ACTE I, SCÈNE II
LALOUETTE
Oh ! madame, pouvez-vous me soupçonner d’un si vilain déiaut?...
MADAME THOMÉ
C’est que ce matin, voilà des dés qui tombent de votre poche, et l’autre jour, vous avez oublie un jeu de cartes sur la cheminée de votre chambre. ..
LALOUETTE
Madame, la corporation des clercs, à laquelle je me fais gloire d’appartenir, fait de temps en temps de petites parties dans la grand’salle, en attendant l’appel des causes .. Mais quel est notre enjeu ? six blancs ou deux sous. Cela ne peut ruiner personne.
MADAME THOMÉ
Il n’importe, ce sont de mauvaises habitudes, et je voudrais vous voir d’autres amusements. Où est mon fils?
On est venu le chercher dès le point du jour de la part de M. de La Verrière.
MADAME THOMÉ
Pour sa petite fille ?
LALOUETTE
Pour sa petite fille.
MADAME THOMÉ
F Comme je désire qu’Henri la guérisse ! pour elle d’abord, pauvre ange ! et ensuite pour lui.
LALOUETTE
Oui, c’est une cure qui lui amènerait de la clientelle, et vous ne seriez pas lâchée que la médecine valût à votre fils plus d’argent que le barreau n’en rapporte à votre mari.
MADAME THOMÉ
Allons, allons, me voilà suffisamment reposée. Voulez- vous m’aider à mettre le couvert?
LALOUETTE
Ah ! madame, une nouvelle. Pendant votre absence on est venu voir l’appartement que vous avez à louer.
MADAME THOMÉ
Et il n’a pas convenu?
LALOUETTE
Mon Dieu, non.
MADAME THOMÉ
Je n’en suis pas surprise, cette rue est si étroite et si triste...
Triste? avec des lampes toute la journée, il n’y aurait rien de gai comme cet appartement-là.
madame thomé, riant.
En vérité, mon cher Lalouette, j’ai bien peur que vous ne soyez le seul de votre avis.
* Lalouette , madame Thomé. Les indications sont prises de la gaucho du spectateur.
LALOUETTE
Comment? mais c’estaussi l'opinion de-Jean, le valet de con-;, tiance de madame la marquise de Beaucourt.
. ' MADAME TllOMÉ.
Ah ! vous l’avez vu ?
{.ALOUETTE. ’
Oui; il est venu annoncer que madame la marquise passerait ici dans la matinée pour parler àM. Thomé de son procès.
MADAME THOMÉ
Se déciderait-elle à quitter enfin sa maison de campagne?
LAI.OCETTE.
Jean assure que cela ne peut tarder.
Elle serait donc consolée de la mort de M. de Beaucourt ?
LALOUETTE
Ali ! que voilà bien la réflexion d’une femme qui n’a jamais aimé que son mari!... Sachez qu’il y a cinq ans, c’est-à-dire un peu moins de deux ans après la mort de M. de Beaucourt, cette belle et inexorable veuve était à la veille d’épouser un officier de dragons, un jeune homme du plus grand mérite !... tout à coup, son régiment fut appelé à Rouen... il partit... et quelques mois apres son départ, un accident imprévu, {horrible...
MADAMB TllOMÉ.
Lequel ?
LALOUETTE
Ce malheureux jeune homme fut assassiné...
MADAME THOMÉ
Par qui? comment?
LALOUETTE
On ne l’a jamais su.
MADAME THOMÉ
Mais c’est affreux, cela.
LALOUETTE
Je le crois bien ! c’est à la suite de ce malheur que madame la marquise s’était retirée à la campagne, pour pleurer son mari, disent les bonnes âmes comme vous ; pour pleurer son amant, dit l’inflexible vérité.
MADAME THOMÉ
Je ne vois pas grand mal à cela, puisqu’enfin elle devait épouser ce jeune homme; mais que ce soit M. do Beaucourt ou lui qu’elle ait pleuré, si elle revient s’établir à Paris, c’est que sa douleur est bien diminuée...
LALOUETTE
Oh ! ce n’cst plus qu’un rêve, une ombre; moins que rien... et il y a sous jeu une passion nouvelle.
MADAME THOMÉ
Qui la lui inspirerait?
LALOUETTE
Un jeune médecin à la Faculté de Paris.