‹ Madame de Chevreuse et Madame de hautefortChapitre 166 sur 215 · LETTRE DE PATROCLE AU ROI, DU DIX-NEUF AOUT · texte numérisé non relu

LETTRE DE PATROCLE AU ROI, DU DIX-NEUF AOUT

« Sire,

« Je viens de recevoir le commandement de Vostre Majesté fondé sur la créance que Vostre Majesté a qu'estant arrivé ici j'aurais tenu de mauvaises parolles de ce qui s'estoit passé entre Vostre Majesté et la Reyne. Je veux protester à Vostre Majesté et appeller Dieu à tesmoing si j'ai dit autre chose, sinon, que la Reyne estoit extrêmement obligée à la bonté de Vostre Majesté et de Monseigneur le Cardinal, et que par la miséricorde de Dieu les choses estoient si bien racommodées que tout le rçonde en avoit eu un extresme contentement, tous ceux de la maison de Vostre Majesté comme ceux de la maison de la Reyne. Voilà, Sire, ce que j'ai dit, et si j'ai dit autre chose Dieu ne me le pardonne pas! Je me trouve, Sire, en estât que si Vostre Majesté n'a pitié de moi, il faudra que je périsse, et moi et ma pauvre famille, avant que de pouvoir arriver où Vostre Majesté ordonne que j'aille, parce que je n'ai pas le moyen de subsister ici qu'à grand'peine, en la charge que j'ai de femme et d'enfants; et si ce n'estoit que M. le commandeur de Sillery m'assiste de ses services, je ne le pourrois faire, toute ma subsistance n'estant que de la grâce que j'ai reçue de Vostre Majesté et de M. le commandeur de Sillery. C'est pourquoi j'espère en la piété et bonté de Vostre Majesté qu'après qu'elle sera informée de mon innocence, elle me fera la miséricorde de me laisser achever ce

peu de vie qui me reste, en Testât où je suis pour prier Dieu continuellement pour la prospérité et longue vie de Vostre Majesté, à qui je ne manquerai jamais de fidélité, estant,

« Sire,

« Vostre très-humble et très-obéissant subjet,

« Patrocle.

« De Paris, ce 19 aoust 1637. »

Addition aux documents sur l 'affaire de 1637, ou lettre de La Porte sur Mme de Chevreuse.

Cette lettre, vraisemblablement adressée à Mme de Sablé, fait partie de ses papiers, bibliothèque nationale, deuxième portefeuille du docteur Valant , p. 107 et 108. Elle est datée de novembre 1664, et malheureusement imparfaite. Mme de Chevreuse avait été très-mécontente et s'était plainte qu'en septembre 1643 La Porte ait eu l'air de se mettre contre elle et du côté de la reine. La Porte se défend du reproche d'ingratitude, et accuse à son tour Mme de Chevreuse. Pour cela il est obligé de revenir sur le passé, et il confirme et éclaircit plusieurs des faits engagés dans notre récit.

« Je demeure d'accord que je serois le plus méconnoissant de tous les hommes si ie disois n'avoir point d'obligation à cette illustre personne. J'ai toujours publié le contraire, et je dirai toute ma vie à qui le voudra sçavoir que nous lui avons d'extrêmes obligations, et que mon oncle et mes frères ont passé toute leur vie au service de sa maison, et je confesse en mon particulier lui en avoir de très particulières. Ça esté elle qui a esté cause que j'ai eu l'honneur d'estre à la Reyne, et qui me fit agréer à Sa Majesté pour estre reçeu dans la charge de mon frère, ce que je n'oublirai jamais, et je suis prest de la servir avec autant de passion et de fidélité que j'ai jamais fait. Je ne me sçaurois imaginer quel sujet l'on peut avoir eu de me condamner si ce n'est que j'ai dis-

continué depuis treize ou quatorze ans de la voir et de lui rendre mes respects, et c'est par là que j'ai cru les lui rendre mieux, car vous sçavés, Madame, que lorsque l'on est mal à la cour, ou que l'on en est chassé, on ne fait pas plaisir aux personnes de grande qualité de les voir à moins d'estre mandé , et j'ai cru estre obligé d'avoir cette retenue respectueuse en Testât où je suis jusques à ce que i'eiisse receu des ordres pour en user autrement. L'autre raison qui m'a obligé de ne me présenter devant elle a esté qu'après qu'elle eût ordre d'aller à Dampierre après la prison de monsieur de Beaufort, la Reyne voulut que ce fut moi qui lui portasse l'ordre de s'en aller à Tours. Je fis tout ce qui me fut possible pour m'en exempter , lui représentant les obligations que j'avois à cette personne. La Reyne me dit que c'estoit pour cela qu'elle vouloit absolument que ce fut moi , car elle ne vouloit pas que cela parut disgrâce et que c'estoit un advis qu'elle lui donnoit en bonne amitié; et nonobstant lorsqu'elle revint pendant les troubles de Paris, l'on me dit qu'elle se plaignoit de moi à cause de cet ordre de la Reyne que je lui avois porté , et qu'elle n'eut jamais creu que j'eusse voulu prendre une si méchante commission , ensuitte de quoi ie n'osai me présenter devant elle crainte d'une rebufade. Enfin, Madame, voilà ma confession très sincère, et je vous proteste que ie ne sçai autre chose. Mais aussi, Madame, je vous supplie de trouver bon que ie me plaigne à mon tour, s'il est permis à une personne de ma sorte d'une qui est si élevée au-dessus d'elle. Je vois bien que cela ne se doit faire, je ne me plains donc pas, mais ie vous dirai ce que ie dirois s'il m'étoit permis de me plaindre. Premièrement lorsque ie fus chassé après le mariage de la Reyne d'Angleterre, je fus six ans à l'armée cependant qu'elle fut en Lorraine. Quand elle en fut revenue et bien à la cour, elle me fit espérer un an tout entier de me remettre dans ma charge et de faire ma paix. Elle y estoit en quelque façon obligée, puisqu'elle estoit la cause de ma disgrâce. Elle n'en parla point, quelque promesse qu'elle m'en eut faitte, et ma paix fut faitte par une faveur bien moindre que la sienne, si bien qu'elle fut bien surprise de me voir rétabli sans son secours. Secondement, mon frère qui l'avoit servie dès son enfance, et qui, dans ses disgrâces ne l'avoit jamais abandonnée, et même lui avoit baillé tout ce qu'il avoit dans ses besoins comme il avoit dû faire, et avoit une promesse de dix mille livres lesquels la Reyne me fit payer après la mort de mon frère sur l'argent qu'elle lui devoit, de quoi elle ne fut pas satisfaite; mais ce qui m'obligea d'en user ainsi fut que lorsque mon frère mourut à Bruxelles, il fut quelque temps sans connoissance, et un dômes-

tique de cette personne, qui avoit authorité dans sa maison, eut grand soing de serrer tout ce qui lui apartenoit en sorte qu'après sa mort il ne se trouva rien; et il n'y avoit pas longtemps qu'il m'avoit escritque ie lui cherchasse une voye seure pour me faire tenir la valeur de deux mille escus, et estant mort dans ces entrefaittes il ne se trouva aucune chose. Je pris la liberté de lui escrire de Saumur où l'on m'avoit envoyé à la sortie de la Bastille, et mon autre frère lui fit escrire par Monsieur le prince de Guemené , et tout cela tendant à ce qu'elle nous fit justice de ceux qui avoient esté auprès de notre frère pendant sa maladie, elle ne nous fit rien mander pour response, ce qui nous obligea d'obtenir un monitoire que nous envoyâmes à Bruxelles, mais nous sceûmes qu'elle avoit employé son crédit auprès des ministres d'Espagne pour empescher la publication de notre monitoire, et ainsi tout demeura sans effet. Je dirois encore, s'il m'estoit permis, que ie crois avoir bien reconnu les grâces qu'elle m'a faittes par les services que ie lui ai rendus, lorsque i'ay esté à la cour et qu'elle en estoit éloignée. Elle n'a eu aucune correspondance avec la Reyne que par moi qui donnois ses letres et lui envoyois les responses de la Reyne et tout ce qu'elle désiroit de Sa Majesté, le faisant par mon entremise, ce qui étoit fort périlleux, et c'est ce qui me perdit à la fin. Il paroissoit assez en ce temps-là qu'elle estoit satisfaite, et l'on ne m'accusoit pas d'ingratitude. Lorsque ie fus arresté prisonnier, on me trouva une letre de la Reyne que ie lui devois faire tenir par Tibaudière, ce que i'expliquai en sorte qu'elle ne lui fit aucun mal. M. le chancelier en trouva dix-neuf dans mon cabinet que cette personne m'avoit fait l'honneur de m'escrire, la plus grande partie en chiffres, sur lesquelles je fus interrogé trois iours sans que ie disse rien qui lui pust porter aucun préjudice. Il paroissoit par la plus grande partie de ses lettres qu'elle étoit tellement satisfaitte de mes services qu'elle n'auroit jamais de repos qu'elle n'eut fait pour moi au delà de tout ce que ie pouvois prétendre. Estant interrogé par mes commissaires si j'avois receu de grands effets de toutes ces promesses, il me fut aisé sans m'embarrasser de repondre que non1, et que ie n'avois iamais rien prétendu d'elle que ses bons offices auprès de la Reyne. Il y auroit encore beaucoup d'autres choses »

(Le reste de la lettre a été coupé. )

1. Nous ne voyons pas ce détail dans les interrogatoires de La Porte.

FUITE DE Mme DE CHEVREUSE. 285

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