‹ Madame de CondéChapitre 2 sur 2 · IF · texte numérisé non relu

IF

On introduisit Canolles dans une vaste

chambre tendue d'une tapisserie sombre,

et éclairée seulement par une lampe de

nuit placée sur une console entre les deux

fenêtres : «H ce peu de lumière qu'elle rét. m. 1

pandait, on pouvait distinguer cependant, au dessus de la lampe, un grand tableau représentant une femme, peinte en pied, tenant par la main un enfant. Aux corniches des quatre angles, étincelaient les trois fleurs de lys d'or auxquelles il ne fallait ôter que la bande posée en cœur pour en faire les trois fleurs de lys de France. Enfin, dans l'enfoncement d'une vaste alcôve où la faible et tremblante lueur pénétrait à peine, on distinguait, sous les lourdes courtines d'un lit, la femme sur laquelle le nom du baron de Canolles avait produit un si singulier

effet.

Le gentilhomme recommença les for-

malités d'usage, c'est-à-dire qu'il ût vers le lit les trois pas de rigueur, salua, Ct trois pas encore ; puis, deux femmes de chambre qui, sans doute, avaient aidé madame de Condé à se mettre au lit, s'étant retirées, le valet de chambre referma la porte et Canolles se trouva seul avec la princesse.

Ce n'était point à Canolles d'entamer la eonversation : il attendit donc qu'on lui adressât la parole ; mais, comme la princesse, de son côté, paraissait vouloir garder un obstiné silence, le jeune officier pensa qu'il valait mieux passer pardessus les convenances que de rester plus long-

temps dans une position si embarrassée; cependant il ne se dissimulait pas que l'orage, ancore contenu dans ce dédaigneux silence, allait sans doute éclater aux premiers mots qui le rompraient, et qu'il allait avoir à subir une seconde colère d'une princesse plus redoutable encore que la première, en ce qu'elle était plus jeune et plus intéressante.

Mais l'excès même de l'affront qu'on lui faisait enhardit le jeune gentilhomme, et s'inclinant une troisième lois, selon la circonstance, c'est-à-dire avec un salut raide et compassé, présage delà mauvaise humeur qui chauffait dans son cerveau de Gascon :

— Madame, dit-il, j'ai eu l'honneur de

demander, de la part de Sa Majesté la

reine régnante, une audience à votre

altesse ; votre altesse a daigné me l'accorder. Maintenant, veut-elle mettre le

comble à ses bontés en me faisant connaître, par un mot, par un signe, qu'elle a bien voulu s'apercevoir dema présence, et qu elle est prête à m'entendre?

Un mouvement dans les rideaux et sous les couvertures avertit Canolles qu'on allait lui répondre.

En effet, une voix se fit entendre presque étouffée, tant elle était pleine d'émotion.

— Parlez, monsieur, dit cette voix, je vous écoule.

Canolles prit le ton oratoire et commença.

— Sa Majesté la reine, dit-il, m'envoie près de vous, madame, pour assurer votre altesse du désir qu'elle a de continuer avec elle ses bonnes relations d'amitié.

Un mouvement visible s'opéra dans la ruelle du lit, et la princesse interrompant l'orateur :

— Monsieur, dit-elle d'une voix entrecoupée, ne parlez plus de l'amitié qui

règne entre Sa Majesté la reine et la maison de Condé ; il y a des preuves du contraire dans les cachots du donjon de Vincennes.

- — Allons, pensa Canolles, il paraît qu'ils se sont donné le mot et qu'ils répéteront tous la même chose.

Pendant ce temps, un nouveau mouvement que le messager ne remarqua point, grâce à l'embarras de sa situation, s'opérait dans la ruelle du lit. La princesse continua :

— Au fait, Monsieur, dit-elle, que voulez- vous?

— Je ne veux rien, moi, madame, dit

Canolles en se redressant. C'est Sa Majesté la reine qui veut que je pénètre dans ce château, que je tienne, si indigne que je sois de cet honneur, société à votre altesse, et que je contribue de tout mon pouvoir à rétablir la bonne harmonie entre les deux princes du sang royal, désunis sans cause en un temps si douloureux.

— Sans cause, s'écria la princesse ; vous prétendez que notre rupture n'a pas de cause !

— Pardon, madame, reprit Canolles.

Je ne prétends rien, je ne suis pas juge, je ne suis qu'interprète.

— Et en attendant que cette bonne harmonie se rétablisse, la reine me fait espionner, sous prétexte...

— Ainsi, dit Canolles exaspéré, je suis un espion! Voici enfin le mot lâché !! Je remercie votre altesse de sa franchise.

Et, dans le désespoir qui commençait à s'emparer de lui, Canolles fit un de ces beaux mouvements que cherchent avec lant d'avidité les peintres pour leurs tableaux inanimés, les acteurs pour leurs tableaux vivants.

— Ainsi, c'est dit, c'est arrêté, je suis un espion, continua Canolles. Eh bien ! madame, veuillez me traiter comme on

traite de pareils misérables ; oubliez que je suis l'envoyé d'une reine, que cette reine répond de tous mes actes, que je ne suis qu'un atome obéissant à son souffle. Faites-moi chasser par vos laquais, faitesmoi tuer par vos gentilshommes, mettez en face de moi des gens auxquels je puisse répondre avec le bâton ou l'épée; mais veuillez ne pas insulter aussi cruellement un officier qui remplit à la fois son devoir de soldat et de sujet, vous madame, qui êtes si haut placée par la naissance, le mérite et le malheur !

Ces mots échappés du cœur, douloureux comme un gémissement, stridents

comme un reproche devaient produire et produisirent leur effet. En les écoutant, la princesse se souleva, appuyée sur son coude, les yeux brillants, la main tremblante, et faisant un geste plein d'angoisses vers le messager :

— A Dieu ne plaise, dit-elle, que mon intention soit d'insulter un si brave gentilhomme que vous. Non, Monsieur de Canolles, non, je ne suspecte pas votre loyauté ; reprenez mes paroles, elles sont blessantes, j'en conviens, et je ne voulais pas vous blesser. Non, non, vous êtes un noble cavalier, Monsieur le baron, et je vous rends pleine et entière justice.

Et comme, pour prononcer ces mots, entraînée sans doute par le mouvement généreux qui les lui arrachait du cœur, la princesse, malgré elle, s'était avancée hors de l'ombre du dais formée par les épais rideaux; comme on avait pu yoir son front blanc sous ses coiffes, ses blonds cheveux déroulés en tresses, ses lèvres d'un rouge ardent, ses yeux humides et doux, Canolles tressaillit, car il venait de lui passer devant les yeux comme une vision, car il crut respirer de nouveau un parfum dont le souvenir seul l'enivrait. Il lui sembla qu'une de ces portes d'or, par lesquelles passent les beaux rêves, s'ouvrait pour lui ramener l'essaim envolé

des riantes pensées et des joies de l'amour. Son regard tomba plus sûr et plus clair sur le lit de la princesse, et dans le court espace d'une seconde, pendant la lueur rapide d'un éclair qui illuminait tout le passé, dans la princesse, couchée devant lui, il reconnut le vicomte de Cambes.

Au reste, depuis quelques instants son agitation était telle que la fausse princesse put la mettre sur le compte du reproche fâcheux qui l'avait tant fait souffrir, et comme le mouvement qu'elle avait fait n'avait eu, comme nous l'avons dit, que la durée d'un instant; comme elle

avait eu le soin de rentrer presque aussitôt sous le pénombre, de voiler de nouveau ses yeux, de cacher à l'instant même sa main blanche et si effilée qui pouvait trahir son incognito, elle essaya, non sans émotion, mais du moins sans inquiétude, de reprendre la conversation où elle lavait laissée.

— Vous disiez donc, Monsieur? fit la jeune femme.

Mais Canolles était ébloui, fasciné; les visions passaient et repassaient devant ses yeux, ses idées tourbillonnaient; il perdait la mémoire, le sens; il allait perdre le respect et interroger. Un seul in-

stinct, peut-être celui que Dieu mit dans le cœur des gens qui aiment, que les femmes appellent timidité, et qui n'est que de l'avarice, conseilla à Canolles de dissimuler encore et d'attendre, de ne pas perdre son rêve, de ne pas compromettre, par un mot imprudent et trop vite échappé, le bonheur de toute sa vie.

11 n'ajouta plus un geste, plus un mot, à ce qu'il voulait strictement dire ou faire. Que deviendrait-il ? grand Dieu ! si cette grande princesse le reconnaissait tout-àcoup ; si elle allait le prendre en horreur, dans son château de Chantilly, comme

elle l'avait pris en défiance dans l'auberge de maître Biscaros ; si elle allait revenir sur l'accusation déjà abandonnée, et si elle allait croire qu'il voulait, grâce à un titre officiel, grâce à un ordre royal, continuer des poursuites pardonnables envers le vicomte ou la vicomtesse de Cambes, mais insolentes et presque criminelles lorsqu'il s'agissait d'une princesse du sang.

Mais, pensa-t-il tout-à-coup, est-il possible qu'une princesse de ce nom et de ce rang ait voyagé seule ainsi avec un unique serviteur ?

Et comme il arrive toujours en pareille

occasion où l'esprit chancelant et troublé cherche à s'appuyer sur quelque chose, Ganolles éperdu regarda tout autour de lui, et ses yeux s'arrêfèrent sur le portrait de cette femme tenant son fils par la main.

A cette vue, une illumination subite passa par son esprit, et malgré lui, il fit un pas pour se rapprocher du tableau.

De son côté, la fausse princesse ne put retenir un léger cri, et lorsqu'à ce cri Candies se retourna, il vit que son visage déjà voilé était maintenant masqué toutà-fait.

— Oh! oh! se demanda Canolles en T. m. 2

lui-même, que veut dire cela? ou c'est Ja princesse que j'ai rencontrée sur le chemin de Bordeaux, ou je suis dupe d'une ruse, et ce n'est pas elle qui est dans ce lit. En tout cas, nous verrons bien.

— Madame, dit-il tout-à-coup, je sais \\xe penser maintenant de votre silence, et j'ai reconnu...

— Qu'avez-vous reconnu? s'écria vivement la dame du lit.

— J'ai reconnu, reprit Canolles, que j'avais eu le malheur de vous inspirer la même opinion que j'ai déjà inspirée à madame la princesse douairière.

— Ah ! ne put s'empêcher de faire la voix avec un soupir de soulagement.

La phrase de Canolles n'était peutêtre pas bien logique, et faisait même hors d'oeuvre dans la conversation : mais le coup était porté. Canolles avait remarqué le mouvement d'angoisse qui l'avait interrompu, et le mouvement de joie qui avait accueilli ses dernières paroles.

— Seulement, continua l'officier, je n'en suis pas moins forcé de dire à votre altesse, si désagréable que lui soit la chose, que je dois rester au château et accompagner votre altesse partout où il lui plaira d'aller.

— Ainsi donc, s'écria la princesse, je ne pourrai être seule même dans ma chambre ? Oh ! Monsieur, c'est plus que de l'indignité cela!

'cV

— J'ai dit à votre altesse que telles étaient mes instructions ; mais que votre altesse se rassure, ajouta Canolles en fixant un regard perçant sur la dame du lit, et en pesant sur chaque parole, elle doit connaître mieux que personne que je sais obéir à la prière d'une femme.

— Moi ! s'écria la princesse avec un accent où il y avait encore plus d'embarras que d'étonnement ; en vérité, Monsieur, je ne sais pas ce que vous voulez

dire; j'ignore à quelle circonstance vous faites allusion.

— Madame, continua l'officier en s'inclinant, je croyais que le valet de chambre qui m'a introduit avait dit mon nom à votre altesse. Je suis le baron de Canolles.

— Eh bien ? dit la princesse d'une voix assez ferme, que m'importe ! Monsieur.

— Je pensais qu'ayant déjà eu le bonheur d'être agréable à votre altesse.

— A moi, et comment cela, je vous prie ? reprit la voix avec une altération

qui rappelait à Canolles certaine intonation très irritée, mais très craintive en même temps, qui était restée dans sa mémoire.

Canolies pensa qu'il avait été assez loin, daiileurs il était à peu près fixé.

— En n'exécutant pas à la lettre mes instructions, reprit-il, avec l'air du plus profond respect.

La princesse parut rassurée.

— Monsieur, dit-elle, je ne veux point yous mettre en faute ; exécutez vos instructions quelles qu'elles soient.

— Madame, reprit Canolles, j'ignore encore heureusement, comment on persécute une femme : à plus forte raison comment on offense une princesse. J'ai donc l'honneur de répéter à votre altesse ce quejai dit déjà à madame la princesse douairière, que j'étais son très humble serviteur. . Veuillez me donner votre parole, que vous ne sortirez pas du château sans ma compagnie, et je vous délivre de ma présence, qui, je le comprends bien, doit être odieuse à voire altesse.

— Mais en ce cas, monsieur, dit vivement la princesse, vous n'exécuterez donc pas vos ordres?...

— Je ferai ce que ma conscience me dit que je dois faire.

— Monsieur de Canolles, dit la voix, je vous jure que je ne sortirai pas de Chantilly sans vous prévenir.

— En ce cas, madame, dit Canolles en s'iuclinant jusqu'à terre, pardonnez-moi d'avoir été la cause involontaire de voire colère d'un instant. Votre altesse ne me reverra plus que lorsqu'elle me fera appeler.

— Je vous remercie, baron, dit la voix avec une expression de joie qui parut avoir son écho dans la ruelle. Allez, allez,

je vous remercie ; demain j'aurai le plaisir de vous revoir.

Cette fois, le baron reconnut, à ne s'y plus méprendre, la voix, les yeux et le sourire indiciblement voluptueux de l'être charmant qui lui avait, pour ainsi dire, glissé entre les mains pendant cette soirée où le cavalier inconnu était venu lui porter l'ordre du ducd'Épernon. C'étaient ces insaisissables émanations qui parfument l'air que respire la femme aimée, c'était cette tiède vapeur qui est un corps dont l'âme éprise croit embrasser les contours; suprême effort de l'imagination, cette capricieuse fée qui se nourrit par

l'idéalité, comme la matière par le positif.

Un dernier coup d'œil sur le portrait si mal éclairé qu'il fût, montra au baron dont les yeux d'ailleurs commençaient à s'habituer à celle demi-obscurité, le nez aquilin des Maillé, les cheveux noirs et l'œil enfoncé de la princesse ; tandis que devant lui, la femme qui venait de jouer le premier acte du rôle si difficile qu'elle avait entrepris, avait l'œil à fleur de tèle, le nez droit à narines dilatées, la bouche creusée au coin par l'habitude du sourire, et ces joues arrondies qui éloignent toute idée des laborieuses méditations.

Canolles savait tout ce qu'il voulait savoir, il salua donc avec le même respect que s'il avait cru avoir toujours affaire à la princesse et se retira dans son appartement.

Canolles n'avait aucune résolution arrêtée ; aussi, en rentrant chez lui, se mitil à marcher rapidement en long et en large, comme ont l'habitude de le faire les gens indécis, sans remarquer que Cas-

torin, qui attendait son reiour, s'était levé en l'apercevant et le suivait, tenant entre ses mains une robe de chambre tout étendue derrière laquelle il disparaissait.

Gastorin heurta un meuble , Canolles se retourna.-

— Eh bien ! lui dit-il, que faites-vous là avec cette robe de chambre?

— J'attends que Monsieur ôle son habit.

— Je ne sais pas quand j'ôterai mon habit. Posez cette robe de chambre sur un fauteuil et attendez.

— Comment ! Monsieur n'ôte pas son hab't? demanda Castorin, qui, valet capricieux de sa nature, semblait ce soir-là plus revêche encore que d'habitude.

Monsieur ne compte donc pas se coucher tout de suite ?

— Non.

— Et quand Monsieur compte-t-il se coucher, alors ?

— Que vous importe !

— Il m'importe beaucoup, attendu que je suis très fatigué.

— Ah ! vraiment , dit Canolles s'arrê-

tant et regardant Castorin en face, vous êtes très fatigué ?

Et le gentilhomme lut visiblement sur le visage de son laquais cette expression impertinente des domestiques qui meurent d'envie de se faire mettre à la porte.

— Très fatigué ! dit Castorin.

Canolles haussa les épaules.

— Sortez, lui dit-il ; tenez-vous dans l'antichambre; quand j'aurai besoin de vous, je sonnerai.

— Je préviens monsieur que, s'il tarde

longtemps, il ne me trouvera plus dans l'antichambre.

— Et où serez-vous, s'il vous plaît?

— Dans mon lit. Il me semble qu'après avoir fait deux cents lieues, il est bien temps de se coucher.

— Monsieur Castorin, dit Canollcs, vous êtes un maroufle.

— Si Monsieur trouve qu'un maroufle n'est pas digne d'être son laquais, Monsieur n'a qu'à dire un seul mot, et je le débarrasserai de mon service, répondit Castorin en prenant son air le plus majestueux.

Canolles n'était pas dans un moment de patience, et si Castorin eût eu -a Inculte d'entrevoir seulement l'ombre do l'orage qui grossissait dans l'esprit de son maîlre, il est évident que, si pressé qu'il lût de se trouver libre, il eût attendu a un autre moment pour lui faire la proposition qu'il venait de hasarder. Aussi te gentilhomme marcha-t-il droit à son laquais, et prenant un des boulons de son justaucorps entre le pouce et l'index-,, mouvement devenu depuis familier à un plus grand homme que ne le fut jamais le pauvre Canolles :

— Répétez, dit-iK

— Je répèle, répondit Castorin avec la même impudence , que si Monsieur n'est pas content de moi, je délivrerai Monsieur de mes services.

Canolles lâcha Castorin et alla gravement prendre sa canne. Castorin comprit de quoi il était question.

— Monsieur, s'écria-t-il, prenez garde à ce que vous allez faire. Je ne suis plus un simple laquais ; je suis au service de madame la princesse.

— Ah ! ah ! fit Canolles en abaissant la canne déjà levée; ah! vous êtes au service de madame la princesse.

— Oui , Monsieur, depuis un quart d'heure, dit Castorin en se redressant.

-- El qui vous a engagé à ce service?

— M. Pompe'e, son intendant.

— M. Pompée!

~ Oui.

— Eh ! que ne disais-lu cela tout de suite, s'écria Canolies. Oui, oui, tu as raison de quitter mon service, mon cher Castorin ; et voilà deux pistoles pour l'indemniser des coups que j'ai été sur le point de le donner.

— Oh! tit Castorin, n'osant prendre l'argent; que veut dire cela? Monsieur se moque-t il de moi?

— Non pas. Au contraire, fais-loi laquais de madame la princesse, mon ami.

Seulement, quand devait commencer ton service?

— A compter du moment où Monsieur m'aurait rendu ma liberté.

— Eh bien! je te rends ta liberté à compter de demain matin.

— Et d'ici à demain matin ?

— D'ici à demain matin tu es toujours mon laquais, et tu dois toujours m' obéir.

— Volontiers ! Qu'ordonne Monsieur ?

dit Gastorin, se décidant à prendre les deux pistoles.

— J'ordonne, puisque tu as envie de dormir, que tu déshabilles et que tu te mettes dans mon lit.

— Comment ! que veut dire Monsieur?

je ne comprends pas.

— Tu n'as pas besoin de comprendre , mais d'obéir, voilà tout. Déshabiiie-toi, je vais t' aider.

— Comment ! Monsieur va m'aider?

— Sans doute, puisque lu vas jouer le rôle du chevalier de Canolles, il faut bien que je joue celui de Castorin.

Et, sans attendre la permission de son

laquais, le baron lui enleva son justaucorps qu'il revêtit, son chapeau qu'il mit sur sa lète, et, renfermant à double tour avant qu'il ne fût revenu de sa surprise, il descendit rapidement l'escalier.

Canolles commençait en6n à voir clair dans tout ce mystère, quoiqu'une partie des événements demeurât encore pour lui enveloppée d'un nuage. Depuis deux heures, il lui avait semblé que rien de ce qu'il avait vu, rien de ce qu'il avait entendu n'était parfaitement naturel. L'attitude de chacun à Chantilly était compassée : toutes les personnes qu'il rencontrait lui semblaient jouer un rôle, et

les détails cependant se fondaient dans une harmonie générale qui indiquait au surveillant envoyé par la reine que, s'il ne voulait pas être dupe de quelque grande mystification, il lui [allait redoubler de surveillance.

La réunion de Pompée au vicomte de Cambes éclaircissait bien des doutes.

Ce qu'il en restait à Canolles acheva de se dissiper, quand a peine sorti dans la cour, il vit, malgré la profonde obscurité de la nuit, quatre hommes s'avancer et s'apprêter à entrer par la porte même qu'il venait de franchjr ; ces quatre hommes étaient conduits par le même

valet de chambre qui l'avait introduit chez les princesses. Un autre homme, enveloppé d'un manteau, suivait par derrière.

Sur le seuil de la porte, la petite troupe s'arrêta, attendant les ordres de l'homme au manteau.

— Vous savez où il loge, dit celui-ci d'une voix impérieuse en s'adressant au valet de chambre ; vous le connaissez, puisque c'est vous qui l'avez conduit. Surveillez donc de manière à ce qu'il ne puisse sortir ; placez vos hommes sur l'escalier, dans le corridor, où vous vou-

drez, peu importe, pourvu que, sans se douter de rien, il soit gardé lui-même au lieu que ce soit lui qui garde leurs altesses.

Canolles se fit plus impalpable qu'une vision dans l'angle où la nuit jetait son ombre la plus épaisse ; de là, sans être aperçu, il vit disparaître sous la voûte les cinq gardiens qu'on lui donnait, tandis que l'homme au manteau, après s'être assuré qu'ils exécutaient l'ordre donné, reprit le chemin par lequel il était venu.

— Cela n'indique encore rien de bien précis, se dit Canolles en le suivant des yeux, car le dépit peut les forcer à me

rendre la pareille. Maintenant, pourvu que ce diable deCasiorin n'aille pas crier, appeler, faire quelque sottise!... J'ai eu tort de ne pas le bâillonner. Malheureusement il est trop tard maintenant. Allons, commençons ma ronde.

Aussitôt Canolles, après avoir jeté tout autour de lui un regard investigateur, traversa la cour et parvint à l'aile du bâtiment derrière laquelle étaient situées les écuries.

Toute la vie du château semblait s'être réfugiée dans cette partie des bâtiments. On entendait piaffer les chevaux et cour.r des gens pressés. La sellerie retentis-

sait du cliquetis des mors et du harnais. On roulait des carrosses hors des remises, et des voix étouffées par la crainte, mais que cependant on pouvait surprendre en prêtant attentivement l'oreille, s'appelaient et se répondaient.

Canolles demeura un instant aux écoutes. Il n'y avait pas à en douter, tout s'apprêtait pour un départ.

11 traversa tout l'espace compris entre une aile et l'autre, passa sous une voûte et parvint jusqu'à la façade du château.

— Là, il s'arrêta.

En effet, les fenêtres du rez-de-chaussée brillaient d'une trop vive lumière pour

qu'on ne devinât point qu'une quantité de flambeaux étaient allumés dans l'intérieur, et comme ces flambeaux allaient et venaient., traçant de grandes ombres

et de vastes raies lumineuses sur le gazon du jardin, Canolles comprit que là où était le centre de l'activité, là aussi était le siège de l'entreprise.

Canolles hésita d'abord à surprendre le secret que l'on essayait de lui cacher. Mais bientôt il réfléchit que son titre d'envoyé de la reine et la responsabilité que lui imposait cette mission , excusaient bien des choses, même auprès des consciences les plus scrupuleuses.

S'avançant donc avec précaution ert longeant la muraille, dont la base était d'autant plus obscure, que les fenêtres, situées à six ou sept pieds du sol, étaient plus resplendissantes, il monta sur une borne, de la borne passa à une saillie de la muraille, se soutint d'une main à un anneau, de l'autre au rebord de la croisée et par un coin de vitre, il darda le regard le plus perçant et le plus attentif qui ait jamais pénétré dans le sanctuaire (Tune conspiration.

Voici ce qu'il vit :

Près d'une femme debout et qui attachait la dernière épingle destinée à fixer

sur sa f été son chapeau de voyage, quelques filles de service achevaient d'habiller un enfant en coslume de chasse ; l'enfant tournait le dos h Canolles, qui ne distingua que sa chevelure blonde. Mais la dame, éclairée en plein visage par la lueur de deux flambeaux à six branches que soutenaient de chaque côte* de la toilette des valets de pied semblables a des cariatides , 'offrit à Canolles l'original exact de ce portrait qu'il avait aperçu naguère dans le pe'nombre de l'appartement de la princesse : c'était bien le visage allongé, la bouche sévère,lenezaux courbes impérieuses de la femme dont Canolles recmnaissait alors la vivante image ; tout

en elle annonçait la domination : son geste hardi, son regard étincelant, ses brusques mouvements de tête. Tout chez les assistants dénotait l'obéissance: leurs saluts, leur précipitation à apporter l'objet demandé, leur promptitude à répondre à la voix de leur souveraine ou à interroger son regard.

Plusieurs officiers de la maison, parmi lesquels Canolles reconnut le valet de chambre, entassaient dans des valises, dans des coffres, dans des malles, les uns des joyaux, les autres de l'argent, les autres, cet arsenal des femmes qu'on appelle la toilette. Le petit prince, pendant

ce temps, jouait et courait parmi les serviteurs empressés; mais, par une fatalité singulière, Canolles ne put apercevoir son visage.

— Je m'en étais douté, murmura-l-il ; on me joue, et ces gens-là font les préparatifs du départ. Oui , mais je puis, d'un geste, changer celte scène de mystification en une scène de deuil , je n'ai qu'à courir sur la terrasse et à siffler trois fois dans ce sifflet d'argent, et, dans cinq minutes, au son aigre qu'il rendra, deux cents hommes auront pénétré dans ce château, arrêté les princesses, garrott é

tous ces officiers qui rient sournoiset. m. 4

ment. Oui, continua Canolles , seulement cette fois, il parlait du cœur et non des lèvres; oui, mais elle, elle qui dort là-bas, ou qui teint de dormir! je la perdrai sans retour, elle me prendra en haine, et cette fois, dans une haine bien méritée. Il y a plus, elle me méprisera en disant que j'ai fait jusqu'au bout mon métier d'espion , et cependant, puisqu'elle obéit à la princesse, pourquoi , moi , n'obéirais-je point à la reine.

En ce moment, comme si le hasard eût voulu combattre ce retour de résolution, une porte de l'appartement où se faisait la toilette de madame la princesse s'ou-

vrit, et deux personnages, un homme de cinquante ans et uue femme de vingt entrèrent tout joyeux et tout empressés. A cette vue, le cœur de Canolles passa tout entier dans ses yeux. Il venait de reconnaître les beaux cheveux, les lèvres fraîches, l'œil intelligent du vicomte de Cambes, qui, souriant encore, vint respectueusement baiser la main de Clémence de Maillé, princesse de Condé. Seulement celte fois, le vicomte portait 1rs habits de son véritable sexe, et faisait la plus charmante vicomtesse de la (erre.

Canolles eût donné dix ans de sa vie pour entendre leur conversation ; mais

en vain il collait sa lête aux vitres , un bourdonnement inintelligible parvenait seul à son oreille. Il vit la princesse faire un geste d'adieu à la jeune femme, et la baiser au front en lui recommandant, quelque chose qui fit rire tous les assistant?, puis cette dernière regagner les appartements de cérémonie avec quelques bas-oifieiers qui endossèrent des uniformes d'officiers supérieurs; il vit même le digne Pompée, gonflé d'orgueil, dans un habit orange chamarré d'argent, se cambrant avec noblesse, et pesant, comme don Japhct d'Arménie, sur la po:gnée d'une énorme rapière,' en accompagnant sa maîtresse qui relevait gracieu-

sèment sa longue robe de salin ; puis, à gauche, par une porte opposée, commença de défiler sans bruit l'escorte de la princesse, laquelle marchait d'abord, avec la démarche, non pas d'une fugitive, mais d'une reine ; puis venait l'écuyer Vialas, portant dans ses bras le petit duc d'Enghien, enveloppé d'un manteau ; Lenet, tenant un coffre ciselé et des liasses de papier, et enfin le capitaine du château, fermant la marche, ouverte par deux officiers marthant lépée nue.

Tout ce monde sortit par un couloir

secret : aussitôt Ganolles sauta en bas de son observatoire, et courut à la voûte,

dont pendant ce temps les lumières avaient été éteintes, alors il vit passer tout le cortège se rendant silencieusement aux écuries : on allait partir.

En ce moment, l'idée des devoirs qui lui étaient imposés par la mission dont l'avait chargé la reine, se présenta à l'esprit de Canolles. Cette femme, qui allait sortir, c'était la guerre civile tout armée, qu'il laissait échapper, et qui allait de nouveau ronger les entrailles de la France. S;ms doute, il était honteux, à lui, homme, de se faire l'espion et le gardien dune femme, mais c'était une femme aussi, cette dame deLongueville,

qui avait mis le feu aux quatre coins de Paris.

Canoîles s'élança vers la (errasse qui dominait le parc et approcha de ses lèvres le sifflet d'argent.

C'en était fait de tous ses (préparatifs. Madame de Condé ne fût pas sortie de Chantilly, ou si elle en fût sortie elle n'aurait pas fait cent pas sans êire enveloppée elle et son escorte, par une force triple, ainsi Canoîles accomplissait sa mission sans courir le moindre danger; ainsi, d'un seul coup, il détruissait la fortune et l'avenir de la maison de Condé, et, de ce même coup, sur leurs ruines, il éta-

blissaitsa fortune et tondait son avenir comme avaient fait autrefois les Vitry et Jes Luynes, et récemment les Guitaut et les Miossens dans des circonstances peutêtre moins importantes encore pour le salut de la royauté.

Mais Canolles leva ies yeux vers l'appai temenl où, sous des rideaux de velours rouge, brillait douce et mélancolique la lueur de la lampe de nuit qui brûlait chez la unisse princesse, et il crut voir l'ombre clu rie se dessiner sur les grands stores blancs.

Alors toutes les résolutions du raisonnement, tons les calculs de l'égoïsme dis-

parurent à ce rayon de douce lumière comme aux premières lueurs du jour disparaissent tous les rêves et tous les fantômes de la nuit.

— M. Mazarin, se dit-il avec un élan passionné, est assez riche pour perdre tous ces princes et toutes ces princesses qui lui échappent; mais je ne suis pas assez riche, moi, pour perdre le trésor qui dès à présent m'appartient, et que je garderai, jaloux comme un dragon. A présent elle est seule, en ma puissance, dépendant de moi ; à toute heure du jour et de la nuit, je puis entrer dans son appartement; elle ne fuira pas sans me le

dire, car j'ai reçu sa parole sacrée. Que m'importe à moi que la reine soit trompée, et que M. de Mazarin soit furieux! On m'a dit de garder madame la princesse de Condé : je la 'garde. On n'avait qu'à me donner son signalement ou lancer après elle un espion plus habile que moi.

Et Canolles remit son sifflet dans sa poche, écouta grincer les verroux, rouler le tonnerre lointain des carrosses sur le pont du parc, et se perdre le bruit décroissant d'une cavalcade; puis, lorsque tout eut disparu , vision et rumeurs, sans songer qu'il venait de jouer sa vie contre

l'amour d'une femme, c'est-à dire contre l'ombre du bonheur, il se gli§sa dans la seconde cour déserte, et monta avec précaution son escalier, plongé comme la voûte, dans l'obscurité la plus profonde.

Mais quelque précaution que prit Canolles, il ne put faire qu'en arrivant dans le corridor il ne se heurtât contre un personnage qui paraissait écouter à sa porte, lequel poussa un cri de terreur sourde.

— Qui êtes-vous? qui êtes-vous? demanda le personnage d'une voix effrayée.

— Eh pardieu ! dit Canolles, qui êtes-

vous vous-même qui vous glissez comme un espion dans cet escalier?

— Je suis Pompée!

— L'intendant de madame la princessse ?

* — Oui ! oui ! l'intendant de madame la princesse.

— Ah ! cela tombe à merveille, dit le gentilhomme,; moi, je suis Castorin.

— Castorin, le valet de M. le baron de Canolles?

— Lui-même.

— Ah! mon cher Castorin, dit Pom-

pée, je parie que je vous ai fait grand'peur.

— A moi ?

— Oui ! dam ! quand on n'a pas été soldat? Puis-je quelque chose pour votre service, mon cher ami, continua Pompée en reprenant ses airs dimportance.

— Oui.

— Dites, alors?

— Vous pouvez annoncer sur-le-champ à madame la princesse que mon maître désire lui parler.

— A cette heure?

— Précisément.

— Impossible î

— Vous croyez ?

— J'en suis sûr.

— Alors , elle ne recevra pas mon maître?

— Non î

— Ordre du roi ! monsieur Pompée ; allez lui dire cela.

— Ordre du roi ! s'écria Pompée... J'y vais.

Et Pompée descendit impétueusement,

mu à la fois par le respect et la peur, ces deux lévriers capables de taire courir une tortue à leur pas.

Canolles continua son chemin, rentra chez lui, trouva maître Castorin qui ronflait , magistralement étendu dans un grand fauteuil, reprit ses habits d'officier, et attendit l'événement que lui-même venait de se préparer.

— Ma foi ! se dit-il , si je ne fais pas bien les affaires de ÏJL de Mazarin, aussi me semble-t-il que je ne fais pas trop mal les miennes.

Canolles attendit inutilement le retour

de Pompée ; mais, au bout de dix minutes, voyant qu'il ne venait point, ni personne en son lieu, il résolut de se présenter tout seul.

En conséquence, il réveilla M. Castorin dont une heure de sommeil avait calmé la bile, lui enjoignit de se tenir prêt à tout événement, d'un ton qui n'admettait point de réplique, et prit le chemin des appartements de la princesse.

A la porte, le baron trouva un valet de pied de tort mauvaise humeur, parce que la sonnette venait de l'appeler au moment où son service finissait, et où il croyait enfin, comme maître Castorin,

qu'il allait commencer un somme réparateur après celte fatigante journée.

— Que voulez-vous, Monsieur? demanda le valet en apercevant Canolies.

— Je demande à présenter mes respects à madame la princesse de Comlé.

— A celte heure, Monsieur?

— Comment, à celte heure 1

— Oui , il me semble qu'il est bien lard.

— Comment avez-vous dil ceh, |rô!e?

— Cependant , monsieur... balbutia le laquais...

— Je ne demande plus , je veux , dit Canolles d'un ton de suprême hauteur.

— Vous voulez... Il n'y a que madame la princesse qui commande ici.

— Le roi commande partout... Ordre du roi !

Le laquais frémit et baissa la tête.

— Pardon, Monsieur, dit-il tout tremblant; mais je ne suis, moi, qu'un pauvre serviteur ; je ne puis donc prendre sur moi de vous ouvrir la porte de madame la princesse, permettez-moi d'aller réveiller un chambellan.

— Les chambellans ont-ils l'habitude

de se coucher à onze heures au château de Chantilly?

— Ou a chassé toute la journée, balbutia le laquais.

— C'est juste, murmura Cano'Ies; il leur faut bien le temps d'habiller quelqu'un en chambellan.

Puis tout haut :

— C'est bien, dit-il : faites; j'attendrai.

Le laquais partit tout courant porter l'alarme dans le château, où, déjà, Pompée, effarouché par sa mauvaise rencon-

tre, venait de semer une épouvante indicible.

Canolles, resté seul, prêta l'oreille et ouvrit les yeux.

Il entendit alors courir dans les salons et les corridors ; il vit , à la lueur des lumières mourantes, des gens armés de mousquetons se placer aux angles des escaliers ; enfin, partout il sentit un murnijrc menaçant remplacer le silence de stupéfaction qui, un instant auparavant, i çgcalt dans tout le château.

Canolles porta la main h son sifflet et s'approcha d'une fenêtre à travers les vi-

très de laquelle il apercevait, se détachant comme une masse sonore et nuageuse, la cime des grands arbres au pied desquels il avait l'ait embusquer les deux c«nis hommes qu'il avait amenés avec lui.

— Non, dit-il, cela nous mènerait tout droit à la bataille, et ce ne serait pas mon compte ; — mieux vaut attendre : ic pis qui puisse m'arriver en attendant, c'est d'être assassiné, — tandis qu'en me hâtant je puis la perdre...

Canolles venait à peine, à part lui, de se faire celte réflexion, qu'il vit s'ouvrir une porte, et qu'un nouveau personnage parut.

— Madame la princesse n'est pas visible , dit celui-ci avec une précipitation

qui ne lui permit pas de saluer le gentilhomme, — elle est au Si! et a défendu de laisser pénétrer qui que ce fût chez elle.

— Qui êtes-vous? dit Canolles en toisant l'ét ange personnage, et qui vous a donné cette insolence de parler à un gentilhomme le chapeau sur la tète?

Et du bout de sa canne Canolles fit sauter le chapeau de son interlocuteur.

— Monsieur ! s'écria celui ci en faisant fièrement un pas en arrière.

— Je vous ai demandé qui vous étiez, reprit Ganolles.

— Je suis, répondit celui-ci... Je suis, comme vous pouvez le voir, à mon uniforme, le capitaine des gardes de son altesse.

Canolles sourit.

En effet, il avait eu le temps d'apprécier du regard celui qui lui parlait, et il avait reconnu qu'il avait affaire à quelque sommellier au ventre large comme ses bouteilles, à quelque Vatel florissant, emprisonné dans un justaucorps d'officier que le défaut de temps, ou le

trop d'abdomen, n'avaient pas permis d'ag rafler suffisamment.

C'est fort bien, Monsieur le capitaine des gardes, dit Canolles, ramassez votre chapeau, et répondez.

Le capitaine exe'cuta la première parlie'de l'injonction de Canolles en homme qui a étudié cette belle maxime de la discipline militaire. Pour savoir commander, il faut savoir obéir.

— Capitaine des gardes, reprit Canolles. Peste! c'est un beau poste.

— Mais, oui, Monsieur, assez beau;

après? fit l'individu en se redressai.

— Ne vous rengorgez pas tant, Monsieur Se capitaine, dit Canoiles, ou vous allez faire casser votre dernière aiguillette, et votre haut-de-chausess vous tombera sur les talons, ce qui sera fort disgracieux.

— Mais, enfin, Monsieur, qui êtés-vous

vous-même? demanda, interrogeant à son lour, le prétendu capitaine.

— Monsieur, j'imiterai l'exemple d'urbanité que vous m'avez donné, et je répondrai à votre question comme vous avez répondu à la mienne. Je suis capi-

taine dans Navaille, et je viens au nom du roi en ambassadeur revêtu d'un caractère pacifique ou violent, et je revêtirai l'un ou l'autre de ces deux caractères, selon que l'on obéira ou que l'on n'obéira point aux ordres de Sa Majesté.

— Violent! Monsieur? s'écria le faux capitaine... Un caractère violent?...

— Très violent! je vous préviens.

— Même chez son altesse?...

— Pourquoi pas? son altesse n'est que la première sujette de Sa Majesté.

— Monsieur, n'essayez pas de la force;

j'ai cinquante hommes d'armes tout prêts à venger l'honneur de son altesse.

Cunolles ne voulut pas lui dire que ses cinquante hommes étaient autant de laquais et de marmitons, dignes de servir sous un pareil chef, et que quant à l'honneur de sa princesse, il courait avec elle à celte heure sur la route de Bordeaux.

Il répondit seulement avec ce sangfroid plus intimidant qu'une menace, et qui est habituel aux gens braves et accoutumés aux périls :

— Si vous avez cinquante hommes

d'armes, Monsieur le capitaine, moi j'ai deux cents soldats qui sont l'avant-garde d'une armée royale. Comptez-vous vous BK^re ©n rébellion ouverte contre Sa Majesté?

— Non, Monsieur, non, répondit vivement le gros homme fort humilié ! Dieu m'en garde ; mais je vous prie de rendre témoignage que je ne cède qu'à la force.

— C'est bien le moins que je vous doive en qualité de confrère.

— Eh bien! je vous conduirai donc chez madame la princesse douairière,

qui n'est pas encore endormie.

Canolles n'eut pas besoin de réfléchir pour apprécier l'effroyable danger que lui offrait le piège ; mais il s'en tira brusquement à l'aide de son omnipotence.

— Je n'ai pas ordre de voir madame la princesse douairière, mais bien son altesse, madame la princesse jeune.

Le capitaine des gardes baissa encore une fois la tête, imprima un mouvement rétrograde à ses grosses jambes, traîna sa longue épée sur le parquet et repassa majestueusement le seuil de la porte entre deux sentinelles qui tremblaient pendant celle scène, et auxquelles l'annonce

de l'arrivée des deux cents hommes avait failli faire quitter leur poste, peu disposés qu'ils étaient à devenir des martyrs de fidélité dans le sac du château de Chantilly.

Dix minutes après, le capitaine, suivi de deux gardes, revenait avec des cérémonies innombrables prendre Canolles pour le conduire chez la princesse, dans la chambre de laquelle celui-ci fut introduit sans avoir à subir de nouveaux retards.

Canolles reconnut l'appartement, les meubles , le lit , et jusqu'au parfum de cette chambre , qui s'était révélé à. lui.

Mais il chercha vainement deux choses : le. porîrait de la vraie princesse , qu'il avait remarqué lors de sa première visite, et qui avait jeté dans sa pensée la première lumière de cette ruse dont on voulait le taire dupe , et la figure de la fausse princesse, pour laquelle il venait de Taire un si grand sacrifice. Le portrait avait été enlevé; et, par une précaution quelque peu tardive, et sans doute par suite de cette même précaution, le visage de la personne alitée était tourné vers la ruelle avec une impertinence toute princière.

Deux femmes se tenaient debout près d'elle, dans la ruelle du lit.

Le gentilhomme eût volontiers pas^é sur ce manque d'égarJs; mais, comme il craignait que quelque nouvelle substitution ne permît à madame de Cambes de fuir, comme avait fui la princesse , ses cheveux se dressèrent d'effroi sur sa tète, et il voulut aussitôt s'assurer de l'identité du personnage qui occupait le lit, en appelant à son aide le pouvoir suprême dont le revêtait sa mission.

— Madame , dit-il en s'inclinant profondément , je demande pardon à votre altesse de me présenter ainsi devant elle, et surtout après lui avoir donné ma parole que j'attendrais ses ordres; mais je

Yiens d'entendre un grand bruit dans le château, et...

La personne couchée tressaillit mais ne répondit pas. Canolles chercha quelque signe auquel il pût reconnaître si c'était bien celle qu'il cherchait qu'il avait de • vant les yeux; mais, au milieu des flots de dentelles et dans la moelleuse épaisseur des édredons et des courtines , il lui fut impossible de reconnaître autr> chose que la forme d'une personne couchée.

— Et, continua Cauolles, je me dois à moi-même de m'assurer que ce lit renferme toujours la même personne avec t. ni. 6

laquelle j'ai eu l'honneur de causer une

demi-heure.

Cette fois, ce ne fut pas un simple tressaillement, mais un véritable mouvement de terreur. Ce mouvement n'échappa point à Canolle qui en fut effrayé.

— Si elle m'a trompé , pensa-t-il , si , malgré la parole solennellement donnée, elle a fui, je sors du château, je monte à cheval, je me mets à la tête de mes deux cents hommes, et je rattrape mes fugitifs, dussé-je mettre le feu à trente villages pour éclairer mon chemin.

Canolles attendit un instant encore,

mais la personne couchée ne répondit ni ne se retourna ; il était évident que l'on désirait gagner du temps.

— Madame, dit enfin Canoiles avec une impatience qu'il n'avait pins le courage de dissimuler, je prie votre altesse de se rappeler que je suis l'envoyé du roi, et qu'au nom du roi je réclame l'honneur de voir son visage.

— Oh! c'est une insupportable inquisition, dit alors une voix irembianie et qui fit frissonner de joie le jeune officier, car il venait de reconnaître le timbre d'une voix qu'aucune autre voix ne pouvait imiter; si c'est, comme vous le dites,

monsieur, le roi qui vous force à vous conduire ainsi , c'est que le roi, qui n'est qu'un enfant , ne connaît pas encore les devoirs d'un gentilhomme; forcer une femme à montrer son visage, c'est lui # faire la même insulte que si on lui arrachait son masque.

— Madame , il y a un mot devant lequel se courbent les hommes quand ce mot vient des rois , et les rois quand ce mot vient du destin : il le faut.

— Eh bien ! puisqu'il le faut , dit la jeune femme, puisque je suis seule et sans défense contre l'ordre du roietlexi-

gence de son messager, j'obéis, monsieur, regardez-moi.

Alors un brusque mouvement écarla le rempart d'oreillers , de couvertures et de dentelles qui défendait la belle assiégée , et à travers la brèche improvisée , rouge de pudeur plutôt que d'indignation , apparut la blonde tête et le charmant visage qu'avait d'avance dénoncés la voix. Avec le regard rapide de l'homme habitué à se rendre compte de situations sinon semblables, du moins équivalentes, Canolles s'assura que ce n'était pas la colère qui tenait baissés ces yeux voilés par des cils de velours , et qui faisait

trembler cette blanche main qui retenait, sur un cou de nacre, les flots d'une chevelure fugitive , et la batiste des draps parfumés.

La fausse princesse resta un instant dans celle pose qu'elle eût voulu rendre menaçante, et qui n'était qu'irritée, tandis que Canolles la regardait , respirant délicieusement et comprimant de ses deux mains les battements de son cœur bondissant de joie.

— Eh bien ! Monsieur, dit après quelques secondes la belle persécutée , l'humiliation est-elle assez grande ! M'avezvous examinée à votre loisir? Oui, n'est-ce

pas, votre triomphe est complet? Eh bien, soyez donc vainqueur généreux, retirezvous.

— Je le voudrais , Madame , mais je dois remplir mes instructions jusqu'au bout. Je n'ai accompli jusqu'à présent que le côté de la mission qui concerne votre altesse ; mais ce n'est point assez que de vous a\ oir vue, il faut maintenant que je voie M. le duc d'Enghien.

A ces paroles prononcées du ton d'un homme qui sait qu'il a le droit de commander et qui veut être obéi, succéda un silence terrible. La fausse princesse se souleva, appuyée sur sa main, et fixa sur

Canolles un de ces regards étranges qui

semblaient n'appartenir qu'à elle, tant ils

contenaient de choses à la fois. Celui-là

voulait dire : M'avez-vous reconnue , sa-

vez-vous qui je suis réellement? Si vous

le savez, épargnez-moi, pardonnez-moi;

vous êtes le plus fort, ayez pitié de moi !

Canolles comprit tout ce que disait ce regard, mais il s'endurcit contre sa séduisante éloquence, et, répondant à ce regard avec la voix :

— Impossible , Madame, dit-il, l'ordre est précis.

— Qu'il soit donc fait en tout comme

vous le désirez, Monsieur, puisque vous n'avez aucune condescendance ni pour la position, ni pour le rang ; allez, ces dames vous conduiront près du prince mon Gis. *

— Ces dames, dit Canolles, ne pourraient-elles pas, au lieu de me conduire près de votre fils, amener votre fils près de vous, Madame? Cela, ce me semble, vaudrait infiniment mieux.

— Et pourquoi , Monsieur, demanda la fausse princesse ? évidemment plus inquiète de cette nouvelle demande qu'elle ne l'avait encore été d'aucune autre.

— Parce que, pendant ce temps, je fe-

rais part à votre altesse d'une partie de ma mission qui ne peut être communiquée qu'à elle seule.

— A moi seule ?

— A vous seule, répondit Canolles avec une révérence plus profonde qu'aucune de celles qu'il avait encore faites.

Cette fois, le regard de la princesse, qui avait successivement passé de la dignité à la supplication , et de la supplication à l'inquiétude, s'arrêta sur Canolles avec la fixité de la terreur.

— Qu'y a-t-il dans ce tête-à-tête qui puisse vous si fort effrayer, Madame? dit

Canolles. N'êles-vous pas princesse, et ne suis-je pas gentilhomme?

— Oui, vous avez raison, Monsieur, et j'ai tort de craindre. Oui, quoique j'aie le plaisir de vous voir pour la première fois, le bruit de votre courtoisie et de votre loyauté est venu jusqu'à moi. Allez chercher M. le duc d'Enghien, mesdames, et revenez avec lui.

Les deux femmes quittèrent la ruelle du lit, s'avancèrent vers la porte, se retournèrent encore une fois pour savoir si cet ordre était bien positif, et, sur un signe qui confirmait les paroles de leur mai-

tresse, ou du moins de celle qui tenait sa place, sortirent de l'appartement.

Canolles les suivit du regard jusqu'à ce qu'elles eussent refermé la porte. Puis alors il ramena sur la fausse princesse ses yeux étincelants de joie.

— Voyons, dit celle-ci en se mettant sur son séant et en se croisant les mains, voyons, monsieur de Canolles, pourquoi me persécutez-vous ainsi ?

Et, en disant cela, elle regardait le jeune officier, non pas avec ce regard hautain de princesse qu'elle avait essayé et qui ne lui avait pas réussi, mais au

contraire, avec une expression si touchante et si significative, que tous les détails charmants de leur première entrevue , tous les épisodes enivrants de la route, tous les souvenirs de cet amour naissant , enfin, surgirent en foule, enveloppant comme des vapeurs embaumées le cœur du baron.

— Madame, dit-il en faisant un pas vers le lit, c'est madame la princesse de Condé, que je poursuis au nom du roi, et non pas vous, qui n'êtes pas madame la

princesse.

Celle à qui ces paroles étaient adressées poussa un petit cri, devint fort pâle,

et appuya une de ses mains contre son cœur.

— Que voulez-vous dire, alors, Monsieur, et qui pensez- vous que je suis?

s'écria-t-elle.

— Oh ! quant à cela, répondit Canolles, je serais fort embarrassé de vous l'expliquer, car je jurerais presque que vous êtes le plus charmant vicomte, si vous n'étiez la plus adorable vicomtesse.

— Monsieur, dit la fausse princesse, espérant imposer à Canolles en rappelant sa dignité ; Monsieur, je ne comprends de tout ce que vous me dites qu'une

seule chose, c'est que vous me manquez de respect, c'est que vous m'insultez !

— Madame, dit Canolles, on ne manque pas de respect à Dieu parce qu'on l'adore ; on n'insulte pas les anges parce

qu'on se met à genoux devant eux.

Et à ces mots, Canolles s'inclina comme pour s'agenouiller.

— Monsieur, dit vivement la vicomtesse en arrêtant Canolles j Monsieur, la princesse de Condé ne peut souffrir...

— La princesse de Condé, Madame, répondit celui-ci, court à cette heure sur un bon cheval côte à côte avec M. Vialas,

son écuyer, avec M. Lenet, son conseiller; avec ses gentilshommes, ses capitaines; avec sa maison enfin, sur la route de Bordeaux, et n'a rien à faire dans co qui se passe à cette heure entre le baron de Canolles et le vicomte ou la vicomtesse de Cambes.

— Mais que dites-vous donc la, Monsieur, êtes- vous fou?

— Non, Madame ; je dis seulement ce que j'ai vu, je raconte seulement ce que j'ai entendu.

— Alors, si vous avez vu, si vous avez 'entendu ce que vous dites, votre mission

doit être terminée.

— Vous croyez, Madame? Il faut donc

que je retourne à Paris et que j'avoue à

la reine que, pour ne pas déplaire à une femme que j'aimais (je ne nomme personne, madame, ainsi n'armez pas vos

yeux de colère), j'ai violé ses ordres, j'ai

permis la fuite de son ennemie, fermé ies

yeux sur ce que je voyais, trahi enfin,

oui, trahi la cause de' mon roi?...

La vicomtesse parut émue et regarda le baron avec une compassion presque tendre.

— ]N'avez-vous pas la meilleure excuse de toutes, dit-elle, l'impossibilité? Pouviez-vous seul arrêter l'escorte im-

posante de madame la princesse! Vous a.vait-on ordonné de combatre seul cinquante geniilshomme?

— Je n'étais pas seul, Madame, dit Canolles en secouant la tête ; j'avais, et j'ai encore, là, dans le bois, à cinq cents pas de nous, deux cents soldats que je puis rassembler et appeler h moi d'un seul coup de ce sifflet; il m'était donc facile d'arrêter madame la princesse qui, au contraire, elle, ne pouvait résister. Puis enûn mon escorte eût-elle été plus faible que la sienne, au lieu d'être quatre fois plus forte, je pouvais toujours combattre, je pouvais toujours me faire tuer

en combattant; cela m'était aussi facile, continua le jeune homme en s'inclinant de plus en plus, qu'il me serait doux de toucher cette main si je l'osais.

En effet, cette main sur laquelle le buron fixait des yeux ardents, cette main fine, potelée et blanche, cette main intelligente était tombée hors du lit et palpitait à chaque mot du jeune homme. La vicomtesse, aveuglée elle-même par cette électricité de l'amour dont elle avait déjà ressenti les effets dans la petite auberge de Jaulnay, ne put se rappeler qu'elle devait retirer cette main qui avait fourni à Canolles un si heureux point de compa-

— lOi —

raison; elle l'oublia donc, et le jeune officier, se laissant aller a genoux, appuya sa bouche avec une liquidité voluptueuse sur la main qui, au contact de ses lèvres, se retira comme si un fer rouge l'eût brûlée.

— Merci , M. deCanolles, dit la jeune femme ; merci du fond du cœur de ce que vous avez fait pour moi ; croyez que je ne l'oublierai jamais. Mais doublez le prix du service que vous me rendez , en appréciant ma position et en vous retirant. Ne faut-il pas que nous nous quittions , puisque votre tâche est terminée?

Ce nous , prononcé avec une intonation si douce , qu'elle semblait contenir une nuance de regret , fit vibrer jusqu'à la douleur les fibres les plus secrètes du cœur de Canolies. En effet , le sentiment de la douleur existe presque toujours au fond des grandes joies.

— J'obéirai , Madame , dit-il. Seulement je vous ferai observer , non pas pour ne point obéir , mais pour vous épargner à vous-même un remords peutêtre, qu'en vous obéissant je suis perdu. Du moment où j'avouerai ma faute et où je n'aurai pas l'air d'avoir été la dupe de voire ruse, je deviens la victime de ma

complaisance... On me d« clare traître; je suis embastillé .. passé par les armes peut-être; et c'est tout simple , car j'ai trahi.

Claire poussa un cri et saisit elle-même la main de Canolles, qu'elle laissa aussitôt retomber avec une confusion charmante.

— Qu'allons-Mows donc faire alors?

diVelle.

Le cœur du jeune homme se dilala ; ce bienheureux nous devenait décidément la formule favorite de madame de Cambes.

— Vous perdre ! vous, si bon, si généreux, continua-t-elle. Vous perdre! moi, oh! jamais. A quel prix puis-je vous sauver? parlez, parlez!

— Il faudrait , Madame , que vous me permissiez de jouer mon rôle jusqu'au bout. Il faudrait, comme je vous l'ai dit , que je parusse être votre dupe, et que je rendisse compte à M. de Mazarin de ce que je vois, et non de ce que je sais.

— Oui , mais si Ton savait que c'est pour moi que vous faites tout cela, si l'on apprenait que nous nous sommes déjà rencontrés , que vous m'avez déjà vue,

c'est moi qui serais perdue à mon tour ; songez-y !

— Madame , dit Canolles avec une mélancolie parfaitement jouée , je ne crois pas à votre air si froid , à votre dignité qu'il vous coûte si peu de garder en ma présence, que vous laissiez échapper un secret qui, d'ailleurs , dans votre cœur du moins, n'existe pas.

Claire garda le silence, mais un regard fugitif, mais un imperceptible sourire, échappé malgré elle à la belle prisonnière, répondirent à Canolles de façon à le rendre le plus fortuné des hommes.

— Je resterai donc, dit-il ? avec un indicible sourire.

— Puisqu'il le faut! répondit la vicomtesse.

— En ce cas, je vais écrire à M. de Mazarin.

— Oui, allez.

— Comment cela?

— Je vous dis d'aller lui écrire.

— Non pas, il faut que je lui écrive, d'ici, de votre chambre; il faut que je date ma lettre du pied de votre lit.

— Mais ce n'est pas convenable.

— Voici mes instructions, madame, lisez-les vous-même?...

Et Canolles présenta un papier à la vicomtesse qui lut :

c Monsieur le baron de Canolles gardera à vue madame la princesse et M. le duc d'Enghien son fils. »

— A vue, dit Canolles.

— A vue; oui, cela y est.

Claire alors comprit tout le parti qu'un homme amoureux, comme l'était Canolles, pouvait tirer de pareilles instruc-

tions ; mais elle comprit aussi quel service elle rendait à la princesse en prolongeant à son égard l'erreur de la cour.

— Écrivez donc, dit-elle, en femme résignée.

Canolles l'interrogea du regard, et du regard aussi, elle lui montra un nécessaire qui contenait tout ce qu'il fallait pour écrire ; le jeune homme ouvrit le nécessaire, en tira du papier, une plume et de l'encre, les posa sur une table, tira la table le plus près possible du lit, demanda, comme si Claire était toujours madame la princesse, la permission de s'asseoir, permission qui lui fut accordée,

et écrivit à M. de Mazarin la dépêche suivante :

« Monseigneur,

« Je suis arrivé au château de Chantilly à neuf heures du soir, vous voyez que j'ai fait toute diligence puisque j'ai eu l'honneur de prendre congé de votre Éminence à six heures et demie.

« J'ai trouvé les deux princesses au lit ; madame la douairière assez gravement malade, madame la princesse fatiguée d'une grande chasse qu'elle a faite dans la journée.

« Selon-les instructions de votre Éminence, je me suis présenté chez leurs altesses, qui ont à l'instant même congédié tous leurs convives, et je garde à vue, en ce moment, madame^la princesse et son fils. »

— Et son fils, répéta Canolles en se retournant vers la vicomtesse. Diable!

il me semble que je mens, et cependant je voudrais bien ne pas mentir.

— Rassurez-vous, répliqua Claire en riant; si vous n'avez pas encore vu mon fils, vous allez le voir.

— Et son fils, continua Canolles en riant.

Et reprenant sa lettre où* il l'avait abandonnée :

« C'est de la chambre même de madame la princesse, et assis au chevet de son lit que j'ai l'honneur d'écrire cette lettre à votre Éminence. »

Il signa ; et, après avoir demandé respectueusement la permission à Claire, il tira un cordon de sonnette : un valet de chambre entra.

— Appelez mon laquais, dit Canolles, et lorsqu'il sera dans l'antichambre, prévenez-moi.

Cinq minutes après, l'on prévenait le

baron que M. Castorin était à son poste.

— Tenez, lui dit Canolles, allez porter ce billet à l'officier qui commande mes deux cents hommes; dites-lui qu'il l'envoie à Paris par un exprès.

— Mais, Monsieur le baron, répondit Castorin à qui une pareille commission donnée au milieu de la nuit paraissait des plus désagréables à exécuter, je croyais vous avoir dit que M. Pompée m'avait engagé au service de madame la princesse.

— Aussi est-ce au nom de madame ia princesse que je vous transmets cet or-

dre. Votre altesse, dit Canolles, en se retournant, veut-elle bien confirmer mes paroles? Elle sait de quelle imporlance il est que cette lettre soit remise à l'instant même.

— Allez, dit la fausse princesse avec une intonation et un geste plein de majesté.

— Càstorin s'inclina jusqu'à terre et partit.

— Maintenant, dit Claire en tendant vers Canolles deux petites mains jointes et suppliantes, vous allez vous retirer, n'est-ce pas?

— Pardon, répondit Canoîles... maïs votre fils, madame?

— C'est juste, répondit Claire en souriant, vous allez le voir.

En effet, à peine madame de Cambes

eût-elle achevé ces mots que l'on gratta

à sa porte, selon la coutume d'alors. —

C'était le cardinal de Richelieu, qui, sans

doute dans son amour pour les chats,

avait mis cette manière de frapper à la

mode. Pendant sa longue faveur, on avait

donc gratté à la porte de M. de Richelieu ;

}Ai'tê k celle de M. de Chavigny, qui avait

bien droit à celte succession, ne fût-ce

qu'à titre d'héritier naturel ; puis enfin t. m. 8

à celle de M. de Mazarin. — On pouvait donc bien gratter à celle de madame la princesse.

— On vient, dit madame de Canines.

— C'est bien, je reprends mon caractère officiel, alors.

Et Canolles éloigna la table, tira la chaise, reprit son chapeau, et se tint respectueusement debout à quatre pas du lit de la princesse.

— Entrez, dit la vicomtesse.

Aussitôt le plus cérémonieux cortège qui se pût voir entra dans l'appartement.

C'étaient les femmes, les officiers, les chambellans, tout le service ordinaire de la princesse.

— Madame, dit le premier valet de chambre, on a réveillé monseigneur le duc d'Enghien ; il peut donc maintenant recevoir le messager de Sa Majesté.

Un regard de Canolles à madame de Cambes lui dit aussi clairement qu'aurait pu le faire la voix :

— Était-ce là ce dont nous étions convenus ?

Ce regard qui portait avec lui toutes

les supplications d'un cœur en détresse, fut compris à merveille, et, sans doute par reconnaissance pour tout ce qu'avait fait Canollcs, puis peut-èire un peu pour exercer celle malice cachée éternellement au plus profond même des meilleurs cœurs féminins :

— Amenez ici M. le duc d'Enghien, dit elle; Monsieur verra mon fils en ma présence.

On se hâta d'obéir, et, un instant après,

\ô jeune prince fut amené clans l'appartement.

Nous avons dit que, tout en suivant

dans les moindres détails les derniers préparatifs du départ de madame la princesse, le baron avait vu le jeune prince jouant et courant, mais sans apercevoir son visage. Seulement, Canolles avait remarqué son costume, qui était un simple costume de chasse ; il pensa donc que ce n'était pas en son honneur qu'on lui avait fait revêtir le costume splendide sous lequel il se présentait à ses yeux. Cette idée qu'il avait déjà eue que le prince était parti avec sa mère devint donc presque une certitude; il examina pendant quelque temps en silence l'héritier de l'illustre prince de Condé, et sans rien ôter du respect empreint dans toute sa per-

sonne, un imperceptible sourire d'ironie

effleura ses lèvres.

— Je suis trop heureux, dit-il en s'inclinant, d'être admis à l'honneur de présenter mes hommages à monseigneur le duc d'tinghien.

Madame de Cambes, sur qui l'enfant attachait ses gros yeux fixes, lui fit signe de saluer de la tête, et, comme il lui sembla que Canolles suivait tous les détails de cette scène d'un air trop narquois :

— Mon fils, dit-elle avec un calcul de méchanceté qui fit frémir Canolles, lequel devinait déjà, au mouvement des

lèvres de la vicomtesse, qu'il allait être victime de quelque trahison féminine; mon fils, l'officier qui est devant vous est M. de Canolles, envoyé par Sa Majesté; donnez votre main à baiser à M. de Canolles.

A cet ordre, Pierrot, dressé convenablement par Lenet, qui, ainsi qu'il l'avait promis à madame la princesse, s'était chargé de son éducation, allongea une main qu'il n'avait eu ni le temps ni le moyen de changer en une main de gentilhomme ; et force fut à Canolles d'imprimer, au milieu des rires étouffés des assistants, un baiser sur celte main qu'un homme même moins expert

en cette manière que ne l'était Canolles, eût facilement reconnue pour ne point appartenir à L'aristocratie.

— Ah! madame de Cambes, murmura Canolles, vous me paierai ce baiser-là !

Et il s'inclina respectueusement devant Pierrot pour le remercier de l'honneur qu'il lui avait fait.

Puis, comprenant qu'après cette épreuve, la dernière du programme, il lui était impossible de rester plus longtemps dans la chambre d'une femme :

— Madame, dit-il en se retournant vers le lit, ma mission de ce soir est ac-

complie, et il me reste à vous demander la permission de me retirer.

— Allez, Monsieur, dit Claire; vous voyez que nous sommes bien tranquilles ici. Vous pouvez donc dormir tranquille.

— Il me reste auparavant une haute faveur à solliciter de vous, madame.

— Laquelle? demanda madame de Cambes, inquiète, car elle comprenait à l'intonation de la voix du baron qu'il s'apprêtait à prendre une revanche.

— C'est de m'accorder la même grâce que je viens de recevoir du prince votre fils.

Celte fois la vicomtesse était prise; il n'y avait pas moyen de refuser à un officier du roi la cérémonieuse faveur qu'il réclamait ainsi en face de tous. Madame de Cambes allongea donc sa main tremblante vers Canolles.

Celui-ci s'avança vers le lit comme s'il se fût avancé vers le trône d'une reine, prit du bout des doigts la main qu'on lui tendait, mit un genou en terre, et appuya sur cette peau fine, blanche et frémissante, un long baiser que chacun attribua au respect, et qui, pour la vicomtesse seule, fut une ardente étreinte d'amour.

— Vous m'avez promis, vous m'avez juré même, dit à demi-voix Canolles en se

relevant, de ne pas quitter le château

sans me prévenir. Je compte sur votre

promesse et sur votre serment.

— Comptez-y, Monsieur, dit madame de Cambes en retombant sur son oreiller, près de s'évanouir.

Canolles, que l'expression de la voix avait fait tressaillir, essaya de chercher dans les yeux de la belle prisonnière la confirmation de l'espoir que lui avait donné son accent.

Mais les beaux yeux de la vicomtesse étaient hermétiquement fermés.

Canolles pensa que les coffres fermés sont ceux qui contiennent les plus précieux trésors, et se retira le paradis dans le cœur.

Dire comment cette nuit se passa pour notre gentilhomme, dire comment sa veille et son sommeil ne furent qu'un long rêve, pendant lequel il passa et repassa dans son esprit tous les détails de la chimérique aventure qui mettait en sa

possession le trésor le plus précieux qu'un avare ait jamais pu couver sous les ailes de son cœur; dire les projets qu'il fit pour soumettre l'avenir aux calculs de son amour et aux caprices de sa fantaisie;

dire les raisons qu'il se donna à lui-même pour se convaincre qu'il agissait bien, serait chose impossible : la folie étant une fatigue pour tout autre esprit que pour celui du fou.

Canolles s'était endormi tard, si toutefois on peut appeler sommeil le fiévreux délire qui succéda à sa veille ; ej cependant le jour éclairait à peine la cime des peupliers et n'était pas encore descendu jusqu'à la surface des belles eaux où dorment les nymphéas aux larges feuilles , dont les fleurs ne s'ouvrent qu'au soleil , que déjà Canolles sautait de son lit et , s'habillant à la hâte , descendait au jar-

din. Sa première visite fut pour l'aile qu'habitait la princesse, son premier regard fut pour la fenêtre de son appartement ; soit que la prisonnière ne fût pas encore endormie , soit qu'elle fût déjà éveillée, une lumière trop forte pour être celle d'une lampe de nuit rougissait les rideaux de Damas , tirés hermétiquement. Canolles s'arrêta à cette vue, qui sans doute fit entrer à l'instant même dans son esprit bon nombre de conjectures insensées , et , sans pousser plus loin sa promenade , gagnant le socle d'une statue qui le cachait convenablement , ii entama, seul à seul avec sa chimère, cet éternel dialogue des cœurs amoureux

qui retrouvent l'objet aimé dans toutes les poétiques émanations de la nalure.

Le baron était à son observatoire depuis une demi-heure à peu près, et il regardait avec un indicible bonheur ces rideaux devant lesquels tout autre que lui eût passé indifférent, lorsqu'il vit une fenêtre de la galerie s'ouvrir , et cette fenêtre encadrer presqu'aussitôt l'honnête figure de maître Pompée. Tout ce qui avait rapport à la vicomtesse inspirait un puissant intérêt à Canolles ; il détourna donc son regard de ces rideaux si attractifs, et crut remarquer que Pompée tentait d'établir avec lui une correspondance

de signes. D'abord Canolles douta que ces signes lui fussent adressés, et regarda tout autour de lui ; mais Pompée , qui remarqua le cloute où était le baron , accompagna ces signes d'un sifflement appelîatifquifeùtparu assez peu convenable de la part d'un écuyer à l'ambassadeur de sa majesté le roi de France , si ce sifflement n'avait eu pour excuse une espèce de point blanc presqu'imperceptible atout autre regard qu'à ceux d'un amoureux qui reconnaît immédiatement dans ce point blanc un papier roulé.

— Un billet ! pensa Canolles, elle m'écrit, que signifie cela?

Et ii approcha tout tremblant, quoique son premier mouvement lût une grande joie; mais il y a dans les grandes joies des amoureux une certaine part d'appréhension qui en fait peut-être le plus grand charme : être convaincu de son bonheur , c'est déjà n'êire plus heureux.

A mesure que Canolles approchait, Pompée se risquait davantage à montrer le papier; enfin Pompée tendit le bras, et Canolles tendit son chapeau. Ces deux hommes s'entendaient donc à merveille, comme on le voit ; le premier laissa tomber le billet, et le second le reçut fort t. m. 9

adroitement; puis aussitôt il s'enfonça sous une charmille pour le lire à son aise, et Pompée, qui sans doute craignait un rhume, referma aussitôt la fenêtre.

Mais on ne lit pas comme cela le premier billet de la femme qu'on aime, surtout quand ce billet inattendu n'a aucune raison de vous venir troubler, si ce n'est pour porter atteinte à votre bonheur. En effet, qu'avait à lui dire la vicomtesse, si rien n'était changé à l'espèce de programme arrêté entre eux la veille? Ce billet ne pouvait donc contenir que quelque fatale nouvelle.

Canolles était si bien convaincu de cela qu'il n'approcha pas même le papier de ses lèvres, comme il est d'habitude qu'un amant tasse en pareille circonstance.

Tout au contraire, il le tourna et le retourna avec un effroi croissant. Cependant, comme il fallait toujours l'ouvrir, soit à un moment, soit à l'autre, il rappela tout son courage, brisa le cachet et lut :

« Monsieur, rester plus long-temps dans la situation où nous sommes, et j'espère, que vous le penserez comme moi , est chose tout-à-fait impossible ; vous devez souffrir de passer aux yeux de tous les

gens de la maison pour un surveillant désagréable ; d'un autre côté, je puis craindre, si je vous accueille mieux que ne le ferait madame la princesse à ma place, que l'on ne devine que nous jouons une double comédie dont le denoûment serait la perle certaine de ma réputation. »

Canolles s'essuya le Iront ; ses pressentiments ne l'avaient pas trompé. Avec le jour, ce grand chasseur de fantômes , tous ses rêves dorés disparaissaient. Il secoua la tête, poussa un soupir et continua:

« Feignez de découvrir la ruse dont

nous nous sommes servis; il y a, pour arriver à cette découverte un moyen tout simple, et que je vous fournirai moimême si vous promettez de vous rendre à ma prière. Vous le voyez , je ne vous dissimule pas à vous-même combien je dépends de vous. Si vous vous rendez à ma prière, je vous ferai passer un portrait de moi qui porte mon nom et mes armes sous le dessin de la figure. Vous direz que vous avez trouvé ce portrait dans une de vos rondes nocturnes, et que vous avez, par ce portrait, reconnu que je n'étais pas madame la princesse.

« Ai-je besoin de yous dire que, comme

un souvenir de la reconnaissance que je vous garderai au fond du cœur si vous partez ce matin même, je vous autorise, en supposant cependant que vous y attachiez quelque prix, à garder cette miniature?

« Quittez-nous donc sans me revoir, si c'est possible , et vous emporterez toute ma gratitude, tandis que, de mon côté, j'emporterai votre souvenir comme celui d'un des plus nobles et des plus loyaux gentilshommes que j'aie connus de ma vie. »

Canolles relut le billet et demeura pétrifié. Quelque faveur que contienne une

lettre de congé, de quelque miel que l'on enveloppe un relus ou un adieu, adieu, refus , congé n'en sont pas moins une cruelle déception pour le cœur. C'était sans doute une douce chose que ce portrait ; mais la cause qui le faisait offrir lui enlevait une grande partie de sa valeur.

D'ailleurs, à quoi bon le portraitquand l'original est lu, qu'on !e lient sous sa main et qu'on peut ne pas le lâcher?

Oui, mais Canolles, qui n'avait pas reculé devant la colère de la reine et de Mazarin, tremblait devant un froncement de sourcil de madame de C.imbes.

Cependant, comme cette femme l'avait joué, sur la route, d'abord, puis à Chantilly, en prenant la place de madame la princesse, puis en lui donnant la veille un espoir qu'elle lui ôtait le lendemain! Mais, de toutes cesu déceptions , celle-ci était la plus cruelle. Sur la route, elle ne le connaissait pas et se débarrassait d'un compagnon incommode, voilà tout. En prenant la place de madame de Condé, elle obéissait h un ordre imposé, elle s'acquittait d'un rôle prescrit par sa suzeraine, elle ne pouvait faire autrement; mais, celte fois qu'elle le connaissait, après avoir paru apprécier son dévoûment, après avoir prononcé deux fois ce

nous, qui avait été vibrer jusqu'au fond du cœur du jeune homme, revenir sur ses pas, désavouer sa bonté, renier sa reconnaissance, écrire enfin une pareille lettre, c'était aux yeux de Canolles plus que de la cruauté , c'était presque de la raillerie.

Aussi se dépita t— il , s'emporta-t-il plein d'un douloureux dépit, sans remarquer que derrière ces rideaux, où toute lumière s'était éteinte comme si le jour l'eût rendue inutile, une spectatrice bien voilée par les damas, bien abritée par le panneau, regardait la pantomime de son désespoir, et le savourait peut-être.

— Oui , oui , pensa-t-il en accompagnant sa pensée de gesles analogues au sentiment qui le préoccupait, oui , c'est un congé bien en règle , bien en forme , un grand événement couronné d'un dénoûment vulgaire, une poétique espérance changée en brutale déception. Mais je n'acceplerai pas ainsi le ridicule qu'on me garde. J'aime mieux sa haine que cette prétendue reconnaissance qu'elle me promet. Ah ! oui , me fier à sa promesse maintenant!.... Autant se fier à la constance du vent et au calme de la mer.

Ah ! Madame, Madame, continua Canolles en se retournant vers la fenêtre , voilà deux fois que vous m'échappez;

. — -1*8 — mais , je vous le jure , que je trouve une occasion pareille, et vous ne m'échapperez pas la troisième.

Et Canolles remonta chez lui dans l'intention de s'habiller et d'entrer, futce de force , chez la vicomtesse. Mais en mettant le pied dans sa chambre, en jetant les yeux sur sa pendule , Canolles s'aperçut qu'il était sept heures à peine.

Personne encore n'était levé au château. Canolles se jeta sur un fauteuil en fermant les yeux , pour rafraîchir ses idées et chasser , s'il était possible , les

fantômes qui dansaient autour de lui, ne les rouvrant que pour consulter de cinq minutes en cinq minutes sa montre.

Huit heures sonnèrent ; et le château commença de se réveiller, Remplissant peu à peu de mouvement et de bruit. Canolles attendit encore une demi-heure avec une peine infinie ; enfin il n'y put tenir davantage , il descendit , et , abordant Pompée qui humait avec orgueil l'air dans la grande cour , entouré de laquais auxquels il racontait ses campagnes de Picardie sous le feu roi :

— Vous êtes l'intendant de son al-

tesse? lui dit-il comme s'il voyait le pauvre Pompée pour la première fois.

— Oui , Monsieur , répliqua Pompée étonné.

— Veuillez prévenir son altesse que je désire avoir l'honneur de lui présenter mes respects.

— Mais, Monsieur, son Altesse...

— Est levée.

— Cependant...

— Allez.

— Je croyais que le départ de Monsieur...

— Mon départ dépendra de l'entrevue que je vais avoir avec son Altesse.

— Je dis cela parce que je n'ai pas d'ordre de ma maîtresse.

— Et moi je dis cela , dit Canolies , parce que j'ai un ordre du roi.

Et Canolies , à ces mots , frappa majestueusement sur la poche de son justaucorps , geste qu'il adopta comme le plus satisfaisant de tous ceux qu'il avait pu employer depuis la veille.

Mais tout en faisant ce coup d'état , notre négociateur sentait son courage l'abandonner. En effet , depuis la veille , son importance avait bien diminué : depuis près de douze heures Madame la princesse était partie; sans doute elle avait marché toute la nuit : elle devait donc être à vingt ou vingt-cinq lieues de Chantilly. Quelque diligence que Canolles essayât de faire faire à ses hommes, il n'y avait plus maintenant moyen de la rejoindre; et, la rejoignît-il, partie avec une centaine de gentilshommes déjà , qui lui assurait que l'escorte de la fugitive ne montait point à cette heure , à trois ou quatre cents partisans? Il restait toujours

à Canolles, comme il l'avait dit la veille , la ressource de se faire tuer; mais avaitil le droit de faire tuer avec lui les hommes qui l'accompagnaient , et de leur faire ainsi porter la sanglante peine de ses caprices amoureux? Madame de Can> bes , s'il s'était trompé la veille sur ses sentiments h son égard , si son trouble n'était qu'une comédie, madame de Cambes pouvait donc se moquer ouvertement de lui ; il y avait alors huée des laquais , huée des soldats cachés dans la forêt , disgrâce de Mazarin , colère de la reine, et, par dessus tout cela , ruine de son amour naissant; car jamais femme n'a aimé celui qu'un seul instant

elle a eu l'intention de faire ridicule.

Comme i! tournait et retournait toutes ces pensées dans son esprit , Pompée revint, l'oreille basse, lui dire que Madame la princesse l'attendait.

Cette fois, tout cérémonial était banni ; la vicomtesse l'attendait, dans un petit salon attenant à sa chambre , habillée et debout. Des traces d'insomnie qu'on avait vainement cherché ii effacer étaient empreintes sur son charmant visage ; une légère teinte de bistre surtout , en enveloppant ses yeux, indiquait que ces yeux ne s'étaient point fermés ou s'étaient

fermés à peine.

— Vous le voyez, Monsieur, lui dit elle sans lui laisser le temps de parler le premier, je me rends à votre désir, mais dans l'espérance , je l'avoue , que cette entrevue sera la dernière, et qu'à votre tour v aus vous rendrez au mien .

— Pardon, Madame, dit Canolles; mais d'après notre entretien d'hier soir, j'avais espéré moins de rigueur dans vos exigences, et je comptais qu'en échange de ce que j'avais fait pour vous , pour vous seule , car je ne connais pas madame de Condé , entendez-vous bien ?

vous daigneriez plus longtemps me souffrir à Chantilly.

— Oui , Monsieur , je l'avoue , dit ia vicomtesse, dans le premier moment....

le trouble inséparable de la position où je me trouvais... la grandeur du sacrifice que vous me faisiez... l'intérêt de Madame la princesse, qui voulait que je gagnasse du temps, ont pu arracher de ma bouche quelques paroles mal d'accord avec rat pensée; mais pendant cette longue nuit j'ai réfléchi : un plus long séjour de vous ou de moi en ce château devient une chose impossible.

— Impossible , M^dnme! dit CanolleN.

Vous oubliez donc que tout est possible à qui parle au nom du roi ?

— Monsieur de Canolles, j'espère qu'avant toutes choses vous êtes gentilhomme , et que vous n'abuserez pas de la position où m'a placée mon dévoûment pour son Altesse.

— Madame, répondit Canolles, avant ! ouïes choses, je suis fou ; vous l'avez bien vu, mon Dieu ! car il n'y a qu'un fou qui ait pu faire ce que j'ai fait. Eh bien ! prenez pitié de m'a folie, Madame; ne me renvoyez pas, je vous en supplie!

— C'est donc moi qui vous quitterai la place, Monsieur. C'est donc moi qui, malgré vous, vous rendrai à vos devoirs ■

Nous verrons si vous m'arrêterez de force3 si vous nous exposerez tous deux à l'éclat d'un scandale. Non, non, Monsieur, con-> tinua la vicomtesse avec un accent que Canolles entendait vibrer pour ia première fois; non, vous réfléchirez' que vous ne pouvez rester éternellement à Chantilly, vous vous souviendrez que vous êtes attendu ailleurs.

Ce mot, qui brilla comme un éclair aux yeux de Canolles, lui rappela la scène de Fauberge de Biscarrosse, la découverte que madame de Cambes avait faite de la liaison du jeune homme avec Nanon, et tout alors lui fut expliqué.

Cette insomnie, ce n'étaient pas les anxiétés du présent , mais les souvenirs du passé qui l'avaient causée. Celte résolution matinale, qui faisait éviter Canolles, ce n'était pas le résultat de la réflexion, c'était l'expression de la jalousie.

Il v eut alors e.:tre ces deux personnes, debout, en face l'une de l'autre, 'un silence d'un instant ; mais, pendant ce silence, chacun d'eux écoutait la parole de sa propre pensée, qui parlait dans sa poitrine avec les battements de son cœur.

— Jalouse! disait Canolles, jalouse!

Oh ! dès ce moment, je comprends tout. Oui, oui ! elle veut s'assurer que je l'aime assez pour lui'sacrifier tout autre amour! C'est une épreuve!

De son côté, madame de Cambcs se disait :

— Je suis pour M. de Canolles une distraction d'esprit ; il m'a rencontrée sur son chemin au moment sans iJoute où il était forcé de quitter la Guyenne, et il m'a suivie comme le voyageur suit un feu Follet; mais son cœur est resté dans celte petite maison entourée d'arbres où il se rendait le soir où je l'ai rencontre', il

est donc impossible que je garde près de moi un homme qui en aime une autre, et que j'aurais, si je le voyais plus longtemps, la faiblesse d'aimer peut-être. Oh ! ce serait non seulement trahir mon honneur, mais encore trahir les intérêts de Madame la princesse, que d'être assez lâche pour aimer l'agent de ses persécuteurs !

Aussi sécria-t-elle tout-à-coup, répondant à sa propre pensée :

— Oh! non, non, il faut que vous partiez, Monsieur ; partez ou je pars.

— Vous oubliez, Madame, ditCanolles,

que j'ai voire parole de ne point partir sans m'avoir averti de votre départ.

— Eh bien ! Monsieur, je vous avertis que je quitte Chantilly à l'instant même.

— Et vous croyez que je le permettrai? dit Canolles.

— Comment ! s'écria la vicomtesse , vous me retiendriez de force !

— Madame, je ne sais pas ce que je ferai, mais ce que je sais, c'est qu'il m'est impossible de vous quitter.

— Alors, je suis votre prisonnière?

— Vous êtes une femme que j'ai déjà perdue deux fois, et quejeneveux pas perdre une troisième.

— Violence1, alors!

— Oui, Madame, violence, répondit Canolles , si c'est le seul moyen de vous garder.

— Oh ! s'écria madame de Cambes , quelle félicité en effet de garder une femme qui gémit , qui appelle la liberté , qui ne nous* aime pas, qui nous déteste !

Canolles tressaillit et essaya de démêler rapidement ce qu'il y avait dans

la parole et ce qu'il y avait dans la pensée.

Il comprit que le moment était venu de jouer le tout pour le tout.

— Madame , dit-il , les mots que vous venez de prononcer avec un accent si vrai , qu'il n'y a point à s'abuser sur leur signification, ont résolu toutes mes incertitudes. Vous gémissante, vous esclave!

moi retenir une femme qui ne m'aime pas, qui me déteste! Non, Madame, non»

soyez tranquille , il n'en sera pas ainsf. J'avais cru , d'après le bonheur quej'éprouvais à vous voir, que vous supporte-

riez ma présence; j'avais espéré, après avoir perdu considération , repos de conscience, avenir, honneur peut-être, que vous me dédommageriez , vous , de ce sacrifice , par le don de quelques heures que, sans doute, je ne retrouverai jamais. Tout cela était possible , si vous m'eussiez aimé... si je vous eusse été indifférent même ; car vous êtes bonne , et vous eussiez fait par pitié ce qu'une autre eût fait par amour. Mais ce n'est plus à l'indifférence que j'ai affaire, c'est à de la haine : dès-lors , c'est autre chose ; vous avez raison. Pardonnez-moi seulement Madame , de n'avoir pas compris que l'on pouvait être haï lorsque l'on ai-

mait éperdûment. C'est à vous de rester reine, maîtresse et libre dans ce château comme partout; c'est à moi de me retirer, et je me retire. Dans dix minutes -vous aurez reconquis toute liberté. Adieu, Madame , adieu pour toujours.

Et Canolles , avec un désordre qui , de feint qu'il était au commencement, était devenu réel et douloureux avec la fin de la période, salua madame de Cambes, tourna sur lui-même, cherchant la porte qu'il ne trouvait pas, et répétait le mot adieu — adieu — avec un accent si profondément senti , que , parti du cœur, il

allait au cœur. Les vraies afflictions ont leur voix comme les tempêtes.

Madame de Cambes ne s'attendait pas à cette obéissance de Canolles ; elle avait amassé des forces pour une lutte, non pour une victoire, et, à son tour, elle fut bouleversée par tant de résignation mêlée à tant d'amour; et, comme le jeune homme avait déjà fait deux pas vers la porte en étendant les bras àj'aventure et avec une sorte de sanglot, il sentit toutà*coup une main qui se posait sur son épaule avec la pression la plus significative ; on ne le touchait pas seulement, on l'arrêtait.

11 se retourna.

Eile était toujours debout devant lui.

Son bras, étendu gracieusement, touchait encore son épaule , et l'expression de

dignité empreinte un instant auparavant sur son visage, s'était fondue dans un délicieux sourire.

— Eh bien ! Monsieur, dit-elle, voilà comme vous obéissez à la reine ! Vous

partiriez quand vous avez ordre de rester

ici, traître que vous êtes !

Canolles poussa un cri, tomba à genoux, et appuya son front brûlant sur les deux mains qu'elle lui tendait.

Oh ! c'est à mourir de joie ! s'écria-

t-il.

— Hélas! ne vous réjouissez pas encore, dit la vicomtesse ; car, si je vous arrête, c'est pour que nous ne nous quittions pas ainsi, c'est pour que vous n'emportiez pas de moi cette idée que je suis une ingrale, c'est pour que vous me rendiez volontairement la parole que je vous ai donnée, c'est pour que vous voyiez du moins en moi une amie, puisque les partis opposés que nous suivons m'empêchent d'être jamais autre chose pour vous.

— Oh ! mon Dieu ! dit Canolles, je m'é-

tais donc trompé encore une fois : vous ne m'aimez pas!

Ne parlons pas de nos sentiments, baron, mais du danger que nous couron* tous deux à rester ici ; voyons, partez, ou laissez-moi partir: il le faut.

— Que me dites-vous là, madame?

— La vérité. Laissez-moi ici ; retournez à Paris; dites à Mazarin, dites à la reine ce qui vous est arrivé. Je vous aiderai autant qu'il sera en moi, mais partez, partez !

— Mais faut- il vous le répéter? s'ét. m. H

cria Canolles, vous quitter, c'est mourir!

— Non, non, vous ne mourrez pas, car vous garderez cet espoir qu'en des temps plus heureux nous nous retrouverons.

— Le hasard m'a jeté sur votre route, Madame, ou plutôt vous a placée sur la mienne deux t'ois déjà ; le hasard se lassera, et si je vous quitte, je ne vous retrouverai plus.

— Eh bien! c'est moi qui vous chercherai.

— Oh! Madame, demandez-moi de

mourir pour vous; la mort, c'est un instant de douleur, voilà tout. Mais ne me demandez pas de vous quitter encore. A cette seule idée, mon cœur se brise. Mais songez-y donc, je vous ai vue à peine, à peine si je vous ai parlé.

— Eh bien ! si je vous permets de rester aujourd'hui encore, si toute la journée vous pouvez me voir et me parler, serezvous content? dites.

— Je ne promets rien.

— Moi non plus, alors. Seulement, j'avais pris un engagement avec vous, c'était de vous prévenir du moment où je

partirais. Eh bien! dans une heure je pars.

— Il faut donc taire tout ce que vous voulez? il faut donc vous obéir en tout point? il faut donc faire abnégation de moi-même pour suivre aveuglément votre volonté? Eh bien! s'il faut tout cela, soyez contente. Vous n'avez plus devant vous qu'un esclave prêt à vous obéir. Ordonnez, madame, ordonnez.

Claire tendit sa main au baron, et de sa voix la plus douce et la plus caressante :

— Un nouveau traité en échange de

ma parole, dit-elle : si je ne vous quitte pas de ce moment à ce soir neuf heures, à neuf heures, partirez- yous?

— Je vous le jure.

— Venez donc alors; le ciel est bleu, il nous promet une journe'e adorable; il y a de la rosée dans les gazons, des parfums dans l'air, du baume dans les bois. Holà! Pompée.

Le digne intendant, qui sans doute avait reçu l'ordre de se tenir à la porte, entra aussitôt.

— Mes chevaux de promenade, dit

madame de Cambes avec son air de princesse ; je vais ce matin aux étangs et je reviens par la ferme, où je déjeûnerai... Vous m'accompagnez, Monsieur le baron, continua-t-elle ; c'est dans les attributions de votre charge, puisque vous avez reçu de Sa Majesté la reine l'ordre de ne pas me perdre de vue.

Un nuage de joie suffocante aveuglait le jeune homme et l'enveloppait comme ces vapeurs qui autrefois ravissiient les dieux au ciel ; il se laissa conduire, sans opposition et presque sans volonté : il était haletant, il était enivré, il était fou. Bientôt, au milieu d'un bois char-

mant, sous des allées mystérieuses dont les rameaux retombaient flottants sur son front nu , il rouvrit les yeux aux choses matérielles : il était à pied, muet, le cœur élreint par une joie presqu'aussi poignante que la doirleur, marchant sa main enlacée a la main de madame de Cambes, aussi pâle, aussi muette et sans doute aussi heureuse que lui.

Pompée venait derrière, assez près pour tout voir, assez loin pour ne rien entendre.

La fin de cette enivrante journée arriva comme arrive toujours la fin d'un rêve ; les heures avaient passé comme des secondes pour le bienheureux gentilhomme, et cependant il lui semblait qu'il amas-

sait dans cette seule journée assez de souvenirs pour trois existences ordinaires. Chacune des allées de ce parc avait été enrichie d'un mot, d'un souvenir de la vicomtesse; un regard, un geste, un doigt posé sur la bouche, tout avait sa signification... En descendant dans la barque, elle lui avait serré la main ; en remontant sur le rivage, elle s'était appuyée à son bras ; en longeant le mur du parc, elle s'était sentie fatiguée et s'était assise ; et, à chacun de ces éblouissements qui avaient passé comme des éclairs devant les yeux du jeune homme, le paysage, éclairé d'une lueur fantastique, était resté présent à son souvenir, non-

seulement dans son ensemble, mais encore dans ses moindres détails.

Canolles ne devait pas quitter la vicomtesse de la journée : en déjeunant, elle l'invita à dîner, et en dînant, à souper.

Au milieu de tout l'éclat que la fausse princesse dut déployer pour recevoir l'envoyé du roi, Canolles distingua les douces attentions de la femme éprise. Il oublia les valets, l'étiquette, le monde; il oublia jusqu'à la promesse qu'il avait faite de se retirer, et se crut installé pour l'éternité bienheureuse dans ce paradis ter-

restre, dont il serait l'Adam et dont madame de Cambes serait l'Eve.

Mais lorsque la nuit fut venue, lorsque le souper se fut achevé à son tour comme s'était écoulés tous les autres actes de la journée, c'est-à-dire dans une ineffable joie, lorsqu'au dessert une dame d'honneur eut emmené M. Pierrot, toujours déguisé en duc d'Enghien, et qui avait profité de la circonstance pour manger comme eussent fait quatre princes du sang ensemble, lorsque le timbre de la pendule commença de retentir, et qu'en levant les yeux, madame de Cambes se fut assurée qu'il allait retentir dix fois :

— Maintenant, dit-elle avec un soupir, il est l'heure.

— Quelle heure? demanda Canolles en tâchant de sourire et en essayant de parer un grand malheur par une plaisanterie.

— L'heure de tenir la parole que vous m'avez donnée.

— Eh ! Madame, répliqua Canolles avec tristesse, vous n'oubliez donc rien, vous?

— Peut-être eussé-je oublié comme vous, dit madame de Cambes, mais voici qui me rend la mémoire.

Et elle tira de sa poche une lettre qu'elle avait reçue au moment de se mettre à table.

— De qui est cettre lettre? demanda Canolles.

— De madame la princesse, qui me rappelle près d'elle.

— Au moins, c'est un prétexte! Je vous remercie d'avoir en ce ménagement pour moi.

— Ne vous abusez pas, monsieur de Canolles, répondit la vicomtesse avec une tristesse qu'elle ne prenait point la

peine de cacher. Je n'eusse point reçu cette lettre, qu'à l'heure dite, je vous eusse, comme je viens de le faire, rappelé votre départ. Croyez-vous que les gens dont nous sommes entourés puissent être longtemps sans s'apercevoir de notre intelligence? Nos rapports, convenez-en t ne sont pas ceux d'une princesse persécute'e avec son persécuteur. Mais, maintenant, si cette séparation vous est si cruelle que vous le prétendez, laissezmoi vous dire, Monsieur le baron, qu'il ne tient qu'à vous que nous ne nous séparions pas.

— Parlez ! oh ! parlez ! s'écria Canolles.

— Ne devinez-vous point?...

— Oh! si fait, Madame! je devine, au contraire, et parfaitement ! Vous voulez me parler de suivre avec vous madame la princesse?...

— C'est elle-même qui m'en parle dans cette lettre, dit vivement Madame de de Cambes.

— Merci de ce que l'idée ne vient pas de vous, merci encore de l'embarras avec lequel vous avez abordé la [proposition ; non pas que ma conscience se révolte à l'idée de servir tel ou tel parti: non, je

n'ai pas de conviction, moi ; qui donc en a dans cette guerre, à part les intéressés? Quand l'épée sera tirée hors du fourreau, que le coup me vienne d'ici ou de là, que m'importe? je ne connais pas la cour, je ne connais pas les princes : indépendant par ma fortune, sans ambition, je n'attends rien des uns ni des" autres. Je suis officier, voilà tout,

— Alors, vous consentiriez donc à me suivre?

— Non.

— Mais pourquoi donc, si les choses

sont comme vous me le dites?

— Parce que vous m'estimeriez moins.

— C'est le seul obstacle qui vous arrête?

— Je vous le jure.

— Oh! alors, ne craignez rien.

— Vous ne croyez pas vous-même à ce que vous dites en ce moment, reprit Canolles en levant le doigt et en souriant : un transfuge est toujours un traître; le premier mot est plus doux, mais les deux mots sont équivalents.

— Eh bien! vous avez raison, dit Ma-

dame de Cambes, et je n'insisterai point davantage. Si vous eussiez été dans une position ordinaire, j'eusse essayé de vous gagner à la cause des princes; mais, envoyé du roi, chargé d'une mission de confiance par Sa Majesté la reine régente et par le premier ministre, honoré de la bienveillance de M. le duc d'Épernon, qui, malgré les soupçons que j'avais conçus d'abord, vous protègent, ma-t-on assuré d'une façon toute particulière...

Canolles rougit.

— J'y mettrai toute discrétion , mais écoutez-moi , baron : nous ne nous quit-

tons pas pour toujours, sojez-en sûr, nous nous re verrons, mes pressentiments me le disent.

— Où cela? demanda Canolles.

— Je n'en sais rien ; mais nous nous reverrons certainement.

Canolles hocha tristement la tète.

— Je n'y compte pas, Madame, dit-il ; il y a entre nous la guerre , c'est trop quand en même temps il n'y a pas l'amour.

— Et cette journée, demanda avec une

intonation ravissante la vicomtesse, la comptez-vous donc pour rien ?

— C'est la seule où je sois bien sur d'avoir vécu depuis que je suis au monde.

— Alors , vous voyez bien que vous êtes ingrat.

— Accordez-moi une seconde journée pareille à celle-ci.

— Je ne puis, il faut que je parte ce soir.

— Je ne vous la demande pas pour demain, pas pour après-demain ; je vous la

demande pour un jour , dans l'avenir.

Prenez le temps que vous voudrez, choisissez le lieu que vous voudrez, mais que je vive avec une certitude ; je souffrirais trop de n'avoir qu'une espérance.

— Où allez-vous en me quittant?

— A Paris, rendre compte de ma mission.

— Et ensuite?

— A la Bastille, peut être.

— Mais en supposant que vous n'y alliez pas?

— Je retourne à Libourne, où doit être

mon régiment.

— Et moi à Bordeaux , où sera madame la princesse. Connaissez-vous quelque village bien isolé qui soit sur la route de Bordeaux et de Libourne?

— J'en connais un dont le souvenir m'est presque aussi cher que Chantilly.

— Jaulnay, dit en souriant la vicomtesse.

— Jaulnay, répéta Canolles.

— Eh bien ! il faut quatre jours pour aller à Jaulnay ; nous sommes aujourd'hui à mardi : je m'y arrêterai dimanche toute la journée.

— Oh ! merci , merci ! s'écria Canolles en pressant sur ses lèvres une main que madame de Cambes n'eut point le courage de lui retirer.

Puis, au bout d'un instant :

— Et maintenant, dit-elle, il nous reste à jouer notre petite comédie.

— Ah oui ! c'est vrai , Madame, la comédie qui doit me couvrir de ridicule aux yeux de toute la France. Mais je n'ai rien à dire : c'est moi qui l'ai voulu ainsi , c'est moi qui ai, non pas choisi le rôle, que j'y joue, mais ménagé le dénoûment qui la couronne, i

Madame de Cambes baissa les yeux.

— Maintenant, apprenez-moi ce qui me reste à faire, dit impassiblement Canolles; j'attends vos ordres et suis prêt à tout.

Claire était si émue, que Canolles pouvait voir se soulever le velours de sa robe sous les battements inégaux et précipités de son sein.

— Vous me faites un énorme sacrifice, je le sais; mais, au nom du ciel, croyezmoi ! je vous en garde une reconnaissance éternelle. Oui ! vous allez encourir pour moi la disgrâce de la cour; oui, vous allez

être jugé sévèrement. Monsieur, je vous en prie, méprisez tout cela si vous avez quelque plaisir à penser que vous m'avez rendue heureuse.

— J'y tâcherai , Madame.

— Croyez-moL, baron, continua Madame de Cambes, cette froide douleur à laquelle je vous vois en proie est un affreux remords pour moi. D'autres vous récompenseraient plus complètement que je ne le fais peut-être ; mais, Monsieur, une récompense qui s'accorderait avec tant de facilité ne paierait pas dignement votre sacrifice.

Et , en disant ces mots', Claire baissa les yeux avec un soupir de pudique souffrance.

— Est-ce tout ce que vous aviez à me dire? demanda Canolles.

— Tenez, dit la vicomtesse , en tirant de sa poitrine un portrait qu'elle tendit a Canolles, tenez, prenez ce portrait , et à chaque douleur que vous vaudra cette malheureuse affaire, regardez-le, ditesvous que vous souffrez pour celle dont voici limage, et que chacune de vos souffrances est payée en regrets.

— Est-ce tout ?

— En estime.

— Est-ce tout ?

— En sympathie.

— Eh ! Madame, encore un mot, s'écria Canolles, qu'est-ce que cela vous coûte donc de me rendre heureux tout-à-fait ?

Claire fit un mouvement rapide vers le jeune homme , lui tendit la main , et ouvrit la bouche pour ajouter :

— En amour.

Mais, en même temps que la bouche, les portes s'ouvrirent, et le prétendu ca-

pitaine des gardes apparut sur la porte accompagné de Pompée.

— A Jaulnay, j'achèverai, dit la vicomtesse.

— Votre phrase, ou votre pensée?

— Toutes deux : l'une exprime toujours l'autre.

-* Madame, dit le capitaine des gardes, les chevaux de votre altesse sont à la voiture.

— Faites l'étonné , dit tout bas Claire à Canolles.

— Le gentilhomme fit un sourire de pitié qui s'adressait à lui-même.

— Où va donc votre altesse, demandat-il?

— Je pars.

— Mais votre altesse oublie- t-elle que j'ai mission de Sa Majesté de ne pas la quitter un instant?

— Monsieur, votre mission est finie.

— Qu'est-ce à dire ?

— Que je ne suis point son altesse Madame la princesse de Condé, mais seulement Madame la vicomtesse de Cambes,

sa première dame d'honneur. Madame la princesse est partie hier soir, et moi je vais la rejoindre.

— Canolles demeura immobile; il lui répugnait visiblement à continuer de jouer celte comédie devant un parterre de laquais.

Madame de Cambes, pour encourager Canolles , l'enveloppa alors de son doux regard. Ce regard lui rendit quelque courage.

— Alors on a trompé le roi , dit- il ; et M. le duc d'Enghien , où est-il?

— J'ai donné Tordre à Pierrot de retourner à ses plattes-bandes, dit une voix grave à l'entrée de l'appartement.

Cette voix, c'était celle de madame la princesse douairière, laquelle se tenait debout à la porte, soutenue par deux dames de compagnie.

Retournez à Paris, à Mantes, à'St-Ger-

main; retournez à la cour; enfin, votremis-

sion ici est terminée. Vous direzau roi que ceux que l'on persécute ont recours à la

ruse, ce qui annulle l'emploi de la force.

Vous êtes libre cependant de rester à

Chantilly pour veiller sur moi, qui n'ai

point quitté et qui ne quitterai point le château , parce que tel n'est point mon dessein. Sur ce, Monsieur le baron, je vous fais mes adieux.

Canolles , rouge de honte , trouva à peine la force de s'incliner en regardant la vicomtesse, et en murmurant d'un ton de reproche :

— Oh! Madame! Madame!

La vicomtesse comprit ce regard et entendit ces paroles.

— Que votre Altesse me permette, ditelle en s'adressant à la douairière , de

jouer encore pendant une seconde le T. h. 13

rôle de Madame la princesse. Je veux remercier M. le baron de Canolles, au nom des illustres hôtes qui ont abandonné cette maison , du respect qu'il a témoigné et de la délicatesse qu'il a mise dans l'accomplissement d'un mission si difficile : j'ose croire , Madame , que votre altesse est de cet avis , et espérer , en conséquence, qu'elle joindra ses remercîmentf aux miens.

La douairière , touchée de ces paroles si fermes , et à qui sa profonde sagacité révélait peut-être une des faces de ce nouveau secret enté sur l'ancien , prononça alors d'une voix qui n'était point

exempte d'une certaine émotion, les paroles suivantes :

— Pour tout ce que vous avez fait contre nous , Monsieur, oubli ; pour tout ce que vous avez fait pour ma maison , reconnaissance.

Canolles mit un genou en terre devant la princesse , qui lui donna a baiser celte main qu'avait tant de fois baisée Henri ÏV.

C'était le complément de la scène, c'était le congé irrémissible , il ne restait plus à Canolles qu'à partir, comme allait le faire madame de Cambes; il se retira donc cbez lui, et se hâta d'écrire à Ma-

zarin le bulletin le plus désespérant qu'il pût trouver. Ce bulletin devait lui épargner les rebuffades du premier mouvement de surprise , puis traversant , avec quelque crainte d'être insulté par eux , les rangs des serviteurs du château , il pénétra jusque dans la cour, où on lui tenait prêt son cheval.

Au moment où il allait mettre le pied à l'étrier, une voix impérieuse fit entendre ces paroles :

— Faites honneur à l'envoyé de sa majesté le roi notre maître.

Ces mots firent courber tous les fronts devant Canolîes qui, après s'être incliné

devant la fenêtre où se tenait madame la princesse, piqua son cheval et disparut la tête haute.

Castorin , désenchanté du beau rêve que Pompée, dans son faux rôle d'intendant, lui avait fait faire, suivit son maître la tête basse.

Il est temps maintenant de revenir à l'un des personnages les plus importants de cette histoire , qui , monté sur un bon cheval , suit la grande route de Paris à Bordeaux , entouré de cinq compagnons

dont les yeux s'écarqu illent au moindre choc d'un sac plein d'écus d'or que le lieutenant Ferguzon porte pendu à l'arçon de sa selle. Cette harmonie réjouit et récrée la troupe , comme le son des tambours et des instruments ranime le soldat dans les marches.

— N'importe, n'importe, disait l'un des six hommes , dix mille livres , c'est un beau denier.

— C'est-à-dire, répondit Ferguzon, qne ce serait un denier superbe, si ce denier ne devait rien à personne, mais ce denier doit une compagnie à madame la princesse, nimium sath est, comme dit

i antiquité, ce qui peut se traduire par ces paroles : Il n'y a que le trop qui soit assez. Or, mon cher Barrabas, nous n'avons pas ce fameux assez qui correspond à trop.

— Qu'il en coûte cher pour paraître honnête homme, dit Cauvignac; toute la recette du percepteur royal a passé en harnais, en justaucorps et en broderies. Nous sommes flambants comme des seigneurs, et nous poussons le luxe jusqu'à avoir des bourses ; Il est vrai qu'il n'y a rien dedans. 0 apparence!

— Parlez pour nous, capitaine, et non

pour vous, reprit Barrabas, vous avez la bourse et dix mille livres avec.

Ami, dit Cauvignac, n'as-tu pas entendu ou as-tu mal compris ce que vient de dire Ferguzon à l'endroit de nos obligations envers madame la princesse ? Je ne suis pas de ceux qui s'engagent à une «hose et qui en font une autre. M. Lenet m'a compté dix mille livres pour lever une compagnie , je la lèverai ou le diable m'emporte. Maintenant il m'en redoit quarante mille autres le jour où elle sera levée.— Alors s'il ne paie pas ces quarante mille livres, nous verrons...

— Avec dix mille livres ! s'écrièrent en

chœur quatre voix ironiques. Car Ferguzon , plein de confiance dans les ressources du chef, semblait de toute la troupe être le seul convaincu que Cauvignac arriverait au résultat promis. Avec dix mille livres vous lèverez une compagnie.

— Oui , dit Cauvignac , quand on devrait y ajouter quelque chose.

f— Et qui est-ce qui y ajoutera quelque chose? demanda une voix.

— Ce ne sera pas moi , dit Ferguzon.

— Et qui donc alors ? demanda Barrabas.

— Pardieu ! le premier- venu. Tenez, Justement , j'aperçois un homme là-bas sur la route. Vous allez voir...

— Je comprends, dit Ferguzon.

— Est -ce -tout? demanda Cauvignac.

— Et j'admire.

— Oui , dit l'un des cavaliers en se rapprochant de Cauvignac, oui, je comprends bien que vous teniez à remplir vos engagements, capitaine ; cependant, nous pourrions bien perdre à être trop honnêtes. Aujourd'hui nous sommes né-

cessaires -r mais si demain la compagnie est levée , on y mettra des officiers de confiance , et l'on nous congédiera , nous qui aurons eu la peine de la former.

— Vous êtes un sot ! en trois lettres , mon ami Carrotel, et ce n'est pas la première fois que je vous le dis, reprit Cauvignac; le pitoyable raisonnement que vous venez de faire vous prive du grade que je vous destinais dans cette compagnie; car il est évident que nous serons les six officiers de ce noyau d'armée. Je vous eusse nommé sous-lieutenant d'emblée, Carrotel; vous ne serez que sergent. Grâce à la pauvreté que vous venez d'en-

tendre , Barrabas , c'est vous , qui n'avez rien dit, qui occuperez ce poste , jusqu'à ce que, Ferguzon ayant été pendu , vous passiez lieutenant par droit d'ancienneté. Mais ne perdons pas de vue mon premier soldat, que j'aperçois là-bas.

— Avez-vous quelque idée de ce qu'est cet homme, capitaine? demande Ferguzon.

— Aucune.

— Ce doit être un bourgeois , il porte un manteau noir.

— Tu es sûr ?

— Eh ! tenez , le vent le soulève , voyez- vous?

— S'il a un manteau noir , c'est un riche bourgeois ; alors tant mieux : nous recrutons pour le service de Messieurs les princes , et il est important que la compagnie soit bien composée. Si c'était pour ce pleutre de Mazarin , tout serait bon ; mais pour les princes , peste ! Ferguzon , j'ai idée que ma compagnie me fera honneur , comme dit Falstaff.

Toute la troupe piqua pour rattraper le bourgeois qui s'en allait paisiblement suivant le milieu du pavé.

Quand le digne homme , qui était monté sur une bonne mule, aperçut les beaux cavaliers galopans , il se rangea respectueusement sur le revers du chemin ei salua Cauvignac.

— 11 est poli , dit celui-ci, c'est déjà bien ; mais il ne connaît pas le salut militaire , on le lui apprendra.

Cauvignac lui rendit son salut, puis se plaçant côte à côte avec lui :

— Monsieur, lui demanda-t-il , veuillez nous dire si vous aimez le roi?

— Parbleu ! répondit le bourgeois.

— C'est admirable ! dit Cauvignacen roulant des yeux ravis. Et la reine?

— La reine ! j'ai la plus grande vénération pour elle !

— Excellent ! Et M. de Mazarin ?

— M. de Mazarin est un grand homme, Monsieur, et je l'admire !

— Partait. Alors, continua Cauvignac, nous ayons eu le bonheur de rencontrer un bon serviteur de Sa Majesté.

— Monsieur, je m'en vante !

— Et prêt à lui témoigner son zèle!

T. in. 14

— En toute occasion.

— Comme cela tombe heureusement !

Il n'y a que les grandes routes pour offrir de ces renconlres-là.

— Que voulez-vous dire ? demanda le bourgeois, commençant à regarder Cau vignac avec une certaine inquiétude.

— Je veux dire , Monsieur , qu'il faut nous suivre.

Le bourgeois fit sur sa selle un bond de surprise et d'effroi.

— Vous suivre , et où cela , Monsieur?

— Mais je ne sais pas trop : où nous allons.

— Monsieur, je ne voyage que dans la compagnie de gens que je connais !

— C'est trop juste , et d'un homme prudent ; je vais donc vous dire qui nous sommes.

Le bourgeois fit un mouvement indiquant qu'il croyait déjà l'avoir deviné.

Cauvignac reprit sans paraître s'apercevoir de ce mouvement :

— Je suis , dit-il , Roland de Cauvignac , capitaine d'une compagnie ab-

— 2iC —

sente, c'est vrai , mais dignement représentée par Louis-Gabriel Ferguzon , mon lieutenant ; par Georges-Guillaume Barrabas, mon sous-lieutenant ; p;ir Zéphirin Carrotel , mon sergent , et par ces deux messieurs , dont l'un est mon Fourrier et l'autre mon maréchal-des logis.

Vous nous connaissez maintenant, Monsieur , continua Cauvignac de l'air le plus souriant, et j'ose espérer que vous n'avez pas d'antipathie pour nous.

— Mais , Monsieur , j'ai déjà servi Sa Majesté dans la garde urbaine, et je paie régulièrement mes impôts, taxes, charges, etc., répondit le bourgeois.

— Aussi , Monsieur , continua Cauvignac , n'est ce point au service de Sa Majesté que je vous engage; mais bien à celui de Messieurs les princes , dont vous voyez devant vous l'indigne représentant.

— Au service des princes ennemis du roi ! s'écria le bourgeois de plus en plus étonné ; mais d'où vient que vous me demandiez alors si j'aimais Sa Majesté?

— Parce que, Monsieur, si vous n'eussiez pas aimé le roi , si vous aviez accusé la reine, si vous aviez blasphémé M. de Mazarin , je me fusse bien gardé de vous déranger de vos occupations ; vous m'étiez sacré alors comme un irère.

— Mais enfin , Monsieur , je ne suis pas un esclave, moi. Je ne suis pas un

serf.

— Non , Monsieur , vous êtes soldat ; c'est-à-dire, parfaitement libre de devenir capitaine comme moi , ou maréchal de France comme M. de Turenne.

— Monsieur, j'ai beaucoup plaidé dans ma vie.

— Ah! tant pis, Monsieur, tant pis, c'est une vilaine habitude que celle des procès. Je n'en ai jamais eu , moi , c'est peut-être parce que j'ai étudié pour être avocat.

— Mais, en plaidant, j'ai appris les lois du royaume.

— C'est bien long. Vous savez , Monsieur, que depuis les Pandectes de Jusli-

nien jusqu'à l'arrêt du parlement qui déclare, à propos de la mort du maréchal d'Ancre, que jamais un étranger ne pourra être ministre en France, il y a 18,772 lois, sans compter les ordonnances; mais enfin il y a des organisations privilégiées qui ont une mémoire étonnante : Pic de la Mirandole parlait douze langues à dix-huit ans. Et quel fruit avez-vous tiré de la connaissance de ces lois, Monsieur?

— Le fruit , le fruit de savoir qu'on ne racole pas sur le grand chemin sans autorisation.

— J'en ai une, Monsieur, et la voici.

— De madame la princesse ?

— De son altesse elle-même .

Et Cauvignac leva respectueusement son chapeau.

— Mais il y a donc deux rois en France ? s'écria le bourgeois.

— Oui, Monsieur, voilà pourquoi je me fais l'honneur de vous demander la préférence pour le mien , et que je regarde

comme un devoir de vous engager à son service.

— Monsieur, j'en appellerai au parlement.

— C'est un troisième roi, effectivement, et vous aurez probablement l'occasion de le servir aussi. Notre politique est large. En route, Monsieur !

— Mais c'est impossible, Monsieur, on m'attend pour affaires.

— Où cela?

— A Orléans.

— Qui cela?

— Mon procureur.

— Pourquoi cela ?

— Pour affaires d'argent.

— La première affaire, c'est le service delÉtat, Monsieur!

— Ne peut-on se passer de moi?

— Nous comptions sur vous! et vous nous feriez faute, en vérité! — Cependant si , comme vous le dites, vous vous rendiez à Orléans pour affaires d'argent...

— Oui , Monsieur, pour affaires d'argent.

— De combien d'argent?

— De quatre mille livres.

— Que vous alliez recevoir?

— Non , que j'allais payer.

— A votre procureur ?

— Justement , Monsieur. ,

— Pour un procès gagné?

— Pour un procès perdu.

— En effet, cela mérite considération .,, Quatre mille livres!

— Quatre mille livres.

— C'est justement la somme que vous débourseriez au cas où MM. les princes consentiraient à remplacer vos services par ceux d'un mercenaire.

Par exemple! j'aurai un remplaçant pour cent écus, moi...

— Un remplaçant de votre mine , un remplaçant qui monte à mulet les pieds en dehors comme vous, un remplaçant qui sache 18,772 lois! Allons donc, Monsieur, pour un homme ordinaire , oui , cent écus suffiraient certainement; mais si nous nous contentons d'hommes ordi—

naires, ce n'est point la peine de faire concurrence au roi. Il nous faut des hommes de votre mérite, de votre rang, de votre taille. Que diable ! ne vous dépréciez pas, il me semble que vous valez bien quatre mille livres !

— Je vois bien où l'on veut en venir, s'écria le bourgeois, c'est un vol à main armée.

— Monsieur, vous nous insultez, dit Cauvignac, et nous vous écorcherions tout vif en réparation de cette insulte si nous ne tenions a conserver une bonne réputation aux armées de MM. les princes;

non, Monsieur, donnez-moi vos quatre mille livres ; mais n'allez pas croire que ce soit une extorsion, du moins, c'est nécessité.

— Qui paiera mon procureur,* alors ?

— Nous.

--Vous?

— Mais, me rapporterez-vous un recuî

— En règle.

— Signé de lui?

— Signé de lui.

— Alors, c'est autre chose.

Vous voyez bien. Ainsi vous accep-

tez.

— Il le faut bien puisque je ne puis pas faire autrement.

— Maintenant, donnez-nous l'adresse du procureur, et quelques renseignements indispensables.

Je vous ai dit que c'était une condamnation résultant d'un procès perdu.

— Contre qui 7

— Contre un certain Biscaros, demandeur comme héritier de sa femme, qui était Orléanaise.

— Attention, dit Ferguzon.

Cauvignac fit du coin de l'œil un signe qui voulait dire : Ne crains rien, je suis à l'affût.

— Biscàros, répéta Caïuignac, n'estce point un aubergiste des environs de Libourne?

— Justement. Qui habite entre cette ville et Saint-Martin-de-Cubsac.

— A l'hôtel du Veau-d'Or?

— C est cela même.

— Le connaissez-vous?

— Un peu.

— Le misérable ! me faire condamner au remboursement d'une somme...

— Que vous ne lui deviez pas ?

— Si fait... mais que j'espérais bien ne jamais lui payer.

— Je comprends, c'est dur.

— Aussi, je vous donne ma parole que j'aimerais mieux voir cet argent dans vos mains que dans les siennes.

— Je crois que vous serez satisfait, alors.

— Mais mon reçu.

— Venez avec nous, et vous l'aurez en

bonne forme.

— Comment vous y prendrez- vous?

— Cela me regarde.

On continua de marcher vers Orléans .

où l'on arriva deux heures après. Le bourgeois conduisit les racoleurs dans l'auberge la plus voisine de son procureur. C'était un effroyable coupe-gorge.

à l'enseigne de la Colombe de l'Arche.

— Maintenant, dit le bourgeois, comment allons-nous faire? je voudrais bien ne pas me dessaisir de mes quatre mille livres, si ce n'est contre mon reçu.

— Qu'à cela ne tienne. Connaissezvous l'écriture de votre procureur?

— Parfaitement.

— Quand nous vous rapporterons son reçu vous ne ferez donc aucune difficulté de nous remettre votre argent?

— Aucune! mais sans argent mon procureur ne donnera pas de reçu ; je le connais.

— Je fais l'avance de la somme, dit Cauvignac.

Et à l'instant même, tirant de sa saccoche quitre mille livres, dont deux mille en louis et le reste en demi-pistoles, il aligna les piles sous les yeux étonnés du bourgeois.

— Maintenant, dit-il, comment se nomme votre procureur?

— Maître Rabodin?

— Eh bien! prenez une plume et écrirez.

— Le bourgeois obéit.

« Maître Rabodin, je vous envoie les quatre mille livres de dommages-et-intérêls, auxquelles je suis condamné envers maître Biscarros , que je soupçonne fort d'en vouloir faire un coupable usage. Ayez Fobligeance de remettre au porteur votre reçu en bonne forme...

— Après ? demanda le bourgeois.

— Après, datez et signez?

Le bourgeois data et signa,

— Maintenant, dit Cauvignac à Ferguzon, prends cette lettre, cet argent, dér guise- toi en meunier et va-t'-en chez le procureur.

— Qu'y ferai-je, chez le procureur?

— Tu lui remettras cette somme et tu prendras son reçu.

-r Voilà tout?

— Voilà tout,

— Je ne comprends pas.

— Tant mieux, la commission en sera mieux faite.

Ferguzon avait une grande confiance ew son capitaine, aussi, sans répliquer, s>'achemina-t-il vers la porte.

— Fais nous monter du vin, efrdu meilleur, dit Cauvignac, Monsieur doit être altéré. *

Ferguzon salua en signe d'obéissance et sortit. Une demi- heure après il revint, et trouva Cauvignac attablé avec le bourgeois, tous deux faisant honneur à ce fameux petk vin d'Orléans qui

réjouissait tant le palais gascon de Henri IV.

— Eh bien ! demanda Cauvignac?

— Eh bien ! voilà le reçu.

— E$-cebien cela?

Et Camvignac passa le chiffon de papier timbré au bourgeois.

— C'est cela même.

— Le reçu est-il en règle?

— Parfaitement.

— Vous ne faites donc aucune difficulté

contre ce reçu de me dominer votre ar-

— Aucune.

— Donnez, alors.

Le bourgeois compta les quatre mille livres; Cauvignacles mit dans sa saccoche, où elles remplacèrent les quatre mille livres absentes.

— Et moyennant cela, je suis racheté?

dit le bourgeois.

— Oh ! mon Dieu oui, à moins que vous ne teniez absolument à servir.

— Non pas personnellement, mais...

— Mais quoi? Voyons, dit Cauvignac, j'ai le pressentiment que nous ne nous quitterons pas sans faire une seconde affaire.

— C'est possible, dit le bourgeois complètement rasséréné par la possession de son reçu ; mais j'ai un neveu...

— Ah! ah!

— Garçon rétif et tapageur.

— Et dont vous voudriez vous débar-

rasser

— Non pas précisément, mais qui, je crois, ferait un excellent soldat.

— Envoyez-le-moi, j'en ferai un héroâ.

— Ainsi vous l'engagerez ?

— Avec plaisir.

— J'ai aussi mon filleul, un garçon de mérite qui veut prendre les ordres, et pour, lequel je suis forcé de payer une lourde pension.

— De sorte que vous préféreriez qu'il prît le mousquet, n'est-ce pas? Envoyezmoi le filleul avec le neveu, cela vous coûtera cinq cents livres pour les deux, voilà tout.

— Cinq cents livres! je ne comprends pas.

— Sans doute, on paie en entrant.

— Alors pourquoi voulez-vous me faire payer pour ne pas entrer ?

— Ce sont raisons particulières ; votre neveu et votre filleul paieront chacun deux cent cinquante livres, et vous n'en entendrez jamais reparler.

— Diable ! c'est fort se'duisant, ce que vous me dites-là, et ils seront bien?

— C'est-à-dire, qu'une fois qu'ils auront goûté du service sous mes ordres, ils ne changeraient pas leur position coiï-

tre celle de l'empereur de la Chine. Demandez à ces Messieurs comment je les nourris. Répondez, Barrabas, répondez, Carrotel !

En vérité, dit Barrabas, nous vivons comme des seigneurs.

— Et comment sont-ils vêtus? regardez.

Carrotel fit une pirouette sur lui-même, aOn de montrer sur toutes ses laces son splendide ajustement.

— Le fait est, dit le bourgeois, qu'il n'y a rien à dire à la tenue.

— Alors, vous m'enverrez vos deux jeunes gens.

— J'en ai bien envie. Vous arrêtezvous longtemps ici?

— Non ; nous repartons demain matin ; mais pour les attendre, nous n'irons qu'au pas. Donnez-nous les cinq cents livres et c'est une affaire faite.

— Je n'en ai que deux cent cinquante.

— Yous leur donnerez les deux cent cinquante autres, cela vous fera même un prétexte pour me les envoyer; car, sans cela., si vous n'aviez pas de prétexte,

vous comprenez, ils se clouteraient de quelque chose.

— Mais, dit le bourgeois, peut-être me répondront-ils qu'un seul suffit à la commission.

— Vous leur direz que les chemins ne sont pas sûrs, et vous leur donnerez à chacun vingt-cinq livres, ce sera'une avance faite sur leur solde.

Le bourgeois ouvrit des yeux e'merveillés.

— En vérité, dit-il, il n'y a que les militaires pour n'être arrêtés par aucune difficulté.

Et après avoir compté les deux cent cinquante livres à Cauvignac, il se retira enchanté d'avoir trouvé l'occasion de placer, pour cinq cents livres, un neveu et un filleul qui lui coûtaient plus de deux cents pistoles par an.

— Maintenant, maître Barrabns, dit

Cauvignac, avez-vous dans votre valise

quelqu'habit un peu moins élégant que

ceiui que vous portez et qui vous donne

l'air dun employé des aideset de? gabelles? t. m. 16

— J'ai celui du percepteur, vous savez, que nous avons...

— Bien, très bien ! Et vous avez sans doute aussi sa commission?

— Le lieutenant Ferguzon m'avait dit de ne point l'égarer, et je l'ai conservée avec soin.

— Le lieutenant Ferguzon est l'homme le plus prévoyant que je connaisse. Habillez-vous en percepteur, et prenez cette commission.

Barrabas sortit et revint dix minutes après complètement transformé.

Il trouva Cauvignac tout vêtu de noir, et ressemblant, à s'y méprendre , à un homme de justice.

Tous deux s'acheminèrent vers la maison du procureur : maître Rabodin demeurait au troisième, au fond d'un appartement composé d'une antichambre, d'une étude et d'un cabinet : sans doute il y avait encore d'autres pièces ; mais comme elles n'étaient pas ouvertes aux clients, nous n'en parlerons pas.

Cauvignac traversa l'antichambre, laissa Barrabas dans l'élude, jeta en passant un regard appréciateur sur les deux clercs qui faisaient semblant de griffon-

ner tout en jouant à la marelle, et passa dans le sanctum sanctorum.

Maître Rabodin était assis devant un bureau tellement chargé de dossiers, que le respectable procureur semblait véritablement enfoui sous les grosses, les expéditions et les jugements. C'étaitun homme grand, sec et jaune, portant un habit noir collé sur ses membres, comme la peau d'une anguille est collée sur son corps. En entendant le bruit des pas de Cauvignac, il releva son long torse courbé, et redressa sa tête, qui alors dépassa

le rempart dont il était entouré.

Cauvignac crut un instant avoir re-

trouvé le basilic, animal que les savants

modernes regardent comme fabuleux, tant les pelits yeux du procureur brillaient du sombre éclat de l'avarice et de la cupidité.

— Monsieur, dit Cauvignac, je vous demande pardon, si je me présente ainsi chez vous sans êtreannoncé ; mais, ajouta-t-il en souriant de son plus charmant sourire, c'est un privilège de ma charge.

— Un privilège de votre charge, dit maître Rabodin, et quelle est votre charge,

s'il vous plaît?

— Je suis exempt de Sa Majesté, Monsieur.

— Exempt de Sa Majesté !

— J'ai cet honneur.

— Monsieur, je ne comprends pas.

— Vous allez comprendre. Vous connaissez M. Biscaros , n'est-ce pas?

— Certainement, que je le connais; c'est mon client.

— Qu'en pensez vous, s'il vous plaît?

— Ce que j'en pense?

— Oui.

— Mais je pense... je pense... je pense que c'est un très brave homme.

— Eh bien ! Monsieur, vous vous trompez.

— Comment! je me (rompe?

— Votre brave homme est un rebelle.

— Comment? un rebelle !

— Oui, Monsieur, un rebelle qui profitait de la position isolée de son auberge pour en faire un loyer de conspiration.

— En vérité !

— Qui s'était engagé à empoisonner le roi, la reine et M. de Mazurin, si par hagard ils s'arrêtaient chez lui.

— En vérité!

— Et que je viens d'arrêter et de con-

duire dans les prisons de Libourne, sous la prévention du crime de lèse-majesté.

— Monsieur, vous me suffoquez , dit maître Rabodin, se renversant d'ans son fauteuil.

— Il v a plus , Monsieur, continua le faux exempt : c'est que vous êtes compromis dans cette affaire.

— Moi , Monsieur, s'écria le procureur en passant du jaune-orange au vertpomme, moi, compromis, et comment cela ?

— Vous détenez une somme que cet

infâme Biscaros destinait au paiement d'une armée de rebelles.

— Il est vrai, Monsieur, que j'ai reçu pour lui...

— Une somme de quatre mille livres; on lui a donné la torture des brodequins , et au huitième coin, le lâche a avoué que cette somme devait se trouver chez vous.

— Elle y est en effet, Monsieur, mais depuis un instant seulement.

— Tant pis, Monsieur, tant pis.

— Pourquoi cela, tant pis ?

— Parce que je vais être forcé de m'assurer de votre personne.

— De ma personne?

— Sans doute : l'acte d'accusation vous désigne comme complice.

Le procureur passa du vert-pomme au vert-bouteille.

— Ah î si vous n'aviez pas reçu celte somme, continua Cauvignac, ce serait autre chose ; mais vous avouez l'avoir reçue , c'est une pièce de conviction, vous comprenez.

— Monsieur, si je consens à la rendre,

si je vous la remets à l'instant même, si je déclare que je n'ai aucun rapport avec le misérable Biscaros, si je le renie.

— De graves soupçons ne continueront pas moins de planer sur vous. Cependant je dois vous dire que la remise immédiate de l'argent...

— Monsieur, à l'instant même, s'écria maître Rabodin. L'argent est encore là, dans le sac où on me l'a remis. J'ai vérifié la somme, voilà tout.

— Et elle est exacte?

— Comptez vous-même , Monsieur, comptez vous-même.

— Non pas, s'il vous plaît, Monsieur, car je n'ai pas pouvoir de toucher l'argent de Sa Majesté, mais j'ai avec moi le receveur de Libourne, qui m'a été adjoint pour toucher les différentes sommes que le malheureux Biscaros disséminait ainsi pour les réunir au besoin.

— En effet , il m'a bien recommandé lorsque je toucherais ces quatre mille livres, de les lui faire parvenir sans retard.

— Voyez-vous, Usait déjà, sans doute, que Madame la princesse a fui de Chantilly et s'achemine vers Bordeaux , il rassemblait toutes ses ressources pour se faire chef de parti.

— Le misérable ! Et vous ne vous doutiez de rien?

— De rien, Monsieur, de rien.

— Personne ne vous avait averti ?

— Personne.

— Que dites-vous donc là? fit Cauvignac en étendant le doigt vers la lettre du bourgeois, qui était demeurée tout ouverte sur le bureau de maître Rabodin, au milieu d'une foule d'autres papiers.

Que dites-vous donc là , tandis que vousmême me fournissez la preuve du contraire.

— Comment! la preuve?

— Dame ! lisez.

Rabodin lut d'une voix tremblante :

« Maîlre Rabodin, je vous envoie les c quatre mille livres de dommages- et- « intérêts auxquelles je suis condamné « envers maître Biscaros, que je soup- « çonne fort d'en vouloir faire un coupac ble usage. »

— Un coupable usage, répéta Cauvignac, vous voyez bien que l'ullreuse réputation de votre client s'élail répandue jusqu'ici.

— Monsieur, je suis altéré, dit le procureur.

— Je ne puis vous cacher, Monsieur, dit Cauvignac, que mes ordres sont sévères.

— Monsieur, je vous jure que je suis innocent.

— Pardieul Biscaros en disait autant * que vous jusqu'à ce qu'on l'eût mis à la question ; seulement, au cinquième coin,

il a changé de langage.

— Je vous dis, Monsieur, que je suis prêt à vous remettre l'argent ; le voilà, prenez-le, il me brûle.

— Faisons les choses en règle, dit Cauvignac, je vous ai déjà répondu que je

n'avais pas charge de toucher les deniers du roi.

Alors, s'avançant vers la porte : Venez ici, Monsieur le receveur, dit-il, à chacun son office.

Barrabas s'avança.

— Monsieur avoue tout, continua Cauvignac.

— Comment! j'avoue tout! s'-écria le procureur.

— Oui , vous avouez que vous étiez en correspondance avec Biscaros,

— Monsieur, je n'ai jamais reçu que

deux lettres de lui, et je ne lui en ai jamais écrit qu'une.

— Monsieur avoue qu'il était détenteur de fonds qui appartenaient à l'accusé.

— Les voici, Monsieur; je n'ai jamais reçu pour lui que ces quatre mille livres, el je suis prêt à vous les remettre.

— Monsieur le percepteur, dit Cauvignac, justifiez de votre brevet, prenez cet argent, et donnez un reçu au nom de Sa Majesté.

Barrabas tendit son brevet au procureur, qui le repoussa de la main, ne voulant pas lui l'aire l'injure de le lire. t. m. 17

— Maintenant , dit Cauvignac , tandis que, crainte d'erreur, Barrabas comptait l'argent , maintenant il faut me suivre.

— Vous suivre.

— Sans doute ; ne vous ai-je pas dit que vous étiez suspect?

— Mais, Monsieur, je vous jure que Sa Majesté n'a pas de plus fidèle serviteur que moi.

— Ce n'est pas le tout que d'affirmer, il faut des preuves.

— Des preuves, Monsieur, j'en donnerai.

— Lesquelles?

— Toute ma vie passée.

— Ce n'est point assez, il faudrait une garantie pour l'avenir.

— Indiquez-moi ce que je puis faire et je le ferai.

— Il y aurait bien un moyen de prouver d'une façon incontestable voire dévoûment au roi.

— Lequel?

— II y a dans ce moment-ci à Orléans même un capitaine de mes amis qui lève une compagnie pour le roi.

— Eh bien?

— Eh bien ! ce serait de vous engager dans cette compagnie.

— Moi , Monsieur? un procureur !. ..

— Le roi a grand besoin de procureurs, Monsieur, car ses aiïaires sont fort embrouillées.

— Je le ferais volontiers, Monsieur, mais mon élude !

— Vous la ferez gérer par vos clercs.

— impossible ! et les signatures donc ?

— Pardon, Messieurs, si je me mêle de la conversation , dit Barrabas.

— Comment donc? dit le procureur, parlez, Monsieur, parlez.

Il me semble que si à sa place , Monsieur, qui ferait un assez triste soldat...

— Oui, Monsieur vous avez raison, fort triste, dit le procureur.

— Si Monsieur offrait à votre ami , ou plutôt au roi...

— Quoi! Monsieur, que puis-je offrir au roi ?

— Ses deux clercs.

— Mais certainement , s'écria le procureur, certainement et avec grand plai-

sir ; que votre ami les prenne tous les deux , je les lui donne : ce sontj deux charmants garçons.

— L'un deux m'a paru un enfant.

— Quinze ans, Monsieur, quinze ans!

et de première force sur le tambour. Venez ici , Fricotin.

Cauvignac fit un signe de la main pour indiquer qu'il désirait qu'on laissât M. Fricotin où il était.

— L'autre? conlinua-t-il.

— Dix-huit ans , Monsieur; cinq pieds six pouces, aspirant pour être suisse à

Saint-Sauveur, et par conséquent connaissant déjà le maniement de la halJebarbe. Venez ici , Chalumeau.

— Mais louchant horriblement , à ce qu'il m'a semblé , dit Cauvignac en Taisant un second signe pareil au premier.

— Tant mieux, Monsieur, tant mieux; vous le placerez en sentinelle, et comme il louche en dehors, il verra à droite et à gauche, tandis que les autres ne voient que devant eux.

— C'est un avantage , je le sais bien ; mais vous comprenez , le roi est fort gê«

né ; quand on plaide à coups de canon , c'est encore plus cher qu'à coups de paroles ; le roi ne peut pas se charger de l'équipement de ces deux gaillards-là ; c'est bien assez qu'il se charge de leur instruction et de leur solde.

— Monsieur, dit maître Rabodin, s'il ne faut que cela pour prouver mon dévoûment au roi.... Eh bien! je ferai un sacrifice !

Cauvignac et Barrabas se regardèrent.

— Que pensez-vous, Monsieur le receveur? demanda Cauvignac.

— Je pense que Monsieur a l'air de bonne foi, répondit Barrabas.

— Et que par conséquent il faut avoir des égards pour lui. Donnez à Monsieur un reçu de cinq cents livres.

— Cinq cents livres !

— Un reçu motivé , pour l'équipement de deux jeunes soldats, que dans son zèle maître Rabodin offre à sa Majesté.

— Mais au moins , moyennant ce sacrifice , Monsieur , pourrai-je demeurer tranquille?

— Je le crois.

— Neserai-je point inquiété?

— Je l'espère.

— Et si , contre toute justice , on me poursuivait?

— Vous en appelleriez à mon témoignage; mais vos deux clercs consentiront-ils ?

— Ils seront enchantés.

— Vous êtes sûr ?

— Oui. Cependant il ne faudrait pas leur dire...

— L'honneur qu'on leur réserve; n'est-ce pas ?

— Ce serait plus prudent.

— Comment faire, alors?

— C'est bien simple , je les envoie à votre ami. Comment s'appelle votre ami?

— Le capitaine Cauvignac.

— Je les envoie à votre ami le capitaine Cauvignac , sous un prétexte quelconque; il vaudrait mieux que ce tût hors d'Orléans pour ne pas faire d'esclandre.

— Oui , et pour qu'il ne prît pasj l'en-

vie aux Orléanais de vous fouetter de verges comme fit faire Camille à ce maître d'école de l'antiquité...

— Je les lui envoie donc hors de la ville.

— Sur la grande route d'Orléans à Tours, par exemple.

— A la première auberge.

— Oui , ils trouvent le capitaine Cauvignac à table , il leur offre un verre de Yin, ils acceptent, il leur propose la santé du roi, ils boivent d'enthousiasme, et les voilà soldats.

— Parfaitement ; maintenant vous pouvez les appeler.

Le procureur appela les deux jeunes gens. Fricotin était un petit drôle de quatre pieds à peine, vif, alerte et trapu ; Chalumeau était un grand niais de cinq pieds six. pouces, mince comme une asperge et rouge comme une carotte,

— Messieurs , dit Cauvignac , voici maître Rabodin , votre procureur , qui vous charge d'une mission de confiance, c'est de venir chercher demain matin , dans la première auberge qui se trouve sur la route d'Orléans à Blois, une liasse de pièces relatives à un procès , que le

capitaine Cauvignac a contre M. de la Rochefoucault ; maître Rabodin vous donnera à chacun vingt-cinq livres de gratification pour cette course.

Fricotin, garçon aux croyances faciles.

Ot un saut de trois pieds. Chalumeau , qui était d'un caractère défiant, regarda à la fois Cauvignac et le procureur, avec une expression de doute qui le faisait loucher trois fois plus fort que de coutume.

— Mais, dit vivement maître Rabodin, un instant, un instant , je ne me suis pas engagé aux cinquante livres.

— De laquelle somme , continua le

faux exempt , maître Rabodin se couvrira , dans les honoraires du procès entre le capitaine Cauvignac et le duc de

La Rochefoucault.

Maître Rabodin baissa la tête ; il était

pris , il fallait passer par cette porte ou

par celle de la prison.

— Allons , dit le procureur , j'y consens, mais j'espère que vous me donnerez un reçu en conséquence.

— Tenez, dit le percepteur, voyez si je n'avais pas prévenu votre désir.

Et il lui remit un papier sur lequel étaient écrites ces lignes :

« Reçu de maître Rabodin , très fidèle sujet de Sa Majesté, à titre d'offrande volontaire, une somme de cinq cents livres pour l'aider en sa guerre contre Mes» sieurs les princes. »

— Si vous y tenez , dit Barrabas, je mettrai les deux clercs sur le reçu.

— Non , non , dit vivement le procureur, il est parfaitement ainsi.

— A propos , dit Cauvignac à maître Rabodin , dites à Fricolin de prendre son tambour, et à Chalumeau de se munir de sa hallebarde ; ce sera toujours cela de moins à acheter.

— Mais sous quel prétexte voulez-vous que je leur fasse cette recommandation?

— Pardieu ! sous prétexte de se distraire en route.

Sur quoi , le Taux exempt et le taux receveur se retirèrent , laissant maître Rabodin tout étourdi du danger qu'il avait couru , et trop heureux d'en être quitte à si bon marché.

Le lendemain, les choses se passèrent comme l'avait prévu Cauvignac : le neveu et le filleul arrivèrent d'abord tons deux montés sur le même cheval ; puis Fricotin et Chalumeau , l'un avec son

tambour et l'autre avec sa hallebarde.

11 y eut bien , au moment où on leur expliqua qu'ils avaient l'honneur «l'être enrôlés au service des princes, quelque difficulté faite de ça et de là ; mais les difficultés s'aplanirent devant les menaces deCauvignac, les promesses deFergnzon et la logique de Barrabas.

Le cheval du neveu et du filleul lut destiné à porter les bagages, et comme c'était une compagnie d'infanterie, de laquelle Cauvignac avait commission, les deux nouveaux enrôlés n'eurent rien à dire.

On se remit en roule. La marche de

Cauvignac ressemblait à un triomphe.L'ingénieux partisan avait trouvé moyen de mener à la guerre les plus opiniâtres partisans de la paix. A ceux-ci c'était la cause du roi qu'il faisait embrasser ; à ceux-là c'était celle des princes. Quelques-uns croyaientservir le parlement, quelquesautres le roi d'Angleterre, qui parlait d'une descente en Ecosse pour reconquérir ses états. Il y avaitbien eu d'abord quelquedisparatedar.s les couleurs , quelque discordance dans les réclamations, que le lieutenant Ferguzon, malgré sa persuasion, avait eu peine à soumet! re au diapazonde l'obéissance passive. Cependant , à l'aide d'un mystère continuel , nécessaire , di-

suit Cauvignac, au succès de l'opération, on avançait , soldats et officiers, sans savoir ce qu'où allait faire. Cauvignac , quatre jours après avoir quitté Chantilly, avait réuni vingt-cinq hommes : c'était <léjà, comme on le voit, une assez jolie patrouille. Beaucoup de fleuves qui font grand bruit en se jetant dans la mer, ont des origines moins imposantes.

Cauvignac cherchait un centre : il arriva à un petit village situé entre ChâleU lerault et Poitiers, et crut avoir trouvé là ce qu'il cherchait. C'était le village de Jaulnày; Cauvignac le reconnut pour y être venu , un soir, apporter un ordre à

Canolles , et il établit son quartier-général dans l'auberge où il se rappelait avoir assez confortablement soupe ce soir-là.

D'ailleurs, il n'y avait pas à choisir : nous l'avons déjà dit, celte auberge était la seule.

Placé ainsi, à cheval, sur la roule principale de Paris à Bordeaux , Cauvignac avait derrière lui les troupes de M. de Larochefoucault , qui assiégeait Saumur, et devant lui celle du roi , qui se concentraient en Guyenne. Tendant ainsi la main à chacun, se gardant bien d'arborer une couleur quelconque , avant l'occasion , il s'agissait pour lui de composer

un noyau d'une centaine d'hommes pour en tirer un parti avantageux :Jor, le recrutement allait bon train , et Cauvignac en était presque à la moitié de sa besogne.

Or, un jour que Cauvignac, après avoir passé toute sa matinée à la chasse à l'homme , se tenait par habitude à l'affût sur la porle de l'auberge , causant avec son lieutenant et son sous-lieutenant , il vit poindre, à l'extrémité de la rue, une jeune dame à cheval, suivie d'une écuyer à cheval comme elle, et de deux muleis chargés de bagages.

L'air facile avec lequel la belle ama-

zone maniait son cheval i lournure raide et fière de l'éjcnyer <jw; I accompagnait, remirent un souvenir en tête de Cauvignac Il posa sa main sur le bras de Ferguzon, qui, mal dispose ce jour-là , ruminait assez tristeme^ i , e! lui dit en lui montrant la voyageuse :

— Voici le cinquantième soldat du régiment de Cauvignac , on que je meure !

— Qui? celte dame?

— Précisément.

— Ah ça , nous avons déjà un neveu qui devait être avocat, un filleul qui de-

vait être homme d'église , deux clercs de procureur, deux droguistes, un médecin, trois boulangers, et deux gardeurs de dindons ; c'est assez de mauvais soldats comme cela , ce me semble , sans y ajouter encore une femme , car un jour ou l'autre il faudra se battre.

— Oui , mais notre trésor ne se monte encore qu'à vingt-cinq mille livres ( on voit que le trésor comme la troupe avait fait la boule de neige) , et si on pouvait arriver à un chiffre rond , à trente mille livres, par exemple, il me semble que ce ne serait pas mal joué.

— Ah ! c'est sous cet aspect que lu en-

visages la chose , je n'ai rien à dire et t'approuve complètement.

— Silence ! tu vas voir.

Cauvignac s'approcha de la jeune dame, qui, arrêtée devant une des fenêtres del'auberge, interrogeait l'hôtesse, qui lui répondait de l'appartement.

— Serviteur, mon gentilhomme, dit-il d'un air fin, et en portant cavalièrement la main à son chapeau.

— Mon gentilhomme! moi! dit la dame avec un sourire.

— Vous-même, beau vicomte.

La dame rougit.

— Je ne sais ce que vous voulez dire, Monsieur, répondit-elle.

— Oh! que si, et la preuve, c'est que vous avez déjà un demi-pied de rouge sur les joues.

— A coup sûr vous vous méprenez, Monsieur.

— Non pas, non pas ! et je sais à mer veille ce que je dis, au contraire.

— Voyons, Monsieur, trêve de railleries.

— Je ne raille pas, Monsieur, et si

vous en voulez la preuve, je vais vous la donner. J'ai eu l'honneur de vous rencontrer, voici tantôt trois semaines , sous le costume de votre sexe, un soir, sur les bords de la Dordogne, suivie de votre fidèle écuyer, M. Pompée. Avez-vous toujours M. Pompée? Et oui, justement le voilà ! ce cher monsieur Pompée : direzvous aussi que je ne le connais pas

— L'écuyer et la jeune dame se regardaient stupéfaits.

— Oui, oui, continua Cauvignac, voilà qui vous étonne, mon beau vicomte ; mais osez dire que ce n'est pas vous que j'ai

rencontré, là, vous savez bien, sur la route de Saint-Martin de Cuzac, à un quart de lieue de l'auberge de maître Biscaros.

— Je ne nie pas cette rencontre, Monsieur.

— Ah ! vous voyez bien.

— Seulement, c'est ce jour-là que j'étais déguisée.

— Non pas, non pas, c'est aujourd'hui que vous l'êtes. Au reste, je comprends que le signalement du vicomte de Cambes étant donné dans toute la Guyenne, vous jugiez plus prudent, pour dérouter

les soupçons, d'adopter momentanément ce costume qui, au reste, c'est justice à vous rendre, mon gentilhomme, vous sied à merveille.

— Monsieur, ditla vicomtesse avec un trouble qu'elle cherchait inutilement à déguiser, si vous n'entremêliez votre conversation de quelques paroles sensées, en vérité je vous croirais fou.

— Je ne vous ferai pas le même compliment, et je trouve fort raisonnable de se déguiser quand on conspire.

La jeune femme fixa sur Cauvignac un regard de plus en plus inquiet.

— En eli , monsieur, dit-elle, il me semble que je vous ai vu quelque pari; mais je ne m. rappelle plus où.

— La première fois, je vous l'ai dit, c'est sur les ords de la Dordogne.

— Et las. . v,..< e?

. — La se< t:, c'est à Chantilly.

— Le joui ia Chasse?

— Juste II., t.

— Alors, ur, je n'ai pas à craindre, et vou.- èi un des nôtres.

— Pourq j la?

— Puisque vous étiez chez Madame la princesse?

— Permettez-moi de vous dire que ce n'est point une raison.

— Il me semble cependant...

— Il y avait bien du monde pour êlre sûr que tous ceux qui se trouvaient ià étaient des amis.

— Prenez garde, Monsieur, vous me donneriez une singulière idée de vous.

— Oh ! prenez celle que vous voudrez,' je ne suis point susceptible.

— Mais enfin que désirez-vous ?

— Vous faire, si vous le voulez bien, les honneurs de cette auberge.

— Je vous rends grâce, Monsieur, el n'ai point besoin de vous. J'attends quelqu'un.

— C'est bien ; descendez, et en attendant ce quelqu'un, eh bien ! nous causerons.

— Que faut-il faire, Madame? demanda Pompée.

— Descendre, demander une chambre et commander le souper, dit Cauvignac.

— Mais, Monsieur, reprit la vicomtesse,

c'est à moi, ce me semble, de donner des ordres.

— C'est selon, vicomte, vu que je commande à Jaulnay et que j'ai cinquante hommes à ma disposition. Pompée, faites ce que j'ai dit.

Pompée baissa la tête et entra dans l'auberge.

— Mais, Monsieur, vous m'arrêtez donc? demanda la jeune femme.

— Peut-être.

— Comment, peut-être?

— Oui, cela dépendra de la conversation que nous allons avoir ensemble ; mais prenez donc la peine de descendre , vicomte ; là, bien, maintenant, acceptez mon bras ; les gens de l'auberge conduiront votre cheval à l'écurie.

— J'obéis, Monsieur, car, vous l'avez dit, vous êtes le plus fort; je n'ai aucun moyen de résister, mais je vous préviens d'une chose, c'est que la personne que j'attends va venir, et que cette personne est un officier du roi.

— Eh bien ! vicomte, vous me ferez l'honneur de me présenter à lui, et je

serai enchanté de faire sa connaissance.

La vicomtesse comprit qu'il n'y avait pas de résistance à opposer, et marcha la première en faisant signe à son étrange interlocuteur qu'il était libre de la suivre.

Cauvignac l'accompagna jusqu'à la porte de la chambre que lui avait fait préparer Pompée, et il allait en franchir le seuil derrière elle, lorsque Ferguzon, montant rapidement l'escalier, s'approcha de son oreille et lui dit :

— Capitaine, une voiture à trois che-

vaux, un jeune homme masqué dans la voiture , deux laquais aux portières.

— Bon ! dit Cauvignac. C'est probablement le gentilhomme attendu.

— Ah! l'on attend un gentilhomme?

— Oui , et je descends au devant de lui. Toi, demeure dans ce corridor; ne perds pas la porte de vue : laisse entrer tout le monde, mais que personne ne sorte.

— Cela suIKit, capitaine.

Une chaise de voyage venait en effet

de s'arrêter à la porte de l'auberge, amenée par quatre hommes de la compagnie Cauvignac qui l'avaient rencontre'e à un quart de lieue de la ville, et qui, de ce moment, lui avait fait escorte.

Un jeune gentilhomme vêtu de velours bleu , enveloppé d'un grand manteau fourré , était couché plutôt qu'assis au fond de la chaise. Depuis le moment où les quatre hommes avaient entouré son carrosse, il leur avait adressé bon nombre de questions ; mais voyant que, si pressantes que fussent ces questions , elles n'obtenaient aucune réponse, il paraissait s'être résigné à attendre, et, seule-

ment de temps en temps, il soulevait sa (ête pour voir si quelque chef ne s'approchait pas, auquel il pût demander l'explication de la conduite singulière que ses gens avaient tenue envers lui.

Au reste, il était impossible d'apprécier au juste l'impression produite sur le jeune voyageur par cet événement, attendu qu'un de ces masques de satin noir que l'on appelait un loup, et qui étaient si fort à la mode à cette époque, lui cachait la moitié du visage. Au reste, ce que le masque laissait voir, c'est-à-dire le haut du ' front et le bas du visage, annonçait la

jeunesse, Ja beauté et l'esprit ; les dents étaient petites et blanches, et, à travers le masque, les yeux étincelaient.

Deux grands laquais , pâles et tremblants, quoiqu'ils portassent le mousqueton sur leur genou, se tenaient de chaque côté de la voiture et semblaient cloués sur leurs chevaux aux deux portières ; le tableau eût pu passer pour une scène de brigands arrêtant des voyageurs, moins le grand jour, l'auberge, la figure riante de Gauvignac, et l'aplomb des prétendus voleurs.

A la vue de Cauvignac qui, ainsi que nous l'avons dit, prévenu parFerguzon,

apparaissait à la porte, le jeune homme arrêté poussa un petit cri de surprise, et porta vivement la main à son visage comme pour s'assurer que son masque y était toujours. Cette assurance parut le rendre plus tranquille.

Si rapide qu'eût été ce mouvement , il n'avait point échappé à Cauvignac ; il regarda le voyageur en homme habitué à épeler les signalements , même sur les traits les plus dissimulés; puis, malgré lui, il tressaillit d'un étonnement à peu près égal à celui qu'avait manifesté le • cavalier vêtu de velours bleu ; il se remit cependant, et, mettant le chapeau

à la main avec une grâce toute particulière :

— Belle dame , dit-il , soyez la bien venue.

Les yeux du voyageur brillèrent d'étonnement à travers les ouvertures de son masque.

— Où allez- vous donc comme cela?

continua Cauvignac.

— Où je vais? répondit le voyageur, laissant de côté la salutation de Cauvignac, et répondant seulement à sa question; où je vais? vous devez le savoir

mieux que moi, puisque je ne suis plus libre de continuer mon voyage. Je vais où vous me conduirez.

— Permettez-moi de vous faire observer, continua Cauvignac avec une politesse croissante, que ceci n'est point répondre, belle dame! Votre arrestation n'est que momentanée. Lorsque nous aurons causé un instant de nos petites affaire mutuelles, à cœur et à visage découverts , vous reprendrez votre roule sans empêchement aucun.

— Pardon , reprit le jeune voyageur, mais avant d'aller plus loin, rectifions

d'abord une erreur. Vous faites semblant de me prendre pour une femme, tandis qu'au contraire vous voyez très bien à mes vêtements que je suis un homme.

— Vous connaissez le proverbe latin :

Ne nimium crede colori. — Le sage ne juge pas sur les apparences. — Or, j'ai la prétention d'être un sage ; il en résulte que , sous ce costume menteur, j'ai re-i connu...

— Quoi? demanda le voyageur avec impatience.

— Eh bienl je vous l'ai dit : une femme !

— Mais, si je suis une femme, pourquoi m'arrêtez- vous, alors ?

— Peste ! Parce que, dans le temps où nous vivons, les femmes sont plus dangereuses que les hommes; aussi , notre guerre pourrait, à proprement parler, s'appeler la guerre des femmes. La reine et Madame de Condé sont les deux puissances belligérantes. Elles ont pris pour lieutenants-généraux Mademoiselle de Chevreuse, Madame de Montbazon, Madame de Longue ville... et vous. —Mademoiselle de Chevreuse est le général de M. le coadjuteur; Madame de Montbazon est le général de M. de Beaufort ; Ma-

dame de Longueville est le général de

M. de Larochefoucault, et vous vous

m'avez tout-à-fait l'air d'être le général de M. le ducd'Épernon.

— Vous êtes fou, Monsieur, dit le jeune voyageur en haussant les épaules.

— Je ne vous croirai pas plus, belle dame, que je ne croyais tout-I'heure un beau jeune homme qui me faisait le même compliment.

— Vous lui souteniez peut-être, à elle, qu'elle était un homme.

— Justement. Moi, qui avais reconnu monpetitgentilhommepourravoirvucer-

tain soir du commencement de mai, rôder autour de l'auberge de maître Biscaros , je ne me suis pas laissé tromper à ses jupes, à ses coiffes et à sa petite voix flûtée; pas plus que je me laisse tromper à votre pourpoint bleu, à votre feutre gris et à vos boites à dentelles; et je lui ai dit : mon jeune ami, prenez le nom que vous voudrez, prenez le costume que vous voudrez, prenez la voix que vous voudrez, vous n'en serez pas moins le vicomte de Cambes.

— Le vicomte de Cambes ! s'écria le jeune voyageur.

— Ah ! le nom vous frappe, à ce qu'il

paraît, le connaîtriez-vous aussi, par hasard?

— Un jeune homme tout jeune, presque un enfant ?

— Dix-sept ou dix-huit ans, tout au plus.

— Très blond?

— Très blond.

— De grands yeux bleus?

— Très grands, très bleus.

— Il est ici ?

— Il est là.

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— Et vous dites qu'il est...

— Déguisé en femme, le méchant, comme vous en homme, méchante.

— Et que vient-il faire ici? s'écria le jeune cavalier avec une véhémence et un trouble qui devenaient de plus en plus en visibles à mesure que Cauvignac, au contraire, devenaient plus sobre de gestes et plus avare de paroles.

— Mais, répondit Cauvignac, pesant sur chacune de ses paroles, il prétend avoir rendez-vous avec un de ses amis.

— Un de ses amis ?

— Oui.

— Un gentilhomme ?

— Probablement.

— Baron ?

— Peut-être.

— Et dont le nom...

Le front de Cauvignac se plissa sous une pensée laborieuse qui pour la première fois î»e présentait à son esprit, et qui faisait en y entrant une révolution visible dans son cerveau.

— Oh ! oh ! murmura-t-il, ce serait un joli coup de filet.

— Et dont le nom, répéta le jeune voyageur. . .

— Attendez-donc, reprit Cauvignac, attendez-donc... et dont le nom finit en olles.

— M. de Canolles! s'écria le jeune voyageur, dont les lèvres se couvrirent d'une pâleur mortelle ; ce qui faisait, d'une façon sinistre, trancher son masque noir avec la blancheur de sa peau.

— C'est cela même, M. de Canolles, reprit Cauvignac en suivant sur les parties visibles du visage, et sur tout le corps du jeune homme la révolution qui s'y opérait. M. de Canolles, vous avez bien dit; vous connaissez M. de Canolles

aussi ! Ah ! ça mais vous connaissez donc tout le monde?

— Trêve de railleries, balbutia le jeune homme qui tremblait de tous ses membres et semblait prêt à s'évanouir. Où est cette dame?

— Dans cette chambre; tenez, la troisième fenêtre, à partir de celle-ci qui a des rideaux jaunes.

— Je veux la voir , s'écria le voyageur.

— Oh ! oh ! me serais-je trompé, dit Cauvignac, et seriez- vous ce M. de Ca-

nolles qu'elle attend. Ou plutôt M. de Canolles ne serait-il pas ce beau cavalier qui arrive trottant, suivi d'un laquais qui m'a l'air d'un maître fat?

Le jeune voyageur s'élança vers la glace de devant la voiture avec tant de précipitation qu'il la brisa du front.

— C'est lui ! c'est lui ! s'écria-t-il sans même s'apercevoir que quelques gouttes de sang sortaient d'une légère blessure! Ohl malheureuse! Il vient, va la retrouver, je suis perdue!...

— Ah ! vous voyez bien que vous êtes une femme?

— Ils s'étaient donné rendez- vous, continua le jeune homme en se tordant les bras... Oh! je me vengerai i

Gauvignac voulait essayer d'une nouvelle raillerie; mais le jeune homme lui flt un signe impérieux d'une main, tandis que de l'autre il arracha son masque, et l'on vit alors le pâle visage de Nanon apparaître tout armé de menaces aux regards tranquilles de Cauvignac.

Imprimerie hydraulique de Gmocx et Vialat, Saint-Denis du Port, près Lflgny;

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