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LA PARISIENNE ET SES AMIS

Lorsque Madame de La Fayette revint à Paris, elle y retrouva ses anciens amis et il semble qu'elle ait alors repris dans une certaine mesure sa vie de jeune fille. Dès qu'elle eut une demeure fixe à Paris, elle ne manqua pas de prévenir Ménage chaque fois qu'elle revint d'un court séjour à Fresnes ou à Saint-Cloud. Il eut parfois le privilège d'être le seul invité comme le billet suivant en fait foi :

"le vous prie," écrit -elle, " de ne venir que ce soir et ne dittes point par le monde que je sois revenue car ie croy que je m'en retourne demain et ie ne veux voir personne."

Elle fit mieux, elle reprit ses leçons avec son ancien professeur: "Jepense," écrit-elle unjour," que vostre heureux destin sopose que vous venies faire icy meschante chère il faut que jaille demain sur le midy faire une recommandation.... pour Mr de Limoges et entre une heure et deux tous ces gens quy se meslent de nostre acomodement doive (sic) venir céans. Ainsi nostre leçon seroit trop courte et comme elles ne sont pas fréquentes il faut au moins qu'elles soient longues ce sera donc pour jeudy si vous le voules bien ainsi1."

Ses devoirs auprès de Madame dont nous parlerons dans un autre chapitre ne l'empêchèrent pas d'aller dans le monde ; tout au contraire, ils lui permirent d'élargir le cercle de ses amis. Et pourtant, ses journées devaient être assez remplies, car elle écrit elle-même : "C'est une chose admirable que ce que fait l'interest que (l'on)2 prend aux affaires. Si celle-cy n'estoient point les miennes, je n'y comprendrois que le haut allemand, et je les scay dans ma teste comme mon Pater et dispute tous les jours contre nos gens d'affaires des choses dont je n'ai nulle cognoissance et où mon interest seul me donne de la lumière3."

Malgré ses nombreuses occupations, elle recevait beaucoup. "Ce jeudi soir — Je croyois avoir de vos nouvelles aujourduy, "

1 Je ne peux garantir que cette lettre fut écrite après le mariage mais l'accommodement doit s'appliquer aux procès dont il a déjà été question. À moins qu'il ne s'agisse d'une conciliation entre mari et femme? — ce que nous ne croyons pas. 2 Mot oublié en tournant la page.

3 La version que donne M. d'Haussonville, op. cit. p. 95, corrige et l'orthographe et le style. Nous les rétablissons d'après le manuscrit.

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écrit-elle à Ménage, "et de celles de la P. de M. (sic). Vous auries eu des miennes ce matin pour vous prier de venir voir (sic) cette après dinee sans que mon beau-pere ma mande qu'il y viendrait incontinent après disner et j'estois asseuree qu'il y viendrait tant d'autres gens le reste du jour que j'ay creu que vous aimeries autant ne point venir icy que dy estre avec tant de gens vous quy n'aimes pas la foule. ..."

Bientôt elle fait la connaissance de gens de lettres destinés à être bien plus célèbres que le fidèle Ménage. Pendant les années qui vont suivre elle rencontre — sans parler de Scarron1 qu'elle connaissait déjà et qui devait bientôt disparaître, de Benserade et de Segrais qui ne sont guère plus connus que Ménage — Racine, Bossuet, La Fontaine, Boileau et probablement Perrault et Molière2. Mademoiselle de Scudéry3 était de ses amies, le savant Huet correspondait avec elle, Madame de Sévigné et La Rochefoucauld comptaient au nombre de ses intimes. Non moins glorieux, mais d'un genre de célébrité bien différent, le prince de Condé, le duc d'Enghien, Louvois4 et le cardinal de Retz5 avaient une part dans son amitié et, à un degré bien moindre, Mesdames de Maintenon6 et de Montespan7.

1 Nous connaissons déjà l'opinion de Scarron sur la jeune La Vergne. Elle a dû visiter le poète en compagnie de Mme de Sévigné. Cette dernière ne fréquentait pas trop la maison car Ninon de l'Enclos y allait souvent, et il s'y retrouvait en même temps plusieurs des admirateurs de Mme de Sévigné. Voir à ce sujet: Scarron, Œuvres, Madrigal à Mme de Sévigné, vu. p. 230; J. Babou, Les Amoureux de Mme de Sévigné; Emile Magne, Scarron et son milieu. Dans une de ses lettres inédites Mme de La Fayette remercie Ménage pour des vers du "petit Scarron."

2 Pour des détails sur ces amitiés voir plus loin.

3 " Je vous prie, mais ie vous en prie de tout mon cœur, de faire mille compliments de ma part à Mlle de Scudery," écrit Mme de La Fayette, "et de l'asseurer que j'ay pour elle toute lestime imaginable et beaucoup de disposition a avoir bien de la tendresse moy quy n'en ay guère ordinairement." M. d'Haussonville a corrigé l'orthographe et le style de cette lettre en la publiant.

4 Voir Rev. de Paris. 1er sept. 1907. J. Lemoine, Mme de La Fayette et Louvois. 5 Sév. ni. 21, et passim.

* Du temps où elle était Mme Scarron, l'amitié était assez forte. Plus tard elle s'est refroidie. D'après ses lettres Mme de Maintenon estimait Mme de La Fayette trop "vraie" et, d'après ses Mém. de la Cour, celle-ci trouvait que la fondatrice de Saint-Cyr ne l'était peut-être pas assez. Mme de Maintenon découvre chez son amie l'amour de la dépense, et à tort, car le Ut galonné d'or qu'elle lui reproche est tout simplement un cadeau de sa marraine. Personne n'a signalé ce fait en reproduisant la critique de Mme de Maintenon. Voir notre appendice ni.

7 Sév. in. 273.

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Les trois demeures où elle faisait connaissance avec les gens illustres de son temps étaient la Cour de Madame, le Luxembourg1 et l'Hôtel de Nevers. Ce dernier milieu, le moins connu de tous, est peut-être celui qui a influencé le plus l'esprit de Madame de La Fayette; il mérite de retenir notre attention.

Nous avons déjà longuement parlé de l'Hôtel de Rambouillet, sans insister sur l'influence qu'il dut exercer sur Mme de La Fayette. Or, l'Hôtel de Nevers est en quelque sorte un prolongement de l'Hôtel de Rambouillet; on y trouve beaucoup d'anciens habitués, des réunions de chez la marquise, et les qualités et les défauts y sont à peu près les mêmes. De plus, si Mlle de La Vergne n'était pas suffisamment assidue à l'Hôtel de Rambouillet pour tomber dans les excès de la préciosité, elle allait assez souvent à l'Hôtel de Nevers pour en subir l'influence. Madame de La Fayette était précieuse2. Elle se dirigea plus tard vers le vrai but de la préciosité, au heu de tomber dans le ridicule, mais en cours de route elle n'échappa pas toujours aux accusations qu'on peut porter contre la mauvaise préciosité. Nous verrons plus tard des lettres à Huet qui laissent voir que Mme de La Fayette traversa, elle aussi, sa crise, et jusque dans la Princesse de Clèves il y a des passages qui décèlent plutôt une précieuse guérie qu'une femme indemne. Créer d'abord un milieu faux pour représenter l'Hôtel de Rambouillet, exagérer tantôt ses qualités, tantôt ses défauts, et conclure dans ce dernier cas que Mme de La Fayette fut trop spirituelle pour avoir été touchée par le mal, c'est là une tendance commune à plusieurs de ses biographes, et de plus une façon de voir aussi inutile que fausse. Examinons ce milieu de l'Hôtel de Nevers et sa "succursale" à la campagne,

1 II est fort probable que Mme de La Fayette fréquentait le Luxembourg, mais nous ne croyons pas avoir vu de documents probants à ce sujet. Il est vrai qu'un jour elle dit dans une lettre à Ménage, qu'elle lui écrit dans les jardins du Luxembourg, mais alors, comme aujourd'hui, ces jardins étaient publics. A. Barine, Louis XIV et la Or. Mlle, dit catégoriquement que Mme de La Fayette se trouvait souvent au Palais avec La R., Segrais, Mme de Sév. et Mademoiselle.

2 Non seulement elle figure dans la liste des Précieuses donnée par Somaize (Dict. T. i. p. 96), et son salon parmi les Réduits (p. 205), mais nous avons des citations de son style parmi les "Quelques expressions précieuses" (p. 211). Jean de la Forge (Cercle des femmes sçavantes) loue la Princesse de Montpensier ou plutôt son auteur qu'il appelle Félicie. Dans la "clef" il écrit: "Félicie: Son nom seul fait son éloge et partout où les charmes de l'esprit et du corps et les belles lettres régneront, ce nom fameux régnera avec elles."

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Fresnes : nous verrons que Mme de La Fayette a suivi la mode sans se soucier de ce qu'il pouvait y avoir de bon ou de mauvais dans le mouvement littéraire qui naissait.

À l'Hôtel de Nevers on se réunissait pour s'amuser et pour discourir1. Lorsqu'on est du tout Paris — si j'ose m'exprimer ainsi en parlant du XVIIe siècle — il y a des nouvelles politiques et littéraires (en dehors de la mode qui s'applique aussi bien au vocabulaire et à l'expression qu'aux vêtements) que l'on ne doit pas ignorer. On les apprenait à l'Hôtel.

La maison était située au bout du Pont-Neuf, à l'emplacement actuel, nous semble-t-il, de l'Hôtel de la Monnaie. À cette époque, elle était renommée pour la bonne chère. "La table y était d'une grande délicatesse et d'une grande somptuosité," nous dit le Père Rapin2 qui n'aimait guère les gens qui la fréquentaient. La compagnie était la plus choisie de Paris et comprenait des gens de cour et de robe. La maîtresse de la maison, la comtesse du Plessis-Guénégaud, organisait "toutes sortes de divertissements d'esprit" et comme elle avait elle-même "de l'honnêteté, de la politesse et de l'esprit3" elle attirait des gens "honnêtes," polis et spirituels. Parmi ceux-ci il y avait l'évêque de Comminges, cousin germain de la comtesse, le prince de Marcillac, le duc de La Rochefoucauld, le maréchal d'Albret, parent de M. de La Fayette, la marquise de Liancourt, la comtesse de La Fayette, la marquise de Sévigné, d'Andilly de Pomponne, l'abbé Testu4, l'abbé de Rance, les Barillon. Lorsque Pomponne arrive à Paris en 1665, il n'hésite pas à visiter l'Hôtel et "le grand monde qu'il apprit estre en haut ne l'empêcha point de paroître en habit gris." "J'y trouvai seulement," écrit-il, "Madame et Mademoiselle de Sévigné, Madame de Fouquières et Madame de la Fayette, M. de la Rochefoucauld, M. de Sens, de Xaintes et de Laon; MM. d'Avaux, de Barillon, de Châtillon,

1 Et pour propager les opinions jansénistes dirait le Père Rapin qui accuse l'Hôtel de Nevers d'être "le grand théâtre où se débattait avec plus de bruit et même avec plus d'applaudissement le nouvel évangile de Port-Royal," Mém. i. 403. 2 Ouv. cité ci-dessus.

3 Rapin, op. cit. Arnaud d'Andilly écrit dans ses Mémoires: "J'ai trouvé en Madame du Plessis tout ce que l'on peut souhaiter pour rendre une amitié parfaite. Son esprit, son cœur, sa vertu semblent disputer à qui doit avoir l'avantage. Son esprit est capable de tout sans que son application aux plus grandes choses l'empêche d'en avoir en même temps pour les moindres." Petitot, 2e série, xxxrv. p. 92.

4 Jacques Testu (1626-1706), abbé de Belval. Reçu à l'Acad. fr. en

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de Caumartin et quelques autres : et sur le tout Boileau que vous connaissez, qui y étoit venu réciter de ses satyres, qui me parurent admirables; et Racine, qui y récita aussi trois actes et demi d'une Comédie de Porus, si célèbre contre Alexandre, qui est assurément d'une fort grande beauté1."

Comment ne pas fréquenter une maison où l'on pouvait entendre le même jour et Boileau et Racine? Madame de La Fayette se garde bien de manquer à de telles fêtes. Non seulement elle dinait et soupait à l'Hôtel, mais elle y couchait. A ce sujet la lettre suivante qu'elle écrivit à Pomponne est fort intéressante2 :

"de lhostel de Nevers ce 24me mars (1662).

"Il ny a jour que Ion ne parle icy de vous escrire toutes les soirées se finissent en disant mon dieu escrivons donc a ce pauvre Mr de Pomponne mandons luy combien nous nous ennuyons de ne lavoir plus et lenuie que nous avons quil revienne cela ce (sic) dit touts les soirs et ce remet toujours au lendemain et le plaisir de la conversation ou le raisonnement sur les nouvelles fait quon ne lexecute non plus le lendemain que Ion lavoit fait le jour auparavant pour moy quy suis ennuyée de voir que tout le monde fasse si mal son devoir ie me sépare de la troupe pour faire le mien et vous escris en mon particulier et quoy que se soit de lhostel de Nevers ne croyes pas que personne ait part a ma lettre je suis toute seule dans ma chambre vous voila bien estonne que ie dise ma chambre mais attendes ie ne faisois que disner et souper céans quand vous esties a Paris présentement iy couche il est vray que la peur des voleurs quy sont deschaines en mon faubourg y a contribue pr cette nuit et vous juges bien quil faut quelque bonne raison pr obliger une mère de famille comme moy a quitter ses anfans jay donne une nourice aux vostres quy est une créature admirable et ie prétends bien que vous men remercires autant que fait Me de Pomponne quy men scait le mesme gre que si ie luy avois fait un présent considérable3."

1 Mém. de Coulanges, 1820, p. 470.

2 Elle donne en passant un renseignement sur l'état des rues à cette époque (1662) et doit être rapprochée d'une lettre où Mme de Sévigné raconte en 1673, son retour du "fin fond du Faubourg St Germain, fort au-delà de Mme de La Fayette." "Nous revînmes gaiement," écrit-elle, " à la faveur des lanternes, et dans la sûreté des voleurs." Ces lanternes, qui contenaient des chandelles, étaient installées dans les rues de Paris en 1666 et allumées pendant neuf mois de l'année: on exceptait les huit jours de lune. 3 Bibl. Arsenal, Papiers Arnauld.

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Lorsque les invités s'en allaient à Fresnes, Madame de La Fayette ajoutait au "plaisir de la conversation" et du "raisonnement sur les nouvelles" celui de la vie à la campagne qu'elle savait apprécier.

Le château de Fresnes, situé un peu au-delà de Clays près du confluent de la Beuvronne et de la Marne, avait été presque entièrement reconstruit par Mansard. Par la beauté des perspectives, la proximité de lieux pour la promenade, et la splendeur des appartements, aucune des riches demeures qui abondaient dans les environs de Paris ne surpassait le château de Fresnes. Ses jardins et son parc rappelaient Vaux, le trop magnifique château de l'infortuné Fouquet. L'esprit cultivé de l'hôtesse et de ses invités, la vie qu'on y menait, rappelaient les beaux jours de l'Hôtel de Rambouillet. On y retrouvait la même culture intellectuelle et la même gaîté. La plupart des personnes qui le fréquentaient étaient celles qu'on rencontrait autrefois à l'Hôtel, et elles gardaient jusqu'à l'habitude de s'appeler par des noms d'emprunt — par des noms de précieux1.

Madame de Sévigné nous trace ce joli tableau de l'intérieur de Fresnes2 : "...Il faut que je vous dise comme je suis présentement. J'ai M. d'Andilly à ma main gauche, c'est à dire du côté de mon cœur; j'ai Mme de la Fayette à ma droite; Mme du Plessis devant moi, qui s'amuse à barbouiller de petites images; Mme de Motteville un peu plus loin, qui rêve profondément; notre oncle de Cessac, que je crains parce que je ne le connois guère ; Mme de Caderousse ; sa sœur qui est un fruit nouveau que vous ne connoissez pas, et Mlle de Sévigné sur le tout, allant et venant par le cabinet comme de petits frelons."

Lorsqu'on n'écrivait pas, on jouait au jeu des rimes ou des proverbes, des poètes ou des peintres3 mais sans interrompre la

1 Voir Walckenaer, in. 21. Rapin, op. cit. admet que "Tout ce qu'il y avoit de brillant parmi la jeunesse de qualité, qui florissoit alors dans la ville ou à la Cour...alloient à Fresnes pour y faire des conférences d'esprit: car c'étoit un lieu agréable, délicieux et propre à cela." i. p. 403.

2 Sév. i. p. 493.

3 Pour les jeux des précieuses voir Ch. Sorel, La Maison des Jeux, 1687, 2 vols, de 700 et de 600 pp. À côté de jeux littéraires on en trouve qui sont pour nous surprendre un peu. En voici un : On leur propose que si elles étaient dans un grand lit au milieu de deux hommes qui les aiment et que l'on nomme, la bienséance les obligerait de se tourner d'un côté ou de l'autre et on leur demande quel côté elles choisiraient du droit ou du gauche. On ne leur dit qu'après celui de droit et celui de gauche. Elles embrassent l'élu et donnent un bouquet à l'autre."

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conversation, qui était considérée comme un art auquel chacun travaillait pour son perfectionnement. C'est chez Madame de Plessis-Guénégaud et dans son propre salon que Madame de La Fayette acheva de devenir la directrice de la conversation polie de son temps. Pour se faire une idée du charme et du raffinement de ces causeries, on n'a pas besoin de consulter les guides mondains1 de l'époque: il suffit de lire la Princesse de Clèves. "Aimable et spirituelle, d'un esprit enjoué, d'un abord agréable; elle (Mme de La Fayette) est civile, obligean te et un peu railleuse," nous dit Somaize qui l'appelle de son nom de Précieuse — Féliciane, et pour ne pas nous laisser sur une impression défavorable, il continue : "mais elle raille de si bonne grâce qu'elle se fait aimer de ceux qu'elle traite le plus mal, ou du moins elle ne s'en fait pas haïr2." Bien que ce portrait soit de quelques années antérieur, nous pouvons supposer qu'elle savait encore railler quand elle allait à l'Hôtel de Nevers, à en juger par la façon dont elle traite Mme de Marans3. Toujours est-il qu'elle n'est pas seule à badiner à Fresnes et lorsqu'elle se trouve parmi les victimes, elle écrit ainsi à son ami Pomponne :

"Je suis si honteuse de ne vous avoir point escrit depuis que vous estes party que je croy que je n'aurois jamais osé m'y hasarder sans une belle occasion comme celle cy à labry de noms qui sont de l'autre coste de cette lettre. J'espère que vous apercevres du mien aussi bien il y en a un qui le suit assez souvent mais apparemment puis qu'il est question de Mlle de Sévigné vous jugez bien que l'on ne parlera plus de moy au moins sur ce propos : car pour ne plus parler de moy ce n'est pas chose posible a Fr. & a l'h de N. J'y suis le souffre douleurs on s'y mocque de moy excessivement. Si la douceur de Mr de C. et de Me de Sevigne ne me consoloit un peu je croy que je m'enfuirois dans le nord4."

Ce Monsieur de Pomponne, fils d'Arnauld d'Andilly, avait été reçu dès sa première jeunesse à l'Hôtel de Rambouillet et a dû souffrir de son éloignement en Suède où il était ambassadeur

1 Tels que: Ortigues de Vaumorières, L'Art de plaire dans la Conversation, 1695. Voici quelques titres de chapitres: De quelle manière la bien-séance veut que l'on agisse et que l'on parle quand on mange en compagnie. Avec quelles précautions il est permis de railler. De quelle manière on doit dire des nouvelles, etc. Voir aussi Bary (René), L'Esprit de cour ou les conversations galantes, 1662.

2 Somaize, op. cit. 3 Sév. il. 153.

4 Copie de lettres 12 mars 1666, Bibl. Ars. 6037. Pap. Arn. iv. pièce 491, p. 18.

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extraordinaire. Ainsi exilé, il ne comprenait plus certaines expressions de ses anciens confrères en préciosité et se demandait s'il ne faudrait pas "apprendre une langue nouvelle" en rentrant dans son pays. Sa réponse nous fera connaître le milieu, et la tentation de la donner presqu'en entier est d'autant plus forte que cette lettre, adressée à Mme de Se vigne, ne figure pas dans l'édition des "Grands Écrivains."

"Rien ne fait un effet si bizarre qu'un billet de Fr. receu dans le Nord. Il donne mille joyes et mille chagrins. Il adoucit et augmente la douleur de leloignement, et aide a supporter le poids de l'ambde en le rendant encore plus pesan. Vous jugez bien en effet incomparable Amathee — et vous illustre Alcandre, car Dieu me garde de vous séparer — combien Ion est sensible

au plaisir de voir dans une mesme lettre les noms de Se de

la F et de la R et combien Ion souffre en mesme temps

nayant manque aucune des actions mémorables de F de ne

mestre pas trouve a l'une des plus signalées. J'y ay veu la Brevonne sortir plus d'une fois de sa grotte. J'y ay joue mon roole dans la surprenante avanture de la Comtesse de Bourgogne. J'ay este témoin des diverses transformations de Louis Bayard. J'ay este présent au fameux opéra de Vittoria et de Don Carlos. Mais surtout je me suis trouve a l'avanture célèbre des deux Paladins, dont l'un fort ingambe, l'autre avec sa permission un peu bequillard disputèrent l'espee enchantée pour dellivrer l'Infante que l'on enlevoit. Enfin rien ne m'etoit échappe de remarquable depuis la naissance des Quiquois mais aujourd'hui j'ay bien envie de murmurer contre Famé j'ay manque le salement de 1. De tout ce que j'ay jamais veu et entendu au

pays de Brevonne rien ne m'a paru si digne de curiosité. Je ne

scay pas si nostre en a salle beaucoup en sa vie : je respons

bien qu'il n'en a jamais de telle. Mais nestes vous pas cruels tous tant que vous estes de ne me point expliquer de tels mots et faudra-t-il que j'apprenne une langue nouvelle lorsque je reviendray en mon cher pays de la Verte? Quelle honte de ne me point expliquer de tels mots qu'il ne se trouve personne parmy vous qui ait cette charité pour un pauvre Quiquoy depaise. Et cette Me de la F a qui Ion me renvoyé n'aurait-

1 Cette lettre a été imprimée par Monmerqué dans son édition des Mém. de Coulanges (1820), p. 405, et à cet endroit il imprime: "Mlle de Sévigné." Plus loin dans cette lettre, Pomponne écrit, en effet, qu'il s'agit de la fille de Mme de Sévigné.

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elle pas mieux fait de me le dire que de m 'apprendre que l'on se mocque délie depuis le matin jusques au soir comme si ce mestoit une chose fort nouvelle? Elle a ete mocquee et le sera. Je lay este avant elle, et le seray. Enfin cest un honneur que nous partagerons longtemps ensemble etc.1"

D'après la réponse de Pomponne, nous voyons que non seulement Madame de Sévigné lui écrivit en même temps que Madame de La Fayette mais qu'il reçut aussi un billet de M. de La Rochefoucauld, billet qui, par malheur, n'a pas été retrouvé. C'est probablement à lui que la comtesse fait allusion lorsqu'elle dit qu'il y a un nom qui suit le sien assez souvent. En 1666 donc, on taquinait Madame de La Fayette au sujet du duc qui, semble-t-il, s'intéressait à elle. En effet Madame de La Fayette doit au salon de Madame du Plessis non seulement d'avoir pu perfectionner son style dans la conversation du beau monde, d'avoir épuré sa langue et affiné son goût, d'avoir appris à discuter sur des questions de psychologie et de religion, mais aussi de s'être ménagé une amitié des plus précieuses, avec un homme qui, après avoir cherché son chemin dans une tout autre voie, devait se faire, lui aussi, un nom dans l'histoire littéraire de son pays. Nous avons nommé La Rochefoucauld.

C'est à Fresnes que Madame de La Fayette lut les Maximes et son impression ne fut guère favorable à l'auteur. Aussitôt après cette lecture, elle écrivit à Madame de Sablé : "... .Je viens d'arriver à Fresne, ou j'ay esté deux jours en solitude avec madame du Plessis; en ces deux jours-là.... nous y avons leu les Maximes de M. de La Rochefoucauld. Ha Madame ! quelle corruption il faut avoir dans l'esprit et dans le cœur pour estre capable d'imaginer tout cela ! J'en suis si espouvantée que je vous asseure que si les plaisanteries estoient des choses sérieuses de telles maximes gasteroient plus ses affaires que touts les potages qu'il mangea l'autre jour chez vous."

Et lorsqu'elle écrit à son amie pour lui demander ses Maximes, elle dit : "Madame du Plessis m'a donné une curiosité estrange de les voir, et c'est justement parcequ'elles sont honnestes et raisonnables que j'en ay envie, et qu'elles me persuaderont que toutes les personnes de bon sens ne sont pas si persuadées de la corruption générale que l'est M. de la Rochefoucauld2. "

C'est aussi à Fresnes qu'elle rencontra assez souvent le duc, ou pour se rendre compte qu'elle l'avait mal jugé, ou pour être

1 Papiers d'Arnauld, iv. f° 25.

2 Fournier, Var. Hist. x.

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tentée d'entreprendre une réforme de son caractère. De cette rencontre, une liaison célèbre dans l'histoire littéraire....

On a déjà commis, au sujet de l'amitié du duc de La Rochefoucauld et de Madame de La Fayette, tant d'erreurs, on a montré tant de curiosité malsaine, on a prononcé tant de jugements peu charitables, que nous n'avons guère envie de rien ajouter à tout cela. Au reste, si l'on tient à tout savoir, nous inclinons à penser que Sainte-Beuve, en cette affaire, dit le dernier mot. Il n'avait pas entre les mains tous les documents (nous sommes encore loin de les avoir aujourd'hui) mais sa haute intelligence, sa sympathie pénétrante, et ce don qu'il avait de regarder vivre les personnages littéraires de toutes les époques, lui permirent de traiter cette délicate question comme personne ne l'avait fait avant lui. Depuis ce moment (1836) on n'a rien écrit qui ait la valeur de son étude et, à moins de trouver d'autres documents, on ne dépassera jamais, croyons-nous, son portrait de Mme de La Fayette1.

Cependant on ne peut passer sous silence cette liaison importante et surtout on ne peut pas laisser croire à ceux qui, depuis 1836, ont accumulé des jugements téméraires et des erreurs de faits, qu'ils sont arrivés plus près de la vérité que leurs prédécesseurs. Nous allons suivre les traces d'un grand critique comme Sainte-Beuve, être en contradiction avec un érudit tel qu'Anatole France, et nous n'oserions pas entreprendre la tâche si nous ne nous trouvions fort de la pensée que nous avons connu des documents qu'ils ignoraient tous les deux. Ces documents, certes, ne disent rien, ou presque rien, de la liaison, mais ils nous font mieux connaître le caractère de Mme de La Fayette et si l'on a mal compris les rapports entre La Rochefoucauld et son amie, c'est, croyons-nous, parce qu'on n'avait pas compris le vrai caractère — et parce qu'on ignorait l'état de santé — de cette amie.

Quand l'amitié de Mme de La Fayette et de La Rochefoucauld commença-t-elle ? En 1665? En 1655, à l'époque du mariage de Mlle de La Vergne? Avant le mariage? On s'est amusé à compliquer cette question, en disant que la liaison est antérieure à 1665 et puis en insinuant en fin de compte que — peut-être bien elle remontait plus haut que son mariage.

Il faudrait au contraire simplifier la question et distinguer 1 Dans les Portraits de femmes.

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entre deux choses : (a) l'amitié de Mme de La Fayette avec La Rochefoucauld, qui ne différait en rien de ses amitiés avec les personnes mentionnées au début de ce chapitre, (6) l'amitié intime que nous appellerons faute d'un meilleur mot — la liaison. La première amitié date probablement de l'époque du mariage de Mme de La Fayette ou du temps qui suivit immédiatement le mariage. Segrais dit que l'amitié dura vingtcinq ans1. La Rochefoucauld étant mort en 1680, l'amitié remonterait donc en 1655, l'année même du mariage de Mme de La Fayette2. Peut-être ne faudrait-il pas attacher trop d'importance à la date fixée par Segrais. C'est un souvenir de vieillard qui ne regarde pas à quelques années près. En 1653, La Rochefoucauld était à Verteuil, où il passa quelques années dans la gêne, s'efforçant de refaire sa fortune. En 1656, il est vrai, il était de retour à Paris, et très assidu auprès de la reine de Suède3. Madame de La Fayette n'était plus là mais elle pouvait le rencontrer de temps à autre pendant ses visites. Paul Lacroix4 parlant d'une date assez vague ("dès l'année 1655" est la dernière mention de date dans le chapitre) dit que Mme de La Fayette "estima que le moment était bon pour ouvrir sa maison aux beaux esprits les plus renommés et pour y attirer le Duc de La Rochefoucauld." Il ne donne aucun document à l'appui de ses dires — ce qui leur enlève toute valeur. La première mention de l'amitié dans la correspondance de Mme de La Fayette est dans une lettre où elle écrit à Ménage " ...Je suis infiniment obligée à Mr de La Rochefoucauld de son compliment, c'est en effet de la belle sympathie qui est entre nous." M. d'Haussonville reproduit cette phrase5 (avec "sentiment" pour "compliment") et dit catégoriquement que la lettre est de 1663 et le "sentiment" peut-être à l'occasion de la Princesse de Montpensier qui venait de paraître. "Venir de paraître" n'est évidemment qu'une façon de parler puisque la Princesse de Montpensier est du 20 août 1662 et cette lettre du 5 septembre— 1663, d'après M. d'Haussonville. Mais comment M. d'Haussonville sait-il qu'elle est de 1663? La lettre que nous avons vue

1 Segraisiana.

2 C'est probablement ce passage de Segraisiana qui fait dire à Taine qu'à la mort de son mari, survenue quelques années après le mariage, Mme de La Fayette céda à son affection déjà ancienne pour le duc de La Rochefoucauld. Voir Taine, éd. de la P. de C.

3 Mme de Motteville, Mém. rv. 65.

4 Le XVIIe siècle, Lettres, Sciences et Arts, p. 190.

5 Op. cit. pp. 66-67.

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est du "5me septembre" sans mention d'année. La date est pourtant facile à établir. Ménage s'était amusé à tendre un piège à ses amis en leur envoyant des madrigaux à critiquer.

11 en est question dans une lettre de Madame de Sévigné du

12 septembre 16561 et dans une lettre de Madame de La Fayette du 22 août. Or la lettre du 5 septembre où elle fait allusion à La Rochefoucauld débute ainsi: "Si l'on pouvoit tirer quelque vanité de mon choix je vous asseure que vous en pouries tirer de celuy que j'ai fait de votre madrigal preferablement a celui du Guarini et a celuy de Mr du Raincy...." Les trois quarts de la lettre sont sur ce même sujet. Elle y parle également d'une chanson italienne dont il était question dans sa lettre du 1er septembre 1656 (date qui nous est fournie par une mention de la visite de la reine de Suède). Nous n'avons donc aucune hésitation à dater du 5 septembre 1656 celle où se trouve l'allusion à La Rochefoucauld. Le compliment ne serait donc qu'une politesse de La Rochefoucauld au sujet du mariage de Madame de La Fayette. Le duc était à Paris en 1656. Il y rencontra Ménage qu'il n'avait pas vu depuis le mariage car il habitait Verteuil à cette époque. Quoi de plus naturel que de présenter ses compliments par l'intermédiaire du fidèle Ménage?

Segrais aurait donc raison, car une année après le mariage,

l'amitié entre La Rochefoucauld et Mme de La Fayette donne

lieu à une remarque de Ménage, si bien que Mme de La Fayette

se doit d'intervenir. Cependant tout nous porte à croire que le

raisonnement de Sainte-Beuve est juste et que l'intimité n'a pu

remplacer la "belle sympathie" avant 16652. En effet la liaison

de La Rochefoucauld avec Madame de Longueville — tellement

intime que le duc pleura le comte de Saint-Paul comme un fils

— n'était alors un secret pour personne. Plus tard il se lia avec

la marquise de Sablé et leurs relations ne se refroidirent que

vers 16633. Un peu après cette époque Madame de La Fayette

écrit à la marquise:

"Ce jeudy au soir.

"Voilà un billet que je vous suplie de vouloir lire, il vous instruira de ce que l'on demande de vous. Je n'ay rien à y adjouster, sinon que l'homme qu'il Fescrit (sic) est un des hommes

1 Voir Lettres- T. i. p. 415. 2 Voir Portraits de femmes.

3 C'est vers cette époque que Mme de Sablé connut intimement Mme de Longueville rattachée à Port-Royal par sa pénitence. Sa confession générale est de 1662. Le duc ne pouvait guère la fréquenter à partir de cette époque.

v] La Parisienne et ses amis 97

du monde que j'ayme autant, et qu'ainsi, c'est une des plus grandes obligations que je vous puisse avoir que de luy accorder ce qu'il souhaitte pour son amy. Je viens d'arriver à Fresne, où j'ay esté deux jours en solitude avec madame du Plessis ; en ces deux jours-là nous avons parlé de vous deux ou trois mille fois; il est inutile de vous dire comment nous en avons parlé, vous le devines aisément. Nous y avons leu les Maximes de M. de La Rochefoucauld. Ha Madame ! quelle corruption il faut avoir dans l'esprit et dans le cœur pour estre capable d'imaginer tout cela! J'en suis si espouvantée que je vous asseure que si les plaisanteries estoient des choses sérieuses de telles maximes gasteroient plus ses affaires que touts les potages qu'il mangea l'autre jour chez vous1."

D'après la dernière phrase, La Rochefoucauld essaya de se rapprocher de Mme de La Fayette et de transformer le commerce de politesse que, jusqu'alors, il avait eu avec elle en une intimité plus grande. On en parlait évidemment et il est probable qu'on taquinait un peu la comtesse. Elle acceptait ces taquineries avec bonne humeur lorsqu'elles venaient de ses amies, de tous ceux qui la connaissaient bien et qu'elle jugeait susceptibles de bien comprendre la situation, mais elle avait en horreur d'être considérée comme une coquette déjà mûre. La situation devenait plus délicate encore lorsque celui qui s'érigeait en juge était le fils illégitime de La Rochefoucauld; elle

donna heu à la lettre suivante :

"Ce lundy au soir.

"le ne pus hier respondre a vostre billet, parce que j'avois du monde, et je croys que je n'y respondray pas aujourd'huy parce que je le trouve trop obligeant. Je suis honteuse des louanges que vous me donnés et d'un autre costé j'ayme que vous ayés bonne opinion de moy, et je ne veux vous rien dire de contraire à ce que vous en pensés. Ainsi je ne vous respondray qu'en vous disant que M. le comte de Saint-Paul2 sort de céans et que nous avons parlé de vous une heure durant, comme vous sçavez que j'en sçay parler. Nous avons aussi parlé d'un homme que je prends toujours la liberté de mettre en comparaison avec vous3 pour l'agrément de l'esprit. Je ne sçay si la comparaison vous offense; mais quand elle vous offenseroit dans la bouche

1 Fournier, op. cit.

2 Fils de Mme de Longueville et probablement du duc de La Rochefoucauld.

3 Cet "homme" est évidemment La Rochefoucauld.

98 Madame de La Fayette [ch.

d'une autre, elle est une grande louange dans la mienne, si tout ce qu'on dit est vray. J'ay bien veu que M. le comte de Saint- Paul avoit ouy parler de ces dits-là et j 'y suis un peu entrée avec luy: mais j'ay peur qu'il n'ait pris tout sérieusement ce que je luy en ay dit. Je vous conjure, la première fois que vous le verres de lui parler de vous-mesme de ces bruits-là. Cela viendra aisément à propos, car je luy ay donné les Maximes, il vous le dira sans doute, mais je vous prie de luy en parler bien comme il faut pour le mettre dans la teste que ce n'est autre chose qu'une plaisanterie1. Je ne suis pas assez asseurée de ce que vous en pensés pour respondre que vous direz bien et je pense qu'il faudrait commencer par persuader l'ambassadeur. Néanmoins il faut s'en fier à vostre habilité : elle est au-dessus des maximes ordinaires mais enfin persuadés-le ! je hays comme la mort que les gens de son âge puissent croire que j'ay des galanteries. Il me semble qu'on leur paroist cent ans dès que l'on est plus vieille qu'eux et ils sont touts propres à s'estonner qu'il soit encore question des gens ; et de plus il croiroit plus aisément ce qu'on luy diroit de M. de la R. F. que d'un autre. Enfin je ne veux pas qu'il en pense rien, sinon qu'il est de mes amis, et je vous suplie de n'oublier non plus de luy oster de la teste, si tant est qui le l'eût que j'ay oublié vostre message. Cela n'est pas généreux de vous faire souvenir d'un service en vous en demandant un autre.

(En marge.) Je ne veux pas oublier de vous dire que j'ay trouvé terriblement d'esprit au comte de Saint-Paul2."

Voilà, à notre avis, une des lettres les plus intéressantes de Mme de La Fayette, tant elle s'y montre femme. Elle hait comme la mort que les gens de l'âge du comte de Saint-Paul puissent croire qu'elle ait des galanteries, mais elle fait un peu la moue quand elle pense qu'elle leur paraît cent ans — ce n'est pas qu'elle soit trop vieille pour avoir des galanteries — c'est qu'elle n'en veut pas. Puis le fils naturel de La Rochefoucauld était plutôt disposé à croire ce qu'on disait de son père que ce qu'on pouvait dire d'un autre. En fin de compte, elle écrit à Mme de Sablé pour que le jeune homme soit détrompé — ou

1 Ce qu'il a pu entendre dire au sujet de la liaison, d'après nous, et non pas les Maximes, comme le croyait Fournier. (Voir Vnr. Hist. x. 128.)

2 Cette lettre était dans les Portefeuilles de Valant, N° 4. Elle fut volée en 1842. Voir Lalanne et Bordier, Dict. des Pièces Volées. Pour sa publication par Delort, etc. voir notre bibliographie (Corr.).

v] La Parisienne et ses amis 99

trompé. Se défend-elle si mollement au début pour ne pas avoir l'air d'attacher trop d'importance à l'attaque? Supplie-t-elle ensuite en toute sincérité? Cette femme qui a la réputation d'être franche et sincère, et qui était en effet d'une franchise cruelle au besoin, savait bien garder les secrets des autres et ne se hâtait pas de divulguer les siens.

Cette lettre nous ramène à la question délicate, posée plus haut : quelle fut la nature de la liaison entre Mme de La Fayette et La Rochefoucauld? Si l'on s'appuie sur les jugements des critiques, souvent téméraires, basés sur des données insuffisantes ou erronées, il est difficile de se former une opinion et de savoir ce qui a pu réunir les deux personnes dont il s'agit. Pour les uns, la Maison a été connue et respectée de tous les contemporains. "Toujours est-il," écrit M. de Lescure1, "que la Maison trouva moyen d'échapper même au danger, presque inévitable en pareil cas, des satires et des chansons." D'autres prononcent le mot "adultère."

Or, la Maison n'échappa pas aux chansonniers de l'époque. Dans le recueil fait par Blot, qui, d'après le jugement de Madame de Sévigné, avait le diable au corps, on trouve la chanson suivante :

La nymphe Sagiette

Et le berger Foucaut

Font l'histoiriette (sic)

De Moulin et de Gombeau

Chantant dessus leur lyre

Chacun a son tour

Qu'en amour

Il faut écrire

Et faire comme le grand Saucour2.

D'autre part, l'avis de ceux qui crient à l'adultère, aussitôt après la découverte que M. de La Fayette n'est pas mort quelques années après son mariage, est assez amusant. Les premiers jugements avaient pour point de départ l'idée que M. de La Fayette était mort. Quoi de plus naturel que de voir la veuve chercher en La Rochefoucauld ce dont eUe avait joui auprès de

1 Intro. P. de C.

2 Bibl. Nat. ms. 9348, Blot. D'autres recueils donnent cette chanson avec des variantes : La nymphe Fayette | De Macé de Gombaut | De nuit et de jour | etc. Voir Chansonnier fr., ms. 12639, p. 177; 15135, p. 190; 12667, p. 339. "Le Marquis de Soyecour, Grand Veneur de France, fut d'une grande réputation pour ses exploits et sa grande vigueur avec les dames." Note du ms.

100 Madame de La Fayette [ch.

son mari, etc. ? Puis tout à coup on trouve que le mari était toujours là, et sans comprendre que ce fait nouveau exige une revision de toute la question, des critiques modernes ont usé de cette trouvaille et en ont fait un argument pour nous montrer que Mme de La Fayette était adultère. Ainsi dans ces raisonnements abracadabrants les mêmes conclusions sont tirées d'abord du fait que le mari était mort, et ensuite du fait qu'il était encore en vie. Il y a même des critiques qui se rangent tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. M. Anatole France dans la préface de son édition de la Princesse de Clèves1 suit de très près Sainte-Beuve et penche du côté de l'amitié, comme étant la seule relation possible entre des gens malades — presque mourants, dont l'un était vieux — et prince, l'autre pas belle — et dévote. Mais lorsque M. d'Haussonville2 semble trop convaincu de l'innocence de la liaison, M. Anatole France se met en verve et écrit : "Mme de La Fayette avait 25 ans, le duc en avait 46. On se demandera comment, de l'humeur qu'il était, elle put l'attacher sans se donner à lui. Il ne vivait que pour elle et près d'elle, il ne la quittait pas. Cela donne à penser, quoiqu'on ne veuille. M. d'Haussonville ne croit pas lui-même à la continence volontaire de M. de La Rochefoucauld et je doute, malgré moi, de la piété de Mme de la Fayette. L'âme de cette charmante femme lui semble limpide. J'ai beau m'appliquer à la comprendre, elle reste pour moi tout à fait obscure."

Loin de croire que Madame de La Fayette n'ait pu s'attacher le duc de La Rochefoucauld sans se donner à lui, nous croyons fermement que si elle a pu se l'attacher comme aucune autre femme n'avait pu le faire avant elle, c'est précisément parce qu'elle ne se donna pas. Voici ce qu'il importe de savoir: la liaison de Mme de La Fayette et de La Rochefoucauld fut-elle basée sur la passion ou sur un autre sentiment, où il entrait peut-être de l'amitié, de la pitié, de la sympathie, le besoin d'un confident, le désir de vivre auprès d'un autre qui souffre? Parler d'amour maternel entre une femme de 31 ans et un homme de 523 prête, peut-être, à la risée et pourtant nous sommes d'avis qu'il put y en avoir un peu dans l'affection de Mme de La Fayette pour La Rochefoucauld. Ce dernier ne paraît jamais avoir été

1 Voir notre bibliog. 2 Op. cit.

3 Nous acceptons ici la même date pour le commencement de la liaison qu'ont acceptée MM. France et d'Haussonville. Dans le second passage de M. A. France, l'illustre écrivain rajeunit les deux amis pour renforcer son argument.

v] La Parisienne et ses amis 101

le maître dans ses liaisons. C'est un nerveux, qui a le désir de bien faire et d'être honnête homme au point de demander à ses imis de lui corriger ses défauts, et de prendre en bonne part leurs observations1 ! C'est aussi un sensible qui pleure à chaudes larmes pour des deuils de famille2 et il est toujours d'une "irrésolution habituelle3." Il est timide, "Cet air de honte et de timidité que vous lui voyez dans la vie civile," écrit Retz, "s'était tourné, dans les affaires, en air d'apologie4." S'il se montra bon soldat c'est grâce à l'influence de Madame de Longueville, sa maîtresse, dans le sens plein du mot. Madame de Sablé ne devait pas être très romanesque et ce qui attirait le duc chez elle c'était probablement qu'elle avait cette sorte d' "esprit bien fait" qui lui faisait souvent préférer la conversation des femmes à celle des hommes. Il y trouvait "une certaine douceur" qu'on ne rencontre pas chez les hommes. Peu avant de se tourner vers Madame de La Fayette il écrit5 : " Pour galant, je l'ai été un peu autrefois, présentement je ne le suis plus, quelque jeune que je sois. J'ai renoncé aux fleurettes et je m'étonne seulement de ce qu'il y a encore tant d'honnêtes gens qui s'occupent à en débiter. J'approuve extrêmement les belles passions ; elles marquent la grandeur de l'âme, et quoique dans les inquiétudes qu'elles donnent, il y a quelque chose de contraire à la sévère sagesse, elles s'accommodent si bien d'ailleurs avec la plus austère vertu, que je crois qu'on ne les sauroit condamner avec justice. Moi qui connois tout ce qu'il y a de délicat et de fort dans les grands sentiments de l'amour, si jamais je viens à aimer, ce sera assurément de cette sorte mais de la façon dont je suis, je ne crois pas que cette connoissance que j'ai me passe jamais de l'esprit au cœur."

La femme qui l'attira à cette époque avait dépassé la trentaine et depuis dix ans elle était malade. Elle l'avait remarqué à cause de son pessimisme et était un peu effrayée par son état d'esprit. Elle avait toujours eu la réputation d'être éminemment raisonnable et c'est ainsi qu'elle apparaît dans ses œuvres littéraires. Il se trouve, en effet, dans la Princesse de Clèves, un

1 Voir Portrait fait par lui-même. 2 Sév. ni. 108.

3 Card. de Retz, Portrait de La Rochefoucauld, Œuvres de La Rochef. T. i.

4 Retz n'aimait pas La R. mais ce qu'il dit de sa timidité est confirmé par le fait que La R. trop timide pour se présenter devant l'Académie, refusa le fauteuil qu'on lui offrait.

5 Portrait fait par lui-même.

102 Madame de La Fayette [ch.

passage assez significatif. Après la mort de son mari, la princesse refuse d'écouter le duc de Nemours pour deux raisons: (1) parce qu'elle l'avait aimé du vivant de son mari, ce qui fut cause de la mort de ce dernier; (2) parce qu'elle craignait qu'il ne fût pas fidèle, une fois qu'elle se serait donnée à lui, même dans le mariage. "Les hommes," dit-elle, "conservent-ils de la passion dans ces engagements éternels; dois-je espérer un miracle en ma faveur, & puis-je me mettre en estât de voir certainement finir cette passion dont je ferois toute ma félicité. . . . ? " Elle se demande si son mari ne conserva sa passion que parce qu'il n'en avait pas trouvé en elle. Elle dit à Nemours qu'elle n'aurait pas le même moyen de conserver la sienne et conclut "je croy même que les obstacles ont fait vostre constance1."

Sans croire à la continence de La Rochefoucauld, malgré ses désillusions, malgré son âge, malgré sa santé, malgré son besoin de sympathie et d'affection désintéressée, nous pouvons croire qu'une femme aussi fine psychologue que celle qui a écrit ces lignes ne fut pas assez folle pour écouter ce pessimiste quinquagénaire. Nous admettrons, qu'attirée vers lui par l'espoir de lui "réformer le cœur2" elle put se piquer au jeu et s'y laisser prendre. Mais, vu son expérience et son état de santé, cela est peu probable.

Qu'est-ce donc qui les unit si étroitement? De la part de Mme de La Fayette, le désir d'exercer une influence sur cet homme illustre et de modifier son opinion sur les femmes. En cours de route, elle estima qu'ils avaient beaucoup de traits communs. Ils aimaient la lecture, la discussion psychologique, les travaux littéraires. Peu à peu cet homme, qui ne croyait en rien, crut en elle — le plaisir en était doux — et lui confia ses soucis, ses préoccupations. Cette intimité était en accord avec tout ce que Madame de La Fayette avait appris de l'amour platonique3.

1 Éd. Lemerre, 249-257.

2 Segrais écrit que La Rochefoucauld donna de l'esprit à Mme de La Fayette mais qu'elle réforma son cœur. (Une faute de ponctuation dans Segraisiana, p. 28, lui fait dire le contraire.) Il nous dit en outre que La R. "avoit donné dans tous les vices qui régnoient à la cour dans le tems de sa jeunesse " (p. 28), qu'il " n' avoit pas étudié, mais qu'il avoit un bon sens merveilleux" (p. 15). C'est encore Segrais qui nous fait savoir que Mme de La Fayette se servit de ses connaissances des procès pour sauver "le plus beau" des biens de La R. (p. 101).

3 Voir Le Grand Cyrus, VI. 1 1 3 ; V. Cousin, Soc. fr. n. 6-7 ; F. Hédelin d'Aubignac, Les conseils d'Ariste. D'Aubignac ne croyait pas trop à l'amour platonique.

v] La Parisienne et ses amis 103

De plus, pour un malade, c'est une chose agréable que d'avoir un ami à peine plus ingambe que lui et qui peut venir tous les jours s'informer de sa santé et lui apporter des nouvelles.

La Rochefoucauld, après avoir été jeté de côté et d'autre par son ambition, fut retenu par la douce affection de cette femme qui ne demandait rien que de l'amitié et qui rassemblait chez elle tous ceux qu'il serait allé voir à la cour, si sa santé le lui avait permis. Elle habitait tout près, et malgré ses propres souffrances, elle réussissait à égayer le pauvre goutteux lorsqu'il voyait tout en noir. Elle commença par lui être utile1 et peu à peu elle lui fut indispensable.

Quel que soit le détail de cette intimité, les bases en sont une belle amitié, ou un amour singulièrement dépourvu de passion ; elle fut respectée par tous ceux qui la voyaient de près2 et les plus médisants ne pourraient qu'enlever le mérite sans nier les faits: "M. de La Rochefoucauld," écrit Mlle de Scudéry à Bussy, "vit fort honnêtement avec Madame de La Fayette: il n'y paroit que de l'amitié. Enfin la crainte de Dieu de part et d'autre et peut-être aussi la politique a coupé les ailes à l'amour. Elle est sa favorite et sa première amie. Rien n'est plus heureux pour elle que cela, ni plus honnête pour lui3." Bussy répond: "Quand on ne voit rien que d'honnête à présent entre M. de La Rochefoucauld et Mme de La Fayette, ce n'est pas à dire qu'il n'y ait que de l'amitié. Pour moi je vous maintiens qu'il y a toujours de l'amour et quand il seroit possible qu'il n'y eût plus, il y a toujours quelque chose qui, dans la religion, est aussi condamné que l'amour même4." Bussy n'aimait guère La Rochefoucauld et il avait déjà médit de Mme de La Fayette du temps où elle était jeune fille; ici, il a tout l'air de dire : "Elle ne fait rien de mal mais elle a tort quand même ! " Mlle de Scudéry tient à son opinion, sans être trop charitable, et deux ans plus tard, elle écrit: "M. de la Rochefoucauld et Madame de La Fayette ont fait un roman des galanteries de la cour de Henri second, qu'on dit être admirablement bien écrit; ils ne sont pas en âge de faire autre chose ensemble....5. " Bussy répond sur le

1 Lettre de La R. au comte de Guitaut 15 nov. 1664: "Je parle souvent de vous avec ma voisine et elle m'est d'un grand secours." Œuvres, G. É. m. 173.

2 Les chansonniers voyaient le plus souvent de bien loin et tenaient surtout à avoir des chansons égrillardes à tort ou à raison.

3 Bussy -Rabutin, Corr. m. 116, Lettre du 6 déc. 1675.

4 Op. cit. 117. 6 Op. cit. 451, 8 déc. 1677.

104 Madame de La Fayette [ch.

même ton: "Je serois bien fâché que ces auteurs fussent plus jeunes car ils s'amuseroient à faire autre chose ensemble qui ne nous divertiroit pas tant que leurs livres."

Malgré l'intimité de Mme de La Fayette avec La Rochefoucauld, il y avait encore place dans le cœur de la première pour une autre amitié avec Mme de Sévigné. Cette amitié date de la jeunesse de Mlle de La Vergne et du mariage de sa mère avec le chevalier de Sévigné. Si nous n'en avons parlé qu'en passant, c'est que nous n'avions que peu de renseignements sur ses débuts. Mais Madame de Sévigné elle-même nous renseigne sur ses relations avec Madame de La Fayette à partir de l'époque où nous sommes et elle nous donne en même temps une idée de la vie que menaient La Rochefoucauld et son amie.

La première mention de Mlle de La Vergne dans la correspondance de Mme de Sévigné est de 1652, lorsque la marquise écrit à Ménage pour lui dire "Vous ne me faites cette querelle d'Allemand que pour vous donner tout entier à Mlle de La Vergne1," mais ces mentions ne sont pas fréquentes avant 1670. A partir de cette date et jusqu'à la mort de la comtesse il est question d'elle à peu près à chaque page. Malgré son affection pour sa fille, malgré le peu d'amitié de celle-ci pour Mme de La Fayette, les deux amies ne se sont jamais brouillées et la force de leur amitié ne faiblit jamais, quoi qu'en dise Walckenaer. Il est ridicule de dire que Mme de La Fayette ménagea son crédit à la cour et qu'elle ne voulut pas l'employer pour son amie2. A part quelques billets au sujet de son fils, toute sa correspondance avec Louvois, dont il sera question plus tard, est destinée à rendre service à d'autres qu'aux membres de sa famille, et d'après la correspondance de Mme de Sévigné même, on voit assez que Mme de La Fayette faisait son possible pour lui être utile. Pour ne donner que quelques exemples — c'est tantôt le fils de la marquise qui veut changer de garnison3, tantôt les Grignan qui ont besoin de son appui4, tantôt des demandes à faire pour la députation de Charles de Sévigné5. Certes elle ne réussit pas toujours, mais il faut lui savoir gré de ses efforts et la marquise elle-même le fait à plusieurs reprises. "Il me paraît

2 Walckenaer, in.: "Elle ménageait son crédit et se montra peu empressée à en user pour ses amis."

3 Sév. vn. 91.

4 Ibid. vn. 364, ix. 5 juin 1689, vi. 58, 117.

s Ibid. ix. 190, 192, 198, 204, 214, 218, 224, 241-2, 243, 250, 279.

v] La Parisienne et ses amis 105

qu'elle a bien envie de servir M. de Grignan, " écrit-elle, "elle sera alerte sur les Chevaliers" etc.1

Mais si Madame de Sévigné resta fidèle jusqu'au bout, il est certain que ses enfants n'aimaient pas trop la comtesse. De la part de la fille, c'était peut-être tout simplement de la jalousie. Quant au fils, il trouvait Mme de La Fayette un peu trop "raisonnable." Tout en faisant comprendre à sa mère la nécessité de lui fournir de l'argent2 elle essayait également de l'éloigner de Ninon3. Lui aussi semble être un peu jaloux de l'influence de Madame de La Fayette et de ce qu'elle arrive à faire pour ses fils4. Madame de Sévigné sent bien l'hostilité de sa fille et en maints endroits de sa correspondance elle s'efforce de montrer combien son amie s'intéresse à Mme de Grignan5. Cependant elle est obligée d'avouer son peu de succès, "Vous êtes toujours bien méchante quand vous parlez de Mme de La Fayette," écrit-elle, "je lui ferai quelques légères amitiés de votre part6."

Madame de Sévigné était naturellement attirée vers sa parente, et savait apprécier en elle des qualités qui lui manquaient à elle-même. Elle paraît la regarder comme une personne supérieure et ne manque pas de lui demander conseil dans les cas difficiles. Mais parfois, pourtant, elle était toute prête à imiter la jalousie envieuse de ses enfants. Aussitôt, il est vrai, elle reconnaissait les réelles qualités de son amie. Dans sa jeunesse, Mme de Sévigné était un peu écervelée. Son humeur était d'une liberté et d'une gaieté qui la faisaient parfois mal juger. Tallemant nous dit qu'elle avait l'habitude de "dire tout ce qu'elle croyoit joli, quoique ce fussent souvent des choses un peu gaillardes7 " et Bussy admet que "pour une femme de qualité on trouvoit son caractère un peu trop badin8." Madame de La Fayette était plus posée, mais elle était loin de la froideur et de la pudibonderie que l'on voudrait lui attribuer ; elle était capable de pardonner, et même d'apprécier la forte gaieté de son amie. Au besoin, et malgré sa maladie, elle lui écrivait des "gaillardises9." La marquise aimait son amie parce que la comtesse pouvait sympathiser avec ses faiblesses de mère, louer sa fille, et la guider dans les démarches à faire pour l'avancement de ses enfants. Si parfois sa maladie amenait

1 Ibid. vi. 58. 2 m. 194.

s n. 137. * iv. 286, etc.

5 n. 67, 107, 173, 182, 194, m. 263, vin. 306. 6 iv. 218.

7 Tallemant, Hist. de Sév. et de sa Femme. Voir aussi Sév. G. É. i. p. 48. 8 Sév. i. 48. 9 Sév. n. 350.

106 Madame de La Fayette [ch.

la tristesse, sa maison restait généralement gaie, car on y rencontrait des gens fort intéressants. Madame de La Fayette tenait salon1 et Madame de Sévigné retrouvait là le cardinal de Retz et tous ses amis de la Fronde "avec les beaux esprits de ce temps, Segrais, Huet, La Fontaine et Molière2." Elle y trouvait également La Rochefoucauld et peut-être Bossuet, Boileau, Racine, Benserade. Ce salon devait ressembler certains jours à cette "Chambre du Sublime" que Mme de Thianges donna en 1675 comme étrennes au duc du Maine3.

Segrais, pour s'être trop occupé du mariage de Mademoiselle et de Lauzun et non pas dans le sens qu'aurait voulu la princesse, fut chassé de chez elle. Madame de La Fayette l'accueillit4.

Quant à Huet, évêque d'Avranches, nous connaissons depuis quelques mois5 l'opinion de Pierre Bayle à son sujet, opinion exprimée à cette époque, en 1675. "Et Monsieur Huet," écrit-il

1 Somaize, Dict. I. p. 205, dans sa liste des réduits les plus connus et les plus considérables donne: Celui de la charmante Féliciane. "À ceux que nous avons déjà cités jadis," écrit A. B ourgoin ( Valentin Conrart.... p. 253, note), "il faudrait peut-être ajouter comme étant contemporains de la première société Conrart les salons de Mme de La Fayette, de Mme d'Aiguillon, de Scarron, de Mme de Sablé, de Ninon.... Quand s'ouvrit ou se ferma chacun d'eux il est difficile de le dire." Évidemment: il est même difficile de dire que le salon de Mme de La Fayette était contemporain de celui de Conrart. D'après Pellisson et d'Olivet, que M. Bourgoin cite lui-même, la société Conrart s'assemblait "Environ l'année 1629." Avant de mettre Mme de La Fayette à la tête d'un salon il faudrait lui donner le temps de devenir Mme de La Fayette, ce qui n'eut lieu qu'en 1655, ou même de naître, ce qui ne lui advint qu'en

2 Voir Walckenaer, m. Ch. xrx. On peut supposer que Molière fréquentait la maison mais nous n'oserions pas l'affirmer comme le fait Walckenaer.

3 On y avait représenté en cire le duc du Maine, "Auprès de lui M. de la Rochefoucauld, auquel il donnait des vers pour les examiner: autour du fauteuil M. de Marcillac et M. Bossuet.... Au bout de l'alcove Mme de Thianges et Mme de La Fayette lisaient des vers ensembles. Au dehors du balustre Despréaux, avec une fourche, empêchait sept ou huit méchants poètes d'approcher. Racine était auprès de Despréaux, et un peu plus loin La Fontaine auquel il faisait signe d'avancer." Ménagiana.

4 Sur Segrais voir Brédif, Segrais, pp. 64-72. Mme de Sévigné écrit (il. 199), "Mais comment pourrois-je vous dire les tendresses, les amitiés, les remerciements de M. de la Rochefoucauld, de Segrais, de Mme de La Fayette avec qui je passai le soir."

6 Lettres inédites de Bayle pub. dans Rev. d'Hist. litt. de la Fr. avril juin 1912, p. 427.

v] La Parisienne et ses amis 107

à l'un de ses amis de Montauban, "dont j'ay à vous dire deux mots puisque vous le souhaitez. C'est un des plus savans hommes de France. Il a donné au public toutes les œuvres d'Origène, un beau livre latin de la manière de bien traduire, avec un examen de presque toutes les traductions qui se sont faittes jamais, outre la savante lettre de l'Origine des romans1 de laquelle il me semble vous avoir autrefois parlé.... il est sousprécepteur de M. le Dauphin." C'est à Huet que Mme de La Fayette adresse une lettre qui suffirait pour prouver qu'elle n'a pas échappé complètement à la mauvaise influence de la préciosité— et, fait piquant, elle commence sa lettre par accuser Mlle de la Trousse d'être précieuse.

"ce 14 9bre 1662.

"Toute précieuse que soit Mlle de la Trousse2 elle a de l'esprit, et par là je suis assurée qu'elle vous distingue comme elle le doit du reste de ces Messieurs de Caen que je ne crois pas tous aussi distinguables que vous l'êtes. Pour Me de Coulanges elle est toute propre à mettre le feu dans des cœurs moins combustibles que ne le sont pour l'ordinaire ceux de Province. Je ne sais si je me trompe, mais je trouve que les cœurs de campagne brûlent à bien plus grand feu que ceux de la Cour ; et il me semble même que ceux de la cour brûlent mieux à la campagne qu'à Paris. Ce pauvre Segrais aura tout loisir de brûler à Saint-Fargeau, il ne lui manquera que du feu, mais je ne crois pas qu'il puisse trouver là pour allumer une allumette. Toutes les lettres que je lui ai écrites en Normandie ont été perdues. Depuis qu'il est à St Fargeau, notre commerce est rétabli. Le mien est quasi rompu au pays latin ; mon maître n'est pas ici : Mr Ménage est occupé aux louanges de Mr le Cardinal: ainsi je n'ai personne qui me tire de ma paresse naturelle. Je fais une vie fort inutile ; elle n'en est pas moins agréable, hors de travailler pour le ciel je commence à trouver qu'il n'y a rien de meilleur à faire que de rien faire. Mandez -moi un peu si Madame votre sœur et vous avez renoncé à toutes les pensées de vous établir ici et si nous ne vous y verrons de longtemps l'un et l'autre3."

1 En tête de Zaïde, voir notre bibliographie.

2 Fille de Mme de la Trousse qui était tante de Mme de Se vigne.

3 D'après une copie conservée à la Bibl. Nat. ms. Fonds fr. 15188- 15190. L'orig. est probablement à la Bibl. Laurentienne à Florence. Pour l'histoire de ces lettres voir Delisle (Léopold), Cat. des Manuscrits, I. 437-8 ; Cat. des fonds Libri et Barrois par le même, Bibl. Nat. N. Ac. Fr. 6202.

108 Madame de La Fayette [ch.

Sa correspondance avec Huet est bien une correspondance de femme savante. L'évêque lui envoie des vers latins qu'elle lit avec l'aide de Ménage1 et des vers français qu'on lui a demandé de critiquer. Elle se contente de dire quels sont ceux qu'elle aime2.

Moins savant peut-être, ou tout au moins, savant d'une façon plus aimable, La Fontaine fréquentait le salon et s'entendait bien avec La Rochefoucauld et la comtesse. Le premier lui suggérait des sujets de fables3 et son hôtesse, malgré sa réputation de prude, savait apprécier les contes qui, bien avant ses fables, l'ont fait remarquer. De son côté il l'estimait fort et trouvait l'occasion d'accompagner le cadeau d'un petit billard des vers suivants :

Ce billard est petit; ne l'en prisez pas moins:

Je prouverai par bons témoins

Qu'autrefois Vénus en fit faire

Un tout semblable pour son fils.

Ce plaisir occupoit les Amours et les Ris,

Tout le peuple enfin de Cythère.

Au joli jeu d'aimer je pourrois aisément Comparer après tout ce divertissement, Et donner au billard un sens allégorique: Le but est un cœur fier; la bille, un pauvre amant ; La passe et les billards, c'est ce que l'on pratique Pour toucher au plus tôt l'objet de son amour; Les belouses, ce sont maint périlleux détour, Force pas dangereux, où souvent de soi-même

On s'en va se précipiter, Où souvent un rival s'en vient nous y jeter

Par adresse et par stratagème.

Toute comparaison cloche, à ce que l'on dit:

Celle-ci n'est qu'un jeu d'esprit

Au-dessous de votre génie.

Que vous dirai -je donc pour vous plaire, Uranie? Le Faste et l'Amitié sont deux divinités Enclines, comme on sait, aux libéralités: Discerner leurs présents n'est pas petite affaire: L'Amitié donne peu, le Faste beaucoup plus,

Beaucoup plus aux yeux du vulgaire; Vous jugez autrement de ces dons superflus,

1 Lettre de Mme de La Fayette du 18 déc. 1662.

2 Ibid. 25 fév. 1663.

3 Les Lapins, discours à M. le duc de La Rochefoucauld, se terminent ainsi :

Permettez moi du moins d'apprendre à tout le monde Que vous m'avez donné le sujet de ces vers.

v] La Parisienne et ses amis 109

Mon billard est succinct, mon billet ne l'est guère. Je n'ajouterai donc à tout ce long discours Que ceci seulement, qui part d'un cœur sincère: Je vous aime, aimez -moi toujours1.

Vingt ans plus tard, après la mort de La Rochefoucauld et de son mari, Mme de La Fayette lit encore les contes et quand elle veut faire plaisir à un ami illustre elle lui en fait parvenir un nouveau — comme la lettre suivante2 en fait foi :

"A Paris, ce 23ème Janvier 1685.

Monseigneur,

Made de La Fayette m'a chargé d'envoyer à V. A. S. un nouveau conte de La Fontaine, qu'elle croit que vous n'avez point veu. Elle m'a dit en mesme temps que dans peu de jours elle me donneroit trois actes d'un opéra de Roland commencé par M. de Segrais il y a huit ou neuf ans et qu'il n'a point achevé. S'il l'avoit esté elle croit qu'a en juger par ce qui est fait il auroit esté fort au dessus de celuy de Quinaut. Si tost qu'elle me l'aura donné je ne manqueray pas de l'envoyer à Chantilli. Je suis avec respect

Le très humble et très obéissant serviteur Monseigneur de V. A. S. Des Champs."

(M. des Champs au Prince de Condé.)

Quelques jours plus tard Madame de La Fayette tient sa promesse et Des Champs écrit de nouveau :

"Ce 30e Janvier 1685.

Monseigneur,

J'envoye à V. A. S. les trois actes de l'opéra de Roland dont j'eus l'honneur de luy parler dans ma dernière lettre. Elle verra par le billet avec lequel Me de La Fayette me les a envoyez qu'il n'y en a de copie que celle l'a (sic) qu'elle prie V. A. S. de vouloir bien renvoyer quand elle ne voudra plus les lire.

Cela est accompagné d'une lettre sur le mariage de Mlle Pelissari avec un Anglois. Je suis avec respect

Le très humble et très obéissant serviteur Monseigneur De V. A. S. Des Champs3."

1 La Fontaine, Œuvres, Éd. G. Ë. es. pp. 136-7.

2 Inédite. 3 Chantilly, ms. série P. T. xcix. f°8 214, 159.

HO Madame de La Fayette [ch.

Mais Madame de La Fayette connaissait bien le prince de Condé et n'avait pas toujours recours à un intermédiaire tel que Des Champs. Il allait parfois la voir. "Monsieur le Prince," écrit Madame de Sévigné1, "fut voir l'autre jour Mme de La Fayette: ce prince alla cui spada ogni vittoria è certa2. Le moyen de n'être pas nattée d'une telle estime, et d'autant plus qu'il ne la jette pas à la tête des dames?" Madame la princesse rendait visite également à Mme de La Fayette3 et la comtesse allait à son tour à Chantilly, dont elle appréciait les beautés, même quand elle était malade au point qu'il fallait la porter en litière4. Le fils du grand Condé "M. le duc" était assidu au salon de Madame de La Fayette où Madame de Sévigné le rencontra souvent5. C'est dans le salon de Mme de La Fayette que La Rochefoucauld et son Égérie, causant avec M. le duc, réveillèrent de vagues souvenirs d'enfance et lui firent reconnaître les beautés de Chantilly6.

Parmi les autres personnes qui fréquentaient les samedis7 de Mme de La Fayette on peut probablement compter Bossuet qu'elle avait rencontré à la cour de Madame Henriette8, Racine et Boileau qu'elle voyait à l'Hôtel de Nevers d'après une lettre de Pomponne à Arnauld d'Andilly9. Racine lui-même, si son manuscrit est authentique10, écrit: "Votre amie Mme de La Fayette nous a été d'un bien triste entretien. Je n'avais malheureusement eu l'honneur de la voir dans les dernières années

1 rv. 549. 2 À l'épée duquel toute victoire est assurée.

3 vin. 231. * iv. 506, 523.

5 il. 140, vi. 331. Voir aussi vn. 277. La duchesse, écrivant au duc d'Enghien en 1678, dit, en parlant de Mme de La Fayette: "C'est une amye aimable et admirable comme je scay qu'elle est tout particulièrement la vôtre je croy que vous serez bien aise que je vous en parle." Chantilly, série P. vol. lxxi. T. vu. p. 148. Voir aussi: Duc d'Aumale, Hist. des Princes de Condé. 6 D'Aumale, op. cit. vn. 178.

7 C'est le comte Gabriel Jules de Cosnac qui fixe ainsi le jour de la réunion formelle chez Mme de La Fayette. Nous acceptons ses dires parce que nous ne pouvons prouver le contraire. Voir ses Souvenirs du règne de Louis XIV.

8 Voir notre chapitre sur Mme de La Fayette et Mme Henriette, et Hémon, La vraie Mme de La Fayette, Rev. Pol. et Litt., oct. 1880.

9 Fév. 1665. Voir Mém. de Coulanges, p. 470 et plus haut à la page 88.

10 Ce paragraphe se trouve dans une lettre de Racine à M. de Bonrepas, Paris, 28 juillet (1693), d'après la version conservée dans la Coll. Feuillet de Conches. Il ne se trouve pas, cependant, dans l'autographe de la Bibl. Nat. L'éditeur de l'édition des G. Ë. regarde la version citée ci-dessus comme suspecte. VoivŒuvres de Racine(Éd. Paul Mesnard),vii. 105,note.

v] La Parisienne et ses amis 111

de sa vie. Dieu avoit jeté une amertume solitaire sur ses occupations mondaines" etc. Boileau, de son côté, était d'avis que Madame de La Fayette était "la femme de France qui avoit le plus d'esprit et qui écrivoit le mieux....1." Molière lut chez La Rochefoucauld une comédie — probablement Les Femmes Savantes— et cette lecture n'ayant eu Heu qu'en 1672, il est fort probable que Mme de La Fayette y assista2. Nous ne pouvons pourtant affirmer que Molière fréquentait son salon : nous croyons qu'il n'en fréquentait aucun. Enfin Perrault figurait peutêtre parmi les habitués, car Madame de La Fayette écrit vers la fin de sa vie : "J'ai un goût très particulier pour ce qui vient de lui. Je vous supplie de l'asseurer que je suis sensible (sic) touchée du plaisir qu'il me fait de m'envoyer ses œuvres. Il faut qu'il ayt bonne mémoire pour se souvenir encor de ma beauté. Il n'y en a plus de trace....3. "

Et si Corneille était trop provincial pour venir en ce salon, on le voyait chez La Rochefoucauld. "Il nous lut l'autre jour," écrit Mme de Sévigné en 1672, "une comédie.... qui fait souvenir de la Reine mère4." Cette "comédie" fut probablement Pulchérie, représentée en 1672.

Ces noms ne suffisent-ils pas pour nous expliquer le charme qui attirait Mme de Sévigné chez son amie? Et ce n'est pas tout. En dehors de ces réunions ordinaires, à jour fixe, il y avait des réunions d'amis qui, pour être moins cérémonieuses, n'étaient peut-être pas moins agréables à fréquenter. Madame de Sévigné écrit qu'elle a vu "Madame de La Fayette avec sa petite fièvre, et toujours bonne compagnie5." Un autre jour elle trouve chez son amie "uniquement M. de Pompone et M. Barillon6." Régulièrement, il s'y rencontrait avec Madame de Sévigné, Mesdames de Lavardin et d'Huxelles : on y contait les nouvelles du jour, pour lesquelles la marquise était sans doute particulièrement recherchée7. On y discutait sur certaines questions8.

1 Pellisson et d'Olivet, Hist. de V Académie fr. n. 109.

2 Sév. n. 515.

3 Lettre à Ménage. Coll. Feuillet de Conches. Inédite.

4 n. 470. 5 ni. 419. « vm. 470.

7 Voir Barthélémy, La Marquise d'Huxelles, pp. 28-9, et Sév. v. 34, où la marquise de Sév. écrit: "Cependant la bonne marquise d'Uxelles que j'aime il y a bien des années, m' avoit priée de ne point manquer de revenir pour ce dîner qu'elle donnoit à M. de La Rochefoucauld, M. et Mme de Coul anges, Mme de La Fayette et d'autres."

8 Discussions où l'on se perdait quelques fois d'après une lettre de Mme de La Fayette.

112 Madame de La Fayette [ch.

On y lisait des lettres et des romans. Paraissaient aussi Mme de Marans — dont on se moquait assez cruellement — Gourville, qui s'y trouvait fréquemment mais que Mme de La Fayette traitait toujours un peu en laquais, Madame du Plessis-Guénégaud, l'hôtesse de l'Hôtel de Nevers et de Fresnes, Courtin, de la Trousse, le duc d'Estrées qui parlait politique avec Pomponne et Lauzun qui se pavanait devant Mme de La Fayette avec l'ordre de la Jarretière que le roi d'Angleterre venait de lui donner1.

Malgré tant de visites reçues, si, par hasard, une ancienne amie telle que Mme de Sablé se renferme chez elle, Madame de La Fayette trouve encore le temps de lui écrire, d'aller la voir, de l'arracher à son isolement.

"Il y a une éternité que je vous ay veue," lui écrit-elle, "et si vous croyés Madame, qu'il ne m'en ennuyé point, vous me faittes une grande injustice. Je suis résolue à avoir l'honneur de vous voir quand vous sériés ensevelie dans le plus noir de vos chagrins : je vous donne le choix de lundy ou de mardy, et de ces deux jours-là, je vous laisse à choisir l'heure depuis huit du matin à sept du soir. Si vous me refusés après toutes ces offres-là vous vous souviendrés au moins que ce sera par une volonté très déterminée que vous n'aurés voulu me voir, et que ce ne sera pas ma faute.

Ce dimanche au soir2."

Une conséquence de toutes ces relations, c'est que Mme de La Fayette était très bien en cour. Mme de Montespan lui fait cadeau d'une "petite écritoire en bois de Santa-Lucie bien garnie....et un crucifix tout simple3." Elle va aux fêtes à Versailles et lorsqu'elle va à Saint-Germain "en un mois une fois" ou à Versailles, elle est fort bien reçue. A propos d'une de ces visites, Madame de Sévigné écrit, "Elle y fut reçue très bien, mais très bien, c'est à dire que le Roi la fit mettre dans sa calèche avec les dames, et prit plaisir de lui montrer toutes les beautés de Versailles, comme un particulier que l'on va voir dans sa maison de campagne. Il ne parla qu'à elle et reçut avec beaucoup de plaisir et de politesse toutes les louanges qu'elle donna aux merveilleuses beautés qu'il lui montroit. Vous pouvez penser si l'on est contente d'un tel voyage."

1 Sév. passim. Pour la conversation politique, vin. 502 Pour Lauzun, vm. 493.

2 Fournier, Var. Hist. x. 3 Sév. m. 273.

v] La Parisienne et ses amis 113

Malgré toutes ces occupations — ou peut-être à cause de cette vie intense — Madame de La Fayette allait souvent à "sa petite campagne" à Fleury près Meudon "pour être comme suspendue entre le ciel et la terre." Dans ces moments "elle ne vouloit ni penser, ni parler, ni répondre, ni écouter: elle étoit fatiguée de dire bonjour et bonsoir1." On ne s'en étonne pas outre mesure. Elle allait aussi se reposer à Issy, à Livry, à Chantilly et à St Maur. D'après Gourville elle s'installait un peu trop à son aise dans cette dernière maison, elle y prolongeait ses séjours et ne se gênait pas d'y accaparer une chambre pour son ami La Rochefoucauld2.

Mais on a beau essayer de s'étourdir dans un tel va-et-vient de personnes illustres, de bonnes amies, on a beau goûter à la campagne, en une illustre compagnie, un peu de calme, on peut quand même éprouver un sentiment de tristesse, et c'est l'impression qu'on garde après avoir lu les lettres de Mme de La Fayette. Cette tristesse était due non seulement à la maladie et aux souffrances de Mme de La Fayette, mais aussi à celles de son ami La Rochefoucauld. Voici un passage entre mille qui, à ce sujet, est tout à fait caractéristique: — "Mme de La Fayette est toujours languissante; M. de La Rochefoucauld toujours éclopé: nous faisons quelque fois des conversations d'une tristesse qu'il semble qu'il n'y ait plus qu'à nous enterrer. Le jardin de Mme de La Fayette est la plus jolie chose du monde: tout est fleurs, tout est parfumé: nous y passons bien des soirées, car la pauvre femme n'ose plus aller en carrosse3."

Dans ces moments de tristesse et d'abattement les deux malades devaient apprécier l'amitié de Mme de Sévigné qui apportait avec elle la gaîté et la santé. Mais en suivant les lettres de Mme de Sévigné jusqu'en 1672, nous nous sommes laissé entraîner un peu trop loin et il faut revenir en arrière pour voir une autre phase de la vie de notre auteur.

2 Gourville, Mém. n. 63-66. Se rappeler le passage suivant d'une lettre de Mme de Coulanges à Mme de Grignan (Sév. x. 491) (Gourville): "Ses Mémoires sont charmants... tout ce qui m'en a déplu, car je les ai entièrement lus, c'est un portrait, ou plutôt un caractère de Mme de La Fayette, très -offensant par la tourner très-finement en ridicule. Je le trouvai quatre jours avant sa mort avec la comtesse de Gramont, et je l'assurai que je passois toujours cet endroit de ses Mémoires."

3 Sév. m. 92.

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