CHAPITRE PREMIER
Premières années de madame de Warens. Son mariage à l'âge de quatorze ans avec Sébastien-Isaac de Loys, seigneur de Warens. — Séjour à Lausanne; — à Vevey. — Manufacture de bas. — La fuite à Évian. — Projet de conversion au catholicisme. — Arrivée à Annecy. — Abjuration. — Donation au mari. — Pension accordée par le roi de Sardaigne. — Divorce. — Confiscation des biens de madame de Warens. — Sa maison à Annecy. — Le pie liste François Magny. — Arrivée de Rousseau.
Françoise-Louise de La Tour est née à Vevey le 31 mai 1699, de noble Jean-Baptiste de La Tour et de Suzanne-Louise Warnéry (veuve en premières noces de M. Blancheney). Sa mère mourut en avril 1700; son père se remaria en janvier 1705 avec Marie Flavard, fille d'un protestant français d'Anduze (Gard), réfugié en Suisse. M. de La Tour avait confié sa fille
à ses sœurs Louise et Violante qui habitaient le petit domaine du Basset \ L'enfant resta avec ses tantes, presque sans interruption, jusqu'à la fin de 1708 , époque à laquelle Louise mourut. Elle revint alors près de son père qu'elle perdit en octobre 1709.
Mademoiselle de La Tour passa quelque temps auprès de sa belle -mère, tantôt à la campagne , tantôt à Vevey. Mise ensuite en pension dans cette ville chez M. Magny, un piétiste célèbre du pays vaudois, elle en sortit pour aller à Lausanne chez mademoiselle Grespin, où elle resta dix-huit mois. Elle y reçut, outre l'instruction ordinaire donnée dans ce temps aux jeunes filles, des leçons de danse, de musique et de chant.
Au commencement de 1713, alors qu'elle n'avait pas encore quatorze ans '2, Sébastien- Isaac de Loys, fils de Jean-Baptiste de Loys,
1. La maison était des plus modestes; elle n'avait pour tout agrément qu'une galerie au midi, bien ensoleillée et d'où le regard s'étendait sur un vaste paysage avec le lac à travers les arbres. Cette maison qui était en ruine depuis quelque temps a été démolie en mars 1889 par le propriétaire.
2. Divers écrivains, ne pouvant admettre que mademoiselle de La Tour se fût mariée si jeune, ont cru que l'année 1113 avait été indiquée par erreur et ont placé le mariage en 1"23; oubliant que les filles pouvaient se mariera l'âge de douze ans.
seigneur de Villardin, la demanda en mariage et obtint sa main qui ne paraît pas, quoi qu'on en ait dit, lui avoir été disputée par d'autres prétendants. Le contrat fut passé le 22 mars 1713; mais le mariage fut retardé par l'opposition de Gamaliel de La Tour, oncle de la future et l'un des deux tuteurs que son père lui avait nommés dans son testament ; l'union des époux n'eut lieu que le 22 septembre. La dot de mademoiselle de La Tour fut de trente mille francs.
Le mari était né à Lausanne, le 28 juillet 1688. Après avoir servi le duc de Savoie de 1701 à 1705 en qualité d'enseigne dans le régiment suisse de Portes, il avait passé au service de la Suède et fait la guerre contre les Russes. Rentré à Lausanne en 1708, il y était, depuis 1712, capitaine d'une compagnie d'élection au service de Berne.
L'enfance de madame de Warens avait été attristée par des deuils presque continuels; elle l'avait passée dans diverses maisons où la vie était sérieuse, presque rigide. Gela n'a pas empêché un écrivain de dire :
Madame de Warens faisait, avant son mariage,
les délices de toutes les personnes du voisinage par son esprit de gaieté et par les fêtes qu'elle donnait. Sa maison était, dans les beaux jours de dimanche, le rendez-vous de tout ce qu'il y avait dans les environs de plus aimable et de meilleure société. Une musique champêtre, des danses, des jeux, des promenades, des goûters où l'on offrait des fruits, de la crème, des gâteaux, etc., y étaient fréquemment répétés '.
Tout cela est de pure fantaisie. Les lois bernoises interdisaient la danse le dimanche et mademoiselle de La Tour, fillette de huit à dix ans, ne pouvait pas faire les honneurs d'une maison qui n'était pas la sienne.
M. de Warens 2 et sa femme restèrent longtemps à Lausanne où le mari obtint diverses charges municipales. En 1724, ils vinrent se fixer à Vevey. M. de Warens y gravit rapidement aussi les degrés de la hiérarchie locale. Il est possible qu'à Lausanne et à Vevey madame de Warens ait donné ces fêtes qu'on lui attribue dans ses années de jeune fille. Elle
1. Notices d'utilité publique, Lausanne, 1807; citées par MM. A. de Montet et Ritter.
2. Sébastien-Isaac de Loys avait pris ce nom à raison de la seigneurie du village de Warens que son père devait
lui céder et à qui il avait dû intenter un procès pour obtenir.
n'avait pas eu d'enfants et son mari se laissait peut-être trop absorber par l'exercice des charges dont il était investi. Il fallait un aliment à l'activité de son esprit; il fallait aussi augmenter ses revenus afin de pouvoir briller davantage : elle se fit industrielle. Elle établit à Vevey une manufacture de bas de soie 1 qu'elle voulut bientôt agrandir en y ajoutant la fabrication des bas de laine. Un Français, Elie Lafond, fils d'un pasteur réfugié en Suisse, fut son premier associé; en 1725, il fut remplacé par le sieur Saint-André. La manufacture, à laquelle M. de Warens affirme qu'il n'avait point de part, marcha assez mal; et, par surcroît de malheur, elle fut, à la fin de juin 1726, envahie par le débordement d'une rivière.
En 1725, madame de Warens était allée à Aix. dit son mari -, pour quelques douleurs. Elle fit un tour à Ghambéry, passa quelques jours à Genève... Elle ne put s'empêcher de témoigner combien elle était charmée de la Savoie et dégoûtée de notre pays... Ce fut dans ce voyage qu'on commença de
1. Voltaire en établit une dans ses propriétés du pays de Gex; en 1769, il envoie des bas de soie en cadeau à la duchesse de Choiseul.
2. Mémoire de M. de Warens, publié par MM. A. de Montât et Ritter sous ce titre : Madame de Warens et son mari (Revue sidsse, n° de mai 1884).
l'ébranler par les caresses et les promesses qu'on lui fit... Pendant l'hiver, elle dit qu'on entendrait parler l'été suivant d'un événement extraordinaire au sujet d'une dame du pays.
Dans le Mémoire que nous analysons rapidement, M. de 'Warens raconte avec d'amples détails, comment, sous le prétexte d'aller à Évian prendre les eaux d'Amphion, sa femme ne s'y rendit en réalité que pour abjurer, et comment, sans qu'il s'en aperçût, elle réussit à emporter tous ses linges les plus fins, la plus grande partie de l'argenterie, une portion de l'argent qu'elle avait emprunté pour la fabrique, et enfin, des ballots de marchandises. Elle arriva à Évian le 14 juillet 1726. Son mari qui n'avait encore aucuns soupçons et qui, jusqu'à ce moment, avait été occupé des devoirs de ses charges et de la réparation des dégâts causés par l'inondation, vint lui faire une visite le 4 août. Il vit une de leurs parentes, madame de Bonnevaux {de la famille de Loys), qui, par trois fois, lui dit : « Ne quittez pas votre femme; » M. de Warens ne comprit pas l'avertissement; il eut, au contraire, la naïveté d'envoyer « le Dictionnaire de Bayle ainsi qu'une fort belle canne à pomme d'or que sa femme
lui demandait pour se promener en prenant les eaux à Amphion *. »
Le roi de Sardaigne, Victor-Amédée était alors à Évian. « Ma déserteuse alla se jeter à ses pieds pour lui demander sa protection et du pain. A quoi le roi doit avoir répondu : « Je » vous accorde lune et f aurai soin que vous » ne manquiez pas de l'autre. »
La présence du roi avait amené à Évian, outre la petite cour qui l'accompagnait, divers personnages de la Savoie et parmi eux, M. de Ross i lion de Bernex, évoque de Genève-Annecy. Madame de Warens, ayant assisté à ses sermons, lui demanda une audience. Le prélat, qui savait « qu'il est des moments précieux qu'il ne faut point laisser échapper, lui accorda sa demande à l'instant et la détermina au sacrifice que sa conscience exigeait d'elle 2 ». Le biographe de M. de Bernex raconte ensuite que les domestiques de madame de Warens la quittèrent pour retourner à Vevey où ils portèrent la nouvelle de son changement de religion.
1. Petite station d'eaux minérales à une demi-lieue d'Évian en Ghablais. sur la rive gauche du lac de Genève ou Léman.
2. Le P. Boudet, Vie de M. de Rossillon de Bernex (Paris, 1751, t. II, p. 119 et suiv.)
La tristesse des habitants de Vevey passa à la Fureur; ils voulaient, à quelque prix que ce fût, ravoir celle qui faisait l'objet de leurs regrets, el dans leurs premiers transports, ils ne parlaient de rien moins que de l'enlever à main armée au milieu de la cour et de brûler Évian... Pour prévenir le désordre, Sa Majesté fit partir sur-le-champ madame de Warens; il lui donna sa litière avec quarante de ses gardes qui lui servirent d'escorte et La conduisirent à Annecy.
Dans son Mémoire, après s'être moqué des craintes d'enlèvement manifestées sur la rive gauche du Léman, le mari ajoute que « suivant ce qu'on lui rapporta, sa femme partit d'Évian le 7 août de bon matin. Elle traversa toute la ville à pied, conduite par deux gentilshommes de la suite de Sa Majesté. A la porte d'Allinges, elle monta en carrosse avec une demoiselle d'Évian que j'ai vue près d'elle à Annecy, pour lui tenir compagnie ; huit gardes du roi escortaient le carrosse ».
Si l'on s'en tient au récit d'un témoin oculaire, M. de Gonzié qui écrivait, il est vrai, cinquante ans après l'événement, la fuite fut encore plus modeste :
On la fit partir avant jour dans la litière du roi, sous l'escorte de quatre des gardes du corps qui la
conduisirent en droiture à Anneey, dans le couvent du premier monastère de la Visitation, pour l'y faire instruire de notre religion '.
Madame de Warens avait gardé avec elle l'argenterie et les bijoux; mais ses coffres et ballots furent transportés par le lac jusqu'à Genève où le mari eut quelque velléité de les faire saisir. Comme ils étaient sous le cachet et les armes du roi, on lui représenta qu'il n'y réussirait pas et, arrivé à Genève, il renonça à son projet. « Je crois que je pris le bon parti. J'aurais d'ailleurs manqué le principal qui était la cassette que la voyageuse avait eu soin de prendre avec elle dans le carrosse. »
Partie le 7 août d'Évian, madame de Warens dut arriver le 8 à Annecy où une lettre de l'évêque l'avait sans doute précédée auprès de la supérieure du couvent, madame Françoise- Madeleine Favre des Gharmettes 2. Le lende-
1. Notice sur madame de TV avens, dans Mémoires et documents de la Société savoisienne d'histoire et d'archéologie (t. I, lr<! série). Le récit de M. de Conzié diflere sensiblement de celui de M. de Warens et de ceux de Jean-Jacques.
2. Sœur de la mère de M. de Conzié. Elle avait été réélue supérieure le 6 juin 1726. Il existait à Annecy deux monastères de la Visitation : le premier, fondé par saint François
main, elle écrivit à son mari pour lui annoncer son changement de religion et l'engager à faire comme elle. Cette lettre fut suivie de trois ou quatre autres semblables.
L'instruction de madame de Warens dans la religion catholique marcha rapidement. A la fin d'août, la néophyte fut trouvée suffisamment préparée. Elle était prête à affirmer l'excellence de tous ces dogmes et de tous ces usages catholiques que l'on traitait d'erreurs de l'autre côté de Léman.
Son abjuration eut lieu le 8 septembre, fête de la Nativité de la Vierge, qui était célébrée solennellement en Savoie f.
de Sales et madame de Chantai vers. 1G10, et le second établi plus tard. Le siège de l'évèché avait été transporté à Annecy après l'introduction du calvinisme à Genève. Les évêques continuèrent cependant à porter le nom et le titre d'évéque ft prince de Genève, et conservèrent jusqu'à la Révolution l'espoir de recouvrer leur premier siège épiscopal.
1. Voici la formule d'abjuration. C'est une pièce essentielle de l'histoire de madame de Warens et de Rousseau :
Je confesse devant la très-sainte Trinité, toute la cour céleste et les témoins ici présens que je me repens de tout mon cœur d'avoir adhéré aux erreurs et hérésies de ceux de la Religion prétendue réformée auxquelles je renonce entièrement, jurant sur les saintes écritures et promettant de les avoir désormais en horreur et en exécration moyennant la grâce de Dieu et de n'avoir jamais autre croyance que celle dont je vais faire publiquement profession.
Profession de foy. Je crois et confesse avec ferme foy tous les articles du Symbole des Apôtres. J'admets et j'embrasse avec toute fermeté les traditions des Apôtres et de l'Église, ensemble toutes les observa-
L'éclat causé par la fuite de la nouvelle convertie, la protection spéciale de Victor- Amédée II et de l'évêque de Genève firent de l'abjuration un événement qui eut du retentissement en Savoie, en Suisse, et sans doute à Rome. M. de Bernex en est félicité de toutes parts.
tions, usages et ordonnances d'icelle. Je reçois la Sainte Ecriture selon le sens et l'intelligence qu'a toujours tenu et tient Notre Sainte Mère l'Eglise à laquelle appartient le jugement et l'interprétation des Écritures Sacrées et jamais ne la prendrai ni exposerai que selon le commun consentement des Pères. Je confesse qu'il y a 7 sacremens lesquels sont proprement et véritablement appelés sacremens de la Nouvelle loi, institués par N. S. J.-C, savoir, le Baptême, la Confirmalion, la Sainte Eucharistie, la Pénitence, l'Extrême-Onction, l'Ordre et le Mariage. Je reçois aussi et admets les cérémonies approuvées par l'Eglise et usitées en l'administration des dits sacremens. Je professé qu'en la Sainte Messe on offre à Dieu un sacrifice véritable qui est propitiatoire pour les vivans et pour les morts et qu'au sacrement de l'Eucharistie sont vraiment et substantiellement le corps et le sang avec l'âme et la divinité de notre Sauveur Jésus-Christ, et qu'en icelui est faite une conversion de toute la substance du pain au corps et du vin au sang, laquelle conversion l'église catholique appelle transsubstantiation. Je confesse aussi que, sous l'une des espèces, ou prend et reçoit Jésus-Christ tout entier son vrai sacrement. Je crois qu'il y a un Purgatoire où les âmes détenues peuvent être soulagées par les suffrages et bonnes œuvres des fidèles; qu'on doit invoquer les Saints et honorer leurs reliques et leurs images. J'avoue que Notre Seigneur a laissé en son église la puissance d'absoudre des péchés pour énormes qu'ils puissent être et de donner des indulgences dont l'usage est très salutaire au peuple chrétien. Je reconnais la Sainte église catholique apostolique et romaine être la maîtresse et la mère de toutes les Églises et promets et jure obéissance au Pontife romain, successeur de saint Pierre, prince des Apôtres et vicaire de Jésus-Christ. Je fais profession de tout ce qui a été déterminé par les Conciles généraux, notamment par le Concile de Trente touchant le péché originel et la justification. Ensemble je déteste, réprouve et condamne tout ce qui est contraire à iceux «;t généralement toutes les hérésies qui ont été condamnées par l'Église, protestant que je veux vivre et mourir dans la foy que j'embrasse présentement, moyennant la grâce de Dieu.
Ainsi moi susdite, le promets, le voue et le jure, et ainsi Dieu
me veuille aider et les Saints Évangiles que je touche.
Le 13 septembre, M. Lagros, chapelain du résident de France à Genève, lui écrit :
Je bénis le Seigneur de la grâce inestimable qu'il nous fait de soutenir et de conserver Votre Grandeur dans les pénibles et continuels travaux auxquelles elle se livre pour le bien de son diocèse et de la consolation dont il vient de les adoucir par la conversion édifiante à laquelle Votre Grandeur a conduit cette pieuse dame suisse *.
Était-ce vraiment une pieuse dame que la nouvelle convertie? On peut en douter sans qu'on doive pourtant affirmer avec le mari que c était une véritable comédienne -.
L'évanouissement dont M. de Warens fut témoin lorsqu'il la quitta pour toujours ne fut pas simulé. Peut-être, à ce moment douloureux, regretta- t-el le cet époux qui s'en allait indigné, ses parents, son pays, et ne fut-elle empêchée de regagner la Suisse que par la difficulté d'échapper à ses nouveaux amis et par la crainte des humiliations qu'elle devrait
1. Fr.' Mugnier, les Évéques de Genève-Annecy (Annecy. 1888, p. 212). On trouvera dans cet ouvrage le portrait de monseigneur de Bernex et de nombreux détails sur les nouveaux convertis qui, le plus souvent, étaient d'une condition sociale inférieure à celle de madame de Warens.