‹ Madame de Chamblay: drame en cinq actesChapitre 4 sur 5 · XL VI · texte numérisé non relu

XL VI

Gratien me suivit. Le pauvre garçon ne m'avait pas perdu de vue; il venait m'offrir ses services et pleurait en me les offrant. Quant à moi, mes larmes étaient momentanément taries; mais je sentais, avec un amer délice, qu'elles n'avaient besoin que d'une occasion pour jaillir de nouveau, plus abondantes ^ue jamais.

J'avais, en effet, besoin de Gratien. Je lui demandai d'abord de l'encre et du papier; puis, le papier et l'encre apportés, je lui dis d'aller commander des chevaux de poste pour minuit. Le postillon prendrait le coupé d'Alfred au Lion d'or et m'attendrait à la petite porte du château donnant sur In serre.

J'écrivis à M. Loubon que, quittant la France pour un voyage lointain et pour un temps dont je ne pouvais fixer la durée, je le priais de me faire, de ce jour à six mois, ouvrir un crédit de cent mille francs sur la maison Behring et compagnie, de Londres. Je lui récrirais dans un an ou deux, si ce crédit avait besoin d'être renouvelé. Je lui envoyais, en outre, une espèce de testament par lequel, en cas de mort, n'ayant que des parents éloignés et

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ÎDconnus^ je laissais toute ma fortune à Alfred de Senonches.

Un legs de quarante mille francs était alloué à Gratien et à sa femme.

Comme je pliais les deux lettres, Zoé entra. Le comte de Chamblay venait d'envoyer chercher des chevaux à la poste et partait lui-môme à dix heures pour Paris.

La nouvelle me fut confirmée par Gratien. A neuf heures et demie, j'entendis les grelots des chevaux de poste, et, à dix heures précises, le roulement de la voiture qui emportait le comte.

Je n'attendais que ce départ.

Je descendis et demandai à Gratien un marteau et un ciseau. Le brave garçon me regarda d'un œil étonné qui voulait dire : « Pourquoi faire?»

— Vous allez venir avec moi, Gratien, lui dis-je. -* Et moi, monsieur Max? demanda Zoé.

— Toi aussi,, mon enfant, si tu veux.

Tous deux se regardèrent sans échanger une parole; mais ils s'étaient compris. Nous sortîmes de la maison par la porte du jardin, et, du jardin, par la porte du cimetière.

J'allai droit à la pierre qui recouvrait le tombeau d'Edmée.

Gratien et Zoé échangèrent un signe d'intelligence; ils avaient deviné que c'était là que j'allais.

Je soulevai la pierre seul. Je me sentais la force d'un géant. Gratien plaça les étais destinés à la soutenir; on avait remis au lendemain de les enlever.

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— > Asseyez-vous sur lesi marches, dis-je, et attendez-moi.

Zoé me posa la main sur le bras» et, toute tremblante :

— Qu'allez-Tous faire? me dit-èlle.

— Rappelie-toi les deux mots, les deux seuls qu'elle a pu prononcer, Zoé,

— Max et cheveux I

— Ses cheveux, elle me les avait donnés, Zoé ; j'accomplis son dernier désir.

— Voici les ciseaux, voici la clef; qu'il soit fait selon sa volonté, monsieur Max.

Je me rappelai le mot que vous aviez écrit sur la porte, fermée aussi par la mort, de la maison maternelle et je murmurai :

i— Ainsi soit-ill

Puis je descendis les marches du caiveau. J'ouvris la porte et j'entrai, repoussant la porte et laissant la clef en dehors. Je n'avais rien à craipdre : Gratien et Zoé veillaient sur moi.

Tout, dans le caveau, était dans la môme situation que la nuit où j'y étais venu : la lampe au plafond, la Vierge sur l'autel, le canapé sur lequel nous nous étions assis, où nous avions causé si longtemps, appuyés à la paroi de la muraille qui faisait face à la porte.

Il y avait de moins, elle vivante, et, de plus, un cercueil et elle morte.

Mon cœur était le môme ; «eulement, il était i)ris6 par la douleur..

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Mais, chose étrange! à la vue de tous ces objets qui me rappelaient tant de souvenirs, je ne versai pas une larme; j'étais soutenu par une exaltation inconnue : on eût dit que la main de Dieu me poussait.

Je baisai les pieds de la Vierge qu'elle avait tant de fois baisés, et je ne pus réprimer un douloureux sourire. Était-ce la peine d'avoir tant de foi dans cette image sainte et de venir, à l'aurore du bonheur» en laissant tout ce qu'elle aimait derrière elle, et de venir, à vingt-deux ans, dormir & ses pieds du sommeil éternel?

Je me retournai alors vers le cercueil, posé sur deux tréteaux de chêne et recouvert par un drap de velours noir.

Je soulevai le drap et mis le cercueil à nu.

C'était une bière de bois d'ébène sur laquelle était Incrusté en argent son nom, non pas de femme, mais de jeune fille :

IPMÉE DE JUVIGNT.

J'avais craint d'éprouver, au point où j'en étais arrivé, un de ces sentiments d'hésitation qui doivent accompagner un acte d'impiété; car c'était peut-être un acte d'impiété que de venir, avec une pensée profane, troubler cette morte dans son tombeau.

Mais, au contraire, j'éprouvais cette satisfaction j

sainte que donne le sentiment d'une promesse accomplie. Puis j'allais la revoir, elle, avant que ^a

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décomposition du sépulcre se fût emparée d'elle j'allais la revoir plus belle de la majesté de la mort, et ma mémoire conserverait éternellement Temprcinte qu'elle allait recevoir. J'appuyai le ciseau contre la jointure des deux parties du cercueil et je frappai. Le ciseau pénétra jusqu'à l'intérieur, et je pesai dessus.

Mon Dieu I c'était vous qui me donniez la force et la confiance ; il me semblait accomplir une œuvre non pas humaine, mais céleste; il me semblait que, par cette étroite ouverture que j'allais faire, j Insufflais, dans ce cadavre bien-aimé, l'air, la lumière, la vie!

Les coups se succédèrent, le bois cria^ les ais se disjoignirent, une ouverture assez grande apparut pour que je pusse introduire ma main. Je pris un point d'appui, et^ pesant d'un côté, tirant de l'autre, j'arrachai le couvercle du cercueil, que Gratien croyait avoir cloué pour l'éternité.

Je demeurai muet, immobile, sans haleine.

Elle venait de m'apparaitre, la chère morte^ plus belle que je ne l'avais jamais vue dans la vie, transfigurée pour ainsi dire, déjà rayonnante de l'auréole céleste l

Elle était blanche comme une vierge, au milieu d'une jonchée de fleurs qui n'avait pas encore eu le temps de se faner et qui mêlaient leur acre odeur à son doux parfum; elle était couchée sur des coussins de satin noir, ses mains de marbre croisées sur sa poitrine et tenant un crucifix d'argent.

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Ses longs cheveux, ses cheveux qu'elle m'avait légués, ces heaux cheveux que je venais prendre et qui étaient le seul héritage de mon amour, accompagnaient son corps dans toute sa longueur, en laissant rouler sur le satin noir leurs ondes dorées I

A cette vue, à la vue de mon trésot perdu, mon cœur se serra, toutes les voix de l'amour crièrent en moi et s'élevèrent à Dieu pour lui demander compte de tant de douleur. Mes sanglots revinrent^ mes larmes jaillirent, et, incapable de résister plus longtemps à l'attraction funèbre que, malgré la mort, à cause de la mort peut-être, elle exerçait sur moi, j'appuyai mes lèvres sur les lèvres d'Edmée, comme pour briser le sceau fatal que le trépas y avait mis.

Mais à peine les avais-je touchées, que je poussai un cri et me rejetai en arrière... Il m'avait semblé sentir ces lèvres aussi frémissantes sous les miennes que pendant ces nuits de délire et d'amour où elles me disaient : « Je t'aime I » à travers nos mille baisers.

L'illusion avait été réelle jusqu'à l'épouvante.

Je restai appuyé à la muraille, les yeux dilatés et fixes, en murmurant :

— Edmée I Edmée I Edmée !

La porte du tombeau s'ouvrit.

Le cri que j'avais poussé avait été entendu de Zoé et de Gratien ; ils craignaient qu'il ne me fût arrivé malheur.

T. II. tft.

282 MADAME DE GHAMBLAT.

— Laissez-moi, leur dis-je, laissez-moi I

Ils obéirent ; mais, par la porte entr'ouverle, Tair fr/)id de la nuit avait pénétré jusqu'à mon front et y avait glacé la sueur qui le couvrait.

Je ne savais si je dormais ou si j'étais éveillé. Je jetai les yeux autour du sépulcre ; ils s'arrêtèrent sur la petite Vierge : elle semblait me sourire.

Je me jetai à genoux Rêvant elle, et, levant les yeux avec un geste désespéré :

— Oh I Vierge divine, sainte madone, mère de Dieu, source de tant de joie, baume de toute douleur, lui criai-je, vous qui voyez ce que je souffre, ayez pitié de moi !

Il se fit un silence. J'attendais les bras étendus, le& yeux fixes. Il me siemblait qu'à tant de souffrance et à tant de foi un miracle était dû.

Tout à coup, au milieu du silence, une voix faible comme le premier murmure de la brise prononça mon nom.

Je me redressai comme si l'ange de l'espoir m'avait soulevé par les cheveux, et, du môme mouvement, je me rejetai sur le cercueil.

Oh i cette fois, ce n'était pas une illusion I Au contact de mes lèvres, sous la rosée ardente qui tombait de mes yeux, le cadavre frissonna. Je le pris dans mes bras, je l'arrachai du cercueil, je le soulevai vers la Vierge avec une suprême prière, une de ces prières sans paroles qui traversent l'espace et qui montent au ciel aussi vite que la foudre en descend.

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Mais, à défaut dp ma voix, une autre voix répéta pour la seconde fois mon nom. Cette fois, ce n'é* tait pas une illusion I Non-seulement j'avais entendu cette voix, mais je l'avais sentie vibrer dans ce corps que soutenaient mes mains

C'était sur mon cœur que le reste du miracle devait s'accomplir. Je me jetai sur le canapé, l'enveloppant de mes bras ; j'appuyai mes lèvres sur ses yeux; sous mes baisers, ses yeux s'ouvrirent; elle me regarda un instant avec l'étonnement d'un enfant qui sort d'un long sommeil, et, par un dernier effort, rompant tous les liens qui l'attachaient encore à la tombe :

— Max, me dit-elle, en me jetant les bras autour du cou, je le savais bien, moi, que tu viendrais I...

La porte se rouvrit une seconde fois, et, par l'entre-bâillement, je vis les figures e&rées de Oratien et de Zoé.

— Oh I venez, venez ! leur crîai-je : elle vit I elle m'aime l Nous sommes bénis du Seigneur I

Et, Sans comprendre ni demander autre chose que ce qu'ils voyaient, ils vinrent tous dseux, avec des cris de joie, se jeter aux pieds d'Edmée.

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