DE Me pe SEVIGNÉ À Mme DE GRIGNAN
Aux Rochers, dimanche 15° avril 1685.
« Voici la suite de mes sincérités. Vous avez, ma chère enfant, un esprit prophétique qui voit tout, et vous me faites peine quand vous faites des songes affreux de moi. Vous dites que ma guérison n’est pas véritable, malgré cette journée si triomphante de Vitré, et tout le bon état où je vous ai dit que j'étois, car je ne vous ai jamais menti; tout cela ne nous serviroit point, et je commence en vérité à croire que vous avez raison. Il y a quatre jours qu’il prit une fantaisie à ma jambe de s’enfler et de jeter des feux et des sérosités selon qu'il lui plaisoit; je fus surprise, et tout ce qui étoit ici de cette trahison ; je me mis en repos, je la laissai faire ; il semble que ce soit une crise que la nature ait souhaitée : la jambe a bien coulé, les feux sont amortis, je trouve qu’elle se désenfle, et je suis persuadée que c’est une guérison, en effet, rien n'’étoit capable de guérir ces duretés et ces roideurs de gras de jambe qu’une telle évacuation. J’en ai donc été fort contente, ainsi que de ma médecine. Cependant nous envoyâmes prier les capucins qui sont à Rennes de nous venir voir ici; mon fils le souhaite pour sa femme qui va reprendre de leurs remèdes, et moi, pour faire quelques lavages que je sais qu'ils ordonnent, et qui sont
admirables pour guérir en un moment. Ils nous ont mandé que dans l’état de leurs affaires, avec des ennemis et des envieux de tous côtés, il leur étoit absolument impossible de quitter leur couvent; qu’ils me conjuroient instamment d'aller à Rennes; que dès qu'ils auroient vu ma jambe, ils me guériroient; qu'ils avoient lieu m'en assurer : mais que pour appliquer les herbes et les cataplasmes à propos, il falloit voir ma jambe. Et enfin, ils m'en pressent de si bon cœur, et Mme de Marbeuf me donne une chambre si commode, que je m'y en vais demain. Il me semble que vous le voulez, que vous me le conseillez, que vous serez bien aise que je vous change d'air, et qu'étant traitée par des mains savantes, je puisse m'assurer d’une véritable guérison. Je m'en vais seule avec Marie et deux laquais, un petit carrosse et six chevaux. Je laisse ici mon pauvre bien Bon avec mon fils et sa femme : je reviendrai tout le plus tôt que je pourrai, car ce n'est pas sans beaucoup de regret que je quitte le repos de cette solitude, et le vert naissant qui me rajeunissoit ; mais je songe aussi que d’être toujours trompée sur cette guérison, c’est une trop ridicule chose et qu’enfin il faut suivre vos conseils ; il faut savoir s’il y a encore des loups dans la bergerie, et les en faire sortir. Il y a toute sorte d'apparence qu’il n’y en a plus, et que la nature très sage les a chassés par les dernières irruptions ; mais j'en serai encore plus sûre quand les capucins me l’auront dit. Cette petite plaie est fermée et point fermée, il faut
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une main maîtresse pour me tirer de cette longue misère, où je n'ai été soutenue que de l'espérance, qui m'a fait croire vingt fois ma guérison : voilà, ma très chère, à quoi je me résous parce que je vois que vous le voulez absolument. Je vous entends d'ici m'approuver et me dire que vous êtes lasse de me voir trompée, et toujours la dupe des apparences d’une guérison qui se moque de moi. »
DE CHARLES DE SÉVIGNÉ À Mme DE GRIGNAN.
« En un mot, ma belle petite sœur, nous sommes si fatigués, siimportunés de la longueur du mal de ma mère, et de toutes les tristesses que sa jambe nous a faites, que moi-même je l'envoie à Rennes, où les capucins du Louvre ne la perdront pas de vue. La jambe se désenfle et se guérit à vue d'œil, mais nous avons été si souvent attrapés, et cette guérison si souhaitée a si souvent fait comme le papillon de polichinelle, qu’enfin pour terminer nos inquiétudes et les vôtres, et pour éviter tous les scrupules qu'on pourroit avoir, nous l’envoyons à la source de toute habileté. Vous savez que le parfait ménage demeure ici avec le bien Bon. »