CHAPITRE TROISIÈME
fois et perdu pour elle, et que tous les anciens amis de la reine voyaient avec indignation entre les mains d'une des créatures les plus compromises de Richelieu, Pierre Séguier. C'était un très habile homme, laborieux, instruit, plein de ressources, sans aucun caractère, que sa souplesse, jointe à sa capacité, rendait fort commode et utile à un premier ministre. Sa conduite dans le procès de de Thou Pavait rendu odieux. Dans cette même affaire, il avait fait subir un interrogatoire à Monsieur, et auparavant, en 1637, il n'avait pas respecté l'asile de la reine au Val-de-Grâce. 11 s'était beaucoup enrichi, et sa fortune avait fait faire à ses filles d'illustres mariages. Un cri s'élevait contre lui, et de toutes parts on demandait son renvoi. Deux choses le sauvèrent. D'abord on ne s'entendait pas sur son successeur. Châteauneuf était le candidat- des Importants et de Mme de Ghevreuse, mais le président Bailleul, surintendant des finances, convoitait la place pour luimême; l'évêque de Beauvais craignait dans le cabinet un collègue tel que Châteauneuf, et les Condé le repoussaient. Puis Séguier avait une sœur qui était très chère à la reine, la mère Jeanne, supérieure du couvent des Garméiites de Pontoise. Les vertus de la sœur plaidaient en faveur du frère?et Montaigu, tout dévoué à la mère Jeanne, défendit le garde des sceaux.
Mnie de Chevreuse, reconnaissant qu'il était à peu
près impossible de surmonter une si forte opposition, prit un autre chemin pour arriver au même but : elle se contenta de demander pour son ami le moindre siège dans le cabinet, sachant bien qu'une fois là, Châteauneuf saurait bien faire le reste et agrandir sa situation. Le président Bailleul, surintendant des finances, n'ayant pas montré dans cette charge une grande capacité, il fallut lui donner un nouvel auxiliaire quand le comte d'Avaux, avec lequel il partageait les finances, s'en alla à Munster. Mn,c de Chevreuse insinua à la reine qu'elle pouvait bien introduire Châteauneuf dans le conseil en lui donnant la succession de d'Avaux, emploi modeste qui ne pouvait faire ombrage à Mazarin; mais celui-ci comprit la manœuvre et la déjoua l. Il persuada assez aisément à la reine de maintenir Bailleul, qui était chancelier de sa maison et qu'elle aimait, en mettant auprès de lui, comme contrôleur général, l'habile d'Hemery, qui plus tard le remplaça entièrement.
En même temps qu'elle travaillait à tirer de disgrâce l'homme sur qui reposaient toutes ses espérances politiques , Mme de Ghevreuse , n'osant pas attaquer directement Mazarin, minait insensiblement le terrain autour de lui et préparait sa ruine. Son œil exercé lui fit aisément reconnaître quel était le
1. Carnets autographes de Mazarin , conservés à la Bibliothèque nationale, IIe carnet, p. 16 : « Non facciasua Maestà sopraintendente Ghatonof, se non vuol restabilirlo intieramente. »