ACTE I, SCÈNE IV
gré son indifférence pour ma petite malade, j’ai fini par m’intéresser à lui.
Morbleu, j’avais faim... Ça, maintenant que l’estomac est apaisé, causons affaires. M.* Lalouette, remettez-vous à votre requête et tâchez que votre écriture ne soit pas si exactement celle d’un chat... Mon garçon, depuis quelque temps, tu es rêveur, préoccupé... ta mère s’en inquiète beaucoup... moi, pas autant qu’elle... Autrefois, on avait le vin gai, l’amour gai, la jeunesse gaie... nos jeunes gens ont changé tout cela : je n’y vois pas grand’chose à redire ... Mais pendant que tu te livres à tes rêveries, le temps passe, ta position reste la même... j’ai cru qu’il était temps de te donner un coup d’épaule, et c’est du résultat de mes efforts que je viens vous entretenir.
• MADAME THOMÉ
Comment, monsieur Thomô, vous avez songé...
THOMÉ
Oui, ma chère, j’ai songé à ce grand garçon... ça t-’élonne?... Tu crois donc que pour en parler moins que toi, je n’apprécie pas tout ce qu’il vaut?... Mon pauvre Henri!... c'est bien ce qu j'ai fait de mieux dans ma vie... (A pari.) C’est que ça n’a pas été comme mes consultations, que je fais tout seul et avec tant d’ennui...
MADAME THOMÉ
Enfin, quelle idée avez-vous eue ? quel résultat avez-vous obtenu?...
thomé, à son fils.
Mon garçon, tu as un certain nombre de clients, les uns riches, les autres pauvres .. je crois que les pauvres sont en majorité... qui te paient avec plus ou moins d’exactitude... que dirais-tu si tu étais nommé médecin d’un établissement public, avec quinze cents livres d’appointements par an?...
HENRI
Mon père, quel établissement?...
Ah ! je ne puis le dire ; l’affaire n’étant pas terminée, on exige que j’en garde le secret.
MADAME THOMÉ
Mon ami, voilà une bien bonne nouvelle !
THOMÉ
Eh bien ! en voici une encore meilleure. Vous connaissez mon ami Gatineau, de Pontoise; un brave garçon qui s’est mis dans les veaux quand je me mettais dans les livres, et qui y a fait une bonne fortune, par ma foi.
MADAME THOMÉ
Sans doute, nous le connaissons.
THOMÉ
Vous savez qu’il a une fille?
MADAME THOMÉ
Toute charmante et très-bien élevée.
thomé, à Henri.
Elle est à toi avec vingt mille livres de dot.
MADAME THOMÉ
Ah ! Henri !...
henri, se levant. *
Mon père, je vous remercie de vos bontés; mais je ne songe pas à me marier.
THOMÉ
Tu refuses?
HENRI
J’ajourne. Croyez que, pour toute autre affaire, je serais heureux de vous obéir ; mais ceci, ne l’exigez pas, c’est impossible.
MADAME THOMÉ, à part.
Hélas ! j e l’aurais parié 1 *
TUOMÉ, se levant aussi.
Ah ! tu ne veux pas d’un mariage qui te donnerait une jolie femme, une famille honorable et vingt mille livres de dot? A ton aise, mon garçon. Pendant que tu y es, refuse aussi la place que j’ai sollicitée pour toi... ça sera drôle. Enfin, voilà tout ce que j’avais à te dire ; j’ai rempli mon devoir de père : accomplis le tien comme tu l’entendras... Quelle heure est-il? onze heures et quelque chose. Bon ! je n’ai affaire au palais qu’à midi; employons utilement l’heure qui me reste...
LALOUETTE
Vous avez à écrire une requête pour ce malheureux épicier qui a toutes sortes de désagréments en ménage.
MADAME THOMÉ
Vous avez à rédiger une consultation pour ces deux enfants mineurs dont on s’apprête à vendre le bien
thomé, consultant, son agenda.
Vous oubliez le plus important ; une visite à faire à cette femme qui m’a écrit des Madelonncttes.
On vous a écrit des Madelonnettes?...
THOMÉ
Oui, mon fils, et même cette lettre m’a touché. Les Madelonnettes sont une prison de femmes perdues, c’est vrai ; mais tu connais l’histoire de leur patronne, et tu n’oublies pas qu’après l’innocence, la vertu la plus agréable à Dieu, c’est le repentir.
madame thomé, souriant .
Encore une cause gratuite !
THOMÉ
Tu m’en croiras si tu veux, ma femme, mais ce sont celles que je plaide avec le plus de plaisir. Demande-le à ton fils qui, ainsi que moi, a beaucoup de clients pauvres. Pour l'avocat
’ Latouette, assis; Henri, Thomé, madame Thomé.
*’ Latouette, Thomé, Henri, madame Thomé.