‹ Madame de La SablièreChapitre 67 sur 104 · De Mme de la Sablière à Vabbé de Rancé · texte numérisé non relu

De Mme de la Sablière à Vabbé de Rancé

Ce vendredy, 16. may [16]92.

Comme vous estes la seule consolation que Dieu (5) me laisse en ce monde, (6) M. T. R. P., je vous laisse à penser combien je suis touchée des marques de bonté et de charité que vous daignez me donner. Je ne manquerai pas de vous obéir sur l'ordre que vous me donnez de me laisser gouverner par la personne que vous me nommez dans la nécessité, mais, vous me voulez bien permettre de l'attendre, et je puis vous assurer avec vérité qu'à peu d'incommodités près, je me porte mieux que je n'ay fait de ma vie. J'ay pris quelquefois des œufs depuis Pasques, plustost pour les domestiques avec qui je mange, que par nécessité. Si

(1) Nostre Seigneur.

(2) A Dieu de la finir.

(3) Que quoiqui.

(4) Que.

(5) M'a laissée.

(6) MoQ très révérend père.

j'étois toute ma vie seule, je crois que je ne souffrirois rien d tout, mais les hommes causent une dissipation et un afîoibli sèment dans le corps et dans l'esprit qui requiert de la répa^ ration ; c'est ce que j'éprouve avec impatience et infidélité, et c'ei présentement la seule peine qui me reste. Cependant, tout ce que j'apprens de l'intérieur de ceux qui me parlent, me fait connoitre, beaucoup mieux que je ne le pourrois seule, les miséricordes que Dieu m'a faites, car je ne (1) conçois rien en moy que des misères qui me jettent souvent dans le découragement ; mais quand ceux qui me parlent me font voir clairement à quoi ils tiennent, et que toutes les peines viennent de ce qu'ils n'ont pas tout quitté de cœur, en vérité, je me trouve heureuse de sentir dans le fond de mon cœur un amour de (2) N. S. qui a tellement effacé tout ce qui a pu me plaire par le passé et qui m'ôte toutes sortes de projets pour l'avenir, que je retourne en sa présence en paix après ces connoissances. J'ay souvent la pensée, en m'éveillant, que j'entre en ce monde comme si je ne faisois que de naître ; je demande (3) à N. S. avec ardeur de ne ie point offenser le reste du jour (4). Le soir, je me couche comme si je ne devois jamais revoir le jour, après avoir fait un examen triste sur toutes mes fautes de la journée ; mais enfin, je ne perds point la confiance. Voilà mon estât, qui, dans (5) ce fond de tranquillité inconcevable, est pénible dans la pratique, car comme estre seule, comme je vous l'ay dit desjà, seroit le paradis pour moy, il faut, pendant le cours de la journée, prendre mille formes différentes pour me conformer, autant que je le puis, à ce que j'ay de domestiques, pour les porter à Dieu sans qu'ils s'en aperçoivent, et leur toucher le cœur. C'est là, ce me semble, mon principal devoir, car de leur imposer des règles dures et qu'ils observeroient à la juifve, je croirois par là ne guères répondre à ce que Dieu demande de moy. Quand je suis dans nostre hôpital (6), vous voyez de reste, (7) M. T. R. P., en combien d'autres manières il (8) faut se transformer ; tout cela n'est pas sans peine et sans (9) reproche de ma part, de ne point agir comme je crois que je (10) le dois. Ainsy, on ne se donne point si totalement à

<1) Connois.

(2) Nostre Seigneur.

(3) Avec ardeur.

(4) Après avoir fait un examen triste sur toutes mes fautes de la journée, je me couche le soir comme si je ne devois jamais revoir le jour, mais enfin...

(5) Le.

(6) [Les Incurables.]

(7) Mon très révérend père.

(8) Se faut.

(9) Reproches.

(10) Je dois.

LETTRES DE MADAME DE LA SABLIERE SSsâ

Dieu qu'il ne modère ses grâces par des souffrances ; je (1) sens plus que je ne le puis exprimer; mais vous m'entendez toujours mieux que moy mesme, c'est ce qui me console.

Je lis les sermons de saint Bernard ; ils remplissent tellement le cœur qu'il semble que c'est tout ce que l'on sent sans le pouvoir exprimer. Je suis dans une telle ignorance de moy mesme que je ne sçay point du tout comme je suis pour N. S. ; mais, si vous n'estes pas tout à fait (2) mécontent, c'est assez pour moy (3).

A. No 60.

F. Lettre 31.

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