L'ABBÉ, VÉRONIQUE
Véronique, qui a fini de desservir, prépare des fleurs dans un vase qu'elle pose sur la lable. L'abbé reprend son in-quarto et se promène de long en large.
l'abbé.
Reprenons notre élan...
Je tiens ma tragédie et suis sûr de mon plan. Melpoméne avec moi sans doute a fait un pacte... Vovons!... Scène d'amour, d'abord, au deuxième acte. — On convient volontiers que chez moi les amants Expriment en beaux vers leurs tendres sentiments Et peignent comme il sied le tourment qui les ronge... •*— Un songe, à l'acte trois... J'excelle dans le songe... Et puis, à l'acte quatre, un récit... Mes récits. Aux yeux des gens de goût, passent pour réussis. J'ai bien, par-ci par là, des scènes plus minimes... Mais je sais m'en tirer par quelques vers sublimes.
VÉRONIQUE, rêveuse, venant à l'abbé.
Mon oncle !
L ABBÉ, avec impatience, à part.
Bon, encor ! Non, jamais je n'ai pu Travailler un instant sans être interrompu. Qu'est-ce que cette enfant peut me vouloir, en somme ?
VÉRONiaUE.
Mon père, n'est-ce pas, était bon gentilhomme?
SCEXE IV. •*»
l'abbé.
Sans doute... Assez souvent je te l'ai dit, je croi, Mon brave frère est mort au service du roi, Quoiqu'il n'ait jamais eu que la cape et l'épée... Mais voilà maintenant ma verve dissipée... Et vous m'interrompez, Véronique, au moment Où je mettais la main sur un bon dénoûment.
VÉRONIQUE
Pardonnez-mpi.
l'abeé.
C'est bon. Mais je m'en vais, ma nièce. Et je monte là-haut pour songer à ma pièce... Voyons!. ..Un dénoûment... qui ne soit pas band... Qui pourrais-je imiter, pour être original?
Il sort par l'escalier, à droite.
SCÈXE IV
VERONIQUE, seule, plongée dans sa rêverie.
Son cœur avait conçu l'espérance divine Que le bonheur viendrait habiter la ruine. Et que ce toit croulant verrait fleurir un jour Un lys qui l'emplirait de son parfum d'amour !... Hélas! il faut pourtant que mon cœur se soumettjl... Le lys n'a point fleuri, mais l'humble violette; Et lui, toujours rempli de son ancien regret, Ne l'a pas devinée à son parfum discret!...
îvlais l'espérance en moi n'est pas bien étouffée :
Tantôt il me traitait comme sa bonne fée,
11 bénissait le ciel qui m'a conduite ici...
Ai-je tort d'espérer et de l'aimer ainsi ?
Ma race, sans valoir la sienne, est sans reproche,
De plus, la pauvreté commune nous rapproche ;
Et toujours mon espoir, qui ne peut s'envoler.
Rêve de le guérir et de le consoler...
Oui, cet amour a pris mon âme tout entière.
Tout l'évoque...
. Elle tire de sa poche un missel.
jusqu'à ce livre de prière...
Mais non! ce livre est plein de mon amour... Le soir, Quand Jean m'a dit un mot qui plaît à mon espoir, Je mets une fleur là, qui sèche entre les pages... Cher livre, qui connais mes vœux, et les partages. Feuillets, de mes pensers confidents et témoins. Dites-moi qu'il oubhe Irène et l'aime moins. Bien qu'encor tout à l'heure il ait reparlé d'elle; Dites-moi, dites-moi qu'à mon rêve fidèle, J'ai droit de mettre encore une fleur aujourd'hui Dans ce livre avec qui j'ai tant prié pour lui!
SCHNE V VÉRONIQ.UE, JEAN.
JEAN, entrant vivement.
Quel guignon obstiné !