CHAPITRE TROISIÈME
carrosses des seigneurs et dames les plus qualifiés de cette cour-là, qui l'ayant conduite jusques à Notre- Dame de Hau, elle vint le lendemain coucher à Mons en Hainault, passant au travers de l'armée espagnole campée dans la vallée du dit Mons, et de là par Condé arriva le 9 à Cambrai, estant partout bien dignement reçue des chefs et gouverneurs du païs, et par chacun en leur gouvernement accompagnée jusques à une lieue au delà du dit Cambrai, où le sieur d'Hocquincourt l l'alla recevoir sur la frontière de France, et l'ayant conduite à Péronne dont il était gouverneur, lui fit faire une réception magnifique. Elle y fut aussi complimentée par la duchesse de Chaulne, et de là conduite le douzième jour par le duc de Chaulne 2 en sa maison où ils la traitèrent splendidement. Et estant partie de Chaulne le mesme jour, elle alla coucher à Roye; le 13 à la Versine. maison du sieur de Saint-Simon, frère du duc du mesme nom, où elle fust aussi très bien reçue et traitée de mesme, et où le duc de Chevreuse l'attendoit. Enfin le 14 de ce mois , elle arriva à Paris dix ans après en estre sortie ; dans laquelle absence cette princesse a fait voir ce que peut un excellent esprit comme le sien, malgré tous les traits de la fortune que sa constance
1. Le futur maréchal d'Hoquincourt, homme de guerre et de plaisir, politique incertain, qui, dans la Fronde, erra de Mazarin à Condé, et écrivit à Mme de Montbazon : Peronne est à la belle des belles.
2. Le duc et maréchal de Chaulne était le second frère du connétable de Luynes.
a surmontés. Elle alla saluer à l'instant leurs Majestés, en laquelle visite elle reçut tant de témoignages de l'affection de la reine, et lui rendit aussi tant de preuves de son zèle à tout ce qui regarde son service et tant de résignation à ses volontés, qu'il parut bien que la longueur du temps, ni la distance des lieux, ni les espines des affaires, ne peuvent rien que sur les âmes vulgaires. Aussi le grand cortège de cette cour qui la visite incessamment, et qui rend trop petit le grand espace de son hostel1, ne ravit point tant un chacun en admiration comme la remarque qu'on a faite que les fatigues de ses longs voyages, ni les efforts de cette rigoureuse fortune n'ont apporté aucun changement à sa magnanimité naturelle, ni, ce qui est le plus extraordinaire, à sa beauté. »
Voilà l'apparence ; voici maintenant la vérité.
Mme de Ghevreuse avait alors quarante-trois ans.
1. Non pas l'hôtel de Luynes, sur le quai des Grands-Augustins, au coin de la rue Git-le-cœur, demeure du fils du connétable, dontPerelle a donné une charmante petite gravure et où le chancelier Séguier se réfugia pendant la Fronde, quand la populace l'attaqua sur le Pont- Neuf allant au Parlement, mais l'hôtel de Chevreuse, rue Saint-Thomas-du-Louvre, à côté de l'hôtel de Rambouillet : hôtel magnifique que le marquis de La Vieuville avait bâti lorsqu'il était surintendant des finances, que le connétable de Luynes acheta en 1620, qui, après sa mort et le nouveau mariage de sa veuve , s'appela l'hôtel de Chevreuse, devint depuis l'hôtel d'Épernon, et plus tard, en 1663, l'hôtel de Longueville. Mrae de Ghevreuse fit bâtir alors, par le célèbre architecte Lemuet, le bel hôtel de la rue Saint-Dominique-Saint-Germain, que Perelle a aussi représenté, et qu'habite encore aujourd'hui M. le duc de Luynes.