J, PLACE DE VALOIS, PALAIS-ROYAL
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LETTRES
LETTRES
M. de Lamartine a été un charmeur, M'"' de Girardin une enchanteresse. Rarement on a vu s'épanouir deux natures aussi éblouissantes, aussi priviléf^iées par l'esprit et par la beauté, par l'imagination et par la grâce. Leur nom seul évoque une période de victoires intellectuelles, de splendeurs littéraires, de conversations étincelantes, dont le souvenir contraste avec les mesquineries et le prosaïsme de l'époque actuelle, vide et décolorée. Le plus beau génie de notre temps et la femme spirituelle entre toutes, qui mériterait d"ètre appelée la Sévigné du dix-neuvième siècle, ont eu Tun pour l'autre une sympathie, je dirai plus, une admiration constante. M. de
Lamartine a été l'hôte assidu de cette poétique demeure de l'avenue des Champs-Elysées, de cette maison aux blanches colonnes, que Théophile Gautier ne pouvait regarder sans pleurer, après que celle qui en avait été comme la déesse n'existait plus.
Le moment est peut-être opportun pour faire connaître au public les lettres inédites que l'auteur des 2^It\iitations a adressées à la femme dont le talent et le charme l'avaient séduit. AL de Laprade écrivait l'an dernier: « Plaignons la société polie et les classes cultivées, si elles arrivent à préférera Lamartine n'importe lequel de ses contemporains. Je verrais dans cette préférence un notable abaissement du niveau moral tout autant que du goût littéraire. ivLiisla faveur publique revient au grand poète spiritualiste. » Cette parole s'est réalisée. Bien que leurs discours n'aient pu être prononces sous la coupole de l'Institut, MAL Ollnier et Augier ont décerné au poète religieux, au mage de la nature, au chantre de TuniNersel et du divin, des éloges qui ont eu de l'écho dans bien des cœurs. On
s"est souvenu de celui qui « vivra dans la mémoire des hommes aussi longtemps qu'il y aura une jeunesse, un printemps et des larmes (i). »
M°'^ de Girardin ne sera pas non plus oubliée. On a consacré à M™' de Sévigné de véritables travaux de bénédictins. On a pénétré jusqu'aux plus secrets replis de son cœur. On a interrogé les ombres de tous ceux qui l'avaient aimée ou admirée. On a commenté ses lettres ligne par ligne. On a reconstruit sa A'ie jour par jour, heure par heure. Nous souhaitons le même zèle à ceux qui s'occuperont de la mémoire de M"^ de Girardin.
Toutes deux ont été aimables, amusantes jusqu'à l'enivrement et la fascination. Toutes deux ont représenté d'une manière admirable l'esprit et le mouvement des salons de leur époque. Bonnes malgré leur penchant à la raillerie, sérieuses sous une apparence de frixolité, gaies à la surface, tristes dans les profondeurs de l'âme, éblouissantes de Aerve et
(i) Discours de M. Emile Ollivier,
d'entrain, parfois mélancoliques et attendries: reines par le charme de l'imagination, par le prestige de l'intelligence, par l'art de causer et d'écrire, elles ont résumé, l'une et l'autre, les séductions de leur siècle. M"** de Girardin attend un Walckenaër. Cette femme belle, inspirée, dont la physionomie mobile refléta, comme un miroir magique, ce que l'enthousiasme a de plus sincère et l'ironie de plus acéré, celle qui fut tour à tour une Corinne et un journaliste, \a.AIuse de la patrie et la créatrice d'un genre nouveau, la chronique, cette charmante Delphine, si noblement émue, qui savait si bien rire, si bien sourire, si bien pleurer, dont le salon était comme un sanctuaire des lettres et des arts, qui avait à ses côtés, pour mieux dire à ses pieds, une pléiade d'artistes et d'écrivains de génie, cette aimable compagne du plus habile des publicistes contemporains, cette femme d'élite est digne assurément de laisser un profond souvenir.
Sainte-Beuve, qu'on ne saurait accuser d'exagération dans la louange, a salué Tin-
fluence de M"''' de Girardin. « Il manquerait, a-t-il dit, quelque chose d'essentiel à la société, à la poésie et au journalisme de ce temps-ci, et les trois ensemble n'auraient pas donné leur dernier mot, s'ils ne s'étaient entendus pour produire ce composé singulier, étrange, élégant, qui, dans sa forme habile et précise, se jouant du fond, associe à son gré, avec malice, avec gaieté, naturel et même un reste de naïveté, la femme d'esprit, le cavalier à la mode, l'écrivain consommé, et l'amazone parfois encore et la muse. »
On ne lira peut-être pas sans intérêt les lettres nombreuses que M. de Lamartine adressa de 1828 à i855 à cette femme éminente. Dans sa correspondance, l'auteur de Jocelyn se montre tout entier. C'est lui, avec les oscillations de sa nature ondoyante et diverse, sa soif et son dégoût de la popularité, ses aspirations bucoliques et ses plans arnbitieu.x, ses sincères tristesses, ses courts moments d'extase, ses douloureux coups d'œil sur les problèmes de la destinée humaine. C'est lui aussi, dans ces heures très
nombreuses où il dételle, pour ainsi dire, les coursiers de son char d'Apollon, où le demi-dieu se fait homme, où, dégagé de son auréole, il se présente sous un aspect intime, familier, prosaïque.
« Vous savez mieux que personne, écrivait-il, que ma vie de poète n'a jamais été qu'un douzième tout au plus de ma vie réelle. Le bon public, qui ne crée pas, comme Jéhovah, l'homme à son image, mais qui le défigure à sa fantaisie, croit que j'ai passé trente années de ma vie à aligner des rimes et à contempler les étoiles; je n'v ai pas employé trente mois, et la poésie n'a été pour moi que ce qu'est la prière. »
Dans ces lettres, on voit apparaître tour à tour, avec une suite d'inconséquences et de contradictions qui ont leur attrait, parce qu'elles sont dans la nature, le poète et l'homme politique, le campagnard et l'homme du monde, le rêveur et Thomme d'action. Disons enfin que ce qu'on rencontre partout et toujours, au milieu de tant de métamorphoses, c'est l'admirateur respectueux et dé-
voué c'est le véritable ami, et non pas l'amoureux, comme on avait eu le tort de le croire ou de le dire.
M. de Lamartine a raconté lui-même dans quelles circonstances il vit pour la première fois M"*' Delphine Gay, la future M'"' Emile deGirardin. C'était en 1825, à Terni, près des cascades du Velino. L'auteur des Méditations revenait de Rome à Florence, où il remplissait les fonctions de secrétaire d'ambassade. La belle jeune fille, qu'il ne connaissait pas, mais qui était déjà célèbre, frappa ses yeux comme une apparition. Semblable à une sibylle, debout devant la cascade écumante, elle « s'enivrait du tonnerre, du vertige et du suicide des eaux ». Le NY^lino roulait à la mer, avec ses ondes, « une goutte chaude et virginale du cœur d'une jeune lille de Paris, larmes sans amertume qui baignent les joues, mais qui ne sont pas des pleurs ». Devant la radieuse image, le poète tressaillit, mais l'homme resta froid. Il admira ce profil qui se dessinait en lumière, sur le bleu du ciel, cette taille élevée et souple, cette dé-
marche de nymphe. Il se sentit doucement ému par cette voix qui était « le timbre de l'inspiration ». Mais il se tint sur la réserve. Calme, maître de lui, doué d'une grande force de volonté, il savait dominer son àme, régler ses sentiments, et dire à sa pensée : « Tu n'iras pas plus loin. »
Delphine Gay avait alors vingt et un ans, et, depuis plusieurs années déjà, sa réputation remplissait tous les salons de Paris. Suivant l'expression de M. de Lamartine, elle fut accueillie dans le monde comme l Aurore du Guide. « On lui avait appris à sentir et à parler en vers: elle avait l'image dans les yeux, l'harmonie dans l'oreille, la passion en pressentiment dans le cœur, l'éclat dans l'esprit; ses strophes peignaient, chantaient, pleuraient, brillaient comme les gazouillements poétiques de l'oiseau qui s'essave au bord du nid à demi-voix... Elle dépassait en charmes et en talent tout ce que le cœur d'une mère avait rêvé (i). » C'était l'époque où elle
(il Lamartine, Cours familier de littcrature.
composait son élégie sur le Bonheur d'être belle; Tépoque matinale, lumineuse, à laquelle se reportait son souvenir, lorsqu'elle écrivait plusieurs années après :
Mon front était si fier de sa couronne blonde, Anneaux d'or et d'argent tant de fois caressés! Et j'avais tant d'espoir quand j'entrais dans le monde Orgueilleuse et les yeux baissés.
C'était pour la société littéraire et artistique de la Restauration, une joie exquise d'entendre cette jeune Hébé, si fraîche, si gracieuse. Dans le salon de M""" Récamier, à l'Abbaye-aux-Bois, dans les salons de la duchesse de Duras, dans les matinées de la duchesse de Piaillé, au château de Lormois, elle brillait de l'éclat le plus pur. « Lorsque sa voix si poétiquement accentuée redisait la veuve de Naïm, ou Velléda, ou le Parthénon, tout le cercle diplomatique, politique et scientifique, se taisait; toutes les opinions semblaient un niomcnt d'accord, et, dans ce silence, la jeune Muse de la patrie, comme elle-même s'était nommée sans contradicteur, était couronnée sans rivale.
« Plus encore que M"^ Delphine Gay, M. de Lamartine devenait Tidole des salons parisiens, quand par hasard il s"v montrait. L'envie se taisait à ses pieds. Sa gloire, grandie par l'éloignement — il était presque toujours à son poste diplomatique à Florence — ne soulevait aucune protestation. Lorsqu'il récitait d'une voix grave et douce, que nul débat politique n'avait encore fatiguée, quelques-unes de ses poésies si neuves, si pénétrantes, c'était une émotion, un enthousiasme général (i). »
Cette période de sa vie est complètement connue, depuis qu'une grande partie de sa correspondance vient d'être publiée par la femme distinguée d'esprit et de cœur qui fut l'Antigone de sa vieillesse, et qui aujourd'hui veille sur sa gloire avec un soin si religieux (2). Agé de trente-cinq ans, il n'avait encore fait paraître qu'un seul ouvrage, mais un ou-
(i) M. ViLLEMAiN, Souveuirs contemporains. (2) Correspondance de Lamartine, publiée par M"" Valentinc de Lamartine.
vrage immortel : les Méditations poétiques. Se considérant bien plutôt comme un secrétaire d'ambassade que comme un écrivain; plus occupé de diplomatie que de littérature, restant souvent des mois entiers sans écrire un seul vers; presque gêné par sa gloire de poète, qui était, il le craignait du moins, un obstacle pour sa carrière, il n'avait plus Tardeur de la première jeunesse, et, fidèle à sa femme, pour laquelle il professait la plus haute et la plus affectueuse estime, il goûtait en repos les joies de la famille. Légitimiste et catholique, il avait alors en politique et en religion une foi sincère. C'était l'année où il écrivait à son meilleur ami, le comte de Virieu (i) : « J'ai fait mes pàques ce matin, sans t'oublier », et où il parlait, dans la même lettre, du (Ihant du Sacre, qu'il venait de composer « ni pour gloire, ni pour argent, mais par pure conscience royaliste ». A cette époque de sa \ie, il n'aurait pas voulu jeter le trouble dans l'imagination ou dans le cœur
(i) Lettre du 7 avril 1825.
d'une jeune fille. Si une telle idée lui fût venue, il l'aurait repoussée avec indignation. Il n'était plus alors au temps de Graziella. L'amour ne lui apparaissait encore que comme un lointain souvenir^ comme un regret. Eùt-il eu d'ailleurs une nature plus portée à la passion, quelque chose l'aurait refroidi pour M'^'' Delphine Gay. Il ne la trouvait point assez mélancolique. Il eut voulu moins de soleil et plus de nuages,
a Elle n'avait, à mon goût, a-t-il dit, qu'une imperfection, elle riait trop. Hélas! beau défaut de la jeunesse qui ignore la destinée. » Seize ans plus tard, il devait lui écrire : « La gaieté est amusante, mais, au fond, c'est une jolie grimace. Qu'y a-t-il de gai dans le ciel et sur la terre? Le bonheur est triste lui-même quand il est complet, car l'infini est sublime, et le sublime n'est pas gai (i). »
Il lui reprochait aussi un peu, lui qui se retrempait souvent à la campagne, cette grande inspiratrice, de se plaire trop dans une atmo-
(i) Lettre de M. de Lamartine à M'"* de Girardin, 1841.
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sphère de serre chaude, dans Tair parfumé des salons, cet air « trop artificiel et trop tempéré pour donner à la poésie la trempe énergique, nécessaire à l'imagination comme au caractère du talent. » M. de Lamartine modéra donc son enthousiasme pour M"" Delphine Gay. Il n'aspira qu'à en faire son amie, et, ce but, il ne tarda pas à l'atteindre. Flattée des éloges décernés par le grand poète, la jeune fille lui témoigna sur-le-champ sa reconnaissance et son affection, sentiments qui, chez elle, demeurèrent toujours inaltérables. De son côté, M. de Lamartine eut les plus grands égards, les prévenances et les attentions les plus délicates pour elle et pour sa mère, femme d'esprit, justement fière d'une pareille lîlle. Il les rçut toutes deux à Florence en i(S2().
Sa correspondance avec la nouvelle Corinne est aimable, affectueuse, mais ne contient pas la moindre trace de passion. C'est de l'amitié pure, sans un éclair d'amour. Le lecteur va en juger.
La première lettre, écrite le 3i décembre
1828, est datée de Saint-Point, où M. de Lamartine était en congé. Une lettre qu'à la même époque il adressait à M, de Virieu montre quel était alors l'état de son àme (i I décembre 1828) :
« Je suis dans un des rares moments où l'homme niodéré et dégrisé peut dire : Je suis heureux. Je me repose entre deux fatigues. Mais mon repos est occupé. J'ai cent ouvriers à Montculot et presque autant ici. Je me lève la nuit pour ajouter au jour. Ma santé est supportable, mon àme paisible, mon cœur doucement rempli, mon esprit intéressé, la route de ma vie sans pierre ni épines. Je n'ai qu'à remercier Dieu, et le bonheur et la reconnaissance sont, tu le sais, pour nous deux, les deux colonnes du sanctuaire... Je suis plus religieux quand je suis, comme ici, solitaire et content :
Ainsi plus le temple est vide, Et mieu.x l'écho retentit. »
La lettre à M"^ Delphine Gay est en parfaite conformité avec la lettre au comte de Virieu. La voici :
« Saint-Point, 31 décembre 1828.
« Mademoiselle,
« J'ai reçu la lettre et le volume. J'ai lu les vers avec le sentiment que j'avais en les entendant. C'est tout dire. Quand l'impression froide n'enlève rien du charme que l'auteur lui-même (et quel auteur!) peut donner à ses vers, on ne doit rien désirer. Ils ajouteront, s'il est possible, à votre renommée, et vous feront des amis de plus.
« Cependant il y règne un ton de mélancolie qui était moins senti dans les premiers volumes. Est-ce que vous seriez moins heureuse.^ Quand on vous a connue, c'est-à-dire aimée, on a le droit de s'intéresser non seulement à l'ouvrage, mais plus encore à l'écrivain. Pardonnez donc cet intérêt, lut-il indiscret.
a J'ai bien regretté de ne pas vous trouver à Paris. Je ne sais plus quand j'v retournerai. Mais ne passeriez-vous point au printemps par le voisinage de Saint-Point? Alors accordez-moi une halte d'un mois ou deux.
l6 MADAME DE GIRARDIN
« Que fait Madame votre mère? 1829 ne verra-t-il rien paraître d'elle ? Pour moi, je suis heureux et occupé. Mais je n'écris et surtout je n'imprime rien. Je n'ose plus. J'ai passé la veine du bonheur poétique (1). J'en suis à la quiétude réelle. Cela vaux mieux. Je crains de la compromettre, et je ne fais quelquefois des vers que pour me parler à moi-même.
« Adieu, Mademoiselle; recevez encore ma vive reconnaissance pour un si aimable souvenir inscrit sur une page immortelle.
« Puisse celle où je vous offrirai le mien partager le même destin! Mais, immortel ou non, il est tendre et sincère, et durera autant que moi. »
La seconde lettre, écrite le 22 juillet 1829, est datée de Màcon, où M. de Lamartine était de retour, après avoir été passer quelques jours à Paris, pour s'y occuper des intérêts de sa carrière diplomatique. Le même jour, il avait écrit à M. de Virieu :
(i) II disait, cela, et n'avait pas encore écrit Jocelyn!
« Ecco, mi caro amico, revenu de Paris comme j'v suis allé : mon sort n'est pas plus décidé. On n'a pas voulu de ma démission; on m"a comblé de bontés, d'argent, d'égards, de coquetteries; je reviens donc en attendre patiemment les effets. J"ai vu, à la lettre, tout Paris. J'y suis toujours de mieux en mieux fêté, aimé, prôné, caressé, enivré d'encens et de faveurs; jamais popularité élégante n'a duré si fort, ni si longtemps; les absences ne font jusqu'ici que la fortifier... Mais je meurs de souffrance, ennui, mal de tète, rhumatisme, fièvre, estomac et goutte. Quel métier! Cela me dégoûte de tout. Je n'appi'écie rien qu'un rayon de soleil et une heure de non-douleur, avec un livre amusant sur les genoux et des chiens sur mes pieds. Dieu met le fiel dans le miel : sans cela la vie peutêtre m'enivrerait. Mais cette \ie, si brillante, aux yeux de ceux qui me voient passer et rayonner à Paris, c'est une espèce d'agonie. J'ai pitié et envie de ceux et de celles qui m'en\ient. b
Voici la seconde lettre à M"'' Delphine Gay :
l8 MADAME DE GIRARDIN
« Màcon, 2 juillet 1829.
« Mademoiselle,
« J'arrive à l'instant, je trouve les vers divins et le joli portrait de Nisida. C'est le jeudi qui m'arrive huit jours trop tard! C'est peutêtre mieux ainsi. J'aurais quitté Paris avec trop de regrets après une preuve d'amitié de plus. Vous m'en avez assez comblé, et j'y ai été assez sensible, sans qu'il fût nécessaire d'y rien ajouter de part et d'autre. Je n'oublierai jamais ce bon mois passé à vous voir si souvent, si à l'aise, si intimement, et toujours avec une admiration et une sympathie croissantes non pas seulement pour votre beau génie poétique, mais pour vos mille qualités d'esprit et d'âme qui vous feraient aimer même par ceux qui ne sauraient ni lire ni entendre.
« Je pense que vous êtes toutes deux maintenant dans la vallée de l'Orge, comme je vais dans peu de jours me retirer moi-mcnie dans celle de Saint-Point. J'aurai là un crayon et un album et l'ombre d'un arbre, et je vous
LETTRES DE LAMARTINE ig
enverrai quelques vers; mais, je vous assure, bien au-dessous de ce que vous venez de m'envoyer, de tout ce que vous m'avez lu à Paris! Je ne suis ici que comme à l'auberge à attendre ma femme et Julia, qui doivent arriver bientôt. Nous irons ensuite passeï un mois à Saint-Point et un mois dans notre terre de Dijon. M"" Gay et vous, vous souviendrez-vous de la presque promesse d'y venir en allant en Suisse ou en Italie?
« J'irai à Paris, je pense, en septembre ou en octobre. Y serez-vous? En tous cas, j'irai vous chercher à la campagne : vous l'avez promis.
« Nisida est parfaite, et le nom de sa maîtresse m'empêchera de l'égarer Dites à Madame votre mère qu'elle aura le petit chien dans six semaines environ; il est à Saint- Point. Elle viendra, j'espère, le chercher à son passage.
« Mais adieu. Je ne vous dis rien de tout ce que je voudrais vous dire à toutes deux; écrire est insipide. II vaut mieux une heure de causerie comme à Paris. »
La troisième lettre est particulièrement intéressante, parce qu'elle montre avec quel soin M. de Lamartine voulait éviter tout ce qui aurait pu effleurer la réputation d'une jeune fille pour laquelle il avait autant d'estime que d'amitié :
« Au château de Montculot, près Dijon, 15 septembre 1829.
« J'ai reçu bien tard votre aimable lettre, parce que je suis au fond des bois, dans ce que les Anglais appellent une abbaye, et celle-ci en vérité, rappelle Vallombreuse par son isolement et l'immensité de ses ombrages. C'est là que vous nous avez presque promis quelques jours de poésie; je n'y ai que des jours de chiffres et de vile prose, entouré de maçons, de bûcherons et de plâtriers. Je n'y ai pas eu encore une minute de loisir à donner aux vers. Ceci n'est pas une excuse pour ceux que je vous devais à tant de titres. Non, ceux-là sont faits depuis six semaines. Je les avais même copiés sur papier anglais à grande marge pour vous les
adresser officiellement. Le malheur a voulu que je les aie lus à quelques amis qui étaient venus me voir de Paris. Ils m'ont ordonné de les garder in petto. Ils ont prétendu qu'ils n'étaient pas assez compassés, mesurés, rognés, limés, pour être adressés à une jeune et belle personne comme vous*, qu'on mettrait sur le compte de sentiments personnels ce qui n'était que de l'admiration poétique: que cela ferait un mauvais effet pour vous, un pire pour moi. Bref, ils m'ont convaincu, et j'ai renfermé dans l'ombre d'un secrétaire des stances qui étaient cependant bien pures de toute méchante interprétation. Je vous en ferai juge quand nous nous verrons.
« Mais quand nous reverrons-nous.'* Ce bouleversement politique me retient ici, vous comprendrez pourquoi. On me dit que M. de Vaudreuil prévaut sur moi. Cela va de plein droit. Je ne sais ce qui adviendra de ma destinée diplomatique. Je me résigne et, comme tout le monde, j'attends.
« Je suis bien aise que Vignet vous plaise. Il a un c(tur et une âme avec tout son esprit.
Nous sommes partie l'un de l'autre, à force d'avoir vécu et pensé ensemble. Je l'attends ici dans la première quinzaine d'octobre. J'y attends ce soir même la marquise de Barol, de Turin, et sa famille, que vous connaissez, je crois. Mais je ne vous y attends plus, et c'est ce qui me chagrine.
« Si je vais huit jours à Paris, j'irai certainement vous chercher plus loin que la rue de Choiseul.
« Mais adieu, voilà mon courier piéton qui part. Je lui donne ma lettre à peine commencée. J'espère que votre aimable mère la prend pour elle autant que vous. Parlez quelquefois de nous, et soyez sûres d'autant d'amitié que d'admiration et de respects. .^>
La quatrième lettre est remarquable par sa teinte de tristesse. M. de Lamartine avait perdu sa mère depuis quelques mois, ce qui fut le plus grand chagrin de sa vie, et, avec son intuition de l'avenir, il voyait s'avancer la révolution de Juillet. C'est l'époque où il écrivait à JNL de Virieu : « Scmprc lo stesso.
Toujours malade, triste, accablé de pensées et d'affaires lourdes commedes pensées (i)... Ce monde est un guignon aux trois quarts. Je vais savoir si j'irai en Grèce; cela me ferait du bien physiquement et poétiquement peut-être. Pour moralement, je suis bien dégoûté; mais il faut vivre jusqu'au bout (2). » C'est sous cette impression de mélancolie que M. de Lamartine écrit à M"'' Delphine Gay :
« Mâcon, 25 janvier 1830.
a J'ai bien tardé de répondre à votre bonne et aimable lettre. Je suis malade et, par-dessus, accablé de pénibles affaires. Je vends ma terre des environs de Dijon. J'achète celle de ma mère ici près en mémoire d'elle; c'est là qu'elle nous a élevés et rendus si heureux. Je suis dans des embarras de fortune et de position. Plaignez-moi et ne m'accusez pas. Et puis, je suis si triste que je ne vous inspirerais que tristesse; et vous-même, je ne vous
(i) Lettre du 10 février 1830.
(2) Lettre du 3 mars 1830.
crois pas heureuse, ce qui m'attriste davantage. Je serai bien heureux le jour où vous m'écrirez : « Je suis heureuse. » Ce jour viendra. Je m'en fie pour vous à vos vertus, à vos admirables qualités et à la Providence.
« Je ne comprends pas comment M. Villemain a voulu se brouiller avec vous à propos de son mariage. C'est mal débuter. L'amitié va très bien à un homme marié, et la vôtre et celle de votre aimable mère m'auraient semblé, à sa place, un présent de quelque prix.
« J'en suis là, et l'on m'apporte les deux volumes du Moqueur (i), avec un mot bien bon de votre mère. Remerciez-la vite. Je vais couper et lire; ce sera ma conversation au moins avec vous et avec elle. Ne pourriezvous me faire acheter des lettres de notre ami Custine et les deux derniers volumes de Bourrienne, et me les envoyer par la même voie? Je vous rembourserai tout cela en arrivant à Paris.
« Je me fais, dans ma tristesse même, une
(i) Ouvrage de M"" Gay
douce perspective de me retrouver quelquefois au coin de votre feu, dans Tintimité de votre famille. Je ne pense plus aux vers. Ils sont une fcte de l'àme qui ne me sera de longtemps permise. J'ai écrit ces quatre jours réloge de ]\L Daru (i). C'est détestable, comme ce qu'on écrit de commande, quand on a envie de pleurer plus que d'écrire.
a Adieu \ mille tendres, durables et respectueux sentiments. »
Evidemment M. de Lamartine, dans ses rapports avec M"" Dephine Gay, a été absolument irréprochable. Ses intentions étaient aussi pures que son cœur était lo\-al. A plusieurs époques de sa vie, il a pris soin de prémunir ses amis contre toute interprétation inexacte de son attachement pour elle. C'est pour cela qu'il mettait pour ainsi dire la sourdine à son admiration, et qu'il se maintenait dans une réserve de bonne conipagnie, conforme en tout point à ses habitudes d'homme d'honneur et d'homme comme il faut. Sa
(i) Discours de réception de l'.Vcadcmic.
correspondance justifie pleinement ce qu'il a dit dans son Cours familier de littérature : « Elle m'avait laissé une gracieuse et sublime impression. C'était de la poésie, mais point d'amour, comme on a voulu plus tard interpréter en passion mon attachement pour elle. Je l'ai aimée jusqu'au tombeau, sans jamais songer qu'elle était femme j je l'avais vue déesse à Terni. >->
Au surplus, ce n'était pas à l'amour que s'attachaient désormais les pensées et les rêves du poète. Là n'était plus son idéal. Tout en regrettant des émotions dont personne plus que lui n'avait compris l'ivresse, il croyait que certaines lumières ne survivent pas à l'aurore de la vie. Au moment où il aurait pu exercer encore tant de séductions, où son visage était si beau, son àme si jeune, son imagination si vive, il avait quitté le rôle d'amoureux. Soit par fidélité conjugale, soit par sentiments religieux, soit par la certitude de ne point rencontrer de cœur à la hauteur du sien, il s'était volontairement privé de joies qui ne sont pas sans amertume,
et d'espérances qui se changent toujours en déceptions. Sans doute il devait lui arriver d'avoir par intervalles ce qu'on pourrait appeler la nostalgie de Tamour. Mais ce n'étaient là que des tentations passagères, des rêves moins vite formés qu'évanouis. Il y avait alors en lui une pensée générale de recueillement, de regret et de sacrifice, qui lui a inspiré son chef-d'œuvre : Jocelyn. Mieux fait pour admirer que pour aimer, il s'était habitué à vivre par l'imagination plus que par le cœur, par le cœur plus que par les sens. L'amant d'Elvire avait, crovons-nous, sincèrement renoncé à l'amour. Comme beaucoup de grandes natures, il s'était convaincu que ce sentiment ne convient pas à la terre, parce qu'il est au-dessus de notre triste humanité.
C'est le I" juin i83i que M"" Delphine Gay épousa M. Elmile de Girardin. Elle avait alors vingt-sept ans. Elle était dans tout l'éclat de sa beauté, dans tout le prestige de sa réputation. Théophile Gautier a décrit l'ini-
pression enthousiaste que sa vue seule produisit sur un public de poètes, de sculpteurs et de peintres, lorsqu'elle apparut dans sa loge aux Français, lors de la première représentation d'ii/t^/';2L7;2/, le 20 février i83o.
Quand on aperçut sa tête inspirée, ses yeux remplis d'éclairs, ses magniriques cheveux blonds noués sur le sommet de la tète en une large boucle, sa robe blanche, son écharpe bleue rendue célèbre par le portrait d'Hersent, une triple salve de bravos éclata. Heureuse époque où la foule, passionnée pour la nature et pour l'art, applaudissait ainsi le talent et la beauté! Dès que la jeune fille se montrait dans les théâtres, dans les fêtes, dans les Académies, un murmure d'admiratJnn s'élevait sur ses pas. « Les jeunes hommes exaltaient ses charmes, les vieillards la plaignaient d'une célébrité funeste au bonheur (r). » Elle et sa mère, — cette femme si intelligente qui, suivant l'expression de M. de Lamartine, avait assez de Hamme pour illuminer seule
(i) Lamartine, Cours f-imilicr de littcralurc
dix salons, et donner de l'âme à tout ce qui l'approchait, — elles avaient fait, pour ainsi dire, un petit sanctuaire de leur modeste entresol de la rue de Choiseul. Leur salon était tout littéraire. « La noblesse de naissance n'y figurait que pour s'ennoblir par la fréquentation de la noblesse de nature... C'était le salon de l'amitié plus que de la célébrité ou de la puissance. On y aimait, parce qu'on se sentait aimé... Il y régnait cette liberté complète qui ne connaît de joug que la bienséance, que cette égalité affectueuse qui est la république du talent. La mère et la fille étaient pau\Tes; mais le salon d'entresol était agrandi par les hôtes, meublé par les décorations de la nature (i). »
On se demandait qui aurait l'honn-iur d'épouser cette belle Delphine, que des courtisans du roi Charles X avaient songé à unir au vieux monarque, comme ime Maintenon jeune, par un mariage morganatique; mais elle ne connut jamais cette conspiration de
i) La.mahtine, Cours familier .ic littcraliii-c.
3o MADAME DE GIRARD IN
cour, fondée sur ses charmes. M. de Lamartine, alors en congé à Paris, vit un jour, dans l'entresol de la rue de Choiseul, derrière le fauteuil de M"'' Gay, « un jeune homme de petite taille, et de charmante figure, qui semblait à peine sortir de l'adolescence. Il parlait peu, on ne le nommait pas: il semblait vivre dans une intime familiarité avec ces deux dames, comme un frère ou un parent arrivé de quelque voyage lointain, et qui reprenait naturellement sa place dans la maison. Ce jeune homme avait les yeux sans cesse attachés sur Delphine ; il lui parlait bas; elle détournait négligemment son beau visage pour lui répondre et pour lui sourire par-dessus le dossier de sa chaise. »
M. de Lamartine demanda à madame Gay quel était ce jeune inconnu, dont la physionomie, forte et fine, inspirait une attention et une curiosité involontaires. M'"*" Gay répondit que c'était M. Emile de Girardin, et, comme elle consultait M. de Lamartine sur de vagues idées de mariage, il lui dit que « le jeune homme avait une de ces physionomies
LETTRES DE LAMARTINE 3l
qui percent les ténèbres et qui domptent les hasards, et que, dans le pays de l'intelligence, la plus riche dot était la jeunesse, l'amour et le talent ».
Ce n'était pas une médiocre audace d'unir sa destinée à celle d'une femme aussi célèbre. « La gloire attire les yeux, mais fait peur au sentiment: à moins d'être très inférieur et d'accepter humblement son infériorité, ou à moins d'être très supérieur et de ne craindre aucune éclipse, on redoute d'épouser ces grandes artistes qui introduisent la publicité dont elles rayonnent dans le ménage qui ne veut que le demi-jour. >) Il a fallu un grand mérite au mari d'une telle femme pour être autre chose qu'un prince-époux. Ce mérite, M. de Girardin le possédait. M. de Lamartine, qui le lui reconnaissait, ne tarda point à s'attacher à lui, et il témoigna au mari, comme à la femme, une sincère amitié dont nous trouvons la trace dans la lettre suivante, qu'il écrivait à la jeune mariée, cinq mois après son union avec M. de Girardin :
a Saint-Point, 3 novembre 183 1.
« Je vous donne toutes les permissions possibles pour l'insertion des vers (i), si vous les trouvez dignes du grand et pur nom auquel ils sont adressés. Je n'en ai pas fait depuis un an et plus. Je m'y remets aujourd'hui même. M. Sué, qui est ici, paraît enchanté du prologue de mon poemetto {Jocelyn).
J'espère que ce sera un morceau original et digne de nos soirées cie la rue de Choiseul, si notre bonne fortune nous les rend un jour,
« Vous avez donc été nialade? Je croyais que c'était mieux qu'une maladie et que vous nous promettiez une œuvre belle et poétique de plus. N'en est-il rien ? Je ne parle pas du Lorgnon, car son nom est venu jusqu'ici: je parle d'une œuvre comme Julia (la fille de M. de Lamartine). J'attends néanmoins le Lorgnon avec empressement, ainsi que le
(i) C'est la pièce qui commence par ce vers :
« Celui qui voit briller ces Alpes d'où l'aurore... » Elle ligure dans les Ihirmonics poctiqucs et religieuses.
roman nouveau de M""" Gay. Quand tout cela paraîtra-il ? Vous avez reçu ma lettre politique. Mais ce n'est rien; la politique, il ne faut jamais l'écrire, il faut la faire en chair et en os ; vous savez que je m'en suis toujours senti très capable, et je n'en suis pas plus fier ; car il ne faut pour cela que deux qualités vulgaires : justesse d'esprit et vigueur de caractère. Qui est-ce qui n'a pas plus que cela ? Mais j'y renonce, faute d'électeurs, et je me jette pour le reste de mes jours dans Tinertie, dans la poésie et dans la philosophie, trois choses qui s'accordent bien entre elles. Nous n'attendons, M. Sué et moi, que la fin de la peste et du choléra pour voguer vers le Levant. Il ne paraît pas que les communications soient rétablies avant le printemps ou l'été; en attendant, nous resterons ici. Arrangez-vous donc pour xcnir nous y voir une fois tous les trois ou tous les quatre. Nous y menons une vie pareille, je pense, a votre \ ie solitaire à Villiers-sur-Orge. Voici les premiers sentiments d'automne qui sont tout poétiques, et qui concentrent l'imagination dans le C(L'ui-
et les yeux sur le foyer, saison propice aux poètes; profitons-en l'un et l'autre.
« Etes-vous heureuse? Je ne dis pas par M. de Girardin. Je le connais, et il vous aime; mais par les circonstances extérieures ? Voyezvous clair dans votre avenir et dans le sien? La littérature se ranimera-t-elle avec la paix, comme le tissage des cotons? et pourra-t-on établir une fortune sur la base de la presse poétique ou périodique? Parlez-nous souvent de vous trois, vous ne saurez jamais tout l'intérêt que i'v prends. Envoyez-moi quelques bribes de vers de vous ou quelques pages du roman de votre mère pour me ranimer un peu. Pourquoi sommes-nous si loin? Je ne lis rien que de méchants journaux le soir, au coin du feu, à moitié assoupi après mes laborieuses journées de cheval ou de piéton. Il me faudrait quelques heures par semaine de vos douces conversations.
« Parlez beaucoup de moi à votre mère. On ne retrouve nulle part sa sève piquante, juste, gracieuse et intarissable d'esprit. Elle devrait, à mon avis, l'écrire sans forme, heure
LETTRES DE LAMARTINE Sj
par heure, l'écrire sous le nom de conversation ou de monologue d'une femme du monde, ce serait un livre charmant, fait par elle et lu par nous.
« Adieu ; soyez un million de fois heureuse et toujours poète! »
Cette lettre est curieuse, parce qu'elle commence à révéler la lutte qui doit s'engager dans le cœur et dans l'esprit de M. de Lamartine entre l'amour du repos et la soif de l'action, entre le poète et l'homme politique. Sans doute il était sincère lorsqu'il écrivait : « Je me rejette pour le reste de mes jours dans l'inertie, dans la poésie et dans la philosophie. » Mais il ne pouvait pas tenir la promesse qu'il se faisait ainsi à lui-même. Après la révolution de i83o, il avait envoyé à Louis- Philippe sa démission de secrétaire d'ambassade, et ce prince, en la lisant au conseil des ministres, avait dit : a Voilà enfin une démission donnée d'une manière honorable, digne etdéh'cate. -> dette résolution était d'autant pUis mérit(jirc que M. de Lamartine ne
se faisait aucune illusion sur les chances de retour de la branche aînée. Il écrivaitàM. de Yirieu, le iq novembre i83o :
« Pour des sacritices autres que de convenance aux royalistes, je n'en ferai pas. Je ne puis pas me mentir à moi-même. Je suis convaincu qu'ils ont librement, gaiement et volontairement, perdu la France et l'Europe, et que le bon Dieu la leur remît-il dix fois dans la main, dix fois et mille fois ils la reperdront. » Et le 7 février iS3i : « Oh! que les Bourbons avaient un beau rôle! Oh! que la Restauration, bien comprise par eux, était un beau rêve! Ils étaient la planche du vaisseau pour passer de la mer au rivage, le pont sur l'abîme pour descendre du passé à l'avenir. Ils ont préféré le faire sauter et nous précipiter avec eux. Que la paix soit avec eux, avec leur erreur et leurs regrets! Mais l'amertume est dans mon cœur quand je contemple où ils étaient et où ils pouvaient, sans secousse, guider la civilisation moderne. Elle prendra d'autres guides, il n'y a pas de doute; elle ne
peut pas revenir à ceux qui lui ont prouvé trois fois qu'ils étaient aveugles de naissance. Je le déplore, car je les aime comme les rois et les pères de nos pères, comme ceux à qui nos pensées et notre sang étaient dévoués depuis le berceau-, mais ma conviction douloureuse de leurfaute irrémédiable envers nous, envers eux, envers l'avenir surtout, n'en est pas moins profonde pour en être pénible et amère. »
On le voit, les attaches de M. de Lamartine avec la cause légitimiste n'étaient plus très solides, et ne l'empêchaient pas de se jeter, s'il le voulait, dans l'arène politique. Il ne devait s'y laisser entrainer qu'après bien des velléités contradictoires! Il avait écrit au comte de Virieu, le nj novembre i83o :
« Je suis décidé à n'être plus jamais d'aucun parti, et à vivre seul. Il est impossible de conserver bon sens ou vertu, si l'on y trempe. Les partis blancs, rouges ou bleus, ne sont que des passions, souviens-toi de ce mot, et des passions haineuses, honteuses et féroces,
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exploitant en riant quelques sentiments généreux et nobles. Aussi je ne serai pas député; je ne me mêlerai de rien que de soutenir, tant que j'aurai voix et talent, le bon sens et la vertu envers et contre tous. Voilà la position que je prends et qu'on peut garder au coin du feu, si Dieu et les anarchistes nous laissent au coin du feu, »
Quelques mois après, il était dans des dispositions absolument contraires. Plein d'ardeur pour la lutte, il écrivait au même M. de Virieu, le 7 février i83i :
« La neutralité quand le monde moral tout entier et le monde immoral sont sous les armes, quand on va livrer les plus grandes batailles intellectuelles dont jamais ait dépendu le sort des générations nées et à naître! La neutralité sans prétexte et sans raison d'un goût ou d'un dégoût, d'un penchant ou d'une répugnance à une couleur ou à un nom, je te le dis net et cru, une telle neutralité est, à mes yeux, un crime envers soi-même, une blessure inguérissable à sa conscience. »
LETTRES DE LAMARTINE 3c)
Lui qui avait dit, si peu de temps auparavant : a Je ne serai pas député », il briguait, en mai i83i, les suffrages de l'arrondissement de Dunkerque. Cependant, son ambition était encore indécise. « Je me repens presque déjà de mes tentatives électorales, écrivait-il le i8 juin, à Dunkerque, sur le terrain de la lutte; je vois avec terreur ma liberté perdue et le climat du pays sur ma tête. Aussi, toutes les démarches faites, si j'échoue, je me frotterai les mains et je remercierai Dieu; si je réussis, je le prierai soir et matin de me prêter lumière et force. » Il échoua, tout en ayant un nombre de voix considérable. Il se crut dégoûté de la vie politique, mais il se trompait.
Libre aux esprits superficiels de sourire en voyant de pareilles contradictions. Quiconque réfléchit les comprend. La vie n'est-elle pas un combat, et les pensées des plus grands hommes, que dis-je? des saints eux-mêmes, ne sont-elles pas perpétuellement en lutte les unes contre les autres? Otez à M. de Lamartine SCS variations, vous kn' ôtericz son
génie. Il ne serait plus lui-même s'il ne passait pas de l'enthousiame au découragement, de l'ambition au désenchantement de toutes choses, du majeur au mineur, de l'allégro à l'andante. Sa versatilité, c'est son charme. Ses inconséquences sont la source où se retrempe son imagination. Sans doute, il y a des moments où son cœur est « lassé de tout, même de l'espérance », où il redit avec conviction ces vers de sa première jeunesse :
Quand le tour du soleil ou commence ou s'achève, D'un œil indifférent je le suis dans son cours, En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se lève, Qu'importe le soleil? Je n'attends rien des jours. Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière, Mes yeux verraient partout le vide et les déserts, Je ne désire rien de tout ce qu'il éclaire, Je ne demande rien à l'immense univers.
Il v a des heures où il ne rêve que l'ombre, la retraite, le silence, et d'autres où, fougueux athlète, il aspire à tous les combats et à toutes les couronnes. L'àme des poètes ressemble au ciel ; elle en a les beautés et la mobilité. Tantôt c'est le soleil dans le chaud
éclat du plein midi; tantôt c'est une nuit radieuse, étoilée; plus souvent c'est une suite de nuages fantastiques comme les rêves de l'imagination, changeants comme les caprices de la pensée. Souvent aussi, c'est le temps gris et terne, sans clartés, sans orages, sans pluie, temps d'incertitude et de tristesse qui ressemble à ces moments de la vie où l'on voudrait pleurer et où on ne le peut pas. Il n'y a que les esprits bornés, les cœurs secs, les natures incomplètes qui n'ont pas de contradictions. Les imaginations fécondes sont variables, variables comme les saisons, variables comme les destinées, variables comme la nature, comme le firmament.
Après la révolution de i83o, M. de Lamartine vivait retiré à la campagne, ruminant, à part lui, « les sottises de tous les partis, les afflictions du présent, les terreurs de l'avenir, le ridicule et la vanité de tout (i) », jetant sur les hommes et les choses un regard mélancolique, écrivant,
(i) Lettre à M. de Virieu, 30 janvier 183 1.
dans un accès de découragement : « Plus nous avançons, moins la vie a d'espérances éloignées et plus elle a de pertes journalières. C'est pour nous préparer à la laisser, au jour de miséricorde, avec moins de tristesse et de regrets... Je n'ai le cœur de parler ni philosophie, ni politique, ni poésie, en présence de la mort qui rend toutes choses muettes ou pitoyables (i) ». Ace moment, l'ambition politique semblait s'éteindre en lui. Il ne songeait qu'à son prochain voyage en Orient. Il écrivait à M. de Virieu, le i3 mars i832 :
« Mon parti de voyage, à Constantinople au moins, est pris pour juin et juillet. Je ne me mettrai pas sur les rangs pour la députation, malgré mille instances, car je suis trop malade et redoute trop Faction politique qui absorberait ma vie poétique. Je protesterai même contre mon élection; si malgré cela le pays m'envoie, j'irai à mon cœur défendant;
(i; Lettre à M. de Virieu, 23 janvier 1832.
mais j"irai avec confiance et courage, et sentant que je fais bien dans toute l'étendue du mot. »
Il s'embarqua au mois de juillet i832 sur un navire frété par lui, avec sa femme, sa fille, plusieurs amis, un capitaine, un second et quatorze matelots. Avant de quitter la France, il s'était exprimé ainsi dans une lettre adressée à M. Ronot, le 20 juin, et datée de Marseille, le port d'embarquement :
« Je vais chercher des impressions toutes personnelles sur ce grand théâtre de tous les événements religieux et politiques du monde ancien: j'y vais lire, avant de mourir, les plus belles pages de la création matérielle... Pendant ce temps-là, mes yeux seront souvent tournés vers notre triste pays où se dénoue le grand drame du monde moderne, et où je laisse tant d'objets d'une forte affection. Je ferai des vœux pour que la France, si pleine de bonnes intentions et même d'énergie, sorte enfin du cercle étroit des partis et des rancunes politiques pour s'élever à la haute
et large sphère à laquelle les destinées qu'elle n'entend pas semblent l'appeler. Mais la lumière lui manque encore; il ne faut pas se lasser de lui en donner; il faut lui faire comprendre enfin qu'un peuple ne fera jamais rien de grand et de beau s'il s'obstine à repousser de ses conseils ce qui est religieux, élevé, moral, généreux et intelligent, en un mot, la jeune génération politique dont le crime est d'avoir eu vingt ans quand la Restauration est venue apporter à la France les promesses et l'aurore de la liberté légale. Nous l'avons répété souvent, et chaque circonstance le prouve, la France est en retard de ses institutions; elle a toutes les lois d'un peuple éclairé et libre, et les trois quarts de ses habitants n'aiment pas la lumière et ne comprennent pas la grande liberté. Croyons donc à l'avenir , puisque le présent nous trompe comme le passé! »
Ce voyage d'Orient, commencé par les ovations que M. de Lamartine recevait à Marseille, et qui le saluaient sur tout le parcours
de sa route, devait finir de la manière la plus douloureuse. A BeN'routh, l'illustre voyageur perdait, en décembre i832, sa fille chérie, son ange, sa belle Julia. o Marie me semble finie, écrivait-il, finie en ce qui concerne ce triste monde. Je ne sais à quoi, ni pourquoi, ni pour qui l'employer: je vis comme une brute (i). » — « Sans mon vieux père, je serais resté en Syrie ou en Egypte indéfiniment... Je n'ai aucune nouvelle de France et aucuns journaux depuis quatre-vingt-dix jours. Je ne sais où en est l'Europe et ne le saurai qu'à Vienne. La politique m'importe moins de jour en jour: il y a longtemps que tu me vois marcher du mépris à l'indilTércnce. La question n'est plus là. Je prie Dieu de ne pas m'y jeter, et de permettre que je ne sois pas forcé, par honneur et égard, de représenter des hommes dont je ne représente réellement plus les opinions. S'il me reste quelque intérêt dans ce bas monde, il est tout philosojihique et religieux, mais dans un sens plus
(i) Lettre à M. de X'iricu. lîcyroiith, 8 janvier iH]2.
élevé que je ne l'ai compris jusqu'ici (i). »
Eh bien, à ce moment de sa vie où il était « anéanti au moral et au physique », où il ne désirait « que silence et ténèbres », M. de Lamartine n'oublia pas M""^ de Girardin. Il venait d'arriver à Saint-Point, et de placer de ses propres mains sur le cercueil de sa mère le cercueil de sa fille. Au milieu de pareilles angoisses, il sentait que ^M'"'' de Girardin le plaindrait du fond du cœur, et il écrivit la lettre suivante :
« Au château de Monceaux, 5 novembre 1833. « Hélas! non, je n'ai point à m'excuser : l'affreux malheur m'excuse. Je n"ai écrit un mot à personne. Qu'aurais-je dit? Qu'y a-t-il à dire? A courber la tète sous la Providence, à gémir, à se cacher et à se taire. C'est l'instinct de toute douleur sans espoir; c'est le mien. De plus, je n'avais rien reçu de vous, et c'est à Marseille seulement, l'autre jour, qu'on
(i) Lettre à M. de Viricu. Scmlin sur le Danube, 5 septembre 1833.
m'a remis vos deux premières lettres, avec un paquet arriéré de soixante autres. En revenant ici, je trouve la troisième.
« Je n'ai été ni à Paris, ni près de Paris; je suis arrivé ici nuitamment comme un misérable. J'v ai déposé M""* de Lamartine dans ce qui nous reste de famille, et j'ai été chercher, moi seul, à Marseille, mes précieuses et chères reliques. Jugez de mon voyage! Hélas! c'est hier que je suis allé les porter à Saint-Point et les déposer de mes propres mains sur le cercueil de ma mère, qui aimait tant cette enfant. Le soir, je suis revenu joindre M""* de Lamartine ici; elle ignorait le but de mon voyage et le motif vrai de mon absence. Je ne le lui ai appris que ce matin. Dans une vie depuis un an semée de telles scènes, quelle place reste-t-il au bonheur ? Mais il en reste, il s'en fait même une plus grande à l'amitié : nous cherchons au dehors ce qui nous manque autour de nous. Que je plains madame votre sœur, et que je désire que vous n'appreniez jamais le malheur par vous-même!
« Je suis très sDullrant, dans une impuis-
sance de facultés totale, anéanti, perdu-, j'ai vécu. Je ne désire que repos et silence, et malheureusement il faut peut-être que j'aille m'asseoir sur un banc politique quelques mois(i). Ma consolation, si j'en suis réduit là, sera de revoir vous et ce peu d'excellents amis que la mort nous a pu laisser dans ce monde. En attendant, croyez à des sentiments qui ne disent rien, mais qui répondent dans mon cœur à tous les vôtres, et écriveznous quoique je puisse à peine tenir une plume. Parlez de moi à M. de Girardin et à votre aimable mère, dont je trouve deux volumes sur ma table. Je lirai quand je pourrai lire. A présent, je ne puis rien. Adieu, adieu, adieu! »
Cette lettre ne montre-t-elle pas M. de Lamartine dans toute la tendresse et dans toute la bonté de son âme? Et voilà pourtant l'homme que ceux qui ne le connais-
(i) M. de Lamartine, pendant son voyage en Orient, qui dura seize mois, avait été nommé député par l'arrondissement de Dunkerque.
saient pas accusèrent d'indifférence, d'insensibilité, d'égoïsme! Egoïste! lui, qui a éprouvé toutes les affections saintes : piété filiale, amour paternel, dévouement conjugal, amitié! Egoïste, lui!... Demandez aux ombres de sa mère, de sa fille, de sa femme! Demandez à cette nièce chérie, à cette femme d'élite qui lui a fermé les 3'eux, et qui lui a mis sur la poitrine, dans son cercueil, le crucifix d'Elvire! Demandez aux amis fidèles qui ont entouré de soins affectueux sa glorieuse vieillesse, au vicomte de la Guéronnière, à M. Emile OUivier, à M. Cintrât, au général Callier! Demandez à ces paysans de Bourgogne dont il fut le bienfaiteur, qui, descendus en foule des coteaux couverts de neige, sont venus à Saint-Point lui rendre les derniers devoirs, et qui ont répondu à la voix du prêtre parleurs sanglots! Egoïste, lui, qui a poussé la générosité jusqu'à l'imprévoyance, jusqu'à l'excès, jusqu'à la ruine; lui, dont la main gauche ne savait pas ce que donnait la main droite; lui, qui a séché tant de larmes, adouci tant de misères! Egoïste, lui, qui ne se serait
point pardonné un moment de rancune, d'envie et de colère; lui, dont l'àme était comme « un feu qui brûle et qui parfume ce qu'on jette pour le ternir » ; lui, qui écrivait : « Ah! que l'Évangile a raison de prêcher patience, indulgence et tolérance pour nous comme pour les autres! La passion du bien, quand elle est dépourvue de cette douceur et charité divine, nous fait mal comme une passion du mal. » Égoïste, lui, dont on lit, dont on médite les œuvres, même au sein des plus grandes douleurs, parce qu'il y avait dans son àme des trésors d'apaisement et de miséricorde; lui, dont M, de Laprade a dit avec raison qu'au niveau de la beauté de ses poèmes, l'avenir mettra leur pureté et leur bienfaisance! Égoïste, lui, le poète des renoncements, des sacrifices, qui a changé les sanglots en prières, et les gémissements en cantiques! Égoïste, lui, qui a plaint, qui a aimé, qui a charmé, qui a consolé l'humanité par la plus large et la plus noble sympathie, par le plus pur et le plus profond amour!
M. de Lamartine avait été nommé député
LETTRES DE LAMARTINE 5l
pendant son voyage en Orient. Après quelques hésitations, il accepta le mandat qui lui était confié, et, comme ses amis lui demandaient où il siégerait : « Au plafond », répondit-il, pour indiquer ce qu'il rêvait : une politique sublime. Rajeunir les anciens systèmes par des idées larges et fécondes, faire passer les théories humanitaires dans le domaine pratique, substituer à l'esprit de parti les pensées civilisatrices, tel était l'idéal qu'il se proposait. Nerelevant que de sa conscience et de son inspiration, il formait à lui seul un parti. Il n'était ni légitimiste, ni orléaniste, ni républicain; il était M. de Lamartine. Sa vie se partage en deux courants. Poète, il publiait, en i835, Jocclyn ; en iS^S, la Chute d'uujui^'e; en 1839, les Recueillements poétiques. Homme politique, il prononçait dans chaque session des discours où l'on retrouvait toute la puissance de son imagination merveilleuse. Il avait à la fois et un trépied et une tribune. A la note élégiaque du chantre de la nature succédait le rythme cicéronien de l'orateur... Dans les vacances parlemen-
taires, il revoyait avec émotion les plaines, les forets, les montagnes :
Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime; Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours. Quand tout change pour toi, la nature est la même, Et le même soleil se lève tous les jours.
Pendant les sessions, il visait à la renommée d'un homme pratique. La poésie n'était plus, à ses veux, qu'un accessoire, un passetemps, comme celui du jeu et de la chasse. Alors il préférait à un beau paysage les couloirs de la Chambre ou le bureau d'un journal: les fluctuations de la vie politique succédaient au calme de ce lac que son génie avait immortalisé. Mais en vain cherchait-il à chasser le naturel, le naturel revenait toujours, et, chez lui, le naturel, c'était l'inspiration avec tous ses élans, l'imagination avec toutes ses splendeurs. Ce contraste entre des éléments opposés est Toriginalité principale de sa correspondance. Mille préoccupations d'un ordre secondaire sA' révèlent. Tantôt il demande une réclame de journal, tantôt il parle des difficultés pécuniaires qui pèseront sur toute son
existence. Mais le grand lyrique se réveille tout à coup. L'aigle reprend son essor et regarde en face le soleil. Dans les grisailles de la vie parlementaire apparaissent soudain de longues traînées d'une lumière éblouissante. Au milieu des détails familiers de lettres sans prétention aucune, on découvre des pensées d'une élévation prodigieuse, des restes de cette mélancolie angélique qui fut, aux années de sa jeunesse, le charme le plus exquis de rame du poète.
Sa correspondance avec M'"° de Girardin était comme l'écho de voix diverses, parfois contradictoires. En lui écrivant, il songeait d'abord à l'excellente amie, mais il n'oubliait pas non plus la femme de l'influent journaliste, journaliste elle-même et journaliste de génie. M. de Girardin avait créé, en i83(), un grand organe politique, la Presse^ « puissance d'opinion qui comptait avec les puissances de fait (i) », et, peu après, sa femme v publiait, sous le pseud()n\'me du ^■ic()mte de Launa\-,
(i) hxMAHTi'sr., Couru familier de littérature.
les fameuses Lettres parisiennes, dont l'inimitable perfection est le modèle de tous les chroniqueurs.
M. de Lamartine écrivait àM^Me Girardin des lettres qui attestaient la double influence du mari et de la femme :
« Mâcon, 7 novembre 1837.
a Un service! un service d'amie! Il faut que vous m'obteniez dans la Presse l'insertion de dix lignes, sans lesquelles je répondrais mal aux sentiments des électeurs de Dunkerque. Il ne faut pas blesser des amis politiques qui nous ont adopté et caressé quatre ans. Je veux leur ménager une transition pénible pour eux et pour moi. Vous seriez-vous doutée que le cœur avait son jeu même en élection? Eh bien, oui, mon abdication de Dunkerque est pour moi une affaire de cœur (i).
« J'ai eu de vos nouvelles par le chevalier ou vicomte de Launay, qui enchante ici tout
(1) M. de Lamartine, nomme plusieurs fois député aux élections de 1837, opta pour Màcon.
le monde pendant qu"il s'ennuie à Paris, et par madame votre mère qui m'a écrit de Versailles où je devais aller la voir. Une épidémie defièvre pernicieuse, qui a régné à Saint-Point six semaines, et nous a enlevé une jeune et adorable femme de chambre anglaise, m"a retenu. Je ne suis allé à aucune élection, et j'ai été nommé à trois ou quatre.
« Qu'on dise qu'il n'y a pas de bon sens en France, quand un pauvre homme comme moi, qui marche seul, qui vit en dehors des coteries, qui méprise les partis, qui ne se donne qu'à la raison et au pays, a trois élections dont deux impossibles et une unanime. Il ne faut jamais désespérer d'une idée quand elle est juste.
(( Nous vous revenons bientôt, vers le i5 décembre; plus tôt. si je vois que les élections ont donné dans mon sens quelques éléments nouveaux qu'on puisse grouper pour s'asseoir ensemble près de la tribune. J'ai fait d'immenses progrès en tTZ'oaT.v.svr/V. J'ai improvisé une soixantaine de harangues aux conseils généraux et aux électeurs, vraiment
dignes par le pathos sonore et le vide plein de mots des orateurs-avocats qui nous illustrent à la Chambre. Nous sommes des gens de bonne compagnie apprenant péniblement le patois.
« Adieu. Je fais en secret des vers par milliers depuis six semaines, entre quatre heures du matin et le jour. Si les électeurs le savaient!...
« Adieu encore. Je vous aime bien, et je crois que cela durera, car il y a longtemps, et je n'aperçois pas de déclin. »
La session terminée, M. de Lamartine retournait dans ses terres. L'homm.e d'Etat redevenait agriculteur (l'agriculture était une de ses principales prétentions), et il ne prêtait plus qu'une oreille assez distraite aux lointains échos des rumeurs de Paris. Reprenant avec calme son existence favorite, celle de gentilhomme campagnard, il se retrempait dans la solitude, le travail et la contemplation.
La lettre suivante indique très bien cet état de son âme :
« Monceaux, i6 juin 1838.
« Et d'abord merci d'un article charmant et profond de la Presse d'avant-hier. Voici un petit mot à son auteur inconnu, que je recommande à votre patronage, car il y a un reflet de votre amitié dans ce morceau.
a Quant aux lettres de M'"'' Malibran, je vous promets de les chercher; mais j"ai cinq maisons et dix ou douze cabinets où s'enfouissent au hasard de leur arrivée mes lettres et papiers. Je suis en ce moment à Monceaux. Saint-Point est plein d'ouvriers. Je n'irai que dans dix jours. J'}' chercherai toute une matinée pour vous, et, si je trouve, je vous enverrai.
« Votre lettre m'accuse à tort. Je vous ai moins vue par un sentiment que vous auriez compris à ma place. Il faut laisser à la main de Dieu ce qui serait blessé par la main des hommes. La solitude et la pensée vous rendront sérénité triste et courage ferme. C'est à ces deux points qu'il faut borner son ambition morale, quand on a vécu le tiers de sa vie.
« Le travail, qui est la loi suprême, vous soulagera aussi. Entreprenez, comme moi, quelque œuvre niagnanime, bien qu'avec la certitude de ne rien mener à terme. Qu'importe le but, pourvu qu'on marche? Et le but n'est-il pas toujours là où la Providence vous arrête ?
« Pour moi, je ne fais rien du tout que rester au lit, à côté d'une fenêtre, au soleil, trois lévriers sur mes pieds chauds et un livre quelconque dans ma main distraite. Puis déjeuner, monter à cheval, ressortir, effleurer des journaux. A'oilà une délicieuse vie, pourvu que cela ne dure que quinze jours. J'en jouis très sensuellement. J'ai déposé le fardeau des cent mille pensées qu'on porte à Paris. Je me sens les épaules bien légères, et je me moque des critiques qui m'injurient de toutes parts. Dans quelque temps, je ferai des vers pour moi, puisqu'ils n'en veulent pas pour eux. Souvenez-vous de toute ma poétique : Etre amoureux de son sujet, et songer à se plaire à soi-même.
« Une seule chose me tourmente, c'est
LETRRES DE LAMARTINE Sg
la gène extrême dans laquelle sont mes finances. S'il me fallait vendre une terre, je me sentirais déraciné. Ce serait comme vendre mon père et ma mère et moi-même dans tout mon passé. Cela me rend triste quelquefois, et j'embrasse mes arbres pour qu'on ne nous sépare pas.
« Viendrez-vous nous voir, quand vous aurez appris par expérience de trois mois ce que c'est qu'une vie de paysanne des montagnes de Guéret.?
« Adieu: et mes amitiés à votre mari. »
En 1840, la communauté de vues politiques fut d'accord avec l'amitié pour rapprocher M. de Lamartine de M. et M'"" de Girardin. Tous ils faisaient de l'opposition au ministère de M. Thiers, et surtout à ses tendances belliqueuses. Après avoir attaqué le premier ministre dans sa Lettre farisiennc du 3i juillet 1840, M""' de Girardin avait ajouté : « Dans une époque comme la nôtre, c'est un grand malheur que d'avoir une naissance noble, une tournure noble, des ma-
6o MADAME DE GIRARDIN
nières nobles. C'est le malheur de M. de Lamartine. » Touché de l'éloge de sa belle et spirituelle amie, il lui écrivit de Hyères la lettre de remerciements suivante :
« Hyères, lo août 1840.
« Je suis depuis longtemps si souffrant, que je n'ose écrire à quelqu'un qui se porte bien. Voilà Texcuse de mon silence. Or, vous vous portez divinement. J'en juge par votre dernier courrier, qui est un chef-d'œuvre de bon sens, de haute politique et de grâce sévère de l'esprit. Nous l'avons lu, relu et fait lire à tout le pays . On vous y adore.
« Merci du mot sur moi. Il est bien aimable. Mais il me fera des ennemis de tous les bossus et de toutes les mauvaises tournures ou ph3^sionomies de France. Ce n'est pas politique. La démocratie là comme ailleurs! Respect à elle!
« Nous voici donc à la guerre. Si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera demain, peu importe. Ne vous ai-je pas dit : La révolution est faite le 1" mars.^ AL Thiers, c'est la
LETTRES DE LAMARTINE 6l
guerre; M. Thiers, c'est la lin du monde. Il faut qu'il tombe ou que nous y restions tous. Pas de milieu.
« Votre mari combat à merveille depuis huit jours. Bon terrain, bonnes armes, bons coups. Il a grandi de toute l'importance de la cause. Nous sommes ravis. Les Débats ont fait le plongeon le plus bourbeux. Où diable ressortira-t-il? Je suis indigné.
« Je pars demain. Je vais à Saint-Point. J'écrirai de là deux jours après, dans le Journal de Saône-et-Loire, pour prétexte, deux ou trois articles tels que la France en tremblera, j'espère. Ceci entre nous, et avertissez Girardin que je les lui enverrai le jour même où ils s'imprimeront à Màcon. S'il peut les insérer en un ou deux jours, ou trois jours de suite, nous sauverons le pavs, comme cela se fait si souvent. J'ai grilVonné cela hier ici. Je le recopierai à Màcon, en l'abrégeant. Je crois que c'est mon chefd'œuvre politique didactique. C'est évident d'un bout à l'autre. N'en dites rien avant qu'à Girardin.
« Point de vers cette année. Névralgie persévérante et affreuse. J'ai vu les P3-rénées et les mers en vain.
« A propos, on m'a reçu partout comme député et comme poète avec un enthousiasme de politesse et de bon augure inouï. L'autre jour, à Arles, à peine étais-je arrivé, le peuple se presse sur la place et m'appelle au balcon pour me faire discours et sérénades. En arrivant à Hyères, à Timproviste, même accueil deux heures après. Que serait-ce donc si vous voyagiez, vous poète, plus belle que la poésie même?
« Mais adieu. Ceci passe mes forces. C'est la seule lettre écrite en deux mois. Mille regrets et affections à vous et autour. »
M. de Lamartine envoya l'article à M. de Girardin. En le lui annonçant, il lui écrivait, le 19 août 1840 :
« Je ferai comme vous me dites pour l'envoi de Tarticle. Vous l'aurez vingt-quatre heures avant tout le monde. Vous mettrez toujours un mot indiquant qu'il vient du
Journal de Saône-et-Loirc, et qu'on me Tattribue d"autant plus légitimement que je me désigne de mille manières... Je pense comme vous sur la guerre. C'est l'ennemie de la liberté et de la démocratie, comme de l'humanité... Quel peuple de dupes volontaires
que cette grande nation! Dites à M'"'' de
Girardin que j'ai perdu en route, mais très réellement perdu, deux actes de ma tragédie. Il y a un mois que je les cherche en vain. Je n'ai plus d'espoir. Je suis désolé, car j'avais reçu le prix et j'ai à le rendre. Pour la gloriole ou les sifflets, peu importe. Tout est bien. Qu'elle n'en parle pas dans le journal. »
Revenu à Paris, en automne. Al. de Lamartine prit une part brillante et active aux grands débats parlementaires de la fin de l'année 1840. M""" de Girardin, sous son pseudonyme de vicomte de Launay, célébrait l'orateur comme elle avait célébré le poète. Elle disait, dans sa Lettre parisienne du 5 décembre 1840 :
« On a remarqué que les jours où M. de
Lamartine et M. Berryer doivent parler, il y a dans chaque tribune trois rangs de femmes... M. de Lamartine a prononcé un beau discours d'homme d'Etat, et soudain messieurs les journalistes se sont mis à crier : Au poète! Est-ce que c'est bien spirituel d'appeler toujours un homme politique du nom de sa profession? Si l'on en faisait autant pour vous autres, Messieurs, que diriez-vous? Si, par exemple, au lieu de vous traiter en publicistes, on vous désignait aussi chacun par votre ancien métier: si, au lieu de dire : Le Courrier français croit que l'Europe nous a offensés, on disait : M. Léon Faucher, précepteur des enfants de M. Dailly, croit que l'Europe nous a offensés; si, au lieu de dire : Le National accuse l'empereur de Russie de vouloir envahir le monde, on disait : Les marchands de bois du National accusent l'empereur de Russie de vouloir envahir le monde; si, au lieu de dire : Le Constitutionnel conseille à AL le prince de Metternich, etc., etc., on disait : Les bonnetiers du Constitutionnel conseillent à AL de Metternich, etc., est-ce
que vous trouveriez cela de bon goût? Non, sans doute. Eh bien, alors, pourquoi reprochez-vous toujours, tous les matins, à M. de Lamartine d'être un poète, et pourquoi ne voulez-vous pas absolument qu'un poète fasse de la bonne politique, puisque vous en faites bien, vous autres, de la. politique, vous qui êtes des marchands de bois retirés, des bonnetiers découragés, des apothicaires désenchantés! ^^ous a-t-on jamais contesté le droit de renverser les ministères et de bouleverser l'Europe? Pourquoi donc alors refusez-vous le droit de discuter les questions d"Etat à un grand poète, c'est-à-dire à un homme dont le métier est de sonder les cœurs, d'étudier Thistoire, d'éclairer les peuples, de juger les rois et d'interroger Dieu? »
L'éloquence si large, si grandiose de ^L de Lamartine avait le plus grand attrait pour une nature aussi élevée que celle de M'"" de Girardin. Dans l'antiquité, poète et prophète ne faisaient qu'un. On les désignait Tun et l'autre par le même nom : raies. L'intuition
deTavenir est un des signes caratéristiques du génie de M. de Lamartine orateur. Dans le discours qu'il prononça à la tribune de la Chambre des députés, le 21 janvier i8-}.i, il prédisait la Commune de 187 1. Il montrait du doigt « les ruines de Paris bloqué et livré bientôt, parla nature même des circonstances, aux factions les plus désespérées, les plus violentes du pays. » Et il ajoutait : « L'imagination s'effraye de sonder cet abîme; ce serait la Convention assiégée, la Terreur sur la brèche. »
La même année, un autre poète, Henri Heine, dans une lettre adressée à la Gazette cf Au gs bourg', le 19 décembre 1841, prédisait dans les termes suivants, non seulement le règne de la Commune, mais le renversement de la colonne Vendôme :
« Déjà une fois les orages ont arraché du faîte de la colonne le chapiteau, l'homme de fer qui pose sur son fût, et, en cas que les communistes parvinssent au gouvernement, le même accident pourrait lui arriver une
seconde fois, et môme la rage d'égalité radicale serait capable de renverser toute la colonne, afin que ce monument et symbole de la gloire fût entièrement rasé de la terre (i). »
Comme M. de Lamartine, M"^* de Girardin attaquait très vivement le projet de loi sur les fortifications de Paris. Pour elle, « Paris fortifié, c'était Paris bêtifié ». Elle qualifiait la loi de « loi terrible, mortelle, antinationale, antilibérale, anticonstitutionnelle (2) ». Au lendemain du discours prononcé par son illustre ami, elle écrivait dans son Courrier de la Presse ;,
« Nous venons de la Chambredes députés, où nous avons entendu M, de Lamartine, et son discours a produit sur nous une impression si profonde que nous ne pouvons plus penser à autre chose. Jamais le poète ne s'est montré plus orateur-, jamais sa voix n"a paru plus sonore, son attitude plus iière, son regard
(1) Voir Luiccc, lettre XXXVII.
(2) Lettre parisienne du io février 1S41,
plus noble, son accent plus passionné. Nous étions auprès d'un ancien député, homme fort spirituel, qui, avant le commencement de la séance, nous querellait un peu sur l'enthousiasme de nous et de nos amis pour M. de Lamartine. — Vous l'appelez, disait-il, votre premier orateur... — Eh bien? — Eh bien, je suis de votre avis, nous dit-il à la fin de la séance (i). »
Époque intéressante, qui avait ses défaillances, mais qui avait aussi sa grandeur, parce qu'un souffle littéraire, oratoire, politique, passait à travers la foule, fécondait les intelligences, stimulait les talents! Epoque belle et curieuse que celle où l'on entendait à Notre- Dame le Père Lacordaire et le Père de Ravignan; à la Chambre, les Thiers, les Guizot, les Lamartine, les Berryer; dans les théâtres, Duprez, Lablache, Mario, M"" Mars, Pauline Garcia, M"" Ilachel ! On assistait à de belles s(}ii\'cs de célébrités, à celle, par exem-
(i) Lcllrc parisienne, 24 janvier 18. |i.
pie, que donnait M"' de Lamartine, et dont M"^ deGirardin rendait compte ainsi dans sa Lettre parisienne du h mars 1841 :
« Plus on est obscur et plus on tient à faire partie de ces réunions merveilleuses. Jamais collection de supériorités ne fut plus complète. Jugez-en plutôt :
Grand orateur, M. Ouizot.
Grand poète, M. Victor Hugo.
Grand tragique, M. Duprcz.
Grand capitaine, M. le maréchal Soult.
Grand peintre, M. Horace Vernct.
Grande cantatrice, Madame Damoreau.
Grand industriel, M. Cunin-Gridainc.
Grand administrateur, M. le comte A. de Girardin.
Grand agriculteur, M. de Lamartine.
Grand romancier, M. de Balzac.
Grand sculpteur, M. David.
Grand artiste, M. .\rtot.
Grand savant, -M- Charles Dupin.
Grande victime, -M. Andryanc.
c 11 y avait là aussi de «.M'andes dames célèbres par leur esprit, leur insti'uction profonde, leur conversation brillante et <,n-acicusc... Il y avait là, enfin, M""-' de Lamar-
tine. Elle a beau nous défendre aussi de parler d'elle, il nous est impossible de ne pas déclarer qu'elle était chez elle ce jour-là, de ne pas reconnaître avec tout le monde que c'est une femme supérieure, et l'une des plus spirituelles de notre temps et de notre pays. »
M""^ de Girardin se sentait fière d'avoir sa place marquée dans cette vaillante pléiade. Elle en faisait l'aveu avec une noble franchise, bien préférable à la fausse modestie et au soi-disant dédain de la gloire, affichés d'une manière hypocrite par tant de personnages célèbres :
« Ah! nous, s'écriait-elle dans son Courrier du 25 mars 1841, nous n'avons reçu qu'une bien pâle étincelle dans l'injuste partage de rimmortelle clarté; mais nous ne donnerions pas cette lueur, cette flamme tremblante, pour toute les splendeurs de la plus brillante fortune et du plus haut rang. Nous n'avons obtenu au banquet de la Renommée qu'une place bien modeste, mais nous ne trouvons
pas que ce soit l'avoir payée trop cher que de l'avoir achetée par Tironie des sots, par les ennuis de la pauvreté. »
Dans ce tournoi littéraire, dans cette grande mêlée des intelligences, M""" de Girardin apparaissait comme une sorte de Clorinde, le casque en tête, l'œil plein d'éclairs, aimable, généreuse, craignant, comme Jeanne d'Arc, de blesser un ennemi, elle dont la main pourrait être si meurtrière; femme dans la meilleure, dans la plus noble acception de ce mot ; femme par la bonté, par le dévouement, par la tendresse; femme par la vivacité des impressions, par la sincérité des enthousiasmes, par le charme de la beauté intellectuelle unie à la beauté physique!
Qu'on se la ligure, cette enchanteresse, dans son salon de la rue Laftitte, ce salon, tendu de reps vert-d'eau avec des bandes de velours vert plus foncé, qui fait bien ressortir l'éclat de son teint de blonde! Le matin, elle écrit, les cheveux ilottant sur ses épaules, avec son kirge peignoir blanc, dans les jtlis
duquel elle se drape tout naturellement, commedans une chlamyde grecque. Le soir, elle a sa robe de velours noir qui laisse admirer ses épaules de neige, ses bras qu'aurait modelés Phidias.
Sa conversation est aussi variée que la nature. Elle attendrit et elle amuse, elle fascine, elle fait rire, elle fait sourire, elle fait pleurer. S'agit-il de défendre la réputation ou la gloire d'un ami? elle devient éloquente comme un Démosthène féminin. Elle qui est au-dessus de l'envie — cette passion mesquine, humiliante, indigne d'une âme comme la sienne — elle a, plus qu'aucune autre personne au monde, l'art de faire le succès d'une grande œuvre, de protéger un grand homme contre la coalition des jaloux et des sots. Alors elle se surpasse elle-même. Elle trouve d'inimitables accents. C'est un archange qui agite le glaive, c'est un saint Michel littéraire qui terrasse et qui foule aux pieds le démon de l'envie.
M. de Lamartine vivait dans ce salon comme dans un temple. On lui brûlait de
l'encens, et il en brûlait lui-même. Il était là dans cette atmosphère de bienveillance et de sympathie si nécessaire aux écrivains et aux artistes. Il se réchauffait à cette flamme bienfaisante de l'admiration et de Tamitié qui fait éclore les chefs-d'œuvre. Ce n'est pas la critique, c'est la louange qui inspire.
Quoi de plus charmant, de plus varié, de plus neuf que les chroniques de la Sévigné du dix-neuvième siècle? Qui, plus que M"" de Girardin, a l'ironie et l'enthousiasme, l'horreur du laid, l'amour du beau? Qui a plus qu'elle le don de l'observation et de la critique, et une faculté bien plus précieuse, bien plus féconde : la faculté de l'admiration? Qui réalise mieux le précepte deBoileau :
Passer du grave au doux, du plaisant au sévère?
Chose étrange! ces causeries sans nulle prétention, ces actualités écrites au courant de la plume, sur l'événement du matin, sur la nouvelle, sur la mode, sur le caprice du jour. non seulement elles n'ont pas vieilli, mais en les relisant aujourd'hui l'on se sent i-ajeunii-.
Que de cœur ne fallait-il pas à une femme qui avait tant d'esprit pour n'être pas méchante, pour ne pas trop ressembler à l'une de ses héroïnes de roman poétique, cette NapoHne dont elle a dit :
Elle cause, elle rit,
Comme une femme heureuse; elle fait de l'esprit; Elle jette des mots piquants : chacun l'écoute; Elle est un peu moqueuse et méchante, sans doute; Son esprit excité venge son cœur souffrant : Le mal que l'un reçoit, c'est l'autre qui le rend.
Que de charité pour adoucir les traits de cette éloquence, pour amortir les sarcasmes de cette verve, pour eflieurer, en se jouant, des ridicules qu'on pourrait écraser sous des coups de massue! A coté de tant de réflexions iines et ingénieuses, combien de ces pensées dont parle Vauvenargues, de ces grandes pensées qui viennent du cœur! Combien de vérités profondes qui, pour prendre parfois la forme de paradoxes, n'en sont que plus saisissantes! Que de portraits qu'aurait pu signer un Saint-Simon, un Labruyère! Et comme tout cela est de bonne compagnie!
Comme c'est en femme du monde qu'elle parle du monde! Comme elle le connaît, et, tout en observant ses travers, ses petitesses et ses cruautés, comme elle s'y intéresse, comme elle l'aime! Comme elle comprend, comme elle sait rendre la magie d'un spectacle, l'éclat, le tourbillon d'une fête! Ses causeries sont une succession de décors éblouissants que son imagination merveilleuse évoque de minute en minute comme dans une féerie. Lire M'"" de Girardin est un charme. Quelle joie était-ce donc de l'approcher, de la voir, de l'entendre, elle qui savait si bien parler, et, chose non moins rare, si bien causer et si bien écouter; de lui donner la réplique à elle qui avait tant d'esprit qu'elle en donnait aux autres; à elle qui, à la dilïerence des égoïstes de talent ou de génie, savait, dans la conversation, sortir d'elle-même pour vivre de la pensée et de la vie de ses interlocuteurs !
En 1841, M'"" de Girardin avait tren'e-sept ans. Elle était à l'apogée de son talent, de sa beauté, de sa réputtition. Ses chroniques
faisaient le tour de Paris, de la France, de l'Europe. Elle distribuait la renommée. Les artistes et les écrivains la saluaient comme une souveraine.
M. de Lamartine qui la voyait sans cesse, en fut-il alors amoureux, comme certaines personnes se sont plu à le dire? Nous ne le croyons pas. Mais il nous semble cependant, a lire sa correspondance de cette époque, que, tout en ne sortant pas des limites de la réserve, du respect, du devoir, il eut quelques moments, sinon d'amour, du moins d'attendrissement. Arrivé à cette période d'existence où, suivant les expressions de Bossuet, « les jardins sont moins fleuris, les couleurs moins vives, les prairies moins riantes, les eaux moins claires », il avait peut-être encore sinon l'aspiration, du moins le regret de l'amour. Dès 1827, il écrivait : « J'ai la mélancolie de la première jeunesse, et je n"ai plus cette vague espérance qui vous aide à la supporter; je suis les tristes phases de l'existence qui vont toujours en se rembrunissant; cependant je pourrais encore être amoureux, si je
voulais, mais je le puis et ne le veux pas : c'est peut-être pire que de le vouloir et de ne pas le pouvoir (i). » Sans doute, il se rappelait vaguement, en 1841, les beaux vers des Mcditations :
D'ici je vois la vie, à travers un nuage, S'évanouir pour moi dans l'ombre du passé, L'amour seul est resté, comme une grande image Survit seule au réveil, dans un songe effacé.
Lui qui avait inspiré des admirations si ardentes, peut-être se disait-il parfois, comme Alfred de Musset :
l'être admiré n'est rien, l'affaire est d'ctrc aimé.
Mais cet honime qu'on représente souvent comme si infatué de lui-même, n'avait pas les prétentions ridicules de tant de personnes qui ont passé l'âge où l'on a le droit d'être amoureux. Sa correspondance n'est pas celle d'un Céladon qui croit que toutes les femmes doivent se pâmer à son aspect. C'est celle d'un sage qui jette sur les choses humaines
(1) [-ettrc à .M. d: N'iricu, f)jiiin 1827.
un refjard non dj déjouraiiement, mais de tristesse, qui ne trouve pas dans l'ambition un remède à sa mélancolie, et qui, tout en apercevant à Thorizon je ne sais quelle destinée grandiose, orageuse, est tenté de se dire à chaque instant : Pourquoi ? A quoi bon ? Ce n'est pas cependant le ton d'un homme qui se repose dans un lâche quiétisme et qui contemple, du haut d'un rocher, comme un ancien pilote, les barques agitées par les flots. C'est le langage d'un penseur qui travaille, qui agit, qui lutte en:ore, qui lutte toujours pour le bien, pour le beau, pour le vrai, mais sans attendre grand'chose de cette pauvre terre, « mal éclairée par la lune et mal chaulTée par le soleil. »
Dans la belle saison de 1841 , M. de Lamartine se reposait à la campagne des agitations et des fatigues de la session qui venait de finir. Il se demandait dans sa retraite à quoi bon tant de tumulte, tant de mesquines passions, tant de vulgaires vanités, et il lui arrivait des heures de dédain et de déiioùt
pour les scènes monotones de la comédie humaine. Parfois aussi il croyait voir sous les ombrages de Monceaux ou de Saint-Point apparaître la séduisante ligure de xM"'' de Girardin. L'année 1841 est, pour ainsi dire, le point culminant de sa correspondance avec elle. Les lettres écrites h. cette époque sont particulièrement intéressantes. Le lecteur va en juger :
« Monceaux, 17 mai 1R41.
(' Vous ne'm'avez jamais donné une preuve d'amitié si vraie qu'en écrivant ces quatre pages pleines et quelques mots débordant eu marge. Il faut bien aimer quelqu'un pour lui consacrer cela, à Paris, au milieu de mille ennuis ou plaisirs de votre cabinet de toilette ou di travail ! Cela me va bien plus avant au c(L'ur que ce que vous ave/ jamais dit ou fait poui- mi»i. Seulement, il y a encore trop d'esprit. (^)uand vous n'en aurez plus du tout, alors je croirai que vous avez, non jxis du génie, mais — ce qui est bien plus l'are — une aflection.
« Voici mes réponses écrites sans v voir et d'une main tremblante, tant j'ai de migraine. Je suis plus triste que jamais, triste de cœur, d'esprit, d'âme et d'affaires, sans compter le corps, malade et ayant sous les veux un mourant dans quelques jours, ce pauvre et charmant ^l. de Pierréclos. Jugez si je souris à une pareille vie. Accompagnez cela de tous les embarras urgents d'une situation critique. ^le voilà, plus ce que vous savez, et le cœur déchiré et vide. Cepenciant, je ne vous demande pas de pitié. Il y en a tant de malheureux! Et la pitié est si pénible ! Mais je vous demande avec confiance cette fois un souvenir quelquefois d'une ligne.
« Je suis seul à Monceaux avec mon chien et mon cheval. Je me couche à huit heures, je me lève à cinq. Je voudrais travailler, je ne le puis pas; je lis à peine. Pourtant le ciel est beau comme à Xaples. Des vers.? A vous! Je ne vous enverrai que les plus beaux que je pourrais jamais écrire. Or, ce n'est pas sous cette étoile funeste. Il -sous faut le rayon le plus limpide d'une nuit du mois d'août. Je le
demanderai au ciel pour vous le réfléchir.
« Hier, j'ai reçu du poëte allemand Burger, dédiée à moi, sa Marseillaise allemande : Non^ vous ne l'aurez pas, le libre Rhin allemand. Je lui ai répondu par la Marseillaise de la paix, ce matin, dans mon bain. Je récrirai dès que le mal de tète tombera, et je vous ^en^'errai après demain. Remerciez Hugo.
Nous sommes dignes d'avoir un chaînon aussi brillant que vous entre nous.
« L'allaire de Chantilly est le «t'c-yiV^.v ?///rj desboulYonneries d'un parti qui serait si beau, s'il était lui-même (i). C'est à en désespérer. Adieu.
« Je suis bien touché de la pensée à la maison vide. Il y a bien souvent une pensée à Notre porte, ^^)tre feuilleton était charmant hier.
(' P.-S. — Je n'irai à Paris que quand j'aurai trou\é quelqu'un qui consente à me
(i) Allusion aux manifestations d'un caractère tout mondain orj,'anisccs A Cliantiily par les !cj,'ilimistcs, qui opposaient au bal de la cx)ur ce qu'on appelait un bal d'anti.tur.
prêter cent cinquante mille francs sur une hypothèque de quatre cent mille. J'attends en vain. »
La pièce de vers dont M. de Lamartine parle si négligemment, et qu'il composait en quelques instants, dans son bain, un jour de migraine, c'est le chant admirable dont les inspirations pacifiques auraient dû être, pour le progrès de la civilisation et pour le repos de TEurope, mieux écoutées et mieux comprises parla France et TAllemagne.
Roule libre et superbe entre tes larges rives, Rhin! Nil de l'Occident! coupe des nations! Et des peuples assis qui boivent tes eaux vives, Emporte les défis et les ambitions !
M. de Lamartine avait d'abord songé à publier dans la Presse cette magnifique pièce de vers, le plus éloquent appel qui ait jamais été fait aux idées de charité et de fraternité
cosmopolites, hélas! si mal accueillies de notre époque :
Va pourquoi nous haïr et mettre entre les races Ces bornes ou ces eaux qu'abhorre l'œil de Dieu?
Des frontières au ciel voyons-nous quelques traces? La voûte a-t-elle un mur, une borne, un milieu? Nations! mot pompeux pour dire barbarie! L'amour s'arrête-t-il où s'arrêtent vos pas? Déchirez ces drapeaux; une autre voix vous crie.: L'cgoïsme et la haine ont seuls une patrie, La fraternité n'en a pas.
Roule libre et royal entre nous tous, ô fleuve ! Et ne t'informe pas, dans ton cours fécondant. Si ceux que ton flot porte ou que ton urne abreuve Regardent sur tes bords l'aurore ou l'Occident. Ce ne sont plus des mers, des degrés, des rivières Qui bornent l'héritage entre l'humanité; Les bornes des esprits sont leurs seules frontières ; Le Monde, en s'éclairant, s'éicve à l'unité. Ma patrie est partout où layonne la France, Où sa langue répand ses décrets obéis!
Chacun est du climat de son intelligence, Je suis concitoyen de toute àme qui pense; La vérité, c'est mon pays.
Au moment où il écrivait ce chef-d'œuvre de la poésie Ivrique française, M. de Lamartine était très gène dans ses aH'aires d'argent, et, s'il renvoya à la Renie des Deux Mondes, c'est qu'il voulait un billet de mille francs, non pour lui, mais pour un ami malheureux qui en avait plus besoin que lui-nième. (Test ce qu'il explique à Al""' de(lirai\lin dans cette lettre :
« 5 juin 1846.
« Moi! avoir songé à vous faire froidement et systématiquement un chagrin? Je rougirais de moi devant mon ombre. Voulez-vous savoir la grosse bète de vérité? Au moment de vous envoyer ces vers à la Presse, je reçus la demande de cinq cents francs bien pressés d'un homme que j'aime et qui en a bien besoin. J'écrivis à Buloz : Envo3'ez-moi mille francs courrier par courrier si vous jugez à ce prix quelques mauvaises rimes et mon nom? Trois jours après il m'adressait un billet de mille francs dans une lettre, seul argent que j'aie jamais touché d'un journal et d'une revue, et voilà tout. Je pensais que la Presse^ si elle trouvait les vers bons, les reprendrait le lendemain. C'est toute ma confession. J'espère que je suis absous.
« Je viens de passer la journée auprès du lit de ce pauvre et charmant jeune homme (M. de Pierréclos). C'est un spectacle déchirant que la séparation lente de sa femme et de lui. Ils s'adorent. Il m'aimait bien aussi, et
je m'y attachais sensiblement pour lui-même, bien plus que pour ce que Ton croit. Je n"ai plus d'espoir, mais des jours de répit de temps en temps. Je suis très malade moim.ènie et très fatigué d'un discours d'une heure et demie hier au soir, à un conseil de Màcon que j'ai converti à l'unanimité. Je ne puis jamais dormir après. L'esprit parle encore douze ou quinze heures après les lèvres. « J'attends le 8 un capitaliste de Paris qui vient examiner de ses yeux si mes terres et mes titres lui présenteraient un gage pour deux cent mille francs. Je ne pourrai savoir si je vais à Paris ou non qu'après qu'il aura feuilleté ma fortune et mes dettes. Triste occupation. Je vous dirai alors quand je pourrai partir. .Mais jxirtez donc vous-même. Ne laissez pas pour une misérable rencontre et pour une conversation tronquée, glisser ces jours de soleil et de vie que le ciel nous prodigue cette année. Il y a plus de choses dans un de ces beaux jours sur un coteau de la Creuse que dans tous les salons où vous êtes adorée et dans toutes les intimités même de
Paris. Après cela, pensez à Saint-Point, si les circonstances deviennent plus douces. Adieu. La pensée de M. de Rothschild serait bien bonne. S'il voulait nie prêter deux cent mille francs pour sept ans, à cinq pour cent, et se contenter d'une hypothèque sur une terre de six cent mille francs qui a seulement deux cent mille francs d'hypothèques, il me sauverait de bien des nécessités, dont ma démission est la première. »
La lettre suivante contient une des plus belles pensées qui aient jamais été exprimées ici-bas : « Un quart d'heure d'amour vaut mieux que dix siècles de gloire, et une minute de vertu, de prière, d'élan enthousiaste de l'àme à Dieu, vaut mieux même qu'un siècle d'amour. »
M'"" de Girardin avait, elle aussi, le sentiment religieux. Il apparaissait jusque dans ses chroniques mondaines de la Presse. « Aujourd'hui, ce ne sont plus les philosophes qui sont athées, y avait-elle dit, ce sont les cœurs désenchantés; et ceux-là, avec de la
poésie, on les ramène. Et quoi de plus consolant, de plus sublime que cette pensée, que chaque privation nous est comptée et nous rachète une faute? Oh! qu'elle est généreuse, cette religion qui d'un sacrifice nous fait une espérance; qui nous montre toujours après la nuit, et même à cause de la nuit, un beau jour; qui nous promet le bonheur comme une conséquence des larmes; qui nous fait d'un revers un gage de triomphe et nous dit : Soulfrir, c'est mériter... (i). Heureuse l'àme qui a l'intelligence de ses douleurs! Pour elle, les larmes ont un langage qu'elle comprend, le désespoir a des promesses qu'elle écoute. Oh! qui de nous ne l'a senti qu'en nous frappant Dieu s'engage, et qu'il est de certains cliagrins, de cci'tains tourments inouïs, insuppi)rtables, hori'ibles, qui le compromettent avec nous pour Téternité! Non, ceux qui auront toujours ignoré ces alYreuses peines ne seront pas, au jour du jugement
(1) Lettre parisienne du 22 mars 1837.
dernier, les égaux de ceux qui les auront connues et dévorées (i). »
Mais, revenons à la lettre de M. de Lamartine.
(' Au château de Monceaux, 25 juillet 1841.
« Je réponds courrier par courrier comme à mes flatteurs ou à mes commettants.
N'ètes-vous pas la plus flatteuse de mes flatteurS;, si vous êtes peut-être celui par qui j'aimerais le plus à être flatté }
« Vous êtes triste, mais vous êtes jeune. Cela passera. Moi, je mûris, si je ne vieillis pas encore, et les cheveux blanchissants m'avertissent que mes tristesses sont sans consolation future dans ce misérable monde, mal éclairé par la lune et mal chaufle par le soleil. A propos de toutes nos tristesses, voulez-vous savoir mon opinion, comme on dit parlementairement : c'est qu'un quart d'heure d'amour ^'aut mieux que dix siècles
(i) Lettre p.irisicniic du 25 mars i8.}i.
de gloire, et qu'une minute de vertu, de prière, de sacrifice, d'élan enthousiaste de l'àme à Dieu vaut mieux même qu'un siècle d'amour. Je ne suis pas toujours mes opinions, mais entin les voilà. C'est peut-être une opinion consolante à l'âge où même sans vertu, il faut apoir rai?" de renoncer à l'amour, sous peine d'aimer tout seul, c'està-dire défaire la chose la plus belle et la plus ridicule des choses de ce monde.
« Parlons d'autres choses moins belles. — L'homme est venu. Il a examiné mes terres. Il les a trouvées très larges et très bien cultivées. Il a compris enfin, m'a-t-il assuré, ce mot mystérieux du Courrier de Paris : » Lamartine, le premier agriculteur de France. » Vous croN'iez badiner. Eh bien, il Ta pris au sérieux, en vo^-ant mes vignes et mes familles heureuses et bien gouvernées de vii.n> rons. Me prêtera-t-il sur cette valeur morale? et nie prêtera-t-il à un inici-êt moral aussi. ^ C'est là toute la question. Il me dira son mot dans un mois. AUiis j'ai peu de foi dans les mots qu'on ne dit pas tout de suite. Ln atten-
CJO MADAME DE G I R A R D I X
dant, et comaie je suis à quelques mois de ma perte financière, je vais aller à Genève un de ces jours passer six jours et voir si je trouverai là un appui qui ne me perce pas la la main. Je ne saurai donc que dans un mois si et quand j'irai à Paris.
« Allez dans vos montagnes ou venez dans les miennes, ce qui serait mieux. Moquezvous du monde et vivez de vous. Vous avez plus de vie morale et pensante que ces tourbillons de poupées dont vous vous laissez ennuyer, et vous appelez cela vous occuper. Vous aurez cinq ou six jours tristes, et puis les sources qui sont en vous couleront, et vous penserez, sentirez, écrirez, rêverez des choses sublimes, et vous direz anathème au mois d'hiver qui A'iendra vous déranger. Ce qui n"est pas en nous n'est pas. Cherchons seulement ce qui est.
« A votre place, je ferais un grand livre de philosophie humaine ou mondaine dans le genre dcT A IlcinJLinc^ de M""' de Staël. \'ous êtes à SI hauteur maintenant, plus la poésie. Prenez votre sérieux tout à fait: ne touchez
LETTRES DE LAMARTINE gi
plus que dans le journal la corde demi-sérieuse de l'esprit. La gaieté est amusante, mais, au fond, c'est une jolie grimace. Qu'y at-il de sai dans le ciel et sur la terre? Le bonheur est triste lui-même quand il est complet, car rinfmi est sublime, et le sublime n'est pas
trai.
« Quanta moi, ce que je fais.'' Rien du tout. Je vois mourir, je vois pleurer, je vois aimer; je vois ce qui s'aime lentement déchiré par la mort. J'ai dans le cœur mille abîmes qui se C3uvrent de silence etd'indilférence, et jesens les années se raccourcir et couvrir de l'ombre suprême les dernières choses éclatantes que j'aurais aimé à cueillir. Lt puis voilà ! comme on dit ici. Adieu et bonne amitié. »
M""" de Girardin, émue par cette tristesse sincl're. répondit probablement par une lettre qui toucha son illustre ami. Il l'en remercia dans des termes où l'on devine l'émotion partagée :
2 août iS ( I.
« C'est un seul mot pour vous dire : J'ai
reçu, j'ai lu, j"ai béni la main qui a tracé ces lignes.
«J'étais en Suisse, croyant le jour suprême encore éloigné. Je suis revenu trop tard. Il est mort en sage d'un autre temps. Son dernier mot, une minute avant sa mort, a été un adieu et un remercîment à moi. Son dernier geste a été de montrer le ciel à sa femme. Heureux les morts! Heureux le jour où se réunissent tous ceux qui se froissent ou se rencontrent si mal dans le monde!
a Je n'ai que le temps et la force de vous jeter ces deux mots. Je vais à Saint-Point mener la pauvre veuve. Je repars pour la Suisse dans peu de jours. C'est pour des affaires. Il n'est pas même aisé de se dévouer et de se ruiner pour son pa\^s. Quel monde! quelle terre! quels hommes! Vous le savez, vous à qui ils ont versé tant de fiel, et qui le leur rendez en délices!
« Mais adieu. J'ignore si j'irai à Paris. J'ai des embarras extrêmes et qui peuvent m'y faille dire un long adieu.
« Ma santé va mieux, sauf les coups terri-
LETTRES DE LAMARTINE g3
bles qui ravivent tout. Dieu proportionne les forces aux fardeaux. Je serais plein d'ardeur pour combattre, agir, mourir; mais le terrain manque sous les pieds de tous les devoirs ici-bas. Quand la destinée, contre laquelle on ne doit jamais s'obstificr, aura parlé plus clairement encore, je me retirerai de toute action et de toute lutte, et je vous crierai de loin : \'ivez et agissez. Adieu encore; aimez-moi, car j"ai pour vous quand même une alFection vieille, sincère, vraie et universelle. — Excusez ce griffonnage. Je me suis repris et repenti des sottises qui coulaient de ma plume à mon insu. — M. de Girardin est donc en Allemagne. C'est bon. La Presse est admirable depuis un mois. Ecrivez-le-lui. »
Une autre lettre non datée, mais écrite à la même époque, accentue encore la double note d'alVection et de mélancolie qui caractérisait les rapports de Al. de Lamartine et de M'"" de (jirardin :
« \'otre lettre m'a [^lu parce sentiment juste
que dans le malheur on pense à ses amis. Vous avez pensé à moi un jour de tristesse. Donc vous n'êtes pas sans quelque amitié au fond du cœur pour moi. Je ne vous réponds cependant que deux mots, car je sors de mon lit, où j'ai été quatre jours avec une névralgie, et je suis au coup de feu d'un conseil général, où je pérore vainement dix fois par jour contre des esprits plus étroits que leurs petites villes et plus arides que les pierres de leurs chemins.
« Je passe, comme vous, mon été à souffrir de corps et de cœur. Si cela peut a'^ous consoler, en vous montrant l'égalité du destin, consolons-nous ainsi. Mais je sens que le bonheur d'autrui consolerait mieux, et où est-il? Je ne vois que des ligures en deuil d'un bonheur qu'elles n"ont jamais eu. Il faut penser à là-haut et tourner son regard intérieur vers de meilleures régions où nous marchons à grands pas. Je n'ai jamais trouvé de remède à l'àme sur la terre. Prier et espérer, c'est notre foi. Cela n'a pas de dogme, et cela est d'autant plus sur.
« Vous me parlez de mes détresses de fortune. Elles sont en vérité grandes et presque extrêmes; mais je ne vois aucun moyen d'y pourvoir par le journalisme. Cela ne va pas aux idées hors des partis. L'avenir n'a pas d'abonnés chez les hommes pressés parle présent. Cela ne va pas non plus à un député qui doit parler au-dessus des tètes des hommes départi. Je ne verrais de possible que des tra^•aux de pure littérature, et les libraires sont des maquignons dont les poètes sont les rosses et les chevaux de sang. Ils gagnent ou perdent leurs paris avec nous, et nous vendent ensuite à l'écorcheur. Bref, je ne vois rien qu'accepter une ambassade, et je ne veux pas absolument , ou donner ma démission de la Chambre et me retirer dans une montagne ou en Kgvpte, et j'hésite, parce que je crois que la nature est la voix de la destinée, et que la nature me pousse sans cesse à l'action politique, sans ambition pourtant. Je suis donc fort triste, fort embari'assé, et je prie Dieu, tout impie et panthéiste ^\non prétend que je sois.
gÔ MADAME DE GIRARDIN
« Je VOUS vois d'ici dans vos loisirs laborieux de fermière. C'est une bonne activité. Cela vaut mille fois les salons. Vous y prendrez goût, car vous avez sève et verve pour tout ce qui est vrai. Cela seul est vrai pour une femme surtout. Je voudrais que Bourganeuf fût à portée de visites. Mais je n'y puis songer. Je vais partir après-demain pour m'enterrer jusqu'à Thiver dans une maison de paysan au fond de montagnes comme les vôtres. J'essayerai quelques vers. J'ai écrit Tautre jour les plus tristes et les plus beaux qui fussent en moi. Faites-en. Il y en a dans la source des larmes. Adieu et tendresse. »
Cette lettre indique très bien le conflit qui s'élevait dans l'esprit de M. de Lamartine entre le goût de la retraite et le désir de Taction. Il attendait vaguement la grande crise politique, où il s'était prédit à luimême un rôle mémorable. Assurément, c'est lui-nième qu'il a\'ait nouIu peindre, sans le dire, lorsqu'en i83o, dans son discours de
LETTRES DE LAMARTINE gy
réception à l'Académie, il avait prononcé les paroles suivantes :
« Le même homme, soulevé par l'instabilité du Hot populaire, aborde tour à tour les situations les plus diverses, les emplois les plus opposés; la fortune se joue des talents comme des caractères; il faut des conseils pour la place publique, des plans pour ces conseils, des hymnes pour les triomphes... On cherche un homme ! son mérite le désigne : point d'excuse, point de refus; le péril n'en accepte pas; on lui impose au hasard les fardeaux les plus disproportionnés à ses forces; les plus répugnants à ses goûts... L'esprit de cet homme s'élargit, ses talents s'élèvent, ses facultés se multiplient; chaque fardeau kii crée une force, chaque emploi un mérite, chaque dévouement une vertu. »
En 1842, M. de Lamartine voyait jilus clairement encore sa destinée future. Il annonçait à M de (jirai'din qu'il ferait « l'in-
suri'ection de l'ennui : »
g8 JSI A D A M E DE G I R A R D I N
« Monceaux, 33 novembre 1842.
« Enfin voilà un mot de cette main qui en a tant écrit de ravissants, et qui en fait tant désirer maintenant à ses amis! Est-ce que Bourganeuf engourdit cette âme que ni le malheur, ni les inquiétudes, ni les ingratitudes n'avaient pu affaisser à Paris! Si c'est pour votre repos, tant mieux; si c'est pour transporter ce feu sacré de l'autel du gémeau vent froid et agité de l'ambition mondaine, tant pis. jVlais ce n'est pas cela, dites-vous. C'est ce voluptueux engourdissement qu'on éprouve à regarder sans voir la nature inanimée dans une sauvage nature et par un beau soleil. Alors, tant mieux encore! Cette paresse-là est divine. Elle compose les plus délicieuses heures de la vie. Non seulement je vous la pardonne, mais je nous la souhaite mille heures par jour. Mais est-ce qu'il n'y avait ni montagnes, ni bruyères, ni ciel bleu et profond, ni éblouissant soleil à Saint- Point.^ Au contraire, il n'y a que cela. Que ce soit donc pour une autre année. \'ous
LETTRES DE LAMARTINE qg
êtes cause que je n'ai joui de rien celle-ci, parce que je vous ai toujours attendue. Et comme je me défie justement de ma propre ainjbilitc\ j'ai eu du monde sans interruption à votre intention jusqu'à aujourd'hui. Enfin n'en parlons plus.
« M. de Girardin me trouvera à travers les frimas, les brouillards, la i^lace et les inondations, à une heure de Màcon, dans un château bien triste sur la route de Clunv. (]ela s'appelle Monceaux. Qu'il m'écrive et je lui en\'errai des che\'aux, ou qu'il prenne une voiture à Màcon. Je serai enchanté de vingtquatre et de cent heures de causerie avec lui. Il me trouvera un peu ennuyé, un peu assoupi, un peu morose, mais l'àme est un ressort qu'il suflit de presser un peu j^our qu'elle reprenne élasticité er vigueur. La mienne les prête à toute action ou à toute pensée qui lui donne l'exercice et le sentiment d'elle-nième. l^lle est morte un millier tle lois et ressuscite toujours le troisième joui', l'allé est occupée, dans ce moment, à compter des tonneaux dans des caves et à calculer
le prix des vins; mais elle ne demande pas mieux que de faire autre chose. Quant au corps, il souffre et s'agite et languit. Quel supplice que cet accouplement d'une intelligence qui en tuerait dix, et qui n'en a pas un en bon état! Que pouvons-nous faire avec un si détestable outil ?... Consolez-moi donc en m'écrivant. Je ne suis pas heureux. Pas plus que vous. La tristesse est une sympathie. Vous savez la mienne. J'ignore la vôtre. C'est peut-être la même.
« Faites-vous des vers.-' J'y ai renoncé. C'est trop puéril pour le chiffre de mes années. La rime me fait rougir de honte. Sublime enfantillage dont je ne veux plus.
« Philosophie et politique, je ne vois plus que cela, et cela se fait en prose. Ainsi, adieu sérieux non à la poésie, mais aux vers. En philosophie, je prépare pour un avenir éloigné. En politique, j'attends quelques événements qui en vaillent la peine. Quant à user ses beaux jours pour la petite préférence à inventer ingénieusement entre MAL Mole, Thiers, Guizot et Dufaure, je laisse cela à
LETTRES DE LAMARTINE lOI
ceux que cela amuse. Quant à moi, j'en suis prodigieusement ennuyé. Je ferai l'insurrection de l'ennui, une révolution pour secouer ce cauchemar; pour cela, il faut des forces dans le pays. En attendant, consolons-nous ensemble, en causant de loin et de près de ce texte inépuisable de la pensée humaine et du cœur humain, où personne ne lit si bien et si lin que vous. Adieu. »
Cette insurrccliojî de renniii, cette l'croliiiion pour secouer un cauchemar, M. de Lamartine, et c'est là son excuse, la rè\ait belle et glorieuse. Kn abordant hi tribune, dès i834, il avait réclamé pour la politique : « un sens social, une pensée organisatrice, im s\stème d'élection plus vaste, qui, en élargissant la base de la société, hii donne plus d'aplomb sur elle-même, et permette à toutes les classes de faire représenter leurs besoins et leurs intérêts dcN'aut la législation. » Il iwait dit alors : « ('e qu'il faut aux gou\ernemcnts, ce qu'il faut aux oppositions, c'est Tamourdu peuple, c'est le zèle du bonheur des masses,
c'est la charité dans nos lois; jetons-en à pleines mains : elle sera plus puissante que la force brutale (i). »
Dans son ambition, il v avait en définitive plus de foi que de calcul, plus de dévouement que d'égoïsme; et s'il s'abusait en entrevoyant dans les brumes de l'avenir je ne sais quelle république de Salente fraternelle et chrétienne, son illusion était du moins celle d'un noble esprit, d'une haute intelligence, d'un grand cœur. Dans la lettre suivante, il parlait de cette politique large et féconde, qui était son idéal :
« Monceaux, 4 décembre 1842.
« Le lit de M. de Girardin était fait, son feu allumé, hier dimanche, quand j'ai reçu votre lettre. Voilà la troisième fois. Je ne l'attends plus. Qu'il aille ou qu'il vienne, j'irai ou je viendrai. Je n'ai plus de foi. Aussi bien les routes sont gelées, et le brouillard couvre nos collines. Que lui oITrirais-je qu'un
(1) Discours du 13 mai iS]\.
LETTRES DE LAMARTINE Io3
coin de feu moins confortable que dans la rue de l'Université (i)? Faites-lui mes compliments sur son élection.
« Que répondre à votre lettre? Je suis lyrique et non polémique. Je dis et ne discute pas. Vous aussi. Disons donc, et ne nous répondons pas.
« Non, il n'est pas vrai que la politique soit de l'ambition toujours. C'est la petite qui est de l'ambition, la grande est du dévouement. Je ne conçois que la grande.
C]elle-là est patiente comme l'idée qui la fait agir. Klle n'est pas pressée de saisir aujourd'hui, parce qu'elle a demain. Elle est clairvoyante, parce qu'elle n'a pas l'œil troublé par le vertige de l'intérêt personnel. Elle n'entre au pouvoir que quand elle sent qu'elle a une force en elle et deri'ière elle pour l'y pousser et l'y soutenir. Cette force, je ne l'ai pas encore; je l'aurai dans quatre ou cinq
(i) .M. de Lamartine demeurait à Taris, rue de ri'ni-
vcrsité.
ans (i). Vous verrez alors si je ferai de la philosophie. Mais, en attendant, qui m'empêche d'en faire? Qui est-ce qui me dérange? Et pourquoi me battrai-je avec jNLM. Thiers, Guizot ou Mole? J'v perdrai mon temps et mon bonheur. Le jour viendra de se battre, mais d'ici là on peut philosopher ou même faire mieux. Mais, hélas! je me hâte de vous dire que je ne fais pas mieux.
« Je suis même peu pressé d'aller à Paris, excepté pour vous voir, car je n'ai rien à faire pendant quelques mois. Il y a entre l'opposition et moi leurs vieilles bêtises à liquider. Il faut que les feuilles martes tombent pour faire place aux bourgeons nouveaux. De plus, ce n'est pas à moi d'attaquer le ministère. On doit des égards à des hommes d'honneur. Si on les chasse, ce ne doit pas être par ma main. Et puis-je les aimer mieux que ceux qui vont les remplacer? Mais défendre désor-
(i) Cinq ans après le moment où M. de Lamartine écrivait cette lettre, la révolution de 1848 éclatait. N'estce pas là une curieuse ridic'.ion?
mais un cabinet? Non. Ce n'est plus l'esprit du rôle. Mieux vaut donc se taire un an ou deux. Ah! si j'avais un journal! C'est là que je parlerais. Mais la Providence me le refuse. Donc c'est pour le mieux. Ainsi toujours content. Vous ne savez pas combien et pourquoi je suis fataliste, comme tous ceux qui ont une fortune. Ecoutez si j'en ai une. Hier matin j'avais fait venir une quantité d'énormes carpes de vingt lieues de loin dans un vivier. Une fois les carpes dans l'eau, je ne savais plus comment les en tirer. Point de filet à dix lieues à la ronde. Pays de vigne et de rochers, où on n'a jamais mangé une écrevisse seulement. Je monte à cheval et je traverse la grande route. (Hielque chose fait peLU' à mon cheval, qui se cabre. Je regarde. C'est un homme qui porte un beau filet au bout d'une perche. Il me l'olTre à acheter. Je le pave et nous dînons. Un joui'nal m'arrivera à son heure, comme le filet, et nous prendrons beaucoup d'hommes. Car nous serons pêcheurs d hommes, comme Jésus-Christ disait à saint Pieire. l'^n attendant, péchons des brochets.
« Mais adieu. Je voulais raisonner et je cause. Au revoir, et un bien sincère et croissant attachemeut. »
Une autre lettre, non datée, mais qui est de la même époque, revient sur le pressentiment d'un grand rôle politique. M. de Lamartine prédit qu'il n'arrivera au pouvoir que par une brèche, c'est-à-dire par une révolution :
« Le conseil général m'a retenu quinze jours. Fatigué aujourd'hui, je suis au lit avec une fluxion douloureuse. Je ne a^ous écris donc pas que ma joue ne soit désenflée; mais je pense à vous bien constamment et à toutes vos peines. Je sens perpétuellement au cœur le coup que le vôtre a reçu. 11 n'y a pas beaucoup de femmes capables de vous comprendre. Celle-ci l'avait appris de bonne heure. Quel vide! Cesser à la fois d'être compris et d'être aimé : c'est ce qui m'arrive tous les an>. On ne s'v habitue pas.
«J'attends AL et M'"" de Lagrange demain. Je ne sais ensuite ce que je ferai. Mes alVaires
LETTRES DE LAMARTINE lOJ
financières n'ont pas marché d'un pas. Iraije à Paris? Retournerai-je à Genève? Les prochaines lettres me le diront et je vous le redirai.
« Adieu- ma plume tombe. Je n'ai rien mangé depuis trois jours. Ce n'est qu'un mal de dents. Du reste, je vais bien mieux. Quant à ce que vous savez, rien de rassurant et plus enchevêtré que jamais. Mais je rougis même d'y penser. Je dois rester où les années me placent. On parle de moi pour le ministère dans les journaux d'aujourd'hui. J'en suis bien aise pour mes électeurs, que cela liatte. Mais il n'y a pas le moindre fondement. Si je reste à la Chambre, je verrai soigneusement passer trois ministères avant de faire partie ci'aucun, et si jamais j'y entre, je n'y entrerai que par une (vi'chc. On n"a de force que dans les places conquises, dont les bourgmestres vous apportent les clefs. Or, qu'est-ce qu'un ministère sans pou poit^? Une duperie.
0 Adieu encore, et une amitié en alTection, en attachement, mille fois plus forte et plus enracinée que vous ne pensez. Pour \t)tre
mère, elle le sait, mais dites-le-lui encore; cela ne fait pas de mal. »
Pendant la belle saison de 184(3, M'"" de Girardin alla passer quelques jours à Saint- Point avec Al. et M""" de Lamartine. Au moment où elle s'apprêtait à faire ce voyage, son hôte illustre lui écrivit cette lettre :
« Maudite soit la voiture qui vous manque; mais bénie la malle-poste qui vous amènera. M'"° de Lamartme veut la robe bleue.
<r Vous nous trouverez seuls, tristes, malades, mais heureux de vous posséder dans la chaumière de Saint-Point. Nous sommes fixés à Saint-Point pour être bien seuls.
« Ecrivez-moi de façon à ce que je sache votre arrivée à Alàcon, où M'"'' de Lamartine ira vous prendre le matin à votre réveil, à l'hôtel de l'Europe ; car la malle-poste arrive à minuit, et on couche là.
0 Vous ^■icndrcz ensemble déjeuner à Monceaux, (trois quarts d'heure de la ville) et dîner à Saint-Poinr.
« Je travaille aux Cjii'omlins depuis que je peux tenir ma plume. Dites à Girardin de
LETTRES DE LAMARTINE lOQ
nVattaquer de questions sur mon discours aux électeurs: je lui répliquerai. Son langage, en effet, est un peu vert; mais j'aime l'àpreté dans les idées. Sa position est bonne. Son talent augmente sensiblement: il le transformera en parole quand il voudra : rien de si aisé. Mais Tavenir est à mes idées, car je suis aux idées de Dieu. Quand, dans un siècle ou deux, mon Sosie sera à la tète du gouvernement populaire, il s'intiiuiei'a le scrvilcui' du peuple. J'ai plus de Jni que aous ne cro)'e/, et une bien ardente; mais je ne la dis pas. J'ai ma lanterne sourde tournée du côté de mon cœur. Je ne laisse voir encore que le côté obscur et la fumée aux homnies du siècle. Avant de mourir, je la tournerai du côte flamboyant; mais à présent on l'éteindrait. Et on dira alors : 11 a bien fait de consentir à passer pour ténébreux; il aurait ébloui, offusqué et repousssé.
« .Mais adieu. Ne venez pas si vous ne savez pas vous ennuyer et nous coucher avec les poules. Apporte/ illcoyjhw Ne roublliz pas. Mille tenilres respects. »
M. de Lamartine a ainsi parlé de ce séjour de son amie à la campagne :
« Elle vint passer une fin d'été dans ma solitude au milieu des bruyères de Saint- Point. Elle écrivait alors avec une verve virile sa belle tragédie de Cle'opd/re, dont le style a la solidité et le poli du marbre. Je n'oublierai jamais l'inspiration de son visage et l'émotion de sa voix quand elle nous lisait le jour ce qu'elle avait composé la nuit. (Jetait ordinairement le matin, à l'ombre d'un toit de mousse qui couvre un pan du verger en pente d'où le regard plane sur une vallé de Tempe, en face de sombres montagnes; rien n'y troublait le silence, si ce n'est le sourâ murmure du ruisseau sous le saule, des bourdonnements d'abeilles dans les sainfoins et quelques gazouillements de linottes importunes sur les arbres. Ses beaux vers faisaient taire en nous tous ces bruits du dehors... »
Charmé de la visite qu'il avait reçue, M. de Lamartine en remercia M'"" de Girardin par
la lettre suivante, qui, comme la précédente, n'est pas datée :
« Je n'ai pas une minute chez moi depuis vous. Conseil général, académies, courses dans les terres, comptes de Tannée, festins. J'arrive d'hier, et je reprends mon esprit et mon cœur. C'est pour vous remercier de la charmante lettre écrite à ma femme et de la bonhomie ravissante dont vous avez été toute rustique avec nous à Saint-Point. Il y a un vers latin qui dit merveilleusement, ^^ous savez le latin.
Omnis Aristippum decuit color...
En français : Tous les habits seyaient à Aristippe. Tout va de même à votre nature souple et forte, le cothurne et le sabot. Revenez donc à Saint- l\)int. xMes chevaux se perfectionnent en vous attendant. J'en monte deux par jour maintenant.
« Je vous ai fait envoyer deux articles dj moi : un hier sur les blés; un ce matin, terrible contre le mariage esjnignol, mais poli. Le roi n'est pas indiqué. 11 a toi't de me haïr.
Nul n'a jamais si bien parlé de lui en attaquant sa politique quelquefois. Mais ici, je me fâche, comme dit .M. de Lacretelle, en pérorant. Dites à M. de Girardin d"insérer ou non, selon son cœur, et de combattre sans pitié. Je répondrai peut-être. Mais cependant il faut écrire les Gii'ondins.
« Mes vendanges sont faites et pauvres. Il faut vivre, et pour vivre écrire.
<x Adieu. Aimez-nous, car on vous aime fort et vrai ici. Mille tendres respects. »
Les premières lueurs de Tincendie politique commençaient à rougir l'horizon. Le poète allait se faire tribun. Le temps des bucoliques et des églogues était passé.
En 1847, jNL de Lamartine venait de faire paraître les Girondins. Le livre produisait une émotion indicible. L'admiration des uns allait jusqu'au délire, la critique des autres jusqu'à la fureur. J)ans un de ses courriers de Paris (i), M""" de Girardin s'empressa de saluer
• (ij Lettre parisienne, 4 avril 1847.
Tapparition de cet ouvrage, qui était un événement. Avec un instinct vraiment prophétique, elle en devina tout de suite la portée :
<j Ce livre, écrivit-elle, est une révolution; c'est un présage, c'est un svmptôme, c'est un décret peut-être!... A chaque page du livre, nous rêvons, troublé et charmé... Vivacité, coloris, verve, grâce, violence, fraicheur, toutes les qualités sont là réunies ! Comme cet homme est bien largement doué et favori! Ah! que c'est beau; mais que d'événements vont naître de ce livre!. le voudrais bien ne pas les voir! Oh! je voudrais mourir! N'estce pas un elTet étrange que cette admiration excessive qui vous fait souhaiter la mort? Sans doute la Révolution de <S() est une belle chose; mais que voulcz-\ous! nous n'aimons pas les réxolutions. M. de Lamartine semble dire que, si la Révolution a été cruelle et imparfaite, c'est que malheureusement elle a été accomplie par les hommes, l^h bien, vovez comme nous sommes inintelligents et sottement bornés : nous ne xoudrions même pas
114 iM A D A ME DE G 1 R A R D I N
non plus d'une révolution qui serait faite par des anges. Il y en a eu une autrefois, elle a produit Tenfer, et rien que cela suffit pour nous donner des préventions invincibles. »
M. de Lamartine s'est repenti de plus d'un passage des Girondins. Il a écrit :
ft Le mot d'homme-principe, qui s'applique à Robespierre, est un scandale de mot, une qualification à double interprétation capable de fausser l'esprit de la jeunesse sur ce Marins civil, sur ce proscripteur bourreau de la Révolution. Je m'en repens et je l'efface. — Tout est juste dans mon jugement sur L crime de la République à l'égard de Louis XVL Une seule phrase m'y blesse (il y eut une puissance sinistre dans cet échafaudj, concession menteuse à cette école historique de la Révolution, qui a attribué un bon elïet à une détestable cause, et qui prétend que la Terreur a sauvé la patrie. Honte sur moi pour cette complaisance. J'ai été indigné contre moi-même, en relisant ce matin la dernière page lyrique des Girondins
(sur rensemble de la Révolution), et je conjure les lecteurs de la déchirer eux-mêmes, comme je la déchire devant Dieu et la postérité. J'ai été téméraire et malheureux dans le regard jeté sur l'intérieur de la jeune reine. Rien n'autorise à lui imputer un tort de conduite dans ses devoirs d'épouse, de mère, d'amie (i). v
Si l'auteur a parlé ainsi des grandes fautes de son œuvre, on se figure ce que ses ennemis en durent dire. M'"" de Girardin prit sa défense dans les termes suivants :
« Le parti légitimiste vocifère contre les Giroiidijis ; pour nourrir sa fureur, il s'attache à quelques expressions, maladroites peut-être en ce qu'elles donnent lieu à diverses interprétations, mais expliquées, pendant tout le reste du récit, de la manière la plus favorable; l'auteur, parlant des calomnies inventées contre la reine, s'arrête et dit ces mots cruels comme toutes les réticences :
(i) Lamartine, Critique de Vllisloire des Girondins. Œuvres complètes, t. XV.
« L'histoire a sa pudeur. » Ce mot isolé a un sens fatal; mais, dans l'ensemble de l'ouvrage, il reprend sa véritable signification : « l'histoire a sa pudeur » veut dire, l'histoire a sa dignité; elle ne se fait pas l'écho des propos du temps; elle raconte les faits, elle donne les preuves; mais, quand il n'y a ni faits ni preuves, elle doit garder un silence digne. Voilà, il nous semble, ce que signifie ce mot; et, comme chaque fois qu'il est question de fautes reprochées à la reine, l'auteur se sert toujours, et avec indignation, du mot de « calomnies », d' « odieuses calomnies «, il est certain que son intention n'est point d'outrager la reine, bien au contraire; pour un artiste exercé, qui a l'instinct des grandes compositions historiques, dramatiques ou poétiques, il est évident déjà que c'est la reine qui est la grande ligure de Y Histoire des Girondins^ la victime bien-aimée de l'auteur, que c'est Marie-Antoinette qui est l'héroïne du poème (i). »
(i) Lcllrc parisienne, 4 avril 1S47.
M. de Lamartine fut charmé de cette défense. Il écrivit immédiatement à M""* de Girardin ((3 avril 1847) •
« Jamais je n"ai lu un si admirable article. Jamais je n'ai reçu une si courageuse et si éloquente marque d'attachement. Je me lève en sursaut pour vous le dire. Cela est entré jusqu'à la dernière libre de mon cœur. Je suis le grand criminel du moment, pour qui votre ombre a été un asile. Je m'en souviendrai, non pas tant que j'aurai un orgueil, mais tant que j'aurai une âme. Il y en a tant dans l'acte et tant dans le morceau!
« M"'" de Lamartine en a pleuré. Beaucoup d'autres en seront longtemps émus. Soyez-en heureuse dans vos heures tristes ! C'est de l'héroïsme dans le talent, dans l'éloquence, dans la grâce, dans l'amitié.
« Je ne connais pas de mot qui répond dans hi hmgue aux sentiments ainsi exprimés; mais je le demandei^ai à mon cœur jusqu'à ce que je l'aie trou\ é.
« Je serai importun aujourd'hui vers
quatre heures, ainsi que M""' de Lamartine. »
Cependant la révolution de février s'approchait. M"'^ de Girardin la prédisait avec l'intuition d'une voyante. Elle écrivait dans son courrier de Paris du i i juillet 1847 : « Oh! que c'est ennuyeux ! Encore des révolutions!... » Quant à M. de Lamartine, il passait, en rêvant, ses derniers jours de calme en Bourgogne, d'où il adressait cette lettre à son amie :
« Mâcon, 22 septembre 1847.
d Me voilà de retour, et vous aussi, dit-on, vous, des flots verts, et moi des flots bleus de la mer. En ètes-vous revenue mieux portante.? j'en reviens, moi, plus soufifrant de rhumatismes nerveux que jamais, et M'"* de Lamartine encore plus que moi. O années de gloriole et de gémissements comme toutes
nos années
« Me voici à Monceaux pour trois mois. Venez-y donc. Nous causerons. C'est une consolation de Toisivcté où la fortune (un
LETTRES DE LAiMARTINE I IQ
des noms de la Providence) nous garrotte.
0 Voici un discours que j'ai improvisé hier en arrivant à une réunion agricole, qui avait groupé à Mâcon un millier de fanatiques des rieurs et des fruits. Tout le monde a pleuré, et je pleure presque moi-même en le lisant ce matin à froid dans ce journal. Voyez si cela peut faire lignes dans une page vide de la Presse. Mais sans que j'y tienne du tout. J'en ai envoyé un plus sérieux à M. de Girardin sur le commerce de Marseille. J'ai été reçu là-bas et partout, comme un être amphibie, entre les dieux d'autrefois et l'homme, un personnage mythologique. La foule s'attache de plus en plus à nies pas, mais je ne fais pas de miracles. Je m ennuie et la France aussi. Ce pays-ci veut des idoles et ne veut pas d'hommes d'Ktat.
« Voilà encore pour vous ces deux ou trois discours de Marseille.
« Adieu-, je vous quitte pour me jeter au bain et essuyer la poussière des assemblées publiques. Ensuite à cheval dans mes vignes. Je nage dans le vin; j'en ai vendu hier pour
quarante mille francs, un tiers seulement à peu près de ma récolte probable.
« Dites à M. de Girardin que je suis honnête homme, que je tiendrai, s'il l'exige, parole, comme je le dois, pour les Confidences; mais que, s'il les veut à cette heure, je suis décidé à me retirer cie la Chambre, car, si je parais comme homme de lettres et homme sensible, je suis perdu sans ressources comme homme politique. Ainsi est faite notre aimable et jalouse patrie. Il faut la prendre comme elle est; ceci est sérieux. Qu'il combine, qu'il arrange, qu'il modifie, j'indemniserai en argent d'abord le journal, en autres natures de publications dans la Presse, en tragédies inédites, en je ne sais quoi. Je viens de rompre mon traité pour r Assemblée cojistituante (histoire) et de rentrer dans ma liberté à cet égard. Dites-lui de m'écrire dès qu'il pourra ou de venir avec vous nous voir. Nous sommes tout seuls et tous malades. Adieu encore et mille tendresses invétérées. »
Elle se déchaîna enfin sur la France, cette crise terrible dont M. de Lamartine a dit : « Je n'ai jamais ni désiré, ni tramé la grande révolution qui a éclaté sous nos pas en 184(8. » Comme l'écrivait de Madrid sir Henrv Bulwer, on eut « une invasion de barbares dirigés par Orphée... Mais les chœurs se payaient bien cher : trente sous par jour ». M'"" de Girardin ne s'enthousiasma point pour la jeune république. Elle écrivit, pour en attaquer les ridicules, le plus mordant, le plus incisif de tous ses courriers de Paris.
« 13 mai 184S.
« Quel donimage!... quel dommage!... Ça va être alïreux, et ça pouvait être si beau?.,. Votre bel espoir, hélas! était une chimère; votre belle république est impossible !... C^eux qui Tont proclamée ne la comprennent pas ! Et la preuve qu'ils ne la comprennent pas, c'est qu'ils la rendent ridicule, mesquine, vaniteuse, au lieu de la faire puissante, sérieuse et digne. C'est qu'ils en font une jxirodie monarchique, un envers de la royauté;
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c'est que, par exemple, ils font tirer le canon chaque fois qu'ils se remuent... Faire tirer le canon des Invalides chaque fois que M. Crémieux se dérange! Allons donc! c'est se moquer d'un pa3^s... Ah! que la république serait belle sans les républicains! s
Al. de Lamartine s'inquiétait des coups donnés à son gouvernement par M. et M""*" de Girardin. Il essayait d'en atténuer la vigueur et faisait, dans cet espoir, des démarches attestées par cette lettre qui porte le timbre de : Présidence du conseil des ministres :
« J'ai été bien afHigé de ce que vous ayez si mal compris et si mal accueilli la démarche toute de tendre intérêt de M'"" de Lamartine. Vous ne vous doutez, ni vous ni votre mari, de la réalité des choses et des ellbrts surhumains faits par quelques hommes pour sauver tout et vous-même. Vous êtes injuste et vous le saurez plus tard.
« M. de Girardin ne comprend pas le moment. L'opposition qu'il fait en termes cruels
n'est pas à son heure. Le pays est susceptible, parce qu'il est sans force encore, excepté celles de quelques poitrines en avant. Conseillez-lui de se contenir. Dès que le pouvoir de la République sera créé et soutenu régulièrement, l'opposition ne s'effarouchera plus. Mais à présent, au dedans comme au dehors, la colère ne vaut rien. Je vous le dis, non en gouvernant, mais en ami quand même.
Bonne volonté de tous pendant dix-sept jours encore et tout sera sauvé. Mais, s'il n'aide pas à passer ces dix-sept jours, tant pis pour tout le monde.
« Ne croyez pas, du reste, que j'implore une cessation de feu pour le gouvernement. Ce n'est pas ma pensée. Mais je vous parle au nom de la société en péril et de circonstances qui vous sont inconnues, mais qui sont graves. N'v AT)\'ez que de l'amitié et point de faiblesse. »
(^)uand .M. de Lamartine avait rc\é je ne sais quelle république humanitaire, quelle cité idéale, quelle Athènes française dont il
eût été le Périclès, il se faisait assurément de bien grandes illusions. Constatons toutefois que la révolution du 24 février ne fut pas aussi stérile que l'ont été celles du 4 septembre et du 18 mars. Le grand poète, dans son court passage au pouvoir, eut du moins le mérite d'abolir la peine de mort en matière politique, le suffrage restreint, l'esclavage, la contrainte par corps, l'exposition publique, les châtiments corporels dans la flotte. Il réalisa son programme, en faisant prévaloir des idées généreuses et civilisatrices. Aussi, M""' deGirardin, qui fut si impitoyable pour le général Cavaignac, qui, exaspérée par l'inique détention de son mari, se transforma en Némésis et poussa un tel cri de colère qu'à sa voix les portes de la prison du captif se rouvrirent. M'"" deGirardin conserva pour le TÔlc de M. de Lamartine un véritable respect.
Au moment où, vaincu et meurtri, il subissait ces changements de popularité et de fortune si fréquents dans notre pays, elle lui consacrait, comme un pieux hommage, la
plus grande partie de la dernière de ses Lettres parisiennes^ cette lettre éloquente entre toutes, datée du 3 septembre 1848, où elle disait :
« Il y a deux partis qui se disputent la France en ce moment; aucun des deux ne nous attire : le parti de ceux qui veulent tout garder, le parti de ceux qui veulent tout prendre; le parti des égoïstes, le parti des envieux. Les uns ont un mot charmant, qu'ils affectionnent, qui résume toute leur pensée : « Fusiller! fusiller! >■> Les autres ont aussi leur mot favori, également allectueux, qui dévoile tout leur sxstème : « Guillotiner! guillotiner ! »
Dans cette lettre, où l'éloquence allait jusqu'au lyrisme. M"'" deGirardm se faisait l'avocate de l'ami que trahissait la fortune.
« Dieu, s'écria-t-elle, n'a pas mis sur une même tète une triple couronne de poète, d'orateur, tlhistorien, pour la fi-ap[ier tout à coup de démence. Dieu n'a pas pi'is plaisir à familiarisci' ainsi un homme de génie a\ec toutes
les royautés, pour permettre qu'une royauté de plus rétonne et Tenivre comme un JNlasaniello éperdu!... Le pauvre pêcheur du rivage peut devenir fou en atteignant si vite au trône populaire; l'habitant des vallées à le vertige, transporté tout à coup sur les pics sublimes; mais le poète?,., c'est l'habitant naturel des hauteurs, son œil est exercé au piège des profondeurs terribles; il est accoutumé à regarder le monde à ses pieds, à mesurer l'espace, à interroger l'abîme. Pourquoi donc aurait-il le vertige du trône ? Pour y parvenir, il ne monte pas, il descend. »
M. de Lamartine, le Jour même où parut ce Courrier Je Paris, chant du cygne du vicomte de Launav , écri\'it la lettre de remerciements suivante :
« 3 septembre 1848.
« J'ai kl comme tout le monde le (jiurricr, mais j'y ai reconnu plus que tout le monde un signe de plume qui veut dire tendre et ancienne amitié. La mienne y répond d'un
sime aussi d'attachement et de reconnaissance bien arriérés. Il m'en coûte beaucoup de ne pas aller vous répondre de vive voix. Mais la République est si jalouse qu'elle croirait que je la trahis pour une femme auprès de laquelle on a trop récemment médit, non de la République, mais des républicains. A d'autres jours donc, et j'espère qu'ils se lèveront bientôt. La République une fois tranquille, j'espère qu'elle ne mettra plus sa main entre les cœurs.
« En attendant, mille tendresses jamais une minute altérées. »
Sans nuire à l'amitié de M. de Lamartine et de M'"" de Girardin, les dissentiments rendirent leurs relations un peu moins fréquentes que par le passé. Le grand poète avait eu Tilhision que, malgré sa chute, il conservait des chances pour le fauteuil de président de la l^épublique. Peut-être fut-il un peu froissé que son admiratrice, au lieu d'appuyer cette candidature, partageât l'ardeur de iM. de (îirardin pour celle du jirince
Louis-Napoléon. Cependant M. de Lamartine comptait encore parmi les familiers du petit hôtel de la rue de Chaillot, qui fut la dernière des résidences de son amie (i). Cette maison, bâtie sur le modèle de l'Erechteum, avec ses cariatides, sa pelouse, sa fontaine, ses marronniers touffus voilant à demi la façade du côté des Champs-Elysées, convenait bien à la femme qu'on avait justement appelée la dixième Muse.
a Que de fois, à dit Théophile Gautier, que de fois nous sommes revenus à deux ou trois heures du matin, avec Victor Hugo, Cabarrus et ce pauvre Théodore Chasseriau, au clair de lune ou à la pluie, de ce temple grec qu'habitait une Apolline non moins belle que l'Apollon antique! Libres soirées, intimités délicieuses, conversations étincelantcs, dialogues du <i,émc et de la beauté, banquet de Platon, dont les propos eussent dû être recueillis par une plume d'or!... »
(i) M. et M'"" de Clirardin s'installèrent en 18^4 dans l'hntcl de la rue de Chaillot.
Et Alexandre Dumas s'est écrié :
« Là nous avons passé de bien bons, de bien doux, de bien joveux moments, que nous ne comptions pas, qui s'envolaient sans nous toucher, si bien que minuit, une heure, deux heures du matin étaient venus, que nous parlions encore de faire notre prière de VAni^-cliis. Charmant esprit qui planez au-dessus de nous, qui faisait ces heures si rapides et si légères? — Vous, la raillerie douce; vous, le récit animé: vous, la grâce adorable; vous, la repartie fine; vous, la bonté sainte; vous, hi femme; vous, la sœur; vous, l'amie. — Enlin nous nous quittions, nous revenions presque toujours, Mér\% mon fils et moi, Cabarrus souvent, Victor Hago quelquefois, nous rcN'enions par les longues allées désertes, en disant de vous, so\ez-en sûre, amie, ce que jamais courtisans n'ont dit d'aucune reine. ^
M"'" de Girardin, dans les tlernièics années de sa \ie, s'occupa bcaucoLip d'(jcuvres thcà
traies. Les obstacles qu'elle avait rencontrés sur sa route, les jalousies de métier, les mesquines et vulgaires intrigues des coulisses, rien ne la décourageait. Elle apportait dans sa vocation nouvelle l'esprit de suite, la vigueur d'initiative, l'énergie presque masculine qui la caractérisaient. Alexandre Dumas a ainsi raconté combien il en était frappé : « Quand nous nous trouvions nous deux seuls par hasard, et que vous me demandiez avec la naïveté du génie : — Dites-moi donc comme on fait du théâtre.^ — Que vous me disiez vos luttes sans cesse renaissantes, presque toujours invincibles de l'art, que vous me désespériez, que vous preniez votre belle tète entre vos mains, et que vous vous écriiez : — Je vous jure que, pour une femme, c'est à en devenir folle, — en vérité, ma sœur, rien n'était plus grand que votre doute, plus sublime que votre impuissance. Puis arrivait le succès qui vous donnait tort sans vous convaincre, qui vous étonnait sans vous enorirueillir. »
LETTRES DE LAMARTINE l3l
M""^ de Girardin avait débuté, comme auteur dramatique, par une comédie en cinq actes et en vers, r Ecole des Journalistes^ qui fut reçue à l'unanimité par le comité du Théâtre-Français, le 21 octobre 1839. Pleine de verve et de talent, cette pièce était variée comme le journaliste moderne, où il 3' a un peu de tout : du vaudeville, de la comédie, de la tragédie, du mélodrame. La censure, sous prétexte des allusions qu'elle croyait y voir, en défendit la représentation. M. de Lamartine écrivit alors à l'auteur :
« Pas de compliments. Heureusement il n'y en a pas à faire. C'est ce que vous avez écrit de plus parfait, et ce qu'on a écrit de mieux en satire et en comédie réelle depuis Gresset. Nous avons passé la soirée à lire, porte fermée, et même à relire. Ce matin, j'ai vu plusieurs personnes du même sentiment.
« Vos amis jouissent donc pleinement.
Qu'importe le théâtre 'i Vous avez le monde; c'est plus grand.
« 'l'out à vous de cœur. »
Le 18 avril 1843, M'"" de Girardin fit représenter au Théâtre-Français une tragédie biblique en trois actes, Judith^ qui fut la première création de M"^ Rachel. Cette œuvre, remarquable comme idée et comme exécution, n'eut qu'un succès d'estime. Elle contenait pourtant de bien beaux vers.
Le i3 novembre 1847, ^^^ y\Q\Ji-, aux Français, la première représentation de Clcopâtrc, tragédie en cinq actes, qui fut un double triomphe pour ^l'"" de Girardin et pour M"^ Rachel, son admirable interprète. La grande tragédienne était sublime dans ce beau tableau du second acte, où, entourée d'une cour de devins et de mages, elle se plaignait de l'implacable azur du ciel, et dans la magnifique apostrophe au soleil, où elle s'écriait :
0 soleil africain ! dieu du jour ! dieu du feu !
Des plus chastes efforts toi qui te fais un jeu,
Et, sans pitié, riant de nos promesses vaincs,
Fais courir tes ardeurs dans le sang de nos veines,
Sois maudit! Pour m'avoir attiré cet affront,
Tu m'as souillé le cœur, tu m'as noirci le front!
Tes bienfaits sont menteurs, tes rayons sont des armes
LETTRES DE LAMARTINE l33
Tu fécondes la terre en dévorant ses larmes!
Sois maudit!... Puisse un jour ta fatale clarté
Disparaître... et manquer au monde épouvanté!
Je voudrais assister- à la dernière aurore,
Voir sombrer dans les flots ton sanglant météore,
Et seule, au bord des mers, loin du monde et du bruit,
Respirer la fraîcheur de rctcraelle nuit!
M. de Lamartine écrivit à M'"" de Girardin cette lettre de félicitations :
« Monceaux, i8 novembre 1847.
<f Nous attendions, comme dans la coulisse, le succès de Clcofàlrc. Vous savez que je n'en doutais plus depuis Saint-Point. Il dépasse tout ce qui s'est vu. La France, même jalouse, paraît unamine. Un cœur se mêle à toutes ces voix, c'est le mien, ou plutôt c'est le nôtre; car tout Màcon est enthousiasmé. On sait que cet enthousiasme a son écho à Saint-Point. Soyez sinon heureuse, au moins glorieuse. Jamais atictinc femme n'avait eu ce triomphe tout \iril deiuiis Vittoria Colonna; à qiu' vous ressemble/ de traits, de génie et, je crois, aussi d'héroïsme.
<f Nous avons eu hier ici trente personnes
l34 MADAME DE GIRARD IN
à dîner et à coucher d'Italie, d'Angleterre, de Paris, de partout : les Marcellus, Ronchaud, Granet, Ponsard, etc. Ce n'était qu'un cri.
« Adieu. Reposez-vous et jouissez pendant que nous battons des mains.
'<■ Moi j'écris dans la nuit un petit livre intitulé Raphacl, ou Pages d'amour. Je vous le lirai.
'^ Toute la famille est à vous. »
Le i" mai i(S5i, elle faisait jouer, aux Français, un joli proverbe en un acte et en vers : C\'st la faute du mari, où il y avait des vers si touchants sur l'amour conjugal :
Oui, déjà tout enfant, j'adorais mon mari.
Le brillant avenir qui me montait la tête,
C'était l'amour permis et le roman honnête;
C'était de vivre seuls, ensemble, au coin du feu;
C'était d'aimer beaucoup et d'être aimée... un peu.
Je ne demandais point une passion folle,
Mais cet accent du cœur dans la moindre parole,
Ce sourire attendri, ce regard fier et doux.
Qu'un amour protecteur laisse tomber sur vous;
Cette précaution inquiète, empressée,
Ce transparent souci d'une ardente pensée
Qui vous révèle tout en ne vous disant rien..
Le 10 février i853, nouveau succès.
LETTRES DE LAMARTINE l35
On applaudissait une comédie en cinq actes et en prose, La.iy Tartuffe, où M"= Rachel se surpassait, et où il y avait des caractères tracés de main de maître : le maréchal d^stigny, Virginie de Blossac et Jeanne de Clairmont. Le quatrième acte était un chefd'œuvre de grâce et de délicatesse. La même année, M'"' de Girardin avait publié un roman exquis, Marguerite, ou Deux Amours, et l'une de ses meilleures nouvelles : Il nejaut pas jouer avec la douleur.
Marguerite est, selon nous , l'œuvre la plus pénétrante de M"" de Girardin; son talent grandissait sans cesse. Autant Cleopâtre était supérieure à Judith, autant ^\/L7ro'uerite l'emportait sur le Marquis de Pontanges. Ce qui était factice avait disparu. L'émotion était de plus en plus sincère, de plus en plus conimunicative. A première vue, ridée du roman de Marguerite semble paradoxale, presque absurde. Une femme qui a sin-iultanément deux amours, deux amours vrais, deux amours profonds, cela parait d'abord insensé. Kt pourtant, en étudiant bien
cette œuvre féminine entre toutes, on se dit : cela a dû être. Y eut-il jamais une analyse plus fine, une connaissance plus merveilleuse de cet abîme insondable : le cœur d'une femme à la mode? Qui a mieux exprimé tout ce qu'il peut y avoir d'angoisses intimes, de tourments secrets dans l'imagination, dans l'esprit, dans la conscience de ces reines de la mode, si enviées, si adulées, si heureuses à la surface, et souvent si à plaindre dans les profondeurs de leur âme ? Oai a mieux saisi les contradictions, les inconséquences, les combats de ces beautés fatales aux autres, comme à elles-mêmes, qui, dans leurs agitations douloureuses, ne savent plus même où placer leur espérance et leur désir ? Je ne connais pas de morceau plus achevé que l'introduction de AÎJt'i^ucritc. Nulle part on n'a mieux décrit cette conspiration acharnée de la destinée et du monde contre deux êtres qui s'aiment.
« La société tout entière se ligue contre eux. Les femmes, les hommes, en les mon-
LETTRES DE LAMARTINE iSy
trant du doigt, se disent avec rage : — Ils s'aiment! c'est-à-dire : Ils nous méprisent, et nous ne sommes plus rien pour eux! Ils s'aiment! c'est-à-dire : ils passent devant nous sans nous voir 5 ces richesses que nous avons acquises avec tant de peine, ils n'en font point de cas; ces titres pompeux auxquels nous avons sacrifié notre cœur et notre jeunesse, ils ne les désirent point: ils ont un orgueil plus haut que notre orgueil; ils possèdent un trésor plus précieux que nos trésors... ils ont leur amour! Ils ne connaissent rien de nous que nos défauts, et ils en rient ensemble. Kn effet, cette fidélité est un outrage : ces deux êtres qui se suffisent à euxmêmes, qui vivent isolés dans la foule, sont des ré\()ltés qu'il faut punir... — Kt la société tout entière s'entend pour faire justice de leur insolent bonheur. »
Ah! comme on respire bien, dans le roman de Mjri^uci'tU', ce paiium enixrant, mais mortel, ce poison exquis, l'amour! 1/amour, que guettent sans cesse le malheur e.t
la mort, divinités jalouses; Tamour qui ne vit que par la souffrance; Tamour qui « cesse' avec le bonheur, car l'amour heureux c'est la perfection des plus beaux rêves, et toute chose parfaite ou perfectionnée touche à sa fin »; l'amour qui se fait jaloux sans motif, de peur de l'être avec justice, qui sent que les tortures sont les garants de sa durée, et qui invente mille peines, afin de vivre plus longtemps; l'amour qui brûle plus qu'il n'éclaire, qui tourmente plus qu'il ne console, et qui, pour quelques pleurs de joie, fait verser tant de pleurs de désespoir!
Quelle figure originale et charmante que celle de cette Marguerite, qui hésite de si bonne foi entre deux hommes, l'un idéal du dévouement, l'autre prodige de la séduction, qui tous deux Taiment jusqu'à l'idolâtrie! Et tous deux méritent si bien sa tendresse! Ils ont prouvé tous deux par de si nobles actions, de si beaux traits de courage, des sentiments si délicats, qu'ils sont dignes de demander sa main! Ses perplexités sont si explicables, ses luttes si déchirantes! Pauvre
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femme! Elle ne s'est pas plutôt prononcée pour l'un de ses deux prétendants que l'autre se tue. Le remords l'accable. Et cependant elle tient sa parole. Brisée de douleur, elle se marie avec l'homme qu'elle a eu le malheur de préférer. De sa chambre de malade on fait une chapelle, et cette chapelle est un lieu d'extase. Une madone de Murillo domine l'autel. Des candélabres dorés l'éclairent. De hauts camélias sortant de vases magnifiques l'entourent de leurs rameaux en fleurs. Mais c'est une noce funèbre. Quand l'époux passe au doigt de l'épouse l'anneau nuptial, il sent une main glacée. Marguerite reste immobile comnie la statue de la prière. Marguerite est morte. Le testament contient le secret de son âme : « J'ai bien combattu, mais je n'ai pu vaincre ces deux puissances rivales. Deux amours de nature différente se sont, mal-iré moi, partagé mon cœur : à l'un je n'ai pu résister, à l'autre je ne ]")uis sur\i\re. »
La femme qui a écrit un pareil roman n'est pas seulement une femme d'esprit, c'est une femme de génie.
En 1804, M'"" de Girardin faisait représenter, le 2 5 février, aux Français, la Joie fait peur^ ce sanglot qui se termine par un transport d'allégresse surhumaine; le i(3 décembre, au Gymnase, h Chapeau d'un horîo- £,'Tr, cet éclat de rire intarissable. En i855, elle méditait de nouvelles œuvres, quand elle fut arrêtée au milieu de sa course, dans toute la jeunesse de son talent, dans tout l'éclat de son esprit (i).
L'heure fatale approchait. jM""" de Girardin avait ressenti les premières atteintes du même mal que Napoléon P'' : un cancer à l'estomac. Théophile (iautier nous l'a décrite dans cette crise suprême :
« Sa beauté avait pris un caractère de grandeur et de mélancolie singulier. Ses traits idéalisés, sa pâleur transparente, la molle
(i) Les Œuvres complètes de M"'° Emile de Girardin ont ctc réunies en six beaux volumes publiés chez Pion, sous les auspices de M. de Girardin. Cette édition remarquable est un monimcnt élevé à la gloire de la femme la plus spirituelle du xi;.* siècle.
langueur de ses poses ne trahissaient pas les ravages sourds d'une maladie mortelle. A demi couchée sur un divan et les pieds cou- Terts d'une résille blanche et rouge, elle avait plutôt Fair d'être convalescente que malade. »
Ses amis ne A'oulaient pas croire à la gravité du mal. « On rêvait pour elle une vieillesse sereine et majestueuse, pleine de jours, d'œuvres et de gloire, et Ton donnait au temps bien des années pour changer en bandeaux d'argent les longues spirales d'or qui accompagnaient cette belle figure, dont le pinceau, le burin et le crayon avaient popularisé les traits. » Malgré d'atroces souffrances, elle se ranimait encoi-e et reprenait les couleurs de la vie, à ces hauts entretiens d'art et de sentiment où elle excellait. Mérv a raconté l'un des derniers dîners qu'elle présida : <j Elle avait sf)n noble ^•isage un peu amaigri, et ses grands yeux bleus brûlaient du feu de la fièvre. Klle ne mangeait pas, et, emportée par la vei-ve, elle eut un tel accès
d'inspiration, que nul de nous n'avait jamais vu ni entendu rien de pareil, et. ne le verra ni ne l'entendra plus. Elle passait d'un sujet à l'autre, laissant sur toute chose une trace lumineuse, tantôt brillante comme Rivarol, tantôt mordante comme Chamfort, souvent poétique comme Corinne. Nous étions tous dans l'admiration, et lorsqu'on se leva : — Qu'elle est belle et que d'esprit! dit George Sand, qui était restée silencieuse devant cette improvisation étonnante où se mêlaient la fièvre, l'esprit et le génie. »
Mais, après ces éclairs d'inspiration et de ^^^rve, la noble malade retombait dans rabattement. Elle commençait, d'ailleurs, à se sentir dépaysée dans une époque qui n'avait plus le goût de la grande littérature, et où l'art se vulgarisait. Sans doute, on applaudissait ses œuvres. On pleurait autant à la Joie fait peur qu'on riait au Chapeau de VJwrloger. Mais ce n'était plus ce public amoureux de l'art, ivre de poésie et de romantisme, dont les fécondes sympathies ont
fait éclore tant de chefs-d'œuvre. Elle n'avait pas de confiance dans cette jeunesse positive. calculatrice, ennuyée et, par conséquent, ennuyeuse, qui ne sait ni aimer ni admirer, qui n'a ni foi ni espérance. Théophile Gautier, dont les dernières années ne furent pas moins assombries (i), a parfaitement rendu cette disposition d'âme de M'"' de Girardin.
« Quoiqu'elle fût tendrement dévouée à son mari, dont elle avait épousé les luttes, que la gloire, le succès, la fortune, tout ce qui peut faire aimer la vie, lui fussent arrivés à souhait, que des amis fidèles et sûrs l'entourassent, elle semblait secrètement désirer d'en iinir. Ce temps ne lui plaisait plus; elle trouvait que le niveau des âmes s'abaissait, et déjà elle cherchait à pressentir l'autre monde, en causant avec les esprits qui habitent les tables. Comme Leopardi, le poète
(1) Voir le remarquable livre posthume cl'lCrncst Fcydcau : Théophile Gautier. Souvenirs intimes, l'ii vol. Chez pion.
italien auquel de Musset a adressé de si beaux vers, elle semblait rêver le charme de la mort. Quand l'ange funèbre est venu la prendre, elle l'attendait depuis longtemps. »
Elle épanchait en rêveries délicieuses ses chagrins et ses pressentiments, et composait son Citant de la Nuit si poétique, si féminin :
Voici l'heure où tombe le voile Oui, le jour, cache mes ennuis; Mon cceur, ù la première étoile, S'ouvre comme une fleur des nuits !
0 nuit solitaire et profonde, Tu sais s'il faut ajouter foi A ces jugements que le monde Prononce aveuglement sur moi.
Tu sais le secret de ma vie, De ma courageuse gaite; Tu sais que ma philosophie N'est qu'un désespoir accepté.
Pour toi je redeviens moi-même; Plus de mensonges superflus ; Pour toi je vis, je souffre, j'aime, VA ma, tristesse ne rit plus...
Apres un long jour de contrainte, De folie et de vanité, Il est dou.x de languir sans feinte lit de souffrir en liberté.
Oh ! oui, c'est une amère joie Que de se jeter un moment, Comme une volontaire proie, Dans les serres de son tourment...!
0 nuit ! pour moi brillante et sombre, Je trouve tout dans ta beauté :
Tu réunis l'étoile et l'ombre, Le mystère et la vérité.
Mais déjà la brise glacée De l'aube annonce le retour; Adieu, ma sincère pensée ; Il faut mentir!... Voici le jour.
S'il fallait résumer en un mot l'àme des privilégiés du génie et de la gloire, il faudrait dire : « Tristesse ». Tristesse du cœur, tristesse de l'esprit, tristesse de rimagination, voilà leur destinée. L'intelligence et la mélancolie sont sœurs. Qui peut jeter un coup d'œil sur Tabime de la vie sans amertume et sans angoisse ? Qui peut regarder sans frémir un berceau ou une tombe ? Qu'importe le suffrage du public? Qu'importe que telle pièce de vers soit plus ou moins bien rimée, que les situations de tel roman soient plus ou moins neuves, que les traits d'esprit de
telle chronique soit plus ou moins étincelants? Le problème de la vie humaine est-il plus facile à résoudre, le mal plus explicable, la douleur moins poignante, la mort moins mystérieuse et moins terrible? Non, les grands inspirés de la mélancolie ne sont pas des imposteurs. Sincères sont leurs regrets, sincères leurs larmes, intimes et profondes leurs souffrances. Non, ils ne nous trompent pas quand, cherchant quelque consolation, cueillant quelque fleur sur leur route, ils s'arrêtent tout à coup et s'écrient, comme le chantre de Rolla :
Je ne puis; malgré moi l'infini me tourmente.
L'homme le plus adulé de son siècle, Lamartine, a eu des lamentations dignes de Job : a Les années, comme les fantômes de Macbeth , passent leurs mains par-dessus mon épaule, me montrant du doitgt non des couronnes, mais un sépulcre. Plût à Dieu que j'y fusse déjà couché ! Je compte une à une en les sentant toutes, mais sans en maudire aucune, les pierres de ma lapida-
tion. » Elle était triste aussi, cette admirable M'"" de Girardin, qui avait eu pourtant une merveilleuse aurore, une journée magnifique, qui s'était avancée dans la vie au milieu d'un cortège de muses et de fées bienfaisantes; elle qui marchait dans un lumineux sillon comme les déesses: elle qui avait connu tous les succès, tous les éblouissements, toutes les magies, tous les prestiges !
Ce fut le 29 juin i855 qu'elle rendit le dernier soupir. Douce et courageuse avec la mort, comme elle l'avait été avec la vie, elle fit venir un prêtre.
« Elle était chrétienne, cette âme forte qui, voyant venir de loin la mort, l'attendait avec calme, la défiait en invoquant Celui qui est la résurrection et la vie. Elle était chrétienne, cette^ femme du monde élégant et spirituel, qui, trop lîcre pour fléchir devant les puissants de la terre, se prosternait humblement aux pieds du ministre du Christ qu'elle av^ait appelé, courbant, par son exemple, tous les
fronts autour d'elle sous l'œil de Dieu (i). »
Elle avait dit, bien des années auparavant, le jour des funérailles du général Foy : « Voilà comment je voudrais mourir au milieu de tant d'hommes illustres, et de tant de femmes en deuil. » Le vœu de M""" de Girardin devait se réaliser.
a Quand le bruit de cette mort se répandit dans Paris, on crut sentir que le niveau d'intelligence, de sentiment et de gloire du siècle avait baissé en une nuit d'une grande âme. Ceux qui ne la connaissaient que de nom la pleurèrent; ceux qui l'aimaient ne se consoleront jamais... Les salons mornes, où tout le siècle avait passé sous le charme de son entretien et surtout de sa bonté, les cours, le jardin, l'avenue même des Champs-Elysées n'étaient pas assez vastes pour contenir l'immense concours d'hommes de cœur et
(i) Paroles prononcées par M. l'abbc Mitraud sur la tombe de M"" de Girardin, le 2 juillet 1855.
d'hommes de nom qui se rencontraient, sans s'être concertés, au pied de ce cercueil. Chacun y apportait un tribut, un souvenir, un charme, une piété, presque une reconnaissance: pas un seul une amertume (i). »
Ce fut dans les journaux une explosion unanime de regrets et d'hommages.
Le monde littéraire pleurait celle qui avait été sa reine.
Victor Hugo, du fond de son exil volontaire de Jerse}^ lui adressa un adieu qui était digne d'elle, et qui retentira d'âge en âge :
Jadis je vous disais : — Vive/, régnez, Madame! Le salon vous attend! le succès vous réclame 1 Le bal éblouissant pâlit quand vous partez! Soyez illustre et belle! Aimez! Riez! Chantez! Vous avez la splendeur des astres et des roses. Votre regard charmant où je lis tant de choses Commente vos discours légers et gracieux. Ce que dit votre bouche étincelle en vos yeux. Il semble, quand parfois un chagrin vous alarme, Qu'ils versent une perle et non pas une larme. Même quand vous rêvez, vous souriez encor. Vivez, fctée et licre, o belle aux cheveux d'or!
(i) Lamartine, Cours familier de littdra.tnrc.
Maintenant, vous voilà pâle, grave, muette,
Morte et transfigurée, et je vous dis : — Poète!
Viens me chercher! Archange ! être mystérieux!
Fais pour moi transparents et la terre et les cieux!
Révèle-moi, d'un mot de ta bouche profonde,
La grande énigme humaine et le secret du monde!
Confirme en mon esprit Descarte ou Spinosa!
Car tu sais le vrai nom de celui qui perça,
Pour que nous puissions voir sa lumière sans voiles,
Ces trous du noir plafond qu'on nomme les étoiles !
Car je te sens flotter sous mes rameaux penchants!]
Car ta lyre invisible a de sublimes chants!
Car mon sombre océan, où l'esquif s'aventure,
T'épouvante et te plaît; car la sainte nature,
La nature éternelle, et les champs, et les bois,
Parlent à ta grande âme avec leur grande voix !
Le testament de M"'° de Girardin, daté de Paris, 8 août 1844, ^'^^it ^i^isi conçu :
« Je ne veux pas qu'on ouvre mon corps. — Je veux être enterrée dans le cimetière de la paroisse où je mourrai. — Si je meurs hors de France, on coupera mes cheveux, on les rapportera à ma famille. Si l'on peut rapporter mon corps sans l'embaumer, on le rapportera, mais je ne veux pas qu'on le touche. — Si je meurs au printemps, on mettra quelques fleurs autour de mon cercueil sur le
corbillard. — On mettra sur ma tombe une croix pour seul ornement. — Je nomme Emile de Girardin, mon mari, mon légataire universel et mon exécuteur testamentaire. — Ma famille n'a rien à réclamer de lui, je ne lui ai rien apporté en mariage. Je n'ai que la propriété de mes œuvres, je la lui donne. — J'adopte pour mon fils, Alexandre, toute ma maison et ma famille m'ont vu donner des soins à cet enfant, qui a cinq ans aujourd'hui. — Je prie Emile de faire, en mon nom, présent à Anatole 0'Donnel,mon neveu, et à Paul Garre, mon filleul et neveu, d'une somme de cinq mille francs à chacun. — J'estime à dix mille francs la moitié de la valeur de mes ouvrages pendant vingt ans, savoir : dix mille francs à mes neveux, dix mille francs à mon mari.
« Delphine Gay de Girardin. »
Au testament était jointe une lettre, dans laquelle M""" de Girardin disait à son exécuteur testamentaire :
« Priez Al. de Lamartine d'achever mon poème de la. Madeleine, auquel il manque des chants, et qui est celui de mes ouvrages poétiques auquel j'attache le plus de prix pour ma mémoire. J'attends cela de son souvenir pour moi. J'ai beaucoup espéré autrefois de l'amitié de M. de Lamartine. Je l'ai toujours trouvé gracieux et bon avec moi; mais jamais complètement dévoué. Cette froideur a été mon premier désillusionnement dans la vie. Quand je serai morte, il ne me refusera pas d'exaucer le dernier vœu de mon cœur. »
Ce désir ayant été communiqué à AL de Lamartine par M""' Garre, la digne sœur de Al""^ de Girardin, il lui répondit la lettre suivante :
« Paris, 20 juillet 1855.
« AIada.me,
« J'ai été vivement touché de cette confiance venant d'au delà du tombeau, et de la lettre où vous exprimez vous-même un vœu qu'il m'eût été doux de remplir. Alais je n'ai
plus ni Vàge, ni l'inspiration, ni même la convenance des beaux vers. Je flétrirais ce que j'aurais la témérité de toucher. Songez que la lettre de M"'* de Girardin est de i835, et que nous sommes en i855; le temps, hélas! a marché pour tous.
« Mais, si je ne puis exaucer un vœu pareil, je puis l'interpréter. Il me semble qu'une biographie entière de la femme unique que la France a perdue, écrite avec le culte de sa mémoire, et échauffée par la reconnaissance à son amitié, vaudrait mieux en tête de ce volume que des chants posthumes d'un poète qui n'a plus de voix. Si vous en jugez ainsi, j'accomplirai avec un réel bonheur ce pieux devoir. Il faudra seulement m'envoyer quelques noms, quelques dates, quelques notes sur la vie et sur les œuvres,
a Je pars demain pour Màcon, où vos lettres me trouveront toute la saison.
« Agréez, avec mes douloureuses condoléances, Madame, l'assurance de mon respectueux attachement à toute une famille qui a fait partie de mes meilleures amitiés. »
M. de Lamartine a développé les mêmes idées dans son Cours familier de littérature.
« Hélas! a-t-il dit, la prière arrive trop tard pour être exaucée; la sève des beaux vers tarit avec le printemps, comme celle des roses. Le poème, commencé par une main, achevé par l'autre, ne serait plus qu'un lugubre concert à deux voix, dont Tune est morte et l'autre est éteinte. Ce poème religieux s'achèvera pour elle dans le ciel. Je n'y toucherais que pour le décolorer sur la terre. — Et quant au tendre reproche qu'elle m'adresse du fond de son cercueil sur la froideur et sur la déception de mon amitié pour elle, ce reproche serait pour moi un cruel remords, si ce n'était un malentendu de nos deux existences. Dans la jeunesse, nos cœurs, remplis d'autres sentiments, ne pouvaient se rencontrer que dans ces inclinations d'esprit un peu tièdes qui ont la température des convenances et non la chaleur des grandes affections. Plus tard, la politique domestique de sa maison, qui n'était pas toujours la mienne,
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commanda quelques réserves réciproques dans notre intimité. Je la vis rarement, et comme on voit en trêve une amie d'une autre faction entre deux combats. Le respect de ma propre cause me défendait une trop grande assiduité dans son salon 5 son nom se confondait avec le nom d'un homme d'idées éminent, souvent bienveillant pour moi, quelquefois hostile à mes amis. — Mais jamais mon amitié réelle, constante et tendre^ ne souffrit de cette réserve, et, quand nous nous retrouverons dans la sphère des sentiments sans ombre et des amitiés éternelles, elle reconnaîtra qu'elle n'a laissé à personne, en quittant cette terre, une plus vive image de ses perfections dans le souvenir, une plus pure estime de son caractère dans l'esprit, un vide plus senti dans le cœur, une larme plus chaude et plus intarissable dans les yeux. »
M. de Lamartine avait raison de regretter M"'° de Girardin. Kn la perdant, il perdait une amie, une consolatrice. Jamais elle ne l'aurait abandonné, et il est certain qu'elle ne
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lui eût jamais adressé, en i855, le reproche qu'elle lui fit dans son testament en 1844. Si elle eût vécu plus longtemps, il n'aurait pas pu dire : « Sans le dévouement d'une nièce chérie, je serais seul. » Ellel'aurait entouré de soins et d'affection à ces heures d'isolement où, suivant la belle expression de M. Emile Ollivier, on eût dit qu'ayant lui-même délié son âme, il attendait, en spectateur silencieux, qu'elle prît son vol.
Ah! qu'est-elle devenue, la maison aux blanches colonnes, le petit temple auquel il ne manquait que l'olivier sacré? Comme on a eu raison de dire que, si le temps est destructeur, l'homme est plus destructeur encore, tcmpiis eJax, hoino cdacior! Du temple grec, il ne reste rien, non, rien, pas même des ruines. Et rue Laflitte, qui reconnaît la maison qu'habita, aux plus brillantes années de sa jeunesse et de sa gloire, la femme la plus spirituelle de son temps .•'
Ainsi tout change, ainsi tout passe, Ainsi nous-mêmes nous passons, llcias ! sans laisser pluâ de trace
LETTRES DE LAMARTINE iSy
Que cette barque où nous glissons Sur cette mer où tout s'efface.
L'autre jour (le 17 avril 1874), à six heures du matin, une exhumation a eu lieu au cimetière Montmartre. C'était celle du cercueil de M""* de Girardin. Sa tombe occupe le centre d'un petit jardin rempli de fleurs sans cesse renouvelées. Sur le marbre est une simple croix en relief, avec cette inscription tirée du testament de la morte :
0 On mettra sur ma tombe une croix pour seul ornement.