M. — DANIEL HUET A MADAME DE MONTESPAN
Ce 17 décembre 1G9I.
Pour bien répondre à cette question : Laquelle estpréf érable de nilusion ou de la vérité? il faut savoir ce que c'est qu'illusion et ce que c'e^t que vérité. I/illusion, c'est-à-dire Terreur, est une disposition de notre esprit qui nous fait voir les choses autrement qu'elles ne sont. La vérité est une disposition contraire qui nous fait voir les choses comme elles sont. Cela supposé, il est visible qu'une personne qui seroit dans Kllusion ne pourroit juger laquelle est préférable de l'illusion ou de la vérité, puisqu'il ne connoîtroit ni l'une ni l'autre et les verroit autrement qu'elles ne sont. Cette question ne doit donc être faite qu'à une personne qui soit hors (ie l'illusion et qui puisse connoître la vérité.
Or, il n y a point de personne en état de connoître la vérité qui puisse préférer l'illusion à la vérité; car s'il préféroit l'illusion à la vérité, il aimeroit mieux être dans l'illusion que dans la vérité, c'est-à-dire qu'étant sage il désireroit de devenir fou, car l'illusion est une folie passagère, et dès lors qu'il auroit ce désir, il seroil fou, puisque c'est une véritable marque de folie que d'aimer la folie et de préférer le mal au bien. De plus, ceux qui prennent le parti de l'illusion, disent pour appuyer un sentiment si bizarre que l'illusion nous trompe agréablement ; que la gaielé, le plaisir et l'espérance l'accompagnent ; que la vérité, au contraire, est triste, languissante et ennuyeuse. Us supposent que quand l'illurrion
soi LETTRES DE MADAME DE MONTESPAN
nous trompe, c*est toujours entièrement à notre profit, en nous montrant notre état plus heureux qu'il n'est en effcL Hais l'illusion peut nous tromper en mal comme en bieft'.. Tavarice, qui en est une bien véritable, persuade aux mhflB qu'ils sont pauvres, comme l'ivresse, qui en est une aotrt, persuade souvent aux pauvres qu'ils sont riches. Si 1 illusion de l'orgueil nous fait voir en nous de bonnes qualités qm n'y sont pas, l'illusion de l'absence *■ de courage nous eiBpêche de voir celles qui y sont. Si l'illusion de la témérité cache les périls véritables, l'illusion de la lâcheté en présente d'imaginaires. L'illusion qui fait les hypocondriaqoei fait croire aux uns qu'ils sont des dieux, et aux autres qu'ils sont des courges ; aux uns que les feuilles de chêne qu'ils ont enfermées dans leur cassette sont des pistoles, et aux autres que leurs pistoles sont des feuilles de chêne. 11 y a autant à perdre qu'à gagner dans ces diverses sortes d'illu" sions, et c'est une très-mauvaise raison pour les préféreràta vérité que de dire qu'elles sont agréables et nous remplis-
sent l'âme d'espérance et de joie, puisqu'elles font aussi souvent le contraire.
Ce n'est pas une moins mauvaise raison que de dire qo la vérité est triste et languissante. Les biens véritables donneU de vérilables plaisirs : celui qui est heureux et qui conno son bonheur en a de la joie. On me dira que les maux véri tables affligent aussi, et que comme la vérité estagréabl dans les biens, elle est affligeante dans les maux. Je l'avoué mais les maux de l'illusion n'affligent pas moins. L'illusicr n est donc pas plus réjouissante que la vérité ; et la véri i n'est pas plus affligeante que l'illusion ; elles ont toutes deiji leurs biens et leurs maux, à la différence que la vérité n nous donne que des plaisirs solides, puisqu'ils sont fondé
* La copie porte la ^ssesse décourage; c'est probablement unce^ reur.
des biens véritables, au lieu que les biens deTillusion ne pas solides, puisqu'on les perd, sitôt qu'on est déisé. Et pour les maux véritables, la connoissance que i en avons peut nous aider à y apporter le remède, au qae nous ne pouvons remédier n ceux de Tillusion qu* en iconnuissant pour illusion, et à Taide de la vérité. Tous ivantages de la vérité sur Tillusion sont grands; mais en i de plus grands encore. L'on n'aime jamais l'illusion sous l'apparence de la vérité. La folle opinion de celui »'imaginoit que tous les vaisseaux qui entroient dans le lui appartenoient ne lui étoit agréable que parce qu'il oyoit une vérité, et quand on la lui eut fait voir comme ihision, toute sa joie s'évanouit. On n'aime donc pas l'iln par elle-même, mais parce qu'elle ressemble à la &. Comme, au contraire, si l'on pouvoit persuader à un ne qui connoit et aime une venté, que cette vérité est llusion, il cesseroit aussitôt de l'aimer. Cet amour pour rite et cette aversion pour l'illusion nous sont naturels; cherchons la vérité en toutes choses; nous n'épargnons la trouver ni temps, ni peines, ni méditations, ni 38; nous cherchons des maîtres de la vérité, et nous ions leurs leçons. Nous fuyons au contraire l'illusion ; nous plaignons de ceoi qui nous y jettent, et nous louons de ceux qui nous en retirent; et de penser auent, c*est préférer l'aveuglement à la vue de la lumiAre, it.au jour, et la folie à la sagesse.