DE Mme DE SÉVIGNÉ À Mme DE GRIGNAN
Aux Rochers, dimanche 22e juillet 1685.
« Il est vrai qu'après avoir dit vingt fois : « Je suis guérie », et m'être servie un peu légèrement de tous les termes les plus forts pour vous persuader ce que je croyois moi-même une vérité, vous êtes en droit de vous moquer de tous mes discours ; je m'en moquerois la pre-
mière, aussi bien que de mon infidélité, qui me faisoit toujours approuver les derniers remèdes, et maudire ceux que je quittois, sans qu’enfin, enfin, enfin, comme vous dites du mariage de M. de Polignac, il faut que toutes choses prennent fin, et que selon toutes les apparences cet honneur soit réservé aux remèdes doux de la princesse, et de la femme parfaitement habile qui me vient panser tous les jours. Jusqu'à ce petit médecin qui a nommé le mal et commencé les remèdes convenables, je ne faisois rien que pour animer, que pour attirer, que pour mettre ma jambe en furie. Ne raisonnez point sur une érysipèle qui vient d’un cours que la nature veut prendre, et que vous approuvez, parce qu'il ne fait pas mourir : ce n’est pas ici de même, tout a été accident; tout a été violenté; ma machine n’est point encore entamée ni dépérie, et jamais elle n’a paru mieux faite qu’en soutenant tous les maux qu'on m'a faits. Vous savez que je ne fais point la jeune, je ne le suis nullement; mais je vous assure que je pourrois encore dire, comme vous disiez à la Mousse :
« La machine se démanchera ; mais elle n’est pas encore démanchée. »
« Je suis donc sous le gouvernement de cette princesse et de sa bonne et capable garde, qui lui fait tous ses remèdes, qui est approuvée des Capucins, qui guérit tout le monde à Vitré, et que Dieu n’a pas voulu que je connoisse plus tôt, parce qu'il vouloit que je souffrisse, et que je fusse mortifiée par l'endroit le plus chagrinant
pour moi; et j'y consens, puisqu'il le faut. Je suis persuadée que Dieu veut maintenant finir ces légers chagrins. Il y a huit jours que ma jambe est enveloppée de pains de roses, trempés dans du lait bouilli, et rafraîchis, c’est-à-dire réchauffés trois fois le jour. Ma jambe n’est plus du tout reconnaissable ; elle est menue, molle, plus de sérosités, toutes les élevures séchées et flétries, plus de gras de jambe qui me tire; enfin, ma fille, tout ce qui étoit dans mon imagination et dans mes espérances est devenu vrai, mais je pense que j’ai profané toutes ces mêmes paroles pour des illusions ; je n’y saurois que faire : voilà ce que je vous doive dire présentement; il n'y a plus de paroles nouvelles : & fructibus (1).
Cette Charlotte me fait marcher, et me dit:
« Madame, vous pouvez aller coucher godinement (2) à Fougères ; Le lendemain à Dol, il n’y a que six lieues ; vous verrez Mme de Chaulnes, cela vous divertira ; vous avez besoin de vous réjouir un peu, et de quitter votre chambre où vous m'avez accordé huit jours de résidence. » Voilà où j'en suis ; elle m'ôte mes roses, qui ont fait tout le bien qu’on leur demandoit; elle me donne une légère petite espèce de pommade qui dessèche ; elle me prie de bander ma jambe sans contrainte d'ici à quelques jours, et de me
(1) Aux fruits on connaît l’arbre.
(2) Mot du pays qui signifie gaiement (Perrin); ou, doucement, avec précaution, bien gentiment (Louis Dubois).
L dé
ménager un peu; elle m’'assure qu'avec cette conduite je vous reporterai une jambe & la Sévigné, que vous aimerez d'autant plus, que l'une et l’autre étant moins grasses, elles visent à la perfection. »