 11 ne faut pas attacher à cette pensée plus d'im-
ftn XADAKE DE CHAICBLAT.
portance que je n'en attache moi-même. Et maintenant que nous nous sommes revus, ajouta-t-eHe, que nous nous sommes dit encore une fois que nous nous aimions, quittons-nous pour nous revoir et nous le redire encore ce soîr,
ËdméC/remonta dans sa voiture ; je la suivis des jeux jusque ce qn^elle eût disparu» et je rentrai au château.
A cinq heures, Alfred rentra à son tour; il y avait huit jours que je ne l'avais vu.
Il vint à moi comme s'il m'avait quitté le matin.
— Ahl me dit-il, je suis bien aise de te voir; j'ai tme bonne nouvelle à l'annoncer.
— A moi?
— Pourquoi pas? Toutes les bonnes nouvelles doivent-elles absolument te venir de Bcrnay ?
— Non ; mais, comme je n*ai rien de caché pour toi, je t'avoue, cher ami, que celles qui m'arrivent de Bernay sont celles qui me préoccupent le plus.
— Oh I tu t'intéresses bien un peu aussi à celles qui ont rapport à Bernay, n'fest-ce pas?
— TU sais que c'est là le point aimanté.
— Eh bien, j*aî pu être agréable à une personne de Bernay que tu m'avais recommandée.
— Moi ? je t'ai recommandé quelqu'un à Bernay?
— Tu ne m'as pas recommandé l'abbé Morin ?
Je regardai Alfred.
— Comme c^'est un saint homme plein de bons sentiments, je l'ai recommandé à ma tante, qui l'a recommandé h l'archevêque de Paris, lequel lui a
VADÂITE Bff CnrAKBLAT. 209
donné, séance tenante, la cure de VîUîers-le-Bel^ qnî était vacante.
— Et où est cela, Villiers-îe-Bel?
— Oh I de l'autre c6té de Caen^ am diaMe an wrt, à quinze on vingt lienes de Bernay; tu peux être tranquille. Et devine qui j^^t fail mettre à sa pbee?
— Tout autre vaudra mieux que lui,
— Et surtout cdur dont il s'agit : le curé du Hameau.
— Oh! cef exeellent IteKime^
— Oui, un vrai ehrétieD; tout pr^ k dire comme le Ghrist r ce Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre I »
— Eu vérité-, AIH^, Fepn»-je en liiû senrant la main, tu es un véritable ami.
— Et surtout un ami très-affamé.
— Alors, mettons-nous à table et dînons lite ; j^'ai une course à faire après dtner.
— Georges et le tilbury, iMio? demanda Alfred.
— Oui, Georges et le tilbury^ lui répondis-je. Alfred sonna et donna l'ordre de mettre le cheval
à la voilure.
Je dtnai en homme pressé; h sis heures, j*éiaia sur la route de Bernay ; à huit heures moins qnelr* ques minutes, je m'arrélats au Litm (for»
' Nous Plions aufô septembre; les jours commençaient à diminuer, il faisait nuit close qnumé j'arrivai chez Gratien.
Un instant je crus être en retard; mai% au mo^ ment où, sortant de la porte de la maison, j'entrais,
S04 MADAME DE GHAMBLAT.
par Tane des extrémités, sous le berceau, une ombre.* qu'à sa démarche je reconnus pour Ëdmée, y eiitrail; par l'autre bout.
Nous nous joignîmes au milieu, chacun de nous ayant hâte de se rapprocher de l'autre, comme s'il y avait eu un siècle que nous ne nous fussions vus*
Là encore, il y avait un banc que nous connaissions ; c'était une des baltes que nous avions faites sur le chemin de notre amour.
— Que se passe-t-il donc? me demanda Edmée.
Il y a consternation au presbytère ; Nathalie est rentrée vers les cinq heures, les lèvres pincées et les yeux rouges.
» — Madame la comtesse sait la nouvelle? m'at-elle dit.
» — Laquelle?
» — M. l'abbé s'en va.
» — Quel abbé? lui ai-je demandé.
» — L'abbé Morin, donc!
» — Ah I ai-je répondu indifféremment ; je croîs que cela vous intéresse plus que moi, Nathalie.
» — Moi? Oh! mon Dieu, non; depuis quelque temps^ je crois qu'il devient fou : il soupçonne tout le monde de le trahir.
» — Et sans doute vous excepte-t-îl?
» — Moi pas plus que les autres.
» — Cela m'étonne; vous lui avez donné tant de preuves de dévouement, que, de sa part, c'est de l'ingratitude.
Et je lui ai tourné le dos sans lui demander où
MADAME DE GHAMBLAT. S05
allait l'abbé Morin, quoiqu'elle mourût d'envie que je le lui demandasse et que j'eusse moi-môme grand désir de le savoir.
— Eh bien, dis-je, chère Edmée, je puis vous renseigner là-dessus.
Et je lui racontai mon dialogue de Juvigny avec l'abbé Morin et la nouvelle de son changement de cure, que m'avait racontée Alfred à mon retour.
— En vérité, me dit-elle, c'est un charmant esprit et un excellent cœur que votre ami ; il vient de nous rendre un grand service, quoique le prêtre soit peiit-ôtre encore plus dangereux de loin que de près; mais c'est bien quelque chose de ne plus ôlre obsédé par son odieuse présence.
— Et vous savez qui le remplace à Notre-Damede-la-Culture ?
— Non.
— Le curé du Hameau, que nous avons rencontré ce matin... Mais il me semble, chère Edmée, que nous nous occupons un peu bien des autres. Si nous revenions à nous?
— Je ne demande pas mieux.
— Qu'as-tu décidé de nous?
— Oh ! une chose bien simple : tous les ans. Je vais prendre les bains de mer par ordre de la Faculté.
— Oh! je t'en supplie, mon amour, pas de Dieppe, pas de Trouville ; tout Paris est là.
— Qui vous parle de Dieppe? qui vous parle de
Trouville, monsieur? Qui vous dit surtout que l'on T. II. ia
99$ 1IABA.KE DE GHAXBLAT.
m déteste pas autant le monde que toos le détes* tesîOe ne serait pas ht peine d*èlre NormaDde, Â l'on ne connaissait pas, sur la côte, de Honfleur à Cherbourg, quelque petit coin inconnu, bien isolé, où nous pussions abriter notre amour.
— Nomme ee petit coin ; il y en a bien peu que, xm)i aussi, je ne connaisse.
— 'Que dites-^vous de Coorseuittes?
— Chez la mère Gervais, oc» Fm f enfer f
— Oh f prenez garde, cher Max \
— De quoi ?
— De trop connftttre, et d'être trop connu.
— Je n'y suis venu qu^nne fois du Havre, en partie de mer, avec un de mes amis qui avait un petit brick; je connais rh(yteBerie pour une nuit et un jour que j'y ai passés; je puis y être votre frère, votre cousin, tout ce que vous voudrez.
— Vous y seres un ami, Max; j'aurai avec moi ma vieille Joséphine ; toutes les apparences seront gardées... Puis n'avons-nous pas notre double voe?
Elle me tendit la main.
— Et, continuai-je, quand mettons-nous i exécution ce bienheureux projet?
— Otiand vous voudrez, mon amî.
— Le plus tôt possible.
— J'ai été si peu heureuse dans ma vie, que j'ai soif de bonheur; seulement...
— Quoi?
— Si l'abbé Morin fût resté, nous ne nous serions inquiétés ni de sa présence ni de son absence; mais,
MA.DA3IS DE GHAVB&âX, ÊHIÏÏ
puisqu'il part, attendons le leadeaurâ ûe «on départ.
— Et où l'attendrai-je)
'<-— A Eejuay, si vous voulez; croyei^-fous que je n'aie pas autant besoin de votre présence que vous avez besoia de la mieQ&e? quoique mieux vau**^ drait...
— Voyons CB qui vaudrait mieux»
— Mieux vaudrait attendre son départ ailleurs»^
— Ce soir, si vous vouk^, je retourae à Reuilly. «— Aurez- vous ce courage?
— C'est selon comment vous me renverrez.
EUe me pressa sur son cœur*
— Que je t'aime! dit-elle, et commeot aî-je ^ vivre vingt ans sans te connaître!
— ' Faut^il passer par le d4tr«04t de Gibraltar pour aller à Courseuilles? Avec de pareiUes paroles, vous me feriez faire le tour du monde !
•— Non; il faut retourner celte nuit à Evreux; aussitôt notre mauvais génie parti, je pars moi* môme pour Gaen; i Caen^ je prends uAe voilure et j'arrive à Gourseuilies par U Délivrande. Jusqu'à présent, vous m'avez toujours attendu, uionsieur; iaissez-moi on peu, à m^n tour» la joie de vous attendre, de vous voir venir de loin et de vous faire Je signe de bienvenue.
-^ Oh ! chère fidmée!
— Quand un mot de moi, porté par Qratien, vous apprendra que je suis partie, vous .partirez A votre tour.
S08 HADAKB DK GHAMBLAT.
— Comment et par où?
— Par Bernay; de Bernay, vous irez à Villiers; à Villiers, tous prendrez une barque et vous viendrez par mer à Courseuilles : je vous verrai venir de plus loin. >
— Et, si vous alliez prendre une autre barque pour la mienne, et un inconnu pour moi?
— £t ma double vue, qu'en faites-vous donc, mon ami?
— C'est vrai^ je suis ingrat envers elle.
Je serrai la main d'Ëdmée ; puis, à voix basse et timidement :
— Ne rinterrogerons-nous pas un jour? lui demandai-je.
— Sur quoi ?
— Sur ce danger que vous courez, et dans lequel je dois vou^ venir en aide.
Elle tressaillit.
— Oui, plus tard ; ne parlons pas de cela maintenant ; nous sommes trop heureux et nous ne l'avons pas encore été assez longtemps.
— Vous y croyez donc toujours^ à ce danger? lui demandai-je avec inquiétude.
— Toujours, me répondit-elle gravement, sinon tristement; mais, puisque vous êtes là et que vous devez me sauver I ajouta-elle en souriant.
— Ne me dites point de pareilles choses, Edmée, ou je ne vous quitte plus d'une minute.
— Bon I une fois à Courseuilles, nous ne nous quitterons pas d'une seconde.
MADAME DE GUAMBLAY. 209
— Combien de temps cela durera-t-il?
— Moa amiy ditEdmée avec un profond accent de tendresse, Téglise que noas apercevons là dans l'ombre est ouverte; une lampe brûle au pied de la petite Vierge, devant laquelle vous m'avez vue prier le jour où vous êtes entré dans l'église, et où je vous ai, moi^ senti y entrer. Âllons-y, et, au milieu de cette double solennité, je vous ferai un serment que vous répéterez après moi,
— Oh ! oui, m'écriai-je, allons-y; mais le prêtre?...
— Eh bien?
— Si nous allions le rencontrer?
Edmée sourit amèrement.
— Soyez tranquille, dit-elle, cet homme ne va dans une église que lorsqu'il a absolument besoin d'y aller.
Nous sortîmes par la porte du jardin, nous franchîmes celle du cimetière, et nous^entràmes sous le porche. L'heure sonna lentement, solennellement. Je m'arrêtai, appuyant, pour compter, Edmée sur mon cœur. L'horloge frappa dix fois.
— C'est l'heure bénie, dis-je en souriant à Edmée; je l'ai conpptée à Juvigny sur ton front, et je la compte ici aux battements réunis de ton cœur et du mien.
La dixième vibration s'éteignit.
— Entrons, dit-elle.
Vous ne. pouvez, mon ami, vous faire une idée de
la solennité de cette petite église romane, qui date du xiiL* siècle, vue à la seule lueur de la lampe qui
SIO MADÀMS DE GHAHBLAt.
brûlait âeraat la Vierge, en réclairmt, ainsi que les eohvoto de toute espèce doiii elle était entourée^ et qui faisaient à tout «on corps une auréole d'or. ie laissai tomber en passant un louis dans le Ironc des pauvres.
«-» Mettes pour moi, mou ami, dit £dmée.
Edmée euteodit le son des pièces d'or.
— J'ai bien peur que la splendeur de votre aumône ne nous trahisse, mon ami ; par bonheur, on n'ouvre le tronc que le samedi au soir; nous sommes le mardi; l'abbé Morin sera parti.
A son tour, elle trempa le doi(^ dans le bénitier et me donna de l'eau bénite.
Puis nous nous acheminâmes, sikndeux «t sans nous toucber, vers le pilier lumineux.
Arrivée devant la Vierge, Edmée s'agenouilla et fit 4)0ut bas une courte prière.
Puis, se relevant :
-^ Sainte Mère tle Dieu, dit-elle d*uae voix douce el solennelle à la fois, écoutez le serment sacr^ que je fais devant vous; dans la i^oyance profonde aujourd'hui de ne rien enlever à qni que ce soit au monde, je donne mon cœur et ma personne^ dans ie temps et dans l'éternité, à celui qui est là près de moi, lui faisant la promesse solennelle, a quelque puissance pUis forte que ma volonté nous séparait, de rester sienne de ^orps et (d'âme pendant cette séparation, et de le reirowrer, si courtei ou si longue <pie soit son absence, avec un teabeur égal au désespoir que j'aurai éprouvé en le quittant;
MADAME SE GHAilBi.ÀV. Mi
eia û c'était pour ie tombeau qw |e le ^ukUBsse, je J4ire qoe ce qui ^sorvivra d« moi à la «tiort 4ie ftOHVieadra de ee sermeol, fût-ce nm fieà de foiPe ^iviâ Fils, <iui mte paf4oniiiei«» ayant tété fait par vous dn misértcorde ei d'amour*,* Et tnaJAitefiattl, à votre tour, me dit-elle.
£t Je répétai, met pour moi, le sermeiiit qu^tlle menait de faire, «oavaiiicuqiae riea en lui ne poiai^it làire rougirla Vierge auiffès 4e laquelle Jl était pivi* fionoé.
Il y avait dans chaque détail, dans «chaque ex* pression de cel amour d'Ëdiuée, si insolite daas notre <monde.> et, par conséquent, si nouveau pour moi, quelque chose de mystérieux, d'inconnu, quelque ebdse qui semblait appartenir tellement h, une autre vie, que, tant que je demeurais p^ès d'elle, je me sentais comme suspendu entre la terre et le ciel.
Puis, pour l'avoir qaitté€^ le prestige ne^ioûnuait pas, le souvenir se substituait k l'action, le rêve à la réalité, et j'entrais dans un moad^de visions plus poétique encore que celui d'où Je sortons, en ce que» la vue etie toucher me manquai) t^ tout était remis en doute.
213 MADAKE DE GHAHBLAT
Il en résultait que, chaque fois que je quittais Edmée, je la quittais avec ua ardent désir de la revoir, craignant toujours d'avoir eu affaire à quelque fantôme de mon imagination qui s'évanouirait un jour et que je chercherais vainement à la place où je l'avais laissé.
Toutes ces croyances enfantines de l'ange gardien, données à l'homme par le Créateur sublime de toutes choses, me revenaient à l'esprit, et si, à la fin d'une de ces entrevues qui me transportaient dans le monde des esprits, Edmée m'eût avoué son essence divine, eût tout à coup déployé ses ailes et se fût envolée, j'eusse été, je l'avoue, moins étonné que de la voir continuer à demeurer près de moi attachée à la terre comme les autres créatures humaines.
Aussi, dès qu'elle n'était plus là, dès que je ne la voyais plus de mes yeux, un grand trouble naissaitil en moi ; sa mission dans ce monde n'allait-elle pas finir en mon absence? Rappelée au ciel, d'où elle était descendue^ prendrait-elle môme le temps de ni'apparaitre une dernière fois, et me resterait-il d'elle autre chose que ce parfum étrange dont j'étais tout imprégné en la quittant et qui, pareil à un souvenir infidèle, diminuait à chaque jour d'absence, finissait par devenir presque insaisissable, puis enfin s'évanouissait tout à fait?
11 n^y avait pas jusqu'à ce serment solennel qu'elle avait cru devoir me faire avant que de me quitter, qui, au lieu de me rassurer, ne me causât une nou-
KADAIIE DE GHAUBLAT. S13
Telle iaquiélude; ce danger que sa science sibyllique lui révélait, cette promesse de me rester fidèle même dans la mort, ce serment qu'elle m'avait fait faire à moi, si elle n'avait pas le temps, au moment suprême, de m'envoyer ses cheveux, d'aller les lui couper moi-môme dans son tombeau; tout cela mêlait l'ombre du fantastique à la lumière de la vie réelle et me faisait tressaillir à tout instant malgré moi.
Aussi, une fois de retour à Reuilly, je ne vécus plus que dans l'attente de ce mot qu'elle m'avait promis et qui devait m'appeler près d'elle à Gourseuilles. Je ne sais pas de vie plus dévorante que celle de l'attente; si l'homme, chaque fois qu'il le désire, vieillissait du temps qui lui fait obstacle, la plus longue existence n'aurait pas, je crois, un an de durée.
Le lendemain de mon retour à Reuilly^ nous eûmes, Alfred et moi, la visite du curé du Hameau. Il venait remercier Alfred de ce qu'il avait fait pour lui, et lui recommander son pauvre petit village, composé seulement de cent vingt âmes. Il y avait, au milieu de ces remercîments, un profond regret de quitter ces braves gens qu'il connaissait tous par leurs noms et dont il avait fait sa famille ; eux aussi le regrettaient comme on regrette un père, ignorant quel homme le hasard allait leur donner à la place de celui qui les quittait.
Quant à moi, j'étais profondément reconnaissant à Alfred de la nomination de M. Claudin — c'était
Si4 KADAHE DE GHAKBLAT.
le aom du curé du Hameau — à la cure de Bemay^ et de sa aubstitutiou à Tabbé Morin ; c'était un ami et, au besoin, un consolateur que je trou vais à la place d'un ennemi.
n partait le lendemain, ayant reçu avis que, le lendemain, le presbytère serait vacasL
Sans que je pusse deviner pourquoi, AUired le pria de retarder son départ d'un jour«
Le prêtre y consentit : c'était un jour de plus à passer avec ses enfants,
M. Ciaudin parti, je demandai 11 Alfred dans quel but il lui avait fait prolonger de vingt-quatre heures son séjour au Hameau,
•— Mon cher ami, me répondit Alfred, tu me de* xnandes là le secret de TÉtat, et ce serait manquer i tous mes devoirs de préfet que de le trahir.
Je m'inclinai.
Le lendemain, vers la fin du déjeuner, je vis ^river Gratien ; il apportait une lettre d'£dmée contenant ce seul mot : a Viens I o
Alfred reconnut le messager et sourit
— Au revoir I me dit-iL
Et il me tendit la main ; puis, sonnant, il prononça les mots sacramentels :
— Georges et le tilbury 1
— Pourquoi Georges et le tilbury ? lui deman-dai-je en riant*
— Parce que je garde M. Gratien, dit-il, à moins que tu n'en aies besoin absolument.
— Je n'ai pas besoin de M. Gratien«
-— Alors, monsieur Gr^tien, faîtes-mo| le plaisir tie passer dans mon cabinet, dit Alfred.
Et, faisant passer Gratien le premier, ni plus ni moins que s'il eût eu affaire à un ministre, il le suivit et referma la porte derrière lui.
J'étais habitué aux laçons d'Alfred et ne mlnquiétai done point de ee secret d'État qu'il n'avait pu me révéler et qu'il allait, selon toute probabilité, révéler à Gratien, et je courus au perron.
AlA^d était obéi, comme les princes des féeries, sm* un coup de sifflet ; au moment où j'arrivais sur la première marche, Georges et le tilbury s'arrê» taient à la dernière; au moment où je prenais les rênes, j^entendis la voix d'Alfred qui me criait :
— Tu sais que si, par hasard, tu es pressé, tu peux faire tes douve lieues d'une traite et en quatre heures.
— Merci ! lui dis-je.
Et je lâchai la bride.
J'avais, en effet, affaire au meilleur trottemr des écuries d'Alfred; en une heure un quart, nous fûmes à Bernay. Là, je le fis souffler pendant uiie demi-heure ; il me restait sept lieues à foire de Bernay à Villiers.
Pendant cet instant de repos, et tandis que j*at« tendais sur la porte le moment de repartir, un charretier conduisant une voiture de meubles s'arrêta au Lim far pour demander la route du presbytère de Notre-Dame-de-la-Culture.
Cette demande attira mon attention.
216 KADAUE DE CHAMBLAT.
Je jetai les yeux sur la charrette et je vis tout un mobilier, simple mais neuf, depuis le lit et les matelas jusqu'à la poêle et aux casseroles.
— Ces meubles sont à M. Claudin ? demandai-je au voiturier.
— Ils sont pour lui, du moins, répondit-il avec cet air narquois du paysan normand qui ne veut pas se compromettre.
Je devinai alors pourquoi Alfred avait demandé au curé du Hameau de ne partir que vingt-quatre heures plus tard ; pensant que son chétif mobilier serait insuffisant pour le presbytère de Tabbé Morin, il avait voulu que le bon prêtre le trouvât tout garni.
Voilà quel était le secret d'État qu'il n'avait pas voulu me révéler.
Il y avait, dans le refus d'Alfred à mon endroit, une suprême délicatesse ; je pouvais, en certains cas^ avoir besoin de recourir à l'indulgence de M. Claudin, et il ne me mettait pas de moitié dans sa bonne action pour ne point placer un prêtre entre la reconnaissance et sa conscience.
Le voiturier, ayant reçu les renseignements qu'il désirait, continua son chemin.
La demi-heure était écoulée: je remontai dans le tilbury et nous primes la route de Villiers.
Nous étions arrivés à deux heures moins un quart.
Je pris congé de Georges, lu. rc^^nmandai de passer la nuit à Villiers et de retourner le lendemain à Reuilly au pas ; puis je descendis vers la plage.
tfÀDAUE DE CHAMBLAT. 2l7
Mon marché fut bientôt fait; le vent était bon; moyennant un louis, un patron de barque s'engagea à me conduire à Courseuilles, que Ton distinguaità rhorizon, dans cet immense golfe que fait la côte normande en se courbant de Honileur à Cherbourg*
Les préparatifs ne furent pas longs ; on déploya la voile et nous nous éloignâmes du rivage.
Au fur et à mesure que nous avancions au nordouest, le rivage vers lequel nous voguions, et qui ne m'avait apparu d'abord que comme une vapeur bleuâtre, prenait de la consistance et se tachait de petits points blancs presque imperceptibles encore, mais qui devenaient de plus en plus visibles; enfin, je pus distinguer, s'élevant sur la plage, la silhouette du village de Courseuilles, puis, au bord de la mer, l'auberge de la mère Gervais dominant la grève, sur laquelle les barques échouées attendaient le flux pour se remettre à flot.
Une femme était à l'une des fenêtres, faisant des signes avec son mouchoir.
C'était Ëdmée ; elle avait vu la barque avant que je l'eusse vue, elle; mais, moi, je l'avais devinée avant que de la voir.
Deux cœurs qui s'aiment véritablement ont quelque chose de plus qu'humain, en ce qu'ils se pressentent malgré les distances, qui n'existent plus, quand l'amour a étendu entre eux ce filet magnétique qu'on appelle la sympathie.
Lorsque je ne fus plus qu'à une centaine de pas du rivage, je lavis disparaître de la fenêtre pourre-
tl8 aAiiÂiui ns «hakiuult*
par^tre à la porle et s^ifaneer sur la plage jusqu'à l'endroit oÀ venah mourir le flot, qui comnieoçaii à mouler. — Je fis, à l'aide d'an ariron» im saut d'une donaaime de piedSi et je me trouiai près d'elle. '
iUe me tendit les bns; je la prassûaur mou cœur ; les l^rat es pèckcors qaà nofus Tirent nous embrasser ne nous damandèreiit pas si nous étions firère et smnr» o« man elt femme ; ik ^rent : «As ^'aiment 1 »
Ohl oui, nous HonsaimioBS» xomme nous nous aimons encore» mon amî, nomme nous nous aim^ roos tottjoois 1
QiieUes soirées que cellea que nons passâmes ai^ sis à cette fenttve par kqaelle elle m'aTait vu ve*» nir, la mam dans la maia, silencieux et regardant ^lore, comme autant de fleurs de feu» les ôtoiks dans l'azur du dei légàrement teint delà poorpce du cottchantl
En même temps que les étoiles, s'allumaôent» les idiaces du Bavre apparaissaieat dans ie coéposoule du soir» comme ils s'eflhfflriftnt en même temps qu'elles dans l'aube du matin.
Entre cette aube et ce ccépuscule» il j avait pour nous des abîmes de bonheur plus profonâs que eemc de l'Océan.
£t cependant, malgré ce bonbenr, quelque dioae de triste planait an-dessus de nous; Edraée seoBK blait parfois voukôr écarter avec sa main quelque chose comme un erêpe qui lui eût Toilé le visage, ■
Alors, je lui demandais :
— Qu'as-tu ?
Et, en souriant, elle me répondait :
— Rien ; je suis trop heureuse, et j'ai peur que le bonheur lui-même ne sdt jaloux de moi.
Souvent aœsi, réveillé par une plainte à demi étouffée, je me soulevais sur mon coude, et, à b lueur de la lampe de nuit, je regardais dormir Edmée.
Ce même voile que parfois je crevais voir sur son front pendant le joue s'y étendait pendant la nuit, mais plus obstiné et plus épais. Alors,, le cœur de la dormeuse se gonflait et paraissait près d'éclater ; mais bientôt des larmes filtraient à travers ses paupières fermées. Une ou deux fois, ne voulant pas la laisser sous l'étreinte d'un rêve dou^ loureux, je la réveillai en lui demandant quel songe insensé faisait couler ses larmes ; mais, chaque fois, elle me répondait qu'au réveil elle n'avait plus aucun souvenir de cette tristesse qui l'avait oppressée endormie.
Je cessai de questionner Edmée sur sa tristesse de jour et sur ses agitations nocturnes ; mais une conviction s'empara de moi, c'est que, chez cette organisation nerveuse, cette tristesse et ces agitations n'étaient rien autre chose que des pressentiments du danger îneonnu qui la menaçait.
Je pris une résolulion : la première fois qu'Edmée me réveillerait par une de ces agitations noctûmes, j'essayerais de la faire passer dn soomieil
230 XÀDÀXE DE GHAXBLAT.
naturel au sommeil magnétique^ et alors je l'interrogerais»
L'occasion ne se fit pas attendre. Dans la nuit du 42 au 13 octobre, je fus éveillé par les sanglots d'Ëdmée ; ces sanglots étaient si réels, que je crus d'abord qu'elle était réveillée elle-même. Je me trompais, elle dormait.
Je lui pris les mains et me mis en communication magnétique avec elle.
A peine ses mains furent- elles dans les miennes, que je la sentis tressaillir ; je craignis qu'elle ne s'éveillât; je fis un effort de volonté pour qu'elle demeurât endormie, et, en effet, ses yeux restèrent clos.
Bientôt elle donna tous les signes du sommeil magnétique ; son agitation cessa ; son visage reprit sa sérénité, les larmes qui roulaient sur ses joues s'arrêtèrent.
— Dors-tu, mon enfant? lui demandai-je au bout d'un instant.
— Oui, me répondit-elle, selon son habitude, d'une voix basse et calme.
J'hésitai ; c'était moi qui étais devenu agile et tremblant.
— Qu'as-tu? me demanda-t-elle, et pourquoi m*endors-tu sans que je te l'aie demandé ?
— Parce que je veux connaître d'une façon certaine quel est ce danger qui te menace et qui cause tes tristesses et tes tressaillements,
Ëdmée essaja de retirer ses mains des miennes ; mais je les retins de force.
, MADAME DE GHAMBLAT. 22i
— Oh ! mon Dieu I mon Dieu I dit-elle en se débattant comme la pythie antique.
— Voyons, qu'y a-t-il ? insistai-je avec une douce violence. Ce secret est-il donc si terrible, que Dieu refuse de te le laisser lire, ou que tu ne veuilles pas mêle faire connaître?
— Oui, murmura-t-elle, terrible, terrible I Puis, avec un effort violent :
— Éveille-moi, Max, s*écria-t-elle, éveille-moi ! Ne t'ai-je pas juré de te rester fidèle jusque dans le tombeau?
— Que veux-tu dire? ta vie est-elle menacée?
— Max, il me semble que nous tentons Dieu.
— S'il y a impiété, Edmée^ je prends le fait sur moi, m'écriai-je à mon tour; mais je veux savoir ce que tu crains. Parle, je le veux I
— Oh ! tu sais qu'éveillée, je ne me souviens de rien ; ne me répète pas ce que je vais te dire ; si nous n'avons plus que quelques jours à passer ensemble^ du moins passons-les heureux.
— Que dis-tu là, Edmée? demandai-je tout frémissant; que parles-tu de quelques jours seulement que nous avons à passer ensemble?
— Laisse-moi compter... Attends.
Elle compta.
— Je compte jusqu'au 7 novembre prochain ; mais je ne puis compter au delà.
— Comment ! tu ne peux compter au delà?
— Non.
— Pourquoi ?
22S XADÀXE BS GBi.WEI.AT.
— Parce qu'il fait nuit.
— - Tu vois cependant dans la nuH ?
— Ouiy dans la nuit de la vie, mais non dans celle de la mort.
Ëdmée laissa échapper un sanglot auquel je répondis par un cri.
— De la mort ! «dans la nuit <de la mort I de quoi s'agit-il ? Voyons, parle J iparle I
Et j'ajoatai avec un accent Ile yo\màé dosespëré:
— Je le veux.
— Tu le veuxî
— Oui, parie I
Mes cheveux étaîeait hérissés sur mon front, une sueur glacée coulait de leur racine ; mais j'étais résolu à aller jusqu'au botit.
— Ordonne^moi de voir, et peut-être parviendrai-je à distinguer qceelque chose dans cette nuit, si noire qu'elle soit.
— Au nom du Dieu vivant, lui dis-je, regarde et vois.
— Oh I nrarmurar-t-elle, je vois une femme ccoh chée dans ma chambre, sur mon lit ; elle ne dcart pas... elle est mortel On l'ensevelit, on la cloue dans une bière, on la descend dans un caveau, c'est le mien..^ Pauvre Max I pauvre Maxl combien tu dois souffrir t
— N'importe, n'inçorte, quand cela arriverat-il ? Je veux savoir le jour, je veux savoir l'heure.
-^ Dans la matinée du 8 novembre, entre sept et
MABAIU BE CHAMBLAT. 223
huit heares, mon dernier soupir, m&vt dernier adieu sera pour toi, mon bien^aîmé Max.
Puis, avec un effort et un gémissement aussi douloureux que si c'était Teffort et le gémissement suprêmes :
— Max^ dit-elle en se soulevant, n'oublie pas mes cheveux.
Et elle retomba sans parole et sans mouvement.
Elle était évanouie.
Je me précipitai à bas du lîl; j'étais iôride ; }e me vis dans une glace et je ree«âaî de teroeor.
fe courus à la fenêtre, je Fouvaris; puis, prenant Edmée entre mes bras, je rapportai dans un faa« teuil et l'exposai à Tair frais de la nuit.
Elle était pâle et inerte, et, dans son long pei*gnoir, immobile^ les bras pendant de ciluupie côté du fauteuil, elle semblait déjà morte.
Je trempai mes xxmos dans l'eau et tai secoiiai l'eau au visage. Un instant^ je crus que j'allais devenir fou. Eiftfin, elle poussa un soupir ; h mon tour, je restai ioicliné yers elle comme j'étais.
Elle ouvrit les yeux, et, me recooiBaissant^elle me sourit.
•— Edmée 1 Edmée ! m'écrîair}een tosobantà ge«^ noux.
— Eh bien, demanda-t^eUe de sa voix douce, qu'y a«t-il donc ?
— Il y a, lui dis-je, que tu as fait, ou plutôt que j'ai fait un rêve af!reux; mais, ajouta,i-je en respirant, par bonheur, ce n'est qu'un rêve !
^^Jk MADAUE DS GHAUBLAT.
Et cédant aux émotions que je venais d'éprouver, je me jetai sur le lit en mordant l'oreiller et en pleurant comme un enfant.
Vous comprenez, mon ami, ce que fut ma vie à partir de ce jour; obligé de sourire, de paraître tranquille, de me dire heureux avec le spectre éternel de la mort devant les yeux.
De temps en temps, j'étais saisi d'une espèce de folie furieuse. Je voulais prendre Ëdmée dans mes bras, l'emporter hors de France, loin du monde, dans un désert; peut-être le danger qui la menaçait ressortait-il de la localité où nous vivions. Elle avait vu la morte couchée sur son lit, enterrée dans son tombeau; en l'éloignant de ce lit, en la mettant hors de la portée de ce tombeau, peut-être conjurerait-on la fatalité.
Deux ou trois fois j'essayai de l'amener à me parler, encore de ce danger qu'un vague pressentiment lui avait laissé entrevoir ; mais à peine abordai-je ce sujet, que mon cœur se gonflait, que ma voix devenait tremblante, et qu'il m'était impossible de continuer.
Elle, de son côté, me répondait:
— Ne sommes-nous pas heureux, mon ami?
UADAUE DE GHAUBLAT. S3o
— Oh! si, trop heureux! m'écriai-je à mon tour.
Alors, elle aussi, soupirait en disant :
— En effet, mon bien-aimé Max, un pareil bonheur n'est pas de la terre.
Deux semaines se passèrent ainsi.
Souvent j'entendis parler des miracles que faisait Notre-Dame- de-la-Délivrande. Combien de bâti-
ments en perdition sauvés par elle I combien de mères conservées à leurs enfants t
Un jour que, ne pouvant dormir, j'étais descendu au point du jour, et que j'errais au bord de la mer, exposant mon front brûlant à l'âpre brise qui vient des côtes d'Angleterre, j'entendis un pécheur raconter que la Vierge de la Délivrande venait de sauver son enfant d'une maladie mortelle.
Je m'approchai de lui, et, lui saisissant les mains, ]e lui fis redire une seconde fois son récit; puis, au moment où il l'achevait, je m'élançai sur la route de Caen. Je courus pendant une lieue sans m'arréter, et, me précipitant dans l'église, je tombai aux pieds de la Vierge miraculeuse.
Que lui dis-je? Je l'ai oublié. Quelle prière s'échappa de mes lèvres? Je n'en sais rien; mais je saisi que mes paroles étaient trempées des larmes de mes yeux, du sang de mon cœur.
Puis, tout à coup, je pensai qu'Ëdmée s'était réveillée, me cherchait, était inquiète de moi; je baisai le bas de la robe de la madone^ je m'élançai hors de l'église, et je retournai à Gourseuilles
236 MADAME DE GHÀMBLAT.
du môme pas dont j'étais Tenu à la Délivrande.
J'étais couvert de poussière, mou front ruisselait de sueur. Dans Tescalier^ je secouai la poussière et m'essuyai le front.
Puis j'écoutai sur le palier; Edmée avait reconnu mon pas.
— Entre donc I me dit-elle en s'avançant vers la porte.
J'obéis; elle jeta un cri en me voyant.
— Qu'as-tu, et que t'est-il arrivé ? me demanda- Irelle.
-*- Moi? Rien, répondis-je en essayant de sonrire.
Ce sourire paraissait si loin de mon cœur en ce moment, qu'il effraya Ëdmée.
Elle se jeta dans mesl^ras.
— D'où viens-tu? me dit-elle. Ton cœur bat, tout ton corps tremble.
J'essayai de mentir; je sentis que je ne pouvais pas.
' — De la Délivcande, lui dis-je.
— Et qu'as-tu été faire à la Délivrande?
•—Ne m'as-tupas dit que c'était une \^erge trèsiniraculeuse, qae celle qu'on y adore?
— Eh bien?
— Eh bien, j'ai été lui demander de veiller sur notre bonheur.
Et j'ajoutai vivement :
— Car ce bonheur est notre eïïroi, tant il est grand!
KADAXll BS CHAH BL AT. 22t
— Pourquoi ne in*às-tu pas dit ceta, mon ami? Pourquoi ne m'as-tu pas attendue? Nous y eussions été ensemble; tu sais que ma conscience ne me reproche rien, et que je puis entrer et prier avec toi dans une église.
— Nous y retournerons, dis-je en taiBFbaiit sur le fauteuil.
—Quand tu youdras... Que Tegardes4BY decimnda-t-elle.
Au moment où elle avait entendu et reoennu mon pas, Ëdmée était occupée à peigner ses cheveux; elle était venue à moi sans les renouer, et, dans leur luxuriante abondance, ils tombaiest jusqu'à terre; c'étaient eux que je regardais.
Je les pris et je les i)aisai, comme j'avais baisé le bas de la robe de la madone.
Elle lit un raoïivemenl, et, les secoisaBt sur ma tête, elle m'inonda de levirs flots parAnnés.
Alors je pensai à la recomAsandatien qu'elle m^avait faite; je les enroulai aalour de bbk)r cou, je les pressai smr mes lèvres, je les baisai avec des cris ^'angoisse.
Edmée s'éloigna, je sortis littéralement de dessous sa chevelure; elle regarda avec étonnement mon visage bouleversé.
— Ami, dit-elle, tii as quëlqueeecvét qae ta me ca« ches ; tu souffres et tuliens à souffrir seul ; c'est mal*
Je fus obligé de faire un effort suprême pour ne pas éclater en sanglots.
En ce moment, on frappa doucement à la porte.
338 MÂDÀU£ D2 GHAICBLAT.
— Qui est là? demanda-t-elle.
— Moi, ma petiote.
— C'est Joséphine, dit-elle ea me faisant signe de m'éloigner.
Puis, à sa vieille nourrice :
— Que veux-tu?
— C'est Gratien, dit la bonne femme, qui vient en toute hâte apporter une lettre.
— De qui?
— De M. le comte,
Edmée se retourna de mon côté.
— Tu vois, moi aussi, j'ai mes pressentiments. Elle passa une robe de chambre, et, ouvrant ia
porte :
— Fais monter Gratien, dit-elle.
Quelques secondes après, Gratien paraissait timidement par l'entre-b&illement de la porte.
Il tenait une lettre à la main.
— Pardon, madame la comtesse, dit-il, cette lettre est arrivée à quatre heures de l'après-midi; Zoé a reconnu l'écriture de M. le comte, et elle m'a dit : (( Gratien, mon garçon, il s'agit de prendre tes jambes à ton cou et de porter cette lettre-là à madame. »
— Et tu es venu à pied, mon pauvre ami ? dit la comtesse prenant tranquillement la lettre.
•-^ De Caen ici, oui, madame la comtesse; mais^ comme l'heure de la diligence n'était point passée, j'ai pris la diligence de Bernay à Caen.
— Vous ôtcs un bon et brave ami, Gratien, dit-
MADAME DE CHAMBLAT. 229
elle en lui tendant la main ; nous allons voir ce que dit cette lettre.
Gratien se retira discrètement; Joséphine, plus curieuse, eut besoin d'un signe qui la congédiât. La porte refermée, Edmée vint à moi et me pré» senta la lettre.
— Lis, dit-elle.
Je secouai la tête.
— Dieu me garde de toucher à un papier sur lequel s'est posée la main de cet homme!
Elle sourit.
— Tu le hais, et, moi, je lui pardonne, dit-elle; ce sont ses vices qui font notre bonheur.
Elle ouvrit la lettre et lut :
«Madame, j'arriverai à Bernay vers le 2 novembre; j'espère que vous aurez oublié les petits dissentiments qui ont précédé mon départ. D'ailleurs, ma présence à Bernay ne sera ni longue ni pesante ; ce n'est pas un mari qui revient prendre sa place, c'est un hôte qui vient vous demander une hospitalité de huit jours.
)) Comte DE Chamblat. »
J'avais écouté cette lecture, les dents serrées, les poings crispés.
— Eh bien, mon ami, demanda Edmée toujours calme, qu'y a-t-il dans cette lettre qui vous désespère si fort?
— Huit jours ! N'entendez-vous pas, Edmée, qu'il revient pour huit jours?
330 H'ADAV^ DE CTHAKBLAT,
— Aveï-vous "cra, mon Wen-aîmé Max, qu'il ne reviendrait jamais, et pensiez-vous en être débarrassé pour toujours?
— Non; mais œs tant jours, justctncfut, ces hort jours...
— Je ne vous comprends pas.
— Du S au iO, mon Dieu I les huit jours pendant lesquels j'eusse donné ma vie pour tie pas vous qoiltar un instant.
— Mon ami, ces huit jours passeront moins vite que ceux que nous passons ensemble; mais fis passeront, et nous nousxeCrouverons de nouveau libres et heureux.
Je tombai à ses pieds; j'appuysi ma tête isur ses genoux, et, heureux d'avoir un prétexte pour pleurer, je laissai abondamment couler mes larmes.
— Enfant, dit-elle en appuyant sa main sur ma lôte, n'avais-tu pas prévu ce retour?
— Oh I je ne veux rien prévoir, m'écriai-je.
•—Voyons, faut-il donc que je t'explique tout cela?
— Parle, que j'entende ta voix.
— C'est fout simple : tu comprends, la saison 4es eaux ferme le i«' novembre; il était allé àHombowrg pour jouer; il a gagné ou perêa, peu nf importe; s'il a gané, il revient, non pas pour me Toir, mais pour jouer; s*H a perdu, H revî«ït pour se faire de targent et pom* jouer encore.
— 11 passera donc l'hiver à Paris?
— * A quelle époque devais-tu lui faire Ion second payement pour la terre de Chamblay ? ,
MADAME DE GHAHBLAT. 231
— Trois mois après le premier; mais pen importe la date! qu'il passe chez mon notaire, mon notaire lui donnera tout l'argent qu'il voudra, pourvu qu'il quitte Bernay.
— Eh bîen^ mon ami, alors, qu'est-ce que huit jours?
— • Oh ! rien, rien, je le sais ; mais ces huit jours justement...
— Mais qu'ont donc de particulier ces huit jours?
— Rien ; je suis fou. Que veux-tu I laisse-moi pleurer,
O mon ami, mon ami I je vous dirai comme Ugo Foscolo : « Dieu ne vous fasse jamais sentir le besoin de la solitude, des larmes et surtout d'une église I
€ette lettre nous était arrivée le 31 octobre ; nous avions donc encore vingt-quatre heures à passer à Courseuilles, cette halle adorable que je venais ée faire sur la route du cieL
Pour nous quitter le plus tard possible, il «vait été convenu que, le lendemain, nous partirions de Courseuilles ensemble dans une voiture de louage que nous calculerions notre temps de manière à arriver à Caen pendant la nuit, c'estrà-dtre vecs six
832 ICADÂHE BS GHAMBLAT.
OU sept heures du soir; qu'un demi-kilomètre avant Gaen, je descendrais de voiture; qu'Ëdmée continuerait son chemin vers Bernay, et que, moi, je prendrais la poste pour Évreux. Le lendemain, nous partîmes vers trois heures; je baisai, les uns après les autres, tous les meubles de celte pauvre chambre d'auberge, comme pour prendre congé d'eux; n'étaient-ils pas des amis, mieux que des amis, des confidents?
Je ne pouvais me décider à quitter cette chambre; j'y rentrai deux fois pour lui dire adieu. Là, un mois et demi avait passé pour nous avec la rapidité d'une heure.
Trois quarts d'heure après notre départ, nous arrivions à la Délivrande. Je fis arrêter la voiture devant l'église; nous descendîmes tous deux; pendant qu'Edmée faisait sa prière, je glissai deux louis dans la main du sacristain pour que deux cierges brûlassent chaque jour devant la Vierge pendant tout le mois de novembre.
Riez de ma superstition, si cela vous plaît, mon cher po@te; mais, si jamais vous passez parles angoisses que j'ai éprouvées, peut-être serez-vous plus superstitieux encore que moi.
Nous repartîmes. Gratien conduisait, ayant près de lui, sur la banquette de devant, la vieille Joséphine; Ëdmée et moi, nous étions au fond, Ëdmée appuyée à mon bras et à mon épaule.
Le moment où je me séparai d'elle fut un des plus douloureux de ma vie. Figurez-vous, mon ami.
MADAME DE GHÂMBLAT. 2133^
la situation d'un homme qui aime de toutes les puissances de son âme, qui sait laisser Tobjet de ses amours sous le coup d'un danger terrible, quoique inconnu ; qui, sentant battre un cœur contre le sien, une main serrer sa main, des lèvres presser ses lèvres, se dit tout bas, sans oser éclater en sanglots : « C'est peut-être la dernière fois que je sens battre ce cœur; c'est peut-être la dernière fois que cette main presse la mienne; ce baiser que me donnèrent ses lèvres est peut-être son dernier baiser!»
Et cependant je la quittai.
Il est vrai que je restai écrasé à la même place; que, ne pouvant me tenir debout, j'allai, tout chancelant, m'appuyer contre un arbre, et que, quand la voiture eut disparu dans la nuit, je tombai anéanti, me roulant sur l'herbe et pleurant.
Au bout d'un instant, j'entendis mon nom pro« nonce près de moi; je levai les yeux.
Celui qui avait prononcé mon nom, c'était Gratien.
Edmée avait passé sa tôte par la portière, elle m'avait vu, dans l'ombre, appuyé à l'arbre, et elle avait envoyé Gratien pour savoir de mes nouvelles.
— Oh ! dis-je au brave garçon, est-ce que je puis la .voir encore une fois?
— Sans doute, me dit-il; elle change de chevaux. et de voiture à l'hôtel d* Angleterre.
, — Alors, viens, viens, lui dis-je, que je la revoie, ne fût-ce qu'une seconde.
Et je m'élançai vers la ville.
Gratien avait peine à me suivre; il faisait nuit^
SM XIDAME BB GHAXBLAT.
par bonheur; on m'eût pris poar tm fou échappé de l'hospice dti Bon-Pasteui'. J'entrai dans la conr de ITiôtél d'JlupJelWTÇ; la Toiture qui nous avait ainenés était dételée, on mettait des cheraux à une espèce de cabriolet ; la vieille Joséphine était asase sur mes malles.
— Où est-eHe? lui demandai-je.
Le ton dont je lui adressai cette question, la pâleur de mon visage, effrayèrent la bonne femme.
— Oh I mon IHcu, qu'est-il arriTê?-demanda-VeBe en joignant les mains.
— Rien, hd di&-je, absofument rien; seulement, où est-elle?
— Au premier, à la cSrambre n*» S,
Je ne fis qu'un bond jnsqu'à PescaBer; une porte était enlr'ouverte à l'entrée du corridor ; à travers Tenlre-^bÂllIement, j'aperçus Ëdmée écrivant à une table.
— Cest moi, lui dis-je du corridor, pour ne point l'effrayer par ma brusque apparîfioD.
Elle m'ouvrit ses bras.
— Je te sentais venir, dît-elle, et je m'étais interrompue d'écrire. Pauvre fou! ajouta-t-elle en m'essuyant le front, crois-tu que je ne t'aie pas vu quand )a voitwe a dbparu, croîs4u q^e je ne t'aie pas vu tombant <et te roulanlt au pied de l'arbre?
— Comment m'as-tu vu quand je ne voyais plus la voiture^ cachée à la fois par k descente de la roQle et par l'obscurité?
MADAME DE GHAMBLAT« S35
«— Avec les yeux du coBur, dier Max bien-aimé.
«— C'est donc vrai , que ta vois? c'est donc vrai ? m'écriai-je. Mon Dieu! mon Dieul
II y avait un accent tellement désespéré dans mes paroles, qu*Edmée se jeta à mon con et s'y suspendit comme un enfant à celui de sa mère.
— Écoute, me dit-elle, depuis quelque temps, je ne te reconnais plus; tu as quelque douleur que tu me caches.
— Non, non, m'écriai-je.
— Attends, laîsse^moi te dure. Je suis à toi, rien qu'à toi, mon ami; que veux- tu de moi? Ordonne, j'obéirai.
Un instant, je fus près de lui dire : a Je veux te prendre, je veux l'emporter, je veux te disputer à la mort; » mais je songeai aux conséquences ter* ribles de la disparition d'une fémioe de la condition de madame de Chamblay.
— Rien, lui répondi^^je en réunissant toutes mes forces; je voulais te voir encorse une fois, je voulais encore une fois te dire adieu. Âh I si ta double vue te révélait quelque cbose^ si tu sentais le danger approcher de toi, appelle-*moi^ au nom du ciel, appelle-moi I En attendant, cette lettre?...
Je lui montrai la lettre commencée, r
— Pourquoi faire, puisque te voilà?
— Oh ! non, tout ce qui me vient de toi m'est précieux; au moment où l'on va se quitter, on n'échange jamais assez de souvenirs.
Je pris la lettre, dont une page seulement était
236 MADAME DE GHAMBLAT.
couverte ; je la froissai dans ma main, je la pressai contre mes lèvres, je la mis sur mon cœur.
-^ Plus tard, quand je serai loin de toi, je la lirai, lui dis-je.
— Et tu y verras ce que je te dis quand tu es là, mon bien-aimé : je t'aime» je t'aime dans ce monde, je t'aimerai dans l'autre; je t'aime dans le temps et dans l'éternité.
Des pas retentirent dans l'escalier; Gratien parut.
— La voiture de madame la comtesse est prête, dit-il.
— Puis-je rester dans cette chambre après que tu l'auras quittée? demandai-je à Edmée. Elle est tout embaumée de ton parfum, je serai encore avec toi.
— Et moi qui croyais l'aimer plus qu'il ne m'aimait, dît-elle.
Et, avec un charmant sourire :
— Max, ajoula-t-elle, je m'avoue vaincue ; es-tu content?
Oh ! oui, sans le serpent qui me mordait le cœur, oui, j'eusse été content, oui, je me fusse cru le roi de la création.
— Va, lui dis-je, va, je n'aurais pas le courage de me séparer de toi. Seulement...
— Quoi?
— Malgré la présence du comte au château, je passerai la journée du 8 novembre près de toi, caché chez Gratien.
MADAME DE GHAMBLAT. 237
— Viens-y le 7 au soir, et, quoi qu'il arrive, j'irai t'y voir un instant.
— Oh I tu me le promets, n'est-ce pas?
— De toute mon âme.
— Alors, va-t'en; je reste consolé, sûr de te voir une fois encore*
— Ami, dit-elle en me regardant et en secouant son front soucieux, je te le répète, tu sais quelque chose 'que tu ne veux pas me dire; mais qu'importe I je t'aime , tu m'aimes; le reste est dans les mains de Dieu.
Elle me baisa au front et sortit.
Je demeurai seul, écoutant le bruit de ses pas qui s'éloignaient, le bruit de sa robe soyeuse qui allait s'affaiblissant. J'étais resté assis sur le môme siège où, un instant auparavant, elle m'avait enveloppé de ses braâ. Comme je le lui avais dit, en fermant les yeux, j'aurais pu croire encore qu'elle était là.
En la suivant, mon cœur se fût déchiré au moment du départ, et qui sait si je ne me fusse pas jeté sous les roues de la voiture qui l'entraînait loin de moi !
Je restai donc immobile au môme endroit où elle m'avait quitté, j'entendis le bruit de la voiture qui passait sous la grande porte de l'hôtel en faisant trembler les vitres.
— Au revoir, murmurai-je , en attendant que je te dise adieu!
Le bruit s'éteignit.
tW MADAME DE GHAMBLAT.
A mesure que s'affaiblissait le bruit » noûa cœur se serrait ; j'avais quitté Edmée trois fois au. lieu d'une : une fois sur la route, une fois dans ma cbambre, enfin cette dernière fois, où le bcuit des roues de sa voitore s^'ôtait éteint». Ea Tooilant adoucir la séparation, je l'avais rendue plus douloureuse.
J'avais cru pou¥oir restée dans cfitte chambse et y passer la nuit ;. au bout d'une deaii-hei»e, }e sealis que la chose me secaitimpassible^jt^^vais besoin d'air et de mouvement.
Séparé d'elle par quelques lieues seulesient, j'avais besoin de n&eilre un plus grand espace entre nous ; tant qu'il j avait possibilité de la voir avant que. son. mari arrivât» je ne répondais pas de moi.
D'après ce qu'elle m^'avait dit, sans doute M. de Cbamblajf auraitrîl besoin d'ai^ent pour la quitter de nouveau; je devais aller à Paris, arranger toutes mesi alEaises avec M. Loubon, pour que le comte pût prendre chee celuinûles sommes dont il aurait besoin..
J'avais sur moi mon passe-port, qui ne me quittait jamais ; j/allai à la posta, |e louai ua cabriolet et pris des cbo^aux.
Je courrais>la poste toute la nuit; la fatigue physique tuerait, ou, du moins, adoucirait peut-4tre la douleur morale.
J'étais à Rouen pour le premier départ du chemin de fer ; j'étais à Paris avant midi.
MADAME DE GHAUBLAT. 239
Il m'avait semblé, à l'uae des stations, reconnaître M. de Ghamblay dans un train qni er&îsait te nôtre.
Au lieu de m'en assurer^ |e déiournaila tête ; cet homme me causait un suprême dégoût.
S'il pouvait partir avant le 8 1 si, pendant cette fatale journée, je pouvais ne pas qmtter Ednikée !
Mais, il l'avait dit, il revenait poar huit jours. N'importe ] je courus chez M. Loubon. M. Loubon avait cent mille francs à la dispositioa de M. de Ghamblay.
Je présumai que le joueur n'.avait pas beficûn de plus que cela.
Cette assurance reçue, je me trouvai n'avoir plus rien qui me rettnt à Paru; je fis quelques achats qui me prirent ma Journée; si le malheur dont j'étais menacé arrivait et que je n'en mourusse pas, il était évident que je quitterais la France.
J'augmentai mes armes de deux fusils et d'une carabine, je me fis eonfectionner im nécessaire de voyage; cela me prit la journée du 3 novembre.
Le soir, j'essayai d'aller à l'Opéra ; avant la fin de l'ouverture^ j'avais quitté la salle.
Il m'était venu une idée : c'était d'emmener, à quelque prix que ce fût, un des meilleurs médecins de Paris ; mais ipie lui dirais-je ? la personne pour laquelle je le requerrais était pleine de vie et de sajaté; sur quoi appuierais-je ma prière? Sur une révélation magnétique^ et, médicalement parlant, les médecins n'admettent pas le magnétisme.
^40 ICADAUE DE GHAUBLAT.
Celui auquel je m'adresserais, quel qu'il fût, me prendrait pour un fou.
Je retournai toutes ces idées dans ma tête, pen- -dant une nuit des plus fiévreuses que j'eusse passées de ma vie. Le matin, j'étais brisé; mais nous étions arrivés au 4 novembre.
Je partis pour Rouen par le convoi de onze beures "du matin. A Rouen, je retrouvai le cabriolet que j'avais loué à Caen; j'y fis mettre des chevaux de poste; le soir, j'étais à Reuilly.
Je devais être horriblement changé; car^ en m'apercevant, Alfred vint droit à moi en me disant :
— Tu souffres ?
— J'ai l'enfer dans le cœur, lui dis-je.
— M. de Chamblay est de retour depuis le 2.
— Je sais ; mais ce n'est point cela.
— Qu'est-ce donc, alors?
— Oh I tu n'y peux rien.
— Tu te trompes : je puis, si j'en connais la cause, partager ta douleur.
— Tu as raison, lui dis-je en me jetant dans ses bras ; mon cœur déborde. Oh I mon ami I mon ami I
Je lui racontai tout.
Je crus que le sceptique allait rire de mon désespoir ; je me trompais, il pleura avec moi.
— Tu aimes beaucoup cette femme ? me 'dit-il.
— Je te répondrais : « Plus que ma vie ! » que cela ne signifierait rien.
— As-tu résolu quelque chose ?
MADAME DE GHAMBLAT. S41
' — Rien ; que veux-tu résoudre contre un dangei inconnu ?
— Et ce danger, tu le croîs réel ?
— Mon ami, les révélations d'Edmée ne m'ont jamais trompé ; ce danger, j'en suis .sûr.
— Alors, il faut tout prévoir.
•^ J'ai tout prévu.
Et je lui dis toutes les précautions que j'avais prises.
Il examina mes lettres de recommandation, mes lettres de change, mon passe-port.
Arrivé à mon passe-port :
— Attends, dit-il, il est bon de prendre une précaution.
— Laquelle ?
Il sonna ; un domestique parut.
— Dites à mon secrétaire de m'envoyer un passeport en blanc.
Le domestique apporta Timprimé.
— Mets-toi à cette table et écris ce passe-rport de ta main.
— Pourquoi cela?
— Afin que, si tu avais quelque chose à y ajouter, l'adjonction fût de la même écriture.
J'obéis comme un enfant^ sans savoir en quoi la chose pourrait m'ôlre utile.
Puis, le passe-port rempli, Alfred le signa et déchira l'autre.
— Es-tu religieux? me dematida-t-il tout à coup.
242 XABAICS ])E CHA.HBI.AT*
— J'ai peur de n'être que superstitieux, lui répondis-je.
— Diable I fit41y voilà qui m'inquiète : les gens reÇgieox ont, contre le désespoir, des ressources inconnues anz uitres honunes. En tout cas, je suis bien aise de t'avoir envoyé à Bernay le curé du Hameau ; il te sera un appui et un consolateur» en supposant que tu aies besoin de secours, et de consolation.
*- Je le sais et je compte bien sur lui.
— Si je pouvab t'étre bon à quelque chose, pauvre ami, je te dirais : « Je ne te quitterai pas; n mais je te générais et voilà tout. Dans les circonstances suprêmes comme celles où tu te trouves, le meilleur est d'être seul et entièrement libre de sa volonté. Je ne te paxle pas d'aq^ent, et il est inutile de te dire que,, si tu avais besoin de ma vie, je te la donnerais. Maintenant, souviens-toi que tu es homme et attends en homoae les événements.
Et, me serrant la main une dernière fois, il sortit.
Ma nuit fui i^ub calme ; cela m'avait fait un bien énorme, de parler d'Edmée et d^ouvrir mon cœur près de se briser,
La journée se passa pour moi à me promener
HADÂUS DE GIIAVBLAT. 24S
SOUS les arbres du parc et à regarder, couché au bord de la rivière, les flears que je jelais dans le courant et que le courant emportait.
Elles allaient à la Seine et, de la Seine, à TOcéan, c'est-à-dire à l'abîme.
C'était la Tie.
Le lendemain matin, 6 novembre, Gratien arriva.
Il m'apportait une lettre d'Edmée ; elle était conçue en ces termes :
« Bien-aimé de mon cœur,
» Le comte est arrivé le 3 au matin. J*ai été le recevoir au perron. Il m'a baisé la main, puis s'est retiré dans sa chambre, et, moi, je me suis retirée dans la mienne. Tontes les convenances ont donc été gardées devant les domestiques.
» Une fois là, nous avons été aussi séparés que si nous eussions été, lui à Hombourg, et moi à Bemay.
» Rien ne me distrait donc de ton souvenir, mon bien-aimé Max, et je revis dans le passé, en attendant que nous revivions dans l'avenir.
B Le lendemain du jour de son arrivée, il a écrit à Paris. Un instant, il a hésité s'il n'irait pas lui* môme ; mais, comme c'est à M. Loubon, ton notaire, qu'il écrivait, et sans doute pour lui demander de l'argent qu'il n'a droit de toucher que dans six semaines, il n'aura pas osé lui flaire la demande de vive voix. Il a écrit le 4 ; les lettres mettent deux
244 MADAME DE GHAMBLAT.
jours pour aller à Paris et deux jours pour en revenir. En supposant que M. Loubon réponde poste pour poste, il aura la lettre le 8, et, si la réponse est favorable, ce dont je ne doute pas, il partira le 9.
B Le 9, notre paradis nous sera doue rendu.
B En attendant, le 7 au soir, nous nous revoyons chez Gratien; ta petite chambre est prête, bien blanche, bien propre, bien solitaire, jusqu'au moment où nous la peuplerons de notre bonheur et de notre amour.
j> Ris de ma folie ; mais, comme personne ne Ta jamais habitée, je Tai fait bénir par notre bon curé.
» Quel bonheur d'avoir ce digne homme à la place de l'affreux prêtre I Si j'avais eu l'abbé Morin à mon chevet à l'heure de ma mort, je crois que je serais morte damnée.
I) Si, comme je le pense, M. de Ghamblay part le 9, rien ne t'empêchera de rester chez Gratien jusqu'au moment de son départ.
D Enfin, tu feras tout ce que tu voudras de ces braves gens. Quant à moi, tu sais, mon bien-aimé Max, que, morte ou vivante, je t'appartiens corps et âme.
Ton Edmee.
» Je t'attends I d
Après avoir donné deux heures de repos à Gratien, je le renvoyai avec une lettre dans laquelle
-TTJT'Wrt-""' — ♦>«
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MADAME DE GUAMBLAT. 2ij
je disais à Edmée qa'à la nuit tombante, je serais le leD'lemain chez Gralien.
Le lendemain, c'est-à-dire le 7, après déjeuner^ je pris congé d'Alfred en lui empruntant sa voiture de voyage. S'il arrivait un malheur, j'étais décidé à quitter la France. Je me ferais conduire dans un port de mer quelconque ; Alfred, prévenu par moi, y enverrait reprendre sa voiture. Je lui dis donc adieu comme quelqu'un qui part, non pas pour quatre lieues, non pas pour deux ou trois jours, mais pour un long voyage.
A quatre heures, j'étais à Bernay et faisais remiser ma voiture sous le hangar intérieur de l'hôtel du Lion d'or.
A cinq heures, il faisait nuit close.
Je sortis de l'hôtel sans que personne fit attention à moi, et je m'acheminai vers la maison de Gratien en suivant les bords de la Gharentone.
Gratien m'attendait sur le seuil de sa porte. Deux fois dans la journée, la comtesse était venue pour s'assurer que rien ne manquerait à l'hôte des jeunes époux ; elle avait fait porter de la serre du château des plantes à grandes feuilles, comme elle savait que je les aimais ; elle avait transporté la garniture de sa cheminée presque tout entière sur ma cheminée ; enfin, elle avait étendu sur mon lit un immense cachemire qui remplissait la chambre du parium de celle qui l'avait porté.
Je demandai à Gratien s'il avait vu Edmée ; comment elle se portait et si elle avait l'air souffrant, .
T. !!• ii.
246 HÀDAKE DE GHAIKBLAT.
Elle se portait à meneille, et il l'avait tuc tout heureuse à l'idée de me revoir.
Ce cœur pur ne cachait aucun de ses sentiments devant ces cœurs dévoués.
Le feu seul brûlait dans la chambre lorsque nous y entrâmes. Gratien alluma une bougie et la plaça juv une table devant la fenêtre.
— Qne fais-tu? lui demandai-je.
•—* J'annonce à madame que vous êtes armé. Oh ! soyez tranquille, elle ne se fera pas attendre.
En effet, dix minutes après, j'entendis un froufrou soyeux dans l'escalier, et je vis paraître Edmée dans l'encadrement de la porte.
Je la reçus dans mes bras et la traînai en pirine lumière pour mieux la voir.
Jamais je ne l'avais vue plus fraîche, plus brillante, plus belle. Le bonheur avait rendu à ses joues leur incarnat, terni parla tristesse; ses yeux brillaient d'une flamme dont le foyer était dans son cœur.
Tout en elle était vivant d'une vie qu^on eût crue immortelle.
Il était impossible qu'un danger de mort menaçât cet être dans lequel l'existence débordait.
Seulement, comme je la dévorais deis yeux :
-^ Pourquoi donc me regardes-tu ainsi ? me ditelle.
Puis, comme je secouais la tète sans répondre :
— Tu sais, reprit-elle, il part après-demain. Au reste, partant ou restant, je ne suis rien pour lui.
MADAME DE GHAUBLAT* Ul
du moment que je n'ai plus de proeundion à doiH ner et de terre à vendre.
— Parte ! loi dis-je ; tu ne sauras jamais combien j'ai besoin d'entendre ta voix.
— Oh I je veux bien. D'abord^ j'ai une foule de choses à te dire. Tu sms où est la serre f
— Je sais du moins où est une paitîe de ses plantes.
Et je lui montrai celles qui se dressaient dans l'embrasure de la fenêtre.
— Écoute-moi, dit-elle, et juge si j'ai pciwé à nous ; une petite maison de deux pièces attient à la serre ; elle était destinée à servir de demeure à un jardinier qui n'existe pas ; ces deux pièces, où jamais nul n'a eu l'idée d -entrer, je les ai fait tapisser de papier grenat, la couleur que tu aimes ; je les ai fait meubler avec une vieille chambre du château que nous avons dévalisée, Zoé et moi ; nous avons fait garnir les cheminées avec du vdours que nous avons trouvé dans une armoire ; nous avons fait clouer des tapis sur le plancher. Voflà quatre nuits que le pauvre Gratien ne dort pas et travaille depuis six heures du soir jusqu'à trois heures du matin. Il y a ixne entrée par la serre, une sortie sur le chemin qai borde le mur du paire ; impossible de supposer là le doux nid qui s'y trouve ; tu y viendras du dehors, j'irai t'y joindre «u je t'y attendrai ; nous ne serons pas même sous son toit, qui, au reste, est le tien. N'est-ce pas une bonne idée que j'ai eue là et un doux hiver bien ch&ud
248 HÀDAKE DE GHÀMBLAT.
que|e te promets? Eh bien, tu ne réponds pas?
— Je t'écoute.
— Tu n'es pas joyeux, ravi, enchanté? tu ne me remercies pas?
— Je t'adore à genoux.
— Vois-tu, c'est que, là-bas, tu m'as humiliée; je me suis aperçue que tu m'aimais mieux que je ne t'aimais moi-môme; tu m'aimais on eût dit comme un avare qui craint de perdre son trésor, et je ne t'aimais, moi, que comme un avare sûr de conserver le sien.
— Que je suis content, lui dis-je, de te voir heureuse et confiante!
— Heureuse en toi, confiante en Dieu; plus je réfléchis, mon bien-aimé, plus mes idées tristes s'en vont. La Providence m'a forcée de croire en elle. Pourquoi t'aurai-je rencontré si miraculeusement? Pourquoi m'aurais-tu apporté le bonheur? Pourquoi aurait-elle préparé le singulier miracle de mon existence? Pourquoi m'eût-elle fait libre quoique mariée, vierge quoique épouse, si c'eût été pour nous séparer, m'enlever à toi ou t'enlever à moi ? Il me semble qu'il y aurait là quelque cruelle ironie qui n'est pas dans les desseins de Dieu.
Je l'écoutais avec ravissement; chacune de ses paroles emportait une de mes terreurs; j'étais comme un arbre qui, en môme temps que le vent de l'hiver lui enlève ses feuilles sèches^ sent, sous un rayon de soleil printanier, pousser des feuilles nouvelles.
HADAICE DE CHAMBLAT. 249
La séve de Tespéraitce montait en moi.
— Et quand pourrai-je voir ce charmant nid que tu me promets ?
— Oh I il y a encore deux jours, ou plutôt deux nuits de travail; nous l'inaugurerons après-demain, le soir môme du départ du comte. Je vous y invite à souper. Êtes-vous libre, monsieur? Répondez vite, il faut que je m'en aille.
— Déjà!
— Je resterai tant que tu voudras et que tu me diras : «Reste! » Mais les domestiques m'ont vue sortir, ils doivent me voir rentrer. Quand nous serons dans notre serre, je n'aurai pas toutes ces craintes; je descendrai par l'escalier de service, et je n'aurai pas de grille à faire ouvrir; alors je serai Juliette et ne voudrai pas te laisser partir. Aujourd'hui^ je suis Roméo et je dois m'en aller.
— Oh ! lui dis-je, ne parle pas de Roméo et de Juliette; leur souvenir, aux pauvres amants de Vérone^ nous serait un mauvais présage; c'était la veille de leur mort qu'ils ne pouvaient se quitter.
— Nous ne nous quittons pas. De cette fenêtre, tu vois celle dç ma chambre ; une bougie que je laisse allumée te dit que je suis là et que je pense à toi, môme dans mon sommeil.
— Puis-je au moins te conduire jusqu'à la porte du parc?
— ■ Qui t'en empoche? Viens, nous passerons par
250 KADÂIU BE GHJLIIBLAI.
le cimetière, et, à cette heure, oertes, nous ne rencoDtrenxis personne*
— Non, m'écriai-je vivement, pas ce soir; pas ensemble, du moin.
— * C'est cependant par là que je sois venue; c'était le phis courL Je sentis un frisson rjurir dans mes veines.
— Raison de plus, lui dis-je en m'efforçant de sourire, pour ne pas prendre ce chemin-là quand je te reconduis.
— Il est dix heures, madame, dit Zoé en frappant doucement à la porte.
— Tu vois, me dit-elle*
-— Ahl lui dis-je, tu ne sais pas combien îl m*eù, coûte de te quitter ce soir, ou, si tu le sais un jour, tu me plaindras.
Nous sortîmes par le jardin; nous suivîmes le berceau de vigne et nous nous acheminâmes, à travers la campagne, vers la porte éa château. Il 7 avait à peine deux cents pas. A vingt pas de la grille, la comtesse s'arrêta*
— A demain, dit'-elle.
— A demain? répétai-je en tressaillant.
— Hais sans doute, reprit-^Ue surprise de nson intonation. Crois-tu que, te sachant ici, je ne trouverai pas moyen de te venir voir?
— Dieu le veuille I murmurai^je.
Elle me regarda tout étonnée.
— Pardonne-moi, je ne sais ce que je dis.
Puis, comme je craignais de me trahir, je
MADAME DE GHAMBLAT. 25i
lui baisai la main et m'éloignai à grands pas.
Quand je me retournai, la comtesse et Zoé avaient disparu derrière la grille.
J'étais, moi, à la porte du cimetière* Seul, je ne craignais pas d'y entrer.
En passant devant le presbytère, je m'aperçus qu'il y avait encore de la lumière cbezl'abbéClaudin.
Je m'approchai de la fenêtre, et, à travers le volet entre-MiUé, je vis le digne prêtre assis devant une table et lisant un gros livre qui devait être la Bible. Alors, il me vint une idée; j'entrai.
Gpmme la porte de la maison de Dieu, la porte de son serviteur n'était pas fermée.
Il se retourna au bruit que je fis en l'ouvrant et me reconnut.
— Soyez le bienvenu, monsieur, dit-il en se le« vaut.
Puis, voyant l'altération de mon visage :
— Ce ne sont point des consolations que vous venez chercher près de moi, ajoata-t-il.
— Hélas I mon père, lui dis-je, j'ai un grand trouble dans le cœur. Un malheur immense me menace; voalez-vous m'aîder de vos prières près de Dieu?
— Dans quelque temps^ mes prières eussent été plus efficaces, dit-il avec un triste sourire; car j'eusse été dans son palais céleste ; mais, si loin que j'en sois en ce moment, disposez de moi.
— Une personne qui m'est bien chère, mais que je ne puis vous nommer, courra demain, entre six
252 HADAME DB GHAMBLAT.
et /Sept heures du matin, danger de mort. Priez pour elle, mon père. Dieu, qui sait tout, saura pour qui vous priez.
— Demain^ de six à sept heures, mon fils, je dirai une messe à son intention; si vous voulez y assister, nous prierons ensemble.
Je lui pris les mains.
— Oh! mon père, m'écriai-je, vous êtes un exemple de la bonté de Dieu sur la terre. Demain, à sept heures du matin^ je serai dans l'église.
Je rentrai un peu plus calme; était-il possible que Dieu ne fût pas désarmé par la charité d'£dmée^ par la ferveur du prêtre et par ma douleur à moi?
Je montai à ma chambre et j'allai droit à la fenêtre; la bougie brûlait derrière les rideaux de la comtesse, pareille à une étoile derrière un nuage. Elle aussi sans doute regardait de mon côté tandis que je regardais du sien. Je m'assis dans un fauteuil près de la fenêtre, les yeux sur la bougie.
— Hélas ! murmuraî-je, qui sait si demain cette bougie ne sera pas un cierge, et si, au lieu d'éclairer la comtesse vivante et joyeuse, ce cierge ne brûlera pas devant un froid cadavre !
Je ne me couchai point; seulement, vaincu par la fatigue, je fermai les yeux et je m'endormis vers trois heures du matin.
Les premiers tintements de la cloche qui sonnait ta messe à laquelle je devais assister me réveillé-
MADÂIIE D£ GHÂMBLAY. 253
rent. Je tirai ma montre; il était sept heures précises.
Dans une heure, je saurais ce que j'avais à craindre ou à espérer.
Je descendis, et, traversant le cimetière, j'entrai dans l'église. Le prêtre disait les premières paroles de la messe ; j'allai m'agenouiller à la balustrade du chœur.
Je ne sais pas de prières écrites; je ne sais pas le texte de la messe; je ne savais dire qu'une chose :
— Mon Dieu 1 Seigneur I ayez pitié de nous I Mon Dieu I Seigneur I ne nous séparez pas I
Au milieu du saint sacrifice, le timbre de l'horloge sonna la demie.
Je ne sais la sensation produite par la lame d'un couteau entrant dans le cœur, mais elle n'est certes pas plus aiguô et plus glacée que celle que me fit éprouver la vibration du bronze.
La messe s'avançait, l'heure aussi ; le prêtre élevait la sainte hostie vers le ciel, la sonnette se faisait entendre pour m'ordonner de plier les genoux, lorsque tout à coup la porte s'ouvrit avec violence et Zoé entra en criant :
— Au château, monsieur l'abbé I venez vite au château I madame la comtesse se meurt I
Je jetai un cri, je me trouvai face à face avec Zoé; je voulais parler, interroger, crier ; ma voix était étouffée dans ma gorge.
Je m'élançai pour lui porter secours, si la chose était en mon pouvoir.
254 MADAME DE GHAMBLAT.
— N'y allez pas I me cria Zoé en m'arrôtant; le comte est près de son lit.
Je n'avais pas prévu cette dernière douleur.
Je chancelai, j'allai à reculons m'appuyer contre un des piliers de la voûte; mais mes jambes faiblirent ; je glissai le long du pilier et tombai sur les dalles de l'église, sans avoir la force de pousser un cri.
J'eus un instant l'espoir que l'ange de la mort nous avait frappés du même coup.
J'étais évanoui.
Lorsque je revins à moi, j'étais couché dans la chambre de l'abbé Claudin et le digne prêtre était assis au chevet de mon lit.
Il suivait avec anxiété mon retour vers la vie, et, en rouvrant les yeux, je vis ses yeux, pleins de compassion et de larmes, fixés sur les miens.
Je fus un instant sans pouvoir comprendre où j'étais et sans me souvenir de ce qui était arrivé.
Puis, \de même que la lumière pénètre dans ùbe chambre obscure à mesure que l'on ouvre les volets qui interceptaient le jour, de même peu à peu ma mémoire revint et envahit mon cœur.
Je poussai un cri ; ce cri c'était son nom :
MÂDÂKE DB GHÂMBLAT. 255
— Edmôe I Edmée f
— Priez Dieu pour elle, mon fils f elle prie Dieu pour vous, répondit le prêtre.
Je saisis les deux mains du prêtre, et, me soulevant sur mon lit :
— Morte I m*écriai-je, Edmée est morte !
— Ce matin , entre sept et huit heures, pendant que vous assistiez à la messe et que je la disais ; elle a été précédée au ciel par des paroles dé ftiiséricorde et de pardon.
— Oh ! mon père, mon père, m'écriai-je, vous ne connaissez pas la vie de cet ange ; c'était à elle d'être miséricordieuse et de pardonner.
Je me jetai à bas du lit.
— Où allez-vous ? me dit le prêtre.
— Où je vais? Je vais près d'elle. Croyez-vous que je la laisserai ensevelir et mettre dans sa bière sans la revoir encore une fois ?
— Mon fils, reprit l'abbé en joignant les mains, votre amour pour la vivante était un crime ; votre présence près du cadavre serait un scandale ; je vous en supplie, ne faites pas cela.
Je retombai sur le lit, brisé par la douleur, perdu dans mes réflexions.
Ainsi, c'était lui, c'était cet homme, son bour* reau, son tortureur, cet homme qui l'avait dépouillée, rumée, qui, dans un moment de colère, avait tiré un coup de pistolet sur elle ; c'était cet homme qui avait le droit d'ordonner ses funérailles, de veiller à l'exécution de ses dernières volontés ; c'é*
256 MADAME DE GHAMBLAT.
tait lui qui, aux yeux du monde, avait le droit de verser sur elle ses larmes hypocrites, tandis que, moi qu'elle appelait encore, la veille, son bienaimé, sa vie, son ùme, j'étais le seul qui ne pût pas- s'approcher d'elle, auquel il fût défendu de secouer le buis sur son linceul, et qui dût la pleurer dans la solitude et le silence.
Je me tordais sur le lit en sanglotant.
— Oh I dis-je au prêtre, au nom du ciel, donnezmoi au moins quelques détails; de quelle mort est-elle morte? où est-elle? où l'avez-vous trouvée?
— Elle était dans sa chambre, couchée sur son lit, avec son peignoir du matin ; près d'elle était une cuvette pleine de sang; je ne sais pas autre chose.
— Vous n'avez pas demandé, vous ne vous êtes pas informé, vous n'avez pas pensé à ma douleur, au besoin que j'aurais d'informations, à mon désir de connaître tous les détails ?
— J'ai pensé à une chose, mon fils : c'est que la pauvre créature qui était là gisante devant mes yeux n'avait plus besoin que d'une chose, de la miséricorde du Seigneur; tandis que vous, vous que j'avais vu chanceler et tomber, vous que j'avais laissé évanoui, vous aviez besoin de consolations : je suis venu.
— Merci, merci, mon père ; mais une grâce, une seule, une dernière !
— Dites.
— Priez Gratien d'envoyer chercher sa femme.
MADAME DE GHAMBLAT. 257
Zoé était près de la comtesse, Zoé me dira tout.
— Me voici, monsieur Max, dit derrière nous une ▼oix tout en larmes.
— Zoé ! m'écriai-je en lui tendant les bras.
Je la serrai contre mon cœur ; il me semblait qu'elle m'apportait quelque chose d'Edmée. Le prêtre comprit que le désespoir avait sa pudeur et qu'il devait nous laisser seuls.
— Oh I quel malheur, monsieur I dit Zoé, quel affreux malheiir !
Pendant un instant, nous ne pûmes parler ni Tun ni l'autre ; les sanglots nous étouffaient.
Enfin, le premier^ je retrouvai la parole.
— Gomment cela est-il arrivé, Zoé? comment cela s'est-il fait ?
— Oh ! monsieur, jusqu'à minuit, nous avons travaillé pour la petite chambre, en parlant de vous ; deux ou trois fois, elle s'est plainte d'étourdissements et a demandé si je ne voyais pas des taches de sang sur la guipure. Je lui ai répondu que non.
» — Sans doute, j'ai les yeux fatigués, dit-elle. Va dire à Gratien, qui travaille dans la serre, que je ne me sens pas très-bien et que tu resteras près de moi.
)) — Madame ne veut pas que je l'aide à se déshabiller?
n — Non, tu me retrouveras couchée ; tu dormiras dans sa chambre (c'est-à-dire dans la vôtre), en laissant la porte du cabinet de toilette ouverte.
288 MADÂMB BB GHAMBLâT.
— Oh ! ma chambre, ma pauvre chambre!
quelles heures douloureuses et douces j'y ai passées!
— J'ai fait la commission ; puis je suis revenue ; elle n'avait pas eu le courage de se déshabiller et s'était couchée sur le lit avec le peignoir qu'elle avait mis en rentrant au château. Elle dormait, mais d'un singulier sommeil, étouffé : elle avait une main sur sa poitrine comme si c'était là que fût le mal. Je me suis approchée, ma bougie à la main, presque à la toucher ; elle ne s'est point réveillée. Elle avait la veine du front bleue et grosse.
— Oh 1 que n'es-tu venue mè dire cela, Zoé!
nous eussions été chercher un médecin à Bernay ; le médecin l'eût saignée, je l'eusse saignée moimême s'il eût fallu, et l'accident terrible ne fût pas arrivé... Mon Dieu I mon Dieu 1 '
— Comment supposer un pareil malheur, monsieur Max ?
— Moi, je le savais.
— Vous le saviez, vous ?
— Oui, oui; dans un de ses moments de double vue, elle m'avait dit que le 8 novembre lui serait fatal ; mais, en môme temps, elle m'avait recommandé de ne pas le lui dire à elle, sa douleur de me quitter devant être trop grande. Voilà pourquoi je suis venu passer ici la nuit du 7 au 8 ; voilà pourquoi je ne voulais pas la quitter ; voilà pourquoi je l'ai reconduite jusqu'à la grille ; voilà pourquoi je faisais dire une messe pour elle au moment où tu es venue chercher le prôtre.
HADAUE DE CHIUBLAT. 2S9
— Ob t pauvre cher moDsieur, combien vous avez dû souffrir!
— Continae, cootiDue, Zoé : tu ne m'as pas tout diU
— Moi qui ne savais rien, vous comprenez, Hit Zoé, voyant qu'elle dormail, j'ai Tait ce qu'elle m'avait dit: j'ai laissé la porte du cabinet de toiktte toute grande ouverte, et j'ai été me coucher sur un canapé pour être tout de suite prête si elle m'appe* lait. Il y avait cinq ou six nuits que nous passions; j'étais écrasée de fatigue, je me suis endormie comme un plomb. Au malin, j'ai été ^éveillée par lasonnettede madame. J'ai couru dans sa chanibri>; je l'ai trouvée debout devant sa toilette, vomissant le sang à pleine cuvette. J'^i voulu sortir, crier, appeler; elle m'a fait signe de venir à elle. J'y ai élé; elle m'a jeté les bras autour du cou; je l'ai sentie IHssonner par tout son corps; elle a essayé de parler; mais je n'ai entendu que deux paroles, l'une était votre nom...
— Edmée I chère Edmée I Et quelles étaient ces deux paroles?
— Max, ehevetia... Je n'ai pas su ce qu'elle voulait fiire.
— Je le sais, je le sais, moi.
— Je l'ai portée sur son lit; elle a poussé un soupir et s'est roidie... Tout était Bai, monsieur Max.
— Oh I oh I si vite, si tdt, si jeune !
— Mais je ne pouvais pas le croire; je me suis
260 MADAME DE GHAMBLAT.
élancée hors de la chambre; dans le corridor, j'ai rencontré Nathalie.
» — Où allez-vous comme cela? m'a-t-elle dit. Vous avez Tair d'une effarée I
» — Je vais chercher un prêtre; madamesemeurt I
» — Alors, il faut prévenir^monsieur.
D Elle n'a pas trouvé autre chose à dire, la malheureuse ! Elle a été prévenir monsieur, et, moi, je suis venue. Voilà pourquoi je vous ai dit : a Ne venez pas; monsieur est près d'elle. »
— Et nos lettres, mon Dieu ! et tous nos chers secrets !
— Oh I soyez tranquille, tout cela est déjà dans la chambre de la serre.
— Alors, tu es retournée près d'elle?
' — Oui.
— Et...?
— Eh bien, monsieur Max, les deux médecins de Bernay étaient là; ils ont constaté le décès en disant, j'ai retenu le mot : a 11 j a roideur cadavérique. »
— De sorte que...?
— De sorte que, comme M. le comte est pressé de quitter le château, on enterrera madame la comtesse ce soir.
— Mais c'est insensé I m'écriai-je ; dans les cas de mort subite, on ne peut enterrer qu'au bout de quarante-huit heures.
— Voulez-vous que nous fassions mettre oppositioi^ par le curé?
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MADAME DE GHAMBLAT. 261
— Non, dîs-je à Zoé, non, je la reverrai plus tôt, laisse-le faire. Il est pressé de la quitter, lui; je suis pressé de la rejoindre^ moi. Mais comment feront-ils d'ici à ce soir ? Ils n'auront pas le temps I
— Hélas ! pauvre chère dame, elle avait toujours dit qu'elle mourrait jeune, de sorte que tout est prêt, jusqu'à la bière^ comme si elle avait su qu'elle allait mourir; quand vous êtes descendu dans son caveau, elle n'a pas voulu vous la montrer de peur de vous faire de la peine ; mais elle était sous Tautel, toute garnie de ses coussins de satin noir.
— Oh I Zoé ! Zoé !
— Voulez-vous que je me taise, monsieur Max?
Je vois que je vous fais de la peine.
— - Non, non, jamais je ne pleurerai assez. Parle, parle I Zoé continua en sanglotant :
— Elle me disait, — mais c'était surtout avant de vous connaître, depuis qu'elle vous connaissait, elle ne parlait plus de la mort, — elle me disait :
» — Zoé, quand je serai morte, je veux qu'il n'y ait que toi qui me touches ; c'est toi qui m'enseveliras ; tu m'habilleras tout en blanc avec ma robe de noces ; tu me mettras mon petit crucifix d'argent entre les mains et des fleurs tout autour de moi ; j'ai toujours tant aimé les fleurs I...
» Oh ! monsieur, s'écria Zoé en s'interrompant, ce sera fait comme elle l'a ordonné, je vous le promets après l'avoir promis à elle; j'en ai déjà demandé la grâce à monsieur.
263 MADAME BX GHAMBLAT.
— Et qu'a-t-il répondu ?
— Il a répondu :
» — Alors, il n'y a pas de temps à perdre» tu sais, c'est pour ce soir.
— - Oh ! le misérable !... Et où trou?eras-tQ des fleurs, au mois de novembre ?
— Oh I monsieur, la serre en est pleii^e.
Une idée me traversa l'esprit.
— Zoé, lui dis-je, ces ^eurs, je .veux les cueillir moi*môme.
— Gomment faire, .monsieur? Si l'on vous voit du château I
— Gratien n'a*t-il pas 1^ clef de la porte extérieure ?
— Quelle clef?
— La clef de la chambre que vous aviez préparée pour nous.
— Oui,. il Ta; en m'en allant, je lui dirai de vous l'apporter.
— Zoé, si jamais j'4iabite le château, je le jure, je n'iturj^i que cette chambre pour appartement.
— Et la sienne ?
— La sienne sera une chapelle dont son jlit virginal et mortuaire à la fois sera l'autel.
— Alors, monsieur Max, vous allez y aller tout de suite.
— Aussitôt que j'aurai la clef.
■^ Je vous l'envoie par Gratien ; non-seulement il vous doQnera la clef, mais encore il vous con« duira ; par bonheur, il fait un brouillard à ne pas
IIADÂME DE GHAMBLAT. 263
se voir à quatre pas; personne ne pourra tous reconnaître.
— Va, Zoé, va !
Zoé s'approcha tinaidement de moi.
— Monsieur Max, dît-elle, avant qu'on l'en... Elle chercha le mot qui me ferait le moins de mal.
— Avant qu'on l'enferme, voulez-vous quelque chose d'elle? une boucle de ses cheveux, par exemple ?
— Merci, Zoé ! merci, mon enfant I cela me regarde, va.
Zoé sortit; derrière elle, le prêtre entra.
— Monsieur de Villiers, me dit-il, pardon si je vous quitte, mais on demande quelqu'un pour prier près de la comtesse; je ne veux céder mon droit à personne; je prierai pour moi et pour vous.
Il me tendit la main ; je la portai à mes lèvres, d'un mouvement si prompt, qu'il ne put m'en empêcher.
— Maintenant, dit-il, vous savez que l'ordre de l'enterrement est donné pour ce soir. Dans les cas de mort subite, la loi peut exiger que quarante-huit heures s'écoulent enlre le moment de la mort et celui de l'inhumation. Voulez-vous que je me fasse l'organe de la loi?
— Merci, mon père, lui dis-je; faites ce que voudra le comte.
Le prêtre s'inclina et sortit.
Je laissai tomber ma tête dans mes mains ; mais, au bout de quelques instants :
264 UADÂHE DE GHÂKBLAT.
— - Me voilà, monsieur Max, dit une voix.
Je levai la tête ; Gratien était devant moi.
— Hein I fit-il, qui nous aurait dit cela hier ? Je lui tendis la main.
-» Oh I comme elle vous aimait, la pr^uVre chère dame I dit-il. Il n'y a que Zoé et moi qui sachions cela. Il n'y a pas à dire, quand nous étions ensemble, elle ne parlait que de vous ; il est vrai qu'elle trouvait qui lui répondre.
— Elle vous aimait bien aussi, mes pauvres amis !
— J'avais tant de plaisû* à travailler pour elle I Qui m'aurait dit qu'elle me réservait une si triste besogne, oh I la pauvre chère dame I
Gratien s'essuyait les yeux du revers de sa main en frappant du pied.
— Allons, viens, mon pauvre ami, lui dis-je.
Et nous sortîmes.
Zoé avait dît vrai, il faisait un brouillard à ne rien distinguer à quatre pas.
Il y a une certaine consolation, lorsqu'on a la mort dans l'âme, à voir la nature triste comme soi.
Grâce à un détour que le brave garçon me fit faire, nous longeâmes le cimetière au lieu de le tra-
MADAUE DE GHAMBLAT. 265
verser. Cinq minutes après, nous étions à la porte de la petite maison attenante à la serre.
4e regardai avec soin autour de nous; nous étions bien seuls.
— Donne-moi la clef, dîs-je à Gratien.
— Vous n'avez pas besoin de moi, monsieur Max?
— Ce soir seulement, j'aurai besoin de toi, mon ami.
— Tout à votre service, comme vous savez. Vers quelle heure?
— De neuf à dix heures... Au surplus, nous nous reverrons avant cela, sois tranquille.
— Au revoir alors, monsieur Max.
Ils'éloigna; j'entrai et je refermai la porte derrière moi.
C'était bien le petit appartement que m'avait dit la comtesse. Hélas I comme nous y eussions été heureux !
A la tête du lit, il y avait une porte ; elle était fermée en dedans. Je l'ouvris, elle donnait dans la serre.
Ainsi que me l'avait dit Zoé, la serre était pleine de ces fleurs d'automne qui sont le dernier adieu du soleil à la terre.
Je les saluai comme les fidèles compagnes d'Edmée; elles allaient l'accompagner au tombeau, condamnées elles-mêmes à mourir comme elle, avant l'heure.
J'entendis crier un pas sur le sable du jardin. Ce pas, c'était celui de Zoé.