‹ Madame de SommervilleChapitre 40 sur 41 · FER X. A XL · texte numérisé non relu

FER X. A XL

seulement entrevoir dans l'ombre les abords de la patrie d'où il était pour jamais exilé.

A la tombée de la nuit il prit, comme autrefois, le sentier du bord de l'eau. Qui pourrait dire les pensées qui l'assaillirent le long de ces traînes? Ce n'était plus, comme à son premier retour, la fatigue d'une âme désabusée, mais jeune encore et prête à refleurir au premier sou file caressant ; c'était le terne désespoir d'une àme flétrie par le remords, et que ne charmait même plus la poésie des souvenirs. 11 marchait à pas lents, le front baissé, indifférent aux beautés de cette nature qu'il avait jadis tant aimée. 11 avait tout perdu, jusqu'eà la faculté de pleurer et de s'attendrir sur lui-même. Cependant ses yeux commençaient à chercher les tourelles de Mondeberre , quand tout à coup, eu aspirant l'air, il reconnut le parc et le château aux senteurs qui s'en exhalaient. Ainsi les lieux où nous avons goûté le bonheur ont, comme la terre natale, un parfum qui leur est propre et qui nous saisit, nous pénètre aussitôt que nous en approchons. En effet , au détour du sentier, Fernand aperçut la masse du manoir qui se détachait sur l'azur du ciel et les panaches blancs des marronniers qui se balançaient à la lueur des étoiles. A ces aspects, il se sentit près

Je défaillir. Les fenêtres du salon étaient éclairées ; il demeura quelques instants devant la façade, suivant d'un regard éperdu les évolutions d'une ombre svelte et gracieuse qui se dessinait sur la •mousseline des rideaux. Il eut le courage de s'arracher à cette contemplation, ïl s'éloignait, lorsqu'en passant devant la petite porte du parc, il fut arrêté de nouveau par une invisible puissance. Longtemps il hésita : il crut voir gisant sur le seuil le cadavre d'Arabelle qui lui en barrait le passage. 11 s'enfuit et revint sur ses pas. Bref, s'il n'eut point la force d'entrer, il en eut la faiblesse; il entra.

Ses jambes se dérobaient sous lui et le soutenaient a peine. La soirée était trop froide et trop avancée pour qu'il put craindre de rencontrer madame de Mondcberre ou sa fille. Il alla s'asseoir sur le banc de pierre qu'abritaient, comme autrefois, les touffes embaumées des lilas et des faux ébéniers. Il était perdu depuis près d'une heure dans un abîme de réflexions, lorsqu'il entendit un bruit de voix et un frôlement de robes qui paraissaient se diriger vers lui. Il se leva et n'eut que le temps, pour ne pas être vu , de se cacher derrière le massif de fleurs et de verdure. A la clarté bleue des étoiles, moins encore qu'au cri de son Ame, il rè-

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connut Alice et madame de Mondeberre , qui vinrent s'asseoir à sa place. Elles demeurèrent d'abord silencieuses et comme absorbées dans la contemplation mélancolique du ciel vaste et pur qui élincelait sur leurs tètes. C'était une de ces nuits plus belles que les plus beaux jours. Les baies s'égayaient dans l'ombre de mille petits cris d'oiseaux qui se caressaient dans leurs nids; les fleurs s'ouvraient pour recevoir le pollen amoureux que leur portait la brise ; les rainettes chantaient au loin sur le bord de l'eau; plus rapprochées, les trilles du rossignol éclataient à longs intervalles.

..Que cette nuit est belle! • dit enfin Alice d'une voix douce et triste qui fit tressaillir Fernand.

Madame de Mondeberre attira sa fille sur son sein et l'y tint longtemps embrassée.

u Mon enfant, dit-elle après un moment de silence, en renouant sans doute un entretien fraîchement brisé, je crains que ton cousin n'ait raison. Tu sais, ma fille bien-aimée, si je voudrais jamais contrarier tes goûts et forcer tes inclinations. Tu sais aussi, unique et cher trésor, si je suis heureuse de te posséder tout entière, si ma tendresse s'effraie seulement à l'idée de céder une part de la tienne. Mais je vieillis,

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ma santé se perd, et je ne voudrais pas mourir sans te voir appuyée sur un cœur dévoué.

— Xous vivrons et nous mourrons ensemble, répondit Alice en se pressant contre sa mère.

— Enfant, reprit madame de Mondeberre en passant ses mains caressantes sur les cheveux de la blonde tète; ta vie commence à peine; c'est à moi de partir la première. \e te révolte pas, écoute-moi patiemment, mon Alice. Il faudra bien un jour nous séparer. Te laisserai-je seule, sans appui, sur la terre? Fille de mon amour, que dirai -je à ton père lorsqu'il me demandera compte de ton bonheur?

— Tu lui diras, ma noble mère, répondit avec orgueil mademoiselle" de Mondeberre, que lu m'as enseigné, moins par tes leçons que par ton exemple, à chérir et à honorer sa mémoire. Tu lui diras que lu n'as vécu que pour moi seule, que tu m'as élevée dans l'amour du beau et de l'honnête. Tu lui diras que lu m'as fait un cœur à l'image du tien.

— 0 mon enfant! s'écria la veuve d'une voix émue, lu ne vois pas que cette tendresse passionnée que tu me rends m'abreuve en même temps de délices et d'amertume. Parfois je me reproche d'absorber à mon profit ta destinée, qui pourrait être belle; souvent je m'interroge

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avec effroi. Ma fille, cs-lu sûre que ta jeunesse n'élèvera jamais la voix pour me maudire'.'' Esta sûre que tu ne m'accuseras pas un jour de ravoir ensevelie dans ma solitude et associée à mon veuvage?

— Tais-toi, tais-toi, ma mère ! •■

Et deux ombres penchées l'une vers l'autre mêlèrent en silence leurs pleurs et leurs baisers.

Ecoute, dit Alice en s' agenouilla ril sur le gazon aux pieds de madame de Mondebene ; tu m'aimes, n'est-ce pas, et tu ne veux pas m'affliger? Eh bien! ma résolution est arrêtée depuis longtemps. Ce n'est pas d'un caprice d'enfant qu'il s'agit, mais d'une volonté calme, sérieuse, réfléchie. Je ne veux pas me marier. Tous les hommes que Gaston s'est obstiné à nous présenter m'ont paru vains, ou sots, ou laids. Qu'il n'en soit plus question entre nous. Je ne sais rien du monde et n'en veux rien savoir. Je sens qu'il n'a rien qui te vaille. Je suis heureuse auprès de toi. Pourquoi changerais-je un sort si doux pour courir les chances d'un bonheur incertain que je ne rêve ni n'appelle ? Aimons-nous et continuons de vivre comme par le passé. Je n'ai pas une autre ambition.

— Va ! je sais bien que tu n'es pas heureuse !■

murmura madame de Mondeberre avec une expression de tristesse ineffable.

Alice appuya son front sur les genoux de sa mère, et ne répondit pas.

Cependant la brise fraîchissait, et déjà des gouttes de rosée brillaient à la pointe des herbes. Madame de Mondeberre s'éloigna, appuyée sur le bras d'Alice. Lorsqu'elles eurent disparu et qu'il n'entendit plus le bruit de leurs pas, M. de Peveney, plus pâle que la lune qui blanchissait le sable des allées, plus tremblant que les feuilles qu'agitait le vent, sortit du massif de lilas et vint tomber sur le banc de pierre. La tète rarhée entre ses mains et se répétant à lui-même les paroles qu'il venait d'entendre, il caressait depuis quelques instants, avec une biche complaisance, l'idée qu'Alice n'était point mariée; il y trouvait à son insu un sentiment de joie égoïste et cruelle, quand tout à coup il s'enfuit comme s'il eut surpris une vipère se glissant furtivement dans son cœur. Il traversa le parc au pas de course; dans son trouble, il s'égara. Au lieu de gagner le bord de la rivière, il rabattit sur le château. Il s'arrêta pour le regarder une dernière fois, puis il reprit sa course en se dirigeant vers la Sèvres ; il était près d'en toucher la rive, lorsqu'au tournant d'une

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allée couverte il se rencontra face à face avec Alice et madame de Mondeberre.

Il y eut de part et d'autre un mouvement d'hésitation que rien ne saurait exprimer. Mademoiselle de Mondeberre seule ne témoigna pas de surprise ; elle demeura grave et immobile au bras de sa mère. Avant qu'aucun mot eût été prononcé, M. de Pcvcney s'approcha et prit une main de madame de Mondeberre, qu'il pressa contre son cœur sans oser la porter à ses lèvres ; puis il s'inclina devant Alice, qui demeura impassible et muette. Cela lait, après quelques paroles insignifiantes échangées sans suite entre Fernand et la châtelaine, ils prirent tous trois le chemin du château.

Ce n'était pas seulement l'émotion et l'étonnement qui tenaient ainsi madame de Mondeberre froide et réservée. Bien qu'Alice n'eût jamais révélé le secret du mal qui la consumait , madame de Mondeberre savait, mieux qu'Alice elle-même ce qui se passait dans ce jeune cœur. Elle avait assisté pendant près de trois ans au drame le plus douloureux que puisse contempler une mère, et, quoiqu'elle n'eût point d'accusation directe à diriger contre M. de lVveney, cependant, par lui et à cause de lui, celte femme avait tant souffert dans son

enfant, qu'elle n'avait pu s'empêcher de nourrir contre ce jeune homme un profond sentiment d'amertume, ni se défendre, en le revoyant, d'un instinctif mouvement de terreur. Sa première impression avait été toute d'épouvante, et, encore à cette heure, l'âme agitée de sombres pressentiments, elle serrait contre son sein le bras de sa fille, comme si elle eût craint qu'on ne voulût la lui enlever. Tels étaient Les motifs de l'accueil glacé que recevait Fernand. Chez madame de Alondeberrc, c'étaient la tendresse et l'orgueil maternels blessés du même coup et saignant en silence; c'était chez Alice une réserve naturelle jointe à la fierté de l'amour méconnu. Chargé de honte et de remords, AI. de Peveney les suivait machinalement sans chercher à se rendre compte du charme fatal qui l'enchaînait à leurs pas.

Ils entrèrent ainsi dans le salon; mais lorsqu'à la lueur de la lampe madame de Alondeberre et sa fille virent les traits dévastés de ce malheureux jeune homme, lorsque Fernand, de son côté, aperçut quels ravages ces trois années avaient exercé sur le front d'Alice et sur la figure de sa mère, alors les âmes se fondirent, les cœurs éclatèrent, et l'on n'entendit que des larmes et des sanglots. Aucune explication

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ne troubla cette scène d'épanchements silencieux. On parla peu; il n'y eut pas une question d'échangée; seulement on s'observait avec attendrissement, et quand vint l'heure de se séparer, trois mains se cherchèrent, se réunirent dans une seule et même étreinte. Durant (otite la dernière partie de cette soirée, M. de Pevcney avait apaisé les rébellions de sa conscience en lui criant qu'il partirait le lendemain et que cette entrevue était la dernière. Cependant il se retira sans avoir eu le courage d'annoncer aux dames de Mondeberre qu'il ne devait plus les revoir.

Rentré chez lui, il employa le reste de la nuit à s'occuper des derniers préparatifs de son départ. Au matin, il écrivit à madame de Mondeberre pour lui dire le suprême adieu. A huit heures, les chevaux de poste qu'il avait fait commander la veille arrivèrent. En entendant claquer le fouet du postillon, il ouvrit une fenêtre et vit ses serviteurs groupés autour de la chaise qu'on était en train d'atteler. Fernaud fut consterné. Depuis son retour de Mondeberre, il s'était flatté confusément que cette heure n'arriverait jamais, qu'il surviendrait nécessairement un obstacle imprévu qui l'empêcherait de partir. Il chercha s'il n'avait rien

oublié: rien! tout était prêt. Le sort eu était jeté.

M. de Peveney descendit dans la cour, embrassa sa nourrice, donna ses dernières instructions à ses gens, et remit à l'un d'eux la lettre qu'il venait d'écrire. Il ne lui restait plus qu'à monter dans sa chaise, lorsqu'on l'examinant il découvrit qu'elle avait besoin de réparations, que leb ressorts en étaient fatigués, qu'elle n'avait pas été visitée depuis plus de trois ans, et qu'enfin il ne serait ni prudent ni sage de s'y embarquer pour un si long voyage avant quelle eût passé par les mains de son carrossier. Il consulta les assistants, et s'y prit d* telle sorte que tous s'empressèrent de se ranger de son avis, et que le postillon lui-même, après avoir reçu son pourboire , déclara que la voiture n'était pas en état de courir deux postes sans voler en éclats. Fernand reprit sa lettre à madame de Mondeberre, et donna des ordres pour qu'on décliargeàt la chaise et qu'on l'envoyât en radoub à Mantes. Ainsi son départ se trouva retardé de plus d'une semaine. Le cœur de l'homme est plein de ruses et de lâches détours. M. de Peveney parut vivement contrarié de ce retard et ne se gêna point pour en témoin gner son humeur, convaincu et de bonne foi,

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c'est-à-dire assez fin et assez habile pour avoir réussi à se tromper lui-même.

II n'est pas de position plus propice à l'ennui que celle d'un homme qui, ayant tout arrange pour son départ et prêt à monter en voiture, se voit arrêté par quelque empêchement imprévu. Jusqu'au moment où l'on pourra partir, on ne sait que devenir ni comment employer le temps. On se trouve sous le coup d'un désœuvrement que rien ne saurait occuper ni distraire. On n'a plus sous la main les objets qu'on aimait. Disposée pour l'absence, la maison est un tombeau où l'on erre comme une ombre en peine. On n'est plus chez soi, et pourtant l'on n'est pas ailleurs. On supporte d'autant moins patiemment le poids des heures oisives qu'on s'était préparé par avance au mouvement et aux distractions du voyage. C'est là du moins ce qui arriva pour M. de Pevency. H n'eut pas atteint le milieu de la journée, qu'il se sentit pris d'une impatience fiévreuse et d'un besoin d'agitation qu'il ne sut comment satisfaire. Il se décida à monter son cheval, dont il n'avait pu consentir à se débarrasser. Une fois en selle, où aller? Peu lui importait. Il lâcha la bride au coursier, qui, fidèle à ses anciennes habitudes, le conduisit droit à .Mondeberre.

Cette ibis encore M. de Peveney capitula avec sa conscience. Songeait-il à renouer des relations à jamais brisées? Sa résolution n'élaitelle pas irrévocablement arrêtée? .Ye devait-il pas sous peu de jours s'éloigner pour ne plus revenir? D'ailleurs, il n'était plus temps de retourner en arrière. Déjà Ramponneau battait le pavé de la cour du château, et une fenêtre venait de s'entr'ouvrir pour laisser passer la tète d'Alice.

Cette entrevue différa de celle de la veille en ce que les cœurs s'y montrèrent moins silencieux et plus à l'aise. On ne toucha ni au passé ni à l'avenir; on se complut de part et d'autre dans la mélancolie de l'heure présente. On s'entretint longuement de la visite de Karl Stein. Fernand parla de ses voyages avec un sentiment de tristesse qui, aux yeux de mademoiselle de Mondeberre, le revêtit d'un prestige de plus. Madame de .Mondeberre le retint à diner. Il s'en défendit d'abord, puis il se dit qu'ayant dû partir le matin, il manquerait de tout à son gîte. Gaston se présenta sur le soir. En revoyant AI. de Peveney, dont le souvenir ne l'avait pas occupé six minutes en trois ans, il témoigna une joie bruyante et l'embrassa avec effusion. Sur ces entrefaites arrivèrent deux ou trois

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gentilshommes du voisinage. La conversation s'engagea. A cette époque , la politique agitait fort les esprits en Bretagne. On discuta les questions du jour, indifférent d'abord à ce qui se disait autour de lui, Fernand en vint bientôt à se mêler à l'entretien. Il finit par s'y oublier et par goûter à celle discussion d'intérêts positifs un charme qui lui parut tout nouveau. Au choc des idées, il sentit se réveiller et vibrer dans sa poitrine les nobles instincts que le trouble des passions y avait longtemps étouffés, l'amour de la pairie, la haine de l'injustice, le culte de la vérité, l'enthousiasme qu'allume chez les à mes bien nées toute action grande et généreuse. Il comprit qu'il est pour l'ambition de l'homme des luttes belles et fécondes. 11 se retrempa aux réalités de la vie ; comme le géant de la fable, en touchant la terre, il retrouva ses fora s.

Rentré chez lui, M. de Peveney brûla la lettre d'éternel adieu qu'il a\ait écrite le matin à madame de Mondeberre, et le lendemain il trouva un prétexte qui lui fit une obligation de retourner le soir au château. Il en est des âmes aux prises avec la douleur comme du chêne et du roseau battus par le vent de la tempête; où les fortes se roidissent et succombent, les fai-

blés plient et se relèvent. Ainsi, Fernand subissait déjà des influences amollissantes. Il était toujours décidé à partir, et n'imaginait pas que le remords qui le consumait dût jamais s'apaiser ni s'éteindre. Il s'interdisait tout espoir et continuait de se regarder comme retranché du nombre des vivants. Toutefois il ne partait pas; les impressions terribles s'effaçaient chaque jour; ses facultés de souffrir, usées par la solitude, achevaient de s'amortir dans l'atmosphère des douces relations. Quoique dans un avenir encore lointain , on pouvait croire sa guérison d'autant plus probable que, la jugeant lui-même impossible , il ne faisait rien pour v, résister. In soir, en rentrant , il aperçut dans la cour sa chaise réparée et garantie jusqu'au bout du monde. Il donna des ordres pour qu'on la remisât , et le lendemain il écrivit à son notaire pour lui enjoindre d'ajourner la mise en vente de ses propriétés.

Cependant la vie du château avait pris une face nouvelle. Mademoiselle de Mondeberre se relevait comme un beau lis. L'éclat de la jeunesse et de la santé reparaissait peu à peu sur ses yeux; l'azur de ses joues s'était éclairci ; son corps avait retrouvé cette démarche souple el légère que donnent la joie et le bonheur. Après

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avoir grandi dans la solitude et s'être développé dans r absence , l'amour de cette enfant venail de se changer en une passion exaltée et profonde. Comment aurait-il pu en arriver autrement? Ce jeune homme qui avait disparu tout d'un coup comme emporté par un orage, et qui revenait, après trois ans d'une vie errante, pâle et souffrant, mystérieux et sombre, réunissait toutes les conditions nécessaires pour frapper vivement une Ame de vingt ans , déjà depuis longtemps éprise. Alice n'échappa point aux poétiques séductions du malheur : son imagination acheva ce que son cœur avait commencé. Il n'en fut pas ainsi de madame de Mondeberre, qui observait d'un œil à la fois inquie( et charmé les changements qui s'opéraient sur le front et dans l'humeur d'Alice; sa prudente sollicitude ne s'en alarmait pas moins que sa tendresse ne s'en réjouissait. Pleine de confiance dans la loyauté de M. de Peveney, ce jeune homme pourtant la troublait malgré elle. Que savait-elle de son passé ? que pouvait-elle présumer de ses sentiments? Devait-elle, par une lâche complaisance, encourager une intimité qui pouvait ruiner de fond en comble la destinée déjà trop compromise d'une fdle adorée? Elle éprouvait depuis le retour de Fer-

n and un inexplicable malaise, et parfois son âme frissonnait sous de vagues pressentiments. Après avoir vainement attendu qu'il déclarât ses intentions, madame de Mondeherrc se décida sans effort à prendre elle-même l'initiative, un soir qu'ils marchaient tous deux dans une allée du parc.

« Monsieur de Pcveney, lui dit-elle, je vais vous parler avec une franchise à laquelle je vous ai depuis longtemps habitué, et qui ne messied pas, j'en ai la conviction, à la noblesse de votre caractère. Je n'hésite pas plus à vous confier mes scrupules et mes terreurs que je n'hésitai, voilà bientôt trois ans, à vous révéler mes rêves et mes espérances. Vous m'avez déjà entendue. Vous comprenez que votre présence ici ne saurait être indifférente , et que , si vous ne pouvez rien pour mon bonheur, vous me devez de ne rien ôter à mon repos. Sans doute il m'en coûtera de vous perdre; mais, quelque rigoureux que m'apparaisse le sacrifice, je me résignerai plus aisément à vous pleurer toute ma vie qu'à vous maudire seulement une heure. Décidez donc vous-même de la nature des relations qui doivent désormais exister entre nous. C'est vous seul que j'en ferai juge. Je ne sais rien de votre passé et j'en respecte le mystère.

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Vous avez souffert, et mon cœur vous absout. Pour le reste, je m'en repose sur votre probifcé, vous estimant assez pour ne pas craindre d'affirmer devant Dieu que vous êtes incapable de prétendre à un titre dont vous vous sentiriez indigne.»

Ces paroles éclairèrent M. de Peveney sur le véritable état de son cœur et l'amenèrent forcément à s'expliquer avec Lui-même. Ainsi accusée, la position était claire et nette. Pris au dépourvu , Fernand ne devait plus songer à s'esquiver par d'hypocrites détours. Toutes les issues étaient fermées; impossible d'éluder plus longtemps la conclusion qui lui était si loyalement offerte. Son premier mouvement fut d'obéir au cri de sa conscience et de se condamner à un exil éternel; mais il n'était pas homme à trancher d'un seul coup le nœud de sa destinée. Il s'agissait pour lui de rompre le dernier lien qui le rattachât à la vie; il recula devant l'énormité du sacrifice; du moins il voulut voir, avant de s'immoler, s'il ne lui restait pas quelque moyen honnête de composer avec son passé et de transiger avec ses remords.

; Madame, répondit-il, la sagesse et la bonté s'expriment par votre bouche. Je vous admire autant que je vous aime. Si je ne cédais qu'à la

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voix de mon cœur, je serais déjà à vos pieds; mais j'ai traversé tant de mauvais jours, mon âme en est encore si remplie de trouble et d'effroi, qu'avant d'accepter le bonheur, je vous dois d'examiner si j'en suis digne. Si demain je ne reviens pas, pleurez sur moi, madame, car je vous aurai vue ce soir pour la dernière fois. Si je reviens , ouvrez les bras à votre fils.

— Allez , mon enfant , ajouta madame de Mondeberre avec mélancolie ; si vous ne revenez pas, ce n'est pas seulement sur vous que mes larmes devront couler. »

Fernand passa la nuit qui suivit ce court entretien dans une agitation qu'il est aisé d'imaginer. 11 descendit impitoyablement en luimême; ce qu'il y vit de plus clair , c'est qu'il aimait mademoiselle de Mondeberre. L'amour est ingénieux et fécond en ressources de toute nature. Après s'être laissé outrager par l'ombre irritée d'Arabelle, M. de Peveney se laissa doucement attirer par l'image souriante d'Alice. Il alla d'abord de l'une à l'autre, ne sachant à laquelle des deux se rendre : il finit par s'abandonner insensiblement sur la pente des espérances. Il déploya un art infini à grouper tous les raisonnements cjui pouvaient l'excuser à ses propres yeux. \' avait-il pas assez souffert? le

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châtiment n'avait-il pas dépassé la faute? dcvait-il sacrifier sa vie tout entière à un passé irréparable? Après s'être attendri sur lui-même, il s'attendrit sur mademoiselle de Mondcbcrre. Il se demanda avec sévérité s'il pouvait se regarder comme dégagé de toute réparation envers cet enfant dont il avait si fatalement entamé la destinée? Etait-il juste de soumettre au martyre de l'expiation cette virginale béante ? fallait-il entraîner dans le naufrage de la passion cette âme chaste et pure qui n'avait jamais cherché les orages ? Et madame de Mondcbcrre, ne lui devait-il rien? Cette femme si noble et si généreuse, cette mère si tendre et si dévouée, la condamnerait-il à voir la jeunesse de sa fille pâlir et se consumer dans les larmes? Toutes les réflexions qu'il aurait dû faire trois ans auparavant, il les fit à cette heure. Il érigea ses penchants en devoirs pour s'y livrer sans remords. Il déplaça sa conscience, qui devint ainsi complice de son cœur. Puis il appela à son aide Karl Stein, avec qui, depuis quelques semaines , il avait renoué les relations longtemps interrompues. Il relut toutes les lettres qu'il avait reçues de lui en dernier lieu. Elles respiraient toutes une affectueuse et saine raison. Toutes conseillaient à If. de Peveney de se

préserver des exagérations du désespoir et d'attendre patiemment le retour des jours meilleurs. Fernand y chercha des encouragements; il amollit le sens des phrases ; il y trouva tout ce qu'il voulut y trouver. Enfin il se dit qu'il n'était pas question d'un mariage brusque et précipité, qu'il s'agissait seulement de s'engager dans l'avenir, et que d'ici là les teintes funèbres achèveraient de s'effacer.

C'était une àme faible, noble pourtant. Lorsqu après une nuit de luttes et de combats intérieurs , il se fut décidé à retourner à Alondeberre, Fernand se demanda si, en fin de compte, il était véritablement digne du bonheur qu'il allait accepter. A cette question , il se troubla; tous les scrupules qu'il était parvenu à étouffer revinrent l'assaillir en foule; seulement, au lieu d'Arabelle, c'était Alice, cette fois, qu'il craignait d'outrager. Était-ce bien à lui qu'il appartenait de cueillir celte fleur d'amour, de grâce et de jeunesse ! Etait-ce dans un cœur dévasté qu'elle devait achever de s'épanouir? N'allait-il pas abuser de la confiance de madame de Mondeberre et surprendre sa religion ? Dans son effroi, il se décida au seul parti qui convint à un honnête homme : il résolut de soumettre son passé à madame de

.'OU KEKNA.M».

Mondeberrc et de ne prendre pour juge qu' ellemême.

Ce fut dans cette louable intention qu'il se rendit au château. Madame de Mondeberrc attendait seule dans le parc l'heure qui devait couronner ou ruiner à jamais son espoir. Alice ne se doutait de rien. En apercevant M. de Peveney, madame de Mondeberre dissimula mal un mouvement de joie que ne put réprimer entièrement sa dignité de femme et de mère. Elle ne vit et ne comprit qu'une chose : c'est que le retour de Fernand lui présageait le bonheur de sa fille. En se trouvant vis-à-vis d'elle, ce jeune homme n'osa pas d'abord troubler la douce sécurité que sa présence avait fait naître ; il laissa l'illusion grandir et se développer au point qu'il eût été cruel de la désabuser; puis enfin , lorsqu'il s'y décida, il recula devant l'impossibilité d'un aveu qu'il avait de loin jugé si facile. C'est qu'en effet pour ouvrir un pareil cœur, pour en étaler sans pitié les plaies et les infirmités, il n'eût pas fallu une volonté faible, non plus qu'un médiocre courage. Et c'était à madame de Mondeberrc, à cette àme droite qui n'avait jamais fléchi, à cette chaste imagination qui n'avait pas touché, même du bout des ailes, aux fanges delà vie; c'était à celte honnête et im-

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maculée créature que Fernand s'était promis de confier le triste roman qui venait de clore sa jeunesse! C'était madame de Mondeberre, la sainte femme, la noble veuve, la tendre mère, qu'il s'était proposé de promener dans les détours tortueux d'un abîme où lui-même ne plongeait ses regards qu'avec épouvante! Qu'aurait-elle pu comprendre à toutes ces misères? Elle aurait refusé d'y croire, ou s'en serait éloignée avec un sentiment de pitié mêlé de dégoût. Ce qui devait arriver arriva. M. de Peveney faillit une fois encore à sa résolution. Il éluda l'épreuve à laquelle il devait se soumettre, et comme il s'était engagé par sa seule présence et qu'il n'était déjà plus temps de retourner sur ses pas, il s'abandonna cette fois encore au courant de sa molle nature.

Après qu'il eut expliqué nettement ses prétentions à la main d'Alice : « Mon enfant, lui dit madame de Mondeberre d'une voix émue, vous savez que depuis longtemps je vous ai donné ce nom. Puisque vous l'acceptez, c'est que vous en êtes digne. Vous réalisez ainsi le plus doux rêve de ma vie ; vous exaucez eu même temps les derniers souhaits de votre père. Cependant il vous reste encore à gagner le cœur de ma fille : essayez, mes vœux sont

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pour vous , et je ne demande qu'à reposer mes regards sur le tableau de vos amours mutuels. Alice ne m'a rien dit de ses sentiments; je ne l'ai point entretenue de mes espérances; puissent nos deux âmes, déjà si étroitement unies, achever de se mêler et de se fondre dans la vôtre ! »

Cette journée s'écoula dans une douce intimité. Alice n'était pas dans le secret de son bonheur, mais elle en avait comme un confus pressentiment. Elle observait avec inquiétude je ne sais quoi d'inusité sur la figure de sa mère et dans l'attitude de Fernand ; elle voyait avec émoi leurs regards se rencontrer et se sourire, et lorsque M. de Peveney se fut retiré après lui avoir baisé la main pour la première fois, elle pâlit, se troubla et s'échappa éperdue, tremblante.

Cette nuit ne fut guère plus calme pour Fernand que ne l'avait été la nuit précédente. 11 était dans la nature irrésolue de ce jeune homme de tout gâter et de ne savoir jouir de rien. Il y avait en lui comme chez La plupart des hommes, deux êtres, ennemis acharnés, qui combattaient sans paix ni trêve ; et, comme le vaincu insultait toujours le vainqueur, de quelque côté que penchât la balance, il se trouvait

que la joie du triomphe était toujours empoisonnée par les clameurs de la défaite. Ainsi, à peine fut-il sorti du château, qu'il eut à essuyer les cris et les reproches de sa consience révoltée. Heureusement il avait l'expérience de ces rébellions, et n'ignorait pas comment on les apaise. Il chercha dans son amour la justification de sa faiblesse; comme pour achever de s'absoudre, il répondit solennellement à Dieu du bonheur et de la destinée d'Alice.

Cette lutte fut la dernière. Il avait fait à sas scrupules et à ses remords la part assez large , assez belle. Le temps était venu d'en finir avec le passé; Fernand le précipita dans l'éternel oubli , comme un navire qu'on coule à iond , ou comme un cadavre qu'on jette à la mer; puis, par un de ces brusques mouvements de résolution que parfois la passion imprime au\ esprits les moins résolus, il s'élança, libre et joyeux, vers les félicités que lui promettait l'avenir. Ce fut en lui une soudaine et complète transfiguration. Il sentit la jeunesse affluer à Ilots pressés dans son sein, et, dans l'ivresse de son être régénéré, il poussa vers le ciel un cri d'amour et de bénédjetion. Heureux, heureux enfin, il touchait au port; il apercevait les rivages enchantés et paisibles vers lesquels il

avait toujours soupiré! Du haut de la rude montagne qu'il venait de gravir, il saluait avec des transports pleins de larmes Mondeberre, qui lui apparaissait comme une terre promise, couverte de fruits et de fleurs.

11 ne s était pas couché de la nuit. 11 ouvrit sa fenêtre, s'appuya sur le balcon et regarda le jour se lever. Regarde-le, jeune homme infortuné, ce jour radieux et pur qui se lève sur les espérances. Savoure à longs traits cet air enivrant qui t'inonde. Double, triple les facultés qui te restent pour le bonheur. Ne repousse aucune des sensations que t'apporte le vent du matin; laisse la brise rafraîchir ton Iront , l'illusion caresser ton âme. Hàte-toi de vivre, hàte-toi d'aimer! La nature est immortelle, mais l'homme n'a pas même un jour.

Après avoir vu le soleil monter à l'horizon , Kernand, épuisé par tant d'émotions, se jeta tout habillé sur son lit; il s'assoupit dans la joie de son cœur, et cependant il fit un rêve étrange. Il rêva qu'il était couché vivant dans un cercueil de plomb et que, sous le couvercle à demi soulevé, il voyait une jeune et belle fille, aux cheveux d'or, aux veux d'azur, qui le regardait en souriant et lui tendait la main en disant :

Ami, lève-toi ! » Mais toutes les fois qu'il es-

sayait de se lever et de prendre la blanche main, le couvercle de plomb retombait sur son front et lui meurtrissait le visage. Il luttait depuis près d'une heure contre cet horrible cauchemar, quand il se réveilla en sursaut et sauta à bas de son lit. La porte de sa chambre venait de s'ouvrir : il se trouva face à face avec un personnage qu'il connaissait trop bien. Fernand pensa d'abord qu'il n'était pas bien éveillé, et que c'était la suite de son rêve. Il fit deux pas en arrière; l'étranger en fit deux en avant, puis ils restèrent à se regarder l'un l'autre. Cet homme était si changé, que If. de Peveney, au premier abord, le devina plutôt qu'il ne le reconnut. Son teint avait bruni; son front était bronzé ; sa barbe longue, épaisse et noire, contribuait à donner à ses yeux une expression sauvage et farouche. Toutefois, il n'y avait dans son attitude, comme dans son costume, rien que de simple, de grave et de sévère.

u Monsieur, dit-il enfin, voilà deux ans que je vous cherche.

— Je l'ignorais, monsieur, répliqua Fernand d'une voix altérée, mais calme.

— Vous êtes, monsieur, un trop galant homme, reprit le comte de Rouèvres, pour que mon apparition ait rien qui doive vous sur-

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prendre. Vous n'ignoriez pas que tôt ou lard nous nous reverrions à coup sur. Cependant, s'il était besoin de vous expliquer quel sujet m'amène pour la deuxième fois chez vous, je m'y résignerais volontiers.

— Je vous comprends, monsieur, reprit M. de Peieney. Je dois convenir pourtant que je m'attendais peu à l'honneur de votre visite. Je croyais nos comptes réglés depuis longtemps ; en consultant mon cœur, je vous croyais suffisamment vengé.

— Suffisamment vengé! s'écria M. de Rouèvres en réprimant aussitôt un mouvement de sombre courroux. Si, après avoir consulté »otre cœur, vous voulez prendre la peine d'interroger le mien, vous comprendrez, monsieur, reprit-il avec sang-froid, que vous vous êtes singulièrement abusé. Daignez m'écouter; ce sera l'affaire d'un instant.

— Veuillez vous asseoir, dit M. de Peveney en lui indiquant un siège.

— C'est inutile, répliqua M. de Rouèvres; je serai bref. Ce que j'ai à vous raconter, vous le savez d'ailleurs mieux que moi-même. Vous m'avez arraché le cœur, vous l'avez foulé sous vos pieds; vous avez perdu mon àme, vous y avez étouffé la foi, la confiance et l'amour pour

y substituer le désespoir, la colère et la haine. Vous m'avez fait méchant, cruel et solitaire. Me voici vieux, brisé avant l'âge, mort à tout ce qui rend la vie supportable, ne vivant plus que de ce qui tue. Vous, cependant, vous êtes jeune et libre. In jour, ce jour n'est peut-être pas loin , vous vous emparerez de tous les biens que vous m'avez ravis. Vous aurez une femme aimée, et vous oublierez dans ses bras le drame épouvantable dont vous aurez été le triste héros. La famille vous comblera de ses bienfaits; vous vieillirez doucement, honoré et respecté, au sein du bonheur. Et je serais suffisamment vengé! Mais, monsieur, vous n'y pensez pas, ajouta-t-il en étreignant de sa main le bras de Fernand, vous ne savez donc pas ce que j'ai souffert! vous ne savez donc pas ce que je souffre encore! Si je pouvais vous ouvrir ma poitrine, vous y verriez les tourments de l'enfer. Suffisamment vengé! Dites, monsieur, parlez, était-ce de vous que je me vengeais, lorsque l'infortunée dont j'avais cloué l'amour à votre indifférence se débattait comme un corps plein de vie qu'on aurait lié à un cadavre? Etait-ce vous que je frappais lorsqu'elle séchait dans les larmes et dans la honte? Est-ce pour racheter vos égarements

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qu'elle est morle loin de la patrie, dans une salle d'auberge, sans autre pitié que la vôtre? Comment n'avez-vous pas compris que vous n'étiez alors que l'instrument de ma vengeance, et que je chercherais à le briser, cet instrument fatal, à partir du jour où il aurait consommé son œuvre? Vous m'avez servi à souhait, monsieur de Peveney. Je n'oserais même pas affirmer que vous n'êtes point allé au delà de mes espérances. Quoi qu'il en soit, c'est à votre tour maintenant.

— Avez-vous des armes ? demanda Fernand d'une voix ferme.

— Oui.

— In témoin?

— Un ami m'accompagne."

M. de Peveney se souvint que Gaston se trouvait dans le voisinage.il l'envoya quérir, et, en l'attendant, il écrivit à la hâte ses dernières dispositions. M. de B... arriva. Après lui avoir expliqué en deux mots de quoi il s'agissait:

.. Gaston, lui dit-il, si je suis tué, vous direz à madame de Mondeberre que ma dernière pensée a été pour elle. »

Gela dit, tous deux montèrent dans la chaise de M. de Rouèvres, qui leur en fit les honneurs avec politesse. La voiture partit au galop Ae>

chevaux, et, sur l'indication de Gaston, après avoir suivi quelques instants les bords de la Sèvres, elle tourna le coteau pour s'enfoncer dans un sentier qui se perdait sous un Lois de chênes.

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Quelques heures après le lever du soleil, de lourdes vapeurs s'étaient amassées au couchant et avaient fini par se condenser en nuées épaisses qui envahissaient peu à peu l'horizon, et se détachaient comme une chaîne de montagnes sur l'azur emhrasé du ciel. La nature semhlait irappée de stupeur et d'immobilité. Pas un cri, pas un tressaillement, pas un souffle. Les feuilles languissaient dans Y air stagnant; les oiseaux se taisaient ; les fleurs endolories se penchaient sur leurs tiges.

Madame de Mondeberre et sa fdle se tenaient assises sur le bord d'une pièce d'eau située à l'extrémité du parc, petit lac ombragé de saules qu'alimentait le cours habilement détourné de la Sèvres , et qu'animaient les évolutions de deux cignes. Alice était inquiète , agitée ; sa mère l'observait avec complaisance, et se plai-

SECONDE PARTIE. ill

sait à prolonger ce trouble, ce malaise dont elle avait le secret dans son cœur et la guérison sous la main. Après avoir causé de toutes choses , excepté de celle qui les préoccupait toutes deux, madame de Alondeberre sut adroitement amener l'entretien sur un terrain qu'Alice n'abordait jamais sans humeur et sans impatience. Après l'y avoir attirée par d'insensibles détours :

;< Mon enfant, ajouta-t-elle , au risque de t'irriter, et dussé-je passer à tes yeux pour la plus prêcheuse des mères, j'en reviens à dire que ton cousin Gaston a raison. Il n'est pas juste, il n'est pas convenable qu'une belle et charmante fille comme mon Alice ensevelisse dans la solitude les plus belles années de sa jeunesse. Toute âme ici-bas a ses destinées à remplir; nulle ne saurait s'y dérober sans faillir à la mission qu'elle a reçue de Dieu.

— Quelles destinées ? quelle mission ? répondit Alice avec vivacité. Dieu ne m'a donné d'autre mission que de t' aimer et de le servir.

— Oui, tu es une fille adorable! s'écria madame de Mondeberre avec effusion ; mais, chère enfant, cela ne suffit pas. Il est des devoirs , des joies et même des douleurs auxquels toute

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créature doit se soumettre sous peine de manquer à sa destination. Aimer, se dévouer et souffrir, c'est, mon enfant, la commune loi.

— Aimer"? dit Alice; est-ce que je ne t'aime pas? Se dévouer? est-ce ma faute si lu m'as fait le dévouement si facile? Souffrir?...»

A ce mot, elle s'interrompit et n'acheva pas; son jeune sein se souleva, deux larmes brillèrent au bout de ses longs cils.

» Tiens, ma mère, reprit-elle presque aussitôt, laissons là toutes ces subtilités auxquelles je n'entends rien. Je vois seulement où tu veux en venir. Je ne m'irrite pas de ton insistance, parce que rien de toi ne saurait m'irriter; mais si tu veux que je le le dise, mon cœur en gémit et ma tendresse s'en alarme. Mon amour t'est donc à charge que tu es si impatiente de le partager ? Elle te pèse donc bien , cette vie à deux qui me parait à moi si légère ? Va , tu n'es qu'une ingrate qui ne sait pas aimer! ajouta-t-elle en s'abandonnant avec une molle résistance aux bras caressants qui s'empressèrent de l'enlacer.

— Allons , pardonne-moi , dit madame de Alondeberre. Après tout, je ne demande et ne cherche que ton bonheur. Puisque tu es heu-

reuse ainsi, et que ton cœur n'aspire pas à des félicités plus grandes, je ne te tourmenterai plus. Je t'avoue pourtant qu'il me souriait d'être grand' mère et de bercer mes petits enfants. Et puis il s'offrait un parti qui semblait devoir te convenir. Tu ne veux pas ; qu'il n'en soit plus question.

— Encore quelque fat que t'aura proposé cet impitoyable Gaston? répliqua l'enfant d'un air dédaigneux et mutin.

— Mais non, reprit madame de Mondeberre ; celui-là n'est pas un fat, et s'est bien proposé lui-même. Je dois même ajouter que je n'ai pas osé prendre sur moi de le décourager tout d'abord, car j'avais cru remarquer que tu le recevais sans trop de déplaisir.

— Je le connais, ma mère? s'écria la jeune fille, qui sentit tout son sang lui monter au visage.

— Tu le connais un peu, dit madame . de Mondeberre; c'est un gentilhomme de nos voisins que je tiens en grande estime, et à qui j'aurais confié sans hésiter le bonheur de ma

fiile adorée. »

Alice regarda sa mère, qui souriait avec amour et paraissait appeler sur les lèvres trem-

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blantes de l'enfant le nom qui n'osait point s'échapper de son cœur. Elle hésita ; en moins d'une seconde, ses joues pâlirent et se colorèrent du plus vif incarnat. Elle doutait, elle hésitait encore.

« C'est lui! » s'écria-t-elle enfin en tombant tout en pleurs sur le sein maternel , lorsque madame de Mondeberre lui ouvrit ses bras.

En cet instant, la détonation de deux coups de feu retentit au loin. Ce bruit éveillait toujours dans le cœur de madame de Mondeberre de lugubres échos : elle frissonna; mais ce ne fut qu'une impression presque insaisissable qui se perdit bien vile dans la joie des épanchements et des confidences mutuelles. Qui pourrait dire l'ivresse de ces deux âmes qui, après trois années de souffrances silencieuses , après avoir, durant trois ans, tendu en secret vers le même but , touchaient enfin à la réalisation de leurs rêves, et se rencontraient dans un même sentiment de bonheur? Il est si doux de revenir à deux sur les douleurs du passé, lorsque le présent nous sourit et que l'avenir est plein de promesses ! Il est si charmant de se confier l'un à l'autre ce qu'on a pleuré, ce qu'on a souffert, quand les mauvais jours sont finis et que la vie n'est plus qu'une fête !

Alice et madame de Mondeberre étaient restées assises au bord de l'eau. De la place qu'elles occupaient, elles pouvaient voir, à travers la ramée, la petite porte du parc. Il y avait plus d'une heure qu'elles étaient là, s'oubliant en projets enchantés, allant tour à tour et sans se lasser des jours écoulés aux jours à venir, s'emparant de la vie et la disposant à leur gré , quand tout à coup la porte du parc s'ouvrit pour donner passage à deux hommes de la campagne qui portaient à bras un lit de feuillage sur lequel gisait un corps inanimé. En apercevant à travers les branches le funèbre convoi qui s'avançait lentement , madame de Mondeberre et sa fille se levèrent, et, s'en étant approchées, elles reconnurent M. de Peveney, qu'on rapportait mortellement blessé. A cause de la proximité, Gaston avait jugé convenable de faire transporter Fernand au château , tandis qu'il allait, lui, au galop de son cheval, chercher à la ville voisine des secours, hélas! inutiles.

Quand on l'eut déposé sur le gazon , Alice et madame de Mondeberre virent sa poitrine trouée et sanglante. Elles s'étaient agenouillées chacune d'un côté du brancard : l'une , froide et immobile comme ces statues de marbre qui

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veillent au pied des tombeaux ; l'autre, laissant son cœur éclater en sanglots.

■ Mon fils ! mon enfant ! » disait madame de Mondeberre en le baignant de pleurs.

Alice ne pleurait pas. Elle pencha son visage sur le front de son pale fiancé.

u Ami de mon cœur, entends -moi! lui ditelle. Je t'aime, je l'ai toujours aimé. Je n'étais qu'une enfant que je t'aimais déjà. Tu vas emporter ma vie tout entière. Mon amant ! mon époux ! jeune et cher compagnon de mes belles années! je te dis adieu, doux espoir! Je ne sais si je te survivrai ; mais si je te survis, mon Fernand, ce sera pour porter ton deuil et pour chérir éternellement ta mémoire.

— Hélas! murmura Fernand, vous me faites mourir deux fois. •

Il ne put en dire davantage.

Il tourna tour à tour vers chacune de ces deux femmes un regard mourant que l'amour animait encore; puis, au bout de quelques instants, une main dans la main d'Alice, l'autre dans celle de sa mère , il expira.

;;Ah! ma fille! ma fille infortunée! s'écria madame de Mondeberre en se jetant sur Alice.

— Veuve comme toi, je vivrai comme toi, ma mère. »

Et la noble enfant appliqua ses lèvres sur la main glacée de l'amant qu'à la face du cici elle venait d'épouser dans son cœur.

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