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Madame de Sévigné en Bretagne

Ma première pensée, en apprenant que l'honneur de prononcer devant vous le discours d'usage m'était réservé, a été de prendre mon sujet tout près de moi, dans votre Bretagne. Nous nous sommes entretenus pendant toute l'année du monde entier et de son histoire; il n'est pas une époque, pas un État qui nous ait échappé, et nous avons pénétré dans le temps et dans l'espace partout où l'humanité s'est développée; et cependant de votre pays même nous avons dit peu fitchose. Ce n'est pas que ses annales ne soient glorieuses; mais dans les tableaux rapides que je vous présentais, votre patrie n'obtenait que la juste place qui iui revenait, et ses intérêts particuliers s'effaçaient devant les intérêts généraux de la France. Elle n'en était toujours, en effet, qu'une partie, soit qu'elle défendit contre elle son indépendance, soit qu'enfin annexée, mais non conquise, elle servit nos rois devenus les siens.

Je veux aujourd'hui, Messieurs, oublier le reste du monde pour ne me souvenir que de votre Bretagne, et, en ce dernier entretien d'une année d'études bien remplir, ne ni 'occuper que de vous-mêmes. C'est, du reste, comme une dette d'hospitalité que j'acquitte; je tiens à vous remercier du bon accueil que vous m'avez fait, et de la cordiale entente qui s'est promptement établie entre nous.

Messieurs, l'embarras est réel quand il s'agit de choisir dans votre histoire entre les grands faits et les srands hommes; car ils sont tout ensemble et trop nombreui et trop éclatants: attiré de toutes parts, on ne sait où se prendre, où se fixer; on hésite au milieu d'une admiration trop vive el trop dispersée. Je suis sorti de cet embarras, je vous l'avoue et je vous prie de me le pardonner, par une supercherie; je me suis arrêté sur un nom incontestablement grand, un nom de femme dont la France s'honore; mais si la personne qui le porte a longtemps vécu au milieu des Bretons et les a aimés, elle-même elle n'est pas Bretonne. Ce n'est qu'une fille d'adoption, une belle-fille, si j'osais le dire, de votre Bretagne, c'est madame de Sévigné.

Madame de Sévigné était Bourguignonne, quoique née à Paris; au xvnc siècle, on voyait encore dans le Charolais, elle le dit elle-même, les ruines du château de >es pries, BUTUB sol marécageux, au milieu de la forêt • le Uabutin. Mais elle ;i\ ait épousé un Breton, issu d'une des plus nobles maisons de la Bretagne. Le marquis de Sévigné étail petit-neveu du trop célèbre coadjuleur de Gondi, parenté qui explique le peu de faveur de sa veuve et de ses enfants auprès du roi, qui ne pardonna

jamais aux hommes de la Fronde; de plus, sa famille était alliée à celle des Clisson et des Du Guesclin. Outre ia terre des Rochers près de Vitré, il possédait encore le Bodegat près de Quimper et le Buron près de Nantes. G'( I aux Rochers que madame de Sévigné passa les premiers mois, les seuls mois heureux de son mariage. Veuve, elle y revint pour élever un fils et une fille, et y rétahlirune fortune presque épuisée; et alors que sa fille est mariée en Provence, alors même que son fils est devenu le maître des Rochers, elle y vient attirée par des souvenirs qui lui sont précieux quand même, et par son affection pour un pays qui est devenu le sien.

J'ai le dessein, Messieurs, de suivre madame de Sévigné dans ses voyages, et de vous conduire aux Rochers et ailleurs. Nous visiterons avec elle la Bretagne du xviie siècle; et quel meilleur guide pourrions nous avoir pour la bien connaître et la bien juger?

Rien n'est plus simple ni plus facile que d'aller de nos jours de Paris en Bretagne ; on a le choix entre deux chemins de fer également sûrs et également prompts ; on monte dans une solide et bonne voiture ; on s'asseoit sur de doux et élégants coussins, et en quelques heures on arrive dans l'une ou l'autre de vos vieilles capitales, à Nantes ou à Rennes. Il n'en était pas de même au xvne siècle. Le voyage était alors long et difficile ; et s'il était à peu près exempt de dangers, il était tout au moins plein de fatigues. On avait également le choix entre les routes à suivre. En 1671 , madame de Sévigné se rend aux Rochers par Chartres, le Mans et Laval ; en 1675 et en 1680, par Orléans et Nantes; en 1684, par Orléans et Angers; en 1689, il est vrai que son point de départ

n'est plus Paris, mais Chaulnes eu Picardie, elle atteint Rennes par Rouen, Ponl-Audemer, Caen et Dol. Mais elle préfère évidemment la route d'Orléans; arrivée dans celte ville, elle s'embarque, et n'a qu'à se laisser descendre; il n'y a plus de fatigues, et tout est plaisir. Ecoutez-la du reste elle-même : « Nous sommes montés dans le bateau à six heures, par le plus beau temps du monde ; j'y ai fait placer le corps de mon grand carrosse, de manière que le soleil n'a point entré dedans; nous avons baissé les glaces; l'ouverture du devant fait un tableau merveilleux; les portières et les petits côtés nous donnent tous les points de vue qu'on peut imaginer. Nous ne sommes que l'abbé et moi dans ce joli cabinet, sur de bons coussins, bien à l'air, bien à notre aise; tout le reste sur la paille. Nous avons mangé du potage et du bouilli tout chaud ; on a un petit fourneau; on mange sur un ais dans le carrosse, comme le roi et la reine; voyez comme tout s'est raftiné sur notre Loire. »

Madame de Sévigné, Messieurs, exprime en maint endroit son admiration pour les bords de votre beau et grand lleuvc. Elle emporte en voyage une lunette qui rapproche de trois lieues, et vous pensez l'usage qu'elle en fait devant ces coteaux si riches et si frais, ces sites si divers et d'une beauté pleine de grandeur. C'est ce qu'elle n'oublie pas quand, en 1689, elle suit pendant cinq lieues, au-dessous de Rouen, le cours de la Seine; elle ne trouve rien de mieux à dire pour louer les rives de celte belle Seine, si ce n'est qu'elles ne doivent rien à celles de la Loire. Elles sont également gracieuses, ornées de maisons, d'arbres, de petits saules, de petits canaux

que Ton fait sortir de la grande rivière. En vérité ,

ajoute-t-elle, cela est beau.

Ce n'est pas que le voyage sur la Loire soit toujours exempt de difficultés et d'ennui. Quand les eaux sont basses, comme en 1673, on est souvent engravé et on peut regretter son équipage « qui ne s'arrête pas et va son train. » Quelle folie alors de s'embarquer! maison se croit obligé de prendre des bateliers à Orléans. Celte année-là, madame de Sévigné était pressée d'arriver; elle voulut faire en deux jours les trente lieues qui séparent Saumur de Nantes. Dans ce dessein, le premier de ces deux jours, elle alla deux heures de nuit; elfe engrava et demeura à deux cents pas d'une hôtellerie sans pouvoir aborder. « Nous revînmes, écrit-elle, au bruit d'un chien , et nous arrivâmes à minuit dans un lugurio plus pauvre, plus misérable qu'on ne peut vous le représenter : nous n'y avons trouvé que deux ou trois vieilles femmes qui filaient, et de la paille fraîche, sur quoi nous avons tous couché sans nous déshabiller. J'aurais bien ri, sans l'abbé (son oncle de Coulanges qui l'avait élevée), que je meurs de honte d'exposer ainsi à la fatigue d'un voyage. »

Cette gaîté au milieu d'étranges aventures n'a rien que de naturel ; nous aimons à la rencontrer comme la preuve d'un esprit charmant et droit, qui ne s'irrite pas de contre-temps qu'on ne saurait toujours prévenir. Ces contre-temps, d'ailleurs, n'étaient peut-être pas sans agrément pour une grande dame échappée à la cour de Versailles et auxsalons de Paris ; peut-être même avaientils, par contraste, un attrait bien piquant ; il n'arrive pas souvent h une marquise de coucher sur la paille.

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Il est un reproche que qous devons adresser à madame de Sè\ igné ; elle parle avec une sorte d'irrévérence

de notre fleuve, et sans tenir compte de ses avertissements. Elle avait pourtant été si parfaitement établie dans le gravier, que de son aveu, elle fut plus d'une heure le matin à reprendre le fil, non pas de l'eau, mais, ditelle, de son discours, raillant ainsi agréablement ses habitudes de causerie, qu'interrompait l'attente du départ. Elle n'arriva que le soir à Nantes : encore tout le monde avait ramé; mais elle avait contre elle vent et marée. Ne eompte-t-ello donc réellement pour rien, sur la Loire, la marée et le vent conjurés? Un de ses amis, d'Hacqueville, qu'elle appelle plaisamment les d'Hacquevilles, car par sa bonté il semblait se multiplier, s'était montré inquiet de ce voyage; « il a fait l'honneur à la Loire de croire qu'elle m'avait abîmée : hélas! la pauvre créature ! je serais la première à qui elle eût fait ce mauvais tour; je n'ai eu d'incommodité que parce qu'il n'y avait pas assez d'eau dans cette rivière. » Elle écrit ailleurs : « Nous passons tous les ponts (allusion sans doute à l'effravant passage du pont Saint-Esprit, sur le Rhône) avec un plaisir qui nous les fait souhaiter; il n'y a pas beaucoup d>.r-ro/o pour les naufrages de la Loire; » et elle ajoute par comparaison : « non plus que pour la Durancc ; il y aurait plus de raison de craindre cette dernière qui est folle, (pie notre Loire qui est sage et majestueuse. » Majestueuse, tout le monde en conviendra, mais sage, c'est certainement trop dire; que de malheurs attestent, non pas la folie , mais la furie de ce fleuve trop redoulable 1

Le voyage par terre est moins prompt et plus fali-

gant. D'abord, que de préparatifs] c'est une véritable expédition. Madame de Sévigné emmène, en 1671, deux calèches el sept chevaux de carrosse, trois au quatre hommes à cheval, et sur un cheval de bât elle emporte son lit, pour servir a la couchée dans les hôtel leries. Elle est dans sa calèche traînée par ses deux chevaux; son oncle, l'abbé de Coulanges, est quelquefois avec elle; dans l'autre, son lils, la Mousse et Hélène; celle-ci a quatre chevaux. Le voyage est long, on l'ait six ou sept lieues par jour, et pour abréger la route, « le bréviaire, dit elle, assemble quelquefois le second ordre (comprenez que son oncle passe dans la seconde calèche), et fait place à un certain bréviaire de Corneille que nous avons envie de dire, Sévigné et moi. » Ce n'est pas qu'elle se plaigne; six ou sept heures par jour, cela fait encore une facilité et une manière de voyager fort commode. On ne va pas, du reste, plus lentement en Bretagne que dans le reste de la France; eu un autre temps en effet, madame de Sévigné met trois semaines à gagner la Provence. Les moyens de transport faisaient défaut; on n'allait vile qu'entre Paris el Orléans : on avait une diligence, la première instituée, qui, partant à trois heures du malin, achevait dans la journée les trente lieues qu'elle devail parcourir. Les chemins étaient mauvais, même auprès de Paris, excepté ceux dont le roi se servait, et qui étaient pavés en grès gros et forts. Sans être plus maltraité chez vous qu'ailleurs, on était exposé à d'étranges accidents. Madame de Chaulnes, la femme du gouverneur même de la Bretagne, se rendait de Nantes à Vitré, pour les étals; elle est arrêtée a une demi-lieuc

de Vitré entre deux ruchers; sou carrosse et son chariot y demeurent « parce que le contenu est plus grand que le contenant. » Il fallut travailler toute une nuit dans le roc, et « c'est à la pointe du jour que le tout arriva à Vitré. » Détrempées par les pluies des hivers, les routes mal faites, mal entretenues par des paysans de corvée inhabiles et travaillant à contre-cœur, avaient peine à se sécher. Entre Nantes et Rennes, à la fin de mai, on était encore dans les bourbiers et dans les abîmes d'eau; et entre Rennes et Vitré!... Mais écoutons madame de Sévigné : « Nous partîmes à dix heures, et tout le monde me disait que j'avais trop de temps, que les chemins étaient comme dans cette chambre, car c'est toujours la comparaison; ils étaient si bien comme dans celte chambre, que nous n'arrivâmes ici qu'après minuit, toujours dans l'eau ; et de Vitré ici, où j'ai été mille fois, nous ne les reconnaissions pas : tous les pavés sont devenus impraticables; les bourbiers sont défoncés; les haut et bas plus haut et bas qu'ils n'étaient; enfin, voyant que nous ne voyions plus rien , et qu'il fallait tâter les chemins, nous envoyâmes demander des secours à Pilois (c'est son jardinier); il vint avec une douzaine de gars; les uns nous liraient, les autres nous éclairaient avec plusieurs bouchons de paille ; nous sommes arrivés, nos chevaux rebutés, nos gens tout trempés, mon carrosse rompu. »

L'arrivée de madame de Sévigné, vous le comprendrez sans peine, était en Bretagne un événement que l'on attendait avec impatience, que l'on signalait et dont on répandait promptemenl la nouvelle. La châtelaine des Rochers excitait la curiosité et éveillait l'cmpressc-

ment à plus d'un litre; c'était une grande daine et une femme d'esprit, causeuse aimable et brillante, qui avail déjà une réelle célébrité d'écrivain, et elle sortait de Versailles et de Paris. Elle avait bientôt comme une cour où venaient les gens de son monde, qu'elle voyait en d'autres lieux , que des intérêts ou des ebarges avaient amenés en Bretagne, et qui retrouvaient auprès d'elle quelques heures de la vie qui leur était habituelle et qu'ils regrettaient; on y rencontrait aussi les vrais Bretons trop peu riches ou trop peu titrés pour quitter le pays, qu'elle appelle en riant les indigènes, ou mieux la noblesse résidente. Ce n'est pas qu'elle recherche les uns ou les autres; au contraire, elle paraît les fuir et pour des raisons différentes. Ses pairs, le gouverneur M. de Chaulnes, les lieutenants généraux de Molac et de Lavardin, M. d'Harouïs, si elle les redoute, c'esl que, comme elle le dit, quand elle est hors de Paris, elle ne veut que la campagne, et que, venue en Bretagne pour faire des économies, elle n'a pas dessein d'y faire de la dépense. Elle n'est cependant pas libre de les éviter; madame de Chaulnes vient chez elle aux Rochers, s'y installe pour plusieurs jours, puis l'emmène à Vitré ou à Rennes; elle est toute prévenances, mais en retour il lui faut des assiduités, et si elle voyage en son gouvernement, si elle va à Redon, à Vannes, à Auray, elle veut qu'on l'accompagne, et elle s'offense d'un refus. C'est plus pénible qu'on ne peut dire, de retrouver Versailles et ses chaînes à cent lieues de distance.

Quant aux Bretons, elle les traite avec plus de sansfaçon, mais toujours avec bonté, comme des gens qui par le sang tiennent a ses enfants. Ils peuvent être tiers de

son accueil, car, imbue des préjugés de la femme de cour et plaçant volontiers eu un seul endroit tout l'esprit de la France, elle est quelquefois vive dans ses railleries, et même cruelle dans ses récils sur la province; je puis en citer un qui naturellement n'a point trait à la Bretagne. En 1G80, son carrosse s'était rompu entre Paris et Orléans, et « dans un merveilleux endroit, écrit-elle, nous fûmes secourus par le véritable portrait de .1/. de Sotenuille; c'est un homme qui ferait les Géorgiques de Virgile, si elles n'étaient déjà faites, tant il sait profondément le ménage de la campagne. Il nous lit venir sa femme, qui est assurément de la maison de la Prudoterie. Nous fûmes deux heures avec cette compagnie, sans nous ennuyer, par la nouveauté d'une conversation et d'une langue entièrement nouvelle pour nous; nous fîmes bien des réflexions sur le parfait contentement de ce gentilhomme, de qui l'on peut dire :

Heureux qui se nourrit du lait de ses brebis, Et qui de leurs toisons voit ûler ses habits ! »

Voilà qui est bien spirituel, mais qui est bien quelque peu ingrat. Madame de Sévigné est plus juste pour les Bretons; elle trouve sans doute leurs visites un peu longues, elle s'étonne de leur langue qu'elle n'entend pas, de leur nombre aux états; elle ne croyait pas qu'il y en eût tant; elle amuse madame de Grigoan, sa lille, dos propos de ce gentilhomme qui, quoi qu'on die, s'obstine a porter la santé de madame de Carignan; mais elle leur accorde de la distinction et trouve qu'ils dansent bien : Les passe-pieds de la cour font mal au cœur

auprès de ceux-là. » Ils la gagnaient réellement par leur empressement, leur déférence et même leur admiration; ils se montraient heureux de l'entretenir, provoquaient

ses paroles et les recueillaient. « Tout le monde m'attaque, » et elle ajoute sans amertume : « Mon poumon est usé. » Elle finit par trouver bien de l'esprit dans celte immensité de Bretons.

Si madame de Sévigné estime les Bretons, elle aime leur pays, non pas seulement pour les souvenirs qu'elle y retrouve, mais pour lui-même, pourses aspects riants et sa puissante fécondité. Rien n'est si beau que ses champs, et c'est un plaisir de voir les promesses qu'ils font et qu'ils tiennent; les prairies sont d'un vert qu'on ne saurait reneontrer ailleurs; les arbres poussent vile et avec une vigueur surprenante; avant trente ans, ils sont grands et droits, et beaux en perfection. Le mail des Rochers avait été planté à la naissance de madame de Grignan; « tout le jeune plant que vous avez vu naître, lui écrit sa mère, est délicieux; c'est une jeunesse que je prends plaisir d'élever jusqu'aux nues. » Ne sent-on pas ici une âme émue des beautés de la campagne, pleine d'un sentiment que le xvii* siècle a peu connu, et que votre beau pays a inspiré? Madame de Sévigné énumère avec complaisance toutes les douceurs de votre climat : les matinées sont belles pendant l'été ; on y entend des milliers d'oiseaux qui saluent le soleil; les chaleurs à midi ne sont point accablantes comme celles de la Provence; et-les soirées sont assez chaudes pour qu'on se promène jusqu'à dix heures; « et cela fait, ditelle, un silence, une tranquillité, une solitude dont je ne crois pas qu'il soit aisé de jouir en un autre pays. »

L'hiver lui-même est doux, et l'on peut encore, eu février, se promener dans les belles allées des Rochers jusqu'à cinq heures. « Mon Dieu, quel temps î qu'il est parfait! » C'est un cri qu'éveille le souvenir des journées brumeuses de Paris. Sans doute il pleut souvent dans la Bretagne, les terres sont souvent noyées, et trop souvent on peut dire : après la pluie vient la pluie ; mais madame de Sévigné ne s'indigne pas contre les pluies trop fortes et de trop longue durée, c'est grâce à elles qu'elle trouve aux Rochers tant et de si beaux produits de ses terres; et, sous l'abri de son château, elle se console en songeant que ses prairies ne seront que plus belles, que ses vaches lui donneront un lait plus abondant et meilleur. Alors elle vante le beurre de ses laiteries, qu'elle mange sur de longues tranches de pain, et ce beurre relève si bien, en carême, un dîner d'épinards, que sa dévotion s'inquiète; et la voilà toute troublée des agréments de ses repas de carmélite.

D'ailleurs, pour triompher du mauvais temps et de ses ennuis, madame de Sévigné a un excellent auxiliaire : sa bibliothèque si bien remplie; elle lit, et beaucoup, et du sérieux et des folies, et de la fable et de l'histoire. Quand son fils est aux Rochers, elle ménage ses yeux; elle écoute ce charmant lecteur, qui sait si bien relever les beaux endroits d'un ouvrage et réveiller l'attention. Il est vrai qu'il aime les bagatelles, qu'il empêche de prendre aucune lecture sérieuse ; mais il est si amusant ! Il a de l'esprit, il entraîne, et quand il tient une comédie, il la joue comme Molière. Au reste, madame de Sévigné lui pardonne aisément les bagatelles ; elle lui passe son goût pour la Cîéopâtre de la Calprenède,

qu'elle éeoute malgré elle, et où elle trouve encore quelques amusements, bien que le style en soit maudit; elle y revient même, et s'y prend comme à de la glu, et par le bonheur qu'elle a de n'avoir pas de mémoire, cette lecture, bien qu'épouvantable, la divertit; et elle se laisse divertir sous le prétexte de son fils qui l'a mise en train.

Les lectures sérieuses lui plaisent mieux toutefois que les lectures frivoles ; elle s'attache à Pétrarque, au Tasse, dans lequel elle trouve des beautés qu'on ne voit point quand on n'a qu'une demi-science; elle est charmée de Tacite et de l'harmonie de ses périodes; elle recommande à sa fille les conquêtes de Germanicus. Elle aime même Josèphe, et déclare que c'est une honte dont on ne peut se laver que de commencer son ouvrage et de ne pas le finir, car il est miraculeusement beau. Elle connaît l'histoire de Rome, celle de la France, et étudie celle des croisades dans Maimbourg, malgré le style qui la fait souffrir, qui lui fait jeter le livre par la place, et maudire l'auteur.

Mais ses vrais amis sont Pascal, qu'elle met de moitié partout, dit-elle, et Nicole, Nicole surtout, aujourd'hui peu connu, et qu'elle vante avec une admiration vive qui peut surprendre chez une femme de cour, car l'auteur est bien sérieux et d'une lecture bien difficile. Mais dès que son fils est parti, elle prend quelque belle morale de Nicole ; elle trouve ses Essais admirables ; elle les lit avec un plaisir qui l'enlève. « Lisez-le, écrit-elle à sa fille; lisez-le, je vous prie, avec attention, et voyez comme il fait nettement voir le cœur humain , et comme chacun s'y trouve. Ce qui s'appelle chercher dans le

cœur humain a\ec une lanterne, c'est ce qu'il l'ail; il nous découvre ce que nous sentons tous les jours, ce que nous n'a\ ons pas l'esprit de démêler ou la sincérité d'avouer* » Et elle ajoute : « Quel langage, quelle force dans l'arrangement des mots! On croit n'avoir lu du Ira ncais qu'en ce livre. »

On comprend donc avec quelle peine madame de Sévigné quittait sa calme retraite et ses bons livres : elle ne les quittait que trop souvent, pour renouer dans la Bretagne des liaisons indispensables, ou pour continuer des relations utiles formées à Versailles et à Paris. C'est ainsi qu'en 1671 elle paraît aux états qui se tenaient à Vitré, comme à sa porte.

Elle a fait des états un piquant tableau; elle ne les avait jamais vus: « C'est, dit-elle, une assez belle chose; je ne crois pas qu'il y ait une province assemblée qui ait un aussi grand air que celle-ci. » Les affaires se traitent rondement, et se mêlent aux plaisirs. Le> quelques mots de madame de Sévigné sont comme une révélation sur le rôle des états au temps du grand roi. Il n'y avait que six provinces qui, par privilège et comme souvenir d'une ancienne et puissante autonomie, les eussent conservés j el bettes elles n'en tiraient pas de grands avantages. <> Les étals ne doivent pas être longs; il n'y a qu'à demander ce que veut le roi ; on ne dit pas un mol, el voilà qui est fait. Pour le gouverneur, il trouve, je ne sais eommenl, plus de quarante mille éeus qui lui reviennent, lue infinité de présents, des pensions, quinze <>u Hklgl grandes tables, un jeu continuel, des bals éternels* des comédies trois fois la semaine, Bto8 LM-amlc hraverie, voila les états. »

Ce n'était pas que les fêtes eussent réellement le pas sur les affaires, mais elles duraient plus longtemps. Tout l'intérêt portait, en effet, sur une question de finances, qui marchait vile Le roi demandait, ci». 16" I.

trois millions de livres ; on savait d'avance que la province de Bretagne offrirait deux millions cinq cent mille livres, et elle les offrit sans chicaner; d'avance encore le roi avait décidé qu'il n'accepterait que deux millions deux cent mille livres; c'est ce qu'il avait écrit de sa main avec des bontés infinies pour sa bonne province de Bretagne. Au moment opportun, le gouverneur, M. de Chaulnes, lut sa lettre aux états et lit enregistrer la copie. « Il s'est élevé jusqu'au ciel des eris de : Vive le roi ! Au dîner qui suivit, la santé du roi fut portée, ci tous les verres cassés après l'avoir bue. Il fallait bien montrer une joie et une reconnaissance extrêmes des cent mille écus que le roi a donnés à la province sur le présent qu'on lui a fait, voulant récompenser par cel effet de sa libéralité la bonne grâce qu'on a eue a lui obéir. »

Quant aux fêtes, elles étaient splendides, M. de Chaulnes tenait royalement les états. Il avait toujours deux tables, et de quatorze couverts chacune; il présidait l'une et madame de Chaulnes l'autre : « La bonne chère est excessive, raconte madame de Sévigné, on remporte les plats de rôti tout entiers; et pour les pyramides de fruits, il faut faire hausser les portes; nos pères ne prévoyaient pas ces sortes de machines, puisque même ils ne comprenaient pas qu'une porte fût plus haute qu'eux; une pyramide veut entrer, une de ces pyramides qui fait qu'on est obligé de s'écrire d'un limil

de la table à l'autre, cette pyramide donc, avec vingt ou trente porcelaines, fut si parfaitement renversée à la porte, que le bruit qu'elle causa (il taire les violons, les hautbois et les trompettes. » Voilà, Messieurs, une critique assez vive des tables trop fastueuses où l'on cherche bien plus le plaisir de faire voir sa richesse aux gens, que celui de les faire manger à leur gré; et elle pourrait bien avoir encore sa portée de nos jours.

Après le dîner commençait le bal, où les Bretons paraissaient dorés jusqu'aux yeux; et c'étaient alors des passe-pieds et des menuets merveilleux, et surtout des danses du pays, où les pas différents étaient en quantité extraordinaire; la cadence était courte, mais juste, et l'ensemble plaisait par sa nouveauté, sa singularité; la grâce des Bretonnes y était tout aussi remarquable que la force des Bretons. Ce n'étaient plus seulement des mouvements bien ordonnés et élégamment corrects, mais une vivacité et une expression qui faisaient d'une danse une tragédie ou une comédie.

Parfois, au lieu du bal, il y avait spectacle avec Molière ou Racine. La comédie de Tartuffe fut jouée , et point trop mal jouée; puis vint Andromaque « qui me fit pleurer plus de six larmes, » dit madame de Sévigné; et elle ajoute : « C'est bien assez pour une troupe de campagne. » Ce n'est pas le lieu de rappeler ses préférences pour Corneille, que l'on comprend et que l'on peut partager ; mais il faut dire que l'on a souvent abusé de ces six larmes, en ne rappelant ni le lieu où elles ont été versées, ni la troupe de campagne ; ces six larmes étaient un succès.

Mais tout ce fracas de Vitré lassait madame de Sévi-

gné. Elle avail hâte de retourner aux Rochers powétrê

à elle-même, pour ne plus voir ces interminables festins qui répugnent à sa délicatesse. « Je pars, éeiïtelle,j'ai un besoin de repos qui ne se peut dire; j'ai besoin de dormir; j'ai besoin de manger, car je meurs de faim au milieu de toutes ces viandes ; j'ai besoin de me rafraîchir, j'ai besoin de me taire. » El dès qu'elle esl ar rivée : « Enfin, ma chère fille, j'ai retrouvé mon abbé, ma Mousse, ma chienne, mon mail, Pilois, mes maçons; tout cela m'est uniquement bon en l'étal où je suis. Si vous me demandez comment je me trouve aux Rocbe.i après tout ce bruit, je vous dirai que j'y suis transportée de joie. »

Toutefois la fatigue ne la rend point injuste; elle re connaît les généreuses qualités de son pays d'adoption. Elle sait qu'en aucun lieu l'hospitalité n'est mieux offerte, ni plus large. Elle finit par supporter ces festins « où la terre et la mer montrent ce qu'elles savent faire, » et qui sont restés traditionnels. Ne les retrouve-t-on pas encore partout, dans les villes comme dans les villages. quand une fêle de famille, une noce ou un baptême, réunit dans une même joie de nombreux parents? il esl telle de ces fêtes où les douze cents pièces de rôti (h1 mademoiselle du Plessis trouveraient leur place. Celait une eœagéreitse que cette demoiselle du Plessis, qui vantait ainsi la chère admirable qui avait été laite en Basse-Bre tagne à la noce de sa belle-sœur. Le récit esl trop gai pour que je ne laisse pas madame de Sévigné vous le faire : « Nous demeurâmes comme des gens de pierre ; je pris courage et je lui dis : Mademoiselle, pensez-\ bien, n'est-ce pas douze pièces de rôti que vous voulez

dire? On se trompe quelquefois. — Non, Madame, c'est douze cents ou onze cents ; je ne veux pas vous assurer si c'est onze ou douze, de peur de mentir, mais enfin je sois bien que c'est l'un ou l'autre. Elle le répéta vingt fois, et ne voulut pas rabattre un seul poulet. »

Outre ces coutumes hospitalières, madame de Sévigné se plaît à en rappeler d'autres qui la séduisent en l'étonnant, comme les feux de la Saint-Jean. Elle raconte avec quel empressement les paysans sont venus au-devant d'elle à son arrivée ; elle aime à les accueillir; elle se réjouit de les voir, et, dans ses lettres, elle les présente à sa fille, comme cette petite fermière de Bodegat avec ses beaux yeux brillants, sa belle taille, sa robe de gros taffetas et ses manches tailladées. Elle estime dans les Bretons la simplicité et la pureté des mœurs: « Cela tient au climat, dit-elle, et ici ce qu'on n'est pas, on le devient. » Elle vante encore en eux leur attachement, leur dévoûment au roi, et les montre fidèles au temps même où, protestant contre des impôts trop lourds, ils se retranchent derrière les lois et résistent aux agents des fermes en criant : Vive le roi! Et ce cri, ils le répètent dans les prisons, devant les tribunaux, sur leséchafauds. Leur valeur militaire égale leur dévoûment. Écoutez comme madame de Sévigné parle d'un régiment de la Bretagne, celui de Kerman : « Il est fort beau; ce sont tous Bas-Bretons, grands et bien faits au-dessus des autres, qui entendent le français dès qu'on leur fait faire l'exercice; c'est un plaisir de les voir. Je crois que c'était de ceux de cette espèce que Bertrand du Guesclin disait qu'il était invincible à la tête de ses Bretons. »

Messieurs, depuis le temps où écrivait madame de Sévigné, la Bretagne n'a pas dégénéré : c'est toujours la même terre heureuse et féconde, terre des braves,

un des plus beaux Qeurons de la couronne de France. Son importance, qui n'a l'ait que grandir, appelle encore à sa tête, comme an wir siècle, les hommes les plus éminents. C'est ainsi qu'a été placé comme ehef de votre Académie un de nos maîtres les plus aimés, également distingué dans l'art d'enseigner el dans l'art d'écrire, et que je louerais plus que je ne le fais, si je aa craignais d'être suspeet de partialité; car, après avoir été l'un des créateurs de l'enseignement de L'histoire, il a voué sa vie à l'élever et tout ensemble à le propager. Dans les murs même de cette vieille capitale bretonne, je vois d'une part un prélat vénéré, digne ami de ce pontife qui mourut martyr dans nos discordes civiles, et de l'autre un des hommes dont l'Empereur apprécie le plus les conseils, et dont il n'a consenti à se séparer pour un temps qu'an n de mieux vous prouver son estime; il a voulu que le premier magistrat de votre département fût supérieur à son titre. De plus, n'a-t-il pas accordé les honneurs les plus grands et les plus mérités au chef même de voire grande cité? Quant à la vaillance bretonne, il ne pouvait mieux la reconnaître qu'en choisissant un des vôtres pour représenter ici son pouvoir militaire, un de ces hommes de guerre qui ont combattu si glorieusement sur les rivages de la Crimée, et qui, sur le sol de l'Italie, ont fait voir au inonde étonné les dignes fils des héros de la grande armée. Partout où paraît le drapeau de la France, on trouve les descendants des invincibles compagnons de du .(lues-

clin. Ils étaient naguère en Syrie, ils étaient en Chine ; ils sont aujourd'hui chez les Annamites, ils sont au Mexique, et partout ils se montrent les valeureux champions du christianisme et de la civilisation. Que ces nohles exemples vous engagent, Messieurs, vous, le juste espoir d'un grand pays. Soyez, comme les Bretons de tous les temps, fidèles aux lois établies et au Prince en qui elles se personnifient, et, comme il convient aux rejetons d'une illustre souche, ne faites défaul ni aux grandes idées ni aux grandes causes.

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